Faut-il vraiment ?

Par les temps qui courent l’expression « il faut » revient dans toutes les bouches comme une sorte de mot d’ordre automatique qui permettrait de se hausser comme pédagogue de chacune des petites expériences dont nous croyons avoir compris tous les tenants et aboutissants.

Ainsi subrepticement, le joug se pose sur celui qui l’écoute et fait sien ce « il faut », provoquant tour à tour l’idée d’une loi physique ou psychologique dont il serait l’ignorant crasse.

S’il ne faut pas plus de deux œufs pour faire une omelette on a bien le droit de n’en mettre qu’un ou trois ou quatre pour fabriquer sa propre mixture et ensuite à l’appui de cette formidable percée vers l’inconnu, goûter avec son propre sens critique le résultat.

Pourquoi faudrait-il toujours écouter ce qu’on nous assène ainsi de façon plus ou moins subliminale comme le fait la réclame pour les régimes, les marques de bagnoles et autres croisières transatlantiques sinon que pour mieux nous emprisonner dans l’idée d’une nécessité absolue crée de toutes pièces par des commerciaux qui connaissent bien la musique.

S’il faut prendre l’habitude de bien regarder à gauche et à droite avant de traverser la rue il en va bien autrement pour traverser l’épaisseur des rapports humains. Je conseille de regarder aussi en bas, en haut et de façon oblique sans rien fixer trop longtemps pour ne pas être hypnotisé.

De plus et souvent ceux qui nous assènent dans l’intimité des « il faut » à la volée sont bien souvent dans mon souvenir comme les cordonniers les plus mal chaussés en la matière.

Il faut que tu le fasses parce que moi je ne m’en sens pas vraiment capable, il faut parce que sinon, car il y a évidemment toujours un « sinon » planqué derrière tout ces « il faut « .

C’est ainsi qu’il faut que tu m’aimes, que tu paies tes factures, que tu sois bien propre sur toi, que tu écrives correctement, que tu te taises, que tu me dises tout…

Et à cet instant, épuisé par le poids à la fois fictif et réel de tant d’obligations larvées, il arrive que tout à coup une fissure dans la cloison de l’intimité s’entrouvre et que l’on s’y engouffre sans bruit, pour disparaître doucement sans faire de bruit, en laissant derrière soi avec tous les « il faut » le bruit continu d’un téléviseur ou d’une radio.