Ordre et désordre

lundi matin dans l’atelier.

Vivre dans le désordre est cette constante sans quoi aucun ordre ne peut être rêvé, fantasmé. Le désordre se construit tout au long de la journée, de la nuit en parallèle d’un ordre que l’on tente de trouver sur le tableau. Comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre. Le désordre de l’atelier atteint au même paroxysme que le désordre du monde. On se doit de vivre en ce centre. inconsciemment on le sent. Comment s’en extirper une fois celui-ci posé sur la table. Par la pensée de l’arrivée, la présence des autres. Lorsque les élèves arriverons, tout sera rangé, le sol balayé, il n’y aura plus que les tableaux en cours, sur le chevalet, au mur. quelques traces à peine visibles d’un désordre résolu momentanément.

Venus préhistoriques

en mars 2023 une exposition est prévue sur le thème de l’année de la femme. en retrouvant un grand morceau de toile, j’ai eu envie de revenir aux premières représentations de la femme notamment dans la sculpture.

c’est juste une première ébauche réalisée aujourd’hui. le format est de 160cm x 80cm. technique huile et essuie-tout.

Le silence, quel silence.

Le silence est un malentendu. Souvent. Ce n’est pas parce qu’il y a du bruit que ce n’est pas silencieux. Ce n’est pas le contraire non plus. Le silence vient de soi. Une locution qui ne va pas de soi. Peut-être beaucoup de travail pour saisir cette différence. Comme en peinture voir.

Ici une parole rapportée par Charles Juliet lors d’un entretien avec Bram Van Velde. Ce que dit le peintre pourrait correspondre à ce que dit Beethoven, du fond de sa surdité. Car c’est connu, il vaut mieux être sourd que de ne rien entendre.

« La peinture aide à voir. Elle fait de la vie, de la complexité de la vie, quelque chose que l’on peut voir. Elle rend visible ce qu’on ne sait voir. Je cherche à voir alors que tout, dans ce monde, nous empêche de voir. Pour l’artiste, c’est tout ou rien. Si ce n’est pas tout, ce n’est rien. Je peins l’impossibilité de peindre. Dans ce monde qui m’écrase, je ne peux que vivre ma faiblesse. Cette faiblesse est ma seule force. L’artiste vit un secret qu’il lui faut manifester. Je ne peux rien dire, rien expliquer. La toile ne vient pas de la tête, mais de la vie. Non, je n’ai rien fait. J’ai donc intensément travaillé. Je ne fais que chercher la vie. Tout ça échappe à la pensée, à la volonté. Il est terrible de vivre quand on est sans pouvoir sur les mots. Le peintre est celui qui ne peut se servir des mots. Sa seule issue, c’est d’être un visionnaire. Le plus difficile, c’est de ne pas vouloir. Il faut que tout prenne fin pour que ça puisse commencer. On vit de drôles de choses. Ce qui rend une toile fascinante, c’est sa sincérité. La sincérité est quelque chose de si rare. La plupart des gens n’osent pas être sincères. Je sais fort bien qu’une toile ne peut être qu’une chose bizarre, incompréhensible. Je pars sur la toile, et progressivement, c’est elle qui impose sa solution. Mais une solution difficile à trouver. La toile n’est pas une lutte contre les autres, mais contre soi-même. Il faut une telle énergie pour peindre. Parfois, on travaille, on fait ce qu’on peut, mais on n’est pas récompensé. La chose échappe, on reste dehors. Ce monde mécanique nous asphyxie. La peinture, c’est la vie. La vie n’est pas dans le visible. La toile me permet de rendre visible l’invisible. J’ai besoin d’aller vers l’illogique. Ce monde où l’on vit nous écrase. Il est toujours régi par les mêmes lois. Il faut créer des images qui ne lui appartiennent pas. Qui soient totalement différentes de celles qu’il nous propose. La peinture ne vit que par la glissade vers l’inconnu en soi. Ce n’est pas facile de voir. Il faut même un certain courage. On ne l’a pas tout le temps. Ma peinture, il est important de voir qu’au fond, elle stimule. Elle n’est nullement quelque chose qui désespère. Il n’y a que le présent. La toile est un instant qui échappe à la perdition. Je me sens lié à la vie. A l’immensité et la complexité de la vie. Chaque toile un élan vers la vie. La vie est un combat. La peinture aussi. La toile, c’est l’instant vu. La peinture est un besoin vital. Il faut donner une image jamais vue. Il faut montrer l’invisible. Je n’ai cherché qu’à être un homme libre. Voir, c’est vivre l’inconnu. »

Galerie illustrations : œuvres de Bram Van Velde.

Les sommets et les gouffres

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Auteur Patrick Blanchon

Reprise d’un texte écrit en 2018.

Suivre un chemin pour se rendre compte de l’existence du relief. Autrefois cette insistance sur les mots spirituel, artistique. Comme s’il ne pouvait y avoir que ces chemins là possibles. C’est beaucoup trop se limiter. Par crainte. C’est surtout s’égarer. N’importe quel chemin fera bien l’affaire pour prendre conscience des hauts et des bas. Des sommets et des gouffres. Mettre la barre trop haut est propre à la jeunesse. Comme la mettre aussi trop bas chez les vieillards. C’est de ne pas connaitre sa force et vouloir la connaitre qui oblige à se fourvoyer avec de tels mots. Qu’en est-t ‘il désormais. Le fait de penser que tous les chemins se valent indique un apaisement. Ce n’est pas le chemin qui importe mais comment on marche sur celui-ci. Avec quelle vigilance, quelle attention. Avec quel sentiment de peur ou de confiance. L’endroit où l’on imaginera se rendre ainsi ne semble pas non plus d’une importance capitale. S’il y a toujours dans notre esprit cette obsession de l’endroit c’est qu’il y a encore un envers.

Se résoudre à cette modestie qu’est l’ignorance des raisons de l’autre pour expliquer ses actes. Ne rien interpréter, ne pas se mettre à sa place pour pérorer sur une action. Serait-t-elle définitive comme le suicide. Toutes les explications biographiques concernant le suicide de Nicolas de Staël, n’expliquent pas grand-chose. De même lorsque le narrateur de la « confusion des sentiments  » de Stéphan Zweig évoque, en introduction, ce gros livre constitué par ses étudiants, et qui rassemble tous ses travaux universitaires jusqu’à la moindre des annales. Il s’interloque de la même façon. L’essentiel est omis. Il faudrait–dit-il– en revenir aux cellules du corps. Il n’y a qu’elles qui connaissent la véritable histoire de toute existence.

On explore un gouffre au même titre qu’un sommet. C’est sur le chemin. Ensuite rien ne dit qu’on ne s’arrête pas là. On peut tout aussi bien finir sa vie au sommet qu’au plus profond d’un trou. ( seconde solution beaucoup plus réaliste, en tous cas bien plus commune que la première) A part chez quelques peuplades (en voie d’extinction ou d’acculturation– mais n’est-ce pas la même chose) qui placent leurs morts en haut de monticules ou au sommet des arbres.

Une mauvaise journée de peinture est un gouffre en miniature. Sans doute est-ce aussi la raison de ce titre, de ce texte. Une journée où malgré les efforts on ne parvient à rien de satisfaisant. Tout simplement parce qu’on cherche encore une satisfaction. Que si elle ne vient pas on se sent dépossédé de la récompense habituelle. Dans ces cas là se souvenir qu’on a quitté les bancs de l’école depuis belle lurette peut aider un peu. Que ce système d’efforts– récompensé par un bon point, une image, un baiser–nous a pourri la vie tout à fait convenablement durant des décennies avant d’en comprendre les tenants et aboutissants. Mais aussi probable que les choses ne soient plus comme cela désormais. Que ce qui est mémorisé appartienne à un autre monde, disparu, que ce monde nouveau se fiche royalement des bons points, des images, des baisers. Que la seule chose qui compte c’est l’argent. L’argent comme étalon des réussites comme des échecs. C’est le gouffre dans lequel tous ensemble serons parvenus. Avec la même inadvertance qu’au tout début, lorsqu’on imaginait industriellement avoir découvert un sommet.

S’extraire d’un tel système de récompenses/ punition, demande des nerfs. Trouver sa joie personnelle dans une résistance effectuée dans l’urgence en ralentissant toute vitesse , un luxe. C’est à dire que même au fond du gouffre dans lequel ce luxe nous aura mené, on ne peut pas vraiment se donner le droit de râler. C’est surtout parfaitement inutile avant d’être incongru. On est obligé de considérer les choses avec la tête froide. Que ce gouffre correspond à un sommet tous deux inventés pour parvenir à une mesure. LA mesure de nous-mêmes. Et que si les nerfs lâchent c’est aussi qu’ils doivent lâcher. Comme il arrive qu’une branche se rompe en pleine croissance d’un arbre, que la foudre en foudroie plus d’un au hasard, que nous ne savons absolument rien des lois de ce hasard. Qu’il ne faut pas céder à la peur mais au contraire s’accrocher à la flamme qui nous a déjà entrainé jusque là. La voir au moins, sinon en comprendre la raison, l’intention. La voir en acceptant que toutes ces choses ne nous regardent pas. N’est-ce pas cela la modestie de l’ignorance, qui rejoint tellement d’autres, celle de l’ouvrier qui se lève aux aurores pour aller gagner par tous les temps son pain, celle du paysan, celle du voleur comme celle de l’assassin.

Peindre est un chemin comme écrire, lire aussi.

Mircea Eliade auteur du « chamanisme et les techniques archaïques de l’extase » semblait être un type épatant lorsque son ouvrage me tomba entre les mains aux alentours de mes 17 ans . Des années plus tard j’appris qu’il s’était largement compromis en faisant partie de la garde de fer roumaine. Quelle déception. Toute une montagne qui s’écroule. il faut lire Arendt sur le procès Eichmann pour découvrir comment les collabos roumains étaient parmi les plus féroces de tous. Et cela ne s’améliore pas par la suite. Eliade sera proche de la nouvelle droite française  qui influencera un Patrick Buisson conseiller de Sarkozy. Jeter ses livres aux ordures aura été impensable. Bien trop de respect pour l’objet livre. Mais ils sont restés fermés depuis lors. Jamais je n’ai pu les relire. Ce qui désormais me semble ridicule. Comme si les gens étaient fait d’une seule pièce. Ce dont on s’aperçoit aussi avec le temps, de cette complexité des autres comme de la notre. Dans les amours, les amitiés aussi il y a ces mêmes sommets et ces gouffres mais qui ne sont crées que par nos attentes, nos espoirs et bien sur nos déceptions. Carlos Castaneda en revanche est un bon vin qui vieillit et dont parfois on peut renifler l’arôme en ouvrant un de ses livres. Ce doit être sans doute l’auteur que j’ai le plus lu et relu entre 30 et 40 ans. Sans y comprendre grand-chose à la vérité. Mais il y avait un mystère tellement séduisant. Cette séduction aussi est du même ordre que les couleurs des fleurs pour les insectes. Le but final étant le transport du pollen, d’une essence, que celui-ci tombe au petit bonheur la chance est aussi une donnée que prend en compte la nature. La fameuse abondance, ou générosité de celle-ci ne sert qu’à se prémunir du risque de la perte définitive d’une espèce.

Donc les gouffres ne sont que création de l’esprit comme les sommets. Et ce n’est pas parce que l’on découvre cette évidence qu’il faille considérer la platitude comme seul refuge possible. Comprendre la nécessité de ces illusions, leurs tenants et aboutissants, et vivre avec strictement comme avant. Débarrassé de quelque chose cependant, tout en en récupérant une autre, pour l’instant indicible. Puis, de plus en plus, au fur et à mesure, une fois détectée, l’intuition que ce qui est indicible doit le rester.

le réel en peinture

ce n’est pas peindre la réalité. c’est plutôt modifier et partager une part de réel. comment on s’y prend. arrêter de vouloir créer une illusion de profondeur. s’attacher à la surface uniquement. Il faudrait que cette surface du tableau lorsqu’on le peint s’approche de plus en plus de nous plutôt que l’inverse. c’est le sujet des stages du vendredi, à l’association des peintres de Roussillon jusqu’à la fin de cette année. le dernier stage aura lieu le 16 décembre avec un moment convivial à la fin pour finir cette année de peinture agréablement. thème du dernier stage *la verticalité et le temps.*

Importance du point de vue.

joueur de cornemuse the bag tripper

4h le matin.

Concernant le point de vue que tu portes sur un objet, casserole, vêtement,bouche, œil,veine qui bat sur une tempe,buée sur la vitre, peu importe ..

Quel état d’esprit oriente ton point de vue ?

Mieux, qui regarde ? qui donne ce point de vue ?

Est ce le gamin ? l’ado ? le jeune homme égocentré, l’adulte,le vieillard ?

Ou bien encore un de ces milliers d’inconnus encore en toi ayant vécu une existence autonome, dans cette vie ou une autre et qui parfois s’empare du crachoir ?

Kaléidoscope, manège incessant, tous les événements de la vie ainsi vus au travers d’un gigantesque œil de mouche, facettes.

Si un jour tu as eu l’envie de te réfugier dans le regard de l’artiste, n’est ce pas parce que tu cherchais confusément la permanence d’un point de vue ? la solidité rassurante d’une
vision qui ne se déploie pas horizontalement dans un zapping interminable mais verticalement dans l’affinage des formes le creusement des sillons , des idées, des mots.

Jusqu’à aujourd’hui en vain. Tu t’es éparpillé, dispersé, ne parvenant pas à trouver de centre.

la rencontre d’une oeuvre véritable que t’apprend -t’elle ? ne serait ce pas la découverte d’un point de vue régulier par son étrangeté même ?

Et ce point de vue est non pas une des multiples émanations d’un centre fixe, d’un axe, mais la seule possible, la seule qui semble avoir été choisie en tous cas par l’artiste qui renonce par concertation silencieuse à tous les autres point de vue possibles.

une question pourrait être « le fait il exprès , de façon consciente, réfléchie, ou bien en toute inconscience, parce que tout bonnement il ne peut rien faire d’autre ?

Mieux parce qu’après avoir tenté l’évasion de mille façons il sent que ce n’est effectivement pas possible. Il adopte alors l’unique point de vue qu’il peut et ce par une régularité qui ne change pas , qui ne change plus.

c’est montrer le vrai visage de cette régularité, sa discipline.

La plupart du temps une économie surprenante de moyens pointe un minimum d’idées majeures, parfois même une seule.

La focalisation à l’aide du rudiment apparaît de l’extérieur comme une contrainte pour le profane.

Mais, à bien y réfléchir l’absence de focalisation, ajouté à la pléthore de moyens enraye l’acte créateur bien plus que tu ne peux l’imaginer

On peut faire des centaines de tableaux avec cette impulsion première qu’on appelle de façon trompeuse « liberté » .

Ce sera un déploiement de savoir faire, de maîtrise plastique éventuellement, une performance parfois aussi. Les pièces majeures dans ce mouvement seront des raretés si elles ne sont pas des impossibilités.

Ainsi pour être un artiste digne de ce nom, renoncer à l’anecdotique que l’on peut aussi appeler éparpillement, papillonnage.

Élaguer tout ce qui ne sert à rien, qui entrave la croissance d’une ou deux branches maîtresses , l’arroser chaque jour, l’abreuver de travail, d’attention, de doutes et de certitudes, Dans le fond c’est en gros la définition de l’amour

sauf que j’ai omis les préliminaires, le désir et la passion parce que sans doute ils ne sont qu’un préambule et que l’essentiel dans ce point de vue encore très intello que je porte sur l’art et les artistes m’en éloigne à des milliers d’années lumière.

« Un gentleman c’est quelqu’un qui sait jouer de la cornemuse mais qui n’en parle pas. »
Allan

La peinture et le silence.


Souvenir d’une Geisha. 2017 Patrick Blanchon Huile sur toile.

Il y a le silence gênant, lourd. un silence difficile à traverser. Un silence constitué de tous les bruits que l’on ne souhaite pas entendre, les bruits du monde que l’on ne sait pas comment prendre ni interpréter. Le bruit en soi. Un silence interactif. Un silence à partir duquel le regard effleure, esquive, se détourne aussi. Le silence comme une équation que l’on voudrait résoudre, en vain. Découverte de cette vanité. Puis las détourner les yeux, détourner l’attention. s’inventer à la fois un silence comme un bruit différent. voir autrement, écouter différemment. Avancer à tâtons. La carotte de la beauté. Le bâton de la déception. Le beau n’est pas reposant tant que l’agitation demeure. Une intimité s’évanouit entre le silence et la beauté. L’intimité que l’on s’était inventée. ainsi commence l’errance, l’égarement, l’éloignement du but. Revenir ensuite et observer l’écart. Le maquillage. Parvenir à s’attendrir, mais conserver en soi la possibilité de s’évader de tout attendrissement. Tout flanquer en soi par terre. Commencer par l’adresse et l’habileté pour découvrir la maladresse et les mensonges. Et enfin se débarrasser encore de ce qui tient lieu de vêtements illusoires, de peaux mortes, tout ce qui entrave encore l’accès à ce silence. Etre sans feu ni lieu. Etre là silencieusement.