Tangente du crabe

La remise en question est essentielle chez les artistes. Il ne faut pas en abuser pour autant, mais honte à ceux qui ne cillent jamais, qui ne sont pas empoignés par le doute, qui ne se remettent jamais en question.

Je pense à un crabe. Je pense à ce crustacé qui pratique la tangente comme vecteur de déplacement. Et j’admire. J’admire d’autant que je suis en ce moment en train de réviser mes classiques, la divine proportion et la section dorée. Une telle austérité s’est abattue cet hiver qu’il faut bien trouver sa pitance quelque part coute que coute, et s’il le faut, s’en inventer de nouvelles à partir du souvenir.

Toujours le souvenir ne cesse d’osciller dans chacun de nos instants avant de prendre lui aussi la tangente, de s’élancer vers l’inconnu, le sans nom, la soi-disant nouveauté.

Faire du neuf avec de l’ancien est une constante. Comment faire autrement ? Certains se font capturer par la tendance qui n’est que fragilité, déjeuner de soleil.

Tenir compte de la tendance certes, mais ne pas l’adorer comme un benêt.

Il est possible que le nombre d’or ne soit qu’une simple vue de l’esprit qui perdure, dont on se gargarise cycle après cycle quand tout se barre en couille.

Je veux dire comme ce fantasme d’ordre qui revient lui aussi lorsqu’on ne comprend plus du tout les vertus du fouillis. Lorsqu’on s’égare si loin parfois que l’urgence des balises et des repères nous ramènent par de mystérieux souffles à la rêverie du concret.

Par chance je suis mauvais en géométrie. Du moins j’ai toujours préservé l’effort d’y plonger tête en avant.

Ma géométrie est personnelle, intime.

Je pourrais faire l’éloge du crabe, en peindre quelques un, réinventer la symbolique, rejoindre les visionnaires défunts, les Klee, les Kandinsky qui parlent de la rigidité des verticales et des horizontales comme autant de lignes ennemies.

Je pourrais faire mille choses qui soudain surgissent dans mon esprit.

Mais je ne le fais pas.

J’applique toujours en priorité sur moi-même les lois que je décèle.

Je ne le fais pas, je me mets dans la peau, la carapace du crabe, je prends la tangente et je cavale ventre à terre, dans une ivresse mêlée d’effroi et de désir.

Je répudie la tendance en usant jusqu’à la corde l’ivresse des tangentes, je me tiens à la pyramide, pas celle des Egyptiens non, celle des éternels besoins.

Multitude

Aquarelle Patrick Blanchon 2021

Comment réconcilier ces deux forces qui paraissent opposées ? D’une part la pulsion créative et d’autre part l’inaction provoquée par l’aboulie cette perte totale de volonté qui surgit.

Lorsque la créativité se met en branle elle semble ne pas avoir de limite, je peux enchainer les toiles les unes à la suite des autres et surtout dans une indifférence totale au thème, à une palette de couleurs, je peux aussi bien peindre un visage, qu’un paysage, qu’un tableau totalement abstrait. Il n’y a aucun fil conducteur autre que cette pulsion de peindre. Un compulsion si l’on veut.

Puis cela s’interrompt et les difficultés commencent. Que signifient tous ces tableaux ? Pourquoi ai-je fait tout ça ? la pensée tourne en rond et la fatigue, la dépression surgissent.

Alors commence le mouvement en sens inverse, j’effectue un retournement sur moi-même, et il me semble que c’est par celui-ci qu’à un moment il me semble important, capital, de comprendre de m’expliquer surtout quelle est la source de ce premier mouvement. Quelle serait donc la raison -valable- de ce mouvement de créativité si insensé parait-t ‘il.

Il en résulte parfois de longues périodes d’introspection qui se mêlent au désœuvrement, à l’ennui. Alors je ne peux plus peindre car je me demande pourquoi je peins. Les doutes surgissent avec l’à quoi bon. Comme s’il fallait que je me dise que j’avais raté quelque chose d’important, que je m’étais emballé, m’étant livré au hasard et que je devais prendre un certain temps pour le regretter comme pour m’en excuser ou m’en faire pardonner.

Comme un enfant qui est au coin après avoir commis une bourde.

Comme si j’étais le seul responsable du chaos dans ces moments là. De mon propre chaos qui finit par se confondre avec le chaos général du monde. Celui autour duquel toutes les pensées ne cessent de tourner en rond elles aussi.

Les périodes de retournement ont une longueur variable. Cela peut aller de quelques jours à plusieurs semaines.

C’est comme une respiration. L’expiration serait le moment de la créativité tout azimut, l’inspiration le moment où j’éprouve ce besoin de faire retour sur ma création, de tenter de la comprendre, de prendre conscience de la valeur de celle-ci, et bien sur l’insatisfaction peut arriver. Elle arrive régulièrement.

Je me suis plus ou moins habitué à ce double mouvement, j’essaie toujours de prendre un peu plus de recul à chaque fois mais je ne peux pas vraiment tricher.

Enthousiasme et insatisfaction semblent étroitement liés et je ne peux en privilégier l’un ou l’autre.

J’essaie autant que faire ce peut de rester calme au milieu de ces deux pulsions. Calme dans l’enthousiasme, calme dans la dépression. En observant toutes les choses qui me traversent à ces moments là.

Parfois cela me dégoute aussi. Car tout ça est très centré sur moi-même finalement. C’est que me dit mon épouse.

Elle me le dit et je comprends qu’il s’agit d’une plainte. Donc je me raisonne, je relativise, et surtout j’abandonne mon nombril pour aménager du temps commun avec elle. Je n’y parviens pas toujours comme elle le désirerait mais j’essaie.

tout cela me ramène à la notion d’excès et de modération, à la justesse, à l’équilibre naturel des choses, au bon sens de temps à autre aussi.

Je ressens cette multitude très fortement, au moins aussi intensément que la présence du vide, cela m’accapare pratiquement tout entier depuis toujours. C’est la raison principale qui m’aura toujours entrainé à privilégier la solitude plutôt qu’une vie sociale « normale ».

Il doit y avoir un peu de folie dans cette manière de voir les choses. Parfois aussi je dis sagesse au lieu de folie et cela m’a l’air de fonctionner tout autant.

Sagesse et folie, comme aussi un double mouvement, comme s’il s’agissait encore d’une double exploration.

Il en va de même pour ce blog. J’enchaine les textes à la queue leu leu sans me soucier du sens, de la raison de tout cela. J’écris comme je peins, tout ce qui me passe par la tête. Je fais confiance à je ne sais quoi à ces moments là. Proche sans doute d’une toute puissance.

Puis je vois la multitude de tous ces textes, incohérence et chaos comme les premiers jets de peinture sur mes toiles. Je ne m’y arrête pas, je relis à peine, tout ça s’empile. Chaque texte semble écraser les précédents et le renvoyer à son insignifiance mais qui à ces moments là est plutôt mon indifférence à toute velléité de signification.

Tout n’est pas bon, presque rien n’est bon. Et pourtant je continue, comme je fume exactement. Cigarette après cigarette, texte après texte, tableau après tableau quelque chose ne peut faire autrement que de se consumer et parfois je me dis que c’est le bonheur de ma vie, d’autre fois sa malédiction.

Comment gérer la multitude… gérer ce mot bizarre que je n’ai jamais voulu comprendre, ni accepter.

J’ai toujours imaginer que les choses se géraient toutes seules sans moi assez bien. Les choses et les êtres.

Mon domaine de compétence, d’excellence se trouve ailleurs ( je ris ) Plutôt mon domaine d’incompétence ou d’insignifiance dans lesquels je suis probablement à mon niveau passé maître.

Ce monologue permanent m’amuse je crois. Pourquoi le garderais-je pour moi seul ?

Je n’en ai pas honte. Je n’en suis pas fier non plus. Je me dis seulement que c’est ainsi, c’est ma nature voilà tout. Ce qui ne m’empêche nullement de déguster les pommes savoureuses et d’avaler les pommes pourries.

Et sinon comment établir une différence, apprécier toute la palette de nuances surtout entre le savoureux et l’exécrable que propose la multitude ?

A chaque fois que j’essaie de mettre des choses en place, un système, surtout s’il fonctionne l’ennui me rattrape au galop.

Ce matin par exemple je me dis hum c’est facile d’organiser quelque chose il s’agit de savoir ce que les gens ont comme soucis, à quoi pensent ils le plus en ce moment ? Et d’écrire la dessus, d’attaquer ce soucis de l’obsession sous divers angles, par la peinture, l’écriture, se cantonner à une seule obsession par exemple, à un seul mot clef.

C’est drôle car si je continue à réfléchir ainsi je vais bientôt devenir comme ces bloggeurs qui cherchent à gagner de l’argent avec leurs blogs.

La multitude est partout elle n’est pas qu’en moi. Je cherche une raison mais peut-être est-t ‘elle au delà de ma portée, elle m’échappe cette raison. Et, puisqu’elle m’échappe je n’ai que la compulsion pour pallier le manque.

Je pourrais aussi penser à une hypnose de la multitude, à une ivresse de la multitude s’opposant à la lucidité soudaine qu’entraine la sobriété toute aussi soudaine. A un rêve et une réalité s’opposant en apparence.

Au delà des apparences, cette expression digne d’un titre de roman dans lequel on s’apercevrait d’un glissement progressif vers une vraie folie comme seul refuge, seule clef pour s’enfermer à triple tour dans le problème tant qu’on ne l’a pas définitivement réglé. Un gros roman bien ficelé.

Un roman qui montrerait si l’on veut le passage quasi obligé par la folie pour arriver à cette fameuse raison. Décider une bonne fois d’une raison, d’un sens à tout cela.

S’il n’y a pas une conscience supérieure qui serait la raison de tout cela, une conscience qui ne cesse de se chercher elle-même, de s’expérimenter par cycle de production- inaction, dilatation-contraction que peut-il y avoir d’autre comme raison à toute cette bizarrerie ?

Une conscience supérieure, un mot de trop. Une conscience serait déjà bien avec ses qualités et ses défauts exactement comme la notre.

Le défaut

Huile sur toile 100×80 cm 2021

Mettre en avant ses qualités, planquer ses défauts, voilà ce qui nous est demandé à un tel point que nous ne nous souvenons plus. Nous ne nous souvenons plus de cette règle tellement nous l’intégrons comme si c’était nous qui l’avions décidée, qui l’avions découverte…

J’ai déjà parlé de la maladresse en peinture c’était une façon d’aborder le défaut, de redorer si l’on veut son blason.

Qu’est-ce qu’un défaut ?

Je me souviens avoir travaillé comme intérimaire chez Hermès. Je devais assister des ouvrières qui s’occupaient de la vérification des carrés de soie. Un nouveau logiciel qui contenaient encore quelques bugs, quelque « défauts » à corriger.

Corriger un défaut.

L’exigence de qualité est la marque de fabrique de ce genre d’industrie. L’absence totale de défaut est implicite à la notion de luxe.

Evidemment, de mon point de vue étriqué d’intérimaire payé avec un lance-pierre, cela me faisait bien rigoler. Je veux dire que lorsqu’on se débat pour parvenir sans trop d’emmerdement à la fin du mois le luxe vous passe à des altitudes incommensurables au dessus de la tête.

Il y avait une jeune femme qui dirigeait l’unité où j’intervenais. Une jeune femme terriblement efficace, qui, entre deux bugs à corriger ne supportait pas que les intérimaires restent les bras ballants à ne rien faire.

Elle nous faisait compter et recompter des pièces emballées dans des cartons, une espèce d’inventaire qui n’en finissait pas.

Ce n’était pas pour ça que l’on m’avait dépêché ici, mais comme je ne voulais pas faire trop de vague, et surtout me maintenir dans la durée, que l’on me reconduise ce contrat à durée déterminée, je la bouclais.

Mais c’était plus fort que moi tout de même. Ma résistance se manifestait par des erreurs de comptage.

Ce qui me valu quelques réflexions assez désobligeantes, puis humiliantes de la part de cette jeune femme qui visiblement ne supportait pas l’à peu près.

Au bout du compte ce fut un véritable enfer pour moi de venir travailler. Et plus c’était difficile plus je me trompais désormais. Même dans les fonctions qui m’étaient attribuées normalement dans le cadre de cette mission je me gourrais comme si j’avais perdu l’ensemble de mes moyens tout à coup.

Voilà comme je suis, si on m’asticote de trop, et malgré tout mon courage et ma bonne volonté, ou ma trouille de décevoir, quelque chose se rebiffe et m’entraine à faire tout le contraire, c’est à dire n’importe quoi.

Evidemment mon contrat ne fut pas reconduit. Je me souviens encore de ma déception et de la colère envers moi-même à ce moment là. Je n’en voulais pas à la jeune femme au contraire je crois que mon agacement était tel envers moi-même qu’il avait déclenché une drôle d’admiration comme un otage peut sans doute en éprouver pour ses bourreaux.

Je n’étais pas exempt de défaut, je n’avais donc pas ma place chez Hermès. Jusque là tout était d’une logique implacable.

Mais du coup la boite d’intérim m’envoya ailleurs. Plus près de chez moi et un boulot tranquille où j’ai trouvé plaisir de me rendre. Un tel plaisir dans mon souvenir que j’ai du y rester presque une année entière. Puis on m’a découvert d’autres défauts probablement et j’ai été envoyé encore ailleurs.

Du coup on voit assez bien à quoi servent ces fameux défauts. A ne pas rester installé dans quelque chose de trop confortable qui finit par devenir de l’ennui probablement.

Du moins c’est ainsi que je veux le voir.

Et en peinture à quoi sert donc le défaut ? Et bien il sert tout simplement à aller plus loin aussi d’une certaine façon.

Il y a peu je suis tombé sur une publication sur un réseau social. Un tableau hyperréaliste effectué par un peintre de ma connaissance que je ne vois plus. Aucun défaut, une photographie parfaite. Quel ennui je me suis dit.

Evidemment on peut saluer la performance. Le nombre incalculable d’heures passées à reproduire aussi précisément les choses pour donner cette illusion de réalité. Mais l’émotion, la vie, en est à part ça quasi totalement absente. Une peinture morte.

Encore un défaut sans doute que je peux relever. Je ne cède pas facilement à l’admiration. Je veux dire à ce que l’on m’imposerait implicitement toujours d’avoir à admirer. Je m’en fiche totalement.

Exactement pareil avec les jolies femmes. Elles peuvent se pomponner, se tartiner la frimousse de trompe-couillon, se revêtir de leurs plus beaux atours, je freine des deux pieds immédiatement. Je répudie aussitôt le cliché. Puis je m’interroge, qui a t’il derrière tout cela ? Un défaut en entraine facilement toute une collection d’autres. Comme celui de trop réfléchir par exemple.

Le sachant désormais j’évite de réfléchir lorsque je peins. Ce sont des périodes heureuses lorsque je parviens à conserver cette prudence. Mais je suis incapable de constance, nouveau défaut. Alors en ce moment je ne peins pas je réfléchis.

Je réfléchis un peu comme un miroir peut le faire en épuisant peu à peu tous les reflets.

Eclaircir la palette

Huile sur toile Format 20×20 cm

L’exercice de la peinture est étroitement liée, pour chacun de nous, à une vision personnelle du monde. Ou plutôt à une interprétation personnelle, subjective de la réalité comme de l’imaginaire.

Qu’il s’agisse d’un enfant de 6 ans, d’un adolescent de 15 ans ou d’un adulte quelque soit son âge, ce que nous pensons voir, comprendre, être, tout ce que pensons, se reflète sur le papier et sur la toile par l’entremise du crayon, du pinceau ou de la truelle s’il le faut.

Une fois la peinture achevée nous regardons celle-ci et nous émettons un jugement. Généralement de façon binaire : bien/pas bien, beau/moche, joyeux/ triste etc. On remarquera que c’est souvent binaire.

Si on s’arrêtait quelques instants sur ces jugements, si on prenait un peu de recul surtout, en les observant , on pourrait alors se rendre compte à quel point ces jugements nous sont aussi nécessaires qu’inutiles.

Nécessaires parce qu’à chaque fois que nous effectuons quelque chose nous éprouvons le besoin de mesurer cette chose selon une échelle de valeurs dont on nous a appris qu’elle s’étendait du pire à l’ excellence.

Inutiles si vous ignorez tout de l’emprise de cette échelle sur votre jugement.

Sauf qu’en peinture, lorsqu’on débute la peinture, comment savoir où se situe vraiment le pire et le meilleur ? Pour un débutant surtout, qu’est ce que le pire ? Qu’est ce que l’excellence ? Nous l’ignorons car nous sommes aveuglés, si l’on veut, par ce qu’on pourrait appeler des clichés.

Entre ma propre idée du pire et de l’excellence et une idée collective, universelle du pire et de l’excellence se glissent ces clichés, comme des reflexes.

On pourrait aussi s’interroger sur la valeur intrinsèque de cette idée de beau collectif, de laideur collective, mais ce sera le sujet d’un autre article.

Nous nous référons au connu. A ce que nous-mêmes pensons connaitre, encore que ce mot soit ambigu, Disons plutôt à ce que nous pensons savoir. Nous pensons savoir quelque chose sur la peinture tant que nous ne pratiquons pas la peinture.

A savoir le plus souvent que ce savoir provient du souvenir de toiles de maitres aperçues dans des livres, des magazines, dans des publications sur internet, dans des articles, parfois aussi dans des musées.

Nous acceptons de façon obéissante comme pense qu’il doit obéir un écolier qui veut avoir de bonnes notes.

Ainsi, sans réfléchir vraiment, nous relayons une idée apprise du pire et de l’excellence que la ‘ »sphère de la Culture, de l’Art, de la Peinture  » si l’on veut, nous impose de façon totalement inconsciente. Exactement comme des religions auxquelles on adhère pour loger une foi qui, sans celles-ci, tournerait à vide.

Tout cela parce que l’obéissance est liée à une certaine confiance. que cette confiance aveugle , cette foi, nous empêche de voir vraiment avec nos propres yeux.

Comment alors pourrions nous rivaliser avec un Michelangelo, un Léonardo, un Van Gogh, un Renoir ? Comment pourrions nous nous hisser à cette hauteur prodigieuse ? Et en même temps nous considérons souvent nos propres réalisations comme celles des enfants, comme quelque chose sans importance, dérisoire, sans valeur.

Qu’est ce qui fait vraiment la différence entre un tableau de Van Gogh et un dessin d’enfant ? Dans l’absolu, d’où vient cette différence ?

Est-ce que cela s’explique par la maitrise du dessin, de la couleur, de la composition ?

Est-ce que cela provient de l’émotion que nous éprouvons parce qu’il s’agit de Vincent Van Gogh dont nous connaissons plus ou moins la notoriété , l’histoire tragique de sa vie. Parce que nous entretenons ce cliché d’un homme malheureux qui se jette dans la peinture en épousant le figure emblématique d’un Christ cloué sur une croix ?

Sommes nous objectifs lorsque nous regardons un tableau de Van Gogh ? Bien sur que non.

La plupart d’entre nous ne voient pas le tableau réellement. Même en posant presque le nez dessus nous ne le voyons pas.

Quelque chose ne cesse de s’interposer entre l’œil et la toile. C’est la légende du peintre.

Comme ce qui s’interpose entre nos œuvres personnelles, anonymes cette fois aux yeux des autres. L’anonymat procède de la même façon que la notoriété , dans une direction inverse.

Quelle valeur attribuer à une œuvre réalisée par un peintre inconnu ? Quelle crédibilité accordons nous immédiatement à quelqu’un dont nous ne savons rien, ni de son parcours ni de la valeur marchande de ses œuvres ?

Cette valeur, ce jugement que nous portons sur l’inconnu, sur l’étranger, ne sont-ils pas du même tonneau que ceux que nous fabriquons à l’emporte pièce sur nous-mêmes ? Sur ces parties inconnues de qui nous sommes vraiment ? Sur nos faits et gestes réalisés en toute inconscience et qui remontent soudain à la surface de la conscience ?

Ne les répudions nous pas de la même façon ? sans même prendre le temps de nous arrêter sur les véritables raisons qui nous font justement les répudier si rapidement ?

Tout cela parce que nous avons une idée de frontière encore une fois entre le bien et le mal, le beau et le laid, le connu et l’inconnu. Une idée qui ne nous appartient pas vraiment de surcroit mais qui n’est fabriquée que par la rumeur, les on dit…

N’est-ce pas à partir d’un certain malaise, avant coureur pourrait-on dire du contact réel avec une réalité inconnue, que nous fabriquons les couleurs de nos palettes de débutant. Elles sont souvent boueuses, ternes, sombres ces couleurs. Et nous ne nous en rendons pas compte tout de suite.

Ce malaise que nous appelons confusion, il n’y a pas de jugement de valeurs à lui attribuer. Il fait totalement partie du processus de la peinture.

Puis, au fur et à mesure de la pratique, la confusion est identifiée pour ce qu’elle est. A savoir l’ignorance surtout de ce qu’est notre clarté.

Alors peu à peu il n’est pas rare que les spectateurs le signalent, chacun à leur façon en disant c’est beau, c’est lumineux, c’est joyeux, c’est bouleversant etc.

A partir de là il faudra aussi prendre un certain recul, ne pas se laisser hypnotiser par tous ces mots et comprendre que quelque chose de très concret s’est produit.

Quelque chose de simple, et vous pourriez vous dire alors : Tiens ma palette s’est éclaircie.

Un froid intense

J’ai eu beau mettre tous les radiateurs à fond, il fait froid dans l’atelier, un froid intense. C’est à un point qu’il n’y a plus que cela, que cette idée d’intensité qui m’occupe l’esprit.

Dehors le vent a chassé tous les nuages et il n’y a plus que du ciel bleu. Et je ne vois qu’un froid bleu.

N’ai-je rien d’autre à penser, à faire ?

Visiblement non.

En ce moment il n’y a que cette question, l’intensité que j’attribue au froid et au ciel bleu.

Tout à l’heure mon épouse me demandera

— alors ? Tu as fait quelque chose ?

Je ne dirai rien, je secouerai la tête. Impossible d’expliquer cette sensation de froid, son intensité ni l’étrange effet que me procure aujourd’hui le ciel bleu.

Que voulez-vous ?

Huile sur toile 24×30 cm

— Bonjour je voulais vous voir pour prendre des cours de peinture

— que voulez-vous vraiment? car c’est confus. Voulez vous me voir ou prendre des cours de peinture. Maintenant je suis devant vous, une partie de la question semble réglée n’est-ce pas …

—Passons à la suivante pourquoi voulez vous prendre des cours ?

Que voudriez vous que je vous apporte et que pensez vous qu’il vous manque ?

—je manque de technique….

Très bien ! Donc vous ne peignez pas parce que vous imaginez que vous n’avez pas suffisamment ou pas du tout de technique c’est bien ça ?

—J’ai déjà peint un certain nombre de choses mais elles sont ratées

—Et comment seraient ces tableaux s’ils étaient réussis dans ce cas y avez vous pensé ?

—- …?

—Voilà ce que je ne peux pas vous apporter. Je peux vous apprendre des techniques mais je ne peux pas vous remplacer pour que vous vous demandiez ce que vous voulez peindre vraiment. Et ce que sera pour vous la réussite. Je ne peux pas vouloir ces choses à votre place.

Sommes nous d’accord ?

La première séance est gratuite, installez vous.

Procrastiner

Peinture Pierre Alechinsky

— Ce gamin n’arrête pas de procrastiner elle dit. Ce serait bien que vous lui appreniez à dessiner. Il dessine beaucoup je crois qu’il aime ça.

On se regarde, le gamin ne sourit pas du tout mais il ne baisse pas les yeux. Moi non plus. Je souris un petit peu mais c’est la fonction qui veut ça. Intérieurement je soupèse.

— Ok, je dis on va faire une séance d’essai, ne vous inquiétez pas c’est gratuit. Revenez dans une heure.

J’attends que la mère ressorte et qu’elle s’éloigne puis je dis

— assis toi où tu veux, tu veux faire du dessin ou de la peinture ?

Et comme il ne répond pas je dis bon d’accord on va commencer par le dessin. Et je lui donne crayons, gomme, taille crayon et feuilles

— regarde je te montre, on va commencer par gribouiller partout sur la feuille au crayon sans réfléchir

et on verra après ce que ça donne d’ac ?

Le gamin ne dit pas non

Pendant ce temps là je sors sur le seuil de l’atelier, je fume une cigarette et je regarde le ciel. Les nuages sont éloignés leurs bords sont flous.

Je laisse le gamin seul durant 5 bonnes minutes puis je reviens.

— Ok maintenant je vais t’expliquer les valeurs et tu pourras les utiliser pour remplir encore plus ton dessin

— il y a le noir et le blanc et entre les deux des milliers de gris, mais on ne peut pas tous les utiliser, ça ne sert à rien, tu dois seulement en choisir 3 et faire avec

à toi de jouer j’ajoute.

une heure après la mère revient au moment où j’ai placé le dessin sur le chevalet. J’ai demandé

— tu vois on se rend mieux compte de loin de ce que le bazar contient, que vois tu ?

C’est juste à ce moment là que la séance s’est terminée.

— alors ça t’a plu la mère demande au gamin

Le gamin hoche la tête et ils ressortent de l’atelier.

Juste avant qu’ils disparaissent il s’est retourné pour me regarder encore une fois.

J’espère qu’il reviendra.

Vendre

Je ne sais pas quoi vendre, c’est comme je ne sais pas quoi peindre, en gros c’est exactement la même chose.

Beaucoup de personnes passent des heures, des jours, des années à étudier les techniques marketing, comme d’autres ne cessent d’acheter de la peinture et des pinceaux, des toiles, sans jamais vraiment s’y mettre.

Je ne sais pas quoi peindre, je ne sais pas quoi vendre…

On se ressasse facilement ce genre de chose en boucle. Si ça se trouve on se complait là-dedans, c’est comme une croute que l’on gratte.

En fait ce n’est pas si compliqué de vendre ou de peindre, il faut juste dire

— hé j’ai un truc à vendre, j’ai un tableau tout frais qui n’en veut ?

après bien sur vendre contre quoi ?

De l’argent …

Des bisous …

De la considération ?

à chacun la monnaie de sa pièce.

Damnation

Travail d’élève acrylique sur papier.

Madeleine est venue parce que c’est moi elle dit sinon elle serait bien restée chez elle, au lit, tellement son dos la fait souffrir.

— Et j’ai pensé à toi pour le thème elle ajoute en extirpant de son barda une photographie. Sur celle ci une danseuse de flamenco à la robe moulante et dont la courbure des reins emporterait vers la damnation n’importe quel saint de la terre.

— c’est érotique ça non ? Elle dit.

Je ne réponds pas tout de suite. Il y a une grande différence entre excitation et érotisme mais comment l’expliquer clairement ? À la vérité, je n’en sais Fichte rien.

Je pense à ce peintre dont l’épouse refusait qu’il peigne des modèles et qui s’est rabattu sur des pommes et des poires.

—On va faire du ciel aujourd’hui Madeleine range ta photo on n’en aura pas besoin…

— Mais je croyais qu’on allait faire le thème sur l’érotisme aujourd’hui me rappelle Madeleine.

—oui justement, on va commencer par peindre le ciel et puis peut-être la prochaine fois on peindra une fleur…

— ah bon! dit Madeleine. Je vais aller faire ton café elle ajoute.

Je la regarde, je les regarde toutes et tous et je dis

— dans le mot érotisme il y a Éros le dieu de l’amour vous savez… et peut-être qu’il vit quelque part dans le ciel… pour avoir l’air d’être tout à fait cohérent, surtout avec moi-même. Alors en piste acrylique sur papier deux couleurs seulement et on y va !

Juriiiiiii

J’ai placé le i comme un cri pour compenser l’effroi que j’ai retenu. D’ailleurs jury peut aussi s’écrire ainsi comme une redondance à peine dissimulée. Dans cette MJC où je vais le jeudi, il est question d’un salon de peinture à venir, en mars. Et bien sur mes élèves pourront proposer leurs toiles à la sélection de ce fameux jury.

— Et toi Patrick tu feras partie du Jury ? m’a t’on demandé.

— J’ai regardé la personne qui venait nous annoncer l’événement, une personne du bureau. Dans mon regard elle a du lire ma supplique non non pas le jury svp . Et le silence qui en disait long comme le bras. Non s’il te plait pas le jury, pas moi.

Et du coup la question est restée en suspens, personne n’a répondu.

Ce qui du coup déclenche ce texte de fiction évidemment.

Je vois déjà la scène.

Quelqu’un va chercher chaque tableau pour le présenter au jury. Ils sont une petite dizaine assis derrière les tables avec une feuille de papier et un crayon. Il y a là des notables du coin, des gens qui n’ont jamais touché le moindre pinceau. Et aussi des peintres bien sur des peintres professionnels, des peintres qui savent peindre. Des peintres qui savent et qui le disent haut et fort.

Et puis il y a la liste des critères de la fameuse sélection.

1.La recherche esthétique en priorité évidemment.

2. l’équilibre des couleurs et des valeurs, l’harmonie.

3. La composition, l’originalité du sujet et la manière de l’exprimer.

4. La technique picturale.

Après je ne sais plus j’ai déjà oublié la suite.

Heureusement la photocopie devant moi est là pour me le rappeler, pour ne pas m’encombrer l’esprit.

J’entends les voix.

— Hum c’est beau

— c’est intéressant,

—fantastique,

— Je dirais même plus fabuleux,

— Pouah, merdique, laid, bâclé, hors de question.

Mais comment peut-on être jury ?

Comment peut-on vraiment se poser en juge impartial et objectif vis à vis d’une peinture ? Voilà la grande question qui me taraude en observant la scène. Surtout si on ne connait pas du tout l’auteur de chaque tableau, son parcours, sa démarche. La marge d’erreur ou d’errance me parait indéniablement monstrueuse.

A partir de quoi moi, je me permettrais de porter un jugement sur un tableau isolé du reste des œuvres d’un peintre ? Ce ne pourrait être évidemment que totalement subjectif.

Et donc un jury au final n’est rien d’autre qu’une somme de subjectivités, sans compter les accointances dissimulées, le copinage non déclaré, bref toute cette partie non dite, immergée de l’iceberg que représente la sélection des œuvres.

Et puis ces critères, toute cette liste de critères n’est-t ‘elle pas là pour brouiller encore plus les pistes ? Pour que tout encore une fois de plus ait l’air « aux normes ».

Ce qui est attendu on n’en parle pas.

Mais quelque chose est attendu forcément. Ce salon qui se déroule tous les ans, à la même date, ce salon a une réputation à tenir, une aura, une certaine « image » un prestige qu’il faut entretenir certainement. Une sorte de ligne éditoriale qui ne supporte pas qu’on la modifie comme ça selon le gout et l’envie du jour.

Il faut savoir tout ça implicitement pour être un juré à l’aise dans ses bottes.

Ou refuser de le savoir pour un être un juré qui ne se base que sur la peinture seule, sur ce qu’elle produit en lui de façon claire, objective si possible mais non obligatoire.

Il faut avoir des couilles si je puis dire pour ne pas opiner au premier consensus venu surtout.

Du coup même si on me le demandait je crois que je déclinerais. Parce que trop fatiguant, parce que temps perdu, parce que me retrouver une fois encore avec le cirque du monde m’obligerait évidemment à adopter le rôle d’Auguste, ou de Don Quichotte, et que j’ai bien autre chose à faire de mon temps.

— Non Madeleine je ne peux pas faire Jury à cette date, je viens de regarder mon agenda, ce jour là j’ai piscine.