L’Instant.

Baignade, dessin sur tablette.

De même qu’il n’y aurait plus ni vrai ni faux ni réel ni imaginaire, pas plus d’ancien que de nouveau, alors ce serait le moment propice. La balance dans une immobilité telle qu’elle créerait inévitablement le mouvement. Ce serait l’instant. L’instant d’écrire, de peindre, de labourer un champs, de sortir du port, pour s’en aller vers le mystère des moissons. Il est difficile de convoquer un tel instant sans être mort au monde qu’on s’est imaginé. Il convient peut-être de devenir cet être impersonnel dont l’unique possible est de se laisser envahir, habiter par quelque chose. Ce quelque chose qui ne peut naître qu’à partir du rien. C’est un mystère qui pour être de tout temps doit rester mystère. Fugitivement tout cela et rien dans l’Instant.

Tourner autour du bref

Stephane Mallarmé par Pierre-Auguste Renoir

Moins de mots, moins d’idées, moins de digressions, la forme brève est exigence, tout comme le dessin. C’est la raison d’exister du dessin probablement que de savoir trouver des raccourcis, d’éluder, pour mieux rendre visible le visible. Pour qu’un dessin reste imprimé dans la mémoire du dessinateur et de celle ou celui qui regarde. Cela nécessite du talent ou du travail. Mais surtout une maturité afin de savoir trier le bon grain de l’ivraie. Cette maturité m’a toujours agacé d’autant que je me suis toujours refusé de vouloir y atteindre. En raison du solipsisme à laquelle elle conduit. Afin de ne pas perdre de vue le petit, le modeste, l’insignifiant. Rester en lien avec une impuissance environnementale. Pour ne pas être entièrement seul, irrémédiablement seul. Cela provient de l’orgueil et d’une part christique jamais avouée. Les deux entremêlés créant un noeud et une attente qui ne saurait avoir comme but qu’un dénouement. Jusqu’à ce que je comprenne qu’il ne peut y avoir que la mort comme dénouement. J’allais écrire magistral pour qualifier une telle fin et j’en ris. Parvenir à la maîtrise par la mort, pour qu’il n’y ait plus de doute possible. Risible, peut-être pas tant que ça. C’est sans doute le même fantasme que je partage avec plusieurs. Notamment Mallarmé qui pensait lui aussi que tout se résoudrait en étant complètement mort de son vivant. Tourner autour du bref, s’approcher de son centre fantasmé, c’est tourner autour de l’idée d’une disparition, d’une absence, de la mort. Alors évidemment en écrire des tartines, prendre le contrepied ce serait imaginer aller du côté de la vie. C’est d’une naïveté… Et pourtant toute cette profusion que propose la société de consommation, le capitalisme, se fondent sur cette même naïveté. Que vivre c’est profiter. Facile de créer la confusion en soi, dans le monde entier, puis de se retourner soudain et de ne voir qu’une immense décharge à ciel ouvert. Tourner autour de la forme brève ce serait aussi revenir vers la frugalité, l’ascèse, et non pour atteindre à une quelconque idée d’un Dieu, toute idée sur le sujet sera toujours quelconque, mais pour vivre. Vivre au plus près de ce qu’est la vie. C’est comme devenir immobile pour comprendre le mouvement.

Lire, écrire

Peinture 2022 Patrick Blanchon.

« Je ne peux lire quand j’écris ».Quelle délicatesse. Belle façade. Mon cul. Et d’abord quel besoin, quelle nécessité de dire pareille connerie, sinon entrer dans une posture. Quel besoin. Un bel aveu. Mais lire et écrire c’est pareil. Kif-kif bourricots. Quand tu lis, tu écris et l’inverse vaut. Avons-nous un tel luxe d’avoir deux cerveaux. Quoiqu’en disent certains qui confondent cerveau et hémisphères. N’est-ce pas la même idée que dessiner et peindre. L’un ne va pas sans l’autre. Souvent on vient me voir à l’atelier. Que veux-tu faire. Oh moi que dessiner. Mais très vite on se retrouve un pinceau à la main, à la place du crayon. C’est surtout par peur que l’on dit-oh moi que dessiner- ou alors, parce qu’on ne veut pas se salir les mains. Et l’inverse tout autant. Que peindre. Oui mais, non. On ne peut pas que peindre c’est impossible, il y a forcément une structure, des lignes, des masses. Même dans le plus abstrait des tableaux. Tout geste en peinture est difficile à isoler d’un geste de dessinateur. Ensuite on peut être un peu plus ceci, un peu peu moins cela. Selon les goûts et les couleurs. Comme on peut-être plus lecteur qu’écrivain. Ou plus écrivain que lecteur. Beaucoup de lectures fatiguent quand on écrit. On ne peut pas le nier non plus. On finit par étudier le texte en profondeur, pour y chercher une substance. Quand on n’en trouve pas, ou insuffisamment, on referme le livre, on passe à un autre, ou bien on écrit le livre qu’on désirerait lire. Mais le je ne peux pas lire quand j’écris… cela doit être dû à la canicule. Un ramollissement du bulbe.

Défi et spectacle

Confusion de visages. P.Blanchon 2022

Il faut bien faire quelque chose. Produire. Et trouver un certain nombre d’astuces pour se motiver. Le défi comme source de motivation. Ne fonctionne jamais mieux que lorsqu’il est proféré publiquement. Très difficile de se lancer un défi à soi-même, sans passer par une médiation de la foule. Cela fait partie du spectacle. Puisque désormais il est à supposer qu’un défi lancé de soi-même à soi-même n’est qu’une version individualisée, une portion fractale de ce spectacle. En prendre conscience. Puis trouver la parade. Jouer avec les codes. Se lancer des défis inutiles. Des défis qui ne produisent que le simple mécanisme dissimulé sous le mot. Se donner en spectacle comme on se jette dans la gueule du loup, dans la fosse aux lions, mais on ne projette dans tout cela qu’un personnage, un fantôme, un mort. Les mâchoires muées par l’avidité claquent dans le vide, n’ont rien à se mettre sous la dent. Parvenir ainsi, par le défi à rendre étrange le défi lui-même et le spectacle qu’il produit. Cela passe la plupart du temps par le ridicule, le risible, le grotesque, le monstrueux, c’est à dire quelque chose de presque semblable au spectacle, mais dont on ne peut cependant pas ajuster correctement, irréfutablement les contours.

Procéder.

Derviche avec un lion et un tigre, peinture Moghole v. 1650

Procès, procession, processus, procéder, procédure, procédurier, presque déjà posséder, possession, la justice, la loi et la propriété. Rien que dans le vieux des mots on sent tout ça qui était déjà là bien avant nous. Qu’on naisse, vienne au monde et se coule ainsi dans les mots est à la fois merveille et effroi, quand on y pense. Quand on y pense vraiment. Le peu qui reste de soi hors le vieux des mots pour entrevoir entre habitude et étrangeté.

Que l’exercice d’un art puisse s’appuyer sur un processus, un procédé, on a déjà vu bien pire. Qu’un savoir-faire vous vienne avec l’étude, avec le temps, et alors. Procédez, procédez, et surtout bouclez- la, disaient jadis des maîtres sachant quoi dire à leurs élèves. L’ardillon des mots n’était pas de la gnognote. Pardi. Alors que de nos jours tout à chacun par enflure sait tout spontanément. La détestable façon. Le bavardage omniprésent. Du rien par tombereau, par palettes.

La marchandisation, remplit la nuit tous les rayons des supérettes par magie, non, mais par de pauvres hères comme vous et moi à la solde, et tous les mauvais papiers de billevesées par des folliculaires azimutés. Des inepties à gogo. Un assommage quotidien et renouvelé. En règle. Deux procédés donc. Un processus à vide lié à la lie de consommer pour se remplir, bassesse totale d’exister ainsi. Un autre pour perdre la pensée, le jugement, le commentaire et être. Être sans autre.

Tu procèdes ainsi par processus, procédé, t’y abandonnant, t’y perdant. Combien de temps, nul ne le sait. le procédé est un cercueil plus ou moins bien capitonné. Qu’on te plante un pieu à la place du cœur si dans mille ans tu te relèves d’entre les morts. Un souhait ardent. Tu auras procédé ainsi jusqu’au bout du bout. Tu seras enfin libre et voilà tout.

Se réveiller trop tôt

Lorsque le désœuvrement bascule, s’approche d’une jouissance, d’ailleurs assez proche de la jouissance de la solitude, le corps est le garant d’un équilibre à retrouver. Se réveiller trop tôt, vers les trois heures du matin, pour jouir de ce désœuvrement est un signe avant coureur du déséquilibre qui s’est installé. Ruser avec la jouissance demande encore un nouvel abandon. Traîner une heure, deux, puis retourner à reculons, l’air de rien, vers le lit. Se dire qu’au point où on est parvenu, dormir ou pas n’a pas d’importance, être animal. On peut même pour se rassurer de la surprise, écouter un podcast avec seulement un écouteur dans l’oreille qui ne s’appuie pas sur l’oreiller. Qu’on ôtera d’un geste automatique dans le nouveau sommeil une fois proche du lieu qui nous emportera vers l’ailleurs.Alors le travail véritable commence, celui des rêves. Que de tableaux, que de textes admirables de sobriété, de mystère, tous basés sur le réel cette fois. Rêver du réel voilà un rêve digne de ce nom. Et les œuvres réalisées durant cette période, mettons entre cinq et neuf heures du matin, suffiront si on s’entraîne à s’en souvenir, pour reprendre confiance les jours de doute ou d’empêchement.

Peindre un oignon

Peinture INDAR DRANCOURT

Rien d’extraordinaire dans l’idée de peindre un oignon. D’ailleurs pourquoi le sujet serait-il extraordinaire. Le sujet est un oignon, il pourrait être tout autre chose ça ne changerait rien. J’ai fait l’expérience avec un radis, une tomate, un chou vert, de l’ail, je n’ai pas vraiment senti une différence fondamentale dans tout ça. Ce qu’on pourrait trouver de commun à toutes ces choses c’est qu’elles se mangent. C’est qu’elles appartiennent à l’univers de la cuisine, de la nourriture, on peut les apprécier diversement. Par le gout. Car bien sûr certains aiment les oignons tandis que d’autres les aiment moins mais là n’est pas le sujet. Pour peindre un oignon il vous faut un oignon. Si vous n’en avez pas vous serez tentés d’aller en trouver grâce à un moteur de recherches. Mais ils ne se mangent pas…j’insiste sur ce point qu’ils ne sont pas réels, donc préférez, si vous êtes décides, l’êtes-vous, pour trouver l’oignon, un marché un supermarché une épicerie de quartier. Il vous faudra l’acheter ou le voler. Il m’est déjà arrivé de voler un oignon pour le peindre. Mais je ne pense pas que cela change grand chose non plus au sujet. Là où je désire attirer aussi votre attention c’est que vous n’êtes pas les premiers à vouloir peindre un oignon, d’autres s’y sont déjà collés avec plus ou moins de réussite ou de bonheur. Peindre un oignon est une chose assez banale à priori dans une vie de peintre. Et d’ailleurs c’est si banal que de nombreuses personnes qui veulent apprendre à peindre, ceux qui débutent, ne pensent pas immédiatement à ce genre de sujet. Peindre un oignon ne les fait pas rêver. C’est une question importante qui est soulevée : faut-il rêver pour peindre, un oignon ou autre chose. Je ne le crois pas non plus. Au contraire il vaut mieux être éveillé et qui plus est avoir les yeux bien ouverts. Les yeux bien en face des trous comme disait Rembrandt à ses élèves ( avait-il lui le temps d’avoir des élèves). Plus vous peindrez des choses que vous considérez affreusement banal, mieux vous peindrez. Peignez les sans chichi, sans fioritures, sans sentiment. Peignez un putain d’oignon en la bouclant si possible. Est-ce possible. A vous de voir.

Image mise en avant Peinture de Jacques Truphémus.

La notion d’œuvre, le silo.

Le « Schweisser » (Le Soudeur) d’Yves Carrey, qui ne voit rien venir

Comment se constitue en soi l’idée d’une œuvre ? Ce n’est surement pas un livre, pas un tableau, pas une seule pièce. Ce ne peut plus être aussi simple et naïf. C’est une réflexion qui ne s’effectue pas en amont de l’action non plus. Peut-être est-ce une liquidation. Une liquidation de soi-même avant toute autre chose. Cette intuition je l’avais eue très tôt mais elle était sans doute encore incompréhensible, vers 1980 déjà, vivre faussement était une véritable hantise. Toutes ces choses dans lesquelles on devait pénétrer comme on enfile un gant qui est trop grand ou trop étroit. Autant qu’il me souvienne, je pourrais même remonter à l’enfance, même constat. Une force s’oppose au mensonge. A ce que l’être spontanément considère être un mensonge. Le doute s’installe quand on constate que tout le monde vit dans ce mensonge et le nomme réalité, ou vérité, ou n’importe quoi qui permette de réunir le monde justement, selon une idée de justice dont on pourrait discuter, si les gens face à soi, justement, appréciaient d’en discuter, ce qu’ils refusent la plupart du temps. Cette surdité ce mutisme sont difficiles à comprendre, à accepter en tant que fait. Mais ce sont des faits, on ne discute pas les faits, et alors deux solutions s’offrent, soit de l’accepter comme une donnée incontournable de la réalité commune, soit de chercher à entendre, à écouter ce que tout le monde refuse d’entendre et d’écouter. Non pas pour en tirer un profit, un pouvoir, ce ne serait qu’une intention de surface, mais bien plus pour essayer de trouver de l’ordre dans le chaos, le mensonge, le silence qui nous choquent naturellement.

Une œuvre alors, ce serait un puzzle immense qui débuterait dès le début. Tous les morceaux sont éparpillés dans le temps et l’espace et il convient de les retrouver en les considérant non comme des faits exceptionnels, des qualités voire des défauts, ni de les classer à la va-vite dans un genre, ou par thématique de façon à en finir momentanément avec le trouble que provoque leur réalité.

Tout compte dans cette notion d’œuvre , non pour mettre en avant une personnalité, mais plutôt pour la réduire à néant. Pour la liquider. Ce serait cela le point de vue de l’auteur, de l’artiste et il le ferait durant une partie plus ou moins longue en toute inconscience. Comme si la force qui pousse à créer nécessitait toute la place, comme si elle désirait remplir peu à peu le vide que provoque les découvertes successives, laborieuses du créateur vis à vis de son propre vide. Un animal monstrueux qui dévore le vide à la vitesse de l’éclair. On pourrait l’appeler écriture, peinture, évidemment on pourrait l’appeler le diable ou tout autre chose qui vous passe par la tête. Il faut prendre conscience en premier lieu de ce vide que nous appelons je ou nous. Et évidemment c’est extrêmement difficile de l’accepter, de l’affronter, de lui donner son nom exact. Comment témoigner d’une telle aventure, pourquoi d’ailleurs vouloir en témoigner, peut-être justement parce qu’il y a quelque chose d’inhumain à chercher la liquidation alors que tout autour le monde entier tente d’accumuler. Inhumain dans le sens anormal. Ce qui offre un éclairage de cette norme dont on se tient à l’écart volontairement ou pas et qui au fur et à mesure que cet écart se creuse semble nous rapprocher de quelque chose qu’on pourrait nommer son fondement. Qui au bout du compte est à mon sens émouvant, émouvant tant cette norme est souvent dérisoire, pathétique. Et qui m’installe aussi dans la colère dans la rage lorsque souvent je comprends qu’on utilise cette norme pour exploiter, apeurer, contraindre, gouverner, et toujours pour un profit qui lui me semble parfaitement inhumain.

voici donc un texte qui sort du vide, comme il peut, avec maladresse de plus en plus souvent. Cette fameuse maladresse, encore un écart à maintenir coute que coute. Il serait dangereux cependant de ne s’appuyer que sur celle-ci. Considérer que ce ne sont là que des brouillons, des notes, des billets sans véritable importance, que ce n’est pas l’œuvre, serait une erreur aussi. Cette histoire de l’œuvre à venir qui reste toujours plus ou moins collée au tympan, à l’oreille intérieure, elle ne sert sans doute qu’à cela, à produire des brouillons sans relâche qui seront sans doute plus intéressants qu’un livre digne de ce nom ou une peinture digne de ce nom. C’est une manière de non peindre, non écrire dont on ne peut plus à un certain moment ignorer la raison d’être. C’est parce qu’elle liquide, cette manière justement; toute idée de norme inscrite jusqu’au fin fond de nous-même concernant le mot œuvre.

Tout est là épars, dans un désordre entretenu farouchement depuis des années, textes, dessins, tableaux, esquisses et ébauches, c’est tout cela l’œuvre que je l’accepte ou pas me concernant, que j’en sois heureux ou pas, cela n’importe pas non plus. La liquidation doit bien aller jusqu’à cette notion de franchise profonde. Comprendre que l’on n’agit toujours que pour communauté et non pour un individu qu’on ne connait d’ailleurs pas, qu’on ne connaitra jamais, un mort du nom de John Doe, un genre de soldat inconnu.

Le terme de silo dans plusieurs textes lus ces derniers jours, sa persistance, me fait revenir sur le silo de mon enfance, un silo à blé dans lequel nous jouions un camarade et moi. C’était le lieu de l’effroi et de la joie en même temps. Pour nous empêcher d’aller nager dans le grain et de nous y noyer le meunier avait inventé une histoire de monstre, un énorme crocodile qui vivait dans les profondeurs de ces montagnes molles et qui pouvait à tout moment nous attraper une jambe, un bras pour le dévorer. Cela rehaussait d’autant l’excitation et le plaisir du jeu. Ma vie toute entière ressemble en tous points à ce silo. J’imagine qu’il en est de même pour n’importe qui franchissant la soixantaine, rien d’original là-dedans.

L’idée de matérialiser ce silo paradoxalement dans un lieu numérique me taraude depuis que je suis tombé à la renverse en découvrant l’immense profondeur, ses zones d’ombres, ses clartés aussi, le site du TIERSLVRE de François Bon.

Je suis même allé par curiosité jusqu’à installer le même script sur un serveur local afin de comprendre comment le paramétrer. C’est que construire un site, doit avoir un lien avec ce fameux silo certainement.

Il y a une âpreté salutaire, à utiliser un script que l’on ne connait pas, d’en découvrir progressivement tous les rouages, les possibilités, avec en plus un accès immédiat à une réalité indiscutable si je puis dire car soit le site fonctionne soit il ne fonctionne pas voilà tout. Ensuite le fait d’être dans l’obligation de créer des rubriques et au moins un article par rubrique afin de mettre en ligne le site oblige à être circonspect, à ne pas s’emballer imprudemment vers une mise en page qui deviendra vite incontrôlable, cf ce blog où je continue à écrire.

Un nouveau script pour une nouvelle organisation afin d’établir un silo pour conserver le grain, le protéger de la pluie et des vents, tandis que le meunier continuerait tranquillement sa propre liquidation. L’idée est drôle, un peu ridicule surement c’est pour ça surement que je m’en vais l’adopter.

Accrobranche, Bram Van Velde, Beckett, Heineken

Long trajet en voiture pour conduire les petits enfants à l’accrobranche de Peyrins. Hier nous avions fait le trajet pour rien car il pleuvait. Peu dormi durant la nuit. Mon épouse prend le volant et je mets les écouteurs pour écouter un entretien avec le peintre Bram Van Velde relaté par Charles Juliet. Je m’assoupis en les accompagnant vers Beckett. Puis l’arrivée sur les lieux. Parcours 1 à 5 complétés. Pique nique frugal, hot-dog à vomir. Ballade ensuite à Pont d’Isère pour retrouver des amis. D’autres enfants sont là, tout le monde à la piscine. Puis quelques conversations. Et à la fin le goût de la bière, une Heineken. Impression d’avoir peint comme un fou toute cette journée. L’envie affleure. Il faut encore attendre.

Peinture et écriture deux espèces d’espaces.

Ernest PIGNON-ERNEST, Épidémies, Naples, sérigraphie, 1988-1995

Entre les notes le silence qui permet la musique. Entre les espaces le vide qui est aussi un espace. Tout n’est-il pas que de l’espace. D’espèces différentes. Et cette différence à quoi sera-t-elle due sinon à l’importance qu’on confère à ces espaces. Une importance liée au besoin nécessairement. Et les besoins changent avec le temps. D’ailleurs il faut être pauvre, une fois au moins, pour comprendre le besoin. Etre dans le besoin, jusqu’au cou. Réorganiser les priorités, le degré d’importance de chaque espace. Ou bien au contraire décloisonner totalement les parois virtuelles que nous installons par convention, faute de mieux , entre chacun de ces espaces, entre chacun de ces besoins, déboulonner la notion de priorité dans ce qu’elle ne correspond plus à ce que l’on éprouve ou ressent de l’espace, du besoin en général.

Le va et vient entre deux espaces, mouvement de pendule entre la peinture et l’écriture. Comment l’ajuster pour enfin saisir à force de naviguer de l’une à l’autre, qu’il s’agit du même espace. Qu’il ne peut y avoir au bout du compte que cet espace commun. C’est à dire aucune cloison, aucun mur, aucune séparation. La peinture et l’écriture forteresse unique pour lutter contre quoi.

A Aubervilliers 1990, oh le triste souvenir qui passe en habit noir, une bande de copains venait à l’appartement. Ils voulaient tous réussir dans quelque chose. L’un le cinéma, l’autre la photographie, un autre encore dans la vente de véhicules automobiles. Tous ces rêves étaient comme des espaces que nous mettions en commun dans de longues conversations dont seule l’intensité était importante le reste étant sans queue ni tête. L’important n’était pas la valeur de chacun, l’important n’était pas la véracité de leurs intentions, ni la probabilité de réussite ou d’échecs. L’important est souvent là où on ne s’y attend pas. Et toujours en méta position à contempler l’ensemble, je peux encore entendre leurs voix, je pourrais décrire les caractères de chacun tels qu’à l’époque je les dessinais déjà. Dans une solitude permanente, planqué derrière ma bonhommie et ma générosité de façade. Ils étaient une telle curiosité alors. Mais l’important n’est pas non plus cette curiosité. L’important est que déjà chacun parlait de sa solitude à haute voix en se projetant vers un but comme pour dire bon sang il faut un but sinon rien. Certains avaient plus de doutes que les autres. Des doutes sur la validité de ces buts et sur les raisons de les énoncer ainsi aux autres comme pour mieux s’en convaincre je suppose. Des années ont passé et jamais nous n’avons cherché à reprendre contact les uns avec les autres. Comme si tous étaient plus ou moins honteux ou méprisant envers cette période où la nécessité nous réunissait. Honteux, méprisant, déterminés à oublier. Sans doute à cause de l’illusion que l’on ne cesse d’entretenir de notre propre changement. Est-ce qu’on change vraiment ? Je ne le pense pas. En revanche des écailles tombent des yeux chaque année presque autant qu’en automne les feuilles tombent des arbres. Ce qui change c’est surtout la vision, on pense voir un peu plus clair au fur et à mesure où la presbytie, la myopie, l’astigmatisme arrivent à la rescousse de l’être pour qu’enfin il se retrouve qu’il se découvre, qu’il rejoigne l’os. Quand on ne dispose plus d’un capital qu’on pensait infini, on fait un peu plus attention à la façon dont on le dépense. Même la pauvreté est un capital, il faut le savoir.

On voudrait tellement qu’il y ait de l’amour là où il n’y en a pas. Il n’y a guère que des contingences et on s’en offusque, voilà la raison souveraine de toutes ces billevesées qu’on nomme effrontément l’amour. Soudain si, pour une raison ou pour une autre, appelons ce genre de chose des raisons, quelque chose s’enraye, que le système de contingences s’écroule, alors apparaissent les vrais visages, encore que vrai et faux n’a pas vraiment d’importance dans cette affaire. Apparaissent des visages étrangers les uns aux autres. Et cette étrangeté entraine un trouble d’autant plus grand qu’on ne s’y attend pas. S’attendre au pire est une règle que j’ai eu depuis toujours, on n’est pas déçu de cette façon. Et quand le pire arrive ce n’est pas une victoire de la raison non plus, c’est un peu plus de lucidité et de tristesse, un vilain quai de gare sous la pluie la nuit, avant d’être emporté dans un train pour je ne sais où par la cruauté, l’humour, la nouveauté et forcément au bout cette étrange grâce qui ne nous loupe jamais et qui nous tombe dessus comme un manteau jeté par un saint quelconque du calendrier.

Peindre et écrire ne forme qu’un seul espace mais par convention les séparer est l’usage. L’usage à quoi cela tient-il ? L’usage du monde, l’usage des choses, l’usage des êtres, l’usage de l’espace, tous ces usages dont je n’ai jamais su user en les traversant comme la lame d’un couteau de boucher traverse les chairs les muscles et fend les cartilages, les faisant choir dans la sciure les uns après les autres finement tranchés. Habile pinceau, habile plume, habile langue, habile jusqu’à en être dégouté. Mais parfaitement dégouté, ce qui n’est pas la même chose que dégouté en fuyant, en prenant les jambes à son cou, il faut être encore jeune pour pouvoir s’amuser d’un rien comme ça.