Consignes et contraintes

Bon, il faut que nous mettions les choses au point, et ce dès aujourd’hui.

Vous venez ici pour peindre et vous désirez « faire de l’abstraction » d’accord, j’ai compris.

Dans le fond vous me parlez de liberté. Vous voulez peindre en toute liberté et peut-être ainsi réaliser de magnifiques tableaux.

Je ne vais pas vous contredire, certainement pas.

Encore que, tout de même, vous y allez un peu fort.

Mais ce n’est pas grave, autant y aller fort dès le début. L’envie c’est le principal.

Cependant, la liberté ce n’est pas ce que l’on croit, la liberté ça se paie, et parfois cher.

Je veux parler de la peinture évidemment, je ne vous donne pas un cours de philo.

Donc des consignes, et des contraintes, un cadre dans lequel vous pourrez vous essayer à être libre, voilà ce que je vous propose.

Donc vous ne peindrez qu’avec un seul œil, tenez j’ai apporté des bandeaux de pirate.

Et puis vous peindrez seulement de la main gauche, ou si vous êtes gaucher de la main droite évidemment.

Pour les plus téméraires d’entre vous essayer aussi de lever une jambe comme les flamands roses et autres échassiers, tant que vous penserez à garder l’équilibre, vous ne penserez pas à autre chose.

Les plus de 70, ce n’est pas la peine, assoyez vous, on ne va pas jouer avec le feu quand même.

Et puis tout cela est encore trop facile, vous peindrez sans toile, et sans couleur.

Que des touches obliques dans l’air pour démarrer cette séance qui promet, je vous le garantis , de ne pas être piquée des hannetons.

Ah j’allais oublier, mon carnet, est-ce que tout le monde ici a bien payer, voyons…

Farandole rouge Hans Hartung 1971

Continuer

Je vais passer un coup de Gesso, ce tableau ne me plait pas, elle dit comme on appelle au secours. Je la regarde, tous les signes du désespoirs sont sur son visage, mais ce n’est pas vraiment du désespoir. C’est plutôt une question.

Et si je dis ça que diras-tu que feras-tu.

C’est un jeu auquel je suis invité à participer.

Ai-je envie ? Parfois oui, parfois non, je suis comme tout le monde, j’ai mes humeurs.

Encore qu’ici c’est assez magique, je suis toujours de bonne humeur. Le revêtement du sol vert pomme, une luminosité générale due aux ouvertures nombreuses sur le parc, et toutes ces femmes, mon dieu toutes ces femmes… le petit café que l’une prépare, le petit gâteau qu’une autre me tend, l’atmosphère bon enfant.

Même totalement crevé d’avoir encore passé une nuit blanche je reste de bonne humeur, c’est formidable.

Non mais ça va pas je dis. Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ? Il est bien parti ce tableau, t’es juste bloquée voyons voir ce que l’on peut faire…

Un glacis de bleu là, peut-être et je lui indique que sa composition s’en trouverait améliorée si elle divisait sa toile pour faire surgir un carré et un rectangle.

Ensuite peut-être qu’on ne sait pas encore si c’est un plat avec des fruits ou un vaisseau extraterrestre transparent de forme sphérique… à suivre… et puis en bas pourquoi tu ne mettrais pas le mélange de bleu et d’orange pour fabriquer une terre ?

Laisse ton Gesso dans son pot, tout ce qu’il faut faire c’est continuer.

Elle hoche la tête incrédule comme si j’avais pas répondu comme il faut. Comme si le miracle attendu n’était pas venu.

D’abord le glacis de bleu je dis. Après on verra bien ce que ça donnera … je suis comme toi je n’en sais pas plus pour le moment, tout ce que je sais c’est qu’il faut continuer, ne pas s’arrêter à ça.

Acrylique sur toile, travail d’élève

Cette importance

Qu’est-ce qui est important lorsque je prends un pinceau pour déposer de la couleur sur la toile ? Quelle hiérarchie d’importances suis-je en train de fabriquer ?

Cette question qui ne cesse de tourner en rond, cette hésitation, ce doute, comme un mouvement perpétuel.

Parfois je suis tenté de donner une réponse à la hâte, mais ce n’est pas la réponse qui résoudra quoique ce soit.

Car chaque jour est un autre jour, et me rend autre vis à vis de toute réponse à cette question importance.

Je rêve qu’un tamis me tombe soudain dans les mains, à mailles fines, mais pas trop.

Je n’ai pas le palais si délicat pour gouter à la finesse. Mais l’âpreté aussi est importance, aussi utile que la délicatesse.

Cette question comme une fusée qui, plus elle s’élève perd du poids.

Cependant qu’il est nécessaire de brûler beaucoup pour propulser sa masse.

Je me dis c’est le plaisir enfantin de peindre comme réponse, comme pansement pour cacher la plaie.

Et puis cela dure quelques minutes, parfois une heure ou deux et d’autres réponses s’ajoutent et je fais de beaux nœuds avec les brins.

Parfois je ne donne des réponses que pour parvenir à ces nœuds, pour provoquer ma patience à tenter de les dénouer ensuite.

Exactement comme lorsqu’on parvient, une fois tout l’enthousiasme, la naïveté première consumés, à ce moment de vérité du tableau.

Le choix et l’ordre.

Cette élève possède un cœur simple. Elle dit je suis perdu aide moi. Elle ne le dit pas pour que je la remarque plus qu’une autre, elle ne le dit pas pour que je lui fournisse une preuve d’amour. Elle le dit parce qu’elle est assoiffée de trouver son chemin dans le fatras. Elle est ma sœur. Et je ne suis qu’un professeur.

Ferme les yeux je lui dis et flanque de la couleur comme ça n’importe ou n’importe comment sur la toile avec un couteau à peindre, rentre complètement dans ce désordre, il n’y a rien d’important lorsqu’on peint comme ça. Tu verras bien où ça te mène, ce que ça donne.

Ferme les yeux…

Elle m’écoute et le fait, un bonheur d’élève.

Nous regardons ensuite le résultat.

Est-ce que c’est bien ? elle demande. Je ne dis rien parce que parfois j’oublie ce qui est bien ou mal en peinture, le résultat je veux dire.

Trouver le bon silence, c’est aussi ça l’important.

Le chiffre trois.

En peinture le chiffre trois me sert beaucoup. Enormément. Car il plonge ses racines dans un inconscient collectif, car la pensée à elle seule n’est pas capable d’établir un compte juste sur le bénéfice qu’il prodigue.

3 masses, une grande une moyenne, une petite

3 traits, un gros, un moyen, un petit

3 couleurs, une primaire, sa complémentaire et le mélange des deux.

Et vous avez là déjà de quoi démarrer un tableau.

Vous avez un plan, une procédure, vous n’êtes plus totalement perdu.

Et cela fonctionne aussi bien pour un tableau figuratif qu’abstrait.

Ensuite si on veut affiner un peu on peut parler de 3 catégories

Les masses ( souvent j’ajoute que l’on peut faire deux ou trois petites )

Les traits ( valable d’ajouter un réseau de petites lignes )

les couleurs ( non ça je ne modifie pas je reste à 3, parce qu’à 4 déjà vous connaissez la chanson)

les valeurs ( 3 valeurs aussi, une sombre, une moyenne et une claire )

Si le chiffre trois n’existait pas je suis sur que je l’aurais probablement inventé.

Et voilà t’y pas que j’apprends que même les derviches tourneurs s’appuient sur ce fameux chiffre !

Le premier indique le monde de Scheitan, le monde du bien et du mal, de l’ignorance et du binaire.

Le second le monde de l’égarement , on n’y voit plus goutte, un novembre à rallonge avec nuits et brouillards

Le troisième où l’on devient un tuyau comme un colon bien lavé de toutes ses impuretés et par lequel transite ce qui doit de toutes façons transiter.

Le monde de la fluidité de la parole non interrompue ni corrompue par la pensée.

On aimerait dessiner ou peindre à ce troisième étage du monde. évidemment on aimerait, on y aspire, la flamme on la devine, on la ressent, et elle ne cesse de nous bruler de l’intérieur.

Et quand enfin on croit la tenir pour de bon voici encore qu’elle s’évanouit comme tous nos espoirs, tous nos rêves, toutes nos illusions.

Il est évident qu’il en soit ainsi.

Sinon le Phoenix ne renaitrait pas tous les milles ans.

Mais je m’égare encore une fois, il fait nuit, pas d’étoile, je tente d’ajuster mon pas au chemin sous mon pied, trois fois je chute et me relève, et là pas de coq encore pour indiquer l’aube.

Juste moi qui voyage et occupe mon esprit dans le silence de cette parole.

Acrylique sur papier, travail d’élève

Se recentrer

Donc la bonne astuce pour dessiner un verre, un pot, un visage c’est de tracer un axe, je l’ai certainement déjà dit, et pas qu’une fois, mais je le répète parce que la preuve, même si je le répète vous ne le faites pas.

Mais j’ai de l’espoir à revendre.

Et puis je sais d’expérience que ce n’est pas parce que l’on dit quoique ce soit qu’on peut le tenir pour acquis.

La répétition existe, elle a son utilité, sa fonction, sa mission. Sinon comme toute chose ici bas elle n’existerait pas.

Ils me regardèrent, certaines avec des yeux ronds comme s’ils avaient peur que je pétasse un plomb pour de bon.

Mais non ça ne risque pas, ça fait partie de mon métier de répéter vous savez, est-ce que je vais m’énerver à propos d’un outil ?

Moi aussi d’ailleurs sur certains sujets je suis d’une épaisseur … le temps que ça parvienne à ce que l’on nomme la connaissance, c’est à dire pour résumer au cœur de la chose, ça prend parfois un temps fou.

Car on peut comprendre le concept, cela n’est rien. C’est la pratique qui mène à l’éveil.

Un jour sans même sans rendre compte, on trace un axe- sans y penser- et le dessin enfin tombe plus juste.

Et vous voyez, c’est ce petit miracle qui redonne à tout, au monde entier, à l’univers entier une raison d’être.

Dessinez des axes, ne partez pas dans le détail, dans l’empirique, dans la présomption. Ecoutez moi encore une fois même si cela vous traverse, même si cela passe par cette chose que vous avez entre les deux oreilles sans que ça ne crée de séisme.

Recentrez vous sur cette chose simple.

Encres, travail d’élève

Les trois étapes d’un tableau

L’huile est une matière vivante, comme le peintre. Que savons nous du vivant sinon ce que nous rapporte la rumeur. Que savons nous de la peinture qui tienne jusqu’au lendemain ? Jusqu’à ce que l’on se penche sur le chiffre 3. Jusqu’à ce que l’on accepte le temps comme un processus de germination dont le but est la floraison.

A quoi servent les fleurs ? A quoi servent les chefs d’œuvre ?

Parfois lorsque je suis fatigué, je me dis que tout ça ne sert à rien.

ça ne dure jamais bien longtemps, la fatigue est un voile qui s’estompe pour laisser place à d’autres.

Autant de voiles autant de couches.

Jusqu’à ce qu’un jour je rencontre mon maître et qu’il me dise : il est important de comprendre puis de respecter les trois étapes. Alors tu naitras avec, tu connaitras.

L’huile est une matière vivante tout comme toi.

La première étape est le domaine de la boue, de l’ignorance, du bien et du mal, du beau et du laid. C’est aussi celle de la peur et de la liberté. C’est dans ce royaume que tu construiras ton égo à coups de haches, à coups de couteau, à coups de pinceau. Tu te gonfleras d’orgueil et de vanité puis tu retomberas plus bas que terre. Tu n’auras pas d’autre choix que le beau ou le laid et tu détesteras l’entre-deux.

Tu verras mille mondes merveilleux mille déserts mille champs de bataille, tu traverseras les couleurs sans les voir car tu n’auras encore aucune valeur. Tu t’enthousiasmeras le matin pour te désespérer le soir et ainsi durant des jours et des nuits, des mois, des années jusqu’à ce que la magie décide de te faire grâce et ouvre enfin tes yeux.

Et c’est au moment où enfin tu verras que tout t’échappera pour sombrer dans l’aveuglement ensuite.

A la seconde étape tu seras totalement perdu. Tu regarderas la toile et tu ne verras plus rien, tu seras perclus de doutes et si par hasard tu réussis un tableau tu diras ce n’est pas possible, ce n’est pas moi qui ai fait cela. Peut-être que tu ne peindras plus durant des semaines, des mois des années tellement le doute te tenaillera. Tu peindras tout de même parce que l’habitude est plus forte que tout.

Des petites choses insignifiantes, de grandes choses sans intérêt, tu commenceras peu à peu à comprendre que le résultat n’est pas le plus important.

Tu commenceras aussi à devenir plus attentif à tout ce qui se présente aussi bien venant de l’intérieur que de l’extérieur.

Au bout de cette étape tu n’arriveras plus vraiment à dire qui peint le tableau, à dire « je ». Passeront ainsi les jours, les semaines les mois peut-être les années.

La seule chose à laquelle tu pourras t’accrocher est la régularité.

Tu t’enfonceras dans celle ci comme dans une tombe. Jusqu’à ce que la magie te permette à l’aube d’un matin de décrypter la toile.

La troisième étape te semblera irréelle. Il n’y aura plus de différence entre la toile, la peinture et toi. Il n’y aura plus que du bien et du beau partout même au plus sombre du plus sombre tu verras la lumière.

Les noirs seront profonds comme la nuit percée d ‘étoiles et de galaxies et toutes les nébuleuses auront pour toi leur raison d’être. La finesse des lumières s’étendront vers l’infini.

Tu ne chercheras plus, tu ne douteras, plus tout simplement parce que tout cela n’aura plus de sens, parce que le doute et l’insensé auront disparu de la surface de la toile, comme de sa profondeur.

Il n’y aura pas beaucoup de couleurs mais elle seront utilisées chacune à leur juste valeur sans même que tu n’aies à te demander pourquoi ou comment.

Et une fois le tableau au bord de l’achèvement tu pourras rire ou sourire à ta guise

enfin,

et dire vraiment tout cela pour rien.

Pour rien.

Ce sera ta récompense pour avoir respecté à la lettre les trois étapes.

Pour rien, le vrai but de la peinture comme de toutes choses.

Huile sur toile Patrick Blanchon 2020

Le principe et la forme

Dans ce travail que je vous propose aujourd’hui à partir d’une photographie de paysage, vous allez en premier lieu observer celle-ci pour récolter des formes qui attirent votre attention. Il ne s’agit pas de reproduire l’image, non nous n’allons pas réaliser un tableau figuratif, certainement pas.

L’idée est de s’appuyer sur ce support en quête de signes, de formes puis de les aligner les unes après les autres au haut d’une feuille de papier comme si vous dessiniez des hiéroglyphes. Toutes ces formes (signes) doivent avoir la même taille comme s’il s’agissait de mots dans une phrase. Essayez d’en trouver une dizaine pas plus.

Ensuite vous utiliserez ces formes pour créer une composition. Vous pouvez les agrandir, les réduire comme vous le désirerez, les enchevêtrer les uns avec les autres. Vous avez le choix, la liberté.

Ensuite concernant la couleur, vous ne regarderez plus l’image d’origine, vous tenterez de vous souvenir de l’ambiance générale de celle-ci, ce qui ne signifie pas d’être fidèle à la palette de départ.

Au bout du compte votre peinture devrait avoir quelque chose de familier avec la photographie de départ.

A vos crayons et pinceaux.

C’est cet exercice qui m’est soudain venu en tête depuis quelques jours et qui mobilise toute ma pensée en ce moment même où j’écris ces lignes.

L’idolâtrie de ce que nous appelons réalité et qui n’est jamais autre chose qu’une interprétation tout à fait subjective. Et c’est aussi sans doute pour cette raison que la peinture figurative m’est devenue aussi suspecte depuis plusieurs années. Parce que la plupart du temps elle ne figure qu’une idole.

360 idoles sont tombées en 630 lorsque Mahomet conquiert la Mecque et nous en sommes toujours à adorer des conséquences plutôt que le Principe. En Occident surtout tant nous sommes plongés dans la raison et l’individualité.

Evidemment je ne parle pas de cela lorsque j’enseigne. Je reste sur la zone basse, la zone commune, la zone vulgaire si je peux dire.

Mais une forme quelle qu’elle soit n’est jamais autre chose qu’une conséquence. Dessiner une forme est un acte que nous faisons souvent en totale ignorance de sa raison d’être. Nous disons « je dessine » et c’est très bien aussi car cela effraierait beaucoup si nous nous apercevions que ce « je » n’est pas ce que nous imaginons pour nous maintenir à flot dans ce tsunami perpétuel d’ignorance.

Dessiner une forme en toute conscience, ou en pleine conscience comme on le dit aujourd’hui c’est reconnaitre humblement son principe sacré, et notre pauvreté à vouloir exprimer ce principe.

Cette pauvreté c’est tout le fatras que nous plaçons dans ce que nous appelons la pensée mais qui n’est la plupart du temps désormais qu’une zone de turbulence.

L’intellect et l’esprit, ou la spiritualité ne font qu’un sous ce maelstrom et nous l’avons oublié.

Nous nous attachons à la forme vidée de toute substance comme autrefois au veau d’or.

Peut-être que mon travail consiste à prendre les gens par la main, par le crayon et le pinceau pour leur faire saisir cela. Et partant, le saisir moi-même chaque jour plus profondément.

Je n’impose rien, comme je ne m’impose rien. Je veux dire que tout l’enseignement du dessin, de la peinture que j’ai pour bagage d’origine ne me sert à rien aujourd’hui.

Il y a autre chose à transporter pour voyager que toutes ces choses bien encombrantes. Juste la volonté de se dénuder chaque jour un peu plus comme de dénuder tout ce qui m’entoure pour en saisir toute la substance, la matière, toute l’illusion. Tous ces miracles de la représentation que le vulgaire ne cesse de produire et qui est une vraie richesse finalement.

Il n’y a rien qui ne conduise au centre.

Une fois toutes les illusions tombées, toutes les idoles renversées, le cercle devient point et nous disparaissons dans celui-ci.

Il n’y a pas à se révolter, pas à s’en offusquer, mais à saisir l’immense beauté de tout cela.

Et puis le jour suivant, tout recommence, on se retrouve perdu, le doute revient, et cela est merveilleux aussi à n’en pas douter.

Travail d’élève, acrylique sur papier Atelier Patrick Blanchon 2021

Le positionnement de l’artiste

C’est mon bon ami D. qui m’a pris par la manche pour que je fourre tous mes dessins dans un carton et que nous allions pousser la porte de cette galerie.

Je n’étais pas chaud.

J’avais cette sensation que ça n’apporterait rien de plus à la journée.

Hormis un peu plus d’agitation dans ma caboche, pas mal agitée déjà. A la rigueur si je l’ai fait c’est plus pour qu’il me flanque la paix une bonne fois pour toutes.

Moi ça me suffisait de dessiner dans mon coin et de m’imaginer, peut-être un jour… mais pas tout de suite, non pas maintenant, à bien y réfléchir je n’étais pas prêt.

Donc cette galerie du Marais qu’allions nous donc y faire vraiment, je me le demande encore…

La petite dame entre deux âges prenait le thé avec une autre du même format. On aurait dit des jumelles comme ça à première vue. Où alors peut-être aussi qu’à 20 ans toutes les vieilles dames finissent par se ressembler, je ne sais plus vraiment où se situe la vérité du jugement.

Cela a toujours été le problème, vous savez. Certains ne s’encombrent pas du tout et considèrent ça comme un détail. Ils jugent comme ils respirent, ils ne se préoccupent de rien.

Bref elles faisaient la paire. Et d’ailleurs à me rappeler la scène dans le moindre détail, elles étaient tout à fait complémentaires. Comme dans les films le bon et le méchant flic qui cuisinent un suspect.

Car forcément comment être considéré autrement que comme suspect.

En tous cas c’est comme ça que j’ai vécu la chose.

Mon ami m’a donné une bourrade dans les cotes pour me débloquer la langue et j’ai évidemment dit : bonjour mesdames j’ai des dessins à vous montrer.

C’était court, j’espérais vivement au fond que ce serait efficace.

Qu’elles allaient tomber en pamoison en me voyant comme un dessinateur de génie, un artiste, une pépite qui allait tomber dans leur escarcelle de marchandes d’art.

A ce moment là l’une des deux à dit à l’autre, oups j’allais oublier il faut que j’appelle machin et elle s’est enfuie dans une autre pièce, genre alcôve interdite au public. Occupe toi donc du jeune homme elle a ajouté en filant.

J’ai reporté le poids de mon corps d’une jambe sur l’autre, et c’est à ce moment là que D. est ressorti en disant bon je vous laisse j’ai un truc à faire dans le quartier.

Nous sommes restés seuls, je ne me souviens plus trop s’il faisait beau ou pas, s’il y avait beaucoup de monde sur la place des Vosges ou passant sous les arcades, on aurait dit que tout était gommé sauf cette grande pièce où nous étions. Un truc qui me faisait penser à l’atmosphère du film 2001 l’Odyssée de l’espace de Kubrick sans que je ne puisse établir un lien qui ne soit pas totalement saugrenu.

Voyons voir ce que nous avons là dit-elle et elle m’invita à m’asseoir sur un joli canapé tout en s’emparant en douceur du carton à dessins.

Elle s’assit à coté de moi, le carton sur la table basse et elle se mit à feuilleter en silence. Et bien sur au fur et à mesure où le silence grossissait je rapetissais de plus en plus c’était carrément vertigineux.

Au moment où j’allais presque totalement disparaitre elle murmura « c’est intéressant »

Et j’eus cette sensation vraiment bizarre de respirer pour la première fois, ou de respirer enfin, enfin de respirer.

Le Génie libéré par la caresse d’un simple frôlement sonore.

Pour un peu j’allais lui proposer de faire des vœux voire bien pire.

Parce que c’était une sorte de préambule ce c’est intéressant vous voyez ce dont je veux parler…

c’est à dire que très bientôt nul doute que mes dessins seraient affichés aux murs de cette galerie là.

Que je serais habillé de neuf, entouré de personnes propres souriantes, riches, bulles et chanel, escarpins Hermès cuir et Rolex, et je ne sais quoi encore.

C’est intéressant encore une fois elle dit.

Et là soudain je me suis souvenu que ma mère disait ce genre de chose, exactement de la même manière comme si elle cherchait ses mots pendant qu’elle prononçait son fameux attend il faut voir.

Elle parvint à la fin des dessins et referma le carton. Je voyais qu’elle cherchait comme ma mère le faisait lorsqu’elle était de bon poil.

Elle cherchait à être bonne en diplomatie.

C’est intéressant, vous avez tellement de choses différentes ajouta t’elle.

Et là je compris immédiatement plusieurs choses, comme si soudain j’avais fait un saut quantique.

En premier lieu le ridicule de tout cela n’était absolument plus à mettre en doute.

Deuzio je me souvenais que j’avais tout fourré pêle-mêle dans ce putain de format raisin pour en finir avec les sollicitations de mon pote qui me considérait comme « un grand artiste »

Troizio que j’avais un tas de truc à apprendre encore sur la façon d’aborder les galeries si toutefois l’envie me prenait vraiment de le faire un jour.

J’étais dépité tout de même parce qu’on ne sait jamais et puis mon pote allait aussi être déçu forcément.

Il y avait une chance sur combien pour que ça marche ? à peu près autant qu’au loto.

Et en même temps je ne saurais dire l’immense soulagement que j’ai ressenti.

C’était étonnant.

Comme si j’avais eu la trouille que tout fonctionne comme sur des roulettes vous voyez. L’effroi d’un miracle à traverser ce n’est pas rien.

D’un coup j’étais pressé de sortir de la Galerie, de retrouver la rue.

Je me suis levé j’ai attrapé mon carton tranquillement pour rester poli, ne pas montrer l’urgence.

La dame m’a accompagné jusqu’à la porte et au dernier moment elle a posé sa main sur mon bras.

Puis et elle a dit ne vous découragez surtout pas, il faut continuer.

Par contre la prochaine fois triez, sélectionnez ce que vous estimez être le meilleur, et si possible autour d’un thème. Positionnez-vous plus finement.

C’était sympa mais ça ne cicatrisait pas la plaie d’amour propre tout à fait quand même. Du moins ce fut ma réaction première.

De fait, elle n’était qu’une vieille salope qui n’avait pas su reconnaitre mon immense talent c’était l’évidence du moment, et puis sans la rage on fait quoi ?

A un moment donné il faut savoir faire le plein de carburant, surtout si on a de la route à faire.

D’ailleurs c’est ce qu’à immédiatement dit D. lorsque je lui ai raconté.

– Elles avaient des têtes de vieilles salopes je l’ai vu tout de suite , c’est pour ça que je ne suis pas resté, ça m’excite trop, il a dit

Après on s’est fait un kebab gentiment, on a discuté d’autres choses et la nuit est tombée sur la ville.

Place des Vosges Paris Photo Internet

Regarder un tableau

Hier soir nous nous sommes rendus mon épouse et moi à un vernissage. Il y avait là les œuvres d’un peintre de mes amis et celles d’un photographiste que je ne connaissais pas. Et ce fut une aubaine pour me retrouver dans la peau d’un quidam qui visite une exposition, exercice dont je n’abuse pas tant il déclenche chez moi des émotions souvent antagonistes.

En premier lieu j’effectue un rapide panoramique de l’ensemble des œuvres accrochées pour me fabriquer une première impression. Je tente de découvrir lorsque celle-ci ne me saute pas aux yeux une unité, une cohérence. Puis je m’approche pour zoomer sur chaque pièce afin de la voir dans son isolement par rapport à cette unité si je l’ai découverte. Si je ne l’ai pas trouvée je m’approche aussi de toutes façons et là que se passe t’il ?

Est ce que je ne suis pas en train de juger un travail ? Est ce que je porte une attention à l’émotion que produit ce travail sur moi ? Je me demande ce que veux dire l’artiste où ce qu’il cherche à ne pas dire.

Bref tout un bouclier de pensées et d’émotions se constitue immédiatement aussitôt que je m’approche du tableau ou de la photographie.

Et ensuite un jugement est établi sommairement la plupart du temps qui consiste à me dire j’aime ou je n’aime pas puis de passer au suivant.

En cela je ne suis pas mieux loti que quiconque. Et j’aime cela. J’aime cette partie de moi qui se fédère à ce que l’on nomme « le public ». C’est à dire à ces notions de beau ou de laid, à ces clichés et sans doute je m’en imbibe comme un buvard.

Puis, une fois toutes les œuvres passées en revue, je vais boire un coup, je discute avec les artistes, avec les autres invités, je pioche dans les petits fours ou les chips et la soirée passe ainsi.

Enfin c’est lorsque je me retrouve seul que je repense à tout ce que j’ai vu, à tout ce que j’ai éprouvé et pensé à ce moment là. J’ai une excellente mémoire de tous ces petits détails, à force d’entrainement.

Et là je décortique.

Que puis-je vraiment me dire au terme de cette exposition, qu’ai-je appris ?

Car pour moi un bon moment se résume souvent au fait d’apprendre quelque chose. C’est d’ailleurs sans doute un de mes travers soi dit en passant.

Car si je juge n’avoir rien appris de nouveau j’ai cette tendance de penser que j’ai perdu mon temps.

Ce qui est une de mes angoisses favorites.

Ce qui me pousse à écrire ce texte car je vois bien à quel point il peut être compliqué de regarder un tableau ce qui est paradoxal puisque toute la journée je n’arrête pas d’en regarder de donner mon avis, de conseiller mes élèves sur tel ou tel blocage, tel ou tel déséquilibre.

Comment je peux oser avoir autant de confiance en moi à ces moments là et en manquer parfois tout autant lorsque je me rends dans une exposition.

On pourra penser que je ne suis qu’un petit dictateur qui sitôt qu’il sort de sa zone de confort et de sécurité déraille totalement. Je pourrais facilement le penser pour être un peu raide avec moi-même, sans complaisance.

D’ailleurs il n’est pas rare que les profs se permettent ce genre de jugement à l’emporte pièce, je ne citerais pas de nom, et des artistes aussi.

Sur quelle base formule t’on de tels jugements ?

Pour rester dans une forme de bien pensance ou de mal pensance à la mode la plupart du temps sans doute, pour ne pas s’isoler d’un consensus que l’on perçoit presque immédiatement et qui nous aspire malgré nous ?

Cela nécessite un effort pour être indifférent à ce consensus. Pour ne pas y adhérer de façon aveugle. Pour tenter de se forger sa propre idée.

Ce qui revient assez souvent c’est le mot justesse lorsque je repense à ces tableaux, à ces photos. Ce ne sont pas des critères de beau ou de laid ni de bien ou mal, mais une double question

Suis je juste face à l’œuvre, suis je aligné, bien dans mes basquettes ?

Cette œuvre est t’elle juste de façon autonome ?

Ces deux questions sont de vraies questions qui ne nécessitent pas forcément une réponse immédiate.

Mais il faut parfois du temps pour que je me les pose.

Et c’est au moment où elles sont enfin posées que je peux me faire une idée plus juste de tout ce que j’ai pu regarder et voir.

Cela aussi implique une durée qui n’est pas non plus linéaire. Une durée circulaire qui transite par de nombreux tableaux ou photographies déjà vues, c’est à dire sans doute ce que nous appelons des références. Toute une collection de références sur laquelle on s’appuie pour associer une catégorie à un travail. Ce que je réfute à tout bout de champs lorsqu’il s’agit de mon propre travail car cela m’agace qu’on me dise tiens on dirait Modigliani, ou encore Mark Rothko ou je ne sais qui.

Nous ne sommes donc jamais à une contradiction près.

Regarder un tableau ça veut dire quoi exactement alors ? qu’est ce que l’on regarde vraiment ? Est ce que l’on effectue un inventaire de nos propres connaissances en matière de peinture, Est ce que l’on ne fait que penser ce surgissement afin d’ensuite pouvoir parler de cette vision ne serait ce qu’à soi-même ?

Ou bien tout cela n’est t’il qu’une sorte de pansement pour tenter de combler le vide dans lequel nous sommes aspirés sitôt qu’une œuvre exposée en tant qu’œuvre surgit ?

Une autre chose à laquelle je pense souvent c’est le cadre dans laquelle le tableau est exposé.

Est ce que le même tableau sous les tréteaux d’un vide grenier a le même impact que dans une galerie ? Bien sur que non.

La triste vérité est celle-ci : bien sur que non.

Ce qui explique en grande partie pourquoi je vais rarement à des vernissages, visiter des expositions et pourquoi aussi j’ai renoncé aux vide-greniers

Et aussi pourquoi j’ai déserté les chapelles et l’Eglise en général.

Et, de plus pourquoi je me sens si bien dans mes ateliers avec les enfants. Parce que je n’ai absolument pas peur tout comme eux d’ailleurs de pousser des cris, des gloussements et des grognement de plaisir lorsque je vois un tableau réalisé par l’un d’entre eux, et même parfois j’effectue un petit pas de danse et je frappe dans les mains juste avant d’effectuer un salto avant ou arrière pour leur plus grande joie.

Maison d’autrefois Gouache sur papier 15×21 cm Patrick Blanchon 2021

On ne voit que ce que l’on pense.

Plutôt que d’entrainer qui que ce soit à s’allonger sur un tapis à clous dans des postures bizarres pour rejoindre un hypothétique état de béatitude, je propose de prendre un crayon et d’aller dessiner.

ça a l’air facile comme ça au premier abord, ou difficile, et on pourra bien penser ce que l’on voudra d’ailleurs, ça fait certainement beaucoup moins mal aux articulations que tout ce que j’ai bien pu tenter pour obtenir une tout petit moment de paix.

Le problème du dessin comme le problème de beaucoup de domaines d’ailleurs c’est la pensée.

Si vous dessinez ce que vous pensez voir ce n’est pas ce que vous voyez réellement si je puis dire.

Cela demande un peu d’effort pour comprendre la nuance, une nuance de taille pourtant à peu près aussi énorme que la fameuse vache dans un couloir.

Des efforts et aussi une certaine forme de discipline qui consiste à répéter l’opération de nombreuses fois, jusqu’à ce que l’on comprenne enfin qu’il suffit d’observer seulement ce que l’on veut dessiner, s’appuyer sur les proportions, les formes géométriques, plisser les yeux pour voir différemment l’ensemble en gommant les détails parasites. Autant de petites choses qui constituent ce que j’appelle un processus de travail. Une sorte de rembarde pour ne pas tomber dans la pensée loufoque ou l’imaginaire débridé.

Ce n’est pas que je répudie l’imaginaire bien sur mais je ne donne pas au dessin ce rôle.

Le dessin sert à voir plusieurs petites choses et la première n’est pas la moindre c’est de voir comment nous voyons.

Et on voit rapidement celui qui pense dessiner et qui en fait reste dans la pensée.

Dessiner sans penser est-ce possible alors ?

Je ne dis pas qu’il ne faut pas penser du tout, de toutes façons c’est bien rare qu’on y parvienne.

C’est pour ça que je propose des processus comme des mantras, pendant qu’on pense à ça on ne pense pas à autre chose et l’œil est libre de regarder puis de voir.

Du coup on ne voit que ce que l’on pense peut très bien fonctionner si on ne pense pas à tout mais à un nombre très limité de choses comme la nature d’une forme, d’un trait et de leurs relations dans l’espace.

dessin modèle vivant