L’aura d’une œuvre d’art

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de ma belle-mère, une dame de 90 ans tout rond, et nous avions rendez-vous chez une de ses filles pour partager ce moment. Toute la famille était là et chacun avait apporté des victuailles et des boissons pour célébrer l’événement.

Plusieurs fois, la vieille dame s’est penchée vers moi pour me dire qu’elle ne savait pas du tout comment elle était arrivée jusqu’à cet âge avancé.

90 ans je n’arrive pas à le croire… ne cessait t’elle pas de répéter, parfois pour elle seule comme s’il fallait que ça rentre, que ce ne soit pas du domaine de l’illusion, pour que cela devienne un fait avéré.

90 ans, incroyable… mais il faut tout de même y croire.

En rentrant je pensais à tous les membres de ma famille, qui furent rares à atteindre cet âge vénérable. Mes grand-parents sont partis de façon précoce . Et mes parents encore plus rapidement.

En croisant le regard de la vieille dame, il y avait cette interrogation derrière les effusions de joie dont elle faisait montre. Serais je encore là pour fêter la suite ? l’année prochaine par exemple… je l’ai surprise à le penser comme à voix haute.

Et puis à la hauteur de Vienne où nous devions déposer mon beau-fils, j’ai repensé à ce vide que les gens laissent aux vivants, avec lequel surtout ils doivent se débrouiller.

Merci au revoir, profitant d’un feu rouge, une portière qui s’ouvre et se referme, puis le feu passe au vert et je passe la première pour m’enfiler dans la cohue, traverser ce qui reste à traverser de la ville pour me retrouver à rouler sur la RN7 en rase campagne quelques instants plus tard.

C’est fou à la vitesse où les choses naissent existent et disparaissent.

Et bien sur le soir commençait à tomber, et bien sur je pensais à la peinture, je pensais à mes toiles, à mes toiles après moi, encore une fois de plus. Lorsque moi aussi j’aurai disparu.

Et j’ai découvert comme une sorte de réciprocité singulière soudain entre cette idée d’œuvre d’art et cette idée de vie qui traverse l’espace temps à la vitesse de l’éclair.

Que laisse une œuvre derrière elle lorsque l’époque et l’espace dans lesquels elle a été conçus sont devenus étrangers à des contemporains du futur ?

En allant boire le café, pour fuir une averse nous sommes monté boire le café chez le couple qui nous accueillait. Lui s’est mis à collectionner des pièces d’antiquités et il prit un grand plaisir à nous présenter celles ci qu’il enferme dans une petite vitrine.

Il y avait là des bronzes, notamment une hache votive de couleur vert de gris, une anse travaillée de façon à représenter Dionysos, le visage réjouit tourné vers ce qu’on imagine avoir pu être un pot à vin qui a désormais disparut. Des petits boucs en face à face ayant connu tout un monde de marchands et de poètes de la Perse antique, un vase en albâtre dont on pouvait s’apercevoir de l’authenticité en raison des stries concentriques laissées sur ses parois translucides.

Ce qui était touchant c’était les certificats d’authenticité justement qui accompagnait chacune de ces œuvres et où étaient stipulés les divers carottages, tests, et analyses menés par les experts pour attester qu’une telle provenait de -2000 avant JC, une autre 400 après… et quelques paragraphes en sus indiquant la provenance, les dimensions, le prix. Tous les dits documents signés à la main par qui de droit.

C’est tout ce qui pouvait étayer, remplacer si l’on veut l’espace et le temps dont je parlais plus haut.

Les œuvres quant à elles restaient scellées dans leur singularité ne laissant filtrer qu’un mince filet de familiarité possible lié à la répétition innombrable des formes et à l’histoire que chacun entretient avec elles.

Soudain je pensais aussi à l’architecture en mettant la clef dans la serrure de notre home sweet home enfin, qui se construit pour mettre en valeur le vide.

Et j’ai eu comme un vertige.

Ce ne sont pas tant les œuvres en elle même qui révèlent quoi que ce soit sauf cette fameuse singularité. C’est ce qui a été tout autour d’elles et qui n’est plus, c’est le vide d’où elles surgissent et dont elles semblent témoigner au final.

Encore une raison de plus me dis-je pour s’accrocher au hic et nunc, au moment, le reste n’étant que songe filant vers on ne sait quoi on ne sait où.

Voilà ce que représente la peinture sans doute dans mon esprit enfantin et peureux, une matérialisation de l’instant présent, qui parfois s’étend, mais ce n’est pas bien grave, sur plusieurs heures mois années créant un espace sécurisé.

Une sorte de barrage contre ce torrent du temps et de l’espace du monde « réel » qui nous avale et nous recrache en cendres.

Une respiration qui s’élève plus ou moins courageusement contre le risque d’être la dernière, avant l’ultime calcination, la réduction en poudre, en atomes…

travail d’une de mes élèves.

L’appétit de l’ogre

« En peinture je n’ai pas d’amis je n’ai que des amants » aurait dit Picasso. Picasso cet ogre. Ce trou noir. Durant des années je l’ai mis de côté. Son coté  » business man » pour ne pas dire opportuniste m’aveuglait. Et puis aussi on a bouffé du Picasso durant des décennies, à toutes les sauces, Picasso par ci, Picasso par là, jusqu’à l’industrie automobile, l’associant à une espèce d’ultime de la modernité, et qui pour moi était un simple phénomène d’inertie.

Picasso mort et enterré qui tel un zombie ressurgit systématiquement une ou deux fois l’an dans la sphère médiatique, muséale, et dont la répétition annoncée en fanfare finit par devenir lassante, comme le retour des pluies.

Comme si il n’y avait pas eu grand chose d’autre en peinture que Picasso pour figurer la modernité de celle-ci.

Il faut dire aussi que le public a la comprenette facile à condition de lui expliquer longtemps et…souvent. Un martèlement lié sans doute à des affaires de prébendes, de cotations, d’argent évidemment.

Donc il a pour moi incarné tout ce que je n’aimais pas dans le personnage inventé de l’artiste, assez proche de ce dont je détestais dans le personnage du père. Ces deux images cherchant à se rejoindre comme dans une visée télémétrique .Ces deux images devant absolument se rejoindre pour apporter encore de l’eau au moulin de mes nombreux ressentiments enfantins.

Et puis le temps passe, les rumeurs s’estompent, le bruit que l’on fait, que l’on se fait à soi-même s’atténue. On ne tend plus l’oreille de la même façon la soixantaine passée.

Ce qui se produit est bien sur une nouvelle identification. Comment échappé à ce phénomène omniprésent ? Il y a évidemment quelque chose au fond projeté du sombre vers l’extérieur comme on projette des images de cinéma sur n’importe quel écran de fortune ou d’infortune.

Cette boulimie de peinture que j’associe à Picasso comme j’associe encore la boulimie en général à la figure paternelle, se dissipe peu à peu pour laisser voir autre chose.

Au début presque imperceptiblement. Comme une intuition. Quelque chose qui se meut au delà du brouillard et du brouillé par les rancœurs, les rancunes, et qui au fil des jours se précise jusqu’à l’évidence.

La peur est toujours la première évidence, comme la violence, inexorablement liées.

Et tout évidemment pour moi débouche à nouveau sur une des milles et une variations de la solitude.

Plus que l’artiste c’est l’homme seul que je découvre. Tout comme je découvre chaque jour un peu plus ma solitude personnelle.

Le fait de se tourner vers ses pères, de les dévorer d’amour pour en extraire une substantifique moelle n’est pas seulement un acte lié à l’ambition de les dépasser, mais plus de les ingérer, de les assimiler, comme certaines peuplades primitives mangent leurs morts. C’est un acte d’amour et de violence et qui montre à quel point encore une fois tout cela est lié, indissociablement.

L’amour la haine la violence et l’énergie.

Cette production fabuleuse qui s’élance à l’assaut d’un Velasquez comme on s’attaque à un Everest est de prime abord insensée.

Mais c’est que Picasso était si seul qu’il allait chercher ce qu’apporte l’amour ou l’amitié ordinairement dans un passé qui l’aidait à tenir au présent.

Picasso l’imbuvable, Picasso le mari, le père soit disant infect était sans doute totalement inapte à ce fameux moment présent que l’on partage en toute confiance avec nos proches.

Comme je me découvre de plus en plus inapte pour les mêmes partages.

Peindre un sujet qui ne soit pas la peinture seule est une perte de temps, comme passer un moment en famille sans prendre un couteau et la dépecer totalement virtuellement.

Pour s’enfoncer plus avant dans la réalité charnelle de la peinture. Dans la viande, dans la couleur rouge brun du sang séché et celle iridescente des cœurs battants et de l’hémoglobine jaillissante. La vie à l’état brute.

Ce dialogue incessant avec la peinture comme avec une amante dont on ne peut trouver le plus petit moment de répits. De ratage en ratage comme le martèlement encore d’une impuissance fondamentale, qui se meut en une seule et même chose si par hasard on enchaine soudain une série de réussites.

Une impuissance fondamentale qui se rit de l’échec comme de la réussite. Mais qui augmente proportionnellement la violence du désir oscillant sans relâche entre espoir et désespoir.

Impuissance dans laquelle on jette toutes ses forces vives, sa vie presque entière, au dépens de tout le reste. C’est cela cette boulimie comme la partie immergée d’une formidable anorexie.

Le public semble admiratif en raison de l’immense production qui en même temps l’effraie, le stupéfie. Annulant de façon raisonnable la plus petite velléité de se comparer.

Qui peut se comparer à Picasso qui peut se comparer à l’Ogre. Qui aura les couilles ou l’immense vulnérabilité de se lancer dans cette folie de peindre ainsi ?

La plupart des artistes dignes de ce nom sont des ogres. Certains le dissimulent plus ou moins mieux que d’autres voilà tout.

Et derrière l’ogre si je me souviens bien de mes classiques on trouve toujours le petit-Poucet, là aussi une des fondamentaux de l’art ; et le plus dangereux ce n’est pas celui que l’on croit si l’on s’appuie seulement sur l’évidence.

Sur les strass les paillettes.

Il y a des manques que rien pas même la peinture ni l’art en général ne pourront jamais totalement combler.

Sculpture Giacometti.

Se déserter

Par la peinture, une fois les buts traversés comme on traverse des villes, des pays, des illusions, se présente le désert et avec lui une nouvelle frayeur. Disons plutôt la même frayeur débarrassée de tout ce dont on la maquille sans relâche. Disons une frayeur brute.

Peindre alors c’est pénétrer désarmé dans ce désert cette frayeur.

Désarmé parce qu’aucune arme ne sert plus à rien et même entraverait toute progression.

La toile vierge posée sur le chevalet face au peintre il faudrait cette rencontre du désert avec lui-même idéalement.

Mais c’est encore une pensée, quelque chose que je fabrique pour tenter de me débarrasser de la gène que provoque le silence.

On me dira mais où est donc le plaisir dans tout cela ? Pourquoi ne vas tu pas travailler comme tout à chacun à l’usine, au bureau au lieu de nous gonfler avec tes états d’âmes ?

Et à cette question je ne répondrais comme d’habitude que fort mal, c’est à dire que je tenterais de plus en plus maladroitement de légitimiser le fait que je préfère peindre.

De plus en plus maladroitement parce que ce qui compte ce n’est pas de prouver quoique ce soit à quiconque mais à moi-même en premier lieu. Et que j’ai acquis une telle adresse justement à broder et tisser que je pourrais habiller la terre entière pour des décennies.

La maladresse me conduit à la nudité et j’aime ce chemin. Parce que la nudité et le désert offrent grosso modo la même sensation, une fois passée la stupéfaction, le silence.

Et tout alors se joue à la fois au niveau de l’œil comme de l’oreille pour évacuer le bruit, trouver le mélodieux.

Mais avant s’opère une destruction de toutes les images comme de toutes les mélodies.

Non pas qu’une volonté soit à l’œuvre pour détruire.

Ce sont plutôt des pans entiers qui se dissipent comme s’ils n’avaient plus aucune sorte d’utilité.

C’est à dire que l’on devient étranger à l’image comme au son.

Comme un nouveau né qui découvrirait le monde.

Sauf qu’aucune mère aimante, aucun père rassurant ne se trouve à cet instant à ses cotés.

C’est en ce sens que j’évoque le désert. Et aussi ce fantasme accompagné d’une hâte de l’incarner encore une fois en quelqu’un ou quelque chose.

Le désert n’est ni mère ni père, il est seulement cette vastitude dans laquelle on hésite à s’engager, à faire confiance.

Exactement comme la toile vierge.

On trempe alors le pinceau dans la peinture, et quelque chose encore s’offre comme un passage, un sas. Ce temps à mélanger le pigment au liant, au médium est comme une chanson que l’on invente pour se donner du cœur au ventre.

Aspiration, les poumons se remplissent

Puis le pinceau parvient après un voyage dont non ne peut mesurer la durée ni l’origine à la surface de la toile.

L’acte de peindre commence comme la marche du voyageur dans le désert. Aucun chemin n’est indiqué, des sables et des dunes à perte de vue.

Il faut avancer seul.

C’est sans doute pourquoi j’invoque souvent le hasard comme compagnon. Pour tromper ma solitude. Par une sorte d’abracadabra je redeviens primitif et je m’accroche à l’invisible comme cette part de moi dissociée enfouie à laquelle je n’ai pas d’accès sinon par les mots ou plutôt ce qui réside toujours entre les mots.

dissocié coupé en deux je progresse ainsi en gesticulant comme un pantin tiraillé par ce qu’il pense comme par ce qu’il ignore et qui ne cesse d’agir sous la pensée.

Puis enfin après un temps difficile à mesurer à l’horloge arrive ce point particulier du tableau où je suis totalement incapable de dire si c’est bon ou mauvais.

Un point qui si je n’en tiens pas compte entraine irrémédiablement le tableau dans la boue ou dans la séduction.

C’est sans doute ce point que j’ai cherché tout au long de ma vie et dans toutes les circonstances de celle-ci.

Parvenir à déceler enfin sa présence de manière irréfutable.

A cet instant je m’écarte du tableau comme le désert s’écarte sous les pas du voyageur.

Je crois, j’espère, mais je ne peux jamais en être vraiment certain que je me suis enfin déserté.

Et c’est ce doute qui me fait prendre une nouvelle toile, qui me fait reprendre le processus tout entier depuis zéro.

Et là effectivement on pourrait dire que peindre c’est renaitre. Mais cela ne vaut que si on sait la présence du désert.

Grand carré bleu 100×100 huile sur toile Patrick Blanchon 2021

Le but c’est quoi ?

Quels sont les buts que nous nous fixons ? Nous appartiennent-t’ils vraiment ou bien les récupérons nous par mimétisme?

Y a t’il une différence marquée entre le besoin et le but ? Et si oui laquelle ?

Est ce que la faim nous pousse à créer des buts pour répondre au besoin de se nourrir ?

Exemple j’ai une inextinguible faim de créer, de peindre, comment vais-je m’y prendre ?

Avec brutalité avidité sauvagerie ? Afin d’atteindre à un état de satiété le plus rapidement possible, comme pourrait le faire un chien qui ne relève le mufle de sa gamelle qu’une fois celle-ci vide ?

Ou bien avec élégance, raffinement en repoussant le plus loin possible cette sensation de satiété pour conserver l’appétit le désir ?

Évidemment que je préfère la seconde solution. Je veux dire lorsque j’y pense, que je peux me projeter dans ce processus .

Mais dans les faits ce n’est pas le cas. Je fonctionne de façon impulsive dans le moment où ça me traverse.

J’ai faim je bouffe j’ai envie de dormir je m’allonge n’importe où , j’ai envie de peindre je peins.

Je vis ainsi dans une sorte de perpétuel présent et sans jamais me projeter au lendemain.

Est ce un but ? Je ne le crois pas, c’est répondre de façon plus ou moins pulsionnelle à un besoin.

Pourquoi m’en plaindrais-je cela me convient la plupart du temps. Là où ça se gâte c’est lorsqu’on me demande que fais tu ? De quoi as tu vraiment envie ? Peux tu te projeter à une semaine ? Un mois ? Dix ans ?

J’en suis incapable. Et cette incapacité devient alors un problème comme si c’était une tare voir un délit dont je devais répondre face à un tribunal …fournir des preuves etc.

Je crois que je suis malade de toutes ces idées de buts, de projets.

Mon incapacité chronique à établir des plans auxquels je puisse me tenir dans une durée est insupportable tout autant pour les autres que pour moi-même.

J’ai parfois la sensation d’un vide extrême dont la raison d’être serait la pensée d’avoir épuisé tous les buts, tous les désirs qui ne m’appartiennent d’ailleurs pas mais qui sont propres et communs à l’espèce.

À ces moments là je me retrouve avec mon pinceau en suspens incapable de décider de la moindre touche.

La journée s’écoule dans un désœuvrement magistral qui ressemble à l’état dans lequel je me retrouvais après les raclées que me filait mon paternel.

Un désœuvrement qui ressemble à une révolte toute entière repliée dans la passivité.

C’est à se cogner la tête contre les murs d’avoir encore autant de haine de ressentiment comme d’ignorance en soi. De ne jamais totalement parvenir à les surmonter.

Je suis ce gamin qui a tout épuisé de ses ressources , qui s’enfonce dans la forêt et qui ne cesse de s’y perdre en espérant toujours y parvenir à la fois par hasard et pour de bon.

Exactement la même façon que j’emploie pour peindre au hasard en espérant que quelque chose enfin s’achève.

La jeunesse d’Hercule et sa folie.

Le but en peinture

Je place une nouvelle toile sur le chevalet, je recommence.

Et tout de suite la question

« qu’est ce que je vais bien pouvoir peindre« 

se présente.

Et m’envahit

.

Durant quelques instants je ne suis plus que cette question.

Tétanisé, paralysé, impossible de faire quoi que ce soit.

Je repose le pinceau.

J’allume une cigarette et je contemple la toile blanche.

Durant des années je me suis imaginé que cela fonctionnait ainsi.

En écrabouillant la clope

en me ruant à nouveau vers le pinceau pour me jeter à l’ouvrage

soudain

flanquant le bordel

dévastant la virginité.

comme une indignation si l’on veut

et qui concerne ma propre virginité.

Cette perpétuelle obsession de non savoir.

de vanité d’un quelconque savoir

Ce nœud gordien des mille et une comparaisons

dans lequel les brins de l’ignorance comme du savoir

se retrouvent embrouillés.

Au fond de tout ça un sultan qui n’a plus aucun engouement

pour Shérazade.

Un barbare devenu las d’être civilisé

et qui retourne ventre à terre

vers la boue et le sang des champs de bataille.

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comment être certain de ne plus rien savoir enfin ?

qu’il ne reste plus une seule once de prétention ?

Du genre qui pourrit tout en donnant une orientation

une chasse au trésor ou un jeu de piste.

Que l’on décortiquera pour fabriquer encore du faux

de l’illusion

des bobards


vous êtes marteau mon bon ami

vous ne pouvez exister sans clou.


J’ai essayé tellement de choses, de combines et de trucs

Pour ne plus rien être

ça me résiste.

Et c’est intolérable

que cette chose ne cesse de me résister.

Cette chose en moi


Plus qu’une seule solution

se mettre à poil

et danser devant la toile

tourner en rond sur soi-même

centrifuge et centripète

et s’enfoncer dans la blancheur

aveuglante pour y voir enfin clair.


Et soudain cette voix qui traverse la cour

Tu pourrais mettre ton bol dans le lave-vaisselle quand même !

ouf me voici sauvé encore pour cette fois.

taches d’encre sur papier

La première impression en peinture

Je viens de peindre une bonne partie de la journée. Une grande toile de 100×100 cm à l’huile et je poste le travail en cours sur mon compte Instagram.

Je pourrais me demander pourquoi je me sens obligé de poster ce travail sur les réseaux sociaux en premier lieu.

Est-ce parce qu’il faut que je poste absolument quelque chose pour ne pas perdre ma place dans l’algorithme ?

Est-ce parce que j’en suis tellement fier que je ne peux conserver cela pour moi seul, que je me trouve dans une sorte d’obligation de le partager ? de partager l’exaltation pour en réduire ainsi la charge ?

Est-ce parce qu’en le regardant au contraire je ne puis éprouver la moindre sensation que je puisse trouver suffisamment solide pour m’appuyer et que je compte sur celle des autres afin de pouvoir décider de l’orientation future de ce tableau ?

La plupart du temps comme je l’écris plus haut je ne me pose jamais ces questions.

C’est une sorte d’habitude que je me suis donné de poster les tableaux dans leur état d’avancement tels qu’ils sont.

Ceci pour obtenir un peu de visibilité sur internet, ajouter un peu d’eau au moulin de ce personnage de peintre qui ne cesse de se débattre entre une idée de la peinture et la peinture elle-même.

En préparant mon nouveau livre, le tome deux de « propos sur la peinture » je relis un texte dont le sujet est « la première impression ».

A la relecture je découvre des maladresses, des passages flous que je me mets à corriger moi qui ne me relis quasiment jamais.

Cela vient aussi d’une impression que j’éprouve à me relire que je pourrais résumer dans les mots confusion, désordre, bancal. C’est la fameuse première impression à la relecture de la plupart de mes textes depuis toujours.

Du coup j’ai décidé de rebloguer ce texte corrigé puis d’aller me servir un café.

En fumant la cigarette qui l’accompagne invariablement à cette heure de la nuit, les idées arrivent par vagues successives autour de cette idée de « première impression ». Des idées que je n’ai évidemment pas mises dans ce texte.

C’est la même chose lorsque je vois mes tableaux exposés dans les différents lieux qui ont la gentillesse d’accueillir mon travail.

Une sorte d’insatisfaction chronique si je peux dire qui se résume par une sorte de prise de conscience désagréable concernant le fait que la plupart de mes toiles ne me paraissent plus du tout abouties comme je l’avais pensé en les signant quelques mois ou années plus tôt.

Je crois que derrière l’aspect désagréable il y a tout de même quelque chose de positif dans ce jugement, c’est l’idée que rien n’est jamais totalement terminé et que tout peut encore s’améliorer.

Il y a des peintres qui devaient éprouver la même sensation puisqu’ils n’hésitaient pas à se rendre dans les salons où leurs toiles étaient exposées avec des tubes de gouache ou d’huile pour ajouter quelques touches à la sauvette par ci par là. Ainsi Bonnard par exemple était-t ‘il connu pour cela. D’ailleurs il existe un mot pour ce genre de manie : c’est le mot « bonnarder ».

Dans le film « Turner » On voit également le peintre s’approcher de l’une de ses toiles, puis sortir un tube de rouge pour réaliser une bouée au premier plan de sa mer qu’il trouve subitement trop vide.

Bref cela montre bien à quel point nous avons du mal à nous fier vraiment à ce que l’on appelle une première impression comme à une dernière d’ailleurs. A l’impression du moment qui peut nous faire agir de la pire ou de la meilleure des manières.

Mon épouse qui est une passionnée de séries policières et psychanalyste de métier, rejette en bloc la notion d’impression lorsqu’il m’arrive de l’ennuyer avec les miennes.

La phrase : j’ai l’impression qu’il va pleuvoir, que les choses vont bien ou mal se passer dans telle ou telle situation, j’ai l’impression qu’on va toucher un joli petit pactole car ma paume me gratte etc. cette phrase là au mieux la fait toujours sourire, au pire l’agace et j’en prends alors pour mon grade.

Toi et tes impressions…

J’imagine que tout le monde connait plus ou moins cela n’est-ce pas.

Ce qui fait qu’au bout d’un moment on n’en parle plus. On finit par garder ses impressions pour soi et la boucler.

Ce n’était pas le cas du Capitaine du navire sur lequel devait embarquer Charles Darwin lors de la fameuse et légendaire expédition du Beagle. A cette époque on croyait dur comme fer à la physionomie en tant que science et le bonhomme se faisait fort d’être physionomiste.

Monsieur Darwin n’a pas le nez qui convient pour un tel voyage aurait t’il dit. Ce nez n’inspire aucun courage ni détermination.

Heureux 19eme siècle qui avait donc tenté de faire des impressions une science exacte. En vain évidemment.

Pour en revenir à Columbo et à ma femme, les policiers ne peuvent s’empêcher de le dire au moins une fois par épisode : « je n’imagine rien, je ne pense rien, je m’appuie seulement sur les faits, rien que les faits. »

Cela me fait rebondir sur un petit texte qu’avait écrit Calaferte sur un fait divers afin de se guérir de la maladie des écrivains : leur perpétuelle tendance à la digression.

Des phrases sèches et courtes, sujet verbe, complément, sans pratiquement aucun adjectif ni adverbe, voilà une jolie retraite et largement de quoi méditer par la même occasion.

Mais pour revenir à mon titre, c’est à dire cette fameuse première impression en peinture, celle qui surgit lorsqu’on repose le pinceau et que l’on s’éloigne du travail pour le regarder vraiment, sur quoi nous appuierions nous si ce n’était celle-ci ?

On peut examiner le tableau au travers de différents points de vue bien sur, tant par sa composition par exemple, son jeu de couleurs, la température générale de l’atmosphère qui s’en dégage , mais c’est souvent au travers de l’impression générale première que nous tentons d’établir le contact avec le travail en cours ou achevé.

Cela me fait penser au métier d’entrepreneur. Quelle est la principale qualité d’un entrepreneur ? c’est l’intensité.

Et c’est aussi l’intuition, la rapidité de décision.

Il serait impossible pour un entrepreneur d’examiner une problématique en se perdant dans le méandre des détails et des nuances. Cela c’est le travail des salariés généralement.

C’est donc seulement armés de leurs impressions que les entrepreneurs vivent et choisissent intensément au travers leurs décisions l’avenir de leurs entreprises.

Cela ne signifie pas qu’ils croient en la magie.

Cela signifie qu’ils font confiance au cumul de l’expérience qu’ils ont déjà vécu en de nombreuses situations, à l’intuition qui en surgit pour tel ou tel cas de figure qui se représente ou se présente et qu’ils décident selon leur impression.

Autrement dit et c’est paradoxal un entrepreneur fait presque plus confiance à ses premières impressions qu’un peintre ou qu’un artiste.

Pourquoi ?

Parce que dans le monde de l’entreprise il est convenu que les choses se passent ainsi la plupart du temps. Que le succès n’a aucune raison valable et qu’il ne sert à rien de disséquer les choses pour l’expliquer.

En revanche ils passent beaucoup de temps à examiner leurs échecs à les ruminer pour en extraire certains principes et s’améliorer. Ils ne s’enlisent pas dans l’émotion que provoque généralement l’échec chez la plupart d’entre nous, ils l’examinent froidement et en tirent des conséquences pour l’avenir.

Est ce qu’un peintre fait cela ?

Je dirais oui et non en ce qui me concerne.

Oui parce qu’a force d’échec on finit par comprendre comment il arrive la plupart du temps

et non parce que je ne suis pas toujours apte à en extraire la substantifique moelle, parce que je crois que je m’en fous.

Parce que je dois aussi aimer l’ambiance, l’énervement que m’apporte l’échec, parce que l’échec pour moi est une sorte de norme.

Et que le succès est un accident qui me perturberait plus que tout autre incident en fin de compte.

Je n’arrive jamais à me fier à mes premières impressions en peinture concernant mon propre travail.

En revanche je suis tout à fait excellent pour remonter le moral de mes élèves et ce de façon naturelle, spontanée, comme je respire.

Car je sais immédiatement en parler étrangement alors que devant mes toiles, je reste muet.

Sans doute reviendrais je encore sur cette affaire de première impression car il y a encore beaucoup à dire.

Mais trop en dire fatiguerait le lecteur, donnerait une mauvaise impression d’emblée en observant la taille du texte déjà bien assez long.

Une prochaine fois peut-être …

Presque rien

Evidemment je me dépêche de publier ce texte sans même le relire, pour ne pas m’empêtrer à nouveau dans la première impression que ne manquerait pas d’en surgir et ce dès la première ligne, le premier mot.

Mon « secret » pour écrire et pour peindre.

En regardant une vidéo de mon ami Patrick Robbe Grillet sur la réalisation d’un dessin au fusain, je me suis posé cette question : Quel est donc son secret pour posséder une telle fulgurance ? Le dessin ne dure qu’à peine 3 secondes et je suis resté bluffé par la virtuosité de sa ligne et par la rapidité d’exécution.

S’était-t ‘il entrainé comme ces adeptes des arts martiaux à répéter sans relâche le même geste ?

Y avait t’il une façon particulière de mobiliser l’énergie pour la concentrer dans ce geste ?

Utilisait il la respiration et si oui le geste partait-t’il de l’inspire ou de l’expire , ou encore de ce moment entre les deux ?

Bref, j’étais là me poser toutes ces questions lorsqu’il se mit à parler du fait de dessiner ou de peindre « entre les pensées ».

-Aussitôt qu’une pensée surgit je relève le crayon ou le pinceau- dit il de mémoire.

La raison invoquée est que la plupart du temps nos pensées sont des jugements, des comparaisons, et que celles ci polluent le trait sans même que l’on s’en rende compte.

Du coup je suis resté un moment comme deux ronds de flan devant la vidéo et évidemment ce qui ne devait pas manquer d’advenir advint :

Je me suis demandé si moi aussi j’étais capable de peindre entre les pensées ?

Du coup j’ai tout de suite essayé de faire une série de peintures au brou de noix et à l’encre de chine sur papier pour observer ce qui se passait à l’état brut, c’est à dire sans tenter d’arrêter la moindre pensée ni chercher à peindre évidemment entre celles ci.

Le but était juste d’observer ce qui se produit durant l’acte de peindre.

Et là problème de taille : Aucune pensée.

Du coup je m’affole, je grille immédiatement quelques cigarettes en tournant en rond dans mon atelier.

Quelque chose semblait ne pas tourner rond, cette absence totale de pensée pendant que je peignais m’a carrément flanqué la trouille.

Et bien sur à partir du moment où j’ai arrêté de peindre les pensées ont fini par se bousculer dans ma pauvre tête

Du genre :

Tu dois être complètement marteau mon pauvre gars. C’est impossible de ne pas penser et tu n’es pas assez attentif pour remarquer toutes les pensées qui t’assaillent à ce moment là voilà tout.

Ou encore : à l’opposé si on veut : Tu es tellement vide de sens, totalement, absolument, que ce vide est ton état naturel.

Bref plutôt les boules en gros.

J’ai laissé passé quelques mois, évidemment je suis passé à bien d’autres choses et puis soudain aujourd’hui je lis un article de Julian Chapiro sur l’écriture et là une sorte de déclic s’opère.

voici une traduction de ce qu’il dit :

Les grands esprits sont devenus brillants grâce à la communication. De grandes idées émergent en écrivant ou en parlant, pas avant. Lorsque vous exprimez des idées, votre cerveau ne peut s'empêcher d'établir des liens entre elles et de les faire progresser.

L'écriture est un laxatif pour l'esprit.

En fait j’avais toujours imaginé qu’il fallait penser avant de faire quelque chose du genre peindre ou écrire et je me sentais toujours extrêmement mal à l’aise, voir coupable de ne jamais parvenir à y arriver.

En peinture bien sur j’ai quelques thématiques récurrentes, comme dans les sujets qui m’obsèdent quant à l’écriture, mais on ne peut pas dire que j’y pense vraiment. Les choses viennent seulement lorsque je me mets à peindre ou à écrire.

Je ne fais jamais de plan, jamais d’ébauche ou d’esquisse.

Mon manque de confiance dans ma pensée pour créer est tel que j’occulte totalement celle ci systématiquement pour écrire ou peindre.

Les raisons sont sans doute multiples et je ne vais pas les énumérer ici car cela dépasserait la limite supportable d’un article de blog.

Ce que je veux dire pour résumer c’est que cette faille, ce soi disant handicap dont je pensais être une sorte de victime au bout du compte pourrait bien s’avérer mon meilleur atout pour écrire et peindre.

En ne m’attachant à aucune pensée, ignorant totalement le mécanisme de la pensée je plonge littéralement dans l’inconnu pour en extirper des phrases, des idées, des lignes et des couleurs.

Du coup il y a bel et bien un résultat après coup et ce résultat je l’analyse évidemment comme tout à chacun pourrait le faire en décidant que c’est bien ou que c’est médiocre.

Au début la confrontation avec ce résultat m’était tellement pénible que je ne relisais jamais mes carnets, j’empilais mes peintures dans un coin de la maison sans vraiment prendre le temps de les regarder vraiment.

J’étais tellement obnubilé par l’idée de l’écriture ou de la peinture comme étant des actes artistiques que je me sentais souvent en dessous, pas au niveau, pas de taille à affronter le moindre verdict, à commencer par le mien.

C’est avec le temps que les choses se sont calmées, en acceptant peu à peu de livrer à d’autres regards ces textes et ces tableaux. Ce n’était pas aussi catastrophique que je l’aurais cru c’était ça aussi la réalité.

Donc oui finalement j’ai véritablement un secret pour écrire et peindre, c’est à dire quelque chose que j’ai toujours imaginé comme une tare , quelque chose de honteux.

Je ne pense à rien, je me lance et je me dis on verra bien.

La vérité c’est qu’avec les années la peur du ridicule a peu à peu disparu de mes préoccupations. Je l’ai même étudié en profondeur ce sentiment de ridicule à une époque de ma vie à seule fin de l’explorer, comme on explore une terre hostile à première vue mais qui dissimule des trésors inouïs quand elle nous devient de plus en plus familière.

Je crois que cette peur du ridicule y était pour beaucoup dans le jugement abrupt que je portais sur mes créations littéraires et autres. Et tant que cette peur m’entravais je ne pouvais parvenir à une certaine justesse d’exécution.

Soit j’en mettais trop soit pas assez.

C’est cette difficulté de pondération sans doute qui est au centre de l’acte créateur. Cette difficulté avec le temps s’est elle aussi transformée en quête, en cheminement.

Le but n’est pas d’arriver à un beau texte, à une belle peinture, le but est de parvenir à une certaine idée de justesse qui n’existe ni en amont ni en aval de ces instants durant lesquels j’agis.

Le but est de parvenir au présent et d’en capturer quelque chose par l’action afin d’en témoigner. C’est juste cela.

C’est aussi pour cette raison qui ne me paraissait pas vraiment utile au monde que j’ai eu un mal de chien à me considérer comme un artiste ou un écrivain.

Ca va mieux maintenant. C’est toujours bon de partager un peu de ses hontes comme de ses secrets n’est-ce pas ?

Toutes mes amitiés Patrick !

voici, pour les anglophones; le lien vers le site de Julian Chapiro au cas où un déclic puisse se produire, se répéter à l’infini

https://www.julian.com/

De la sauvagerie au raffinement

« Pour PRG quelques éléments qui me sont venus suite à une question posée sur la notion d’auto-sabotage. »

De la pulsion à la pensée.

Pour illustrer ce voyage de la pulsion à la pensée j’aimerais parler du refus. Un refus magistral tout d’abord qui se manifeste dans la révolte, dans un « non » catégorique et ce dès les premiers pas.

Si le but premier, fut interprété par le simple fait de se tenir debout et d’appartenir ainsi à l’espèce, tous les efforts à produire pour tenter d’y parvenir me parurent absurdes presque immédiatement.

Ces premiers échecs à répétition furent comme prémonitoires d’un avenir tiraillé entre l’envie de réussir quoique ce soit et celle de systématiquement tout rater.

C’est-à-dire que dans mon for intérieur déjà pesait lourd le pour et le contre.

J’avais beau me creuser la cervelle je ne comprenais pas grand-chose à ces idées de réussite qui ne m’appartenaient en rien et que je sentais impérieuses comme un héritage laissé en jachère dont j’avais en charge l’entretien et surtout l’injonction silencieuse d’une fructification.

Il fallait faire mieux. C’était ce mot d’ordre certainement qui n’était jamais prononcé clairement qu’il fallait capter.

Que j’ai capté comme un buvard boit l’encre.

Faire mieux était un non-dit, un implicite et tout ce qui n’était que « bien » ne pesait pas bien lourd dans cette balance invisible.

Je crois que mes tous premiers refus tirent leur origine de cette injonction invisible qui, par son importance, son omniprésence, était une béance trouant le monde tranquille que l’on me présentait sans relâche comme une réalité à accepter les yeux fermés.

Aujourd’hui avec le recul les choses se sont complexifiées car les années et l’expérience m’auront contraint à apprécier ou détester la nuance.

Évidemment que rien n’est noir ou blanc, qu’entre ces deux extrêmes s’étalent l’immense gamme des gris.

Un marais boueux dans lequel on s’engage pour chercher quelque chose que l’on ne trouve jamais.

Parce que tout bonnement l’important n’est pas de trouver mais de traverser.

Toutes ces pensées semblables à des poupées russes dont l’ultime est si infime, si insignifiante qu’elle se confond à l’extrême avec l’incohérence.

Comme si la cohérence naissait de la présence invisible elle aussi cette graine folle.

Comme si la cohérence était la seule et unique nécessité que des générations passées nous avaient léguée comme on léguait la braise et la flamme pour permettre au groupe de s’éclairer dans l’obscur, de traverser la nuit, tout en se réchauffant à l’abri des vents glacials.

La sauvagerie dont je parle remonte à une époque d’avant la découverte du feu, d’avant la découverte de cette cohérence.

Cette sauvagerie animale prise au piège si l’on veut, dans les filets de la logique incompréhensible nécessitant de se lever, de marcher, de se tenir enfin debout comme tout le monde.

Je ne me souviens pas de mes premiers pas.

Je ne me souviens que de l’effroi provoqué par le fait de ne pas y parvenir, de cette désespérance apportant avec elle la colère, la haine, l’envie de me terrer à jamais sous terre, la preuve de ma faillite comme si quelqu’un ou quelque chose n’attendait que celle-ci.

Cette attente indicible de la chute à venir comme une clause écrite en minuscules dans un contrat illisible.

L’ambition ne pouvait provenir que d’un sentiment de revanche, du ressentiment. L’ambition était déjà souillée avant même qu’elle ne se présente comme but à atteindre comme un chemin sans embûche.

Et je n’étais pas d’accord avec cette ambition-là, je n’ai jamais cessé de lutter contre sans même connaître le mot.

Cette ambition était un fardeau qui amoindrissait l’être qui le recroquevillait sur lui-même, qui ne rendait rien heureux, mais au contraire posait sur un piédestal l’effort le difficile, la souffrance et le pénible comme des passages obligés dans le labyrinthe que représente toute idée de réussite.

Au mieux j’éprouvais de la compassion au pire la sensation du ridicule qu’entrainait un tel postulat.

Et je ne me décidais jamais à prendre parti pour l’une ou l’autre. La meilleure position que j’ai toujours choisie était de me tenir dans l’équidistance de ces deux extrêmes.

Entre l’amour fou et la dérision la plus totale.

Si je puis écrire tout cela aujourd’hui c’est que malgré tout j’ai effectué un chemin qui s’élance depuis la pulsion jusqu’à la pensée en passant sans doute par le kaléidoscope de toutes les émotions, de tous les sentiments.

Je me suis éloigné du centre névralgique sans pour autant jamais le quitter du regard.

A bien y réfléchir je ne suis pas peintre pour rien.

Je ne peux voir un tableau comme une obsession qu’en prenant de la distance avec ceux-ci, en multipliant les points de vue. En me détachant des émotions des pulsions basiques comme des idées toutes faites.

A bien y réfléchir aussi ce n’est pas ce qu’il y a sur le tableau qui m’intéresse le plus.

C’est bien plus le cheminement pour parvenir à accepter qu’il y a quelque chose à voir, et que je suis en partie responsable de ce quelque chose. Que sans moi il n’y aurait qu’une toile vierge.

Que sans moi il n’y aurait qu’une attente silencieuse s’étendant aux confins de l’univers comme une faim, une soif qui ne s’apaisent jamais.

Peut-être que je peins aussi pour cela pour calmer la faim et la soif, pour leur donner une raison d’être si ce n’est une raison véritable, partageable, échangeable. Un être plus qu’un avoir, une possession, une propriété, un bien.

La peinture est d’abord un médium. Un outil. Ce n’est jamais une fin en soi. Mais c’est l’outil que j’ai choisi pour cheminer entre la pulsion et la pensée. Ce qui est étonnant c’est la faculté que possède la peinture pour faire taire la pensée tout en la nourrissant de silence et de calme. Comme un enfant que calmerait une mère en lui donnant le sein pour qu’il s’arrête de brailler.

Mes tableaux sont ils vraiment représentatifs de ce cheminement ? Et quand bien même en quoi cela intéresserait il les gens ? c’est ce que je me demande de plus en plus désormais.

Lorsque je regarde l’ensemble je ne vois guère qu’un fouillis, un désordre. Des scories résultant du creusement d’un filon laissé à ciel ouvert par les mineurs.

Il faut alors que je me pose la bonne question : Qu’est ce qui est vraiment important ?

Est-ce la déception de ne pas avoir réalisé une œuvre digne de ce nom et rejoindre ainsi l’amertume familiale pour jouir enfin de tout mon saoul du leg ?

Ou bien est-ce la reconnaissance de posséder un cœur vraiment contre toute attente. D’être parvenu finalement à trouver cette fameuse pierre philosophale capable de transmuter le plomb en or et de garantir une éternelle jeunesse ?

Là encore je ne prendrais pas position. Je me dirais encore que la modestie vaut bien tous les trésors tous les legs du monde.

L’entre-deux m’a toujours aidé finalement à ne pas sombrer dans la folie c’est-à-dire à revenir tout entier dans la pulsion ni à m’égarer à jamais dans la sublimation.

C’est comme cela que j’ai compris qu’il fallait marcher au bout du compte, je ne suis pas fichu de dire si c’est la meilleure ou la pire façon de se tenir debout et d’appartenir à l’espèce.

Mais c’est celle qui me convient et qui me mènera sans aucun doute à la destination finale le plus naïvement lucide que possible. Pour ça je crois que j’aurais fait de mon mieux comme on dit. A ne pas confondre je ne le crois plus avec du désespoir ou de l’auto-sabotage, il me semble que c’est tout le contraire. Sans doute que pour la plupart ce ne sera pas limpide mais je mettrais ma main au feu, c’est serein et joyeux me concernant.

Le raffinement à venir.

Peut-être faut il considérer le raffinement comme l’extraction d’une essence plutôt que de m’essayer à devenir dandy. Le laboratoire me convient mieux que n’importe quelle mondanité. Je suis bien, plus à l’aise, avec les alambics et les cornues qu’avec n’importe quel être humain qui exprimerait cette nécessité d’avoir à parler, à partager, à expliquer échanger, bref qui se donnerait une raison d’exister.

Un autre moi insupportable plus encore que je m’insupporte moi-même.

Le raffinement passe aussi par la solitude, celle de l’atelier, celle de la page de traitement de texte.

Au bout du compte ce sont les seuls lieux où je me sens bien, où j’ai l’impression d’être totalement présent et de marcher sans produire trop d’effort. Mieux que de marcher même car c’est autre chose que simplement le corps qui est en mouvement.

C’est la sauvagerie et la pensée enfin alliées pour une éternité d’instants, deux contraintes qui forment un pont une passerelle, une liberté.

Pourquoi changer ?

L’idée de changer revient comme une ritournelle, tu sais c’est un peu cette chanson que l’on fredonne sans savoir vraiment pourquoi ni comment et qui finit par nous agacer au bout d’un certain temps. Tout ce qui est plus fort que soi est agaçant n’est-ce pas ? Tout ce que l’on ne maitrise ni ne contrôle pas l’est souvent aussi. Cette agacement je crois qu’il provient du petit enfant que l’on conserve au fond de nous-mêmes, et qui soudain comprend que beaucoup de choses dans la vie le dépassent. Qu’il ne maîtrise ni ne contrôle pas grand-chose.

Alors je peux me dire que c’est enfantin de vouloir changer. C’est à dire que j’imagine grâce à l’illusion du changement devenir un autre. Mais quel autre si ce n’est celui qui espère parvenir à s’adapter, c’est à dire à maîtriser en toutes circonstances l’impact provoqué par les circonstances.

Lorsque j’étais gamin j’étais fasciné par l’eau. Y t’il quelque chose qui s’adapte mieux aux circonstances que celle-ci ? Et comment s’y prend t’elle ? C’était déjà ce genre de question que je me posais lorsque j’allais m’asseoir au bord du Cher pour essayer de devenir un pêcheur aussi habile que mon père.

Je l’imaginais habile évidemment comment n’aurait-t ‘il pas pu l’être ?

Par mimétisme je m’efforçais de m’extraire de quelque chose déjà pour me rendre vers un ailleurs imaginaire.

Il me semble que si j’avais pu me filmer à 8 ou 9 ans en train de jeter ma ligne dans le fleuve j’aurais pu voir cette caricature à la fois pathétique et émouvante de ce petit garçon effectuant des efforts insensés pour devenir homme.

Pas n’importe quel homme, le père.

Le pouvoir et la fascination dans lesquels j’avais glissé avec une facilité déconcertante m’avait totalement déconcerté.

Je n’étais plus une mélodie, mais une cacophonie.

L’admiration, la haine, l’amour et la crainte formaient alors une sensation omniprésente de panique qui m’interdisait l’accès à qui j’étais. Tout mon être s’élançait alors vers ce désir de ressembler à ce père tout en détestant souvent le résultat que j’obtenais.

Cela m’agaçait beaucoup et déclenchait aussi de formidables colères contre le monde entier. Puis une fois la rage passée j’entrais alors dans une sorte de catatonie. Il me fallait m’enfouir dans un trou ou bien grimper au haut d’un arbre pour retrouver mes esprits.

Le lieu commun se confondait avec un platitude infinie, qui souillait toute idée d’horizon comme d’avenir . Au fond de moi lorsque je cherchais à me distinguer au delà de ce modèle qu’imprimait mon père, je ne voyais rien. Et j’habillais ce rien d’oripeaux fantasques, abracadabrants lorsque parfois j’avais l’opportunité de prendre la parole.

Pour attirer l’attention des autres sur ce rien qui semblait m’envahir comme une nuit. Une sorte d’appel au secours à peine dissimulé qui provoquait évidemment l’effet contraire. La fuite ou l’évitement, la mise à l’écart.

Cela se produisit tellement de fois dans dans cette enfance que peu à peu l’évènement devint un os que je rongeais. Une obsession.

Cette peur ou l’ennui que je provoquais chez les autres finalement je crois que je m’en nourrissais. C’était sans doute ma seule véritable nourriture pour fortifier cette vulnérabilité que j’avais peu à peu découverte.

Rien n’était aussi intense à coté de cette émotion qu’elle provoquait et qui me renvoyait à une singularité impossible à nommer.

Cette singularité devint une sorte de compagnie je crois. Une confidente. Du rien dont elle était issue elle se métamorphosa sans même que je ne m’en aperçoive en tout.

Puis mon enfance s’acheva, et j’entrais tout aussi lamentablement dans l’adolescence. J’espérais beaucoup dans le collège et la multiplicité des sources d’enseignement. L’espoir d’un nouveau monde me préoccupa quelques semaines, peut-être quelques mois en raison de la force d’inertie. Puis je compris que je n’avais échappé à Charybde que pour aller buter contre Scylla.

La volonté de ressembler à mon père s’évanouit doucement remplacée par celle de ressembler à d’autres, que ce soit des camarades ou des professeurs avec lesquels j’entretenais quelques affinités. J’empruntais leurs postures, leurs répliques, et jusqu’à leurs mimiques à seule fin de parvenir à exister dans ce nouveau monde. Je m’éloignais encore de qui j’étais pour devenir quelqu’un d’autre le temps de la journée d’école.

Puis je rentrais et il me fallait toujours un espace temps particulier pour switcher du collège à la famille. Pour changer ce costume de collégien, en fils. J’avais saisi de plein fouet la notion de positionnement et de statut. Mais le problème était l’impossibilité d’effectuer des liens toujours avec ce rien au fond de moi. La singularité paraissait indifférente à tous les efforts que j’essayais de faire pour m’intégrer dans ces différents lieux et espaces. Et plus je faisais d’effort d’ailleurs plus il me semble que la présence de cette singularité s’en trouvait comme renforcée.

Ce qui se traduisait à nouveau par des colères, des dépressions, ou encore des frénésies étranges d’aller courir dans les bois les champs à perdre haleine, de lectures boulimiques , ou encore m’allonger sur le lit de ma petite chambre en ne faisant plus attention qu’au seul fait de respirer pour tenter de me débarrasser de l’incessant tourbillon mental qui m’accablait.

Tout au long de ce processus je crois que j’ai été obsédé par l’envie de changer, de pouvoir me débarrasser de cette intuition terrifiante de n’être rien. Une intuition aussi que cette intuition serait prémonitoire. J’avais tellement la trouille d’être ce rien qu’il ne pouvait être qu’un désir que je ne parvenais pas à assumer.

Une sorte de fabrication imaginaire, une allégorie ou une succession de métaphores pour tenter d’ échapper à la réalité de la vie et de la mort.

L’idée de changer devait à peu de chose près être du même acabit que cette barre de points de vie supplémentaires qui s’affiche au haut de l’écran d’un jeu vidéo.

Je pouvais changer plusieurs fois, ce n’était pas un souci tant que j’avais encore quelques petits cœurs allumés avant le Game over définitif.

Evidemment on peut considérer que la vie est un rêve ou un jeu. Une sorte d’abstraction. On peut trouver une issue en imaginant cela aussi. En s’en persuadant.

Lorsqu’on est seul, il n’y a aucun problème.

Les difficultés viennent avec les autres et notamment ceux dont on finit par s’entourer et que l’on aime et que l’on entoure également d’attentions et de manifestations d’affections.

Ces relations intimes s’attaquent directement à cet espace temps anéanti que l’on porte pour toujours au fond de soi.

Elles ne cessent de vouloir l’amadouer afin qu’on puisse l’oublier. Et cela fonctionne durant un temps.

Puis il arrive que ce temps s’achève. Le rien reprend possession de tous ses territoires à l’occasion d’un changement d’hygrométrie dans l’air, d’un nuage qui passe, d’un chat qui miaule.

On se retrouve alors nez à nez avec ce rien, avec cette singularité d’être aussi vieux qu’Hérode par ses artères aussi naïf qu’un nouveau né par ses cris et ses larmes lorsqu’on lui refuse le sein.

Alors on prend une nouvelle toile, celle que l’on a raté hier et on recommence.

Peu importe qu’on réussisse cette fois ci ou pas à affronter ce rien les yeux dans les yeux. Ce n’est pas une question de victoire.

C’est seulement accepter d’être en vie pendant que nous le sommes tels que nous sommes.

Golgotha Nouvelle version