Mettre en confiance

Je n’ai jamais vraiment aimé cette expression. Sans doute parce que « mettre » fait penser à maîtrise phonétiquement, et pour les esprits tordus encore bien d’autres choses. Faire confiance non plus ne m’a jamais convenu. Ce fer dans le faire je présume. Toutes ces propositions auxquelles on accole la confiance nécessitent une action. Et je pense que la confiance ne nait pas de l’action mais d’un état.

Chat de Sara 6 ans

Si je me sens bien dans ma peau, je n’ai pas peur de grand chose, alors la confiance vient naturellement sans effort.

C’est sur ce postulat que je communique avec les groupes d’enfants auprès desquels j’interviens. Je suis ce que je suis avec eux comme je le suis en général.

Je fournis des pistes de travail, des suggestions afin qu’ils dessinent et peignent dans une atmosphère calme et paisible le plus souvent possible. Il n’y a pas d’enjeu autre que celui de passer ensemble un bon moment.

Cela fait des années que j’ai mis en place cette manière de faire. Ce n’est pas venu tout seul mais avec le temps, l’expérience.

C’est grâce à une intuition qui m’a permis de sortir du train train, d’une zone de confort que peu à peu la pensée, appuyée par l’observation des résultats, que j’ai pu créer ces espaces temps propices à la créativité enfantine.

Comme n’importe qui d’entre nous un enfant a besoin que l’on reconnaisse son importance, qu’on lui accorde une attention.

C’est la seule chose véritable à faire que de parvenir à prêter une attention à chacun d’eux lors de ces séances récréatives.

Les laisser s’exprimer oralement en premier lieu et ce même si, parfois leurs propos cherchent à sortir du cadre, d’une convention habituelle, des règles ordinaires qu’un professeur se hâte d’installer pour ne pas se laisser déborder.

Cette crainte d’être débordé est délicieuse car elle m’indique régulièrement que je ne fais pas suffisamment attention. Elle m’est très utile et je ne cherche pas à m’en préserver tout au contraire je l’entretiens comme un petit monstre toujours affamé au fond de moi , c’est un enfant comme tous les autres.

Et ce même lorsque soudain la petite Chloé 7 ans vient me trouver pour raconter à voix haute tous ses rêves dans lesquels des animaux formidables se jettent sur elle pour la dévorer. Ou bien lorsque c’est elle qui se met à manger les autres, ce qui n’est qu’une variation sur le même thème.

Quand la petite Sara 6 ans m’énonce toute la liste des animaux qu’elle a envie de dessiner avec force détails verbaux plus ou moins ragoutants, je patiente jusqu’à ce que la liste se termine. Je regarde les commissures de sa bouche qui doucement s’élèvent vers le haut marquant la satisfaction qu’elle éprouve à cet instant d’être écoutée.

Quand la petite Manon se renfrogne mystérieusement suite à un conseil que je formule sur son dessin, je n’insiste pas non plus, je lève un pouce et je dis : je te demande de bien vouloir m’excuser ce que je viens de dire n’est rien d’autre qu’une sale habitude d’artiste qui désire toujours changer ou améliorer les choses. Et elle le comprend tout à fait, elle se rengorge, tourne les talons et parvenue à sa place je la vois s’absorber de nouveau sur son dessin et sa peinture comme si je lui avais donné une clef précieuse. Je me suis excusé et je lui ai donné l’importance qui convenait à cet instant là précisément. Je lui ai montré que le principal ne venait que d’elle et que les jugements extérieurs étaient susceptibles de ne pas être forcément les meilleurs.

Ces petits moments ne durent qu’une heure en moyenne, et je les trouve toujours trop courts. Cependant cela suffit amplement pour qu’ils puissent maintenir la concentration dont ils auront besoin. En général tout le monde fait deux ou trois dessins par séances avec ajouts de peinture.

Il en ressort souvent des choses magnifiques, non pas selon les critères artistiques classiques qui définissent le beau ou le laid, cela nous nous en fichons je crois.

Non ce qui est important c’est qu’ils découvrent peu à peu la liberté de tracer la ligne qu’ils désirent sans se retenir. Ou du moins, car à cet âge il la possède encore cette liberté, qu’ils puissent l’associer au plus grand nombre de souvenirs positifs pour la conserver le plus longtemps possible.

Je ne suis que le servant à la fois vigilant et bienveillant de leur liberté d’enfant.

Les chats de Rose 6 ans

Faire plus avec moins.

La peinture comme toutes les autres activités humaines nécessite un minimum de réflexion. A l’époque où nous comprenons que les ressources ne sont pas illimitées, du moins celles que nous avons l’habitude de gaspiller, on est en droit de s’interroger sur la notion d’excès et de contraintes

J’ai toujours déclaré que pour peindre il ne servait à rien d’avoir beaucoup de tubes de couleurs. Le but était d’entrainer les élèves à leur en apprendre la fabrication. Du moins au début c’est important de comprendre comment effectuer des mélanges. C’est un peu comme un musicien qui fait des gammes. Une gymnastique mentale qui au bout d’une habitude deviendra intégrée, inconsciente.

Grace à cet exercice on n’a plus besoin de réfléchir longtemps pour trouver la bonne température de couleur, pour trouver de bons accords entre chaud et froid et les nuances de complémentarités qui procurent une conversation harmonieuse des nuances, des valeurs et des tons à la surface de la toile.

Avec peu de choses on peut faire beaucoup, c’est que j’essaie d’enseigner.

Ici par exemple je n’utilise que deux ocres, un jaune et un rouge auxquels j’ajoute du blanc de zinc et du noir d’ivoire c’est tout.

Ensuite tout est une affaire de créativité personnelle pour fabriquer les mélanges et les organiser dans l’espace du tableau.

Ce sont des exercices qui permettent d’emmagasiner des expériences visuelles qui resserviront tôt ou tard. On ne parle pas ici d’œuvre d’art bien sur.

La dernière palette de la série est un mélange de jaune de Naples et d’ocre rouge. Juste en changeant une couleur ou sa nuance on peut encore obtenir de nouvelles pistes

Le recours à la médiocrité

Rien n’est jamais blanc ni noir ce serait trop beau, trop facile et pourtant ce constat semble renforcer le fantasme d’autant plus. La naissance des gris, et de ce que l’on pourrait aussi nommer la médiocrité provient sans doute pour une bonne part de la déception.

Et cette déception est comme une course à l’envers qui entrainera celle ou celui qui lui cède à briguer l’insignifiance comme un anti trophée.

Il y a quelque chose de totalitaire dans la médiocrité quand elle est sciemment bâtée, lorsque que le mal s’empare d’une volonté pour lui enseigner la vertu du banal, lorsqu’elle l’érige en sacerdoce. La seule idée résiduelle de l’excellence alors est la notion d’ennemi. Cette excellence déviante obsédée de trouver de l’ennemi du saboteur partout et surtout en soi.

Recourir à la médiocrité est contre toute attente une quête, mais c’est une quête d’autodestruction, un sacrifice étroitement lié à une métaphysique étrange et troublante. Cette quête invente pour produire son mouvement à la fois une réduction et une emphase et c’est du frottement de ces deux forces que l’étincelle grise de la banalité, de la médiocrité, d’un oubli de soi très peu catholiques surgissent.

Il se pourrait même que la médiocrité comme la notion de banalité du mal ainsi que l’exprime Arendt soit directement issue d’une méconnaissance volontaire, d’un déni farouche de l’empreinte judéo chrétienne laissée par 2000 ans d’histoire. On pourrait même désormais ajouté arabo judéo chrétienne que ça ne modifierait peu cette hypothèse, bien au contraire.

Car la médiocrité, le banal vers lesquels tout vaincu de l’excellence institutionnelle– c’est à dire morale et religieuse – se tourne a besoin de se relier à un faisceau de raisons et de preuves en creux, en négatif pour extirper une sorte d’épreuve en noir et blanc qu’il nommera vite positif, une sorte d’anti raison, qui doit son existence à une abdication totale, à la volonté farouche de ne pas faire d’effort vers la Raison une fois décidé que cette dernière est décidemment trop louche, qu’elle suinte l’appât du gain et le commerce accompagnée de la cohorte de négociations, de mensonges obligés, de tergiversations et de palabres vécues désormais comme inutiles voire toxiques.

La médiocrité s’empare alors du Trône et jette « banalement » la Raison aux chiens, aux juifs et aux arabes, matérialisation enfantine d’un extérieur de soi et en soi qui nous accablerait d’autant qu’on cherche justement à s’élancer vers une ligne d’horizon totalement farfelue. Quelque chose qu’on aurait pu en d’autre temps nommer le romantisme.

Car dans le fond des choses quelle différence cela fait-il d’obéir à un peintre raté qui devient Führer ou à une garce que l’on se choisit comme divinité tutélaire, vers lesquels on ne cesse de tendre, d’ériger les vestiges de tout ce que nous avons été avant de le jeter au feu. Assuré par je ne sais quel postulat zoroastrique que bruler libère de quoi que ce soit…

Le recours à la médiocrité est donc une sorte de victoire sur une idée de bien qui ne tient plus, que l’on n’a pas la force de tenir encore car des paroles, des pensées, des idées accablantes concernant son bien fondé l’ont faite vaciller puis s’écraser sur un sol imaginaire en nous.

Tout est parfaitement imaginaire d’ailleurs dans ce combat vers l’annulation de soi au profit d’un ordre métaphysique fantasmé, d’une entité pure, que ce soit une race ou une toute une hiérarchie angélique peu importe- dont on sait pertinemment qu’on ne fait pas partie. Que cette race pure est l’idéal qui nous brulera les yeux tel un soleil noir qui nous aveuglera de plus en plus. Mais que l’on continue néanmoins à fixer obstinément.

Notre monde est directement issu de l’organisation d’un peuple dont la médiocrité fut le seul but à un moment donné de son histoire. Une médiocrité élevée à la taille d’une idole banale. Mais dont on aura été fasciné par l’efficacité, dont on est encore fasciné au moment où j’écris ces lignes en 2021. Nous sommes à la fois désormais nos bourreaux comme nos victimes dans cette nouvelle organisation mondiale qui aura placé la banalité du mal à la tête de presque tous les pays désormais.

Point n’est besoin à cette banalité de vociférer comme autrefois pour se faire entendre. Sa voix est au fond de chacun d’entre nous et nous commande peu ou prou, qu’on le veuille ou pas, nous n’y échappons pas. Même la révolte est contenue en option, en bonus, en jouet pour gamin sur ce paquet cadeau que l’on remet à chaque humain désormais à sa naissance.

La peinture alors et surtout permet de revenir par la bande tôt ou tard à cette notion de gris. L’art en général. Faire quelque chose de tout ce gris voilà un but qui en vaut bien un autre. Enfin c’est celui que j’ai décidé de suivre délaissant tous les autres au fur et à mesure que j’explorais ma propre médiocrité, ma propre banalité.

Gris colorés Ocre jaune et rouge. Format 40×40 huile sur toile Patrick Blanchon 2021.

Le passage à l’acte en peinture

Je ne sais pas s’il faut vraiment parler de l’autre qui se situerait en dehors d’un cadre, en dehors de la toile. Probablement que si tel était le cas ce ne serait qu’une projection inconsciente, un leurre obligé pour tenter d’exprimer à la fois le mutisme et la violence qui en découle de la part de celui qui se donne pour objet la peinture. Sans objet il semblerait qu’il ne puisse pas y avoir cette impérieuse nécessité qui reste lovée sur elle-même dans une attente qu’il s’agit de conduire jusqu’à la limite de l’insoutenable.

C’est d’une certaine façon que peut se produire le passage à l’acte de peindre. Une certaine façon une fois que tous les doutes ont été épuisés, ont été rendus caduques, quand la pression atteint un paroxysme et conduit à la nécessité d’une séparation.

Cette séparation d’avec l’autre, qu’il soit en dehors ou à l’intérieur de soi, est un outil, au même titre qu’un pinceau, qu’un chiffon destiné à produire de la différenciation. Et ce qui est étrange c’est que pour produire cette différence il faille pénétrer en premier lieu dans l’indifférencié, dans le chaos. Il s’agit de détruire un ordre appartenant à l’autre et qui est insoutenable dans les limites qu’il pose, par l’entremise du cliché.

Le passage à l’acte en peinture est avant tout iconoclaste, il est d’une certaine façon mystique dans le refus de s’abandonner à la quiétude fallacieuse de tout cliché. Le passage à l’acte traverse l’inquiétude que provoque toute retrouvaille avec le cliché. Il cherche à détruire un sentiment d’inconfort directement produit par le confort du cliché.

Cet inconfort est une relation à l’autre que l’on sent fausse depuis toujours et dans laquelle on se trouve pieds et poings liés. Castré par une morale ou une éthique probablement mal comprise, mal apprise comme un devoir bâclé.

C’est aussi la certitude que le lieu de rencontre entre l’imaginaire et la réalité est un trou noir, une sorte de passage obligé et par lequel le peintre se doit de pénétrer- comme une mission qu’il se serait donné, ou qu’un autre en lui ou à l’extérieur, lui aurait intimé l’ordre de mener à bien, ou plutôt à terme, jusqu’à la fin, l’ultime.

Cependant que le peintre ne sait rien des tenants et aboutissants de la mission, il n’aura retenu que la fin de la proposition, l’ultime.

Et cet notion d’achèvement qui se confond avec la finalité, avec la mort lui sert à la fois d’aiguillon comme de repoussoir, c’est de là que provient le trouble, l’immobilité dans laquelle il se réfugie en contemplant la surface vierge de la toile à venir.

Dans cette tension le peintre perd tout, dans un élan vers ce rien qui lui permettra d’affronter le choc, de l’amortir, entre fantasme et réalité. Entre ce qu’il imaginait que la peinture est, et ce qu’elle est objectivement, ou réellement. Une déception.

Cette déception ressemble à celle que l’on peut éprouver vis à vis de l’éthique quand cette dernière ne garantit plus aucune raison d’être face à la sauvagerie. Quand l’éthique ne rassure plus, ne protège plus, ne justifie plus. Quand on se rend soudain compte qu’elle ne fut qu’un prétexte à accepter une faiblesse, à mieux vivre une impuissance. Un mensonge comme tant d’autres.

C’est à cet instant, qui peut ressembler à une révolte, que le premier coup de pinceau surgit de l’inconscience, parce que l’inconscience est devenue la seule source, vitale, à laquelle le peintre s’abreuve. Narcisse regarde l’autre un instant, son reflet à la surface paisible de la toile et cela lui est tellement insupportable qu’il se jette dans celle ci tout entier à la fois pour détruire cette image et retrouver une unité. Janus au deux visages.

Cela parait risible, loufoque, d’aborder ainsi l’acte de peindre bien sur. Pour la plupart des gens qui ne peignent pas et la plupart des gens qui peignent surtout.

Pourquoi couper ainsi les cheveux en quatre ? Que de temps perdu, et bien sur le « tu ferais bien mieux de peindre plutôt que d’écrire de telles conneries » ne tardera pas.

Tout parait simple pour ces gens qui n’ont absolument pas peur d’être « autre » et de s’immerger par dessus la tête dans le cliché.

Parce que ça fait du bien, parce que c’est beau. Parce que la couleur ira parfaitement avec le canapé. ça décore bien le mur.

ça bouche un vide.

Ecrire aussi nécessite un passage à l’acte pour s’extraire de la facilité tout à fait factice de ne pas se laisser aller à dire n’importe quoi.

Soigner les phrases, les mots, la structure, rendre tout ça limpide, compréhensible, puis fignoler jusqu’à le conduire à ce cliché qui vient en premier lieu et qui se nomme littérature. Puis trouver cela débile, vain, insupportable.

Ecrire bite en lettres capitales. BITE. Passer à l’acte ainsi. Comme un gamin qui écrit une bêtise sur le mur des toilettes de l’école.

Qui a écrit Bite sur le mur des toilettes ? Qui veut deux heures de colle et nettoyer cette saleté ?

Collages sur papier format 24×30 Patrick Blanchon 2021

Ne pourriez vous pas peindre des fleurs et des paysages apaisants ? Et puis ça se vend bien ce genre de choses vous savez, je ne comprends pas votre obstination à vouloir être original, différent, bref, à voir systématiquement midi à quatorze heure.

Elle est belle, pour moi elle est belle. Une petite soixantaine, encore pas trop mal foutue, bourgeoise jusqu’au bout des ongles avec cette lueur de défi au fond de l’œil qui ne cesse de vouloir osciller entre le mépris et l’admiration. Une sorte de feu rouge sur le trajet. Et moi un bolide lancé à vive allure qui ne respecte pas vraiment les feux rouges pas plus que le code de la route en général.

Un assassin dans l’absolu. Sans doute est ce pour cette raison que je roule en vrai avec encore plus de prudence que n’importe qui, je sur respecte les règles pour que l’on ne me découvre pas en tant qu’assassin.

Car la première envie, et qui me conduirait tant la pression est forte, tant la violence que je perçois dans l’événement est claire, de passer à l’acte, évidemment je ne peux plus que la représenter seulement sur une toile. La voie publique n’est pas le lieu souhaité des orgies ni des assassinats.

C’est une fois la porte d’un chez soi refermée, dans la quiétude des foyers que le drame peut enfin être soulagé, étalé, exhibé à ce que l’on nomme « les proches ».

La peinture me sert à ça, à n’avoir aucun proche de ce genre, plus jamais. A me tenir éloigné même de moi-même. Surtout de moi-même, ,cet autre tellement défiguré.

Il faut que ça dure

J’avais neuf ans lorsque nous quittâmes la Grave et la maison de mon arrière grand père. Après son décès elle était devenue notre. Pourquoi faut-il toujours une disparition pour devenir propriétaire ? C’est cette question qui m’est revenue cette nuit plus de cinquante années plus tard . Une association d’idées qui ressurgit tout à coup et qui place la mort en préambule pour posséder quoi que ce soit. Elle ne regarde probablement que moi cette association d’idées. Mon coté irrationnel face à toute velléité de possession. Peut-être même que cela déborde même le cadre de l’immobilier. Peut-être que pour « posséder » l’attention de l’autre il faille que quelque chose doive absolument toujours mourir. Une sorte de reflexe mis en place probablement dans cette enfance et dont la mise en place date de ce jour où je me suis senti si déchiré de devoir quitter cette maison.

Au fond de moi il y avait une envie que les choses durent. Qu’elles n’en finissent jamais. Mais je devais cependant me rendre à l’évidence. Dans la réalité les choses avaient une fin. Quelque chose d’irrémédiable. La mort d’un arrière grand père, un déménagement, et mes relations si intimes à cette époque avec la nature, avec l’eau, avec la pèche et aussi avec Anne-Marie.

Je me souviens encore de notre maladresse lorsqu’il fallut nous embrasser pour la dernière fois devant le portail. La voiture de mon père chargée à ras bord, nous étions prêts à partir pour de bon. Anne-Marie est arrivée en courant depuis le carrefour du Lichou je l’ai vue arriver de loin. Une petite silhouette qui grossissaient pour parvenir enfin à taille réelle devant moi.

-Tu pars ?je voulais qu’on se dise au revoir …

Et dans l’étreinte maladroite j’ai du faire un faux mouvement, son bracelet montre se défit et la montre tomba sur le goudron de la route. La route goudronnée de frais qui mène au sud est du village vers Herisson, l’Aumence et la foret de Tronçais; la route que j’adorais prendre en vélo lorsque je désirais la solitude et la tristesse plus fort que tout.

La montre en miettes au sol, les larmes dans les yeux d’Anne-Marie. Un instant qui reste à jamais figé à défaut de tant d’autres perdus pour toujours. Comme s’il fallait à ce moment là que je puisse retenir quelque chose qui dure. Qui soit imputrescible. C’est souvent par la douleur que l’on fabrique de l’éternité . Le bonheur est si volatile, je me le suis dit tant de fois tout au long de ma vie.

Il faut que ça dure, cette inconscience qui soudain se déchire pour parvenir à une conscience. Comme un accouchement qui permet de perpétrer le souvenir, la vie coute que coute. Il faut que ça dure et ce d’autant que l’on sait pertinemment et de plus en plus que rien ne dure.

Curieusement je ne pense jamais à mon « après « en peinture. Je n’en suis pas du tout obsédé comme j’ai pu le voir chez d’autres peintres. D’après les dire de M. sur C. notamment il n’y a que cela qui compte, cette fameuse postérité. Et le nombre d’actions commises en vue d’espérer cette existence d’outre tombe si je puis dire du peintre à travers son œuvre Le nombre d’exactions surtout. toujours cette violence liée à la notion de survie. De se survivre aussi apparemment..

C. est mort depuis belle lurette désormais et sa cote est tombée en chute libre; Ses toiles ne valent sans doute plus grand chose, la postérité ne semble pas avoir envie de retenir son nom en lettres de lumière comme il l’espérait tant à haute voix. Quelque chose de pathétique et de ridicule en même temps. D’enfantin et de sénile en même temps.

Peut-être qu’il faut que ça dure pour s’extraire de ça aussi de cette puérilité comme de cette forme de folie dont la vieillesse nous revêt. Il faut que ça dure, la mémoire, l’œuvre, la trace. En un mot tout ce qui n’est pas moi et ne le sera sans doute jamais en fin de compte que dans un regard autre. Un regard qui se rassure d’être soi un moment en passant. Un relais que l’on se passe ainsi de l’illusion vers l’illusion à la surface des toiles.

Collages et fusain sur papier format 30×40 cm Patrick Blanchon 2021

Il faut que je perde les êtres aussi pour qu’enfin il m’appartiennent. Pour que je puisse les contempler à loisir dans leur entièreté. Dans l’achèvement. Dans ce que je considère naïvement sans doute comme une possession, comme dans cette sensation d’achèvement. Une sorte de convention enfantine là aussi. Tout à fait comme lorsque je me tenais sur le bord du Cher ou du canal du Berry et que je jetais ma ligne dans l’eau. Le désir de pécher, que quelque chose de l’ordre du hasard vienne se prendre à l’hameçon était d’autant plus vif qu’une fois le poisson ferré et déposé dans la bourriche je l’oubliais quasiment totalement pour pouvoir retrouver le plaisir de lancer la ligne de nouveau.

Pareil somme toute avec n’importe quel objet de conquête. Que ce soit un job, une compagne, un tableau réalisé et ce quelque soit la peine. Un retour automatique au désir comme une sorte de soupape de sécurité. Il faut que ça dure, le désir surtout. D’objet en objet peu importe. Peu importe les objets, les réussites ou les défaites. Les divorces, les ruptures, les tableaux réussis ou ratés.

Cette volonté de durer, animale finalement, cette volonté de survie, elle me rendait quasiment invulnérable autrefois. Ce qui n’est plus du tout le cas désormais.

Désormais je tremble pour un oui pour un non. Je sens que tout m’échappe et de plus en plus fréquemment. La peinture m’échappe d’autant je crois que ma vulnérabilité envahit le principal de qui je suis. Je me lance dans des urgences soudaines, peindre coute que coute n’importe quoi n’importe comment. Il me faut un résultat le plus rapidement possible et ce jour après jour. Peu importe la qualité de ce résultat. Je suis souvent atterré en premier lieu de me découvrir tellement « autre » sur la toile que tout ce que j’avais pu croire. Encore un reflexe de défense que cette altération et cette stupeur.

Un lent travail que je pourrais rapprocher du travail de l’arbre sur son tronc pour se stabiliser dans l’espace entre ciel et terre. Entre soleil et pluie. Quelque chose sans tapage. Juste un ajustage quasi imperceptible d’équilibre. Une économie d’effort pour que là aussi les choses durent. Pour peindre jusqu’au bout. Et aussi pour peindre une sorte d’essentiel le plus rapidement que je le peux. comme si je cherchais un raccourcis dans ma mémoire, dans « mes moires » comme dans un « gris moire »

Toute lenteur est ennemie dans ces cas là. Et pourtant il me faut aussi ces moments de lenteur, comme un naufragé se raccroche à une bouée, à un morceau de bois qui flotte. J’oscille entre des périodes extrêmement méticuleuses, maniaques et le je m’en foutisme le plus total, le lâcher prise à ma façon. Comme on jette une pierre en fermant les yeux pour ne pas voir la cible et ainsi espérer l’atteindre selon les lois les plus intimes du hasard. Comme on pêche. Pour que quelque chose qui semble ne rien avoir à faire avec tout ça continue de durer.

S’améliorer dans son art

L’intention, le but, l’envie de s’améliorer.

A partir de quel constat, de quelle prise de conscience, de quelle obsession se sent t’on poussé à vouloir s’améliorer ? De quelle motivation parle t’on vraiment ? Est-ce un manque de confiance en soi qui pousserait l’individu « moyen » à vouloir s’améliorer de façon à acquérir plus de confiance justement ? Ce manque de confiance en soi se base sur la comparaison. Une telle ou un tel est bien meilleur que je ne le suis et ce constat, ce point de vue semble ouvrir un gouffre sous les pieds de celle ou celui qui le pense ou le décide en son for intérieur. Le désir d’être autre finalement que ce que l’on est nous projette vers la dépression lorsqu’on ne trouve pas d’issue et c’est un mécanisme normal car il n’y a pas d’issue objectivement à cette demande. Il n’y a qu’un désir qui prend pour objet l’autre plutôt que soi. Un désir qui biffe la partie de soi parfois la plus précieuse, la plus authentique de qui on est vraiment. Une ignorance sur laquelle le désir prend appui pour s’évader de la prise de conscience d’un trouble. Un serpent qui se mord la queue.

Le parcours d’un artiste c’est avant tout une errance du désir qui rate durant longtemps le bon objet.

Un artiste ne se définit pas pour moi par ses œuvres mais par le désir de s’exprimer avant toute chose. Ce qui différencie l’artiste des gens « normaux » c’est la force de ce désir. Le fait que quoiqu’il puisse advenir son désir reste vivant. La flamme ne meurt pas.

Elle peut vaciller, diminuer d’intensité par moment, s’approcher de la mort à de nombreuses occasions pour rejaillir systématiquement. La flamme est une fonction, un vecteur de la vocation d’artiste. Et c’est sans doute sur cette flamme qu’un artiste devrait s’interroger le moins au début de sa carrière. Une lucidité précoce l’entraverait.

Tout un parcours obligé à effectuer comme un préambule afin de parvenir à la maturité. Comme une ampoule au pied doit murir avant de pouvoir être percée par l’aiguille qui la libèrera du pus, de la douleur et ainsi procurer une nouvelle occasion d’avancer paisiblement.

Il faut se donner du mal comme on le dit si bien lorsqu’on veut obtenir quoique ce soit. Cela fonctionne dans beaucoup de domaines de la vie. En art également sauf que l’on s’aperçoit avec le temps que l’art ne sert pas à obtenir grand chose. Il sert plus à se débarrasser de beaucoup de choses qui nous encombrent. C’est ma façon personnelle de voir l’art évidemment et je conçois que l’on ne soit pas d’accord avec ce point de vue. Que l’on soit d’ailleurs artiste ou pas.

Si on parle de discipline artistique c’est qu’il y a bel et bien une notion d’auto flagellation à prendre en compte. la notion d’amélioration doit se situer quelque part sur le fouet entre le manche et les lanières. Se donner de la peine est ce que nous propose tout enseignement pour devenir meilleur qu’on ne l’est de base. On en saigne plus d’un ainsi en lui faisant gober qu’il est peanuts avant toute chose.

Lorsque j’étais adolescent je me suis mis en tête d’apprendre la guitare. Cela aurait sans doute pu être une lubie passagère si mes parents m’avaient confié à un professeur. Le peu de contacts que j’ai pu entretenir notamment avec le solfège à l’école m’aurait assez vite dissuadé de persévérer dans cette voie. Je pense que mon désir se serait vite confondu dans l’engouement pour s’achever en dégout. Il ne me parait pas du tout plausible, me connaissant que j’eusse pu me donner de la peine pour cette matière tant j’avais décidé qu’elle m’était absconde, rébarbative, rebutante tout comme les mathématiques. La vérité sans doute est que je n’avais pas du tout confiance en moi-même, en mon intelligence vis à vis de ces deux matières. Que sitôt que je m’y trouvais confronté je voyais s’élever un mur contre lequel je venais buter. Je ne recevais en retour du moindre effort effectuer que de la peine et pratiquement aucune récompense, aucune satisfaction. Aucune reconnaissance autre que celle d’être un moins que rien, un cancre, un idiot. Sans doute avais je trouvé un biais ainsi pour me complaire dans l’idiotie. Une idiotie tellement décriée qu’elle semblait être la bête noire de mes parents comme de la plupart des gens que je fréquentais.

L’intelligence allait de paire naturellement avec l’effort et la peine c’était à la fois le moteur et la récompense qui les conforterait dans le fait d’être justement … intelligents. Intelligents et bien sur efficaces, méthodiques, logiques. Mais si peu sensibles en fin de compte à qui je pouvais être en dehors de ces critères.

Plutôt que de vraiment chercher à m’améliorer pour les rejoindre en ce lieu merveilleux que tous ne cessaient d’évoquer et qui se résumait dans les termes de « tranquillité »,  » sécurité », « confort », « prévoyance » et « carrière » et « retraite » je crois que je faisais tout en mon pouvoir pour suivre une voie contraire. J’avais besoin de comprendre leur désir et leur peur, ce qui les avait rendu si étroits, si « normaux », si étrangers finalement à qui j’étais et que je sentais tellement différent tout au fond de moi.

La notion d’amélioration je l’ai sans doute intégrée à ma façon. Car plutôt que de m’évader de mon insignifiance pour acquérir enfin une distinction, je crois avoir tout fait pour m’enfoncer avec acharnement au centre même de celle ci.

Que se passerait il enfin lorsque je serais parvenu à la maitrise de la peur ou du désir de n’être rien ?

En fait il ne se passe rien comme probablement il ne se passe rien dans l’autre sens. S’améliorer dans un sens comme dans l’autre n’est qu’un parcours. Et ce parcours ne vaut vraiment que si on lui porte une véritable attention. Atteindre au but n’est juste qu’une formalité.

Il en va de même avec la notion d’apprendre. D’ailleurs pour s’améliorer on se dit souvent qu’il faut absolument apprendre, parce qu’on est ignorant, parce qu’on est idiot, parce qu’il nous manque l’essentiel. On se projette ainsi vers une image sublimée de soi qui enfin, avec patience, persévérance, choix et renoncements à l’appui enfin, aurait apprit tout ce qu’il est nécessaire d’apprendre pour être enfin « meilleur ».

Là aussi il ne s’agit que d’un parcours. Cependant que l’attention semble rivée sur le but à atteindre bien plus que sur chaque pas, chaque marche que l’on gravit pour y parvenir. C’est ce qui cloche à mon sens encore.

Car le seul but authentique de la vie est son achèvement. Le seul but c’est la mort. Si on revient à la notion géométrique de celle-ci, et si l’on suit le parcours du vecteur principal, chacun de nous.

N’est ce pas alors pour transmuter cette finalité en une sorte de satisfaction, en profit que l’on commet tant d’efforts pour s’améliorer en chemin afin de jouir de cette vie que l’on doit au bout du compte abandonner.

Quel profit en retirer vraiment qui ne soit pas totalement vain ?

Devenir riche, puissant, propriétaire, se perpétuer en une nombreuse progéniture qui rendra on l’espère moins aride la vieillesse et l’idée d’un enterrement à venir, inéluctable ?

Ou bien se demander mais qu’est ce donc que ce quelque chose plutôt que rien ? Car au final il me parait assez juste de résumer tout le parcours du vivant de cette façon, entre quelque chose et rien.

Je me suis amélioré dans l’autre sens. Pas le sens commun dirigé par la peur. Plutôt une quête d’indifférence envers cette part de moi-même qui aurait pu chercher à devenir comme tout le monde.

Dans ma jeunesse je recherchais farouchement cette distinction essentielle je crois. Je ne pouvais être d’accord avec personne, surtout pas avec cette part de moi si facile à convaincre depuis l’extérieur. Tout consensus m’était suspect et j’y réagissais maladroitement bien sur, avec ironie, avec dérision, avec beaucoup de violence.

Cette violence était une sorte de double de la violence extérieure du monde que je ne cessais perpétuellement de ressentir à chaque instant. La violence était ma seule façon de m’exprimer de répliquer à la violence générale.

Importance de la soumission pour découvrir une possibilité d’amélioration.

Cet être tellement révolté cependant ne cessait pas pour autant de se plaindre à tout bout de champs en lui-même du poids d’une solitude effroyable. Aucune consolation ne pouvait venir de l’autre. J’avais fait quelques essais infructueux qui m’avaient conduit à me faire une raison. Avec les femmes notamment que je considérais comme soumises de nature et que je cherchais toujours à libérer. Genre héros, chevalier blanc, tout en ne désirant pas voir la contradiction qu’insidieusement le modèle paternel avait marqué au fer rouge dans mes comportements.

J’étais contradictoire. Pas congruent du tout. D’une part je voulais les libérer surtout sexuellement ces femmes que pour me libérer moi même d’un carcan de non dits et, sitôt qu’elles cédaient, je finissais par les rabrouer, par m’en détacher au plus vite. Dans ces relations j’ai mis un certain temps à comprendre que la plupart des schémas se fondaient sur les termes de soumission et de domination. Et évidemment je ne voulais pas me soumettre à l’évidence de ces schémas. Je m’obstinais d’une façon louche à perpétrer une sorte de geste héroïque sortie tout droit des histoires à l’eau de rose et des contes de fées.

Ce qui dans le fond vaut bien n’importe quel autre modèle une fois que l’on a enfin compris qu’il n’y a pas d’issue dans ce type de relation autre que la soumission ou la domination.

Encore faut il s’entendre sur ces deux termes évidemment. Ils sont à la fois interchangeables et comprennent chacun une grande variété de nuances. C’est ce qui en fait toute leur saveur, le jeu, une fois que l’on a prit suffisamment de distance, de recul avec les clichés qu’ils imposent dans l’immédiateté des conflits.

S’améliorer en tant qu’homme, en tant qu’artiste c’est aussi accepter de se soumettre à l’amour. A se laisser pénétrer par celui ci, à se laisser surtout déposséder. C’est une rude école pour comprendre à un moment que la flamme du désir, la flamme qui pousse à vouloir s’exprimer n’est rien d’autre dans le fond que cet amour auquel parfois on a tellement de mal à se soumettre.

Il me semble que dans ma navigation contraire, en tentant de comprendre ce rien que je suis et qui ne cesse de s’élargir de jour en jour, comme d’ailleurs mon ignorance consciente désormais du monde, des femmes et de la vie, et bien sur de l’art , je n’ai eu de cesse d’être guidé par cette flamme en laquelle je n’ai pas cessé de croire même et surtout lorsque je faisais tout pour ne pas vouloir y croire.

C’est une soumission valable pour moi, ce ne sera peut-être pas la votre. Je crois que peu importe à quoi on se soumettra en final, peu importe la motivation, et même l’absence de motivation. Peu importe le désir, la flamme car derrière il me semble que c’est toujours la même chose qu’on le veuille ou non.

Mais c’est sans doute à partir d’un tel constat. L’acceptation d’une soumission qui cette fois nous conviendra, qui résonnera juste en soi, qu’on peut vraiment se dire qu’une direction d’amélioration, dans l’art, dans un couple, dans la vie en général est enfin trouvée.

Il n’y a pas de récompense au bout de cette amélioration là. Il n’y a que le plaisir d’être enfin cohérent avec soi-même.

Collages acrylique et fusain sur papier, Format 30×40 cm Patrick Blanchon 2021

L’autre est une défaite

L’opération de la cataracte est une plaisanterie. A moitié Odin me voici affublé d’un handicap temporaire qui me rend presque borgne. Je m’en étais fait un vrai cirque, catalyseur de peurs enfantines. Fort heureusement le chirurgien était un homme entouré de femmes. J’ai été rassuré presque aussitôt. Aucune vulve dentée ne viendrait me dévorer l’organe de la vision impunément. Où du moins la présence masculine temporiserait assurément cette propension naturelle chez ses acolytes- c’est ce que je me disais pour me rassurer encore avant de plonger dans l’extase colorée provoquée par la machine qu’il manipula avec brio.

Je n’ai à peine eut le temps de déclamer quelques inepties, shooté par l’anesthésie locale. Un oh la belle rouge, oh la belle jaune que c’était fini. J’ai même éprouvé un peu de honte, comme on s’empiffre d’une religieuse en plein régime, d’avoir pu entretenir une telle appréhension. Je suis trouillard, un peu couard, comme la plupart des hommes sitôt qu’une main étrangère menace leur intégrité inventée de toutes pièces.

On projette tellement de choses à la fois effroyables qu’admirables sur l’autre , Infirmière et chirurgien, à certain moment crucial de l’existence, que tout semble osciller machinalement entre victoire et défaite.

L’autre est toujours une défaite. Une défaite éminemment personnelle parce que toute victoire l’est aussi. Tout n’est que fantasme et nuage d’encre pour préparer l’exode, le reflux, la fuite dans un sens ou dans l’autre.

Encore une fois la présence trouble d’une chose qu’on ne dit pas derrière tout ce que l’on dit.

Le désir. La belle illusion de s’extraire des strates de solitude qu’il provoque en soi.

Regarder ça droit dans l’œil sans ciller. Juste un oh la belle verte, la belle mauve et puis s’en vont.

On se regarde dans la glace quelque chose a changé. A moitié Odin et la prosodie d’un never more en tache de fond.

L’autre est une défaite, parce que seul l’instant gagne systématiquement tous les combats que l’on rêve voilà tout.

Huile sur papier format 24×30 cm Patrick Blanchon 2021

Le désir de peindre

Dans son petit front habitent la volonté tenace et l’amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l’inconnu et l’impossible, éclate, avec une grâce inexprimable, le rire d’une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui fait rêver au miracle d’une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.

Il y a des femmes qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles ; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.

Charles Baudelaire.

C’est après le 11 septembre 2001 que les prémices de l’écroulement ont dû commencer à surgir . Quelque chose de surnaturel est advenu à ce moment là , de surnaturel ou d’insidieux. Le surnaturel et l’insidieux semblent être les mots qui viennent naturellement au moment où j’écris ces lignes. Quelque chose qui cherche à s’infiltrer dans la raison pour la piéger.

C’est à partir de cet instant où les avions se sont encastrés dans les tours jumelles et où j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’un film à gros budget, l’un de ces blockbuster américain que notre couple peu à peu s’est aussi mis à imploser.

Une appréhension différente du temps. Une sensation de ne plus savoir vraiment ce qu’était le temps , s’il défilait plus vite ou plus lentement. En tous cas il me semble que tout a démarré à partir de là, et l’image qui me vient encore est cette prouesse technique, cette image cinématographique de la flèche décochée par Robin des bois que la caméra suit au ralenti depuis son origine jusqu’à son but.

Autoportrait imberbe huile sur papier format 24×30 cm

C’est à partir de là où je me suis mis à penser furieusement au sexe et à la peinture comme pour me rattraper à quelque chose que je sentais se dérober sous mes pieds. Un réflexe de survie, une pulsion de vie comme disent les psy. Il fallait d’urgence que je baise ou que je peigne pour ne pas crever, c’est à dire pour ne pas éprouver cet effroi de sentir le désir sur lequel je tenais s’effondrer sous mes pieds.

On voit le truc en train de déborder comme l’eau déborde d’une baignoire et on se retrouve totalement idiot face à ça. On ne sait plus trop quoi placer sur le sol pour éponger. Au mieux on coupe l’eau, puis on plonge le bras pour retirer la bonde. Mais c’est un peu vain l’eau commence à dégringoler inexorablement chez le voisin du dessous.

En même temps j’étais devenu pas trop mauvais en informatique. Je me débrouillais tout seul en tous cas. Cet outil qui était sensé me faire gagner un temps fou pour écrire je l’avais nourri d’une attention inépuisable chaque jour depuis quelques années, afin de le domestiquer. J’étais devenu autonome vraiment dans le but d’écrire et de publier, un jour prochain, quelque chose. Une sorte d’impératif en tâche de fond. Un antivirus que je m’étais aussi inventé seul pour protéger le désir. Pour que celui-ci ne sombre pas tout entier dans l’ennui et la masturbation.

Mais au final le surnaturel et l’insidieux avaient déjà commencé leur travail de sape. J’avais découvert Caramail. Il en résultait un reflet de moi-même assez déplaisant évidemment, quelque chose de contraire, d’opposé, un négatif photographique de cette belle intention de départ.

Juste avant 2001. En 2000 l’année présumée de la fin du monde à cette époque là. Tout le monde parlait de la fin d’une civilisation, on avait tellement attendu ce fameux bug de l’an 2000, on l’avait tellement craint autant que désiré que toute l’énergie cinétique projetée en l’air par l’égrégore n’allait pas tarder à se transformer en foudre.

Le 1er janvier à 00h01 j’étais réveillé et je tchatais comme un dément sur Hotmail. J’avais crée mon propre salon. Un avatar fulminant d’une violence extrême. D’un désespoir de pacotille surtout que je m’amusais à caricaturer à grand traits, à exagérer. Autodérision personnelle qui s’infiltrait presque aussitôt grâce à un mélange de mots crus et enjôleurs, une séduction chez mes diverses interlocuteurs, interlocutrices surtout.

J’ai découvert Caramail au mois de mars de l’année 2000 je crois. C’était mieux fichu dans mon souvenir. Plus abordable sans doute aussi pour une nouvelle catégorie d’internautes, de nouvelles catégories de femmes aussi , notamment les intellectuelles qui considéraient Hotmail comme une simple messagerie auparavant. Caramail affichait clairement la donne Un baisodrome neuronal..

Baiser c’était sans doute vouloir survivre à quelque chose d’inéluctable qui nous avait extrait de notre notion banale affligeante d’immortalité perpétuelle. La plupart des femmes que j’ai rencontrées cette année là étaient remplies à ras bord du dégout de cette éternité. Elles semblaient vouloir monnayer l’insupportable en hectolitres de sperme. Ca ne se voyait pas derechef évidemment, il fallait un peu faire preuve de jugeotte d’attention lorsqu’elles causaient sentiment.

En général la cause de l’errance étant toujours un autre. Mon mari ceci mon mari cela. Je me suis même retrouvé dans des solidarités aussi étranges qu’inopinées à cause ou grâce à toutes ces fadaises qu’elles débitaient pour appâter le perdreau.

Consolez moi pat tous les trous je vous prie monsieur.

C’était effroyable vraiment cette mendicité larvée d’attention pour s’autoriser à jouir. Des deux cotés d’ailleurs car après un peu d’expérience, on finit par connaitre la musique, toutes les introductions, les préambules, le préliminaire en mode majeur ou mineur n’ayant quasi plus aucun secret.

C’est surtout excitant quand on est profane. Une fois le stade de l’expertise atteint on ne supporte plus très bien les standards, on traque le luxueux ou l’exotique.

Vous savez qu’il y a des hommes qui sont comme des femmes au foyer. Des femmes au foyer comme les hommes les imaginent. C’est à dire comme à la télé ou dans les films de Walt Disney. J’ai été moi même une femme au foyer formidable lorsque j’y pense.

Sage, industrieux, propre, sachant faire des petits plats, économe et rempli d’espoir que tout finirait bien. J’ai été cet homme là ou cette femme là moi aussi vous savez. Je n’en ai pas honte du tout. D’ailleurs je n’ai honte de rien. Je n’ai plus honte de rien depuis belle lurette.

Je me suis marié avec une de ces femmes qui désiraient tromper leur ennui. Par ennui moi aussi. On appelait ça de l’amour à l’époque. Et le plus triste ou le plus drôle était cette convention bien partagée d’y croire. Une obstination. Trouver un cadre respectable sans doute pour continuer à s’introduire en toute quiétude. C’était peine perdue évidemment. Sans le danger, sans l’interdit, sans l’enfreinte, l’érotisme se déballonne. D’autant que le quotidien n’arrange rien. La fatigue, l’habitude, tout ce que l’on peut finalement inventer comme prétexte pour ne pas manger toujours le même plat.

On se dit la vie est courte il faut en profiter paradoxalement en tant qu’immortel. On devrait bien comprendre qu’on raisonne comme une pantoufle à partir de là. Mais non tête baissée on y va.

C’est à partir de là que je me suis mis à peindre. Par fatigue de me vider les couilles pour un oui pour un non. J’avais toujours eu cette envie de sublimer les choses que ce soit par l’écriture ou la peinture. Genre artiste. Mais la vérité la seule c’est cette fatigue du désir qui tourne en rond comme un serpent prêt à bondir. Tension d’un ressort maintenu parfois depuis des mois pour jaillir d’un coup.

La peinture m’a permis de travailler ça je dirais. Une auto psychanalyse se basant sur les fluides éjaculés au bout du pinceau, sans la comédie humaine habituelle qui va avec.

Et puis comme le dit si bien ce type dans l’Etranger de Camus, Maman est morte.

Ce fut un autre 11 septembre 2001, les tours jumelles se sont effondrées une nouvelle fois et mon pénis aussi. J’ai juste eu le temps d’agripper le pinceau fermement pour ne pas disparaitre totalement de la surface des choses. Et là je me suis mis à peindre non pas pour éjaculer mais pour respirer. C’était le minimum du minimum. J’ai produit beaucoup grâce à cette intention minimum une œuvre entière où mon souffle mes poumons doivent se trouver quelque part sous les couches dures d’huile. l’huile, matière vivante.

J’ai divorcé bien sur. Le mensonge lorsqu’il n’est pas partagé fabrique trop de secret et de fatigue à dire.

Je suis parti. Comme je l’ai toujours fait. Sans rien, en laissant tout. J’ai cru que j’y avais laissé ma bite pour de bon cette fois là.

Je m’en fichais pas mal j’avais mieux. J’avais des pinceaux, avec un peu de ténacité, du souffle je pourrais surement tout traverser désormais, peut-être même le Covid et la première invasion extraterrestre qui ne devrait plus trop tarder maintenant.

Le recours à l’invisible.

Du surréalisme à l’expressionisme abstrait

C’est la seconde guerre mondiale qui jouera un rôle de pivot. De l’écriture automatique découverte par Breton et les surréalistes, passée au tamis des horreurs et des camps naitra Pollock et son idiome chamanique directement jeté sur la toile.

Quelque chose s’est produit. L’insoutenable. Une caricature en quelque sorte du monde dans lequel nous vivons désormais dessinée par les empreintes de bottes nazies et les griffures aux parois des chambres à gaz. D’ailleurs n’avons nous pas beaucoup appris d’eux en matière de manipulation, de propagande, d’efficacité et de management ?

C’est sans doute d’un tel constat que naitra cette envie furieuse chez les peintres d’après guerre de pénétrer dans l’invisible, dans le désordre et le chaos pour fuir l’ordre inventé par les nazis et qui va perdurer encore jusqu’à nos jours.

Il y a une sorte de prémonition reliée à la colère, au désespoir qui entrainera les peintres désormais à chercher un ordre qui n’a plus rien avec ce que l’on sait désormais par cœur brisé et dans sa chair de l’ordre.

Le peintre se découvre fragment en action et c’est par l’action qu’il peut rejoindre l’immuable, le mouvement.

La peinture surréaliste était encore trop attachée à des notions classiques d’ordre et de beauté. Seule l’écriture est source vive et semble moins mentir, peut-être même emporter vers une vérité qui se logerait proche de l’incohérence et l’enlacerait probablement.

C’est un pari un peu fou. complètement fou si on y pense car le risque à traverser est cette incohérence dont sera affublée la peinture au travers de l’œil public.

Le fragment se pénètre lui même, il s’auto trait en dansant et c’est de l’encre, de la peinture visqueuse qui sort de son pis. Le peintre devient la vache sacrée symbole d’une abondance graphique et scripturale qui se dessine sur grand format.

Peut-être est-ce dans le mouvement, par le mouvement que l’on pénètre dans l’invisible à la manière d’un chamane. Peut-être même imagine t’on une frontière à traverser entre visible et invisible. Au début c’est cette fleur qui attire le bourdon.

Mais le mouvement est maitre et lorsque le fragment peintre se soumet enfin il comprend.

Il n’y a aucune frontière entre visible et invisible comme il n’y en a pas non plus entre l’ordre et le chaos.

Individu, peintre et fragment

L’exhumation de Caillebotte.

C’est dans les années 1970 que le peintre Eugène Caillebotte sera redécouvert outre atlantique. Puis dans les années 1990 le grand public le reconnaitra comme un des peintres impressionnistes de son époque notamment grâce au célèbre tableau « les raboteurs de parquet ». Caillebotte lui-même ne se reconnaissait pas comme peintre de talent, en tous les cas il ne s’imaginait pas être au même niveau que ses amis malgré les éloges de l’écrivain et ami Huysmans; Sans doute est-ce pour cette raison que sa carrière de peintre bascula vers celle de collectionneur et mécène.

Cependant à bien considérer ses tableaux on peut remarquer une originalité dans le traitement des sujets que n’ont peut-être pas perçue ses contemporains. Nous conservons de la peinture impressionniste des images joyeuses, des déjeuners au bord de la Marne, des ambiances festives qu’on ne retrouve guère chez Caillebotte. C’est pourtant la même façon de traiter la lumière mais alors d’où vient ce sentiment d’étrangeté ?

Il semblerait que le peintre montre et dissimule tout en même temps quelque chose au spectateur, lui proposant ainsi de s’extraire d’une paresse de l’œil pour atteindre justement à ce qui sous tend chaque toile. On pourrait parler de solitude des personnages, de leur indifférence les uns envers les autres, on pourrait aussi y apercevoir l’individu perdu dans un monde en mutation, un fragment côtoyant d’autres fragments sans qu’aucune autre communication ne passe entre eux, sauf les jeux de lumière et d’ombres qui les relient à la surface du tableau.

Ce n’est pas un hasard que Caillebotte soit « redécouvert » dans les années 1970 par une élite américaine qui s’interroge sur l’art. Aux Etats Unis la vision de l’art est encore globalement provinciale et obnubilée par l’Europe.

D’ailleurs effectuer une tentative de reconstitution de l’histoire de l’art, qui porterait sur la période des années 70 oblige à associer celle ci à la notion de conjonctures économiques, sociales, politiques qui se trouvent à la fois en amont et en aval de cette décennie.

Cependant on pourrait découper la problématique en 3 axes temporaires et spatiaux même si ce plan est subjectif il indique malgré tout des pistes sérieuses d’investigation. ( je me réfère ici à un colloque qui s’est tenu en 2002 au CAPC musée d’Art contemporain de Bordeaux  réunissant des spécialistes et des acteurs du monde de l’art contemporain (critiques, curators, historiens de l’art, philosophes…), consacré aux « scènes artistiques des années 70 », en Europe occidentale, Amérique du Nord, Afrique, Amérique latine, Asie, Europe orientale et ex-URSS et dont j’ai repris le plan de la conférence.)

  1. Ce qui explique l’art des années 70 en amont de celles-ci comme par exemple le bouleversement de 1968 jusqu’au premier choc pétrolier de 1974-75 en retraçant les étapes qui mèneront à la crise, au déclin du modernisme, du formalisme et des valeurs progressistes qui leur étaient attachées et d’autre part la revendication d’autres formes d’identité et d’expressivité.
  2. Les années 70 vues depuis les années 80 ( 1976-1984) délimité par le tournant « postmoderne » et la recomposition de la scène artistique internationale occidentale : les discours sur la fin des avant gardes, un point de vue national et territorial dans les stratégies des néo-avant-gardes européennes et américaines concomitamment à l’affirmation d’une pensée nouvelle, politique de l’art dans les débats sur le multiculturalisme
  3. Les années 70 perçues en dehors d’une vision américano-européenne, par tout le reste du monde et qui concerne notamment les scènes artistiques africaine, sud américain, asiatique, d’Europe orientale et centrale et de l’ex union soviétique.

On voit à quel point retracer une histoire de l’art des années 70 place celle-ci hors de la période elle-même tant la complexité des « conjonctures en amont et en aval » propose des lectures diverses.

Pour en revenir à la redécouverte de Caillebotte dans les années 70 celle ci me semble à la fois reliée à la nostalgie des critiques d’art américains rêvant d’une Europe artistique révolue comme d’une tentative de combler le vide que la remise en question des avant gardes semble ouvrir.

Il y a dans les tableaux de Caillebotte une solitude ou une indifférence des personnages qui les sépare et les relie tout en même temps, une ambiguïté qui n’aura pas échappée, sans doute comme un reflet, un écho à leur propre individualité bousculée par les événements de cette période. Une fragmentation dans laquelle ils se seront reconnus.

Piero Gilardi et l’arte povera

Né en 1942 à Turin, Piero Gilardi est un des membres fondateurs de l’arte povera ( art pauvre) après plusieurs expositions ( 1963 Machines pour le futur, 1966  » Tapis nature » il cesse de produire à partir de 1968 des œuvres au sens classique du terme pour se diriger vers un art essentiellement relationnel.

Prenant ses distances avec la scène artistique, il mène alors des expériences d’art thérapie et de créativité collective au Nicaragua ou en Afrique, et s’investit parallèlement dans le militantisme social et politique à Turin. Ses recherches s’orientent vers les nouvelles technologies et le Bio Art, avec des œuvres souvent interactives. En 2008, il crée à Turin le Parc d’Art Vivant
(PAV) qui synthétise sa conception d’un art explorant tous les mécanismes du vivant.

Les idées fortes de l’arte povera

Né à Turin dans les années 60 l’art pauvre est une réaction qui consiste à défier l’industrie culturelle et plus largement la société de consommation, selon une stratégie pensée sur le modèle de la guérilla. L’arte povera s’inscrit notamment contre la peinture abstraite dominant la scène artistique européenne des années 1950.

Ce qui compte pour les artistes de ce mouvement c’est le processus créatif et non l’objet fini en tant que tel. Une autre idée importante est de rendre signifiants des objets insignifiants. C’est à la fois une condamnation de l’identité et de l’objet. Ce qui fait art véritablement se situe dans l’invisible, dans le processus créatif et dans l’interaction finalement du public avec ce qui reste de ce processus.

Synesthésies

Je regarde ces photographies et je leur trouve un point commun avec celles de Caillebotte. Dans les lieux d’exposition où elles ont montrées on pourrait penser que les œuvres sont semblables à ces sujets des peintures de Caillebotte, une même étrangeté les relie que l’on peut nommer solitude, indifférence peu importe. Ce sont bien des œuvres où le fragment est mis en scène et interpelle le spectateur.

C’est sans doute étrange également, amusant, de constater finalement de tels liens entre des œuvres qui se veulent avant gardistes chacune dans des époques différentes. Quoique Caillebotte n’ait pas revendiqué véritablement une position d’avant garde, peut-être n’avait il même pas conscience de l’importance de sa peinture en réalité malgré tout ce qu’on lui en avait dit.

Plastiquement je vois aussi un lien dans les œuvres de Piero Gilardi et celles de Caillebotte, quelque chose qui touche à l’organisation spatiale de celles ci et qui, dans leur ensemble, est directement relié à la photographie, et à son objectif qui n’a rien en fait d’objectif.

Etrangement on pourrait parler d’un chant, issu de cet étonnant phénomène qu’est la synesthésie, des fragments qui au hasard du regard s’appellent les uns les autres pour évoquer à la fois l’absence et l’ unité. Une fois l’individu évanoui, une fois l’artiste parti ne reste plus que la trace et c’est l’ensemble de ces traces comme des empreintes sur la neige qui est émouvant.