68. Notule 68

Que viennent chercher les gens dans un cours de peinture ? Le savent-ils vraiment ? Et de plus cela a t’il une importance ? Souvent ils commencent avec une idée plus ou moins précise de ce qu’ils veulent puis ils se heurtent à différents obstacles assez rapidement.

Est-ce que savoir ce que l’on veut est un moteur véritable dans ce domaine comme dans tous les autres ? Souvent on ne voit que l’arbre qui cache la forêt.

Tentons de lister ces arbres sur lesquels le regard s’aveugle.

La recherche de preuve

Vouloir se prouver quelque chose à soi-même. Je vais peindre des tableaux parce que ça fait un moment que ça me titille mais jusque là j’hésitais, je ne parvenais pas à passer à l’acte. Je ne suis pas plus bête qu’un autre et peut-être même ai je du talent qui sait ?

Donc la question serait pourquoi vouloir se prouver quelque chose ? Et cette question en soulèverait encore plusieurs probablement. On pourrait alors découvrir qu’il s’agit de trouver une sorte de remède, de solution à différents maux qui remontent souvent à l’enfance comme par exemple

  • Un sentiment d’infériorité
  • Un manque de confiance en soi
  • Une envie de s’exprimer qui a été contrariée
  • Le sentiment qu’il en faut toujours plus pour être accepté ou aimé

Faire de jolis tableaux

Vouloir faire du beau en peinture ce serait en premier lieu vouloir l’être soi-même et montrer ensuite cette beauté au monde. Problème, la beauté ne se mange pas en salade. Interrogez 1000 personnes chacune vous donneront une définition plus ou moins convenue de ce qu’est la beauté. Convenue car elles iront chercher dans un fond de phrases toutes faites pour s’exprimer à ce sujet.

Réfléchir à une définition personnelle de la beauté n’est pas une chose simple. Souvent d’ailleurs c’est tellement difficile de poser des mots sur celle-ci qu’on n’en parle pas. Notre relation véritable à la beauté est une sensation, une émotion personnelle que nous définissons quand nous le sommes obligés par des clichés.

De plus cette sensation, cette émotion peut très bien se transformer le long de notre ligne de temps. Ce que nous trouvions beau à 7 ans n’est sans doute plus la même chose tout à fait à 20, 40, 60 ans et plus.

Ce qui pourrait nous mettre la puce à l’oreille sur l’éternelle modernité de ce que nous nommons la beauté.

Accepter alors de ne pas avoir d’idée arrêtée sur ce qu’est le beau et le laid lorsqu’on pénètre dans un cours de peinture serait une sorte de préliminaire correct. Il faudrait trouver une formule et l’inscrire au-dessus de la porte comme un avertissement.

Tout ce que tu crois savoir sur le beau et le laid, oublie le.

Devenir artiste

La plupart des gens pensent qu’on devient artiste alors que c’est faux. Nous le sommes tous dès le début, et puis nous l’oublions selon les priorités que nous choisissons parfois contraints et forcés pour construire notre vie.

À cet oubli s’ajoute un paquet de mensonges plus ou moins conscients qui nous renforcera dans l’opinion de ne pas avoir de talent et donc d’en acquérir à l’extérieur. C’est comme cela que l’on mûrit le projet de devenir artiste, et que par ce postulat même ce projet ne tient pas. On ne peut pas être autre chose que ce que l’on est. S’en suit souvent de la tristesse, de la colère, de l’amertume et puis le temps si on n’y prend pas garde nous amène au deuil. Ce qui n’est pas une mauvaise chose. Encore faut-il comprendre que ça ne remet pas en cause que nous sommes des artistes ou pas. Cela permet simplement modestement surtout de changer de point de vue sur ce que l’on place derrière le terme d’artiste. Et surtout tout ce que l’art comme la plus belle fille du monde ne peut donner.

Bien des gens ont encore une vision poétique, archaïque , romantique du statut d’artiste. La médiatisation de ce statut n’arrange rien à l’affaire car nous sommes bombardés continuellement d’images flamboyantes de personnages souvent totalement imaginaires. C’est à dire utilisés à dessein par une élite intellectuelle et financière pour perpétrer ses valeurs.

Pour cette élite, pas de demie mesure, un artiste est célèbre et ses œuvres se vendent à prix d’or. Tous les autres ne sont que des amateurs ou des artistes ratés. Je force le trait mais si on réfléchit au principe même du marché de l’art c’est un peu ça tout de même.

Le statut fiscal n’arrange pas la situation. Il faut se déclarer à l’URSSAF du Limousin en tant qu’artiste pour obtenir un numéro de siret. N’importe qui peut effectuer la démarche et éprouver la confusion entre le statut obtenu et les privilèges souhaités.

Se détendre et participer à une activité avec d’autres

Dans ce monde où le virtuel prend tellement de place, décider de prendre des cours de peinture est une manière de retrouver un peu de réalité, un peu de chaleur humaine, de se confronter aux autres ou bien relativiser qui l’on est.

Encore une fois tout dépend des intentions véritables qui se dissimulent derrière les prétextes que l’on se donne. L’art a souvent bon dos pour tenter de régler des carences de toutes sortes, affectives, sexuelles, puisqu’il faut dire les choses. J’ai même de bons amis freudiens qui me reprendraient s’ils me lisaient en déclarant : surtout sexuelles les carences.

Évidemment il ne s’agit pas du premier degrés. Je n’ai encore jamais participé ni même assisté à une partouze générale durant les cours que je dispense. Je me demande parfois si ça ne décoincerait pas certaines personnes. Mais je ne le dis pas évidemment.

La peinture est proche à mon avis du tantrisme. Cette énergie qui prend naissance au niveau du trou du cul et ne cherche qu’à rejoindre l’ouverture au sommet du crâne, est souvent gaspillée en vain. Mais on peut tout à fait suivre son parcours en notant les méandres du pinceau au fur et à mesure des jours, des semaines, des années de pratique assidue. Quand la justesse du tableau surgit c’est grosse modo aussi jouissif qu’un orgasme. Et en tant que vieux peintre j’ai aujourd’hui tendance à dire que c’est mille fois plus. Mais vous n’êtes pas obligés d’y croire ou de l’espérer.

De tous les prétextes que l’on peut se donner pour rejoindre un cours de peinture prendre du plaisir, se détendre, partager avec les autres sans y accorder une gravité excessive est sans doute le meilleurs de tous. Le plus honnête.

Car souvent en suivant cet emboîtement de questions susceptibles de mieux cerner les tenants et aboutissants d’un acte il n’y en a qu’un qui soit à la fois juste comme utile à tous comme à soi même.

Élargir sa conscience du monde, améliorer la vision de ce qui nous entoure est l’acte créatif par excellence. J’ai beau chercher depuis des années je n’en vois aucun autre qui ne soit qu’illusion et vanité.

62. Notule 62

Le handicap est le mot utilisé par les gens normaux pour s’enfermer dans un norme où ils se trouvent relativement bien installés, confortablement, un peu comme dans de la merde. Ainsi ils se sentent « bien » si on peut dire.

Cette femme handicapée soit disant, réalise des choses exceptionnelles en dessin, la plupart du temps à l’aide de feutres, de stylos bille. La répétition est son langage et il est inépuisable.

Personnellement et dans ce cas là, celui du dessin, de la peinture, je verrais un avantage pour beaucoup de personnes à être handicapées de cette façon.

55. Notule 55

Vachement bien ce plancher qui chante. 16h28 dimanche, enfin quelqu’un entre à l’étage. Je m’étais assoupi et grâce au plancher j’ai pu me recomposer une tête à peu près digne de ce nom.

“Je vois un bébé” dit l’homme

Et un peu plus loin on dirait un violoniste … est-ce que c’est bien ça un violoniste ?

— c’est vous qui voyez !

Un dimanche de permanence. J’avais oublié tout ça pendant dans mon assoupissement.

De permanence.

J’ai écouté leurs pas qui tentaient de réduire le plancher au silence, en vain bien sûr. La gêne d’une pesanteur ça se met sous cloche.

Exposition maison de pays de M’ornant

53. Notule 53

Peinture William Turner

En peinture la définition du contraste est la différence entre deux valeurs. Plus il y a de différence marquée entre le clair et l’obscur plus le contraste est fort et inversement moins on parvient à détecter de différence entre les valeurs moins il y a de contraste.

En plaçant un contraste différent à chacun des trois plans d’un tableau, en jouant donc sur la différence des valeurs que l’on utilise pour ce faire on crée ainsi une illusion de profondeur. Cela fonctionne aussi bien pour la peinture dite figurative que pour la peinture abstraite.

Maintenant que peut signifier le contraste dans la vie de tous les jours ? Que plaçons nous comme valeurs au premier plan de nos préoccupations et surtout comment les mettons nous en opposition afin qu’elles crèvent l’écran de ce que nous appelons notre réalité ?

Peut-on imaginer aussi que certaines personnes ne se préoccupent que très peu des autres plans de l’existence à part le premier et encore que lorsqu’ils y sont acculés.

Quels sont les trois plans d’une vie s’il fallait la peindre pour lui donner une profondeur ?

Au premier plan on placerait donc les préoccupations quotidiennes comme se nourrir, se reproduire ou se perpétrer, se protéger, qui participent des besoins élémentaires de n’importe quel être vivant. Ces valeurs si on peut utiliser ce terme possèdent des contours, une netteté d’une précision indubitable.

Puis une fois ces préoccupations réglées on s’intéresserait seulement au plan moyen, on ferait un pas de coté de cette situation d’urgence et on laisserait aller son esprit à estimer une durée, nécessaire pour effectuer des projets, anticiper l’avenir.

Et enfin au troisième plan le contraste entre les valeurs deviendrait faible indiquant tout en même temps une notion de lointain comme de flou. Une sorte de « peut-être », ou encore un « je ne sais quoi », un « presque rien ».

Chacun des plans est indissociable des deux autres. On ne peut pas vraiment donner une importance plus grande à l’un qu’à l’autre dans l’absolu. Ils sont interdépendants, on ne peut pas en supprimer un sans que le tableau soit réduit à néant. C’est à dire à de la boue, ce que Cézanne évoque très bien lorsqu’il parle d’un effondrement des plans les uns sur les autres.

Comment alors prendre le recul nécessaire pour voir le tableau dans sa globalité ?

Peut-être qu’à la fin d’une vie, on peut avoir cette chance juste avant de mourir.

Cependant qu’on ne peut plus rien modifier, on ne peut pas s’amener en pleine exposition, comme Turner avec son petit pot de rouge pour peindre une bouée afin de relever le premier plan.

On ne peut pas le faire tant que l’on pense une durée, et que l’on est victime de celle-ci.

Mais si on reste aligné, droit dans ses bottes jusqu’à son dernier souffle, on sait que tout ça n’est qu’une formidable illusion, un rêve ni plus ni moins.

Alors même à ce moment là, à ce moment unique, bien sur que l’on peut prendre toutes les couleurs que l’on voudra pour réparer les valeurs ou les contrastes mal fagotés, ceux surtout qui ne nous conviennent pas à cet instant car ils gênent la lisibilité d’une profondeur. D’une justesse de cette profondeur.

Ce ne sont pour autant pas les couleurs qui comptent le plus dans un tableau, mais leurs valeurs et le contraste subtil si possible dont on se servira pour créer les plans et en même temps leur donner le sens que nous avons saisit de la précision et du flou, de la proximité et du lointain, du dicible et de l’indicible.

On parle aussi de personnages au caractères contrastés dans la littérature ou le cinéma c’est à dire avec des intentions souvent contradictoires, des conflits internes. Tout l’art de la narration alors consiste à ne pas tout déballer d’un seul coup concernant ce genre de personnage, mais au contraire d’amener progressivement le lecteur à trouver les indices qui peuvent justifier ou expliquer ce caractère contrasté.

Les femmes souvent voient plus loin que le premier plan, c’est mon expérience. C’est à dire qu’au début elles ne veulent pas tenir compte des oppositions d’un caractère impossible, elles se situent presque aussitôt dans un plan moyen, dans un projet, un avenir qui mène leur regard embué vers un flou artistique finalement.

Mais le problème de ce genre de caractère dans la vraie vie, c’est qu’il devient aussi prévisible que lassant. Et cette lassitude finit donc par oblitérer l’espérance.

Ainsi le couple que formait mes parents d’après ce que j’en ai compris évidemment, et qui n’est que ma petite interprétation personnelle.

A la fin on finit par ne plus se dire grand chose, il n’y a plus aucun plan sur la comète, plus de projet vraiment sauf d’attendre l’inéluctable pour encore avoir à créer de la différence, du contraste entre ce qui fut présent et ce qui ne l’est plus.

52. Notule 52

L’expérience est une chose, l’expérience d’une experience c’est autre chose.

On peut extraire des conjonctures de la première mais la seconde nous échappe.

Elle est en tant que principe, elle n’est pas un objet pas plus que rien. Cette évidence nous n’en prenons conscience que dans un présent où quelque chose s’absente, une volonté personnelle de “tirer profit” qui s’évanouit.

On ne peut rien en faire ni en dire qui ne nous apparaisse pas aussitôt erroné, voire stupide et en tous cas inutile.

Peindre un tableau est une expérience qui produira le tableau, mais l’expérience de cette expérience nous reste étrangère, comme une évidence qui nous aveugle.

Que le tableau soit réussit ou raté ne change rien à cet aveuglement. Et c’est peut-être lorsqu’on se dispense de ces deux mots, que l’on s’en délivre ou débarrasse qu’alors la sensation est pour nous la plus “vraie”

Il peut exister un plaisir simple de ne rien voir du tout.

Que cette volonté au dessus de notre volonté se laisse enfin percevoir de façon fugace.

Et que cette nécessité de fugacité s’oppose notre volonté de durée elles seront l’une comme l’autre tout aussi nécessaires

Il est nécessaire qu’une œuvre dure pour éprouver en même temps la fugacité, sans doute, de celle ou celui qui en est l’instrument.

Et que ces deux nécessités ou volontés, en apparence contraires, dansent dans le moment présent est un mystère pour toujours.

50. Notule 50

Toile inachevée

Les premiers mois de la vie comptent plus que toute la vie. C’est dans cet intervalle que la plupart de nos perceptions, sensations, désirs et peurs se codifient comme des programmes dont nous ne cesseront d’explorer les variations tout au long de notre vie. Il est très difficile de prendre de la distance avec ce programme, d’en étudier les occurrences, les répétitions, les boucles sans en être sorti. Et si l’on parvient à s’en sortir on se trouvera encore plus démuni qu’avant bien souvent car la liberté de choisir soudain sa propre vie est encore une épreuve à dépasser.

Combien de tout ce que l’on croyait cher, indispensable doit on laisser derrière soi pour s’extraire du programme ? Une multitude d’êtres, d’objets, de pensées, d’idées…

Pour parvenir à encore plus de solitude se dira t’on parfois non sans un certain dépit.

Ou bien pour rejoindre les autres plus intimement se dira t’on aussi.

Car être vraiment seul est encore un fantasme, une peur, une chimère.

Tout est connecté mais lorsque la conscience en prend conscience l’utilité de le déclarer tombe comme un fruit mur de l’arbre.

Que ce Je soit un dieu ou un diable quelle importance quand on ne sait même plus désormais ce qu’est d’être tout simplement humain.

Cette fille dont je me souviens était un trésor, et aussi le dragon assit sur ce trésor.

Depuis sa plus tendre enfance elle avait été aimée, choyée, probablement comme une princesse et évidemment on la destinait à épouser un prince moderne, médecin, chirurgien avocat, etc. Il a fallu qu’elle jette son dévolu sur le miteux que j’étais à 18 ans. Un farfelu total, désespéré d’avoir sans cesse à prouver que j’existe.

Vivre sans avoir besoin de preuve c’est quelque chose et ça se voit, ça se sent.

Lorsqu’on s’est séparés elle m’a vaguement parlé d’aller je ne sais où pour  » faire de l’humanitaire » une fois sa médecine achevée.

C’est là que j’ai compris que même les dragons assis sur des trésors peuvent suffoquer et se culpabiliser d’être ce qu’ils sont.

Et dans mon for intérieur je me souviens aussi d’avoir espéré qu’elle renonce à ces conneries, qu’elle assume à la fois le dragon et l’or merde ! C’eut été la moindre des choses et je n’aurais pas eut par la suite à m’endurcir autant après une telle insulte à mon intelligence.

Je lui en ai énormément voulu, en tâche de fond et durant des années. Cela a occasionné des ravages car au moindre dragon je me transformais en Saint-Georges et je me barrais avec la caisse.

Mais heureusement tout finit par m’ennuyer et l’ennui se transforme ensuite comme le plomb en or, la rage brute en bienveillance, cet antichambre de la grâce.

Puis quand la grâce s’amène je la vois clairement et j’y renonce

On ne m’y reprendra plus c’est ce que je me dis à chaque fois.

Et bien sur je recommence, je recommence comme un tableau en balançant des couleurs en pagaille sur la surface blanche.

49. Notule 49

Travail d’élève sur l’utilisation du blanc en peinture

La valeur est un mot important en peinture. Plus importante que la couleur elle-même c’est elle qui crée l’illusion d’une profondeur, de par les différents types de contrastes que l’on distribuera dans les plans du tableau.

Lorsque j’évoque cette notion de valeur à mes élèves je leur conseille de ne pas en prendre plus de 3 ou 4 en incluant les basses ombres et les hautes lumières. S’il y en a trop la confusion s’installe rapidement, un peu comme dans la vie.

Ce que nous nommons des valeurs dans la vraie vie, c’est ce qui nous importe, ce qui nous guide et nous limite accessoirement.

Avec le temps il est possible que le champs de ces valeurs se réduisent au même titre que se restreint le champs du superflu, de l’inutile. Que l’on finisse par comprendre que seul l’utile est véritablement nécessaire, essentiel.

C’est sans doute un des signes les plus flagrants que l’âge est là. On a de moins en moins envie de complication, ni de perdre son temps comme de gâcher sa vie comme on gâche du ciment, d’ailleurs l’envie de réaliser des travaux, d’entretenir un mur, un plafond, de refaire une façade se soupèse autrement. L’idée que la fin est proche fait mousser l’à quoi bon qui finit par devenir comme l’écume sale d’une vie somme toute assez égoïste.

On pourrait alors faire le point comme un marin déboussolé. Qu’est-ce qui compte vraiment ? Que devrais-je retenir de cette expérience de vivre ? Que laisserai-je derrière moi ? Que me reste t’il de ce qu’autrefois j’appelais mes valeurs ?

Et surtout comment est-ce que je veux vivre ces quelques heures jours, mois ou années qu’il me reste désormais que j’ai enfin trouvé ce qui m’est essentiel ?

Et cet essentiel est t’il le même à chaque âge de notre vie ?

Peut-être ne faut il pas confondre le but et la valeur. A mon humble avis chaque but que nous nous fixons n’a de véritable raison d’être que pour mieux appréhender les valeurs qui nous fondent et établissent ainsi notre profondeur.

Et, cela sera bien sur unique, différent pour chacun.

Ainsi pour explorer la valeur liberté qui m’a toujours été si chère je n’ai pas cessé de me mettre dans des positions d’esclavage. Il en est de même je crois de mon élan vers l’agitation pour étudier cette autre valeur importante qu’est la sérénité.

J’ai étudié la vie comme la peinture de la même façon: par les contrastes. C’est à dire tout simplement en cherchant à percevoir la différence entre deux valeurs.

Comme si la seule vérité personnelle ( autre valeur importante) que je pouvais accepter raisonnablement comme follement d’ailleurs, se situait toujours à la jonction, à la frontière des opposés.

J’ai expérimenté la liberté ainsi que je l’ai comprise à différents âges de mon existence. Je sais que je m’y ennuie tout autant que si je me retrouvais enfermé dans un cachot.

J’ai expérimenté l’enfermement et j’y ai découvert une forme de liberté inédite qui a aiguisé ma curiosité.

Puis j’ai perdu de cette curiosité qui n’était poussée que par la volonté d’acquérir du savoir ou du pouvoir pour découvrir la compassion en voyant à quel point tout le monde se débat plus ou moins avec ces histoires de buts et de valeurs.

J’ai décidé d’être sans but et sans valeur et je suis devenu soudain plus discipliné et moral que jamais en découvrant le quotidien et la régularité.

Ainsi j’ai effectué mon travail de peintre jusqu’au bout je m’en rends compte à présent. Cela ne donne pas un résultat dont je puisse être fier outre mesure. La fierté d’ailleurs ne semble pas ou ne semble plus être une valeur nécessaire non plus pas plus que l’excès de mésestime de soi qui est son reflet inversé.

Au demeurant remontent mes souvenirs de petit garçon qui s’interrogeait sur la vie, les questions essentielles : Qui suis-je ? d’où est ce que je viens et ou est ce que je vais ?

J’ai tenté de trouver maintes fois des réponses à ces questions et il faut bien aujourd’hui accepter le fait qu’aucune de celles ci n’est réellement satisfaisante. Et je perds peu à peu ce besoin de vouloir répondre à mes vieilles questions. Je n’ai pas de honte, je n’en rougis pas, pas plus que je ne suis fier. Il n’y a pas là de défaite ni plus que de victoire.

Ce que j’ai appris je l’ai appris avec chacun de mes organes différemment que ce soit la cervelle, le cœur, le colon, les reins, le foie, les couilles, et bien sur le pénis sans oublier le trou du cul.

Chacun de ces organes possède une science particulière de la vie. J’aurais aimé pouvoir en rendre compte au travers de mes peintures et de mes textes. Mais même cela me semble inutile aujourd’hui.

J’aurais poussé l’absurdité à l’extrême de ce que je pouvais la supporter, et surement bien au delà de ce que les proches qui m’ont côtoyé l’acceptèrent ou l’acceptent encore.

Evidemment j’ai étudié aussi le proche et le lointain par la même occasion ainsi.

Au bout de ce périple, j’ai vraiment parfois la sensation très nette de parvenir à un bout, mais peut-être n’est-ce encore qu’une peur ou un désir, au bout de ce périple donc, je m’aperçois qu’il n’y a pas de réelle différence entre deux valeurs que celle que l’on choisit de leur attribuer.

Dans l’absolu et sans ce choix aucune différence ne saurait les distinguer l’une de l’autre.

Il n’y a qu’une immanence face à l’immanence, une immanence face à elle-même et ce n’est restituable ni par la peinture ni par l’écriture évidemment. C’est à la fois un secret et un silence que l’on emporte avec Soi pour rejoindre les feuilles dans le vent et les oiseaux du ciel.

44.notule 44

Travail d’élève sur papier

S’enfoncer sous la terre pour aller peindre, c’était déjà la tradition il y a 35000 ans.

Rien de facile, rien de tapageur, pas d’esbroufe.

Je me sens dans cette proximité là avec ces femmes et ces hommes, avec leur progression dans l’obscurité des galeries, des boyaux, des grottes. Humble face à leurs intentions.

Ici désormais plus de tigre à dent de sabre, plus de mammouth, et la grotte doit être, elle aussi repensée, réinventée. Tout obstacle doit être rafraîchit.

La jungle des clichés, des mots d’ordre, des slogans dans laquelle des furieux sont tapis, prêts à bondir sur leur proie pour survivre.

Le danger comme le mystère, l’effroi sont une nécessité pour la paix, la lumière la sécurité , les uns ne vont pas sans les autres.

Et parvenir à identifier en chaque occasion en soi le pleutre comme la tête brûlée se côtoyant dans cette danse est une étape. Un virage qui mène vers encore plus d’obscurité, et plus de nécessité aussi.

27. Notule 27

Tenir. C’est tellement tentant de lâcher. De laisser libre cours à tout et n’importe quoi. Et pourquoi pas de temps en temps se payer une bonne colère, une bonne crise de sanglots, une bonne baston, une bonne baise ? Il suffit de regarder dans sa tirelire. Est-ce que j’ai suffisamment de pièces jaunes ? Exploser le cochon et y aller, advienne que pourra.

Il n’y a pas de raison de tenir face à la tempête. Ca ne vient pas de la tête. Ce n’est pas une affaire de sagesse non plus. Aujourd’hui être sage c’est être fou tout le monde le sait. Tout est désormais dans le contraire et l’inverse.

Ainsi je contemple les éléments qui peu à peu s’agrègent. Je comprends ce genre d’agrégat très tôt en contemplant l’eau. L’étonnante attraction qu’exercent les déchets, les détritus entre eux.

Du coup évidemment je redeviens pécheur à voir le bouchon filer à la surface du Cher.

Il faut extirper tous ces mots d’ordre à la con concernant la pèche et les poissons, ne pas avoir honte de dire

—merde j’aime la pèche, je suis un véritable pécheur et de plus je vous emmerde.

J’aime la pèche pour tout ce qu’elle représente du mouvement de la pensée inconsciente qui surgit à la conscience.

Regarde, souviens-toi, tu avais installé ce prétexte de rapporter du poisson pour midi. Pour faire comme papa. Pour être acclamé doucement par les yeux de maman. Mais, tout ça c’était la part jetée aux fauves n’est-ce pas.

En vrai ce n’est pas pour ça que tu allais t’asseoir au bord de l’eau, pas du tout.

suivre de l’œil le bouchon, le transformer en point fixe, lancer et relancer la ligne de nombreuses fois pour pouvoir à nouveau s’attacher durant une durée à ce point fixe dans le courant.

Soudain il plonge et rejaillit. Cela ne dure qu’une fraction de seconde parfois. Mais c’est suffisant pour créer une rupture dans la continuité. S’éveiller à un autre plan des choses courantes.

Ferrer ne vient pas de la tête non plus.

Ferrer c’est être en adéquation avec le moment.

Le poids au bout de la ligne, la résistance et soudain l’argent qui jaillit de l’eau. Gerbe !

En peinture je fais la même chose très exactement que lorsque j’étais enfant au bord de l’eau.

Le bouchon c’est le mouvement répétitif du pinceau sur la toile, une hypnose dans la réalisation des fonds notamment.

Puis le geste change imperceptiblement comme si le pinceau était taquiné par une envie mordante de traits

Du coup je trace.

Je trace des lignes sur le fond sans penser à rien comme lorsque je relançais la ligne jadis.

Avec la vague idée d’attraper quelque chose, je ne sais pas quoi, un gardon, une perche, un trésor englouti, une lampe d’Aladin avec un génie, ou bien rien.

Ou bien rien.

Ce rien finalement qui se loge sous toutes les apparences dont on essaie de le recouvrir.

Un rien tellement puissant qu’il peut créer toutes ces choses dont on pense être maitre afin de le revêtir.

C’est absurde car nous aussi ne sommes que des riens déguisés en quelque chose.

Le retour à la maison avec la friture dans la bourriche.

C’est toi qui t’en occupe dit maman moi je n’y touche pas.

Donc j’écaille, j’étête, j’éventre je fais deux tas. D’un coté le mangeable de l’autre les déchets. Le tout sur la Montagne le journal du coin.

Ainsi s’effectue cette pèche dans la médiation, dans l’éveil, puis dans l’aspect pratique qui découle de toutes les actions menées en amont. Se nourrir.

Il me semble que le gout de ces poissons avaient un petit quelque chose de plus que ceux achetés désormais dans le commerce.

Ce gout provenait d’un accord trouvé enfant entre la nature des choses et comment j’éprouvais le plaisir de m’y livrer pour l’explorer.

Je ne pèche plus guère, qu’à de rares moments où les petits enfants viennent nous voir. J’ai voulu transmettre ce gout de la pèche. Mais ils n’y trouvent pas de plaisir, pas d’intérêt je crois que pour eux le poisson est de forme carrée ou rectangulaire. Géométrique certainement. D’une géométrie hallucinante si je peux dire provenant de cette folie qu’on appelle la raison qui crée les temples en forme de supermarché..

Et que cette géométrie s’agrège à d’autres pour constituer un funeste égrégore c’est ce que je vois de plus en plus.

Il y a quelque chose d’obstiné en moi qui me pousse à tenir droit comme un arbre d’autrefois dans ma foret de Tronçais, ces vieux chênes multi centenaires. Et pour acquérir cette volonté de droiture j’ai du passer par une myriade de contorsions, trouver ma verticalité tout seul.

Tenir comme un arbre sans y penser traverser les saisons dans l’accueil et l’ouverture, tisser des liens souterrains avec mes proches qu’eux mêmes ne voient pas, n’analysent pas pas plus que moi je n’ai vues les racines antérieures que j’ai tétées en toute inconscience.

Comme on pèche ou peint, Tenir tout en acceptant de laisser aller les choses à leurs propres pentes y compris les prétendues saletés.

25. Notule 25

Tout a un sens. Je ne supporte plus beaucoup ceux qui prônent le contraire, les partisans de l’insensé. Juste retour des choses comme on dit. Karma. Moi qui pensais être l’insensé incarné quelle surprise. C’est sans doute à partir de faibles indices, de ceux qui passent comme presque insignifiants, que l’on peut reconstruire les puzzles.

Qu’une pièce nous évoque vaguement une ressemblance avec une autre déjà vue, presque semblable et que soudain l’idée nous vienne de tenter de les ajuster ensemble. Soudain l’aimantation s’effectue, la gravité s’installe. Les planètes s’ajustent à leurs justes orbites entamant alors leurs rondes autour de soleil s qui pour le moment me sont encore invisibles.

Je devrais éprouver un peu plus de compassion envers ces insensés mais la priorité ne semble pas être celle-ci. Après tout chacun est libre de comprendre comme il veut la vie sa propre raison d’être et le cheminement de sa propre existence.

La peinture m’a beaucoup appris. Bien plus que n’importe quel ouvrage de philosophie, de science. Il n’y a que la poésie qui est son égale dans le silence qu’il faut creuser entre les mots comme je crois qu’il faut creuser l’absence de sujet, de thème entre les tableaux. Pour saisir l’inanité des raisons des justifications, des prétextes.

Je n’ai jamais peint pour être un peintre. Je veux dire pour obtenir un statut ou devenir une statue.

Je peins parce que cela m’aide à traverser tous les sujets sans m’y arrêter. Je peins pour comprendre ce qu’est la création, c’est à dire cette transformation de l’univers à chaque instant.

je peins, je ne peux l’écrire comme l’effectuer qu’au présent.

Comme je suis différent moi aussi d’instant en instant.

C’est cette peur de la métamorphose permanente que quelque chose en moi affronte sans relâche pour parvenir à une confiance en soi-même.

Une traversée de l’illusion par l’illusion.

Ce qui reste au fond du tamis, une fois toute la boue enlevée ce n’est pas de l’or. On ne peut rien monnayer avec ça.

On le possède mais on ne possède rien à travers ça.

C’est la difficulté, la faiblesse en quelque sorte qui appartient à la matière et pour laquelle une fois la colère, le désespoir passés, on ne peut qu’éprouver de la tendresse. C’est rejoindre le geste des fleurs qui s’ouvrent plus ou moins glorieusement après l’hiver.

Et j’ai un faible pour les moins glorieuses évidemment.

Cela rejoint mon admiration pour les dessins d’enfant et aussi mon indifférence pour les œuvres réalisées avec habileté.

Tout aujourd’hui me semble résider dans la maladresse et la fragilité. Dans ces deux forces qui soutiennent toutes les illusions du monde.