Comment le beau devient le laid

Une préoccupation de peintre : le beau

En tant que peintre évidemment la beauté est un sujet de préoccupation.

Une sorte de tarte à la crème si je peux dire.

Il y aurait quelque chose d’impérieux qui gouvernerait toutes les intentions du peintre afin de les ramener tant bien que mal à une idée de beau.

La question que l’on pourrait alors se poser si on avait un tant soit peu de jugeotte c’est de savoir si le beau est une notion subjective ou objective ?

Elle est un peu des deux à mon avis lorsqu’on débute.

Une confusion s’opère entre le gout personnel et l’opinion générale concernant la beauté dans laquelle nous baignons en toute inconscience.

Parvenir à effectuer le distinguo, n’est certes pas une sinécure.

Le beau est t’il une décision ?

Et puis il faut une sacrée dose de vanité aussi pour déclarer quelque chose comme « c’est beau parce que j’ai décidé que ce l’est tout simplement » et persister afin d’éprouver ce sentiment très particulier : celui de vouloir avoir raison.

Cette décision est le fruit d’un choix et de nombreux renoncements.

Mais malgré tous les efforts à produire pour y parvenir nul ne peut en garantir la réalité pas plus que la véracité.

C’est un « beau empirique ».

Et cela tombe bien car nous sommes désormais dans l’ère la plus empirique qu’il soit.

Si les grecs se perdaient autrefois dans les méandres de la philosophie et des mathématiques pour rêver d’harmonie, notamment en architecture on voit clairement désormais le résultat de cette formidable perte de temps.

Y a t’il encore beaucoup de temples hellènes vaillants ? La plupart ne sont plus que ruines plus ou moins bucoliques.

Ce qui n’est pas le cas du Colisée à Rome apogée si l’on veut d’un apprentissage « à la dure » ou dans « le vif » du sujet.

C’est qu’il y a une grande différence entre ceux qui réfléchissent et qui au bout de longues réflexions parfois agissent, et ceux qui font, subissent des échecs puis recommencent.

Le beau chez les anciens

Ce qui est beau pour un romain est sans doute ce qui dure, ce qui est utile et se mesure à la sueur de tous les fronts qui l’ont bâti. Depuis le premier muret , la première route départementale, en passant par les aqueducs petits moyens puis grands.

Alors que pour un Grec le beau est du domaine des Idées et la plupart du temps il y reste.

Cela fait réfléchir sur l’apprentissage en général et en peinture en particulier.

Faut-il donc un diplôme sanctionnant un parcours intellectuel la plupart du temps et très peu de pratique ?

Ou bien faut il l’intensité et la persévérance, l’obstination de vouloir seulement s’exprimer ?

L’idéal serait de posséder les deux évidemment mais ce n’est jamais vraiment le cas.

Ce que l’on gagne en savoir, en connaissance agit de façon inversement proportionnelle à l’intensité, à l’énergie que l’on doit déployer en toute ignorance pour parvenir à ses fins.

C’est sans doute la raison pour laquelle tellement de diplômés des Beaux-arts entament une carrière dans le marketing ou sur Youtube plutôt que de s’acharner devant une toile, une sculpture.

Pour en revenir à nos moutons

Vous me direz c’est intéressant mais comment le beau devient-il le laid ? puisque tu le dis, puisque en quelque sorte tu l’as promis … c’est que forcément tu as une idée là dessus, non ?

C’est vrai j’ai une idée. Mais ne croyez pas que cette idée apparaisse dans mon esprit d’une façon claire, une idée n’apparait jamais ainsi, ou du moins ce qui s’avance en tant que tel n’est jamais une idée intéressante.

C’est plutôt une couche superficielle d’éléments qui s’agglutinent à la va vite pour masquer autre chose. Et il faut d’abord s’intéresser à cette pellicule et la gratter avec un minimum de patience pour la crever et apercevoir enfin se qui se dérobe pour être capturé.

L’Idée comme le Beau se dérobent.

C’est la raison pour laquelle la plupart des gens restent attachés à une notion collective, rassurante, facile de ces ces deux notions.

Le beau un lieu commun d’où surgit la laideur ?

On se rassemble ainsi dans les idées comme dans une notion de beauté d’une époque

Cela ne serait pas bien grave après tout, s’il n’y avait cette fichue manie de tout vouloir s’approprier pour soi.

C’est mon idée, Moi je trouve ça beau et puis ça laid.

Comme on le dit encore dans certaines campagnes : « la fille la plus belle du monde ne peut donner que ce qu’elle a. »

C’est à dire que ces mots d’ordre de l’Idée et du Beau si rassurants puissent ils être, si attrayants par le confort dans lequel ils nous installent sont comme un sein.

On peut les pétrir autant que l’on veut il n’en sortira pas une seule goutte de lait.

La disparition du banal

C’est lorsque on se détourne du sein comme du mot d’ordre qu’une fissure s’opère, que la matière s’écarte mystérieusement. C’est du plus profond de l’ennui et de l’à quoi bon que soudain l’aurore pointe son joli minois.

Eblouissement du banal jusqu’au plus haut degré du vertige !

On lévite sans même le vouloir tout à coup au dessus des cohortes qui s’étripent et qui s’accolent.

Comment le beau devient-il le laid ?

Il n’y a qu’à constater les dégâts, à compter les points, à ramasser les cadavres et les enterrer. Et même si l’on veut pour marquer le coup graver des noms pour la postérité à la craie blanche.

Le beau c’est un peu comme la connerie au bout du compte c’est la chose la mieux partagée du monde.

Sauf que chacun veut se l’approprier rien que pour soi envers et contre tous mine de rien. L’Idée et la Beauté stigmatisées par l’idée de propriété.

Et ce, même dans un état dit démocratique, ce qui est plutôt fort de café ! parce que d’emblée on pourrait penser que c’est une préoccupation de privilégié, pour ne pas dire de seigneur ou de bourgeois.

Photo de mon dernier barbecue.

L’élève idéal(e)

C’est une question que j’ai envie de me poser en direct. Une question à laquelle je n’ai jamais vraiment réfléchi mais qui mérite de s’y attarder désormais pour un certain nombre de raisons.

Pour quelles raisons est-ce intéressant d’imaginer l’élève idéal(e) ?

Mon but prioritaire en quittant le monde de l’entreprise était de vivre enfin heureux et en paix. Même si donner des cours de peinture est un travail rémunéré dans le cadre d’une activité indépendante, la priorité ne doit pas changer. L’essentiel est de passer de bonnes journées, de travailler avec les bonnes personnes, de me nourrir de ces échanges et accessoirement de pouvoir vivre, payer les factures sans poursuivre de chimères.

Au début j’étais tellement content que l’on vienne frapper à ma porte que je prenais tout le monde. Le problème est que les raisons pour lesquelles ces personnes venaient à mes cours, je ne les connaissais pas vraiment. Certains venaient ici pour exercer une activité de loisir, rencontrer d’autres personnes, et faire de jolis tableaux de fleurs, de paysages, de visages etc. Ces personnes avaient une idée déjà arrêtée sur ce qu’elles voulaient apprendre et je m’efforçais tant bien que mal de les guider vers leur but.

L’enseignement académique ne me satisfaisait plus. J’avais formé des dizaines de personnes dans une école d’art mais au bout du compte la répétition des mêmes choses et surtout le constat qu’aucune véritable créativité nait de cet enseignement, m’a contraint à abandonner ce poste.

Je me suis donc atteler à construire ma propre pédagogie basée sur cette fameuse quête de créativité de chacun. Sauf que je n’en parlais pas aux personnes qui venaient à mon atelier désormais.

A l’époque j’avais eu un premier atelier dans mon garage puis assez rapidement j’ai du prendre un local plus grand car le nombre d’élèves augmentait rapidement. Mon erreur est d’avoir accepté tout le monde car les charges fixes m’inquiétaient. Comprenez que chaque mois élèves ou pas je devais payer presque 1500 euros de charges fixes.

J’ai passé quelques années ainsi et l’ennui peu à peu est revenu. C’est à dire que je me suis rendu compte que j’étais bien plus l’esclave des désiderata de chacun que je n’étais en mesure d’imposer véritablement un enseignement digne de ce nom. Pour bien enfoncer le clou je bénéficiais d’un petit héritage qui nous permis à mon épouse et moi de déménager pour aller nous installer dans une nouvelle maison. En devenant propriétaire je du cependant faire des centaines et des centaines de kilomètres les deux premières années pour me rendre à l’atelier, puis quand le décidais de quitter celui ci et dans le soucis de ne pas perdre tous mes élèves je me suis mis en cheville avec une association pour dispenser des cours bénévolement. En échange mes élèves pourraient venir dans leurs locaux et continuer à me rémunérer comme d’habitude.

Je me suis mis à bosser comme un forcené plusieurs fois par semaine je me retrouvais avec des groupes pouvant aller jusqu’à 30 personnes. Et chacun voulant faire, qui un Zao Wou Ki, qui un Cézanne, Qui un Van Gogh, qui de l’abstraction qui du figuratif.. etc etc

Au bout de deux ans je me suis fait une petite clientèle sur notre nouveau lieu d’habitation dans l’Isère. Je n’ai pas tirer partie des dures leçons que j’avais apprises. J’ai recommencé à accepter toutes les personnes qui se présentaient à ma porte. Et bien sur peu à peu j’ai commencé à développer de plus en plus cette nouvelle pédagogie. J’ai commencé à supprimer les modèles, les reproductions de tableaux, les photos pour entrainer les gens dans ma propre vision de la peinture. Ce qui était prétentieux, ou arrogant, ou complètement idiot lorsque j’y pense parfois et que le découragement m’envahit.

La « vraie » raison est sans doute toujours la même: un manque de clarté. Ne pas être suffisamment clair avec ce que je propose !

De la recherche d’un élève idéal à la trouvaille du prof idéal.

L’un ne peut aller sans l’autre.

« Idéalement » qu’est ce que ça peut bien vouloir dire ? Et pourquoi est-ce que je m’obstine à slalomer toujours entre ces fichues idées ?

N’est-ce pas une sorte de paresse dissimulée au bout du compte ?

Enfin bon essayons de dégager certains critères tout de même.

Le savoir

Il est implicite à partir du moment où je me propose de donner des cours. Mais ce savoir se divise en deux parties distinctes.

  1. Ce que l’on m’a enseigné pour que je puisse dire  » c’est bon je sais quelque chose ».
  2. Ce que j’ai appris par moi-même au travers de la pratique, de l’expérience, et souvent en m’opposant à la règle afin de mieux comprendre au bout du compte sa nécessité.

Aujourd’hui il n’y a pas de conflit particulier entre l’académisme et la pédagogie que j’utilise pour enseigner. Ce que je dispense traite des mêmes sujets.

Je ne vois pas non plus de différence notoire entre le figuratif et l’abstraction, après tout c’est toujours du papier, de la toile sur lesquels on dépose de la couleur, des traits, des signes.

Ce que j’apporte en plus c’est de relier souvent le dessin et la peinture à des mécanismes psychiques, à des obstacles que l’on se crée tout seul finalement parce qu’on éprouve cette absence de savoir.

On imagine ne pas savoir dessiner ou peindre. Et c’est évidemment à partir de cette position que l’on s’en remet à un professeur, avec plus ou moins de confiance, avec aussi plus ou moins de doutes d’hésitations, de suspicion.

C’est lorsqu’on sera assuré que celui sait véritablement quelque chose que l’on pense ignorer que la confiance nait.

Or cette confiance naît sur un postulat bancal. Parce qu’on pense ne pas savoir.

A mon humble avis tout le monde sait dessiner et peindre. tout le monde est capable de prendre une feuille et un crayon ou un pinceau. Le problème est que lorsqu’on le fait seul dans son coin c’est difficile de juger seul de ce que l’on produit. On a besoin d’un œil extérieur se dit-on.

En fait ce regard extérieur on peut tout à fait le fabriquer aussi soi-même.

Le seul fait de prendre une photographie de son travail permet déjà un certain recul, comme de faire quelques pas au delà de la feuille, de la toile.

Pour voir les choses « autrement ».

On peut même changer le sens plusieurs fois en tournant la feuille la toile, cela donnera une autre vision des valeurs des équilibres, des plans.

Et on pourra se fonder alors que sur la seule satisfaction d’avoir réalisé « quelque chose ».

Cette satisfaction est aussi le reflet de tout un jeu de miroirs derrière lequel se dissimule un désir.

Et ce désir sitôt qu’on l’énonce, que l’on croit le cerner par la parole est un mensonge.

-Je veux faire de beaux tableaux.

-je veux prouver que je suis habile.

-Je veux maitriser la composition, la couleur, les valeurs.

Tout cela dans le fond n’est que prétexte qu’il faut péniblement traverser.

C’est pourquoi je parle de ces mensonges d’emblée sitôt qu’un élève arrive à la porte de l’atelier.

Idéalement je cherche à faire perdre ces illusions le plus vite possible.

Sauf que je n’explique pas vraiment le pourquoi du comment.

Sauf que je dois au bout du compte flanquer la trouille à une bonne partie de cette clientèle potentielle.

Parce que j’ai le cul entre deux chaises.

Dire d’emblée tout cela et n’avoir qu’un petit groupe d’élèves « sado maso » si l’on veut où vraiment motivé plus sérieusement.

Ou bien la boucler, accueillir le flot et le turn over comme une donnée essentielle d’un atelier de peinture.

Désorienter.

Accompagner dans ce lieu où le Nord n’existe pas. Pas plus que les trois autres points cardinaux. Ce n’est pas facile sans brusquer, sans trépaner, sans démonter tout à coup la pensée ordinaire qui ne cesse de se souvenir qu’il faut se rendre quelque part.

J’ai passé du temps à trouver tous ces exercices qui progressivement feront plonger chacun dans cette catastrophe d’avoir perdu l’essentiel de ses repères.

Au début brutalement sans doute. Il y a eut des cris et des pleurs et des portes qui claquent.

Je crois que c’est un travail directement lié à la vanité de chacun. Plus la vanité est présente plus elle pose des cadres des limites des repères plus cela fait mal.

Mais qu’en est t’il alors de la vanité du professeur ? Il faudrait ne plus en posséder la moindre parcelle pour être aligné au plus près de cette démarche.

Je ne prétends pas du tout être dépourvu de vanité. Je crois par contre qu’elle est un outil. Une sorte de sismographe. Qui accompagnera l’esprit du groupe tout au long de la séance.

Ce qu’elle advient ensuite je l’ignore lorsque je me retrouve seul. Et à la limite je m’en fiche.

Sans entrer dans les clichés je crois que l’enseignement regroupe plusieurs archétypes allant du héros au magicien dans la représentation que se fait chacun silencieusement. Faire montre de vanité brise également cette tendance naturelle qu’ont les gens à porter n’importe qui sur un piédestal afin de mieux pouvoir le pendre au bout du compte.

L’amour et la haine sont aussi des outils. Comme l’attention et le mépris.

Toutes ces émotions ne sont que des couleurs à déposer sur la palette pour s’en servir. Avec quoi d’autre peut-on peindre vraiment ?

Tout ce que je peux enseigner concernant ces couleurs ces émotions c’est qu’elles ont besoin de s’éclaircir au fur et à mesure du temps. Parfois les choses sont comprises par la confiance que l’on me porte d’une façon intuitive. Parfois elles le sont aussi par le rejet c’est exactement la même chose.

Quand l’élève rencontre le maître et inversement.

Parfois il arrive que deux idéaux se rencontrent.

Une fois passée la bosse sur le front que le choc frontal ne manque pas de provoquer quelque chose de vraiment chouette se met en place.

Il n’y a pas besoin de trop parler, on est dans le même bateau et tant pis si c’est un jour sans vent ou en pleine tempête, où tout au contraire si l’on est gonflé de joie et d’enthousiasme.

Cette sérénité, aucun événement extérieur n’est vraiment susceptible de la déranger.

L’élève et le maitre travaillent de concert.

De temps en temps, il font chacun un pas en arrière pour regarder le tableau en cours sur le chevalet.

Et ils s’inclinent face à cet évènement.

Je crois que c’est cela que j’adore le plus dans ce métier d’enseignant, ces moments de moins en moins rares où les statues tombent en poussières au sol, qu’on ne sache plus qui des deux est le maitre ou bien l’élève.

Elève, client, consommateur ?

Suivant la dénomination que je peux donner à l’évènement extraordinaire de vouloir transmettre, à celle ou celui qui paie pour recevoir je remarque toujours un trouble, un flou.

Le terme d’élève me rappelle de bons et mauvais souvenirs scolaires

Le client me rappelle de bons et mauvais souvenirs professionnels.

Le consommateur une exigence d’en avoir toujours au minimum pour son argent.

Tout mon problème sans doute ne concerne que ce trouble ce flou personnel du choix d’une dénomination comme du renoncement à toutes les autres.

J’y pense en faisant des nœuds pour m’effrayer parce que dans le fond je suis tranquille.

J’ai décidé de quitter le monde de l’entreprise pour être heureux, pour être joyeux et surtout en paix.

Je suis totalement en paix avec tellement de choses à présent.

Des fois je me dis faudrait vraiment que je fasse payer bien plus cher tout ce que j’ai appris et que je disperse ainsi aux quatre vents.

Et puis je rigole et je me dis : quel sale vaniteux tu es encore aller arrête de blablater, les élèves vont bientôt arriver, va donc bosser.

People Aquarelle.

Désorientation

« Je ne sais pas où je vais » est une des phrases récurrentes que j’ai entendue le plus avec « je ne vais pas y arriver », « c’est moche »,  » je n’arrive à rien ».

Ces phrases m’ont beaucoup posé de problèmes au début de ma carrière d’enseignant car évidemment je me sentais responsable, ce ne pouvait être que de ma faute si les élèves émettaient des opinions que je considérais moi-même comme négatives vis à vis de la progression de leurs travaux.

Pourtant la culpabilité possède certaines limites. Et à force d’avoir les boyaux en chantier permanent j’ai cherché à résoudre ce problème peu à peu en expérimentant ce concept de « désorientation ».

Je crois même que désormais le cœur de mon métier est d’entrainer les élèves à reconnaitre cet état de désorientation le plus rapidement possible. A se sentir à l’aise si je peux dire avec le fait d’être totalement désorienté durant une bonne partie du temps de leur travaux.

Pourquoi rendre « confortable » la désorientation

La plupart des gens se font des idées de là où ils veulent se rendre, cela signifie qu’ils prennent une carte, ou plutôt désormais une application de GPS puis ils étudient plus ou moins la route avec quelques critères comme le temps, la beauté du paysage à traverser ou pas, Les différentes villes où ils désireront s’arrêter ou les contourner jusqu’à parvenir enfin au but final.

Il y a des lieux que l’on connait déjà et dont la familiarité procure un « je ne sais quoi » d’apaisant, et puis il y a tous les autres, inconnus que l’on découvre totalement différents de ce que l’on a pu imaginer, même si on s’est documenter.

La sensation de réalité balaie en général toutes les autres.

En peinture c’est souvent la même chose.

Si vous voulez vous lancer dans la reproduction d’un tableau il est fort possible que le résultat soit assez différent de ce que vous aviez imaginé. C’est à dire la copie parfaite à s’y méprendre de votre modèle.

Qu’allez vous ressentir en percevant soudain le gouffre qui sépare l’original de la copie ?

Et même dans le cas où vous parviendriez à reproduire le plus fidèlement cette copie sur quoi portera vraiment votre satisfaction ?

Vous aurez réussi un challenge avec vous même ?

Vous aurez acquis un peu plus de confiance en vous dans le domaine de la copie ou de la peinture

Et vous vous direz certainement que vous serez capable de recommencer pour retrouver le même type de satisfaction par la suite.

Même cette émotion deviendra une sorte de but en soi à peine conscient la plupart du temps.

Partir sans savoir où l’on va.

C’est ce que l’on ne fait jamais, on ne sait pas du tout ce qui risque de se produire, on a juste cette peur de ne pas savoir où aller et la plupart du temps elle nous gâche une belle partie du voyage ou du travail sur la toile.

Souvent c’est parce l’on oublie l’énoncé.

Il y a toujours un énoncé évidemment.

Par exemple j’aime assez le thème du « Labyrinthe » en peinture qui permet d’explorer à la fois la transparence, la notion de plans, et évidemment pour bien enfoncer le clou je raconte toute l’histoire sans oublier cet homme à tête de taureau enfermé là quelque part. C’est même la raison pour laquelle le labyrinthe est crée. A la fois pour enfermer quelque chose de monstrueux, et pour tomber dessus lorsqu’on s’y engage.

J’ai perdu quelques élèves à jamais en proposant cet exercice.

Car la première chose avec laquelle il est difficile de trouver du confort est qu’il va falloir s’égarer dans les méandres de ce travail.

Les premières couches de peinture acrylique sont assez ingrates car je demande qu’elles soient aquarellées, étalées en jus successifs.

Cela finit par créer assez rapidement une surface boueuse sur laquelle tous les plans sont confondus. Il n’y a pas de profondeur, pas vraiment non plus de sens de lecture, pas d’indication d’issue. Voilà donc l’égarement dans lequel on tombe rapidement en réalisant cet exercice.

Lorsqu’on s’égare on ne perd pas pour autant le choix.

On a le choix pour empirer la situation ou pour s’en sortir sans trop de casse.

C’est dans ce moment qu’on devrait être le plus attentif à la fois à la peinture et à soi-même.

Dans cette indécision.

Evidemment il ne faudrait pas qu’elle dure trop longtemps et je donne toujours quelques conseils à ce moment là.

Mais la panique semble avoir aussi une sorte de vertu c’est qu’elle met en cause si je peux dire l’égo.

Après tout ce n’est pas vraiment un secret, cet homme taureau peut aussi bien être une femme à tête de méduse.

C’est l’égo qui n’est pas du tout content de ne pas pouvoir exercer son pouvoir de décision.

Une bonne nouvelle qui récompense les plus tenaces.

Ceux parmi les élèves qui confondent qui ils sont avec l’ego sont assez mal en point. c’est parmi eux que se situeront les déserteurs. Ceux qui claqueront la porte de l’atelier avec dépit. Pour ceux là je ne peux plus grand chose j’ai fini par l’admettre avec le temps et avec la culpabilité traversée de long en large à chaque fois. La culpabilité mon Minotaure personnel si on veut.

Je ne courre plus après ces élèves pour les rattraper par la manche et tenter de les rassurer. Je considère que chacun est responsable de ses actes et de ses choix et intervenir dans ce cas en basant sur mon expérience n’apporte en général pas grand chose de bon.

Ceux qui restent et qui gagnent ce combat avec leur propre ego découvre quelque chose qui se dissimule derrière le minotaure.

C’est leur propre version d’eux même enfantine si j’ose dire ce qui n’est pas péjoratif bien au contraire.

C’est en faisant retour vers cet enfant qu’il percevront la leçon qu’offre le labyrinthe et l’égarement qu’il leur a fallu traverser.

Peu à peu les plans se précisent, la transparence apparait, des chemins deviennent de plus en plus perceptibles de strate en strate et ma foi lorsqu’on ôte le ruban de masquage à la fin de cet exercice il est très rare que je n’aperçoive pas un contentement sur leurs visages.

Frottement

Le frottement c’est la base de tout alors on l’évite évidemment. On rêve à des Everest. Et puis on redescend.

Je me souviens de cette obstination à vouloir briquer le sol de lino d’une chambre. Un acharnement. Un plaisir aux frontières du malsain lorsque la douleur siffle dans les ultrasons.

Frotter sur le vif à crû des couleurs du blanc pour apaiser quelque chose au dedans comme au dehors.

Une érosion naturelle dans laquelle on glisse apaisé tout à coup

Puis on plisse les yeux on traverse la surface on arrive au delà comme à un point de départ.

La banalité du mal.

C’est une accumulation de faits recueillis par l’observation et qui contraste avec l’a priori de l’imagination.

Comme si l’une ne pouvait exister sans l’autre.

Imaginer ce que peut-être un nouveau cours de peinture, un nouveau professeur, et toutes les œuvres qui découlent spontanément, sans effort de cette rencontre.

Puis se retrouver tout à coup devant la feuille, la toile, totalement perdu, privé de la béquille, du confort, de la sécurité des habitudes.

A se demander qui est vraiment responsable.

Est ce soi-même et l’excès d’imagination, ou bien le professeur et son système de communication forcément mensonger.

D’où le trouble qui s’aggrave de plus en plus à chaque séance.

Cette impression de se faire avoir contre laquelle on lutte à peine

et pour finir dans laquelle on se réfugie pour ne pas avoir à se remettre en question.

quelque chose de banal comme lorsqu’on se trouve dans les rayons d’un supermarché devant tous ces produits qui se ressemblent.

Ce qui nous fait choisir est un mystère se dit on. Et souvent on s’accroche au même pour éviter l’espoir et la déception.

Changer de cours de peinture n’est pas une petite affaire.

Elles sont deux à tenter l’aventure.

Deux femmes d’un certain âge. 10 ans qu’elles se rendent dans ce cours de peinture qui aujourd’hui fait naufrage en raison de la crise sanitaire.

Elles sont en quête d’une ile. Pour continuer à poursuivre le plaisir de peindre chaque semaine. Pour continuer à faire la même chose.

Ce qui est à la fois compréhensible et totalement saugrenu.

Humain.

Avec le prisme en prime du regret, de la nostalgie, du « c’était mieux avant », elles se mettent en quête.

Me voici donc posé sur la ligne d’horizon.

vous avez encore de la place ?

Et les voici l’une après l’autre qui débarquent à l’atelier.

Derrière quoi se cache t’on une première fois ?

La timidité pour l’une, et la réserve pour l’autre.

Je ne sais pas ce qu’elles sont venues chercher ici, je tâtonne.

qu’elle est la complémentaire du jaune ?

Silence.

10 ans de peinture à l’huile et rien sur les complémentaires. bon.

Dans un sens ça me soulage. Il va encore une fois de plus falloir tout reprendre.

Ici je tiens à vous le dire pour bien enfoncer le clou, vous ne ferez pas d’œuvre d’art.

Mais des exercices.

Silence gêné.

Rire à peine étouffé des anciens.

Je tâtonne encore un peu pour le plaisir.

Parlons la même langue si vous le voulez bien : qu’est ce que c’est qu’une valeur ? Le contraste ? la profondeur ?

Comme ça je suis sûr pour de bon.

Nous voici posés comme totalement étrangers. Ce qui après tout n’est jamais un mensonge.

Il va juste falloir prendre le temps.

Le temps d’apprendre à parler une langue commune.

Elles n’ont pas le temps. Je crois qu’elle ne pensent même pas à toutes ces choses.

Elles veulent savoir où elles vont avant tout.

Je ne le sais pas moi-même comment leur mentir ?

Elle vont le dire à chaque séance.

Accompagné de milles nuances

Je ne sais pas où je vais,

je suis perdue.

ce n’est pas beau.

Et au bout du compte elles repartiront en se disant je me suis trompée, ce n’est pas le bon.

Et je me dirai bien sur que c’est dommage qu’elles n’aient pas laisser un peu plus de temps au temps.

Que leur impatience à se rassurer pour se dire ouf c’est le même on a eut chaud était l’intention profonde du renoncement à venir.

Du coup je suis peiné, je me dis tu aurais pu faire un peu plus attention à ces deux nouvelles.

Et puis je me souviens que je vais bientôt avoir 62 ans, que le temps à moi aussi m’est désormais compté.

Que je n’ai plus tout ce loisir à me culpabiliser, à me plaindre à me lamenter à foncer tête baissée dans cette banalité

qui dit-on appartient au mal, qui en est l’estafette.

Je n’en ferai pas une théorie pour l’avenir. Je ne suis que peintre, mon boulot est juste l’observation j’ai appris avec le temps à rester à ma place.

Visage imaginaire

Tout ce qui résonne

Je farfouille à l’arrière de la Dacia Logan break en reprenant mon souffle. Je viens d’accrocher 48 toiles qui seront exposées pendant un mois au centre culturel de Valloire, Savoie, France. Et plus une seule clope.

Faut que je me raisonne. Après une pénible vérification effectuée, l’unique tabac du coin n’est ouvert que trois demies journées par semaine et je suis arrivé le mauvais jour.

Cela m’avait effleuré l’esprit en quittant Saint-Jean de Maurienne. Mais il faudrait s’engager dans le centre-ville, se garer, voir la foule sous 35° en cette fin de matinée, avec en prime le risque d’un marché … la flemme.

J’avais hâte d’arriver en altitude, doubler le col du Télégraphe et acheter mon paquet de 30, peinard comme je me l’imaginais dans un petit boui-boui bucolique.

Raté.

Du coup je tapais à tire-larigot dans les plaquettes de gomme à mâcher. Je devais en être au moins à la dixième en une heure et je me sentais entre excité et fébrile. Pas à prendre avec des pincettes.

Je ressors le nez de la Dacia et elle est là juste devant moi. Une vieille dame toute fluette à mi chemin entre le phasme et la brindille.

Vous êtes responsable me demande t’elle ?

Juste de moi-même, et encore pas tous les jours je réponds.

Et là vlan en à peine deux minutes elle me déballe tout.

Elle a garé sa voiture à l’ombre sous l’auvent, elle espère ne déranger personne, elle est musicienne, prof dans deux conservatoires, elle est venue pour enfin pouvoir retrouver son âme sœur qui donne un concert dans la neige là haut vers le Galibier.

Quel coffre !

Je ne me rappelle plus du nom du concert ni du concertiste d’ailleurs. Mon attention n’était pas là. J’ai juste recueilli les paroles comme ça.

Cela fait 30ans que je le suis partout, oh mais nous sommes vraiment de très bons amis (gloussement d’aise). Par contre jamais aucun « rapprochement physique », c’est seulement d’âme à âme vous savez, totalement platonique.

Oui on peut le dire je suis une « Fan », une fan fanée ( gloussement de dépit).

Puis comme je me contentais de sourire elle a ajouté je ne sais plus quoi et nous nous sommes séparés comme ça.

J’ai enfin trouvé ce que je cherchais au fond de la bagnole, puis j’ai été numéroter mes toiles sur une feuille volante pour pouvoir envoyer quelque chose de propre au secrétariat par la suite.

Le centre culturel m’a mis à l’honneur vraiment. Une grande affiche qui surgit de temps à autre sur le panneau lumineux entre deux propositions de film. J’ai essayé de faire une photo mais la nuit commençait à tomber et l’écran était tout blanc.

Le lendemain matin en quittant Valloire je me souviens de la photo ratée et je me dis va en faire une autre c’est pas tous les jours que ton travail apparait aussi lumineux.

La vielle dame était dans sa voiture. Visiblement elle a passé la nuit ainsi enroulée dans une couverture.

Je me suis garé un peu à l’écart et je l’ai regardée sortir de son véhicule toute hirsute. En me voyant elle a remis de l’ordre dans ses cheveux et m’a fait un sourire.

J’ai répondu par un petit signe de la main puis j’ai quitté la ville.

En rentrant j’ai cherché sur internet ce fameux concert dans la neige. Cela m’étonne car j’en ai vu vraiment peu de la neige.

Rien trouvé.

Dommage j’aurais préféré que cette petite dame ne soit pas totalement folle comme j’en ai eu aussitôt le pressentiment en la voyant durant la toute première salve de secondes de notre rencontre.

Il y a ainsi des évènements sur lesquels mon attention se porte puis se focalise pour je ne sais quelle raison.

On dirait que ce sont comme des choses qui résonnent au fond de moi sans que je ne puisse les relier à un son original.

Peut-être que je suis probablement aussi cinglé que cette vieille dame finalement.

Peut-être que j’écris ces choses aussi pour tenter de me convaincre du contraire. La vérité c’est que je ne sais pas, c’est comme ça et voilà tout.

Affiche lumineuse Valloire Savoie
Maurienne Patrick Blanchon

Solitude du voir

Il existe une confusion de l’œil dont on ne se rend pas compte, que l’on prend même pour de la clarté tant nous sommes installés à l’intérieur de celle-ci.

Aveuglément nous croyons voir et nous croyons que tous nous voyons les mêmes choses.

Il ne nous vient pas l’idée de nous interroger sur cette confusion tout simplement parce que nous n’en sommes pas conscients.

Notre attention à tout ce qui nous entoure, si elle est personnelle au début de notre vie, se recouvre peu à peu de cette poussière crée par une sorte d’érosion naturelle.

Une poussière produite par les clichés, un frottement -silex contre silex-qui peu à peu comme une pellicule, un nouveau cristallin recouvre l’original.

On ne s’en rend pas compte tant l’obsession d’appartenir à un groupe prend le pas sur cette attention.

Cette obsession de ressembler pour s’assembler produit sur la vision, lorsque nous tentons dans parler, une catastrophe silencieuse.

On se heurte de nombreuses fois à un mur qui , au bout du compte finit par se nommer limite.

La limite est à peu près la même que celle d’un château, d’un village, d’un pays, la limite est aussi une identité qui nous permet à la fois d’identifier le semblable comme soi-même dans nos échanges quotidiens.

Sans cette limite assimilée la vie serait inconfortable. Nous serions pensons nous étrangers les uns aux autres, voire pire étranger à nous-mêmes.

Voilà une bien étonnante notion que celle du familier.

Le familier c’est de l’étrangeté oubliée par l’habitude de regarder sans faire attention à ce que l’on voit.

C’est à l’adolescence que cette notion de familier est remise en question par l’individu. Cependant qu’un phénomène extraordinaire accompagne cette remise en question. Nous rejetons un familier, celui que nous connaissons par la famille, par les limites imposées par celle-ci et qui nous attribue un rôle. Le rôle d’enfant.

La peur et le désir entremêlés de pénétrer dans la communauté des adultes nous obligent à imaginer de nombreux comportements afin de nous différencier de cet état, de ce rôle attribués par la famille.

Nous tentons de nous extirper de l’ennui, de cette relation figée avec le monde qui nous entoure.

Que ce soit en adoptant de nouveaux codes vestimentaires, en recherchant des groupes musicaux particuliers, en utilisant un langage appartenant à la communauté à laquelle nous briguons d’appartenir parce que nous pensons qu’ainsi ce sera plus facile, en étant accompagné dans l’épreuve, dans une solidarité qui se bâtit par le « contre » de parvenir à un « pour » inédit.

C’est la sempiternelle histoire des générations.

C’est ainsi que nous pensons forger notre « personnalité », mais en réalité nous esquissons plutôt les prémisses d’un personnage que nous souhaiterions devenir.

Ce que nous voyons ne devient plus que de l’utile, du nécessaire en accord avec la construction de ce personnage.

Nous ne voulons pas voir autre chose.

Et cet « autre chose » cette vision personnelle qui nous appartient depuis notre naissance s’enfonce doucement dans l’oubli.

Elle ne disparait pas pour autant.

Le narcissisme de l’adolescent en est une résurgence.

Lorsque notre vision essentielle se confond soudain avec notre propre image à la surface des miroirs le risque est grand de se noyer dans celle-ci.

Il est même nécessaire que nous nous y noyons juste ce qu’il faudra pour parvenir à toucher le fond et remonter à la surface transformés soudain par l’asphyxie. Heureux, apaisé de respirer à nouveau, prêt à délaisser cette mise en abîme du Moi pour continuer le chemin vers Soi c’est à dire aussi vers l’Autre.

Ce sont la des rituels de passage très anciens mais dont la mise en scène n’est plus mise en valeur, en « vision » par notre société dite moderne qui les nomme archaïques, ou pire : ridicules.

Ce narcissisme qui autrefois était représenté par un danger à surmonter dans une série d’épreuves plus ou moins manifestes et encadrées par la communauté ne l’est plus.

Les limites de l’adolescence comme du narcissisme sont devenus d’autant plus floues que le système économique et politique dans lequel nous vivons semble avoir besoin de nous maintenir dans cet état infantile.

Attirer notre attention, notre vision, en nous faisant briguer l’appartenance à des groupes factices et éphémères est devenu le mot d’ordre de la société de consommation et des publicitaires qui ne cessent de nous abreuver de clichés.

Que peut donc faire l’individu emprisonné ainsi dans la solitude du consommateur ?

Que peut donc faire l’individu qui a de l’argent et celui qui n’en n’a pas ?

Y a t’il d’autre choix que de sombrer sans relâche dans cette belle image sans jamais devenir adulte ?

Ou bien devenir un consommateur dans un groupe de consommateurs ?

Ce ne sont pas des perspectives réjouissantes pour un adolescent et la révolte, l’envie de tout casser n’est pas très étonnante.

Lorsque je veux me souvenir de cette période je retrouve presque aussitôt la chape de plomb que l’ennui a posé sur mes épaules et qui dura de nombreuses années après ce qu’on peut imaginer l’âge légal du passage à l’adulte.

Mon adolescence dura certainement jusqu’aux abords de la cinquantaine.

Je crois que j’ai du explorer tous les abîmes et les abysses du narcissisme en sautant régulièrement dans ma propre image par dépit de ne rien pouvoir voir que celle-ci d’attrayant à regarder véritablement.

Cette solitude du voir est comme un athanor d’alchimiste, elle n’est qu’un contenant dont le contenu sera chauffé à blanc par le désir, la curiosité, toutes les faims et toutes les soifs.

Un cocon.

C’est la découverte de l’art qui progressivement m’a permis de trouver un point d’appui pour m’extirper des gouffres et remonter peu à peu sur une terre plus ferme.

Cela ne s’est pas fait en une seule fois. Parfois je croyais m’agripper mais la solidité se dissolvait soudain et je ne faisais que retomber encore plus bas.

Mais appréhender ce mystère avait suffit pour me donner le besoin de recommencer inlassablement à m’agripper.

Je suis allé ainsi d’échec en échec, d’aveuglement en éblouissement.

et je me désespérais bien sur avec la même intensité que j’espérais aussi en contre partie.

Je ne savais pas vraiment d’ailleurs pourquoi autant d’espoirs et de désespoirs passaient ainsi par qui j’étais.

Je subissais tout cela dans un aveuglement presque total.

Jusqu’à la cinquantaine où enfin je pu formuler cette question :

Mais pourquoi est ce que cela ne fonctionne pas ?

Comment puis me prendre autrement pour trouver l’apaisement enfin ?

A partir de cet instant les choses s’enchainèrent sans que j’en sois conscient.

Je tombais dans une grave dépression, je démissionnais de mon job et ne sachant pas ce que je pouvais faire de ma vie, j’ai fais le point sur ce que je voulais et ne voulais plus.

Je voulais être heureux et libre c’était les deux mots qui vinrent tout de suite.

alors je me suis mis à chercher les expériences auxquelles je pouvais associer ces deux mots et j’ai vu tout naturellement d’abord ma mère en train de peindre et moi enfant à ses cotés.

Puis je me suis vu moi même en train de peindre lorsque j’étais gamin.

Tout un monde que j’avais totalement oublié a ressurgit soudain.

Et là je me suis frappé le front j’ai poussé un eurêka.

Je vais donner des cours de peinture pour gagner ma vie, et je vais me mettre à peindre plus sérieusement que je ne l’ai jamais fait de ma vie.

Tout cela me rendra heureux et libre !

Facile à dire, un peu moins facile à mettre en œuvre.

Mais ce n’est pas grave le temps qu’il faut une fois qu’on sait ce que l’on veut.

Ce que j’ai découvert encore après cette prise de conscience est d’une richesse incommensurable.

Cette richesse ne sert pas à payer les factures pour autant.

Cette richesse permet de voir est c’est une nourriture inépuisable en même temps qu’elle prodigue une solitude comme jamais je n’en ai eu conscience.

Pour autant cette solitude n’est pas quelque chose de négatif comme souvent j’ai pu la considérer tant que je ne la comprenais pas.

Ce n’est pas une solitude crée par le manque de reconnaissance, par le manque d’amour, par un manque quelconque d’ailleurs.

C’est une solitude qui éclaire toute une vie, et qui me rend transparent si je puis dire. C’est à dire qui me permet de voir au delà des nombreux jugements, au delà des peurs et des espoirs, une réalité que je perçois telle qu’elle est, tout simplement, sur les carrés et les rectangles de papier ou de tissus sur lesquels mes élèves se penchent, sur lesquels l’homme que je suis se penche aussi.

Bien sur il y a des maladresses, bien sur il y a aussi l’excellence. Mais dans cette vision, grâce à la solitude que m’offre cette vision la maladresse et l’excellence ne sont que des mots, je ne vois que la danse, que le mouvement, que la beauté des valeurs, des opposés , des contrastes et toute leur profondeur.

Cette solitude n’enferme pas, tout au contraire elle rend heureux et libre.

Chat vu par Sarah 6 ans

La critique d’art

Je ne sais plus où j’ai lu ça mais comme je ne suis pas critique d’art ni universitaire vous comprendrez mon absence de référence. Et puis si je cherchais à obtenir la moindre crédibilité je m’appliquerais un peu plus. Ce qui n’est pas le propos. Je voulais dire que la critique d’art est un peu dans la mouise. Ce qui me fait penser à ça c’est la grande solitude de ce type bien mis qui tentait de parler de je ne sais plus quel peintre ( excusez me rappelle plus non plus )

La salle était presque vide à part un SDF qui avait trouvé refuge là pour se reposer, deux ou trois dames bien peignées, un employé de bureau et moi-même, toujours perdu dans mon errance.

Le type en question était critique d’art c’était noté sur l’affichette. J’étais en pleine velléité de me goinfrer de connaissances cet hiver là. C’était probablement pour cette raison que j’étais rentré.

Et au moment où j’ai commencé à éprouver un petit début de compassion pour lui, j’ai bien peur d’avoir été soudain diverti dans mon élan par une sieste inopinée, un peu comme lorsque j’ouvre la télé.

Il faut dire qu’il avait tout bien fait pour je sombre dans les bras de Morphée. Il avait apparemment une telle trouille de donner son avis personnel, subjectif comme on dit, qu’il n’arrêtait pas de s’entourer de références, à l’histoire, aux différents mouvements picturaux, avec des noms , des dates et des lieux sur lesquels il enchainait moult digressions. Le truc soporifique à souhait.

Les dames bien peignées avaient l’air de boire ses paroles comme du petit lait. Avaient l’air mais ce n’était qu’apparence car l’une après l’autre j’ai bien vu qu’elles roupillaient les yeux ouverts.

Le type n’avait rien d’un symbole sexuel.

On aurait bien dit que tous nous nous étions fourvoyés de concert.

Le seul qui était vraiment là pour quelque chose c’était le clodo qui ne ménageait pas ses ronflements ce qui donnait à l’atmosphère quelque chose d’irréel je peux vous le dire.

Une fois mon petit somme terminé et après avoir quitté la salle en catimini je suis allé m’installer dans un café pour réfléchir à ce qui venait de se passer.

Je me suis dit que la critique d’art était certainement dans une putain de mauvaise passe.

Du coup en revenant chez moi j’ai tapé sur Google, faut bien se défouler un peu, et je lui ai demandé quelques mots clefs comme par exemple histoire de la critique d’art parce que je ne voulais pas rester sur une mauvaise impression.

Je vous passe les détails, les références, inintéressantes à souhait si vous êtes venu là pour vous détendre.

On pourrait diviser la critique d’art en trois genres approximativement.

Celle subjective, généralement rédigée par des écrivains en devenir qui cherchent à gagner leur croute tout en jouant des coudes pour se faire connaitre.

Celle scientifique où la référence est reine, et vis à vis de laquelle si on n’est pas soi-même un érudit on ne pigera pas grand chose.

Et puis celle journalistique, établie par les folliculaires de tout acabit qui jonglent entre les élections municipales , les faits divers, les kermesses et les chiens et chats écrasés. Ceux là non plus ne sont pas érudits pour deux ronds et ça ne les intéresse pas de le devenir non plus.

Ils veulent juste noircir du papier pour être payés et que l’on continue à faire appel à eux pour couvrir des expositions de village, de quartier , ce qui leur permet en outre d’assister à des pinces-fesses, des mondanités tout en sifflant quelques verres et en se bourrant de petits fours.

Cela fait plusieurs fois que je tourne autour du pot. Ecrire sur des peintres. J’y suis même parvenu. Quelques textes à peine. Avec beaucoup de difficultés en amont je dois bien l’avouer car je me pose à chaque fois la question du pourquoi.

Pourquoi écrire sur un peintre moi qui ne suis en aucun cas qualifié pour le faire. Je ne suis pas critique d’art. Personne ne me paiera pour le faire non plus alors pourquoi ?

Pour faire comme Baudelaire, me faire connaitre ? Bof j’y ai réfléchi j’ai passé l’âge.

Pour me faire des potes ? bof ça non plus ce n’est pas suffisant à mon avis.

Je dirais que ce sont plus de petits exercices que je me donne comme je donne des exercices de peinture à mes élèves.

D’ailleurs je le dis, je le répète à tout bout de champs. Ne faites pas des œuvres d’art ce n’est pas le but ici , vous êtes là pour faire des exercices détendez vous donc.

Pour le plaisir de savoir si je peux y arriver. Une sorte de petit challenge que je me donne. Evidemment pas n’importe quel peintre. Il faut que j’éprouve un minimum d’empathie. Que je parvienne à pénétrer dans la peinture et que celle ci m’apporte quelque chose. C’est tout à fait égoïste avant tout.

Cette lubie comme bon nombre dans lesquelles j’ai plongé offre toujours un second effet comme les bonbons kisscool.

Cela me permet de mettre un peu d’ordre dans le capharnaüm de mes idées sur la peinture, de m’approcher un peu plus d’une clarté au fur et à mesure que je tente de mettre la confusion en mots.

Ce faisant parlant d’un autre peintre je ne parle évidemment que de moi sans que je ne le sache au préalable. C’est une sorte de diversion qui passe par l’autre pour me ramener à moi-même, ou plutôt à la peinture. A ma façon de considérer la peinture.

Cela me fait réfléchir au pourquoi comme toujours.

On devrait apprendre ça à l’école des le plus jeune âge. J’imagine que l’on gagnerait un temps fou à se poser d’emblée des questions sur ce fameux pourquoi.

Possible que justement on ne nous l’enseigne pas à bon ou mauvais escient.

Si les gens passaient du temps avant toute action à se demander pourquoi ils veulent la faire, il se passerait sans doute beaucoup moins de choses.

Et puis aussi partir avec une idée claire de ce que l’on désire n’est pas du tout un gage de réussite, cela signifie que l’on écarte d’emblée les aléas. Or ce sont souvent les aléas, les accidents qui créent la saveur et l’amertume de l’existence.

Enfin c’est que j’ai découvert, c’est la poésie qui me convient.

Peut-être que ce n’est pas anodin que ce soit justement des poètes, des écrivains que j’aime lire lorsqu’ils parlent de peinture et de peintres.

Pour la poésie tout simplement.

Baudelaire critique d’art

L’œuvre et l’artiste

Hier je me rends chez le médecin pour un petit souci et la consultation ne dure que 5 minutes. Aux murs de son cabinet des toiles magnifiques. Il m’apprend que c’est lui qui peint, et sa joie quasi enfantine d’avoir vendu sa première toile. Lorsqu’il m’examinait quelques instants plus tôt j’avais été frappé par la fatigue que je lisais dans son regard, un œil voilé comme en ont les personnes malades du foie, les alcooliques. Et soudain nous parlons peinture et les traits de son visage se métamorphosent. Vraiment joyeux. J’attends la retraite et là je m’y mets à fond me dit-il.

Il me dit qu’il a un compte Instagram et que ça ne marche pas bien fort, du coup je lui donne quelques conseils et le soir je repense à notre conversation je vais voir ce fameux compte. Il poste ses peintures avec quelques mots clefs et presque jamais de légende.

Du coup je repense à cela ce matin et au texte que je viens d’écrire sur l’artiste-peintre Christophe Houllier, je m’interroge.

Je crois que cela devient de plus en plus une évidence que le public ne peut se satisfaire uniquement de voir des œuvres. Il faut que l’artiste donne de lui-même. Qu’il parle de lui, de son travail, des hauts et des bas qu’il rencontre sur son trajet. En un mot qu’il communique afin de trouver son public.

Il y a encore beaucoup d’artistes qui ne le font pas ou le font mal. Moi-même je ne peux pas vraiment dire que je sois un expert en la matière.

D’un autre coté je ne souhaite pas non plus devenir cette sorte d’expert non plus. Je ne me formerais pas au copywriting afin d’acquérir tout un attirail de pèche pour hameçonner le chaland. Et ça me fait réfléchir aussi à la façon dont il est possible de communiquer sur son travail, sur la réflexion nécessaire à mener pour ce faire.

Cela demande un sacré travail déjà pour mettre en place les outils basiques : un site internet, une page sur les réseaux sociaux mais avec un peu d’acharnement et beaucoup de tutoriels il est assez simple d’y parvenir.

C’est autre chose de penser à son image, à cette image que l’on veut donner de soi à un public. Je crois qu’en art plus que dans n’importe quel domaine cette image ne doit absolument pas être factice, frelatée.

Il y a eut des précédents où l’on voit qu’il s’agit plus d’un personnage inventé de toutes pièces par l’homme pour propulser l’artiste. Je pense à Gainsbourg, à Dali, Blaise Cendrars, Picasso. En créant un personnage ils posent une sorte de barrière sur laquelle bute l’attention et celle-ci finit par s’y focaliser la plupart du temps. Cela suffira à la plupart des gens pour se satisfaire et ainsi joindre les deux images, celle de l’œuvre et de l’artiste.

C’est une sorte d’emballage, du packaging de haute volée parfois.

D’un autre coté si l’on communique naïvement avec ses tripes et son cœur, le risque est grand d’être considéré comme naïf, sympathique et neuneu tout à la fois. C’est à dire que la sincérité que l’on croit importante pour dire est presque toujours transformée en autre chose. La plupart des gens se disant lucides ont peine à y croire. Et du coup au lieu d’être le maître de sa propre image comme dans la stratégie précédente, l’artiste est victime en quelque sorte d’une image que peu à peu construit son public.

Oh lui c’est un artiste il est ravi.

D’où parfois les cris les pleurs et les grincements de dents.

Surtout si on attend quoique ce soit du public.

La position la plus confortable est de ne rien attendre de personne mais de faire le job malgré tout.

La priorité est de peindre et de faire tourner l’atelier pour les cours me concernant et j’ai presque instinctivement décliné les propositions de galeries, de salons, d’expositions un peu trop pompeuses afin d’échapper à la kyrielle d’ennuis principalement les mondanités qui s’y attachent dans mon esprit.

J’ai choisi naïvement d’être « authentique » et ce blog participe très largement à cet effort d’authenticité.

Cependant on peut se dire authentique, y croire et s’apercevoir au bout du compte qu’il ne s’agit que d’une fiction que l’on se raconte à soi-même.

Toujours ce fameux phénomène de recul cher au peintre.

C’est qu’il y a l’authenticité que l’on nous vend à tour de bras et puis l’autre dont on ne parle guère.

Il faut traverser la fiction de la première pour découvrir avec stupeur la seconde. Et mesurer à nouveau la montagne qui se dresse devant soi.

Une des solutions que j’ai trouvées pour pallier cette difficulté de l’authenticité c’est d’essayer de ne rien censurer sur ce blog par exemple partant du postulat que de toutes façons tout n’était que fiction, surtout la fameuse authenticité.

Même si je mets tout mon cœur, toute mon âme comme on dit parfois à rédiger un texte je sais d’avance que je me leurre en bonne partie sur ces notions. Cependant je le fais malgré tout. Pour voir jusqu’où ça peut aller dans la folie, dans la bêtise, dans le subterfuge, dans l’artifice que je ne suis absolument pas en mesure de voir au moment même ou je m’y engage.

Je crois qu’il y a autant d’efforts à faire pour écrire, pour communiquer, pour livrer cette fameuse image de soi au public qu’il en faut pour parvenir à devenir peintre. Les deux sont étroitement liés dans mon esprit aujourd’hui.

Il se peut même que ces deux actions à mener de front se nourrissent l’une l’autre et permettent ainsi d’évoluer.

Dans le fond cela pose à nouveau l’idée d’une limite raisonnable si je puis dire entre ce qui peut intéresser le public et ce qui intéresse l’artiste de livrer sur lui-même.

Les trois quart des choses que l’on imagine importantes pour soi n’intéressent que très peu le public finalement mise à part les voyeurs, les critiques d’art éventuels, les chercheurs.

Il faut faire des tests innombrables pour en être certain.

Amis artistes j’ai testé pour vous ! Sur les centaines de textes écrits durant ces presque 3 ans de blogging je n’ai fédéré qu’une petite audience et chacun de mes textes ne dépasse que très rarement les 5 ou 6 likes.

Mais ce n’était pas un but en soi d’avoir une foule de groupies, de fans de followers. Ce qui était important c’était de comprendre cette notion d’authenticité qui me bassine depuis des années. C’était de parvenir aussi à faire la part des choses entre ce qui m’intéresse moi et ce qui intéresse les autres dans le domaine de la peinture.

En fait on ne retient que peu de choses de l’ œuvre d’un artiste. Quelques pièces sur des milliers. C’est tout ce dont se rappellera le public. Ce n’est ni bien ni mal c’est comme ça.

La satisfaction du peintre ne peut venir que de sa peinture et de ce qu’elle lui apprend sur lui, sur qui il est vraiment.

c’est déjà un luxe inoui.

ça ne résout pas cependant le problème du repas.

Il faut vendre.

Dans ce domaine on est souvent tenté de vouloir réinventer la roue. On se voudrait original, différent des autres, parfois méprisant lorsqu’on détecte les stratégies cousues de fil blanc, lorsqu’on se dit :il ou elle y va fort de se mettre presque à poil devant son tableau. C’est que ‘l’idée d’avoir absolument à se démarquer est tellement forte qu’elle en devient une obsession.

On en revient.

Il est nécessaire d’en revenir pour passer au niveau d’après, retrouver des vies, et un bonus non négligeable qui est cette sérénité, ce calme face à toutes les observations que l’on pourrait nous faire sur l’œuvre, comme sur nous mêmes.

Comprendre ce que les gens perçoivent de tout ça est fascinant. Ce sont tout autant des fictions qu’ils s’inventent que nous le faisons nous mêmes.

Il y a une grande différence cependant entre la fiction et le mot que j’ai pris soin de garder pour la fin , le mensonge.

La différence c’est que la fiction aide à mieux comprendre ce que l’on appelle la vérité en tant qu’absence autour de laquelle on tourne de plus en plus étroitement sans pour autant l’atteindre jamais.

Huile sur toile ( détail ) Patrick Blanchon 2019

L’artiste peintre de l’Etre, Christophe Houllier

Aujourd’hui je souhaite parler d’un autre peintre. D’un autre. C’est venu en regardant une de ses vidéos sur Youtube et aussitôt me sont revenus des souvenirs de lecture de l’Illiade et L’Odyssée. Son nom est Christophe Houllier.

On dirait bien qu’il s’est retrouvé à voguer lui aussi comme beaucoup de ses compatriotes après la chute de Troie cette antique cité parfois nommée aussi Ilion – d’où le titre de l’Illiade- bâtie puis délaissée par les Eoliens l’une des quatre tribus de la Grèce Antique.

Il y a un mystère que nous ignorons dans cette antique cité qui poursuit sa vie de « Polis » grecque au cours des siècles antiques. Ici on ne parle pas d’un état mais d’une communauté de citoyens libres et autonomes dont le but est selon les dires d’Aristote le « bien vivre ».

Cette expression n’a sans doute pas grand chose à voir avec ce que nous nommons aujourd’hui au 21 ème siècle le bien vivre ou le vivre ensemble.

Les idéaux sont à l’origine de l’héroïsme et fabriquent du modèle à suivre ce dont à mon sens nous manquons désormais cruellement.

On peut imaginer que le héros appartienne à une élite, qu’il soit issu d’un groupe dominant, d’une monarchie et c’est juste, c’est souvent ainsi.

Il se peut alors étant donnée l’aporie des institutions actuelles que de graves difficultés empêchent l’irruption d’un demi-dieu en leur sein. Quoiqu’on nous fasse apparaitre comme artifice cela ne reste que de l’artifice. Avec un peu d’imagination on pourrait même dire qu’ils n’atteignent à peine le minimum d’humanité pour nous gouverner.

Pourtant cette qualité que nous éprouvons innée à l’être humain, je veux parler de cette possibilité d’accéder à l’héroïsme n’a pas disparu. Il faut seulement la chercher ailleurs que dans les gestes, les histoires, les lieux habituels parfois improbables et je le crois de plus en plus dans le domaine de l’art et des artistes.

Christophe Houllier est pour moi de la trempe des héros et je suis son histoire comme jadis je plongeais jusqu’à des heures tardives de la nuit nourrissant mon inquiétude, tentant de la calmer de la comprendre dans les récits mythologiques.

Un héros surgit puis s’évanouit laissant la place à un autre.

Pour reprendre cette image de Troie et de sa fin on assiste en filigrane à un changement de paradigme, à un glissement de ce que les anciens fils des airs et des vents avaient légué à l’humanité antique et qui savait composer avec le hasard et les dieux en bonne harmonie vers quelque chose qui ne s’est sans doute pas achevé au moment où j’écris ces lignes.

Cette rébellion parce que soudain on pense avoir un peu d’esprit, incarnée dans Ulysse.

Enée disparait au profit de ce Grec rusé qui défie les dieux et qui s’en trouve d’ailleurs punit par un long exil.

Ce qui est étrange c’est que c’est la divinité tutélaire de Troie, Athéna, qui l’aidera dans son périple et plaidera souvent sa cause, n’hésitant pas à lui confier conseils et subterfuges au besoin pour attendrir les Dieux vengeurs.

C’est que les écrivains qui ont créent ce long récit -L’Illiade et l’Odyssée- dont on ne se souvient que d’Homère n’étaient pas des perdreaux de l’année. On peut dire qu’ils en connaissaient un rayon en matière de psychologie humaine ou divine et qu’ils s’en seront donné à cœur joie pour tout nous raconter dans le menu.

La lecture cependant comme la peinture nécessite d’aiguiser son discernement autant que son regard. Cela demande du temps, la denrée la plus précieuse de nos vies que nous avons parfois du mal à trouver dans l’agitation du quotidien.

Regarder le travail de Christophe Houllier me relie donc à la mythologie et à ses héros en premier lieu.

Il se définit comme un peintre de l’être ce que j’avoue avoir trouvé un peu exagéré au départ. Mais cela m’a aussi attendri et puis il faut bien un titre après tout, pourquoi pas celui là. Et puis au début aussi il avait beaucoup de mal à dire, beaucoup de maladresses, de difficultés, mais il s’est accroché, il a énormément travaillé j’en suis souvent resté baba et c’est au travers de citations philosophiques qu’il emprunte à Spinoza qu’il tente de définir sa quête et de nous parler de sa peinture.

Une évolution fulgurante s’est produite sans doute due au confinement, à la crise sanitaire à la difficulté majeure de ne pas pouvoir exposer durant toute une année voire plus.

Il a travaillé parce que sans doute c’est ce que l’on pouvait faire de mieux durant une telle période.

J’ai vu qu’il cherchait à épuiser quelque chose au travers de ses petits formats crées pour le 111 des arts. Pour ce faire il a voulu utiliser les lambeaux de papier tachés de couleurs qu’il lui restait. Des scories d’œuvres terminées appartenant à plusieurs collections achevées.

Fragments Christophe Collages Houllier 2021

C’était troublant de ne rien vouloir perdre ainsi, je me rappelle me l’être dit déjà lorsqu’il avait évoqué sa démarche.

En fait c’était pour clore semble t’il une période en beauté. Faire « propre » . Etre « clean » comme on dit désormais.

Aujourd’hui il reprend un projet qui est resté en jachère durant une année pour l’exposition Art et Chapelles.

Ce sont des grands formats, une taille imposante sur lesquelles il veut montrer à la fois le partage et l’humilité, deux qualités qui lui sont chères.

Ce que je comprends c’est qu’il est en train de nous parler d’humanisme dans une époque où celui si n’est plus résumé qu’à des mots d’ordre, des poncifs. Quel courage !

Le hasard fait extraordinairement bien les choses d’autant qu’on sait les voir de manière détachée.

Il se trouve que ces deux œuvres doivent se rejoindre dans une cohérence malgré des techniques de mise en œuvre différentes. La première fut réalisée avec des collages la seconde à la peinture à l’huile.

C’est drôle mais je vois là aussi un changement de paradigme, une métamorphose d’un héroïsme vers un autre qui durant le processus d’élaboration de la seconde œuvre reste assez énigmatique. Christophe lui même laisse parfois échapper un doute, et presque aussitôt un espoir de parvenir à réunir ces deux pièces dans une « cohérence ».

Je me suis interrogé bien sur sitôt que j’ai entendu ce mot qu’il a prononcé bien des fois au cours des vidéos partagées de son travail.

Pourquoi donc s’obstiner autant à vouloir produire de la cohérence ? De quoi finalement veut il donc parler au travers de ce mot ?

Il ne pouvait s’agir que d’une cohérence esthétique. Il devait y avoir quelque chose d’autre.

De plus exposer dans des chapelles, est une chose, créer spécialement des œuvres à cette fin en est une autre.

Dire que Christophe est croyant qu’il possède la foi n’explique pas non plus de manière satisfaisante ce que je ressens par rapport à son travail.

C’est vrai que celui ci provoque une émotion semblable à ce que j’ai ressenti en rencontrant Fra Angelico notamment. Une grâce qui jaillit du lumineux de cet ensemble.

Non le fait religieux contient beaucoup trop de mots d’ordre et je préfère le réduire à son origine le partage.

Il y a un véritable partage dans ces peinture.

Le partage d’une action que je considère héroïque de vouloir peindre notamment au moment où toutes les élites du marché de l’art, les intellectuels de l’art ont décidé que la peinture était morte quelle ne servait plus à rien.

Christophe porte quelque chose sur les épaules. Une fois je lui ai confié cette histoire de Saint Christophe qui porte un enfant sur les épaules pour traverser une rivière. Que cet enfant soit le Christ peu importe en fait et je trouve même plus beau encore que ce ne soit qu’un simple enfant et que cet enfant pèse de plus en plus lourd à chaque pas effectué vers l’autre rive.

C’est de l’humanité sur les épaules cette charge, cela vaut bien tous les Christs du monde si j’ai bien tout compris des mythes et de leur fonction.

Dans ces dernières peintures qui m’ont vraiment ému aux larmes je dois l’avouer j’ai découvert quelque chose de moi de très humble soudain. Sans doute un clin d’œil de cet enfant qui espère devenir homme tout simplement, qui désire naitre au monde et faire renaitre le monde tout en même temps.

Parfois j’ai aussi peur parce que je vois de nombreux combats perdus d’avance, je peux mesurer la déception, la douleur et cet effort parfois surhumain de se raccrocher à cette idée de cohérence envers et contre tout.

C’est aussi la beauté de cette peinture, c’est aussi ce qui m’émeut sans doute le plus, c’est savoir que le risque de chute est inouï, qu’il peut annihiler totalement l’être encore enclot dans l’orgueil. Et aussi comme cette chute est souvent nécessaire pour que la gangue le cocon éclate et fasse soudain surgir le fruit ou le papillon.

Il y a quelques jours j’ai parlé de la notion de fréquence, d’une vibration qui passe par la peinture. C’est ce choc vibratoire que j’ai rencontré dans ces œuvres présentées par vidéo. Ce qui me laisse imaginer ce qu’elles peuvent produire dans la réalité.

Je ne possède pas une foi inébranlable, du moins je ne m’y attarde plus vraiment comme levier pour peindre. Je peins pour respirer je peins parce que je ne peux pas faire autrement et puis la gloriole, la célébrité tout comme la richesse m’effraient énormément par le nombre invraisemblable de conneries que je me sentirais obligé surement à débiter sur la peinture et sur moi même le cas échéant.

Mais parler d’un autre, parler d’un frère d’arme cela ne me demande pas d’effort et je le fais avec plaisir parce que tout simplement ça me fait plaisir de le partager avec ceux qui ne connaissent pas ce peintre.

Souvent quand je pense à la vie , à nos choix je vois mille possibles, milles sentiers milles chemins, c’est comme si nous n’étions au delà des apparence qu’un seul être silencieux qui se serait démultiplié à l’infini.

Certains sombrent d’autres s’accrochent et créent ainsi du changement ,du possible qui devient avenir. Peu importe dans le fond les mots sur lesquels ils éprouvent la nécessité de s’appuyer pour se mettre en branle, pour devenir héroïques que ce soit la ténacité, la régularité, la cohérence, la beauté, l’héroïsme…

Ce qui me parait de plus en plus évident c’est que la peinture en tant que discipline est une tutrice , une maitresse, un enseignement qui nous modifie en profondeur. L’art est nécessaire en cela qu’il peut modifier nombre de mauvais penchants en actions nobles à condition qu’on veuille bien lui obéir et ne pas entraver son souffle, se l’accaparer.

Je détecte cela chez Christophe Houllier ce mélange d’obéissance et de rébellion héroïque envers une destinée et contre une fatalité, qui pour résumer serait celle d’être un véritable artiste du temps présent.

Pour conclure ce texte et revenir à ce qui l’a impulsé, voici le lien de la vidéo en question dont j’ai parlé. Et puis je voudrais aussi rendre hommage à tous les écrivains qui se dissimulent sous le nom d’Homère, à ces deux ouvrages que sont l’Illiade et l’Odyssée et qui sans doute sont un leg d’une humanité qui tend à disparaitre de nos jours. Une humanité où la notion du collectif du partage du courage et de la cohérence ont formé le socle l’argile avec lesquels on a modéliser l’archétype du Héros. Evidemment ces héros là nous parlaient d’une conduite à tenir en temps de guerre et ils paraissent désuet dans la partie de notre monde où la guerre semble avoir disparu

La guerre ne disparait jamais ce que nous en voyons à l’extérieur n’est qu’une représentation de ce qui se passe à l’intérieur de chacun de nous. Impulser un modèle héroïque pour ne pas sombrer dans le désespoir, le chagrin, l’amertume, la violence, redonner de l’espoir au plus grand nombre en la beauté et l’équilibre, à la réflexion sur ce que nous faisons, sur une certaine idée d’humanité, voilà je crois ce que proposent l’art et les artistes dont fait pour moi absolument partie Christophe Houllier.

Site de Christophe : https://www.christophehoullier.art/

Chaine Youtube :https://www.youtube.com/channel/UCI9GoZ3CCKUDcy2XJCYXZug