Hommage aux béquilles

« Madame Valentine » Acrylique sur papier Format raisin Patrick Blanchon

C’est une paire de béquilles qui se trouvent dans le bureau de mon épouse qui m’a donné l’idée de rédiger cet hommage. Elles sont jolies, la partie plastique est d’un beau bleu profond au dessus des tubes d’alu et presque pas abîmées car elle n’a du s’en servir qu’une petite semaine après une opération du genou. Ma femme vit dans le présent au contraire de moi qui ne cesse d’effectuer des aller retour dans tout mon passé encombrant. C’est que le présent est tellement violent que j’ai besoin d’ajuster mes lunettes de soudeur afin d’en sculpter un sens cohérent. Alors je pars dans mon passé chercher des bribes comme on va chercher des morceaux de ferraille afin de les souder comme je le peux. Je ne sais pas si je cherche à créer de belles choses ainsi , non, c’est plus une sorte d’urgence, une nécessité sans quoi je resterais bras ballant comme un idiot dans le moment présent. Un idiot n’est pas un jugement de valeur dans ce cas je te le précise c’est plus un état d’être chaotique, confus, un incapacité chronique à réagir aux stimulis de l’immédiateté. Un peu comme un genou qui ne répond plus aux coups de maillet que le chirurgien lui assène.

Ce dont il s’agit c’est bien cela comment affronter ce fameux « moment présent », qui dans le fond se confond dans une chose plus vaste, je pourrais dire « comment affronter la vie » par exemple si je n’avais pas cette désagréable impression d’être pédant et pompeux ce faisant.

Donc ces béquilles que mon épouse relègue dans un angle du bureau, elles sont toujours là mais elle n’y songe pas alors que de mon coté j’y songe sans arrêt, pas aux siennes mais au miennes.

Oh je pourrais dire à quel point je les ai détestées bien sur ces béquilles, toute cette colère d’avoir à me balader ainsi, handicapé de tous côtés, afin que tu me prennes en sympathie, ou dans le fond que tu me plaignes mais non aujourd’hui je voudrais juste écrire un petit hommage en remerciement de leur aide.

C’est toujours quand on se sort d’une situation que l’on peut comprendre celle ci a posteriori, comme disait Miller dans son Tropique du Cancer, « l’homme que j’étais je ne le suis plus ». Et c’est surement de longues années à bourlinguer en compagnie de mes chères béquilles qui me permettent désormais de comprendre le sens profond de cette phrase que j’avais imaginé comprendre à 18 ans…

Cela me rappelle ma grand mère estonienne , Valentine qui lorsque ma mère s’époumonait ou me tannait le cuir avec le manche du martinet dont j’avais fait l’erreur de couper les lanières s’exclamait : « tu te fatigues pour rien ma fille, il ne comprend rien, il ne peut pas comprendre. » Même en pleine tempête maternelle j’avais cette présence d’esprit de porter l’attention sur cette phrase sibylline qui sortait de cette bouche édentée à l’haleine forte de cigarette. Un peu aussi quand c’était mon père qui me lacerait la peau des reins à coup de ceinture je pouvais entendre la voix melliflue de ma mère s’exclamant : « Non Claude, pas la tête »… Ces petites phrases je les enregistrais comme un petit Poucet sème des cailloux afin de pouvoir retrouver son chemin. Cependant l’histoire veut aussi que l’on perde de vue les cailloux et que l’on s’égare.

Toutes ces haines enfantines ces colères, ces mensonges et aussi le vol, la fugue la fuite m’ont permis de résister bien plus surement que tout l’amour faux dont je me sentais cerné. La colère et la haine, ce sont elles les béquilles qui traînaient là et que j’ai patiemment continué d’améliorer comme les arcs et les flèches de mes jeux solitaires.

Sylvie mon épouse , aime se rendre de très bonne heure dans des lieux improbables pour vendre tout un tas de petites choses qui ne servent plus dans la maison, je suis étonné que les béquilles de son bureau ne soient pas déjà vendues quand j’y pense. Pour mon compte je m’essaie à écrire ces petits textes afin d’écouler à la fois le souvenir et les réflexions quant à celui ci c’est ma façon plutôt sympa de dire salut à mes vieilles béquilles