La tolérance et la conviction

Il ne peut y avoir de tolérance sans conviction, du moins c’est ce que l’on pourrait imaginer puisqu’on fait preuve d’une pour découvrir l’autre peu à peu. Mais quand on part dans la vie sans aucune conviction quel curseur utiliser pour ajuster la tolérance ?

Alors je vous propose de modifier le mot conviction par intention et les choses s’éclaireront peut-être d’une lumière inédite.

Pour les chamanes la notion d’intention est majeure, comme les notions d’énergie. Peu de choses dans le monde chamanique se produisent sur le plan mental, mais sur un plan énergétique. Pour parvenir au plus haut degré de connaissance, ou de pouvoir, peu importe les mots que l’on pourrait coller sur le sommet, deux qualités sont nécessaires voire indispensables:

Accepter de souffrir pour comprendre la quantité de tolérance dont on peut faire preuve au travers d’une forme d’endurance à la bêtise, la sienne et celle des autres si l’on veut. Quand je dis bêtise il n’y a vraiment rien de péjoratif, je parle bien de notre nature animale.

La seconde chose est l’impeccabilité que j’appelle plus modestement la justesse. Cette justesse qui, si l’on apprend à repérer la fuite d’énergie en soi ou l’appétit qui commence à sucer la notre chez autrui, réagit de plus en plus rapidement et souplement à tout débordement, de façon à rester dans l’axe.

Nous ne savons pas grand chose des échanges gazeux et encore moins des échanges énergétiques qui s’opèrent entre les individus. J’ai connu des maîtresses fabuleuses qui une fois que nous nous fussions séparés m’avaient dérobé une très grande part d’énergie et je ne parle pas ici de rapports sexuels uniquement. c’est que l’idée de vampire n’est pas venue du fond des temps par hasard , nous passons notre temps à nous gorger de l’énergie des autres et eux de la notre.

Je ne me souviens plus mais je ne serais pas étonné que ce soit l’écrivain Paul Claudel qui refusait même de se masturber de peur de dilapider imprudemment sa précieuse énergie.. et ainsi de perdre son inspiration, sa créativité. A mon avis, il aura rater bien des moments de plaisir mais le postulat n’était pas mauvais en soi.

Les ermites aussi savent que s’éloigner de la masse les préserve de dépenses inutiles, mais sans risque alors comment tester la tolérance, comment construire une véritable conviction ? Et comment détruire celle ci une fois construite … ?

C’est que peut-être tous les chemins mènent à des « Rome » très personnelles, nous arrivons avec une petite idée en tête dans le monde de la confusion et c’est toute cette confusion, ce chaos, qu’il nous faudra traverser avec ce que j’appelle « intention »

Cette intention ne provient pas de notre réflexion, le mental n’est pas sa source, ni d’ailleurs le cœur. On pourrait peut être imaginer un intervalle entre deux fréquences, plus qu’une fréquence vraiment, un tout petit vide entre deux voilà ce serait cela l’intention capable à la fois de soulever des montagnes, de faire preuve peu à peu d’une tolérance infinie, et d’écarter ainsi un peu plus à chaque cran la moindre de nos convictions.

Découvrir qu’une intention existe au fond de soi est un jour de fête. Lui faire confiance et la suivre aveuglément nécessite de traverser bien des déserts cependant que parvenu à l’oasis, nous sommes capables de tout oublier ou presque, heureux enfin d’étancher notre soif tout simplement.

Les lacedemoniens

Suite à une panne subite mais certainement providentielle, me voici contraint de ramasser mon propos, n’ayant que mon smartphone pour assouvir mon envie d’écrire.

Et cela me rappelle Villiers de L’Isle-Adam quand il raconte Sparte.

Situee à l’extrémité Sud du Péloponnèse entre la Messenie et l’Argolide se tient Sparte en Laconie.

A Sparte donc le vol est le passage obligé par lequel tout enfant Lacédémonien doit jouer des coudes pour parvenir au regard de ses congénères.

André Gide précise aussi la raison du pourcentage proche de 0 du nombre d’artistes qu’à connu la ville qui précipitait les gamins chétifs dans des oubliettes.

Et cela me réjouit de comprendre soudain d’où je viens. Si j’étais moi je m’applaudirais presque. Mais restons laconiques.

Simple

Patrick Blanchon huile sur carton format 30x40 autoportrait en rouge
Autoportrait en rouge, Patrick blanchon huile sur carton 1985

Dans le livre : « Le chemin des nuages blancs » écrit par le lama Anagarika Govinda , un allemand convertit au bouddhisme tibétain et qui vécut 30 ans en Inde du Nord, il y a un passage dans lequel il parle d’un vieux moine qui entretient le temple où il a trouvé refuge.

C’est un très vieil homme qui reçoit apparemment une petite pension de la part de la confrérie des moines et l’auteur comprend qu’il reverse presque tout l’argent à l’entretien du Temple. Pour vivre le vieil homme ne conserve qu’une natte et un bol.

Il continue ensuite la description du vieux moine par petites touches, comme celle dans laquelle il évoque la générosité de celui-ci quand, il lui propose de boire un breuvage dégouttant mélange de thé et de beurre clarifié mais dont le prix est tout de même coûteux pour le vieux qui ne roule pas sur l’or on l’a compris.

Puis il enchaîne sur l’occupation du temps de celui ci qui ,dit-il ,ne reste jamais inactif. On le voit alors enfiler des chaussons pour briquer chaque dalle du temple, nettoyer les bols à offrandes, changer les chandelles consommées et en replacer de nouvelles… bref un emploi du temps chargé mais qu’il réalise simplement, dans une sorte de prière continuelle.

Ensuite l’auteur parle de la puissance des mantras que lui enseigne le vieux et il explique que ces prières parlées, ces sons s’adressent à la partie la plus profonde des êtres et non à leur mental ou à leurs sentiments.

Cela m’a donné encore de quoi réfléchir durant mes nuits d’insomnie que j’occupe à classer mes toiles, balayer mon atelier, et bien sur mettre de l’ordre dans mes pensées en écrivant.

Evidemment que c’est d’une limpidité et d’une simplicité inouïe.Si l’on considérait que tout ce que l’on touche, regarde, mange, boit était vraiment une manifestation du divin ou de l’univers, si on accordait notre esprit, notre cœur à cette évidence magistrale, alors la vie serait simple tellement simple que j’ai bien peur de ne pouvoir soutenir encore cette simplicité pour le moment.

Mais attendons un peu, après tout je ne suis pas encore si vieux que de n’avoir d’autre choix que de l’accepter enfin.


La photographie.

Patrick Blanchon photo de rien ou de pas grand chose.
Patrick Blanchon Photo de rien ou de pas grand chose

Je ne me souviens plus très bien mais il me semble que ce doit  être en automne lorsque, plongé dans un nouveau livre, j’entendis grommeler un homme dans la pièce attenante. Celui là est  dessinateur et on lui a confié malgré lui visiblement la mission de photographier la maquette d’un complexe universitaire et ça l’emmerde profondément.

La pièce est aveugle et la lueur du néon clignote au plafond projetant des ombres désordonnées sur la blancheur du carton plume.

Il râle,  convaincu de se trouver à bout de force. La boite sort d’une énième charrette,tout le monde est nerveux, un projet pharaonique, impossible de le rater.

 Je m’approche et, depuis la porte j’observe son manège. Par toute une série de contorsions l’homme tente de trouver un angle adéquat, mais à chaque fois en vain, les ombres sont tenaces.

Et si tu utilisais une feuille de papier blanc comme réflecteur ? Lui dis-je…

 Il me toise comme on regarde un idiot qui vient de dire un truc intelligent et qui du coup fait douter de l’idiotie.

Je vais chercher une ramette de papier machine et en extrais  quelques feuilles que  nous installons à l’aide de cales.

Cela fonctionne et j’en profite bien sur  tout de go, et sans que je ne sache vraiment pourquoi pour  évoquer mes talents naissant de photographe

« Je pourrais bien m’occuper de prendre les photos lui dis je la prochaine fois et de plus je pourrai les développer et effectuer les agrandissements. »

A la vérité je ne savais de la photographie que très peu de chose, durant l’été précédent  j’étais parti en Irlande avait un vieux Nikormat d’occasion et en plus acheté à tempérament.

Au retour c’est  le choc, les diapos que je regarde me restituent très exactement toutes les émotions que j’ai vécues là bas entre Cork et Galway. Magique !je retrouve l’odeur de la pluie sur les champs de tourbe, le brouhaha nasillard des pubs et le gout de la bière brune sur ma langue et par-dessus tous les vastes cieux , cette lumière merveilleuse qui les traverse en jouant avec  les nuages. La photo au début c’est un peu  ma petite madeleine de Proust.

J’avais découvert la photographie par hasard elle ne devait plus me lâcher, tumultueuse passion,  maîtresse envahissante pendant de nombreuses années.

-Je vais en parler au  patron- répliqua t’il et nous en restâmes là pour cette journée. Il continua ses photos, moi ma lecture et je n’y pensais plus.

Ce fut à la fin de la même semaine  que je fus convoqué dans le bureau de la direction.

« Alors il parait que vous êtes photographe aussi ? Nous avons une nouvelle version de la  maquette des photos à  prendre c’est très urgent etc »

Et c’est ainsi que le soir même après mon travail je couru à la petite boutique photo du boulevard Saint Antoine toute proche de mon domicile pour acheter un agrandisseur et tout le nécessaire à développer les négatifs et à tirer les photos. J’avais pris soin d’acheter une dizaine de bobines de film 24×36  de la tri x pan en vue du test que j’allais passer.

Durant tout le week-end je sillonne Paris pour prendre des photos, et me hâte de remplir mes 36 poses. A cette époque pas d’internet et je ne suis même pas sûr de savoir si je connaissais l’existence des ordinateurs.

  je dois tâtonner un peu, me rendre à la bibliothèque et à l’aide de quelques notes  apprendre à développer les films et réaliser les tirages mais je m’en fiche, j’ai enfin  découvert une vraie passion qui me hisse d’une sensation d’ennui profond et du coup ça me donne la pèche, ça m’excite je sens à nouveau la sève remonter.

 Je m’étais engagé et je ne voulais pas décevoir, ça a fonctionné.

Au final j’ai fini par travailler comme photographe tout en conservant ma fonction première d’archiviste,j’effectuais des photos de chantier, de maquettes, que je développais dans ma petite chambre la nuit. La boite me remboursait mes frais de produits et de papier sans que mon salaire ne soit augmenté, j’en profitais donc pour acheter bien plus que nécessaire sans être rancunier on peut quand même se venger. Après tout ne m’avaient ils pas félicité m’apprenant que mes tirages étaient meilleurs que le labo qu’ils avaient l’habitude de fréquenter

Et puis tout s’est barré en couille à nouveau, l’ennui à nouveau, l’amour et l’argent, et le désir d’ailleurs. j’avais dû oser demander une augmentation et ça n’a du tout plu à mossieur le directeur financier qui m’entretint de la vie, de ses nombreux écueils, de la pluie, du beau temps mais point d’argent.

J’ai quitté mon job d’archiviste-photographe et j’ai trouvé un emploi de gardien de nuit, place Vendôme dans les locaux d’une boite informatique célèbre. J’avais pris la décision de devenir photographe et j’avais besoin, pensais-je, de plus de temps libre pour me parfaire dans cet art. J’ai jamais rechigné à trouver les pires boulot ça devait être dans le fond une forme inédite d’ascèse. 

Moquette au sol, odeur de propre, vastitude des bureaux, et du hall où je suis  assigné une grande partie de la nuit avec Yafsah le Kabyle édenté, Rahim et Berouzi deux iraniens bac +7, la seule vraie contrainte est  de monter dans les étages de ce palais moderne suivant un itinéraire et un tempo bien réglés.

Yaksah  est de jour et je le rencontre  sur le seuil en train de fumer. Nous échangeons quelques banalités et puis je  m’installe derrière un large comptoir dans ce hall démesuré. Peu de temps aprés les copains iraniens arrivent  et nous voici  prêts à traverser la nuit,comme embarqués dans ce gigantesque vaisseau aux boiseries luxueuses pour un salaire de misère.

Beruzi sort le jeu d’échec et le dico, Rahim potasse des manuels d’informatique. Ils m’enseigne le farsi, le persan, les échecs, et je commençeà me débrouiller plutôt pas mal

. J’adorais ces nuits passées ensemble à discuter de leur ancienne vie à Téhéran, de leur culture qui particulièrement chez Beruzi était immense. Il m’ apprit à comprendre Omar Khayyâm, Ibn Arabi, Afiz, mais aussi l’Etranger d’Albert Camus comme nul prof aurait eu l’idée de le faire et aussi les implications terribles qu’avaient eut le renversement du chah d’Iran ,l’avènement de Khomeiny. En 1985-86 la guerre avec l’Irak était en cours et c’était là une des raisons principales pour lesquelles mes deux amis m’accompagnaient dans ces nuits étranges et formidables. Lorsque plus tard j’atteindrai l’Iran,des les premiers pas effectués dans ce pays je comprendrai plus profondément  sa grandeur malgré le chaos religieux et politique qui y régnait alors : Même les bouchers avec qui je sympathisais à Istamboul avant de prendre le bus m’avaient ému lorsqu’ils m’avaient demandé au cas ou j’eusse avec moi de la « musique américaine » de pouvoir l’écouter en échange du gite et du couvert dans leur modeste maison de la banlieue de Téhéran.

Y a-t-il un peuple ailleurs dans le monde ou la poésie est si populaire que le moindre de ses membres connaissent par cœur  les paroles, les vers de ses poètes les plus raffinés.. ?

Étrange cette ronde qu’il faut effectuer, programmée à heures fixes et durant laquelle je peux  voir par étage s’organiser le sens de la hiérarchie.Au premier étage, les bureaux quasiment collés les uns aux autres, sorte d’open space précurseur avec son absence d’intimité, les piles de dossiers, l’exiguïté des postes de travail ,les plafonniers aux néons pisseux . Plus on gravit de marches plus on atteint  de plus vastes bureaux avec cloison et porte verrouillée à double tour de plus en plus cosi et ponctué de lumières d’ambiance trés mignonnes-sauf les jour de ménage ou les femmes de ménage ayant besoin d’y voir plus clair actionne les interrupteurs des plafonniers.

 Et puis tout en haut, quasiment sous les toits, loge Dieu  ambiance ultra feutrée d’appartement bourgeois ,fauteuils en cuir de je ne sais quoi mais cher,  confortables, cuisine impeccable avec de quoi préparer un lunch, un petit dej, un repas à n’importe quelle heure du jour, comme de la  nuit. Evidemment, j’en profite pour siffler des litres de jus de fruits, éventrer les sachets apéritifs, et me préparer un joli petit café. Dieu ici pète dans la soie comme dans le cuir.

-Polyphème je m’en fous je suis Personne et je t’emmerde.

Alors je m’assois sur le fauteuil en cuir, pivote  silencieusement vers l’œil de bœuf qui donne sur la place Vendôme et, de haut, je contemple  la nuit se refléter sur les vitrines des joailliers . Je reste un moment là , à  peine distrait par les ombres des couples qui se meuvent tard dans la nuit derrière les fenêtres du Ritz.

Parfois je m’endors ainsi et c’est la sonnerie du  téléphone qui me réveille… Beruzi qui a repéré le numéro du poste  m’avertit : le contrôleur arrive.

Alors je me rends à la salle d’eau en marbre sombre, me passe un peu d’eau fraîche sur le visage et redescends pour rejoindre mon poste.

Il y a tant de confort et de luxe que cela m’abrutit et les horaires de nuit ont complètement  décalé mon rythme de sommeil je passe des journées étranges, à me  réciter  des quatrains en persan et en imaginant des stratégies tout autant lumineuses que  fumeuses aux échecs… je dormais déjà peu à cette époque et quelques heures de sommeil après mon retour à la chambre je prends mon appareil photo et je vais par les rues photographier, amasser, avaler, croquer, dépecer, avec une avidité rageuse tout ce qui m’interpelle.

Les nuits où je suis de repos, je range la chambre, réinstalle mon laboratoire et développe mes photos.Une grande ficelle traverse la pièce et un à un comme les chasseurs accrochent leur gibier tué j’accroche mes clichés avec de simples pinces à linge  en bois au fur et à mesure qu’ils sont rincés à l’eau claire pour les débarrasser des résidus de fixatif. Combien de positif ai-je tiré de tous ces négatifs … une sensation encore plus prononcée d’errance mais mêlée cette fois à des accents persans,des figures d’échecs, et une sensation profonde de toucher à quelque chose d’essentiel passe comme un ange pendant que j’écris ces lignes.

 La lecture de la poésie persane se mêle encore un peu de façon mystique à cette quête qui aurait j’imagine débuté avec la photographie.Cette quête 

je vais encore la poursuivre en empruntant d’autres chemins  d’autres routes, bien sur il y aura  d’autres chambres étroites et aussi parfois d’autres  plus vastes, tellement plus  vastes que là non plus je ne pourrai m’y résoudre… Pourtant j’ai un peu avancé avant de repartir j’ai appris à équilibrer les blancs, les gris et les noirs profonds.

De mémoire encore toutes ces années après je me souviens de la chanson que chantait Beruzi et Rahim «  n’aies pas peur petit oiseau perdu sur ta branche, n’aies pas peur et la suite se perd avec mon ami dans les ténèbres de l’âge de fer dans lequel nous allions pénétrer

Quelques mois plus tard vous me retrouverez à la Porte de la Villette, mon sac en bandoulière. C’est enfin décidé : je pars pour la Turquie  je quitte tout, je vais faire des photos de la guerre, celle dont on parle dans les journaux pour qu’on ne voit pas celle qui est en nous… 

Je ne sais quand je reprendrai ce récit, tout à l’heure, demain, dans un mois …ce n’est pas important tant elles sont devenues plus accessibles désormais.

moi qui autrefois notait les moindres détails dans des petits carnets terrassé par la même trouille que le petit Poucet …

J’ai tout brûlé un jour de déprime , grâce ou à cause du quotidien que l’on doit vivre en couple, je m’en voulais d’avoir passé tant de temps à vouloir éviter la vraie vie .. je me sentais si démuni face aux obligations nécessaires à ce que bien des gens appellent « harmonie » ou pire encore « Amour »je ne voyais dans tout cela qu’une suite catastrophique de compromis.Alors j’ai dit c’est l’ écriture que je dois assassiner, brûler, évacuer de ma vie, répudier. Cette distance qu’elle pose entre la vie et la vie qu’on en finit par s’y perdre et ne plus savoir si je est bien soi ou encore un autre.

Mais non, en fait l’écriture n’y est pour rien, c’est seulement un autre miroir et il suffit de s’en souvenir.

Ulysse détaché

Ulysse regarde les sirenes se jeter dans la mer

Accroché, ligoté au mat de son navire  Ulysse vit  celui-ci s’approcher dangereusement du rivage tandis que peu à peu la mélopée envoûtante des Sirènes se transformait en un affreux  tintamarre.

Etait ce encore une nouvelle ruse mille fois employée que de montrer l’envers pour dissuader d’atteindre l’endroit ? se demanda Ulysse.

 Et ainsi lorsque les sirènes comprirent que le roi d’Ithaque avait percé leur secret, qu’il allait les approcher, peut-être même en faire ses captives, d’un ultime accord celle-ci décidèrent de se jeter dans la mer.

Le silence fracassant recouvre alors le clapotis des vagues, celui de  l’étrave du navire qui fend les flots, recouvre aussi  les cris des oiseaux marins recouvre encore  les voix des hommes équipage qui tout étourdis par l’aventure se détachent et poussent des hourras de soulagement.

Ulysse les regarda hébété :Tout en le détachant du mat, les hommes lui sourient, l’acclament, le félicitent   et lui tiennent des propos qu’il ne comprend pas.

Ils sont  obligés de lui rappeler qu’il était, lui Ulysse le grand héros de Troie, d’énumérer ses victoires et les épreuves qu’ils viennent de traversées ensemble afin que suffisamment de volonté lui revienne et qu’il décide de diriger le navire à nouveau vers le large poussé par leur espoir à tous de retrouver Ithaque.

Le chant des sirènes

Errances, Parrick Blanchon Acrylique sur toile  format 30x40 cm
Errances Patrick Blanchon 2006

On peut s’étonner d’une confusion dans la représentation de ces créatures. Chez les grecs anciens les sirènes sont représentées avec une tête , parfois aussi un buste de femme et  des ailes d’oiseaux. Représentation  fort éloignée de l’image populaire distillée de nos jours par  les studio Disney d’une créature mi femme mi poisson et plutôt  » cool ».

On peut aussi penser à la Sirène de Heinrich Heine, Lorelei, ou à la petite sirène de Copenhague.

 Possible que les sirènes soient une version négative des Néréides,   filles du dieu Nérée  Dieu des mers antérieur à Poséidon et de sa sœur Doris. Est-ce la notion d’inceste qui les transforme selon des époques plus moralistes en créatures suspectes et hostiles ?

En Anglais on peut noter qu’il existe deux mots distincts ( siren pour la sirène antique et mermaid pour une version plus moderne remontant au moyen-age).

Hier encore à  la cour du très ancien  dieu de la mer ,elles chantent et dansent et en cela  revêtent le rôle des  Muses  fort éloigné de celui des créatures hostiles dont nous parle Homère.

Les sirènes possèdent des instruments de musique, elles sont parfois 2, 3 ou 4 selon les versions des textes dans lesquels  on retrouve leurs traces.

Nul n’est vraiment sur non plus de l’emplacement de ce fameux rivage sur lequel elles résident. Leur chant étant censé outre  capter et  ravir l’attention et la vigilance des marins, calmer les vents.Il se pourrait en examinant des traces anciennes de cultes qui leur avait été dédiés qu’on les retrouve entre Sorrente et Capri, ou bien encore quelque part du coté du détroit de Messine.

On notera aussi qu’il existe aussi d’autres créatures dans la mythologie grecque ayant un lien de parenté avec les sirènes: Les Harpies. En grec ce terme évoque l’idée de capter et de ravir, non dans une idée de séduction mais pour attirer vers une fin inéluctable. Les harpies, au nombre de 3 se nomment Obscure, Vole-vite, et Bourrasque. Elles vivent sur la côte du Péloponèse dans les iles Strophade, en Grèce. Ce sont de vieilles femmes à l’allure peu sympathique et leur présence se manifeste par une puanteur insoutenable.

Leur commanditaire est Héra la jalouse, épouse de Zeus, ce qui vaudra aux Harpies d’être aussi nommées les « chiennes de Zeus » ce qui est étonnant car Zeus n’avait pas grand chose à voir avec elles … Elles dépendaient d’Héra qui les envoyait régler ses comptes lorsqu’elle était victime d’injures.

En harcelant les âmes de façon incessante par leurs méchancetés le mot harpie fut utilisé pour désigner les femmes acariâtres 

Elles symbolisent aussi une obsession de la méchanceté, du vice qui harcèlent les êtres qui ne savent contrôler leurs passions.

On se souviendra d’Ulysse qui, suite à l’avertissement de la magicienne Circé, demande à son équipage de l’attacher au mat de son navire lorsqu’il croise à quelques encablures des rivages blanchis de nombreux ossements  où vivent les fameuses sirènes.

Le bon sens populaire qui aime utiliser des raccourcis percutants en a tiré l’idée d’une offre alléchante mais qui peut se retourner contre celui qui l’accepte.

Cette idée de dangerosité de la femme rappelle une image en creux , celle de la femme généreuse, la muse. 

Les sirènes seraient-elles  le double inquiétant des muses et quel lien de parentalité pourrait on deviner entre ces deux extrêmes? 

Si l’on s’appuie sur la langue des oiseaux le mot sirène compte 6 reines et révèle la présence d’une absence pour citer l’écrivain Maurice Blanchot dans son texte « le regard d’Orphée », cette absence qui serait à l’origine du langage et qu’on ne verrait jamais comme désormais on détecte les trous noirs par les phénomènes périphériques qu’ils déclenchent. C’est lorsque l’écrivain, le peintre se dirige vers le chant imparfait des sirènes qu’Eurydice apparaît et disparaît à jamais. En Art, un texte, une peinture, une sculpture n’est pas la relation de l’événement de cette rencontre, c’est l’événement lui-même.

Dans le Médée de Sénèque on peut aussi lire : 

Et quand les terribles créatures charmèrent de leur voix harmonieuse la mer d’Ausonie, le Thrace Orphée chanta sur la lyre de Piérie et peu s’en fallut qu’il ne força la Sirène qui retient d’ordinaire les vaisseaux par son chant à suivre celui-là. »

Sénèque, Médée, 335-360.

Ulysse n’était pas un artiste mais un guerrier. Par la ruse et la volonté il désirait percer le secret des sirènes mais ce fut en vain car elles se jetèrent du haut des falaises pour sombrer à jamais dans la mer. Il ne nous reste que le texte homérique comme vestige de l’aventure de l’homme qui exacerbant sa raison à l’ultime participe à la naissance d’un monde dans lequel  Eurydice et les sirènes ne chantent plus. 

La psychanalyse voudrait réduire ce passage d’Homère à la naissance de l’identité de la personnalité d’Ulysse, on se souviendra qu’il se nomme « Personne » dans un récit précédent lorsqu’il se présente à Polyphème le Cyclope… Pourquoi pas ? mais est-ce suffisant ? n’est-ce pas un peu trop raisonnable encore ? voir malin voir rusé voir masculin et indicateur d’une perversion ( la version du père en l’occurrence Freud).

Ce n’est pas parce que personne ne les écoute qu’elles ne chantent plus, c’est seulement parce justement l’incohérence qui constitue leur sève manque de silence pour que nous puissions distinguer les notes de leurs mélopées. Les sirènes sont toujours là inaudibles à nos oreilles de consommateurs dans notre hâte d’assouvir nos pulsions et désirs le plus rapidement possible sans beaucoup de préliminaires.

Il manque toute une approche sensuelle autant que spirituelle proche du tantrisme pour renouer avec ce féminin qu’elles représentent dans ce qu’il peut révéler d’obscur et de lumineux tant chez la femme que chez l’homme.

Il faudrait un nouvel écrivain, un artiste qui montrerait le chemin sans mat ni lien, sans raison ni ruse pour nous extirper du rêve de la consommation vers la certitude d’être et ce faisant proposer à l’humanité une nouvelle Odyssée.

Les oiseaux du lac de Stymphale

Eurysthée, roi de l’Argolide demande à Hercule de détruire les oiseaux du lac de Stymphale qui sont décris comme étant cruels et se nourrissant de chair humaine.

En fait de lac il s’agirait plutôt d’un marais à proximité de celui ci qui rend la progression d’Hercule quasiment impossible. Il tente bien de décocher quelques flèches mais cela provoque la fuite des volatiles et Hercule dépité implore alors Minerve pour l’aider. La déesse compatissante fait alors jaillir deux cymbales (probablement en cuivre) qui s’entrechoquent et provoque un tel coup de tonnerre sonore qu’il fait s’élever des fourrés tous les oiseaux. Hercule n’a plus qu’à décocher ses flèches mortelles pour débarrasser le lac et son marais du fléau .

Bien évidemment il s’agit d’un récit à plusieurs couches de compréhension les travaux d’Hercule étant  l’illustration d’une initiation alchimique.

Il s’agit dans ce cas d’une épuration que l’on ne peut effectuer sans la présence de Minerve qui représente à la fois la guerre mais aussi la sagesse l’intelligence et l’industrie  qui trouve l’étrange astuce de faire apparaître   ces cymbales. Or ces cymbales sont constituées de cuivre qui est aussi le métal symbolisant Vénus. Autrement dit pour chasser nos idées noires l’intelligence et la sagesse proposent que celles ci soient effrayées  par le bruit que produit l’amour. 

Vincent mon ami si tu avais pris connaissance de cette histoire et imploré Minerve en temps voulu peut-être n’aurais tu pas été aussi célèbre que tu l’es désormais presque comme Hercule.

Et en même temps le plomb que tu as choisi pour mettre fin aux idées noires s’est bel et bien transformé en or malgré toi.

Tous ces corbeaux qui jaillissent du blé dont ils ont fait leur territoire comme un marais, celui des oiseaux du lac de Stymphale.

La source de la peinture

Dialogue sans parole
Détail en noir et blanc

Plus qu’une source, une soif. Rien ne s’écoule que l’envie de « Lui » donner parole par la couleur, la ligne,la forme. Il a fallu que ça disparaisse pour que ma peinture timidement d’abord commence à sourdre.

L’insatisfaction, le manque, l’excès, c’est « Son » mutisme qui me murmurait et si faible encore perdurait-il que je ne pouvais prendre ni crayon ni pinceau.

Il a fallu qu' »Il » disparaisse pour que j’éprouve encore la dernière  joie mortifère des nostalgies avant de sombrer une fois pour toutes dans l’acceptation, la résignation.

Je m’aperçois combien nécessaire aura été de renoncer pour justement m’y mettre.

Je ne peins pas dans la joie je peins pour « Lui » donner la parole, ce silence épais comme cri d’oiseau à l’aube.

Je ne peins pas par le chagrin de tous  ces rendez vous manqués de petites brunes rousses ou blondes qui ne sont jamais venues.

Je peins car si je ne le faisais pas « Il » serait muet aveugle et sourd. Bien trop présent, envahissant. 

Je peins pour le faire taire afin qu »Il » soit et rien de plus. 

Vivre de son art

Exil des Dieux
Exil des Dieux

Dans les périodes difficiles il est nécessaire de réfléchir à ce dont on a vraiment besoin pour vivre. Tant d’éléments perturbateurs ne sont autour de soi que pour nous distraire, mais de quoi ?

La distraction est un mot d’ordre, une sorte d’hypnose collective qui enrichit certains pendant qu’elle en appauvrit d’autres.

De quoi voulons nous tant nous distraire ? Cette question ressassée mille fois n’a que peu de réponses. Et si c’était   l’échec et  la mort et toutes leurs variantes.

De l’échec car dans ce monde ou seule la réussite prime celui ci est devenu incompréhensible. Et pourtant ceux qui réussissent sont ceux qui ont eu le plus d’échecs, on évite de trop y penser.

Il serait intéressant de réhabiliter la notion d’échec dans tous les domaines de notre vie, et ceux qui exercent une activité artistique soutenue devrait l’accueillir en ami plus qu’en ennemi.

De la mort car nous pensons qu’elle est la fin de tout, c’est une insulte larvée à notre intelligence qui nous annule, nous biffe, nous raye de la carte de l’existant vers un je ne sais quel néant .

Ces deux choses dont on veut à tout prix nous distraire, il devrait exister des écoles nouvelles ou elles seraient inscrites dés le plus jeune age dans les programmes.

Oui nous échouons et oui nous mourrons. Regarder la télé ou s’enfiler des litres de bières ne changera rien à cela.

Alors comment aborder notre vie une fois cette chose établie ?

De quoi ai je besoin pour vivre ? mais vraiment ?

En tant que peintre j’ai besoin de matériel pour peindre et donc d’un peu d’argent pour l’acheter. Il me faut me loger et me nourrir ensuite afin de ne pas me prendre la tête et de pouvoir continuer à peindre. donc de montrer mon travail régulièrement et tenter de vendre mes tableaux.

Il y a des périodes plus fastes que d’autres mais elles sont rares évidemment; Car acheter un tableau ce n’est pas une distraction. C’est acheter un morceau d’âme et l’emporter avec soi.

Bien sur au début on se dit c’est super j’ai vendu un tableau . Les premiers ne sont pas chers ni pour l’acheteur ni pour le peintre.

Au fur et mesure du temps le peintre produit de plus en plus d’œuvres qui ne sont pas toujours vendues, mais c’est bien son âme qui s’étale de toile en toile , il parait qu’elle est infinie l’âme, mais pas le peintre .

De la mort avant l’accomplissement de je ne sais quelle tâche à mener à bien.

Mais il n’y a rien à mettre après la mort si ce n’est encore de la distraction.

César Pavese a écrit « la mort viendra et elle aura tes yeux,  »  je pense que s’il avait vieilli un peu plus il aurait sans doute supprimé le « elle aura tes yeux. »

De quoi ai je besoin pour vivre ?

De lucidité pensais je à 20 ans , de naïveté pensais je à 40 ans .. de presque rien est l’étape d’aujourd’hui.

Le renoncement qui est une des variantes de la mort devrait également être considéré comme une grâce qui comme tout le monde ne le sait pas ne se cherche pas mais nous tombe dessus comme l’ennui.

Juste un peu de temps, de la tranquillité, et de l’envie autant dire le plus luxueux rien que cela.

 

Trouver son nom

©2018 par Patrick Blanchon

Dans le fond ça pourrait être une démarche solitaire. Je m’assiérais sur une pierre un matin et j’attendrais que ça me vienne. Possible que la journée n’y suffise pas, pas même plusieurs, ni les nuits qui les accompagnent.

Pourtant j’ai déjà un nom. Mes parents me l’ont donné à ma naissance. Alors en quoi devenir peintre serait il associé à un changement de nom ?

Je me suis habitué à la sonorité de ce nom désormais même si cela n’a pas été facile au début.

Carlos Castaneda n’a jamais changé de nom et semble avoir beaucoup brouillé les pistes tant sur l’année et le lieux de sa naissance que sur l’ensemble de sa biographie.

Avait il déjà compris que ce n’était pas le nom qui était important mais la légende qui s’y attachait. Il n’était pas spécialement mondain et ne devait pas rechercher à se faire mousser particulièrement. Peu d’apparition publiques, et même son décès demeure emprunt de mystère.

Après avoir relaté ou fabriqué son aventure avec le vieux sorcier Yaqui dans ses ouvrages, peut-être s’est il rendu compte de la position sibylline qu’occupe tout narrateur. Je est un autre ne pouvait pas être mieux compris et même développé tout au long de son récit passionnant autour de la réalité, des réalités environnantes.

Le tonal et le nagual, termes qu’il explique à plusieurs reprises nous mettent sur la voie.

Dans le tonal même Dieu y est compris. Ce serait comme la nappe d’une table et tous les objets posés sur celle ci.. Dieu, l’univers, c’est la nappe.

Le nagual est tout ce qui entoure cette table. Il est invisible et nous ne pouvons y avoir accès que par de profondes modifications de conscience. Sa logique est proche de la mécanique quantique et même plus affolante encore car même la mécanique quantique  appartient au tonal.

Changer de nom ne fait pas traverser le tonal. Raconter sa vie la met à distance. La vivre en ne croyant rien d’acquis et en expérimentant par soi-même les choses demande une impeccabilité qu’on ne saurait partager.

Dans le fond c’est pas changer de nom l’important c’est pas de mentir le plus important , c’est de rester impeccable au fond de soi comme un guerrier, une guerrière  prêt à tout moment à tout quitter pour traverser la porte.