Black bird

C’était juste une petite forme noire et sautillante sur la neige. Alors l’enfant a pris un caillou, l’a placé dans l’élastique, et prenant soin de bien pincer l’ensemble entre le pouce et l’index il a tiré le tout pour le relâcher brusquement et balancer le projectile. Il y avait une chance sur pas mal de possibilités que ça ne marche pas. Mais ce coup là bingo ! Dégommé,  l’oiseau a vacillé un instant et s’est étalé sur le coté en n’ayant à peine eut le temps de déployer une aile.

Le gamin s’est approché en souriant au début. Il croyait à une blague, que l’oiseau allait partir aussitôt qu’il serait près de lui. Mais ça n’a pas bougé, c’est resté là inerte et là le gamin a compris qu’il venait de tuer un oiseau, son premier oiseau.

Alors c’était donc ainsi : le hasard pouvait aussi provoquer ça. Pensa l’enfant. Il ramassa le petit corps et le jeta par-dessus la haie du jardin et il tenta de ne plus y penser.

Il passa néanmoins une journée compliquée après tout il avait tué quelque chose sans le vouloir vraiment. Et ce qui le gênait il se demandait si c’était ce meurtre qu’il avait commis ou le fait qu’il avait agit sans le vouloir vraiment. C’était comme dans l’ordinateur une sorte de tache de fond pénible qui jetait une ombre sur tout ce qu’il avait connu auparavant. Le monde entier semblait avoir changé suite à son acte irréfléchi. Il avait traversé une frontière et se retrouvait en pays étranger.

Il n’en parla à personne bien sur, sans le savoir il sentait que cela n’était pas nécessaire vraiment.

Plus tard il embrassa le père qui rentrait du travail et ils finirent tous la journée après le repas devant une émission qui parlait d’une guerre quelconque quelque part dans le monde. La mère s’était endormie et le père n’était pas loin d’en faire autant, chacun sur leur canapé respectif.

 L’enfant caressait le chien machinalement et puis soudain  la mère se réveilla et lui dit d’aller se coucher, que demain il y  avait école.

Il se coucha et allumant sa lampe torche tenta de reprendre le récit d’une histoire qu’il aimait bien mais les lignes ne semblaient plus avoir de sens. Alors il éteignit la lampe et s’endormit.

En mémoire de R.Carver

Désordre

Lorsque sa fille demande à Grégory Bateson  » Papa c’est quoi l’ordre ? » Celui ci la regarde un instant attendri et tente de lui expliquer que chacun peut bien avoir le sien, cela ne change pas grand chose au fait qu’il y a plus de chances que les choses en général se mettent en désordre qu’en ordre.

Cela me rappelle les journées vastes et vides que j’adorais passer au jardin du Luxembourg à Paris. Je tirais un fauteuil de fer pour l’approcher du petit bassin central et là, soit bercé par les cris d’enfants soit par la musique des essieux de poucettes, soit encore par le son permanent du jet d’eau , soit par l’ensemble de tout ce que je n’ai pu citer, je m’assoupissais doucement mais fermement. Alors une musique générale apparaissait invisible durant la veille.

Sur l’eau du bassin, flottaient des résidus de bâtons de glace, des brindilles, des morceaux de papier de bonbon.. et j’admirais la façon de se rejoindre par groupes de plus ou moins semblables catégories tous ces déchets d’une jolie journée d’été.

Je devais chercher inconsciemment quelque chose qui pourrait être un « ordre des choses », mais plus modestement désormais au final, le mien.

C’est ma façon de sélectionner les éléments et de les ranger en catégories qui soudain semble les réaliser. J’ai toujours eut des intuitions de départ qui provoquaient des réalités à venir.

Ainsi je ne sais s’il faut parler ici de prescience , j’ai longtemps étudier le désordre, me laissant envahir, submerger par lui. Afin que ce désordre m’expose, me risque et m’oblige à l’assumer en quelque sorte et partant de là, au milieu de ce désordre, je me transformais en statue de sel ou en moine bouddhiste.. je ne sais plus vraiment.

C’est que vivre dans le désordre demande bien plus d’habileté que dans l’ordre. Il faut se méfier de tout, enjamber des piles de principes et des flots de « il faut » épuise tout autant qu’enjamber les objets hétéroclites de la pièce. Se prendre soudain pour un démiurge téléguidé par l’éducation et le savoir vivre et se mettre à ranger frénétiquement ne m’a jamais apporté que de la confusion, mais véritable alors celle-ci.

Pourtant crée un ordre n’est rien, on peut le faire avec une facilité déconcertante. Par exemple ces derniers mois j’ai décidé de ranger mon atelier. J’y reçois des élèves et pour ne pas paraître trop « cochon », j’ai rangé classé, nettoyé, ordre et propreté invitant apparemment à la confiance et à l’augmentation de la clientèle.

Crée une habitude prend 30 jours en moyenne. Mais cela demande de l’opiniâtreté comme de la régularité. Et celle ci acquise on ne peut plus s’en passer.

Cependant voilà il y a toujours plus de chances que les choses se mettent en désordre qu’en ordre .. comme la poussière ou la végétation les choses reprennent leur droit de s’amonceler de se désordonner aussitôt que nous avons tourné la tête…

Et si comme les physiciens modernes le disent à mi voix ce serait nous et nous seuls qui inventerions tout. « ordre et désordre » alors ne seraient que deux complices dont nous aurions besoin pour continuer à croire à une réalité.

La tolérance et la conviction

Il ne peut y avoir de tolérance sans conviction, du moins c’est ce que l’on pourrait imaginer puisqu’on fait preuve d’une pour découvrir l’autre peu à peu. Mais quand on part dans la vie sans aucune conviction quel curseur utiliser pour ajuster la tolérance ?

Alors je vous propose de modifier le mot conviction par intention et les choses s’éclaireront peut-être d’une lumière inédite.

Pour les chamanes la notion d’intention est majeure, comme les notions d’énergie. Peu de choses dans le monde chamanique se produisent sur le plan mental, mais sur un plan énergétique. Pour parvenir au plus haut degré de connaissance, ou de pouvoir, peu importe les mots que l’on pourrait coller sur le sommet, deux qualités sont nécessaires voire indispensables:

Accepter de souffrir pour comprendre la quantité de tolérance dont on peut faire preuve au travers d’une forme d’endurance à la bêtise, la sienne et celle des autres si l’on veut. Quand je dis bêtise il n’y a vraiment rien de péjoratif, je parle bien de notre nature animale.

La seconde chose est l’impeccabilité que j’appelle plus modestement la justesse. Cette justesse qui, si l’on apprend à repérer la fuite d’énergie en soi ou l’appétit qui commence à sucer la notre chez autrui, réagit de plus en plus rapidement et souplement à tout débordement, de façon à rester dans l’axe.

Nous ne savons pas grand chose des échanges gazeux et encore moins des échanges énergétiques qui s’opèrent entre les individus. J’ai connu des maîtresses fabuleuses qui une fois que nous nous fussions séparés m’avaient dérobé une très grande part d’énergie et je ne parle pas ici de rapports sexuels uniquement. c’est que l’idée de vampire n’est pas venue du fond des temps par hasard , nous passons notre temps à nous gorger de l’énergie des autres et eux de la notre.

Je ne me souviens plus mais je ne serais pas étonné que ce soit l’écrivain Paul Claudel qui refusait même de se masturber de peur de dilapider imprudemment sa précieuse énergie.. et ainsi de perdre son inspiration, sa créativité. A mon avis, il aura rater bien des moments de plaisir mais le postulat n’était pas mauvais en soi.

Les ermites aussi savent que s’éloigner de la masse les préserve de dépenses inutiles, mais sans risque alors comment tester la tolérance, comment construire une véritable conviction ? Et comment détruire celle ci une fois construite … ?

C’est que peut-être tous les chemins mènent à des « Rome » très personnelles, nous arrivons avec une petite idée en tête dans le monde de la confusion et c’est toute cette confusion, ce chaos, qu’il nous faudra traverser avec ce que j’appelle « intention »

Cette intention ne provient pas de notre réflexion, le mental n’est pas sa source, ni d’ailleurs le cœur. On pourrait peut être imaginer un intervalle entre deux fréquences, plus qu’une fréquence vraiment, un tout petit vide entre deux voilà ce serait cela l’intention capable à la fois de soulever des montagnes, de faire preuve peu à peu d’une tolérance infinie, et d’écarter ainsi un peu plus à chaque cran la moindre de nos convictions.

Découvrir qu’une intention existe au fond de soi est un jour de fête. Lui faire confiance et la suivre aveuglément nécessite de traverser bien des déserts cependant que parvenu à l’oasis, nous sommes capables de tout oublier ou presque, heureux enfin d’étancher notre soif tout simplement.