La bonne distance du capitaine.

Jamais le capitaine ne déjeunait ou ne dînait avec nous, et s’il arrivait à certain d’émettre une opinion quelle qu’elle soit à ce sujet, elle était suivie aussitôt par un silence épais. De lui on ne savait presque rien, sinon qu’il avait gravit les échelons progressivement depuis son plus jeune âge, sans doute dans la marine militaire puis marchande. Et puis le transport d’esclaves plus lucratif, ou un quelconque esprit d’aventure, l’avait placé à la tête du bâtiment, le hasard sans doute pourrait aussi être invoqué, si toutefois le hasard existait vraiment.

Quand il n’était pas sur la passerelle, ce qui était fort rare, il se reposait dans sa cabine et c’était le cuistot qui lui apportait tous ses repas, et aussi parfois le mousse que les hommes d’équipage déguisaient en femme car il faut toujours des offrandes pour s’attirer les faveurs des dieux.

Les femmes ne manquaient pas pourtant, à fond de cale on en comptait plusieurs dizaines, et des enfants aussi. Mais l’humiliation du mousse valaient bien tous les supplices habituels qu’on leur faisait subir. Il faut bien de temps en temps une récréation dans cet univers fermé qui rassemble des hommes de toutes qualités et les tempéraments qui vont avec.

Le capitaine, au cœur de ces orgies sporadiques, non seulement semblait avoir donné son assentiment, mais restait-il également toujours en retrait des ébats de l’équipage.

L’excitation et la débauche occasionnelles ainsi devenaient comme une nécessité incontournable au bon fonctionnement de la navigation, et les larmes les cris, comme les râles de plaisir étaient eux aussi balayés par les grands vents du sud qui les emportaient en leur sein comme toutes les réticences que l’éducation et la bienséance s’étaient efforcées de bâtir en nous.

Sur la passerelle, cependant le capitaine, continuait à diriger le vaisseau et à maintenir savamment la distance entre ses hommes et lui.