Cette douleur

Femme en rouge Huile sur toile 2017 Patrick Blanchon

Quand il avait présenté ses textes au poète, celui ci avait feuilleté rapidement puis l’avait regardé bizarrement et avait dit :

« Comme vous devez pleurez vous »

Et puis le poète était retourné à ses occupations, après tout nous étions dans un café près de la gare de l’Est, l’heure de pointe approchait et il y avait encore pas mal de verres à nettoyer. Le poète était loufiat aussi.

Le jeune homme avait remis de l’ordre dans sa tenue, enfin il s’était un peu redressé, avait relevé le col de sa veste car il commençait à faire un peu frais puis il avait fait un petit signe de la main vers le poète qui ne le vit pas, enfin, il sorti du café et retrouva le brouhaha du boulevard.

En descendant vers la Porte Saint-Denis il se demandait ce que signifiait cette petite phrase et se disait que le poète ne s’était pas beaucoup foulé. Il éprouvait presque un malaise à la réentendre cette petite phrase, et il était au bord de décider qu’il s’agissait d’une moquerie, voire d’une humiliation à peine déguisée.

Comme il arrivait à la hauteur de la rue Blondel, il hésita un instant puis s’engouffra dans celle-ci. A chaque fois que le jeune homme éprouvait cette douleur de se sentir incompris, il lui fallait la contrebalancer aussitôt par une émotion forte.

C’était un peu minable il s’en rendait compte, mais l’urgence le pressait à un point qui ne souffrait pas d’attendre. C’était désolant, indigne, tout ce qu’on voudra mais la petite phrase assassine allait continuer à faire des ravages s’il ne réglait pas tout de suite cette affaire. En fait le poète venait de le traiter de gamin trop sensible, incapable de maîtriser ses émois, sans doute même voulait il dire qu’il ne faisait que les déposer comme de belles merdes sur ses feuilles, et que lui le poète, comme probablement un tas d’autres personnes, n’en avaient rien à faire. Alors pour lui indiquer une piste et même avec charité on lui avait signifier que pleurer ne suffisait pas, on le constatait: il n’avait pas dépassé cette étape basique, en fait c’était grotesque tout au plus.

La perspective de la rue, au crépuscule avec toutes ses femmes sur le pas des portes éclairées de manière contrastée par les néons ou l’ampoule solitaire des plafonniers d’entrée le ramena à la réalité. Il senti l’excitation balayer les miasmes de ses supputations sentimentales et cela lui fit du bien.

Il eut même l’impression pendant quelques mètres de retrouver un semblant d’importance, lorsque elles le hélèrent en clignant de l’œil ou en laissant tomber subrepticement une bretelle pour exhiber la chair laiteuse d’une gorge , ou remontant avec une innocence feinte une jupe pour laisser sourdre la blancheur violente d’une cuisse. Il devint ainsi pendant quelques foulées le prince qu’une cour des miracles flatteuse et méprisante acclamait en sourdine.

Enfin cela lui fit une impression de douche froide salvatrice et il allait obliquer vers un autre boulevard quand, de l’autre côté de celui ci il aperçut une petite silhouette vêtue d’une robe blanche.

C’était une femme entre deux ages, avec une queue de cheval qu’il trouva comique puis terriblement émouvante. Un je ne sais quoi entre la Sheila de son enfance et une autre chanteuse dont il ne se souvenait plus du nom.

Lorsqu’il arriva à sa hauteur, elle lui fit un petit clin d’œil mais resta silencieuse. C’est sans doute le silence qu’elle avait su conserver qui déclencha son désir violent, irrépressible. Il la suivit dans un dédale d’escaliers et de corridors jusqu’à la chambre dans laquelle enfin, ils finirent par arriver.

Une fois dévêtue de sa robe blanche elle redevint une femme comme toutes les autres dans sa nudité crue. Pas plus moche pas plus belle. Mais la douceur de son regard restait inchangée et lorsqu’il la prit ce fut avec douceur également. Lorsque soudain elle voulu l’embrasser il esquiva ses lèvres et la douceur se muât en sauvagerie. Il la senti alors se raidir, et il se hâtèrent de conclure.

Lorsqu’il retrouva la rue à nouveau un camion de la voirie stationnait à l’angle et les employés de la ville s’affairaient à extraire le contenu des poubelles dans l’alternance lumineuse et orangée d’un gyrophare.

Il décida d’aller manger un morceau vers les halles, et peu à peu en marchant il sentit les larmes couler sur ses joues et cela mit fin à ses derniers doutes.

La voix de Felix Leclerc

Quand j’ai écouté la première fois sa voix, j’étais gamin et je n’allais pas très bien. La vie me paraissait comme ces rêves dans lesquels on court en faisant du surplace. Et puis d’un seul coup tout à disparu et je me suis laissé emporter.

Il avait une voix grave et chaude, rassurante et au fond de tout cela je pouvais sentir un cœur battant, pas seulement un cœur bon ou un cœur gentil, ça je connaissais bien je n’en avais pas besoin.

Tout le monde autour de moi se forçait à ça, « être bon et gentil » mais c’est tout le contraire que j’apercevais.

Lui Félix Leclerc je sentais la sauvagerie qu’il gardait en lui comme une pierre précieuse. Même s’il disait dans ses paroles des choses qui avaient l’air gentilles, elles étaient entourées par cette sauvagerie, elles étaient offertes comme dans un écrin. Les gens ne voient jamais la boite, l’écrin, ils ne considèrent que les bijoux.

Cette voix m’a longtemps bercé, je plongeais en elle comme dans une caverne et allais m’allonger à coté des ours et des loups les jours de grand froid. Là tout le monde se retrouvait dans la chaleur et le sommeil pour passer le grand hiver des jours maussades.

Ses paroles je les ai entendues plus qu’écoutées vraiment au début. c’était juste les vibrations de la voix qui m’intéressaient.

Bien plus tard j’ai écouté encore en tendant l’oreille cette fois sur ce qu’il disait et j’ai compris ce qu’était la poésie.

La poésie véritable propose de jolis mots qui permettent d’approcher au plus près l’horreur ou le mystère.

On n’y prêterait pas garde on resterait à la surface et on dirait juste c’est beau, c’est joli, et puis quand tout à coup on est capté à la fois par la voix et ce qu’elle dit ça fait un tout, une chanson qui reste gravée dans le cœur toute la vie.

Etre artiste aujourd’hui

Dessin comme ça 2018 Patrick Blanchon
Dessin comme ça Patrick Blanchon 2018

Ce n’est pas le plus facile des métiers mais pour moi c’est l’un des plus beaux. En fait comprenons nous tous les métiers peuvent être beaux cela dépend surtout de l’état d’esprit de la personne qui oeuvre.

Etre artiste et plus précisément artiste peintre est le dernier métier que j’ai choisi d’effectuer après de nombreux autres qui ne me permettaient plus de m’exprimer. Ce métier ne me permet pas de vivre aussi bien que dans mes anciennes occupations qui, du reste si elles sécurisaient plus l’atmosphère générale de ma vie, m’obligeaient à de nombreux compromis, à ne pas révéler pleinement ma personnalité, à me taire beaucoup par usure, par dépit, par crainte aussi quelques fois de perdre mon emploi, de perdre ma sécurité financière.

Cependant en réfléchissant bien cette pseudo sécurité financière n’était qu’un mot d’ordre hérité de père en fils, et la répétition d’un schéma ancestrale à appliquer par un manque cruel d’imagination.

Quelle est la véritable richesse si ce ne sont pas les enfants que l’on élève, l’épouse que l’on épaule, les amis que l’on rencontre et avec lesquels on construit une amitié, si ce n’est pas toujours paraître plutôt qu’être tout simplement ?

Car nous ne sommes vraiment que très rarement nous mêmes au travers des circonstances brutales ou douces de l’existence, nous sommes des copies plus ou moins améliorées d’un système éducatif, social, économique et politique qui jugule la notion véritable d’identité depuis tellement longtemps désormais. Système qui craque de toutes parts et devant nous se dresse un inconnu qui comme toujours nous effraie nous rappelant trop bien l’inconnu qui toujours sommeille au fond de nous.

Quelle est donc la véritable richesse sinon aller au devant de cet inconnu qui est soi et pour ce faire pas besoin d’argent mais du temps, et c’est bien ce temps que l’on ne nous permet pas de prendre facilement qui me parait être le luxe le plus haut actuellement.

Car il en faut du temps pour apprendre à peindre par exemple, non pas qu’il soit si difficile de maîtriser une technique, non cela est désormais à la portée d’un grand nombre de personnes. Pour améliorer le quotidien je suis moi-même professeur et j’enseigne la technique du dessin et le maniement des formes et des couleurs. Cependant que je reste toujours stupéfait par le manque de temps que prétextent mes élèves.

J’ai beau dire, si vous voulez progresser, prenez une demi heure par jour pour dessiner, peindre, une demie heure ce n’est pas grand chose mais si on le fait chaque jour, pendant 365 jours imaginez…

Et pourtant non , personne n’y parvient invoquant chaque semaine lorsque je pose la question des préoccupations tellement serrées qu’aucun interstice n’a pu être trouvé.

Il m’a fallut du temps pour comprendre comment gérer celui-ci, pour qu’à la toute fin tout ne soit pas en vain, pour que perdure une partie précieuse de mon être inscrite dans le papier, le chant, la photographie ou la peinture, j’ai testé beaucoup de voies diverses accordant du temps à chacune autant que le pouvais , parfois d’une façon frugale, parfois avec excès.

La régularité du métronome s’accorde mal avec l’idée que l’on se fait d’un artiste. Elle s’accorde déjà si mal dans le cadre que l’on pose pour exercer le moindre labeur. On la subit en général plus qu’on la choisit cette régularité.

Alors devenir « libre » en tant qu’artiste demande bien plus que de l’application pour intégrer cette régularité, pour diviser son temps en parcelles, pour segmenter l’administratif du commercial, et du temps de création.

Cela demande du temps et une certaine forme d’abnégation aussi.

Établir un emploi du temps et s’y tenir demande de renoncer à beaucoup de choses notamment à la distraction.

Je vous l’avoue, j’ai essayé plein de moyens diverses pour tenter de mettre en place cet emploi du temps. Aucun n’a pu tenir la route et toujours la distraction m’attirait pour m’extraire de ces contraintes insupportables que je m’étais fixées.

C’est seulement qu’il me manquait une intention véritable.

cette intention ne se trouvait pas dans l’envie de gagner de l’argent, ni dans celle de réaliser des œuvres d’où surgiraient l’évidence de ma maîtrise, encore moins dans l’idée de la beauté qui m’aura celle ci fait perdre de nombreuses années, non aucune de ses intentions ne pouvait être vouée au succès de la réalisation d’un véritable emploi du temps.

Alors je me suis penché sur les tâches déjà en place, les cours que je donne, l’administratif à régler, la communication sur les réseaux sociaux à ne pas négliger et dans chacune de ces tâches j’ai tenté de donner le meilleur de ce que je pouvais, c’est à dire d’être le plus juste possible avec moi-même tout d’abord en espérant que cette justesse atteindrait les autres.

Je ne dis pas que tout est en place désormais pour toujours, non il y a encore bien des choses à améliorer notamment cette propension à vouloir trop donner d’un coup comme si demain j’allais mourir. J’essaie de me restreindre désormais dans des cadres temporaires plus succincts.

La création c’est un peu comme l’amour, donner tout d’un seul coup ne sert à rien et surtout à ne pas durer, à ne pas faire durer. C’est sur le long terme que la passion s’apaise et que la braise de la tendresse réchauffe les vieux amants.

Bien sur la tentation est grande d’utiliser internet pour promouvoir mon travail et j’y cède désormais volontiers, non pas que j’imagine atteindre à une célébrité quelconque voir à une clientèle plus large, non cela ne me parait même pas souhaitable pour l’équilibre fragile que j’installe peu à peu dans mon emploi du temps.

Internet me permet de montrer mon travail, de sortir d’une certaine façon de l’atelier, de m’exposer aussi moi-même tel que je suis sans autre retenue que celle de vouloir rester juste. C’est bien de cette justesse dont il s’agit en fait et qui pourrait bien devenir l’intention majeure de tout mon travail d’homme comme de peintre.

Cette justesse emprunte des voies parfois étranges et peut-être parfois aussi laborieuses encore mais je ne désespère pas, j’adapte peu à peu mon emploi du temps à sa mesure et espère pour 2019 des œuvres nouvelles en adéquation avec celle ci plus que jamais encore auparavant.

en lisant la colère exprimée par certaine chroniqueuse sur l’art contemporain, je peux comprendre au delà de son vocabulaire de façade l’indignation qu’elle ressent quant à une grande partie de l’art en France aujourd’hui qui serait délaissée par les institutions qui préfèrent miser sur des plus values rapides et des retours sur investissements plus juteux avec le denier public. C’est qu’on a tous oublié le temps dans l’affaire.

Il faut du temps pour construire un emploi du temps efficace, du temps pour réaliser des tableaux qui touchent vraiment l’âme et l’esprit, et la hâte des institutions à vouloir courir plus vite que la musique en fabricant des artistes trop rapidement ne résistera sans doute pas à la postérité qui est en fait le véritable tamis du talent.

Ce n’est jamais dans l’urgence qu’on décrète le juste et le beau, on peut tenter de l’imposer bien sur mais cela ne sert de rien, il faut attendre hélas encore la dissipation des brumes pour parvenir à retrouver l’horizon.

Dans ce grand bateau qui pourrait ressembler à celui de la Méduse, nous voici les artistes inconnus naufragés de l’immédiateté. La faim et la soif et l’absence de reconnaissance peut bien nous tenailler et nous rendre presque fous parfois, il faut les ignorer cela ne vient pas de nous, cela n’est pas en nous. Nous sommes seulement le temps et nous n’avons besoin en fait profondément de rien d’autre que de justesse telle que nous la ressentons, toujours la même à la fois neuve et ancienne, toujours renouvelée.

La dernière illusion

Rue Custine
Huile sur panneau de bois
130x60 cm Année de réalisation 2018
Patrick Blanchon

Cela commença imperceptiblement, par un léger frisson, sans doute dû à la fatigue, à ces nuits d’insomnies traversées, à tous ces mots jetés sur le papier comme on remplit des sacs poubelles lors de déménagements.

Puis cela devint plus net. Tout le corps tremblait désormais et j’éprouvais une sensation de froid glacial.

Nous étions en août et les voix fortes et épicées des grand Zaïrois s’élevaient depuis la rue des Poissonniers rejoignant les cris des martinets dans une proximité d’heure de pointe. Même la fenêtre refermée je ne pouvais pas ne pas les entendre. 

Des odeurs de chevreaux grillés les avaient accompagnées ces voix. L’odeur de viande brûlée m’était insupportable.

Me relevant mollement pour faire couler l’eau de l’unique robinet du lavabo, je remplis le verre et le bu d’un trait. Peut-être un peu de fièvre aussi saisissais-je la boite de doliprane

il devait être 18h et le soleil était encore haut dans le ciel. Normalement, à cette heure j’aimais sortir de l’hôtel et prendre le pouls de la ville dans ce coin fabuleux du 18 eme. Au rez de chaussée je ne manquais jamais de saluer la concierge en échangeant un mot ou deux. Elle serait ainsi moins virulente qu’avec d’autres lorsqu’il s’agirait de payer le terme et puis bon dieu comme je me sentais seul. Alors échanger deux mots dans la journée me permettrait de conserver un rapport si minime soit il avec le reste de l’humanité.

Ainsi cultivant mon gout pour la survie, entretenais je le même type d’échanges minimalistes avec les caissières du supermarché voisin, le buraliste qui me fournissait en tabac et le loufiat du bar du coin ou j’aimais prendre quand je le pouvais mon petit crème du matin.

La folle de la chambre attenante, nous n’étions séparés que par une cloison fine comme du papier,  devait être absente car je n’entendais pas le bruit familier de ses toussotements, de ses paroles incohérentes qu’elle jetaient d’ordinaire sur les parois comme un boxeur s’entraîne à molester son sac.

Ce qui me décida c’était qu’il ne me restait presque plus de tabac. J’envisageais la nuit proche et ne me résolvant pas à m’en passer, je fouillais toutes les poches de pantalons, vestes, manteaux pour trouver un peu de monnaie, lorsqu’un billet de 50 francs tomba comme une manne sur le plancher.

Joyeux de ces retrouvailles et plein de gratitude envers la providence et ma nature désordonnée je descendis.

La concierge absente, j’économisais mes mots puis m’engouffrais dans la chaleur du soir.

J’avais traversé à grandes enjambées la place de Chateau-Rouge, sa cohue, ses odeurs de piment, de sueur et d’épices, pour enfin parvenir à mon hâvre de paix, la Rue Custine.

Alors peu à peu je ralentissais le pas, la rage retombait et mon regard suivait les mouvements des feuillages des hauts platanes qui à la façon d’une haie d’honneur m’accompagnaient vers Jules Joffrin.

Ce doit être dans ce café, que je m’arrêtai. La première bière accéléra rapidement mon envie d’uriner et c’est en ressortant des toilettes que je la vis, appuyée contre le bar.

C’était une femme sans age, mal fagotée, je ne me souviens plus si elle était brune ou blonde. Elle était ivre ça c’est certain et nous nous accrochâmes l’un à l’autre sans trop tourner autour du pot.

Après m’avoir asticoté un bon moment elle me ferra d’un « on va chez toi ? »

Je me rappelle encore des années après cette humiliation dont elle m’abreuva en critiquant ma vigueur sexuelle à son égard .. c’était des vas y bon dieu baise moi mais baise donc, plus loin, plus fort .. mais je restais définitivement d’une mollesse insultante à son égard.

Aux environs du troisième ou quatrième « qu’est ce tu fous connard » je me levais, me rhabillais et la flanquais dehors.

Et tu crois que c’est gratuit me jeta t’elle encore ?

Alors je sentis dans ma poche le billet de 50 francs et lui donnais.

Elle partit sans demander son reste et je m’asseyais sur mon lit une migraine terrible me terrassant à nouveau.

En mettant la bouilloire en route pour me préparer mon nescafé je ne me sentais pas bien fier mais je me mis quand même à rigoler.

Mon rire au début léger comme un coureur à pied qui s’élance à petite foulée devint assez rapidement tonitruant, puis carrément hystérique enfin, il me permit de me vider les poumons, de chasser l’air et les pensées viciées de ces dernières heures.

J’ouvrai la fenêtre, la nuit était là projetant ses grands bras sur les façades de craie. j’allumais une cigarette et respirait lentement. Peu à peu le calme revint.

Dans le couloir des bruits de talons, la folle rentrait chez elle. J’entendis un moment ses hurlements étouffés ses grattements aux murs et puis tout s’arrêta.

Je crois que c’est à partir de ce jour que j’ai décidé de ne plus écrire une seule ligne.

Nous fabriquons parfois des objets dans l’instant présent mués par des intentions multiples tant la confusion de vivre se mélange dans l’être et dans l’avoir. Pour retrouver la clarté, il faut bien plus biffer qu’ajouter. Mais comment se séparer de l’excès ? Du trop plein pour retrouver la faim, la soif naturelles ? Dans la régularité peu à peu le chaos cent fois, mille fois revisité par la mémoire mensongère, par l’idée de beau et de laid qui choisit et rejette,laisse l’eau troublée malgré tout effort.

Sans doute par ce que cet effort ne sert à rien que de parvenir à la conclusion que notre lucidité n’est rien d’autre que la dernière de nos illusions.

Tout ce que je ne sais pas faire

Auguste ne rigole plus
Auguste ne rigole plus. Huile sur toile 120×90 cm Patrick Blanchon

Plus j’avance en age plus je suis pris d’un vertige quand je pense à tout ce que je ne  sais pas faire et que probablement je ne ferai sans doute jamais.

Je ne piloterai jamais un avion de chasse, je ne jouerai jamais de premier rôle dans un film d’aventure, je n’épouserai pas Marylin Monroe et le soufflé au fromage, je le crains, restera à tout jamais une énigme.

En fait plus je réfléchis à ma vie plus je me dis que jamais je n’ai rien su faire vraiment de mes dix doigts. Je veux dire par là en y croyant vraiment, car bien sur j’ai fait trente six mille métiers j’ai connu des maîtresses qui valaient bien Marilyn et j’ai aussi sauté en parachute à défaut de conduire un Mirage. Mais ce n’était toujours que moi comprenez vous ..?

Bien sur la malédiction de » l’a quoi bon » pourrait expliquer en partie une telle inaptitude à l’appropriation franche et massive  de mes actes passés et dans ce cas sans doute je pourrais me lamenter sur mon sort en me réveillant à presque 60 ans d’une crise d’adolescence un peu trop prolongée.

Cependant ce malaise s’envole aussitôt dès que je me retrouve attablé devant vous à écrire ces mots.

Se mettre à table dans le cadre policier est un aveu, alors soit, puisque j’ai décidé d’utiliser ce cadre je vais avouer.

Je vais avouer que j’ai toujours pensé être bien plus malin que les autres pour commencer.

Plus malin que mes parents que j’ai regardé  trimer toute leur vie en cherchant à les faire sortir d’eux même de nombreuses fois par mes écarts de conduite répétés. Je n’avais pas de haine, pas de colère, non juste une envie persistante de les voir eux , en tant qu’êtres humains et non comme des stéréotypes de ne je sais quelle feuilleton de série B.

Alors pour cela j’ai utilisé de nombreux stratagèmes, pour commencer envers moi-même afin d’oublier le but de mes actes, de mes erreurs, de mes errances. Il fallait que tout soit enfoui au plus profond de moi que je ne m’en souvienne plus.Donc oui j’ai éprouvé de la haine, de la colère, oui et j’ai fait largement de mon mieux pour bien comprendre l’entourloupe, le vol et le massacre.

Et si cela vous parait contradictoire c’est que vous avez encore pas mal de chemin à faire pour être vraiment vous. Je veux dire au delà de moi.

Moi, éternel insatisfait tremblant de trouille et de rage.

Moi capable de toutes les petitesses pour ne jamais dire je t’aime.

Moi hypertrophie des neurones sur pattes

Moi gros con attendrissant et désarmant pour mieux vous planter par derriere

Moi le salaud, l’horrible, l’insupportable.

Ce sale petit gamin  qui se cache derrière un masque en espérant être découvert un jour.

Ce petit garçon envahit par toute l’ignorance du monde à un tel point qu’il s’invente un rasoir de lucidité tranchante pour le découper, le déchiqueter, l’entendre se dégonfler hurler gémir.

Tout ce que je ne  sais pas faire et que je ne saurai jamais faire :

c’est être sans faille,  lisse et poli comme un beau galet avec lequel

le vent et l’eau jouent en se déchirant,  dans le cri de la mouette,  et la naissance des ruches.

Du juste au vrai il y a un pépin.

tentation de Saint-Antoine
Peinture à l’huile sur concrétions de matières Patrick Blanchon 2018

 

 

« Bienheureux les simples d’esprit car le royaume des cieux est à eux » (Matthieu 5.3)

J’ai mis longtemps à essayer de comprendre le sens profond de cette phrase.

 

Que signifie « simple d’esprit » tout d’abord ? Au débit j’ai supposé qu’il pouvait s’agir d’un esprit binaire qui ne fonctionne qu’avec les notions de vrai et faux et qui ne tient nullement compte de l’opinion générale et diversifiée en matière de bien et mal ou de beau et laid.

Peut-être que l’Adam biblique, à la base,  fonctionnait ainsi  avant de goûter à la pomme. car le fait est souligné que des qu’il goûte  le fruit de la connaissance le voici apte à juger  du   « bon » et donc en creux du mal.

Et puis enfin il « voit  » ou il « reconnait  » sa nudité…puis plouf c’est  la chute.

On pourrait imaginer dans un récit de fiction que nous sommes parvenus à  recrée l’Adam des origines celui d’avant sa chute et la notre  avec nos ordinateurs. Pour la machine il n’y a pas de beau et de laid de bien et de mal juste des 0 et des 1. Du juste et du  déplacé d’un cran.

Et toute notre société s’appuie désormais sur l’informatique.

Le contrôle devenant  le fruit de ce mariage bizarre  car rien de plus facile désormais que d’analyser tout un paquet  de propositionsdans de nombreux domaines.

Cet employé travaille t’il aujourd’hui ?

Réponses possibles : 2 -oui ou non

Tient il sa cadence ? réponses possibles 2 -oui ou non

A t’il payé ses impôts ? quel produit consomme t’il ? quel genre d’émissions regarde t’il ? autant de questions qui savamment posées par des experts finissent par ne donner que deux solutions: oui ou non .

On se retrouve encore entre O et 1 c’est à dire soit O soit 1 sans nuance ni intervalle. Ensuite par glissement cette notion de position dérive vers le vrai et le faux. D’ailleurs on a coutume de grincer des dents quand on entend « une fausse note »par exemple. Elle n’est fausse cependant qu’en raison d’une oreille limitée, ou plutôt habituée à un séquençage, un silence un intervalle. Ainsi est née la confusion. Et de cette confusion, l’informatique comme nouvel emblème de la vérité a tout envahi de nos sociétés.

Notre présent se confond dans notre futur en ce moment alors imaginons :Dans le fond ce serait tellement plus facile de vivre ainsi avec ce « vrai et faux » numérique  bien implanté dans nos cervelles telles des puces informatiques. Un vrai paradis s’ouvrirait alors car la machine saurait quel travail nous convient, quelle alimentation nous entretient le mieux , et ne nous posant plus de questions, n’ayant plus aucun doute la vie et la mort ne serait plus rien d’autre qu’une proposition binaire, un interrupteur sur lequel appuyer. D’ailleurs nous serions en vie simplement et ne penserions plus à la mort, celle ci éradiquée par l’obtention de ce nouvel Eden serait intégrée comme résultat rien de plus ni de moins.

Mais revenons à Adam qui va subit une punition à la mesure de sa faute

La locution « à la mesure » est loin d’être innocente. La mesure, cela ne vous rappelle pas vos cours de solfège chiants d’autrefois ?

En sortant du Paradis Adam se retrouve donc confronté au bien et au mal, au beau et au laid et perd peu à peu la notion du juste et du déplacé tout embrouillé qu’il est désormais par ses toutes nouvelles facultés.Il croît et se multiplie avec quelques drames et péripéties, inventant le temps et pour tuer celui ci bien sur  ,les longs dimanches, les guerres et les congés payés.

Cependant il est possible  d’ observer une constante magistrale : malgré les progrès techniques, philosophiques, artistiques, Adam n’est toujours pas heureux. Les hommes et bien sur les femmes non plus.

Produire pour consommer ne suffit pas et il se met à rêver d’un Ailleurs toujours renouvelé depuis sa chute, depuis qu’il a quitté le monde harmonieux de la musique.

Alors d’un coup se pointe je ne sais quelle nostalgie ?

tiens essayez de taper le mot dans un moteur de recherche connu et vous allez voir ce qui arrive en tête.. une radio musicale mais la définition, il vous faudra scroller  un peu pour en trouver une à peu prés digne de ce nom  dans Wikipedia. Tout content vous cliquez et paf c’est vide ou quasiment. C’est à dire qu’on vous apprend de façon laconique et brusque que la nostalgie, ce n’est qu’un sentiment, s’en suit à nouveau radio nostalgie pour en remettre un coup et que vous passiez à la suite.

Il faut oser cliquer sur nostalgie souligné d’un lien bleu pour arriver sur une nouvelle page dont le titre devient nostalgie (sentiment) pour obtenir comme un mystère réservé aux initiés un embryon de définition que je vous rapporte bien sur ici :

« La nostalgie est un sentiment de regret des temps passés ou de lieux disparus ou devenus lointains, auxquels on associe des sensations agréables, souvent a posteriori. Ce manque est souvent provoqué par la perte ou le rappel d’un de ces éléments passés, les deux éléments les plus fréquents étant l’éloignement spatial et le vieillissement qui représente un éloignement temporel. »

Est ce que c’est  grave docteur ? l’idée de paradis perdu nous le savons un peu maintenant est super  mortifère nous l’avons déjà vue il n’y a pas très longtemps.

Et encore de nos jours nous le voyons à nouveau  qui pointe le bout de son vilain nez. L’intégrisme, le nationalisme, autant de dérives proposées par la nostalgie qui finalement ne pourrait se résumer que par la locution » a posteriori » celle-ci formant son noyau, le reste n’étant que particules en suspension.

Mais ce n’est pas tout. Car en outre, il est  possible voir certain  que l’on se prenne subitement à  éprouver une sorte de nostalgie du futur et ce futur serait aussi  à éviter pour les mêmes raisons.

Mais alors d’ou viendrait l’idée de cet  » Ailleurs » ?

 

Pour expliquer ma définition de juste et déplacé je me réfère à Pythagore et à une des plus anciennes grille de lecture de la musique.

En effet il ne peut y avoir qu’une seule position ou place pour la note juste en musique alors que si l’on déplace ne serait-ce que d’un cheveu ce qui la constitue ( le nombre de vibrations) celle ci devient « déplacée ». Cela ne signifie nullement qu’elle soit fausse, écoutons la musique indienne par exemple qui s’appuie sur une infinité de nuance de l’intervalle…

En musique une quinte, une quinte juste est un intervalle entre deux notes séparées par 5 degrés. On peut aussi diviser cet distance en 7 demi tons.

En acoustique musicale la quinte pure est l’intervalle séparant deux sons dont les fréquences fondamentales sont dans le rapport de 2 à 3 ( soit 1.5=3/2). Quand la note du haut émet 3 vibrations la note du bas n’en émet que 2

On peut aussi retrouver cette notion d’intervalle, de vibrations dans la gamme des couleurs.  En fait aucune couleur ne peut exister seule, comme une note de musique il lui faut un « faire-valoir » une comparse. Parfois le couac léger redonne vie à la première, parfois la justesse insupportable de cette dernière nous procure des élans infinis de tendresse envers la déplacée, la rompue, la grise, la presque répudiée.

Il n’y a peut-être qu’un pépin, un pépin de grenade puisque la traduction était mauvaise déjà, qui nous empêche de retrouver la symphonie du monde telle qu’elle se déploie depuis toujours. Ce pépin logé entre deux dents,entre le juste et le vrai par exemple,mais aussi  entre le déplacé et le faux.

Quant à l’intervalle sémantique entre une grenade et une pomme j’ai bien peur que  le traducteur ait dû avoir lui aussi un  pépin.

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Les lacedemoniens

Suite à une panne subite mais certainement providentielle, me voici contraint de ramasser mon propos, n’ayant que mon smartphone pour assouvir mon envie d’écrire.

Et cela me rappelle Villiers de L’Isle-Adam quand il raconte Sparte.

Situee à l’extrémité Sud du Péloponnèse entre la Messenie et l’Argolide se tient Sparte en Laconie.

A Sparte donc le vol est le passage obligé par lequel tout enfant Lacédémonien doit jouer des coudes pour parvenir au regard de ses congénères.

André Gide précise aussi la raison du pourcentage proche de 0 du nombre d’artistes qu’à connu la ville qui précipitait les gamins chétifs dans des oubliettes.

Et cela me réjouit de comprendre soudain d’où je viens. Si j’étais moi je m’applaudirais presque. Mais restons laconiques.

Le revers

Il y aurait un endroit où le revers serait annoncé par un ensemble de fifres,de hautbois et de couverts dominicaux.

Le vin coulerait à flots dans des coupes adamantines, en l’honneur du Hérault,des pages et des gueux qui l’accompagnent.

Car le revers a tant de choses à dire qu’il se présente non glorieux mais un tantinet buté de prime abord.

C’est bien la l’unique raison de le fêter comme on cognerait sur une viande pour l’attendrir.

Ainsi, enivré par la louange et la douceur,se mettrait il à table.

Confiant de par l’attention que lui prêteraient les convives, il sortirait de sa poche le butin de sa quête. C’est bien connu que chaque revers se doit de nous montrer à son retour ce qu’il n’a pas atteint.

Tout le monde ouvrirait alors de grands yeux et évidemment le rien deviendrait pour chacun un quelque chose à sa mesure.

C’est là le génie de tout revers de nous apprendre le plan de table de l’Hôte qui nous convie à écrire ou lire ces quelques lignes.

Revenir à l’intention

Intense mais calme, méditative,continuelle mais pas têtue, l’intention polarise le sable du chemin sur lequel nous nous engageons. Mieux l’intention est chemin.

Son ennemie jurée pourrait être la distraction mais il n’en est rien. j’irai même jusqu’à imaginer que celle-ci lui est liée ontologiquement.

Comme un cocher avisé l’intention poserait ainsi par distraction des aires de repos pour mieux reposer le voyageur en elle.

De l’empressement

Pour cette fois c’est vers le mot anglais readiness que je dirigerais mes pas écartant dans un même temps les mots alicrity et enthusiasm. Ces derniers contenant une aura d’avidité pragmatique ou mystique qui ne sied pas à mon propos.

Readiness, de readi ou ready être prêt..me propose plus une connection intime à l’instant et l’ajout du suffixe ness marquant en outre une notion de qualité me convient dans ce contexte encore mieux.

Aussi loin que remontent mes souvenirs j’ai toujours fait preuve d’empressement donc, de readiness.

Que ce soit sur le chemin de l’école, accompagné de mon père, je m’empressais de saluer toutes les personnes rencontrées en ressentant un trouble au cas ou je puisse en omettre la plus petite la plus insignifiante.

Cet état, à la fois de grâce et d’obligation contraignante tout de même ,s’acheva lorsqu’un matin, mon père n’y tenant plus me demanda si je connaissais tous ces gens que je saluais de bon cœur.

Malgré tout ma bonne volonté je dus me résoudre à répondre par la négative ce qui occasionna deux choses:

Les rides que mon père portait au front se renforcèrent et je crois qu’il abandonna définitivement l’idée d’être l’auteur d’un génie.

Ce qui aurait pu nous soulager tous les deux d’un poids et nous rassembler une bonne fois  pour toutes comme un père et un fils dans un magnifique sourire.

Mais la providence ou peut-être le crachin qui commençait à tomber pendant que je vous raconte ce moment, entrava cette possibilité naissance et elle avorta dans l’œuf.

Permettez cependant que j’y revienne. A cet empressement.

Car malgré tous les tourments, toutes les claques, tous les rires, tous les dos tournés qu’il provoqua je parvins à ma maintenir vivant suffisamment longtemps pour me sentir apte à en parler.

Parallèlement, mon père, toujours lui, avait sur son bureau une petite sculpture en laiton ou en cuivre représentant les 3 singes, celui qui ne dit, ni n’entends, ni ne voit.

Ce symbole de la retenue magistrale, d’une pudeur génétique m’intrigua longtemps avant que je ne comprenne qu’il s’agisse d’un emblème.

Celui là même semble t’il à opposer à tout empressement.

Il en résulta entre mon père et moi un très long quiproquo qui ne s’acheva et songeais je encore avant d’écrire ses lignes qu’à sa mort.

Il n’en fut pas tout à fait comme cela. 

Car depuis que je m’empresse envers la moindre personne, je ne peux m’empêcher concomitamment d’apercevoir dans les yeux de celle ci désormais un regard aussi mystérieux que simiesque et entendre le rire tonitruant de mon paternel.