Le mutisme

Arrivé avant d’être parti ( détail) huile sur toile Patrick Blanchon 2019

Il avait beaucoup parlé, puis cela lui avait procuré une sensation vertigineuse de vide. Alors il était revenu à son mutisme familier. C’était une région froide de lui-même qui lui permettait de se reconstituer après l’érosion incontournable provoquée par la fréquentation des autres.

Là, dans le silence de l’atelier, il s’assit et regarda son travail de la semaine. Peu de chose résista alors à son intransigeance. Et il ne vit sur les toiles que bavardage effréné à nouveau, une peinture superficielle finalement qui ne regardait que lui-même. Qui illustrait assez fidèlement la question qui le hantait depuis quelques semaines : avait il vraiment besoin de peindre ou bien se servait il désormais de la peinture pour exister ?

Il n’éprouvait plus ces impérieuses envies de se précipiter dans le travail. Cette nécessité avait disparu pour laisser la place, au delà de l’ habitude à une agitation vaine, derniers soubresauts d’un animal blessé à mort dans son élan par un chasseur invisible qui portait sur son fusil une lunette de précision fatale, et qui se nommait « le marché »

L’hiver pourtant se terminait laissant place à de belles journées ensoleillées quoique encore fraîches. Les premiers bourgeons du lilas qu’ils avaient planté S. et lui apparaissaient timidement. Il éprouva alors l’envie d’allumer une cigarette puis se souvint qu’il avait décidé d’arrêter de fumer.

En nettoyant ses pinceaux, il se demandait comment il avait pu en arriver là. Il allait bientôt atteindre 60 ans et sa vie n’était qu’une longue suite de ratages. Leur situation financière était une catastrophe, ces derniers mois il n’avait plus vendu un seul tableau et c’était cette urgence de trouver rapidement de l’argent qui l’avait mené à l égarement total.

Pourtant il avait déjà traversé bon nombre de déserts et essuyé bien des tempêtes mais la foi en son avenir, l’espérance en sa bonne étoile lui faisaient cruellement défaut désormais.

Il éprouvait une lucidité proche de la cruauté, la compassion envers lui-même n’était plus de mise. Il avait eut comme tout le monde sa chance, et ce même plusieurs fois mais à chacune de ces fois, une irrépressible envie d’ailleurs le tenaillait et la moindre réussite était balayée dans l’attente d’une plus grande, une plus satisfaisante, une plus quelque chose d’indéfinissable en somme

S’il avait pu ou voulu creuser plus loin ce raisonnement, il se serait sans doute aperçu qu’il ne cherchait aucune réussite dans le fond. Il s’était juste contenté de mimer l’ambition sans en éprouver vraiment la nécessité, en somme il était une épave sans moteur.

Cependant il s’accrochait encore à de vieux réflexes qui remontaient à l’enfance. Gamin, lorsqu’il avait fait des tours pendables à ses parents il se rachetait une conduite en récitant deux ou trois Notre Père. Mais cela ne fonctionnait plus désormais. Alors il décida de ranger l’atelier et de balayer le sol. Il venait de peindre jour et nuit pendant une semaine et le désordre peu à peu comme les idées sombres avaient tout envahi.

C’était bien cela la conclusion de toute cette affaire. Il n’avait jamais grandi, il était toujours ce gamin sournois et malheureux qui cherchait à se faire remarquer pour mendier l’amitié des autres. Il se souvint du regard du père à chaque velléité artistique qu’il s’était acharné à déployer, au mieux c’était un regard d’indifférence au pire une remarque cinglante tournée en moquerie. Toi, ajoutait le père, tu es un « artiste« .

Au début Il n’avait pas comprit et avait pris la sentence du père pour argent comptant. Oui, puisque le père le disait, c’est que sans doute cela devait être vrai. Alors il serait un artiste et ce à tout prix contre vents et marées.

C’est ce qu’il fit d’abord peut-être pour faire plaisir à ce père tout puissant, puis ensuite pour se venger de ce père méprisable et au final que voulait il vraiment ? modifier le point de vue du père sur ce que pouvait vraiment être un artiste ? Creuser quelque chose qui lui paraissait suspect comme une crainte, voire une épouvante ?

Ce qui avait produit le plus de fruits, ce bel élan vers une carrière artistique finalement c’était la dernière version qu’il s’était inventée : Le père se moquait des artistes parce qu’il en était un tout bonnement mais sa lâcheté alors apparaissait en pleine lumière. Lui, le peintre s’était donné la mission ridicule à bien y penser de racheter le péché du père.

Une sensation étouffante de vanité et de ridicule avait presque tout envahi sauf ce petit coin de poésie qu’il voulait conserver absolument. Il avait voulu être artiste pour racheter le manque de courage de son père et ainsi ils se retrouveraient quelque part comme deux complémentaires qui après l’agressivité, l’affrontement finissent par se relier subtilement au travers des tons rompus et des nuances de gris.

Alors S. apparut sur le seuil de l’atelier et lui rappela qu’il fallait s’occuper de tout un tas de choses importantes en vue de la prochaine exposition. Il la regarda un instant et s’enfonça un peu plus profondément encore dans son mutisme.

Le pognon

Encre de chine sur papier travaux d’élèves Atelier Patrick Blanchon

J’ai toujours entretenu avec lui un rapport ambigu. En avoir me procurait un répit étonnant semblable à la torpeur et alors je me hâtais de le dépenser pour me sentir en vie. Pour retrouver une forme de pauvreté que j’associais au fondement naturel de mon état, pour ne pas dire de mon être.

Car dans le fond ne jouissais je pas de tant de choses déjà ?

Ma carrière professionnelle s’en serait grandement modifiée si j’avais changé de point de vue sur l’argent, si je l’avais vraiment désiré, pour autre chose que de le dépenser pour m’en débarrasser.

Il est vrai que j’ai aussi refusé d’assumer une vie de famille comme tout le monde. Peut-être aurais-je eut des enfants j’en aurais acquis, espérons le, aussitôt la responsabilité et par là même l’argent eut été un moyen et non je ne sais quel tyran qui m’oblige à l’admirer autant que de le détruire.

Mon père et l’argent sont bien sur associés.

Voyageur de commerce il lui arrivait de ne pas revenir à la maison pendant des jours. Mais lorsqu’il était là , les weekend il désirait rattrapait le temps perdu avec une rage non dissimulée.

C’est ainsi qu’il s’installait dans son bureau pipe au bec, confortablement assis dans un beau fauteuil de cuir , prés de la cheminée qui crépitait. Il rédigeait alors un emploi du temps copieux pour tous les membres de la famille et que nous devions respecter à la lettre de peur d’essuyer ses foudres.

Il avait coutume peu avant l’hiver de faire rentrer quelques stères de bois pour nourrir les deux cheminées de la maison. Son besoin de chaleur était une obsession et je crois qu’on pourrait l’associer sans trop de risque à son manque de relations avec nous. Il devait en souffrir certainement du moins c’est ce que je lui accorde comme raison car bien sur il faut toujours trouver des raisons.

Ces monceaux de bois restent dans ma mémoire comme un rocher de Sisyphe, je n’en voyais pas le bout. Chaque brouette que je devais charger et pousser au fond du jardin me prenait un temps fou et lorsque je revenais vers l’immense tas de bois j’avais vraiment l’impression qu’il ne diminuait pas. Il me fallait des heures pour comprendre peu à peu l’impact de mon activité malgré tout mais ce constat au lieu de me réjouir m’affligeait encore plus.

Ainsi combien de brouettes encore faudrait il charger et emmener au fond du jardin pour en finir avec ce travail harassant.

Je ne pensais qu’à moi bien sur et j’aurais voulu jouer, me construire des arcs, partir en vélo loin d’ici et rejoindre la forêt. Ou alors me retrouver ma canne à pèche en main au bord du Cher notre fleuve sur lequel flottait des flaques grasses de sang provenant des abattoirs voisins.

Pour me remercier de mon labeur, mon père prenait sur l’étagère de la chambre une boite à gâteaux en fer et y jetait un ou deux billets. Voilà ton argent de poche disait-il.

Parfois aussi il rentrait de je ne sais où et paraissait content, sans doute un nouveau contrat acquit de haute lutte.. et il fouillait dans ses poches et là aussi sortait de gros billets et les plongeait dans ma tirelire.

En fait cela me revient tout à coup, ce n’était pas « ma tirelire » mais la notre à mon frère et moi, mon cadet de 3 ans qui lui ne semble pas dans ma mémoire avoir vraiment participé à ces travaux d’hercule hebdomadaires.

En me rendant compte de cela aujourd’hui je comprends un peu plus la distance naturelle qui s’installa entre mon frère et moi et qui n’était pas due qu’à la différence d’age.

J’étais celui qu’on affligeait de tant de tâches et en même temps je crois sur lequel reposait tant d’espoirs.

En tous cas que l’on sue ou pas la boite à gâteaux était toujours garnie. ce qui, sans que je m’en aperçoive vraiment à cette époque, jeta un trouble profond sur la valeur de l’argent.

Soit il fallait peiner soit il tombait du ciel.. et ce que j’ai pressenti plus ou moins explique absolument le parcours de ma vie en sa compagnie.

Le rapport à l’argent et le rapport à mon père se seront confondus longtemps.

Et c’est dans le manque de celui-ci causé par son décès, que j’ ai pu peu à peu comprendre la nécessité du manque d’argent dans laquelle je me suis tenu tant d’années.