Le sale et le propre

sale tete huile sur papier Patrick Blanchon

Se salir amène à l’idée de souillure par ricochet dans les regards alentours car au début le sale et le propre sont confondus dans la sensation d’être, de vivre et j’avoue que du haut de mes 8 ans je n’y prête pas une attention excessive.

J’ai souvent les genoux écorchés par l’amour immodéré que je porte aux arbres , les doigts sales à creuser de longs sillons d’irrigation entre deux flaques d’eau, et quand je regarde les papiers gras flotter le long des berges, les flaques huileuses du sang des bêtes tuées en amont dériver en cohortes de tailles diverses ce ne sont que coloris et odeurs dont je m’enivre à pleins poumons.

Il faudra toute l’armada de l’académie et de nombreuses injonctions parentales afin que j’entrevois la possibilité de scinder le monde en deux, le propre et le sale, le bon et le mauvais, sans quoi je crois que l’immanence me plaît bien, je n’ai guère le projet de m’en extraire.

J’ai bien compris qu’être sale, être cochon, n’est pas de bon aloi. Mais pourquoi ? je buterai longtemps là dessus et finirai par me dire que c’est comme beaucoup de monde le pense, un soucis d’hygiène élémentaire afin de ne pas choper de microbe, de maladie. J’adopte cette version aisément car elle soulage l’esprit pour qu’il n’aille pas trop voir plus loin en profondeur.

En profondeur avec le temps je découvre beaucoup de raisons d’être sale. Enfin c’est plus un effet collatéral. Si je me masturbe ça fait plutôt du bien, mais à la fin la satisfaction s’évanouit rapidement car j’en ai plein les mains et je ne sais ou ficher tout ça, dans les draps la plupart du temps. Ensuite ça laisse une impression bizarre, je ne pourrais pas dire que je me sens sale de suite intrinsèquement, non c’est plutôt quand je me regarde dans le miroir et que je vois au travers des yeux d’un autre inversé l’étendue de mon infortune, et de mon marasme. Et puis j’ai renoncé pas mal de fois à me rendre au catéchisme les jeudi matin juste après avoir souillé ma literie.

Si je mens ou je vole au début sans ressentir de faillite morale excessive c’est toujours par le regard de l’autre que la sensation de pourriture m’advient. On me dit que j’ai le diable dans la peau, que je ne sais pas ne pas faire de connerie. Du coup je me dis que je vais m’enfermer dans les cabinets un moment là au moins j’ai la paix et je doute que le malin puisse me poursuivre jusqu’au lieux d’aisance au fond du jardin.

Le malin je crois qu’il existe et le bon dieu aussi par réciprocité. L’un ne peut aller sans l’autre. Avec le temps j’ai de plus en plus la sensation d’être « possédé » par le diable. A force de faire des bêtises je suis devenu une proie facile me dis je . Alors des que j’ai un moment, quand l’angoisse me tenaille trop je me mets à genoux dans un coin et je prie. Je récite le « Notre Père » et je découvre la puissance salvatrice de cette antienne : »pardonne nous comme nous pardonnons etc .. »

C’est à chaque fois la même chose, je me salis et hop un Notre père me nettoie et tient le diable à distance.

Bon en prenant de l’age j’y crois de moins en moins, d’ailleurs j’ai abandonné la fréquentation du catéchisme et le curé sympa qui m’avait inscrit en cachette de mon père est enterré depuis longtemps désormais.

C’était un brave homme je crois. Sa fonction était d’aider les gens à mieux comprendre la différence entre le sale et le propre mais il ne proposait que la version basée sur la crainte et une espèce de compassion impossible à comprendre pour un gosse. Je l’aimais bien quand même, il mettait du cœur à l’ouvrage. Comme quand je récitais les poèmes en classe, il savait mettre le ton.