Le pays des Purs

J’étais parti au hasard sans savoir où j’allais, juste une vague idée de pays à traverser, de nombreux pays, pour enfin parvenir à cet ailleurs qui m’aimantait depuis tant d’années. Et c’est ainsi qu’empruntant l’ancienne route de la soie, j’arrivais par Zahedan à une cinquantaine de kilomètres encore de la frontière sud ouest du pays des purs, le pakistan.

Arrivé depuis quelques heures de Téhéran par le car, je m’étais assis dans une des rares zones d’ombre de la petite gare routière. Il faisait une chaleur écrasante et pas un brin de vent. les façades blanches en pisé augmentaient encore par leur blancheur l’impression tremblante, vibrante de la lumière.

Il devait être aux alentours de 14h et le contraste des ombres et des lumières à son maximum, me rappelait Catania en Sicile et aussi ses larges rues où je ne voyais pas un chat.

Soudain dans un bruit de pétarade un pick-up surgit soulevant des nuées de poussière.Il n’y avait que quelques hommes à l’arrière, sans doute des afghans à leurs costumes, qui allaient remonter le Baloutchistan pour rejoindre Quetta ou plus au nord encore Kandahar. Je me levais aussitôt pour faire signe au chauffeur et lui demandais s’il n’allait pas vers Mirjavé la frontière.

D’un signe négatif de la tête, ce qui ici signifie oui il m’indiqua du pouce la plateforme du véhicule et empoignant mon sac je grimpais, reconnaissant de pouvoir bénéficier de l’air qu’allait produire le déplacement, et surtout d’atteindre la frontière avant la nuit.

Bientôt le pick-up sorti de la petite ville et nous atteignîmes une sorte de piste longeant un mur de grillage qui n’en finissait pas, les derniers kilomètres constituaient un no mans land entre l »Iran et le Pakistan.

Le poste de douane de Mirjavé était occupé par des milliers de mouches contre lesquelles un gros homme en uniforme et en sueur n’essayait même plus de lutter. Un ventilateur ronronnait et le bureau était encombré de papiers en désordre. Dans un angle du local exigu, un homme assis sur une chaise s’était assoupi.

Les formalités de douane furent promptes , nous n’étions que quelques voyageurs à nous retrouver désormais devant le nouveau véhicule qui allait repartir sur la piste et s’engager dans le désert.

Le chauffeur un grand diable de pakistanais à la peau brune et aux blanc des yeux extraordinaire paraissait joyeux et sa bonne humeur détonnait avec la fatigue que je pouvais lire sur le visage de mes nouveaux compagnons de route. Il faisait de grand gestes et nous aida même à enfourner nos sacs dans les cales de son navire étrange tout martelé bosselé de fer blanc. Nous montâmes et aussitôt assis le chauffeur alluma la radio dont il poussa le volume à fond pour nous faire profiter de son enthousiasme musical.

Doucement le soir venait, le soir vient vite dans ces pays et cela me surprit. A 18h il fait déjà sombre voir nuit. Éreinté par le voyage je m’assoupis.

Ce fut un coup de frein qui me réveilla, à moins que ce ne fut l’immobilité du bus.. Lentement autour de moi les passagers bougeaient, se dépliaient dans la faible lueur du plafonnier. Il fallait descendre nous avertissait le chauffeur toujours plus ou moins hilare. Nous nous étions ensablés et il fallait que tous aidions à la manœuvre en poussant.

j’appris que nous venions de dépasser Sin Ran et qu’il nous restait encore bien des heures de route avant d’atteindre Quetta qui se trouve à environ 15 heures de Mirjavé. Inutile de compter les kilomètres dans le désert parfois la piste se resserre, parfois celle ci s’élargit, et de temps en temps on a l’impression qu’elle a presque totalement disparue.

Non sans difficultés nous parvînmes enfin à extraire le bus de son ensablement, à la lueur rougeâtre des feux arrières nous étions une dizaine à ahaner en chœur ce qui resserra un peu les liens entre nous car le bus remit d’aplomb tout le monde partit d’un grand rire de soulagement.

Je ne sais quelle heure de la nuit il devait être, je n’ai jamais porté la moindre montre. En tous cas nous étions bel et bien réveillés et mes compagnons de route se mirent à sortir de leurs sacs de quoi boire et manger et cassèrent la croûte. Bientôt on n’entendit plus que le bruit de papiers froissés et celui de la mastication un peu bruyante de certains.

Le chauffeur en profita pour remettre un brin de musique lancinante et nous nous arrachâmes de cet endroit funeste contents visiblement de repartir.

Comme je n’avais pas eu le temps de faire de provision et que je ne buvais ni ne mangeait l’un des voyageurs un homme entre deux ages me tendit un morceau de pain rond avec un sourire et une gourde d’eau. Je le remerciais et gloutonnement avalais cette nourriture providentielle.

Puis complètement réveillé cette fois j’observais les voyageurs plus attentivement. Ils étaient magnifiques dans la lueur montante de l’aube.Des nez aquilins, des yeux de biches des barbes soignées et leur couvre chef de larges turbans rayés de beige et rose me renvoyaient au souvenir de mes lectures enfantines des Mille et unes Nuits, de Sinbad le marin, et aux exploits bien sur de Marco Polo le Vénitien qui avait peut-être jadis emprunté lui aussi la même route que nous, cette fameuse route de la soie. J’appris bien sur par la suite que le premier occidental à parvenir à Quetta ne le fera qu’en 1828, et c’était un anglais.

Je ne savais rien d’eux, de leurs histoires respectives et ils me semblaient nobles jusqu’au bout des ongles. Leur moindre geste était élégant qu’ils se taillent la barbe avec de petits ciseaux en se regardant dans un miroir, comme c’est la coutume sitôt que l’on est désœuvré, ou bien c’était un chapelet que leurs doigts égrenaient lentement et je voyais leurs lèvres balbutier des prières… cette première rencontre avec ce que je pris pour les habitants du pays des purs, ignorant que j’étais alors me redonna confiance dans ce projet de voyage insensé que j’avais formé d’une façon insouciante.

Enfin, nous parvînmes après un pneu crevé et deux ou trois ensablements encore, à Quetta le lendemain vers 16h.

Fondée en 600 par l’empire Perse Sassanide,Quetta sera annexée par le Califat Rashidun eu VII eme siècle. Par la suite le territoire sera intégré à l’empire Omeyyade et Abasside.
Les Moghols aussi ont occupé la ville. l’empereur Humayun fils de Babur, ce dernier descendant du grand Tamerlan, venu du fin fond des steppes d’asie centrale autrefois conquises par le grand Gengis Khan, laissa son fils Akbar à Quetta agé d’un an lors de sa retraite vers la perse. Il reviendra deux ans plus tard.

C’est dans un nuage de poussière que le bus s’immobilisa sur la grande place du bus stop terminal. Mes compagnons aussitôt descendus du véhicule récupèrerent leurs sacs puis s’égayèrent soudain et je ne les revis plus.

Un premier regard autour de la vaste place me fit découvrir de petites batisses dont les toits étaient plats.Le rez de rue étant la plupart du temps occupé par des échoppes. j’essayais de deviner ce qui était indiqué sur les panneaux, mais rares étaient les traductions en anglais. Enfin j’aperçu un panneau qui semblait m’indiquer un hôtel et je me dirigeais vers celui ci.

Le soir tombait doucement, les cris des enfants m’accompagnaient car ils m’avaient repéré soudain et me demandaient d’où je venais et qui j’étais, parfois l’un d’entre eux m’appelait doctor comme pour guetter l’approbation dans mon regard. Je faisais non de la tête mais dans le pays des purs c’est la signe de l’acquiescement et je ne l’avais pas encore assimilé.

Se détacher

Ubu roi d’Aldred Jarry

Je dois  avoir une vingtaine d’années et je me trouve d’une nullité absolue.Rien ne fonctionne dans ma vie. 

Sur le plan intellectuel, je suis désorganisé et ai  énormément de mal à établir des plans, à classer mes idées, à me fixer des objectifs et surtout à respecter la moindre stratégie que je me serais fixée pour y parvenir.

Sur le plan émotionnel ce n’est pas bien reluisant non plus, je suis colérique, impulsif, ou alors excessivement gentil et je ne sais dire ni oui ni non , chaque choix, chaque décision à prendre est un véritable calvaire. Je ne cesse d’osciller entre l’enthousiasme et la déprime. On appellerait cela aujourd’hui « bipolaire ». j’appellerais cela  plutôt de l’immaturité ou plus simplement encore la jeunesse.

Sur le plan physique je suis   moche, pas fini, et malgré tout le temps que je passe à me regarder dans  les miroirs, à me muscler, à courir  à marcher  rien n’y fait:

Le mot « falot » se rapproche le plus de ce que je ressens de mon aspect à ce moment

Résidus d’adolescence.

Evidemment je ne tiens pas  la longueur, aucune  endurance pour rien, volatile, instable comme du lait sur le feu je cours  tous les lièvres toutes les garces, toutes les chimères. Don Quichotte  et ses romans de preux.

 A bout de souffle, épuisé, ne sachant plus ou aller il me faut retourner à la maison. Chez mes parents.

Quel échec ! j’avais quitté le foyer familial à 16 ans plein de morgue et d’arrogance envers eux  et me voici bien honteux d’y revenir dans cette situation.

Il serait inconcevable que  je n’aille pas travailler, aussi je trouve un emploi rapidement pour  atténuer le frottement électrique que mon inaction ne manquerait pas de déclencher chez mon père.

Chaque jour, je me lève  avant l’aurore. De ma banlieue, je descends la rue qui mène à la station de RER et m’engouffre dans la cohue des transports en commun.

Bien sur retrouver l’ambiance du foyer familial a du bon. Je n’ai  plus à me soucier de payer de loyer,de  repas… juste de temps à autre chercher du pain et résister à l’ennui que je ressens de voir vivre mes parents. Mais cet ennui est tellement épais qu’il finit vite par prendre l’avantage sur les bénéfices que je pourrais regarder avec gratitude.

Il n’en est  rien. Rien à faire  il me faut  toujours des projets abracadabrants en tête pour résister à la soi-disant dureté de mon quotidien.Et c’est ainsi que je me met  un jour  en tête, avec « une telle souffrance » de devenir écrivain.

Je rentrais donc dans la première librairie sur le chemin de la gare et achetais un petit carnet clairefontaine relié de tissu ainsi qu’ un feutre à pointe fine , aussitôt dit aussitôt fait.

Les premiers mots que j’écrivis ne furent à mon avis que pour en finir avec la page blanche. Ces mots d’une banalité inouïe sont la date du jour, et sans doute l’heure car l’angoisse persiste. Une sensation de vide sidéral laisse  la page vierge sous ces mots et j’arrive devant les portes de la petite imprimerie dans laquelle on m’a offert ce job de grouillot.

Le boulot est  simple. Je prends une éponge pour dégommer de grandes plaques juste avant que les ouvriers ne lancent l’énorme rotative .Alors dans un bruit de cliquetis et de claquements  celle-ci  dégueule   par centaines, de magnifiques  affiches de cinéma. C’est à cet instant que  je bouge  de poste. Assis devant la roto  sur ma  caisse en bois comme le nom de mon poste l’indique, je « reçois » les affiches, avec leurs bords parfois aiguisés qui m’entaille les doigts. je dois veiller  à  l’empilement. Qu’aucune ne se froisse, ne se déchire, ne souille les autres.

Evidemment une telle aridité déclenche de nouveaux délires.

Ces larges macules  que je passe  dans l’encrier pour nettoyer celui ci , lorsque nous devons  changer de matrice, la roto les  régurgite alors  en  paysages fabuleux, en foule de personnages tarabiscotés.

Impossible de n’y voir seulement des taches sur un morceau de papier.

Comme en plus d’être imaginatif  j’ai peu confiance en moi je dois bien être  prétentieux, j’attire alors  l’attention des ouvriers sur mes trouvailles esthétiques .

Comme si moi seul ayant vu, il fallait qu’eux aussi le vissent ce qui me valu quelques lacis et quolibets.

Enfin je suis  le gamin, l’arpette le grouillot, le « receveur » ça les fait  bien  rigoler , ça met un peu de fraîcheur dans cette ambiance d’encre et d’huile. Ma naïveté dessine en creux leur maturité et c’est ainsi je crois, que nous devenons amis.

A l’heure du repas qui se tient dans une petite pièce exiguë, mon cœur se serre de les entendre parler de foot, de politique, et de leur vie familiale sur un ton plus feutré, avec énormément de pudeur. Alors c’est  l’évocation, la suggestion, l’ellipse, quant à l’avancée du  rhume du petit, du passage d’un examen de l’aîné, de la perte d’emploi d’une moitié.

Je crois que ce sera durant ces repas que je compris intuitivement la valeur de bien des  sujets de conversation entre les gens. Prétextes seulement à partager un moment, à rompre le  silence profond, assourdissant d’une vie ordinaire.

Environ une semaine plus tard après l’achat de mon premier carnet, j’ose à nouveau effectuer une tentative. L’ennui et la désespérance aidant je me mets  à noter soigneusement tous les faits, toutes les pensées,tous les bons mots entendus, tous les rêves, tous les projets qui me passent  par la tête durant ces journées.

C’est ainsi que je commence à écrire. Par paquet quotidien, par paragraphe hésitant, et au fur et à mesure que je noircis des pages et des pages et que je me relis cependant ,  un désespoir encore plus grand me tenaille.

Car au moment où  je vous parle je ne vois  là aucun talent, aucune lueur, rien qu’une banalité emmerdante qui malgré mes maigres efforts ne me renvoie qu’à celle que je vis.

Parmi mes trouvailles je tente de délirer, de laisser aller tout ce qui vient, c’est encore  pire  je ne suis pas dupe.

Alors une crise encore plus profonde arrive. Je me mets au laconisme. Eviter le surplus d’adjectifs, ne plus me mélanger me perdre dans la conjugaison des temps. Relater au présent.Vider tout événement de sa substance imaginaire devient pour moi une sorte de sacerdoce.

Je me retrouve alors devant une double aridité. Celle de ma vie et celle de mes pages. Et dans mon for intérieur une espèce de sentiment quasi mystique  se met à sourdre lentement. Je sens  confusément que je me détache de quelque chose sans bien savoir de quoi.

Et puis il y a la rencontre de Roger, le peintre en lettres.

Lorsque je repense à cette époque, sans le savoir j’assistais à une mutation de l’imprimerie. Jusqu’alors celle-ci utilisait les service d’un peintre en lettres pour la réalisation des affiches, le procédé Offset était dans l’esprit des patrons encore à l’état d’ une idée coûteuse et inquiétante car nul ne savait si la qualité de ce procédé en même temps que sa rentabilité permettrait à l’entreprise de conserver une clientèle importante celle des cinéma de quartier.

Je du prendre mon poste juste à ce moment, l’imprimerie faisait un premier test pour les cartes de visites, les publicités, dont la clientèle constituait alors un risque moindre.

Un jeune Laotien avait été embauché fraîchement sorti de l’école pour étrenner une machine neuve. On avait d’ailleurs pris grand soin de ne pas placer cette nouvelle acquisition dans l’atelier, mais dans une sorte de sas entre le magasin et celui ci ce qui par conséquence créa  une sensation malaise entre le nouvel opérateur et les ouvriers.Une sorte de degré hiérarchique inédit qui accentua  encore plus l’angoisse générale.

De l’autre coté de l’atelier se tient  un bureau vitré, et c’est là qu’on a relégué Roger. Il approche de la retraite mais a encore bon pied bon œil surtout. Un grand bonhomme aux cheveux blancs encore  fournis, au teint rose à l’œil bleu, On l’appelle l’Albatros.

Toujours impeccable, cravaté sous sa blouse  blanche je le vois encore  sortir par la porte de l’atelier qui donne sur la rue pour fumer. C’est comme cela que nous nous sommes rapprochés, par petites phrases, par bref regards tout en fumant nos clopes.

Roger ne mange avec nous, les ouvriers,que  rarement, soit à l’occasion d’un anniversaire, la veille d’une période de congés, enfin quand on a un truc spécial à fêter.

La plupart du temps il préfère se rendre à la gare de l’Est proche et s’asseoir dans une brasserie.Aussi je suis moins familier avec lui .

Bien sur il a repéré  les rires de mes camarades d’effort. Mais il reste muet  durant nos poses, attendant que je craque et le branche sur un  sujet. Il a déjà compris  que je ne pourrai pas  me retenir. Que je suis curieux de tout et je ne vais pas tarder à l’interroger sur lui  son métier. 

Lorsque je l’aperçois derrière les vitres crasseuses qui me fait signe se relevant de longs moments  courbé sur sa tache  alors je comprends qu’il faut que j’aille  chercher la nouvelle plaque à rouler. je n’ose guère lui adresser la parole. Sa concentration comme son mutisme contrastent trop avec la petite lueur amusée qu’il a dans l’œil.Et que bien sur je prends  d’emblée pour une sorte de mépris amusé envers  ma jeunesse.

En fin de compte j’ai tort . Bien au contraire.Il repère un truc que je suis à des années lumières de comprendre  . A tous points de vue je ne sais absolument pas ce que peut être  un artiste .Par contre je suis attiré par l’image que je me fais de lui Roger et des artisans.

A partir du moment ou nous entamâmes notre première conversation véritable il me parla d’initiation. Je ne sais si c’est lui, Roger, ou la vie qui possède du génie mais le fait est qu’une synchronicité étonnante surgit à ce moment où je me sentais tellement désespéré.

Il m’orienta vers les cathédrales, l’art roman, la franc maçonnerie, et surtout vers la liberté. Et surtout la plus belle de toutes celle de penser.

Enfin nous primes l’habitude d’aller boire un pot ensemble après le travail dans un petit café d’où nous pouvions apercevoir les voyageurs s’engouffrer dans la gare. Il m’accordait du temps tout en s’en accordant aussi car sa récréation était d’admirer les femmes de couleur, particulièrement les martiniquaises et les antillaises aux formes plus que généreuses. Il en était baba mais jamais n’en parlait vulgairement et je compris qu’au delà de l’idée de la femme, confusément pour moi mais surement plus clairement pour lui  , se tenait autre chose. A la vision de ces matrones éblouissantes, comme à une source il se régénérait, s’animait, la journée de labeur derrière lui, il pouvait alors continuer son trajet plus guilleret, plus paisiblement aussi  revenir  à son foyer.

Par ricochet cette rencontre valida encore plus l’intérêt que je portais  aux femmes et dont je me sentais bien encombré. je veux dire encore plus intensément – j’allais dire moins naïvement mais bien sur que si  c’était même enfantin et ce encore plus que jamais.

Je n’avais rien compris du tout des femmes . Et bien sur je ne restais axé que sur l’aspect, sensuel, animal, bestial de la proposition. Pour sortir de la maman, rien ne vaut les putes passage obligé..

Le cul concomitance de  l’écriture, c’est fastidieux, exténuant, comme une paire de seins qu’on n’atteint jamais même en les tordant dans tous les sens.Je  passe sous les fourches caudines  du lucre et de la fornication, avec tout l’attirail du chasseur, gibecière, tableau de chasse et fusil mitrailleur , un bien mauvais quart d’heure.

Mes écrits de l’époque ne sont plus alors  qu’ odes à la touffe, aux humeurs de tout poil, je m’enfonce dans l’humide, le baveux, le mucus en patinant  avec ténacité, énergie et résignation. tout en même temps que je dévore Henri Miller, Raymond Carver, Anais Nin,et surtout comble d’ironie Jarry et son père Ubu .. et encore  tant d’autres comme si,  par l’entremise de ces lectures pouvait s’effectuer une sorte de validation de mes actes désordonnés.

Cependant ces auteurs furent mes salvateurs, sans eux jamais je n’aurais compris le phénomène de dissolution nécessaire par lequel on parvient enfin à faire le point, ce fameux point cher aux alchimistes. dissoudre et coaguler .. je ne savais pas encore à quel point il fallait encore dissoudre et surtout qu’avant de le faire il fallait une matière, un métal, une vie presque entière..

Avec du recul si j’ose dire, je n’éprouve plus  de gène, plus de pudeur mal adressée  mais plutôt une tendresse, ou mieux encore de l’amitié pour ce jeune couillon que je fus.

En filigrane: le génie de l’existence, son parfum musqué me monte aux narines à nouveau et je pourrais  être tout proche d’une érection neuve   si je ne me souvenai soudain du titre que j’ai placé tout en haut de ce pavé.

 Et pourtant. S’il y a un pas de plus à effectuer dans le détachement, c’est bien celui de s’en détacher. Et peut-être que c’est juste à ce moment là que l’on peut attaquer la coagulation, l’écriture vraiment ou la peinture, qu’importe.

Étrangement j’ai abandonné l’écriture un jour pour me plonger dans la peinture. Je ne me souviens plus du premier coup de pinceau donné mais j’imagine que j’ai du refaire une partie du chemin de la même façon, c’est à dire désordonnée, anarchique, brouillonne, sans vraiment me poser les bonnes questions. Et après tout quelles seraient elles ces vraies questions finalement ?

j’avoue que je n’en sais encore rien du tout, il y a même une résistance importante à refuser de me la poser cette question  comme si l’ayant posée j’en sentirais immédiatement la réponse qui annihilerait tous mes efforts , toutes mes démarches.Ce sentiment persistant d’à quoi bon de nullité… Comme l’effondrement brutale d’un beau château de sable. Et peut-être parce que j’ai creusé si loin dans la solitude, que je ne me suis en fait occupé que de moi-même et ce, même au travers des autres toujours, qu’il m’aura toujours été difficile d’imaginer que d’autres aient effectué un chemin semblable.


Et pourtant nous faisons tous le chemin, il ne peut y en avoir d’autre, que ce soit dans cette vie ou une autre pour arriver à cette question enfin et peu importe les réponses que chacun trouve pour fuir celle ci .

Voilà un fragment parmi des fragments de ce kaléidoscope. Déformé, reformé, re déformé, comme mes tableaux avec toujours cette difficulté majeure d’osciller entre une idée du beau et une idée du juste. En fait la littérature pour le peu que j’en connais, m’a souvent fait comprendre que l’on ne pouvait dire aucune vérité tout de go.. ça n’intéresse personne la vérité en fait. Ce que les gens veulent c’est seulement la sentir, comme une bourgeoise sentirait le pénis d’un petit voyou contre ses fesses. Le petit frisson du soir ou du matin  dans ce que j’appelle encore les transports en commun. Par contre pas question de se retrouver à poil dans le wagon..non, faut juste s’excuser, esquisser un sourire confus et se reculer à bonne distance. Alors peut-être que la dame y croira, mais de rien jeune homme.. .. allez donc savoir.

 

Simple

Patrick Blanchon huile sur carton format 30x40 autoportrait en rouge
Autoportrait en rouge, Patrick blanchon huile sur carton 1985

Dans le livre : « Le chemin des nuages blancs » écrit par le lama Anagarika Govinda , un allemand convertit au bouddhisme tibétain et qui vécut 30 ans en Inde du Nord, il y a un passage dans lequel il parle d’un vieux moine qui entretient le temple où il a trouvé refuge.

C’est un très vieil homme qui reçoit apparemment une petite pension de la part de la confrérie des moines et l’auteur comprend qu’il reverse presque tout l’argent à l’entretien du Temple. Pour vivre le vieil homme ne conserve qu’une natte et un bol.

Il continue ensuite la description du vieux moine par petites touches, comme celle dans laquelle il évoque la générosité de celui-ci quand, il lui propose de boire un breuvage dégouttant mélange de thé et de beurre clarifié mais dont le prix est tout de même coûteux pour le vieux qui ne roule pas sur l’or on l’a compris.

Puis il enchaîne sur l’occupation du temps de celui ci qui ,dit-il ,ne reste jamais inactif. On le voit alors enfiler des chaussons pour briquer chaque dalle du temple, nettoyer les bols à offrandes, changer les chandelles consommées et en replacer de nouvelles… bref un emploi du temps chargé mais qu’il réalise simplement, dans une sorte de prière continuelle.

Ensuite l’auteur parle de la puissance des mantras que lui enseigne le vieux et il explique que ces prières parlées, ces sons s’adressent à la partie la plus profonde des êtres et non à leur mental ou à leurs sentiments.

Cela m’a donné encore de quoi réfléchir durant mes nuits d’insomnie que j’occupe à classer mes toiles, balayer mon atelier, et bien sur mettre de l’ordre dans mes pensées en écrivant.

Evidemment que c’est d’une limpidité et d’une simplicité inouïe.Si l’on considérait que tout ce que l’on touche, regarde, mange, boit était vraiment une manifestation du divin ou de l’univers, si on accordait notre esprit, notre cœur à cette évidence magistrale, alors la vie serait simple tellement simple que j’ai bien peur de ne pouvoir soutenir encore cette simplicité pour le moment.

Mais attendons un peu, après tout je ne suis pas encore si vieux que de n’avoir d’autre choix que de l’accepter enfin.


S’émerveiller

S’émerveiller de la peinture de Sarah mon élève de 11 ans 

Dans notre prison matérielle ici-bas nous possédons une clef magique qui pourrait ouvrir de nombreuses portes et que nous enfouissons trop souvent dans la routine quotidienne. Cette clef c’est la capacité d’émerveillement.

A fréquenter les enfants des  ateliers d’arts plastiques et de peinture cette capacité à  m’émerveiller de leurs œuvres m’est devenue peu à peu comme une respiration nécessaire. Que serais je seul dans mon atelier tournant en rond autour de mes rectangles et carrés si je n’avais en provision d’âme et de cœur ces courts instants hebdomadaires ?

Quelle chance de percevoir l’esprit libre, spontané, frondeur et candide de ces gamins qui me bouleverse tant !

et me laisse suspendu entre rire et larme 

Je songeais à cela en rentrant hier soir. ces quelques braises d’émerveillement encore chaudes me réconfortant du froid de novembre.

 Le tronçon de la nationale 7 que j’emprunte   traverse de lugubres villages dortoirs. et même encore tôt dans la soirée, ici,  plus que de  rares fenêtres encore allumées. Vous verrez encore  la carotte rougeâtre d’un bar tabac, un ou deux panneaux lumineux vantant une promotion sur le bricolage et c’est à peu près tout.

Je cheminais comme ça tout à cette pensée sur le merveilleux et me rappelais  comment j’adorais enfant les contes, les légendes et combien j’en dévorais le soir sous ma couette. Merveilleux et effroi  souvent mêlés car c’est par magie que je  pouvais m’extraire du pire et le pire alors m’était familier.

D’une sensibilité extrême alliée à une timidité maladive ma relation au monde en général et à mes proches en particulier se transformait assez souvent en calvaire et je n’avais guère d’autre issue que d’inventer un monde parallèle bien plus beau que celui qui m’entourait si horrifiquement  vrai.

En fait ce monde que j’envisageais  dangereux ne l’était guère que dans mes pensées, mon interprétation enfantine j’avais  besoin de ce pire comme d’un père  pour m’aider à construire mon merveilleux.

Tout à coup me revient en mémoire une des réponses concernant l’existence de Dieu que fit Maître Eckhart  à ses pairs dubitatifs concernant sa légitimité sacerdotale.

« J’étais avec Dieu dès son origine … » Ce qui revient à penser qu’il était bel et bien là avant la séparation de la lumière d’avec les ténèbres et qu’il poussa lui aussi un Wouah d’émerveillement balayant  toute thèse possible sur le narcissisme divin. Quand on lit que Dieu dit c’est vachement bien ce que j’ai fait là comprenez « Wouah » ça vous fera traverser une bonne épaisseur de mauvaises traductions.

Je me dis aujourd’hui qu’enfant j’exagérais ce que je considérais terrible. Le doute alors me fait vaciller de chagrin : peut-être ai je mal compris les terribles trempes que je recevais , les coups de poings, les coups de pied, les heures passées enfermé dans la cave, les brimades et l’humiliation, les « tu as le diable dans la peau » et les « tu n’es qu’un bon à rien « .

Dans le fond en fait non je n’ai rien exagéré de ce que j’ai vécu. S’il est possible que j’ai eu à visiter des enfers c’est bien au fond de ceux-ci que j’ai trouvé la lumière et cette obligation de m’émerveiller d’un rien. C’était mes cartes, ma boussole n’était pas tant  la colère que  la volonté, la nécessité  de comprendre.

Je ne suis qu’un grain de grenade parmi tant d’autres au fond de cette pomme mal traduite que le pauvre Adam croqua.

Sans doute mon travail de peintre aura-t’il été porté par cette volonté de comprendre, de « prendre avec » en considérant le chaos que je voyais s’étendre sur la toile comme une équation à résoudre. Si mon existence  et le monde ne faisait qu’un il me manquait alors un inconnu.

Jusqu’à ce que je découvre le pardon non pas pour pardonner vulgairement, mais pour donner cette part que je ne parviens pas à résoudre à l’Esprit afin qu’il m’en débarrasse qu’elle ne m’envahisse plus ni ne me terrasse.

Alors une autre sorte d’émerveillement, comme raffiné par  le renoncement, l’abandon, le dépouillement  est arrivé. Et comme des amis oubliés:  le vent, la pluie le chaud et le froid le lourd et le léger ont resurgi neufs et familiers tout en même temps. ( « Wouah! »)

Il y a un je ne sais quoi de testamentaire en ce moment dans mes écrits et je m’en rend compte au fur et à mesure que les mots et les pensées s’emboîtent les uns les autres. Chaque automne l’idée de la mort me revient de plein fouet comme un coup de martinet et me rappelle ma finitude à venir. Peut-être aussi la mort n’est t’elle qu’un passage, une transformation, et que nous la vivons sans nous en rendre bien compte tout au long des divers changements de notre vie.

Ma peinture s’en ressent qui voudrait que je m’écarte de l’anecdote, du fleuve et de tous ses affluents et confluents pour rejoindre l’immensité de l’océan. Comme un gamin qui joue  dans la gadoue et découvre dans l’écume  et les baves de la boue des lueurs intersidérales; je peins comme j’imagine que l’on meurt dans un dernier souffle, l’expiration d’un air trop longtemps contenu dans des poumons physiques comme spirituels et qui n’en finit pas de s’échapper.

Et puis ce qui est merveilleux, c’est que le lendemain jusqu’à nouvel ordre tout recommence à nouveau, une ou deux pirouettes, une grande roue, un salto et on poursuit son chemin.

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Copier collé

P1040626

Il faisait plutôt frisquet ce matin là dans la Grande Galerie du Louvre que je traversais avec ma ventouse planquée comme une arme le long de ma cuisse. Les toilettes des dames étant encore bouchées.

Il y avait là juste devant le très imposant Watteau, une jeune fille bien proprette qui avait apporté un pliant et qui dessinait le visage du Gilles. J’aurais bien engagé une conversation mais ma ventouse m’encombrait et je me contentais de faire un léger crochet pour apercevoir son travail.

Copie conforme… mince me suis je dit un sacré coup de crayon et puis je suis parti vers mon labeur en esquivant presque une glissade tant le parquet était reluisant et lisse.

Ils venaient souvent, les élèves des Beaux Arts et d’autres lieux sanctifiés pour se faire la main sur les beaux tableaux du grand temple quasi pharaonique parigot.

Cependant ils copiaient tous bien fidèlement, j’en ai peu vu qui s’inspiraient, qui interprétaient à leur façon.

Sauf un qui était tout chétif, dépenaillé et qui me rappelait Soutine. Lui ne regardait que sa feuille et pas du tout le tableau devant lequel il se trouvait. A priori on aurait pu pensé qu’il cherchait un abri et que c’était une sorte de planque des mauvais jours . Mais non en regardant bien son travail , nous avions fini par sympathiser, il s’inspirait mais ne reproduisait pas. Il y avait un air de famille lointain avec les tableaux que je croisais tous les jours , comme une sorte de continuité d’un travail commencé bien avant lui. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu , un jour j’ai quitté le Louvre pour une autre aventure et je ne l’ai jamais revu.

Les gouffres

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Auteur Patrick Blanchon

Connaissance par les gouffres est un ouvrage du poète Henri Michaux

https://booknode.com/connaissance_par_les_gouffres_01420715

Tous ceux qui suivent une voie spirituelle, artistique, ne serait-ce même que le temps d’une randonnée, savent que le paysage n’est pas plat. Il y a des sommets et puis il y a les gouffres.

Nicolas de Staël nous dit-on se serait suicidé par dépit de s’apercevoir qu’il revenait au figuratif ..ajouté sans doute à quelque déception sentimentale, à un temps peut-être maussade, à tout ce que vous pourrez imaginer d’ailleurs, ça n’a pas d’importance réelle.

L’important c’est qu’il s’est trouvé à un moment donné de sa vie au fond d’un gouffre et qu’il n’a pas su ou voulu remonter.

Je pense à lui aujourd’hui après une journée de peinture décevante.Toute proportion gardée bien sur, je ne me compare pas à ce grand artiste, c’est juste une compassion complice, excusez du pléonasme , une amitié posthume.

Combien de gouffres faut il traverser pour arriver à peindre vraiment je l’ignore. Ce qui est sur c’est qu’il y aura des sommets et des gouffres sur la route et que la nécessité de rester vigilant tel un chaman se renforce au fur et à mesure des années.

Mircéa Eliade auteur du « chamanisme et les techniques archaïques de l’extase » me semblait être un type épatant lorsque son ouvrage me tomba entre les mains aux alentours de mes 17 ans … un peu plus tard  , j’appris qu’il s’était largement compromis en faisant partie de la garde de fer roumaine genre plus à droite tu peux pas …il faut lire Arendt sur le procès Eichman pour découvrir comment les collabos roumains étaient parmi les plus féroces de tous.

Encore plus tard il sera proche de la nouvelle droite française  qui influencera un Patrick Buisson conseiller de Sarkosy…

… Du coup j’ai pas jeté ses bouquins mais je les ai oubliés plusieurs fois dans mes multiples déménagements.

Je les ai rachetés cependant un peu plus tard et,aujourd’hui ils sont sagement rangés dans ma bibliothèque. On ne peut pas en vouloir au gens toute leur vie ni toute la notre. D’ailleurs Eliade  férocement paradoxal était déjà dans les années 50 ouvert à l’humanisme et à une pensée universaliste…on se rachète comme on peut ou pas.

Dans les admirations aussi il y a des sommets et des gouffres.

Un autre auteur favori de ma longue adolescence est Carlos Castaneda.

Je suis loin d’avoir tout compris à l époque de ce que contenait  » l’herbe du diable et la petite fumée ». Mais c’était une ambiance générale dans les années 75 qui influençait la pousse des cheveux et les lectures sibyllines.

J’ai tout relu de Castaneda il y a quelques années et j’ai été vraiment émerveillé par tout le contenu de son oeuvre encore fort mal connue. Encore une fois, les critiques de tout poil ont tenté de le mystifier tout d’abord puis de le démystifier … Peu importe comme Eliade et Michaux  il reste pour moi un auteur digne d’être lu et relu.

Ainsi la fréquentation des choses de l’esprit, la lecture , elles aussi ne nous épargnent pas les sommets et les gouffres.