L’impossible

Musée du quai Branly Expositionsur le chamanisme. Patrick Blanchon 2017

Il y a des frontières au possible. Nous apprenons cela dés l’enfance. Un martèlement concerté à la fois par la famille et l’école au début , puis plus tard par l’usine la banque et les femmes dont on ne prend pas soin.

Et puis il y a l’impossible, ce territoire inconnu que certains perçoivent d’abord confusément et dans lequel, pour une raison ou par manque de raison ils finissent par s’engager.

C’est seul bien souvent que l’on s’engage dans l’impossible. La vie d’un artiste je l’ai envisagée ainsi. Il y a eut un appel plusieurs fois répété que j’ai trouvé insolite, étrange, et qui peu à peu a fait de moi un étranger.

Un appel? non, cela n’est encore pas le bon mot, plus un coup de poing, un choc déstabilisant absolument. Et dans l’émotion éprouvée alors il n’y a plus eut de haut ni de bas, plus de bon ni de mauvais, plus rien d’autre que cette profondeur infinie du monde qui m’a happé totalement.

La frontière du possible fut traversée les première fois par inadvertance et ce ne fut qu’un rien emporté par la force cinétique d’un tourbillon.

A chaque fois c’était un voyage aussi long que court . Le temps demeure ici sans consistance. La géographie non plus. Le point de vue devient si multiple que se dresse la sensation d’être partout, comme nulle part.

Et, quand effrayé par ce que je venais de traverser je m’en ouvrais aux adultes, alors on me souriait gentiment quand on avait le temps ou bien on me rabrouait à l’heure des corvées urgentes.

Je me réfugiais alors dans l’hébétude, provoquée à la fois par mes découvertes et la résistance à les entendre qu’ont les adultes. C’est ainsi que j’ai pu toucher les frontières bien marquées du possible.

Alors je me suis tu et appris le langage commun, c’est à dire le mensonge. Finalement l’idée était également de se débarrasser un moment de l’oreille absolue.

Alors j’ai étudié les possibles, de nombreux possibles et tous m’ont ramené à la frontière.

J’étais un « sans papier » d’un possible commun. Mon pays, on me sommait d’y retourner par un hochement de tète, par une porte qui se refermait, par un regard fuyant. Alors j’ai compris.

Je me suis tu encore plus loin et j’ai passé la frontière.

Quand je regarde en arrière désormais, ma rébellion d’enfant m’a mené loin et je ne peux que remercier cet enfant de toutes les vies qu’il m’a fait traverser.

Comme Saint Christophe j’ai traversé un fleuve, que dis je ? plusieurs, avec cet enfant sur les épaules. Il a toujours été ce poids que j’ai du supporter, et que bien souvent j’ai voulu déposer, m’en libérer, m’en défaire, parfois jusqu’à vouloir le tuer, l’enterrer profondément sous terre ou le brûler dans des bûchers d’illusions perdues. Le calciner.

Et malgré tout, j’ai continué, et le poids après avoir été tellement lourd a finit par s’alléger.

En traversant la frontière des possibles je suis peut-être arrivé dans une sorte de champs quantique où les lois de la physique, de la logique, n’ont plus cours. Ce sont seulement les lois de l’intention qui gouvernent ici . On peut parcourir des milliers d’années avec la force de l’intention.

Alors j’ai compris pourquoi l’impossible était si terrifiant et pourquoi peu de personnes osent s’y engager consciemment. c’est qu’il faut justement être inconscient pour y entrer, et qu’on ne saurait jamais se familiariser avec lui.

Tout change continuellement et le seul point de repère que l’on peut envisager c’est qu’il n’y en a jamais vraiment aucun. Seul le changement alors peut devenir totem.

Alors voici venue l’heure d’enfiler ce costume constitué de plumes de phénix, ces bottes en peau de phoque, et ce chapeau de poils de jaguar. La danse commence, les pas mènent encore plus loin et plus près vers ce « même et différent » au dehors résonnent les tambours mouillés de pluie du printemps.