Quand l’élève est prêt ..

Aujourd’hui pas besoin de te raconter tout par le menu avec un tas de digressions comme je fais d’ordinaire. Ce que je veux que tu saches c’est que la vie te propose de temps en temps des journées récapitulatives et que tu dois être attentif, « aware », sinon tu passes à côté d’une belle leçon.

C’est lessivé que j’arrive à Saint Hilaire des Rosiers pour rencontrer Thierry Lambert . Il y a quelques heures nous avons fait un saut à Saint Marcellin pour déjeuner ensemble d’une entrée de délicieuses ravioles et d’une merveilleuse blanquette. Un déjeuner au pas de course car je n’avais que peu de temps entre deux ateliers à la petite école de Jaillans où j’enseigne aux enfants à confectionner des masques.

Heureusement Thierry comprend ma frustration et me propose gentiment de nous retrouver après mon dernier atelier et je retourne à Saint Hilaire pour qu’il me fasse visiter son antre, sa caverne d' »Ali Baba » comme il dit

Le portail est ouvert. Je me gare devant une maison à l’aspect cossu. Il est là sur le perron et m’accueille chaleureusement. Et là , trou dans l’espace temporel une accélération magnifique avec des pointes sidérales et sidérantes : le temps n’existe plus.

Je découvre un peu partout au hasard des piles d’œuvres la femme papillon, l’homme chamane, le sexe entrouvert de Iemanja, lexique réduit d’une grammaire ouverte sur l’infini. Mais pas que, il y a là dans chaque pièce de la grande demeure des œuvres d’artistes contemporains -Contemporains car vivants- dont je m’efforce au début de retenir les noms mais quelque chose tout au fond me dit que c’est vain.

C’est de lâcher prise véritable dont j’ai besoin seulement pour savourer cette rencontre. S’imprégner de tout sans retenir quoique ce soit vraiment, sans fixer rien comme un indien marche dans la forêt. Et c’est une forêt incroyable dans laquelle nous nous enfonçons lui et moi, chaque pièce, chaque étage, chaque pile d’œuvres, chaque caisse qu’il entrouvre en m’indiquant son contenu. Oui le risque majeure serait de tout vouloir retenir de mémoire, un divertissement, un prétexte pour passer à côté de l’essentiel. C’est là je crois que j’ai découvert qu’il était chaman de haut vol et donc j’ai suivi le sentier sans me perdre.

Car je ne m’y trompe pas un seul instant cette rencontre est importante, très importante, comme il y en a peu dans une vie.

Le contenu de la conversation que nous avons est du même tonneau que le voyage physique dans la maison et au travers des œuvres d’art qu’il me désigne à chaque fois en m’indiquant son auteur, il enchaîne ainsi les passes virevoltant agilement de pièces encombrées avec des silences parfois extrêmement intenses cependant je continue à slalomer un peu comme à la surface d’un océan démonté, petit coup de pagaie à gauche, petit coup de pagaie à droite , sans perdre de vue l’horizon, la ligne imaginaire autant que je le peux.

Enfin quelque chose se dénoue quand toutes les pièces, toute la maison a été visitée et c’est à la cuisine, son atelier désormais qu’il me conduit pour m’inviter à boire le thé.

Rustique et spartiate mais bon sang qu’on y est bien. Avec derrière les vitres des chats qui viennent nous jauger de leurs beaux yeux en baillant.

Là devant un suisse gâteau qu’il partage nous parlons d’art, du monde de l’art qu’il connait bien, nous parlons de son parcours d’artiste, des rencontres majeures de sa vie que je ne citerai pas ici mais surement dans un autre article à tête plus reposée.

Je raconte un peu de la mienne aussi c’est bien normal car plus nous avançons plus nous échangeons et plus je me rends compte que sous la discussion de surface que nous nourrissons autre chose s’échange, un savoir ancestral que nous connaissons tous les deux par cœur.

Lui Thierry est un chaman peintre un chaman artiste à n’en pas douter. Quand à moi si j’ai encore des doutes quant à ma qualité de peintre, celui d’être un chaman s’est évanoui encore un peu plus dans cette rencontre.

Confusément encore ce matin en pensant à ce rendez vous j’étais peut être encore dans l’attente d’un maître, car un grand artiste reconnu pour un petit peintre comme moi cela ne pouvait aller que dans ce sens logique des choses.

Mais c’est la vie toujours la plus formidable maîtresse de toutes choses et quand l’élève est prêt il ne peut plus l’ignorer. Les hommes, les femmes que l’on rencontre dans son sein au mieux deviennent des ami(es) et c’est bien l’amitié ici qu’il s’agit de nourrir et préserver à tout prix.

Mardi prochain je retournerai à Jaillans afin d’avancer dans l’élaboration des masques avec les enfants et peut-être, certainement à Saint-Hilaire alors je t’en dirai plus si cela vaut la peine, ou bien pas je garderai l’essentiel comme souvent.

Une dernière chose encore, quand le maître, dans l’art chevaleresque du tir à l’arc entend le son juste de la corde lâchée par le pouce et l’index de l’élève, les deux se saluent et la notion de maître-élève s’évanouit dans cette prosternation mutuelle devant l’ineffable de l’existence.