L’abandon.

Photo d’un platane Patrick Blanchon

On s’accroche à des idées de l’autre et de soi-même et rien ne va dans ce sens. La raison pour laquelle on s’accroche tant est toujours une peur, et celle ci est souvent le monstre gardien d’un beau trésor.

La peur d’être seul est sans doute la plus répandue. Alors on s’accroche à un emploi du temps, à des personnes qui ne nous conviennent pas toujours, on ne cesse de négocier avec cette peur sans oser la dépasser pour vraiment voir ce qui se passe au delà.

Cette peur de me retrouver seul m’a longtemps inquiété dans ma jeunesse. Les adultes semblaient prendre un plaisir malin à m’y confronter. Et quand depuis la couveuse déjà je voyais repartir ceux ci j’éprouvais une sensation d’abandon. Plus tard aussi je les regardais s’éloigner le cœur serré et je pouvais alors exprimer la tristesse par la colère, le dépit, les mauvaises pensées, en bonne victime dont j’avais appris à endosser le rôle et les répliques.

Et puis toutes ces oppositions furent vaines. Ma stratégie était extrêmemement coûteuse en énergie, alors fatigué de toujours trouver le même mur au fond de moi, cette peur de me retrouver seul, j’ai décidé d’aller me promener dans les forêts au dessus de la maison familiale.

Il y avait un sentier qui montait vers les hauts plateaux, quelques champs à longer et enfin j’arrivais aux forêts. Aussitôt que je passais l’orée quelque chose d’étrange se produisait, une impression d’accueil et de bienveillance émanait des grands arbres et je me sentais bien, plus de peur, sous la protection des frondaisons je découvrais un autre monde, non humain, et ainsi, je m’engouffrais plus loin encore poussé toujours par ma grande angoisse d’être seul. Dans le giron de la forêt, de ses arbres je m’en remettais à la fois au hasard ou à la nature, ou à l’univers, enfin, je m’abandonnais. Peu à peu mon monologue perpétuel s’apaisait, mes pensées, et je retrouvais mes sens.

Cette expérience de l’abandon reviendra bien des fois dans ma vie abandonner la pensée douloureuse, les relations douloureuses, des métiers inintéressants, des perspectives alléchantes tout autant dans ce que j’appris à présager de mon inconfort à venir.

La peur d’être seul au bout du compte s’est peu à peu muée en désir de me retrouver seul grâce à la succession des abandons de mes croyances surtout.

Le trésor que j’ai reçu par la suite fut la possibilité de fonder mes propres croyances à l’appui de mon expérience.

Puis j’ai découvert comme une banalité à ce que j’imaginais d’exceptionnel et ce fut un autre abandon plus profond que le précédent encore.

Hommage à Massoud

Tu peux m’obséder, visage d’un autre bonheur !


Vous pouvez moduler vos incantations, voix amoureuses !


Je regarde ce que j’ai choisi et j’écoute ce qui m’a déjà bercé. 


On me dit : « Allah te pardonnera ». 


Je refuse ce pardon que je ne demande pas.

Jeune homme je nourrissais pour la tristesse des désirs dignes des amants les plus fougueux .
Je rêvais secrètement de la prendre et la pénétrer si profondément que nul doute alors , sa source s’en trouverait anéantie de plaisir.

Orgueilleux fou que j’étais.


je rêvais de voir la tristesse sourire enfin vraiment et ainsi devenir libre.


Puis le temps est passé et après de nombreuses tentatives je n’ai jamais vu la tristesse se métamorphoser comme je le souhaitais si ardemment.


Alors amant vaincu je me suis détourné d’elle et j’ai cheminé vers la joie
j’imaginais déjà devoir faire preuve de tant d’assauts comme autrefois mais ce fut vain.


Car vois tu ami, la joie n’a pas besoin d’être pénétrée ni libérée , il lui suffit seulement d’être ressentie comme une douce caresse dans les cheveux.
Et alors j’ai compris que ce n’était que moi, l’ errant qui cherchait une issue à mon errance pour naviguer plus loin vers les immensités du cœur.

Ténacité

Tout le monde rencontre des galères c’est la vie et ce n’est pas prêt de changer. Certains accusent le ciel et ruminent tandis que d’autres examinent leurs responsabilités ou tentent de se forger une expérience sur l’aléatoire et ses conséquences.

Il y a quelques jours de cela j’ai eu la chance de rencontrer un collectif d’artistes et d’être invité à partager leur repas et en écoutant leurs récits une chose m’a frappé : leur ténacité.

Sous les plaisanteries, les sourires, les rires, la bonne humeur déposés dans le pot commun de cet instant formidable, mon attention aura noté un nombre important de tragédies qu’ils ont su traverser sans se résoudre à baisser les bras.

Pour ce couple de Sculpteurs qui a perdu 200 pièces avec un transporteur dilettante, pas d’autre solution que de tout refaire à leurs frais et de renvoyer la commande, pour ce peintre qui se fait dérober toute une collection de tableaux par un galeriste peu scrupuleux, ou qui découvre soudain à un retour de ses toiles qu’elles ont toutes été souillées.. Pas de raison de perdre son temps à se lamenter, on continue coûte que coûte.. Je pourrai encore ajouter tant d’anecdotes à la liste mais cela ne t’apportera pas grand chose de plus pour comprendre l’essentiel: cette ténacité qui fait que chacun passe outre pour parvenir finalement à cet instant suspendu dans la nuit un peu fraîche et malgré cela tellement chaleureuse dont je voulais te parler.

Ce n’est pas le monde des bisounours

Ces personnes sont des résistants dignes de ceux qui ont participé à la dernière guerre et à ce qu’on ne s’exprime pas en teuton.

Je réfléchissais à tout cela au volant de mon vieux Kangoo en revenant chez moi par les routes sinueuses du Pilat.

Je me demandais si moi je possédais aussi cette fameuse ténacité ?

Force est de constater que je n’en avais jamais pris conscience auparavant occupé pendant des années à survivre plutôt que vivre.

La différence c’est la confiance indéfectible en l’art et la culture qui permet de passer bon nombre d’obstacles avec élégance et brio et dans mon for intérieur je me demande encore si la providence m’attribuera un jour ce don.

L’ ivresse d’être.

D’après une trouvaille de nos chercheurs sur le ciboulot nous posséderions tout une collection de récepteurs doués de la faculté de produire en nous la même sensation que lorsque nous fumons du cannabis.

En tant qu’usine chimique autonome notre corps recèle encore de nombreux prodiges qui ne sont enseignés par aucune école et que nous devons apprendre par nous-mêmes.

Donc on peut se mettre à fumer du cannabis pour créer facilement cet état si on ne sait pas le mettre en route soi même. On se rend à un coin de rue, on donne une somme et on repart avec son petit bout de chit enveloppé dans de l’alu en continuant à croire que la sensation merveilleuse d’être « stone » ne peut être produite que par un facteur extérieur.

Le problème c’est que nos chercheurs en ciboulot nous apprennent aussi qu’au bout de 30 jours à ce régime, la faculté de prendre des décisions s’amenuise. Nous sommes alors victimes d’un manque de réflexe, qui peut provoquer des accidents pour nous mêmes ou d’autres.

Vouloir légaliser le cannabis comme il en est parfois question, et comme cela a déjà été réalisé dans certains pays c’est s’engager vers un effondrement pour les consommateurs à plus ou moins long terme. Je n’imagine pas que le chauffeur du bus qui m’emporte vers mon travail fume du cannabis, même chose pour mon médecin, mon chirurgien, mon dentiste..bref tout ceux pour qui la prise de décision est une nécessité de chaque instant.

Si on se pose la question  » Mais à qui profite vraiment la légalisation du cannabis » ce n’est pas aux consommateurs, pas aux vendeurs non plus dont le petit commerce va péricliter en entraînant bien sur une nouvelle orientation soit vers des drogues plus dures, soit vers la violence.

Le seul bénéficiaire vraiment finalement sera l’état qui pourra prélever son impôt sur l’ignorance générale et sous couvert de démocratisation bien entendu.

Mais revenons à cette histoire de récepteurs que nous possédons pour créer l’état particulier que recherchent les fumeurs de cannabis. Dans le fond que recherchons nous sinon une ivresse ?

Cette ivresse en tant que peintre je la connais bien et je suis capable de vous en parler un peu afin de vous donner une piste.

Quand je peins je pénètre dans l’instant, il n’y a plus de notion du temps, je ne suis plus soumis à l’entropie générale et je retrouve sous toutes les pelures d’oignons cette formidable présence/absence que constitue le fait d’être au monde.

Cette sensation d’ivresse je la retrouve quand je marche dans la rue et que je porte mon attention sur tout ce qui m’entoure en taisant mes pensées.

Cette sensation d’ivresse je la retrouve quand je plonge mon regard au fond d’un regard et que je m’émerveille de comprendre que l’autre et moi ne faisons qu’un et deux et la suite innombrables de toutes les manifestations de l’être.

Ce peut être dans l’œil d’un oiseau, dans celui d’un chat, dans celui d’un poisson, peut importe, l’être est toujours là partout ou mon regard se pose.

Et cela fait bien longtemps que j’ai renoncé à tous les facteurs extérieurs dont je croyais avoir besoin pour pénétrer dans cette ivresse.

Créer

Autrefois il m’arrivait de me cogner la tête contre les murs tant l’envie de créer quelque chose me taraudait. Je sentais bien cette poussée profonde au fond de moi mais je restais impuissant la plupart du temps à réaliser quoi que ce soit, car la plupart du temps je « pensais » à ce que je pouvais bien créer et je ne faisais rien d’autre.

Il aura fallu bien des drames personnels afin que je puisse enfin aborder cet espace propice à la création qui nécessite à la fois une grande solitude et un lâcher prise par rapport au mental.

J’ai commencé par vouloir écrire et à me heurter au problème de la page blanche. J’avais acheté un petit carnet Clairefontaine et pendant des jours, je l’ouvrais et je restais assis devant lui à réfléchir et bien sur rien ne venait, à part la date du jour que je notais soigneusement en haut de page.

Je ne me souviens plus vraiment comment j’ai franchi cette barrière de la page blanche mais je sais qu’une sorte de désespérance envers ce jeune homme que j’étais alors m’a conduit à écrire des chroniques maladroites et au jour le jour sur qui j’étais, ce que j’éprouvais, et cela aurait pu devenir un journal intime, une sorte de refuge ou de prison comme on voudra.

J’ai du écrire une vingtaine de carnets ainsi pour m’échauffer à l’écriture, pour bien m’enfermer dans ce personnage d’écrivain que je m’étais inventé et qui me permettait de « tenir » tout au long de l’âpreté de mes années de jeunesse.

J’avais basé mon existence toute entière sur cette idée de devenir écrivain mais c’était très poétique pour ne pas dire puéril dans le fond. Peu à peu la vie se retirait de moi et je me tenais comme un poisson rouge de l’autre côté de la vitre de l’aquarium.

C’était une position extrêmement confortable à l’instar de ces photographes de guerre qui ont la faculté de s’approcher du drame au travers de leur viseur, protégés par celui ci dans une sorte d’inconscience.

Ce qui compte alors comme pour obtenir une image forte, c’est de traquer le quotidien, le banal, pour en extraire l’émerveillement ou l’effroi afin de le retranscrire sur la page blanche du carnet. Et c’est exactement ainsi que je me suis éloigné de ma vie.

Je me suis mis à noircir des montagnes de papier en plus de mes carnets, influencé par mes modèles de l’époque, Raymond Carver, Henri Miller, Truman Capote, Dostoïevski, Gogol et tant d’autres. J’étais comme une éponge qui ne cessait de s’imbiber de la manière de chacun de ces écrivains, copiant leur style, la construction de leurs récits plus ou moins habilement, plus ou moins consciemment toujours.

Je ne parvenais pas à comprendre ce que pouvait être mon style personnel. Et ce n’est pas le moindre des écueils que j’ai eu à affronter.

Le style c’est la forme dans lequel on propose un contenu. Il faut d’abord un contenu bien sur et on peut y réfléchir longtemps aussi.

Aussi ai je décidé, un jour, à bout de nerfs de laisser aller la main. Laisser l’écriture sourdre comme elle venait avec ses maladresses, ses ellipses plus ou moins évidentes, sa durée aussi.

Par la régularité que j’avais comprise comme capitale, je me réveillais de bonne heure chaque matin vers les 5 heures et une fois le café bu je m’installais à ma table d’écriture.

Je ne me posais plus la question du comment du pourquoi, j’écrivais tout ce qui me passait par la tête et ce dépôt journalier me permettait d’obtenir une sorte d’invincibilité face aux joies comme aux tourments des petits boulots que j’effectuais pour survivre.

Parallèlement je dessinais et peignais pour me détendre et je n’aurais jamais imaginé gagner ma vie avec mes productions picturales. Non pour moi le but était la maison d’édition du genre Gallimard, le reste n’était que billevesées.

C’est ma première épouse qui me fit prendre conscience de mon égarement. Mon malaise perpétuel à assumer l’existence au quotidien, à trouver refuge dans l’idée d’écrire, à continuer à endosser ce rôle d’écrivain sans jamais oser franchir le pas vraiment, car bien sur je n’ai jamais proposé aucun manuscrit à aucune boite d’édition. Quelque part une lucidité bienfaitrice devait veiller à ce que je n’essuie pas de refus ni d’acceptation. Dans un cas comme dans l’autre j’aurais été bien ennuyé de faire face soudain à la réalité une fois de plus.

Un soir, après une nouvelle dispute nous étions en train de camper dans la campagne, je décidai sur un coup de tète de brûler tous mes carnets . J’avais préparé mon coup à l’avance comme on prépare un sacrifice. Je vis ainsi toutes ces années disparaître sous les flammes et devenir cendres et évidemment je fus bien déçu de ne pas me sentir tout à coup libéré comme je l’avais espéré.

A la suite de cet épisode je devins d’une vulnérabilité extrême, sans la protection que j’imaginais tenir de l’écriture je me mis à faire a peu près tout et n’importe quoi , la « blessure la plus rapprochée du soleil » de René Char si je l’éprouvais je me refusais désormais à la déposer sur le papier.

Cela me brûla tout entier si je puis dire, comme un métal qui a besoin de se débarrasser de toutes ses impuretés pour chanter juste enfin. Un divorce et bien des années plus tard j’ai enfin pu sourire de ce trajet car en pleurer m’était définitivement passé et aussi et surtout j’ai appris à aimer ce personnage autrefois si falot si désemparé et en même temps si pugnace, si héroïque du fond de sa naïveté.

C’est pour gagner ma vie que je me suis mis à dispenser des cours de dessin et de peinture après un ras le bol magistrale de la comédie que je jouais avec les autres en entreprise.

Toutes ces années je n’avais jamais lâché les pinceaux mais c’était secondaire, pas important, pas vital et pourtant c’est bien grâce à ce « hobby » que j’ai pu gagner ma vie. Après le train de vie de cadre ce ne fut pas facile de vivre de la peinture, je n’avais que peu d’élèves alors et je n’imaginais même pas vendre mes tableaux. Non pour moi c’était déjà une aubaine d’être prof et de voir la satisfaction dans le regard de mes élèves. Vendre des tableaux risquait trop de me reconduire à nouveau vers des chimères, ré endosser le rôle de « l’artiste » ne m’inspirait pas du tout.

Mais cette pulsion créatrice je l’éprouvais toujours en moi et je continuais à peindre si je n’écrivais plus. Je peignais par plaisir sans prendre cela trop au sérieux, en expérimentant diverses techniques, aussi bien figuratives, qu’abstraites. De temps en en temps un ami ou un parent m’achetait un tableau et puis notre vie changea.

Ma nouvelle épouse du quitter son job et se retrouva au chômage partiellement, et nos revenus diminuèrent dangereusement. Le loyer que nous avions encore à payer chaque mois devenait un poids important et à la mort de mon père, je touchais un héritage suffisant afin que nous puissions acheter une maison. Cependant nous dûmes nous éloigner de Lyon afin de trouver un bien adapté à notre budget.

Bien sur je perdis toute ma clientèle d’élèves et une fois les travaux d’aménagement, qui durèrent une année je me mis en tête de monter un nouveau cours, je redémarrais à zéro une fois de plus.

Ce fut l’année suivante que mon épouse m’incita à exposer mon travail. Les toiles s’accumulaient dans l’atelier, le nombre d’élèves ne me permettait même pas de gagner un salaire minimum, aussi vendre des tableaux s’imposait comme logique.

Du coup je me retrouvais confronté à la notion de cohérence, de sens, car je n’avais jamais réalisé que de l’hétéroclite, sautant du coq à l’âne d’un portrait à un paysage, puis de l’abstraction à l’expressionnisme une fois de plus ma faille se dévoilait au grand jour : j’étais proprement incapable de me focaliser sur un sujet, une idée, en profondeur et jusque là cela était passé inaperçu car ayant comme objectif premier la beauté chaque tableau que je réalisais remplissait celui ci.

Mais on acceptait de m’accueillir en exposition, malgré cet aspect hétéroclite la cohérence qui réunissait l’ensemble des tableaux était cette beauté. Et lors des accrochages je mettais tout en oeuvre pour constituer des harmonies de couleurs d’une oeuvre l’autre ce qui paraissait être suffisant

Il me semble que la résistance à explorer en peinture une idée me vient d’une confusion car n’aimant pas les « clichés » j’ai longtemps trouvé malhonnête de reproduire plusieurs fois un même tableau, à accepter l’idée même de répétition.

Aujourd’hui je me rends bien compte de la faille qui réside dans mon raisonnement. Par modestie je ne puis me considérer comme un artiste véritablement. Pour être artiste il me faudrait au moins une idée forte selon les critères exigées désormais par le marché de l’art.

Une idée forte que je ne cesserais de rabâcher de toiles en toile afin d’être identifié.

Des idées je n’en manque certes pas, sont elles fortes cependant ? je n’en sais rien du tout en fait mais je vois bien l’étroit chemin qui peut mener désormais vers l’art tel qu’il est décidé désormais par la communauté des faiseurs d’artistes.

Pour cela il me faudrait supprimer encore beaucoup de choses auxquelles je tiens encore comme la tranquillité, la joie de peindre comme un enfant, la liberté de créer en accord avec le hasard.

Me voici à nouveau à une sorte de carrefour

Tout ce que l’on peut en dire

Face à l’événement fusent les pensées et les mots boucliers, est ce une blessure que nous pansons afin de refermer la béance qui menace de nous engloutir ?

Face à l’événement notre nudité traverse la gène jusqu’à l’insupportable ou la béatitude, oscille à vive allure entre Charybde et Scylla.

Tenir le milieu non comme place forte mais ouverture demande bien des échecs et des victoires avant d’entrevoir qu’elles ne forment que cet instant profond « le bel immédiat  » du poète dans lequel la pensée sombre pour rejaillir simple et claire.

Ce n’est parfois qu’une lueur dans la nuit qui nous émeut, ce n’est parfois qu’une aube, un crépuscule. Difficile d’entretenir la flamme vacillante agitée par les vents du siècle.

C’est aussi parfois un sourire qui nous revient du fond des ages d’un lieu inconnu et familier en même temps.

Mystère intact malgré tout ce que l’on peut en dire.

La guerre n’est jamais si loin

C’était l’époque ou la télé était en noir et blanc et pas encore dans tous les foyers mais déjà en 62 des visions de massacres s’étalent sur le petit écran cathodique, est- ce la Corée ou l’Algérie, ou bien encore le Vietnam ? je ne me souviens plus tant l’impression diffuse d’un conflit se répétant à l’autre bout du monde sous divers prétextes permettait de tenir la guerre à distance en la situant dans cet ailleurs qui prodiguait l’illusion de quiétude à notre ici.

Et pourtant dans le fin fond de ma campagne bourbonnaise impossible de douter que la guerre n’envahisse pas tout, qu’elle soit consubstantielle à l’espèce.

Dans un village tout se sait par le menu et sur les autres, cet étranger quand ce n’est pas l’ennemi il est bien rare que l’on fasse preuve d’aménité. Ainsi cancaner vaut bien la rafale et si cela ne tue pas de plein fouet son homme  » bon à rien » ou sa femme adultère, difficile de conserver son sourire de rigueur à la boulangerie du coin.

Comment expliquer le fonctionnement de la haine et son alliance avec le ressentiment et l’ennui ? il n’y a qu’à aller boire un petit blanc limé et écouter l’intarissable flot des non dits que l’on met en exergue pour descendre un tel, une telle avec l’air de ne pas y toucher.

Bien possible qu’en 14 les petits jeunes s’en allèrent ainsi la fleur au fusil assassiner de l’allemand avec la bénédiction des autorités compétentes pour ne pas égorger verbalement leurs compatriotes , il y a toujours des penseurs avertis et des financiers opportunistes pour tirer partie de la misère généralisée.

L’archiduc d’Autriche a bon dos et son assassinat si l’on a voulu qu’il soit le déclencheur de la grande boucherie qui allait venir, c’est encore pour éloigner à l’extérieur la cause d’une maladie qui ne cesse de sévir au cœur de chaque homme, chaque femme depuis le début du monde.

C’est sans doute pour cela que pris dans cette tourmente télévisuelle, tous mes capteurs sensoriels ouverts je me suis hâté de vouloir perdre toute velléité de naïveté et d’innocence car je sentais bien que ces deux vertus enfantines n’étaient que poudre au yeux et excuse facile encore à ne pas regarder en face notre insoutenable bêtise.

Fort heureusement pour contrebalancer cette découverte le manque de confiance en moi m’a sauvé de bien des naufrages, j’aurais pu être aigri, amer, vicieux plus encore, voire pervers et méchant. La lucidité poussée à l’extrême seulement m’aura permis à bout de souffle de conquérir une innocence non feinte grâce au doute, qui comme une préhistorique flamme à l’échelle de ma vie j’ai su entretenir sans relâche.

Et donc hier j’ai été surpris quand les petits morveux du coin se sont introduits dans l’atelier des métiers d’arts car j’avais par mégarde laissé la porte entrouverte. Sur un présentoir vide l’absence d’un objet soudain provoqua la panique . Nous supputâmes que c’était les gamins qui avaient étouffé une pièce précieuse d’autant que nous ignorions tout de son identité.

L’avaient il volé ou déplacé sans faire attention cet objet, notre hésitation fut intéressante à considérer car la commissaire de l’exposition s’accrochait à l’idée d’innocence et moi à l’idée de coup fourré et notre doute portait bien sur la valeur attribuée à l’innocence enfantine. Il est même bien possible qu’on eusse pu s’entre tuer à cause de cette hésitation à décider d’un commun accord si c’était du lard ou du cochon. Il me semble bien que les grands conflits mondiaux ne démarrent pas autrement dans le fond quand les deux partis veulent transformer leur doute en certitude et s’y prennent en toute maladresse.

S’accepter

Quand adolescent pré pubère avide de connaissances je glosais sur les philosophes j’ignorais déjà tellement de choses que le rouge pourrait encore me monter au front si je n’étais pas devenu avec le temps plus tolérant avec moi-même, surtout suite à la fréquentation de mes contemporains.

Ce savoir tant recherché pressenti comme richesse ou comme pouvoir il arriva un moment où je me rendis compte qu’il m’éloignait de l’essentiel, je crois que c’est aux environs de la quarantaine après avoir dévoré des bibliothèques entières, expérimenté toutes les illustrations du kama sutra, changé de job mille fois et finalement m’être à nouveau séparé d’une compagne qui ne me comprenait pas car un égoïste ne pense toujours qu’à lui et ne supporte guère les opinions contraires.

C’est alors que je me rappelais de la fameuse phrase de Socrate :  » connais toi toi-même » et que mécaniquement je transmutais en « accepte toi toi même ». Car finalement et cela je l’espère vaudra pour toi aussi lecteur tout autant égoïste que je le suis il ne pourra jamais y avoir de connaissance sans acceptation totale de l’autre et cet autre c’est toi, c’est moi.

Bien sur la pilule est difficile à faire passer lorsqu’on tombe sur des cons, des méchants, des ingrats et même des gentils, des braves, des héros lorsqu’on s’aperçoit combien toute notre bassesse, notre ignorance nous entrave pour parvenir à leur hauteur ou à la vertigineuse stupidité des précédents. Tout cela bien souvent parce que nous croyons savoir mais nous sommes misérablement bâtés par la bêtise et l’ignorance.

C’est alors que le savoir devient suspect qui nous porte à répéter les mêmes croyances, les mêmes erreurs, sur les autres comme sur nous mêmes.

Une fois ce constat établi, avec l’age on finit par se dire qu’il faut accepter les choses, les autres et soi même comme des événements neutres finalement, comme la pluie ou le soleil, le froid et le chaud, la chaleur ou le gel , l’intelligence comme la bêtise.

Il n’y a qu’une fois ce détachement obtenu et qui n’a rien à voir avec le détachement des yogis ou des sages que l’on peut entrevoir le choix de nos réactions face à ces événements de l’extérieur comme de l’intérieur.

Je regrette qu’on ne puisse établir des programmes scolaires basés sur l’acceptation avant le savoir cela nous ferait gagner un temps fou et le monde s’en trouverait surement bien changé en mieux.

Comment je suis parvenu à détester Julien Clerc

Je crois que ça commençait par

«  » « À quoi sert une chanson si elle est désarmée? »
Me disaient des Chiliens, bras ouverts, poings serrés « 

Nous étions dans les années 90 et encore une fois de plus je me retrouvais perdu dans la ville sans but et sans autre ambition que d’en acquérir une ce qui me faisait perdre un temps fou. Et puis Julien Clerc a chanté dans le poste de radio et là j’ai eu les boules et j’ai été étonné parce que ce gars là ne m’avait jamais rien fait, il chantait juste qu’il voulait être utile et ça m’a énervé.

C’était comme la naissance d’un mot d’ordre auquel j’allais assister et qui allait se vérifier dans la suite des années à venir. Finit de perdre son temps il faut absolument être utile, et moi bien sur je me trouvais complètement, parfaitement inutile bien sur d’ou le chiasme.

Oh détester est peut-être exagérer mais il me fallait un titre accrocheur, qui peut bien détester un chanteur de variétés dans le fond ? Non ce que j’ai vraiment détesté à l’époque c’est plutôt ma sensation d’inutilité au final pour ne pas dire moi tout entier bon à rien.

A trente ans je voyais tous mes amis se ranger, acheter des appartements, des maisons, avoir des gamins, bref l’un après l’autre quittait le navire de l’errance que nous partagions et au final je me retrouvais tout seul à bord perdu dans la tempête de doutes opaques sans visibilité, déçu après tant d’espoirs fébrilement nourris.

Quelle idée de créer une chanson sur la volonté d’être utile c’était comme un camouflet qui m’arrivait par les ondes à chaque fois que j’allumais la radio.

En fait ma différence était ma résistance à cette idée d’utilité je crois qui allait se développer dans toute la société jusqu’aux frontières de l’absurdité apparente. Désormais il y a des gens qui veulent se rendre utiles en défendant la cause animale, en invoquant qu’ils sont des « individus » comme toi et moi.. dans les années 90 c’était une idée qui faisait sourire, on voyait Brigitte Bardot entourée de teckels et de bassets et on se disait que cette dame vieillissait un peu mal en s’agitant pour les bébés phoques .. bref les temps changent et la notion d’utilité comme une graine a produit tout un tas de trucs bizarres mais ces bizarreries font la société dans laquelle nous vivons désormais.

Pour en revenir à la peinture « utile » était aussi une obsession de Vincent Van Gogh lorsque je lisais sa correspondance avec Théo son frère, cette occurrence est perpétuelle dans chaque lettre ainsi que la plainte du manque d’argent.

En réfléchissant à ma vie et à cette notion d’utilité je crois que nous serons toujours utiles de toutes façons quoique nous fassions ce n’est pas la peine de se prendre la tête de trop avec ce concept. Tu sais même le clochard devant le tabac est utile au final car il te permet de te dire ouf j’ai de la chance d’avoir un toit sur la tête et c’est comme cela que ma colère ou mon agacement envers Julien Clerc et moi même se sont apaisés.

Ah et puis une chose encore ce qui me gênait dans l’utilité c’est quelle semblait devoir faire fi de la poésie, de l’imagination, il lui fallait un cadre. Mes résistances à la notion commune ( purement imaginée par moi ) ne seront que des tentatives pour comprendre la nécessité de cadre, de contrainte, de répétition et ce malgré toutes mes errances mes égarements apparents.

Dans le jardin des moines

Iris dans le Jardin des Moines/ Prieuré de Salaise sur Sanne

Peut-être en m’agenouillant avec cette fausse humilité dont ne se départissent pas les orgueilleux contrariés aurais je dévoré à pleine bouche cette fleur fraîche comme jadis l’innocence. Cependant tout cela est transmuté et c’est à travers le 3 ème œil, objectif que l’Iris ultraviolet jaillit sur l’écran désormais.

Comme une part de l’observateur s’offrant à l’intérieur comme l’extérieur, porte battante d’une cloison fantôme, dont le diaphragme s’ouvrant puis se refermant évoque une durée, une éternité constitué de milliards de milliards d’instantanés.

A l’unisson nous sommes sous les gouttes de rosée, dans ce jardin des moines dans lequel Hasard nous a menés.

L’Iris et moi, moi et l’Iris, quelle importance ? Il se passe au 60 ème de seconde un présent qui nous projette dans un futur infini.