La langue des oiseaux en peinture

Je fais toujours du rangement et pour autant ne cesse de vivre dans un désordre qui me rassure. J’ai fini par accepter ces deux vecteurs qui semblent contraire seulement en apparence.

Une petite toile m’attend tout en bas d’une pile rangée dans mon grand buffet ici dans ma remise. Je la prends dans les mains et l’emporte dans l’atelier pour l’examiner en buvant mon café du matin.

Il y a quelque chose, un je ne sais quoi. Des gris agréables à l’œil mais ça manque de quelque chose. C’est plat.

Je trouve comme par magie ma boite de pastel à l’huile et verse un fond de whyte dans un gobelet…et comme une chance arrive rarement seule je tombe tout de suite sur le petit pinceau qui va bien.

Une demie heure plus tard voici la petite toile posée sur l’étagère et moi 5 pas en arrière.

Quelque chose de l’ordre d’une mise à jour informatique.

Et le plus beau je m’étais fait un joli tour de dos en accrochant des tableaux lourds la semaine passée et j’ai grogné durant tout le week-end voici que soudain je ne sens plus rien du tout !

Élever la fréquence en usant de l’ordre et du désordre, laisser l’intuition faire le job, puis tirer la langue sur le côté en se pliant à l’air ambiant et en y allant de bon cœur n’est plus un secret. Je ne cesse de le répéter.

Pour sans doute m’en convaincre encore tout seul.

Et puis voilà quelque chose re fonctionne soudain c’est un reboot comme nous en traversons des milliers sans meme nous en rendre compte.

Se rendre compte voilà une clef qui n’a pas l’air.

Une clef comme on commence une portée pour inscrire la petite mélodie dictée par les oiseaux.

Élever la fréquence

La marche intensive puis plus tard la course entre 20 et 30 ans m’ont appris quelque chose sans passer par le mental. L’exercice physique répété en général que ce soit aussi les figures laborieusement apprises à la barre fixe ou bien la pelletée de sablé de ciment sur les chantiers.

Une modification de la fréquence pour résumer.Pousser le corps dans le répété, dépassant le désagréable pour atteindre l’agréable puis autre chose d’indéfinissable.

Se jeter dans un oubli total s’approcherait le plus sans toutefois le résoudre.

Élever la fréquence et ainsi se libérer des contingences que sont le temps et l’espace le plaisant comme le déplaisant.

Et une fois parvenu là un silence bruissant de mille part.

Une mise à jour vers le bien être

L’antichambre de la création.

Tentative d’évasion Acrylique Patrick Blanchon 2005

Parler la langue de la lumière

Nous avons une langue commune et qui traverse les règnes pour rejoindre les étoiles. C’est la langue de la lumière que nous avons oubliée mais qui reste néanmoins présente dans notre sang dans notre ADN.

Peut-être que la peinture me permet de m’exprimer dans cette langue en ânonnant maladroitement car je suis tout à fait autodidacte. Tout ce que j’ai pu apprendre transitant par le mental n’a pas grand chose à voir avec cette langue.

Peut-être même que j’utilise la peinture pour cela uniquement pour tenter de me souvenir de cette langue inconnue et en même temps tellement familière.

Le frottement d’ailes du grillon, le croassement des corbeaux, le chant des cigales, le miaulement d’un chat les hennissements des chevaux et le vent dans les arbres et la palpitation des étoiles et l’herbe tendre et tant d’autres choses encore…

Le babillage le barbouillage autant de tentatives pour tenter de la parler.

Puis viennent les informations toute une richesse multi millénaire encodée dans un geste un signe un regard…

Comment la pratiquer si maladroitement croit on autrement qu’en tournant en rond longtemps sur soi-même dans le silence en ajoutant par ci par là une voyelle une consonne un tambourinement une percussion…

Il ne sert à rien d’être un expert pour se sentir bien de la balbutier.

C’est l’erreur que l’on commet de trop vouloir la posséder poussé par des intentions vulgaires.

Cette langue n’est pas faite pour calculer ni compter ni posséder mais pour offrir et donner.

Partager comme le grain se multiplie après qu’il meurt.

Le naturel

« Ce n’est pas naturel » me dit-t ‘il. Et je cherchais confusément ce qu’il essayait de me dire. J’avais pris une grande feuille blanche et je m’étais mis à dessiner d’après un modèle. Je dis d’après un modèle car avec lui il n’était pas question de recopier. Il fallait seulement « s’inspirer ». Et déjà c’était une difficulté pour moi de comprendre ce mot.

Il fallait que je sorte quelque chose de personnel à partir du travail réalisé par quelqu’un d’autre où tout était déjà réfléchit. La composition, la ligne, la couleur et je trouvais cela tellement beau, j’étais tellement impressionné par l’habileté de cette œuvre que je me demandais bien ce que moi avec mon ignorance crasse j’allais bien pouvoir extirper de ce que j’imaginais être la somme de mes manques.

-Regarde ton modèle avec attention saisis son esprit, ce que le peintre a voulu faire passer.

Puis écarte le de toi, oublie le et dessine, peins.

Tout ce que j’arrivais à faire était de tenter de mémoriser chaque détail et déjà la tache me semblait difficile.

Puis au bout d’un moment, j’écartais la photographie et je me lançais en commençant par le premier détail que j’avais retenu. Peut-être qu’en retrouvant ainsi chaque détail et en les dessinant de mémoire parviendrais je à m’approcher petit à petit de mon modèle.

-Tu ne sais pas regarder me dit le professeur, tu ne t’attaches qu’aux détails il est préférable de comprendre la construction dans son ensemble en résumant celle ci par des formes simples comme le rectangle, le carré, le cercle ou le cylindre. Ensuite une fois celles ci posées il te sera plus facile d’ajouter les détails.

Je gommais ce que j’avais fait et recommençais.

-Ce n’est pas naturel. Ta façon de dessiner n’est pas naturelle.

J’en étais là comme paralysé soudain par la remarque qu’il m’avait fait.

Mais que signifie donc être naturel déjà ? et mieux encore comment s’y prendre pour dessiner « naturellement ».

-Il ne faut pas réfléchir au moment où tu te lances dans le dessin.

tu peux réfléchir avant ou après mais pas pendant.

Je sentais qu’il me disait quelque chose d’extrêmement important mais que je ne parvenais pas à traduire en mots et encore moins en actions.

Comment s’y prendre ?

-Cela prend du temps, beaucoup de temps il faut beaucoup s’entrainer. Et s’est bien de commencer à ton âge ! Peut-être que dans dix ou vingt ans tu dessineras enfin de façon naturelle. C’est très difficile d’être naturel vois tu parce que la plupart des gens ne savent absolument pas ce qu’est la nature. Et encore moins ce qu’est leur propre nature.

C’est vers ça qu’il faut aller, ta propre nature tu comprends ?

J’avais dix ans à peine et non je ne comprenais pas du tout. J’attendais avec impatience la sonnerie indiquant la fin du cours afin de m’élancer vers la cours de récréation.

Lola la chatte de la maison vue par la fenêtre de l’atelier.

Le naufrage et l’île.

On ne serait décider d’être navigateur tout en évacuant l’idée du naufrage. C’est la fréquentation de celui-ci qui permettra de faire la différence entre chimères et réalités.

Aujourd’hui le ciel était couvert et nous avons gravit la colline pour retomber au delà dans la vallée du Gier dire nos adieux à un ami.

C’est un grand gaillard de Grec qui depuis que nous nous connaissons devient bon comme le vin qu’on laisse reposer au fond des caves.

C’est un jeune homme lorsqu’il arrive un jour de son Péloponnèse , sans doute de la même façon que Rastignac quitte sa province avec comme seul viatique son ambition, des rêves de réussite, de gloire, lui aussi très certainement victime de la grand roue des rétributions à n’en plus finir.

Nous nous sommes rencontrés il y a maintenant une quinzaine d’années.

Je me souviens encore de l’impression bizarre que nos premières rencontres m’auront laissée. Juste un reflet de qui j’ai pu moi-même être, pas grand chose de plus au départ. Un reflet que l’on tente d’éviter mais qui ricoche sur toutes les surfaces réfléchissantes et nous revient comme un boomerang.

Une dizaine d’années de moins que nous. Formidable conteur, séduisant et séducteur en diable. Mais avec cependant ce petit je ne sais quoi qui fait qu’on ne resterait pas plus d’une demie journée à le supporter malgré son coté attachant.

Et puis les années passent. Les rêves de gloire s’effilochent dans l’âpreté du travail quotidien. Deux filles a élever, une épouse frappée de dépression chronique, et au bout du compte la fabrication d’un enfermement. Le travail comme prétexte. De 8 heure du matin à 21h le soir y compris les samedis à écouter la longue litanie des patients impatients de trouver grâce à lui une issue.

Les naufrages qui s’enchainent, la providence se déchaine contre Ulysse. Certains parlent des Dieux courroucés, d’un père lointain à la fois trop proche comme trop lointain.

C’est dans l’œil du naufrage que je cherche toujours l’enfant chez l’autre.

Durant des années j’ai vu seulement quelqu’un qui faisait semblant d’être homme de tout son cœur de tout son être. L’illustration de notre formidable capacité de mimétisme. Celle qui débridée est capable d’étouffer toute trace de fragilité aussi bien dans la posture que dans le regard et la voix.

Et puis les années passent. Rien ne s’arrange tout au contraire.

Le divorce.

La mère qui monte les filles contre le père.

La culpabilité qui ronge, et le dégout qui corrode tout.

Les rêves professionnels qui se brisent.

La mort du père.

La redécouverte de l’amour avec un amie d’enfance qu’il retrouve par hasard.

Un mariage étrange où chacun vit à des milliers de kilomètres de l’autre

Il faut apprendre la patience

Il faut être raisonnable.

Ne pas tout ficher en l’air sur un coup de tête.

Calculer, prévoir.

tenter encore et encore de contrôler sa vie, les choses.

en vain.

comme si la vie se riait de tant d’obstination pour tenter de faire sourire enfin le responsable.

Mais pas tout de suite.

Avant il y a tous les naufrages.

Et enfin hier j’ai pu dire mon ami comme jamais

Nous avons trinqué en nous regardant dans le fin fond des yeux

Et enfin j’ai vu l’enfant.

J’ai vu la fragilité.

Elle était comme une jeune pousse, une vigueur nouvelle.

Je suis resté un instant silencieux à nous observer tous pour conserver cet instant.

Au mois d’aout prochain nous irons là bas peut-être.

On ne sait pas bien ce que le sort nous réserve à chacun encore

mais on s’est tout de même fait cette promesse

comme des enfants qui se quittent pour les grandes vacances

comme des enfants en vacances qui retournent dans leurs foyers

après l’ardeur du soleil et la morsure du sel.

On ne se doit rien

sauf le pouvoir de reprendre la conversation là où elle s’est interrompue.

Il y a les naufrages bien sur

mais il y a aussi l’amitié que l’on découvre peu à peu comme on voit surgir au loin l’île.

Et soudain je ne sais pas pourquoi vraiment ce tableau de Matisse m’est revenu en mémoire

C’est la tristesse du roi.

Mais je ne saurais dire qui est le roi et qu’elle est sa tristesse

Cela fait partie des énigmes à ne pas tenter de résoudre

c’est comme ça.

La difficulté de s’enraciner.

Il parait qu’il faut parler de soi en tant qu’artiste, parce que les gens sont curieux d’en savoir plus. Du coup je cherche une façon de réécrire encore ma biographie pour la placer sur mon site, et systématiquement toutes les tentatives se soldent par un échec. Cette répétition de l’échec ressemble à une volonté de ne pas vouloir s’enraciner. La question alors est de savoir dans quels buts ? les buts conscients mais surtout ceux qu’on a du mal à s’avouer.

L’idée même d’ennuyer l’autre autant que je peux m’ennuyer tout seul à soliloquer est terrifiante. Cependant je vais prendre ça comme une sorte d’exercice et on verra bien où cela me mènera comme d’habitude.

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Ma mère est née sur le sol français en 1936 de parents estoniens. Durant toute sa vie elle n’a jamais cessé de souffrir d’un déracinement dont elle n’était pas l’actrice principale.

Je me souviens qu’elle m’a souvent parlé de la façon dont elle avait aussi souffert de l’image peu reluisante que les petites françaises et français qu’elle fréquentait lui renvoyaient.

D’abord on l’avait traitée de russe, ce qui à l’époque valait encore moins que d’être italien, espagnol, portugais ou arabe.

Les griefs dont on l’accusait alors c’était d’être étrangère tout simplement et pour bien marquer le coup on l’accusait d’être pauvre, d’être sale, d’être voleuse ou menteuse, c’est-à-dire d’incarner les défauts dont personne ne voulait ouvertement s’affubler et surtout de ne pas être tout à fait semblable à tous ces enfants qui l’entouraient alors.

Sans aucun doute il lui aura fallu batailler beaucoup pour se fabriquer une estime d’elle-même afin de parvenir à camoufler cette faille que l’on n’avait pas cessé de lui indiquer.

Au bout du compte une fois la cour d’école vide, il ne reste que des fantômes et toutes ces voix que l’on intériorise et qui n’ont de cesse de nous ramener à notre propre étrangeté.

Son désir était d’avoir une fille mais ma naissance contraria ses projets. Ainsi j’allais devenir ce petit français qui presque naturellement allait s’intégrer sans trop d’effort en suivant le cursus « normal » c’est-à-dire une scolarité sans problème, des études et à la clef un travail une famille.

Cette sensation d’être un pansement sur une blessure je crois qu’elle est venue très tôt dans ma vie.

Un jour j’ai entendu quelqu’un me raconter une histoire d’oiseaux. Il parait qu’il y a toujours un oiseau qui ne mange pas en même temps que les autres. Qui se tient à la périphérie des festins pour surveiller les alentours et prévenir le groupe d’un danger éventuel.

Le genre d’histoire que l’on retient parce qu’elle touche une partie profonde de qui l’on est.

Mon père est né français, en 1935, à Paris. En retrouvant des photos de lui adolescent puis jeune homme je me suis dit que je n’aurais pas aimé le fréquenter. Belle gueule avec cette morgue dont je ne savais pas évidemment gamin qu’elle lui était nécessaire afin de dépasser de nombreux complexes qu’il s’était inventés.

On ne choisit pas ses parents, mais on peut essayer de les comprendre avec le temps car cet effort n’est pas vain, il permet de s’expliquer les choses, même si de nombreux doutes persistent.

Ma nature de buvard s’est imprégnée du sang des blessures parentales et certainement que la source de celles-ci provient de milles lieux et êtres que j’ignore et continuerai d’ignorer.

Il s’agit d’une transmission, d’un héritage qui s’effectue sans papier, sans preuve, sans trace véritable et qui ne réside dans cette atmosphère dont on se trouve entouré peu à peu. Avec le temps on finit par savoir que c’est dans la lumière d’été ou la pluie d’automne que notre vrai patrimoine se cache.

Chose totalement incompréhensible pour quiconque aura acquis la certitude d’être aimé, d’être légitime.

Cette notion de légitimité ou bien comme on dit aujourd’hui ce complexe de l’imposteur ne réside donc pas uniquement dans la peinture mais dans une vie tout entière.

Je l’ai rencontrée à chacune des étapes de ma vie d’homme et j’en ai aussi certainement beaucoup souffert avant d’apprendre à en tirer parti.

Je ne voulais cependant pas continuer à perpétrer cette injustice. Je me suis rebellé très tôt contre les circonstances.

Sans doute la force m’est -elle venue du fait que je n’avais pas à souffrir d’être étranger d’une part, pas plus qu’issu d’un milieu modeste puisque mon père s’était donné quelques moyens tout de même pour s’élever dans l’échelle sociale. C’était sa seule priorité véritable d’ailleurs. Un faisceau d’actions diriger vers le seul but qu’il se sera fixé à savoir devenir un homme qui compte parmi les autres au travers d’une image calquée sur les caïds du cinématographe.

Il y avait à la fois du Gabin, du Blier chez lui, c’est ce qu’il désirait afficher. Mais moi qui vivait à ses cotés je sentais bien qu’au fond il était tout le contraire.

Un soir d’hiver il était venu me trouver alors que je faisais mes devoirs à mon petit bureau et comme j’avais à faire des dessins d’indiens il attrapa le crayon et m’épata. Un Indien plus vrai que nature surgit d’entre ses doigts sur la page à grands carreaux de mon cahier.

Quelques années plus tard un vendredi soir il revint à la maison avec une boite de couleurs à l’huile, un chevalet gigantesque et de grandes toiles. Le samedi il esquissa au fusain directement sur la toile un immense bouquet de roses, puis plaça quelques couches de couleurs épaisses et s’arrêta là.

Le tableau resta longtemps sur le chevalet dans un recoin de la cuisine, puis un jour on monta le tout au grenier et il passa à d’autres lubies comme par exemple bricoler, où aller pécher le brochet.

Mon père voyait toujours les choses en grand, en très grand. Aussi se lançait il dans la moindre activité, il ne souffrait aucun retard, aucune hésitation, aucun obstacle.

Impatient et colérique il envoyait tout promener à un moment ou un autre ce qui ne m’arrangea pas la vie évidemment tant que je me basais sur son exemple.

Ce fut quelques années plus tard que ma mère redescendit la boite de couleurs, le chevalet et quelle se mit à peindre.

Toute sa mélancolie, elle la déversait dans la peinture en reproduisant des tableaux de maitres flamands avec un habileté proche de la perfection. Comme si cette perfection était pour elle une sorte de baume, de remède.

J’ignorais alors l’erreur dans laquelle elle allait sombrer de plus en plus. Car tout le monde sait que la perfection n’est pas de ce monde. Ne parvenant pas à l’atteindre elle se renferma de plus en plus sur elle, devint aigrie contre l’existence tout entière et termina son processus d’auto-destruction par un cancer du colon qui l’emporta en 2003.

Ce que j’en ai compris intuitivement c’est que j’avais une sorte de mission qui m’était confiée silencieusement de la part de mes parents et de tous les êtres qui font partie de cette chaine inouïe d’existences pour parvenir jusqu’à moi.

J’ai énormément cru à cette histoire de mission.

Le seul problème est que je ne savais pas du tout comment j’allais m’y prendre, au travers de quelle activité humaine ? Sitôt que j’imaginais une voie, j’arrivais presque immédiatement au bout et ce bout me paraissait être une impasse.

Je n’avais pas le discernement suffisant pour comprendre que je ne faisais que reproduire le même modèle chimérique de mon père et de ma mère c’est-à-dire atteindre à la réussite quelle qu’elle fut afin d’obtenir une sorte de rétribution cosmique.

Ma seule chance fut je crois de faire confiance au hasard. De n’avoir à un moment de mon existence plus aucune idée de but qui ne soit pas volatile presque aussitôt fabriquée.

Que ce soit la répétition des postures nécessaires pour fonder une famille, une carrière, j’échouais lamentablement à chaque étape, j’en éprouvais un dépit authentique toutefois puis, le temps passant je comprenais aussi peu à peu que j’en étais comme soulagé de ces échecs.

Comme si quelque chose en moi avait tout mis en œuvre pour accélérer le temps, bruler les étapes afin de voir ce qu’il pouvait y avoir au-delà.

Au-delà il y avait le vide, le rien.

C’est à partir de là que j’ai commencé à griffonner des textes comme pour meubler ce vide.

A l’école depuis les plus petites classes autant que je puisse me souvenir j’ai toujours dessiné, et d’après l’admiration que me portaient mes camarades je crois que je dessinais plutôt bien. Mais j’aimais aussi attirer l’attention et pour ce faire je m’étais lancé dans la caricature ; Faire rire me permettait de passer pour un pitre, statut que je privilégiais car il m’évitait de partager mes déboires familiaux.

Mon père dans ses colères ne se contrôlait pas plus que ma mère lorsqu’elle plongeait dans sa mélancolie. Leur façon de s’aimer était brodée d’insultes d’humiliations et de coups. C’était à la fois affreux pour mon frère cadet et moi-même autant que digne d’un spectacle de guignol. Nous nous en sortions ainsi en nous moquant pour ne pas hurler.

Dans le fond des choses les parents servent aussi à cela, à montrer une figure de l’humanité à laquelle on ne veut pas ressembler car on se croit au-delà de ça. On se croit autrement, voire mieux ou meilleur.

Encore une fois il n’y a que le temps qui permet d’obtenir suffisamment de discernement afin de remettre les pendules à l’heure et surtout de se libérer par le pardon, par cette part insupportable à supporter que l’on finit par déléguer à la Providence.

La Providence, le hasard, l’inconscient, le soi, appelons cela comme on le voudra on se trompera toujours par le seul fait de vouloir la nommer cette invisibilité omniprésente, omnipotente, c’est-à-dire tenter de le contrôler.

C’est par la peinture que j’ai fait mon éducation véritable. C’est la peinture qui m’aura tout appris de ce que je comprends de la vie. Elle aura été le catalyseur tout autant sans doute que l’écriture, avec un avantage sur cette dernière : le bavardage n’est pas obligatoire.

Pourtant j’ai bavardé de tout mon saoul en peinture comme si le fait de me rendre compte de ce talent que je possède pouvait lui aussi rétribuer quelque chose de toile en toile comme dans une urgence.  Me permettant aussi de rater à chaque fois cette cible imaginaire, la réussite, le chef d’œuvre  comme il se doit.

Pour enfin découvrir qu’aucun chef d’œuvre ne peut exister tant qu’on le cherche d’un point de vue extérieur. Au travers du regard des autres.

Il faut fermer profondément les yeux pour voir. Avec obstination. S’enfoncer dans l’erreur complètement, ce que l’on a toujours cru être une erreur, une maladresse, un manque afin d’en découvrir tout à coup par hasard toute la richesse

Il y a une phrase de Samuel Beckett qui m’a toujours hanté depuis que j’ai vu adolescent « En attendant Godot ». C’est le fameux quand est-ce qu’on va naitre ?

Je crois que je considère la peinture un peu à la façon de ces clochards célestes se posant chaque jour cette question tout en réfutant systématiquement le confort d’une confortable pensée.

Cette question c’est la même que Cervantes se pose au travers de Don Quichotte, que Van Gogh fait murmurer à ses tournesols et à ses cieux étoilés.

Quand est ce qu’on va naitre ?

La peinture et la vie n’ont besoin sans doute d’aucune autre question que celle-ci pour continuer à avancer. C’est peut-être une question que se pose l’univers tout entier à chaque instant, une question que se pose Dieu pour ceux qui y croient et surtout pour ceux qui n’y croient pas.

Quand est ce qu’on va naitre, c’est aussi : quand est ce qu’on va enfin s’enraciner, réaliser enfin ce passage entre les énergies tectoniques et aériennes, devenir arbre, produire du fruit.

Certains le peuvent facilement c’est comme si la simplicité leur était donnée de façon congénitale, d’autres rament une vie entière sans jamais pouvoir l’atteindre.

Ce qui réunit les opposés c’est cette question de l’enracinement qu’importe l’arbre qu’importe le fruit. Le miracle est déjà dans la question.

Parler de soi, se montrer j’ai toujours cette réticence à montrer ma figure sur les réseaux sociaux. Un crainte de l’obscène à dépasser aussi probablement. Du coup voilà ma photo !

Lettre aux menteurs

J’ai attendu longtemps avant de pouvoir l’écrire cette lettre. Le temps nécessaire qu’il faut pour éprouver la différence entre se persuader et être débarrasser du doute.

Peut-être n’est t’elle encore qu’un brouillon, une esquisse, au moment même où je la commence je n’en sais fichtre rien, mais je sais qu’au delà des pensées quelque chose me pousse vers la surprise, l’aventure et voyez vous c’est ce qui me plaît le plus dans cette vie. C’est la seule tactique que j’ai trouvée pour contrer l’ennui pesant des certitudes.

Bien sur vous vous direz que je me l’écris à moi-même en premier lieu. Vous ne vous répertorierez pas dans la catégorie des menteurs, vous vous tiendriez à l’écart un peu comme ces voyeurs qui dans leur désœuvrement ne cherchent qu’à glaner quelques informations croustillantes, quelques ragots afin de déjouer le silence primordial qui réside entre les êtres.

C’est avant tout parce que vous serez persuadés de ne pas être menteur et ce faisant évidemment vous en êtes déjà une ou un.

Je ne parle pas seulement du mensonge conscient, celui que l’on fomente pour tromper l’autre, je parle de tous ces mensonges que l’on ne cesse de ressasser en soi-même pour s’inventer à la face du monde comme de la notre.

L’art de la persuasion sera sans doute celui du 21 ème siècle. J’aimerais bien pouvoir le sauter ce siècle pour apercevoir déjà le suivant qui sera certainement plus serein, plus ludique, plus inventif que tout ce que nous aurons eu à traverser pour y parvenir.

Je ne dirai pas qu’il sera plus spirituel parce que ce mot est attaché à tout un carcan de religiosité qui ne sert encore qu’à tromper le chaland.

L’église a depuis toujours été du coté des empêcheurs de tourner en rond, parce qu’elle ne comprend absolument rien aux vertus de la danse et de la transe.

Parce que le profit depuis belle lurette guide le monde comme un vecteur, emportant tout en ligne droite. Cette ligne droite qui comme vous ne le savez peut-être pas est la seule direction que peuvent prendre les démons.

C’est d’un éblouissement dont je voudrais aussi vous parler dans cette lettre. De cette lumière prodigieuse qui semble provenir d’un autre monde mais qui, à bien y réfléchir, est la seule vraie lumière rendant caduque toutes les autres en lesquelles on se sera éclairé pour voir.

Tous ces voiles qui soudain s’évanouissent pour la laisser enfin passer telle qu’elle a toujours été.

C’est en me rendant dans l’Allier en revenant de vacances que l’idée de cette lettre m’est revenue. Cela fait si longtemps que je la tiens au fond de moi comme un oiseau couve sa portée…

J’ai poussé les grilles du cimetière là bas pour me rendre sur le caveau familial. J’ai vu la mousse sur le granit et j’allais laisser les choses ainsi quand mon épouse a dit : on va nettoyer.

Nous sommes revenu à la voiture pour chercher une éponge et du produit à vaisselle au fond d’un panier et nous avons passé une partie de la matinée sous un soleil de plomb à remettre à neuf la pierre tombale.

Puis une fois la chose faite, j’ai éprouvé l’envie de me promener un peu dans les allées, curieux de voir si je ne connaissais pas les noms inscrits en lettres d’or.

La claque !

Je n’avais pas assez de doigts aux mains pour compter tous ceux que j’avais autrefois connus, camarades et amoureuses, imaginaires et réelles.

Tout un contingent de défuntes et de défunts venus au jour en 60 et pour la plupart décédés depuis plus de 10 ans.

J’ai voulu chasser cette impression abjecte de prime abord qui me réjouissait secrètement d’être toujours en vie. Un peu comme ces survivants d’attentats qui se sentent coupables d’en réchapper et dont la culpabilité semble directement provenir de la jouissance indicible de s’en être sorti indemne.

Et puis merde ai je pensé quelle chance j’ai finalement !

Je suis là au grand air sous le soleil vais je encore m’en plaindre ?

Je suis revenu en sifflotant pour remplir un gros bidon d’eau fraiche à la fontaine et arroser la pierre tombale.

Je me suis souvenu de quelques bons moments passés et repoussant volontairement, courageusement tous les sales quart d’heures. Il ne servait plus à grand chose de conserver rancune, colère de tenir rigueur. Tout avait fondu comme par magie en quelques instants comme la mousse qui désormais disparaissait dans l’évacuation du caniveau.

C’est là que j’ai compris aussi tous les mensonges que j’avais inventés pour vivre.

C’est à cet instant là que l’éblouissement est advenu.

En même temps que l’émotion insoutenable écartait mes cotes libérait mes poumons faisait cogner mon palpitant.

J’ai pleuré je n’ai pu me retenir.

Mais ce n’était pas sur moi cette fois ci.

C’était sur le monde probablement, du moins s’il faut trouver un mot.

J’ai refermé les grilles soigneusement et puis nous sommes reparti c’était l’heure du déjeuner et nous avions faim.

Il y a souvent des choses bien plus importantes à faire dans la vie que d’écrire des lettres de toutes manières.

dessin inachevé

Japonais sans le savoir.

Vous savez, parfois on pense inventer quelque chose, je veux dire que l’on pense être un pionnier dans un domaine, mais ce n’est rien d’autre que de la prétention, de l’ignorance, de l’orgueil et surement encore bien d’autres choses encore.

Ainsi cela fait des années que je prône la maladresse comme source en dessin et en peinture et voici que je tombe sur ce mot japonais d’ETEGAMI. L’art de dessiner et peindre sans craindre d’être maladroit.

Mon ego évidemment en a prit un coup derrière la carafe en premier lieu. Puis j’ai rigolé. De fait je suis plutôt spécialisé dans l’art de réinventer sans cesse la roue, voilà tout.

Et en même temps n’est-ce pas rassurant de se dissoudre ainsi dans quelque chose de plus collectif, de quasiment universel ?

Et puis à quoi servirait la fierté dans tout cela ?

Ce serait évidemment se tromper encore une fois de plus sur ce qu’est véritablement l’art en général.

L’art c’est de plus en plus pour moi une sorte de relais d’informations que l’on se transmet à travers des formes, des émotions, voire des concepts.

Et évidemment il faut accepter de n’être seulement que le maillon d’une très longue chaîne, ce qui n’est pas évident lorsqu’on est jeune.

L’âge a bien des défauts mais il possède aussi cette qualité d’apprécier la relativité de nos jugements, de nos engouements, de nos victoires comme de nos défaites.

D’un autre coté il n’y a pas de fumée sans feu.

Il m’est arrivé de nombreuses fois de penser que j’avais eu sans doute des vies innombrables, évidemment encore par vanité.

Parmi celles ci revient souvent l’image d’un vieux moine zen au regard de gamin qui me sourit avant de léviter doucement et de disparaitre derrière les nuages.

Dans le fond peu importe que ces vies antérieures existent ou pas me suis je dit puisque le but est bien moins de se survivre que de vivre et surtout de partager, de semer aux quatre vents tout ce qui me passe sans relâche par l’esprit.

Non pas que je m’accorde une importance considérable mais je crois dans le hasard de plus en plus désormais, à l’ouverture vis à vis de ce que nous appelons le hasard.

Tout m’est venu par le dessin et la peinture c’est ma seule éducation authentique. Les valeurs véritables que sont la justesse, la liberté, l’audace et le détachement.

Par la maladresse acceptée j’ai fait comme les saumons, j’ai remonté les fleuves, les rivières, les ruisseaux.

Je vois de plus en plus clairement la source sans toutefois avoir heureusement cette vanité de me confondre en elle.

Il faut vivre sa vie, être ce que l’on est, c’est à dire suivre le cycle des éléments dans le bon ordre. Le plus difficile mais aussi le plus passionnant étant de trouver justement cet ordre.

aquarelles sur carnet

Souvenir écran

C’est la peur qui nous relie à la raison, qui nous retient d’explorer l’inconnu. L’esprit conscient l’utilise comme fondation afin de bâtir nombre d’histoires souvent encore plus abracadabrantes que la fiction du réel dans laquelle nous nous réfugions.

A commencer par l’idée du temps et de sa direction linéaire entre un point À et B.

Aucun voyage ne sera jamais possible dans l’inconnu sans la remise en question profonde de notre notion de temps.

Ce qui nous en empêche c’est l’accès à une vision d’ensemble. Parvenir à saisir dans un seul instant que tout est là depuis toujours et à l’infini.

Cet aveuglement sans doute fait lui aussi parti d’un plan qui nous dépasse.

Mais de temps à autre lorsque par hasard nous parvenons à cette frontière et que nous nous accrochons à nos peurs comme les moules s’accrochent aux rochers, nous avons au sein même de l’illusion le choix d’être attentif ou pas.

Ainsi se forment en toute hâte les souvenirs écran comme autant de témoignages à la fois de nos tentatives avortées comme de nos défaites qui paraissent inéluctables.

Sans doute la création des contes, des légendes comme de la prétendue réalité prend t’elle sa source dans ces mille et un renoncements à voir au delà de nos limites.

Ainsi ce monstre effroyable que représente encore pour moi la Bête du Gévaudan, elle se sera métamorphosée avec l’âge en tant de versions diverses et variées…

Désormais incarnée dans les organismes comme l’URSSAF, la Cipav, les impôts de tout acabit, les huissiers, le monstre continue à faire écran à quelque chose qui pour le moment semble s’évanouir en continu.

Est-ce l’idée de la liberté, du bonheur, ou du simple plaisir de vivre ? Impossible de le savoir enchaîné à une quelconque peur du lendemain.

Mais parfois au cours de ma vie ce furent les grands naufrages qui m’encouragèrent, et dont le souvenir des sensations éprouvées alors m’encouragent encore.

Il y a des moments où le rêve est plus réel que toute réalité traversée et si ma foi le monstre ressurgit encore et encore ce n’est rien d’autre qu’un message de notre subconscient s’adressant à nous comme on s’adresse à des petits enfants.

Et maintenant jeune Padawan te sens tu prêt ou pas pour découvrir l’immensité de tes pouvoirs ? Semble dire l’inconnu et le monstre d’une seule et même voix?

Répondre oui ou non n’a absolument aucune espèce d’importance. La question n’est posée qu’à la manière des graines que le semeur projette sur la terre des champs. La question ne s’adresse à personne en particulier, ce pourrait être tout aussi bien toi que moi.

Cette question et surtout les milliards de réponses qui se préparent au même moment forment encore une sorte d’écran. Et cet écran si on parvient à s’en souvenir n’est rien d’autre qu’un gardien menant ses chèvres ses moutons brouter sur les alpages en attendant le jour des agapes, des fêtes et des meurtres qui les accompagnent comme il se doit depuis toujours.

Réalité du groupe photographie Patrick Blanchon 2021