Renoncer à sa légende d’artiste

Est-ce si nécessaire que cela pour attirer le chaland à l’étalage de nos œuvres de bâtir une légende d’artiste ? Il m’est avis que non et c’est bien un de mes plus importants blocages dont je viens vous faire l’aveu ici.

Quand on pense à un Picasso, un Dali, un Modigliani, nulle doute que ces « personnages » dont nous nous sommes victimes de leur luminescence fossile en les plaçant à l’Olympe du monde de l’Art ne sont au final que des légendes fabriquées plus ou moins consciemment, soit par eux-mêmes, soit par leur entourage, soit par les marchands qui de tout temps connaissent bien l’impact que procurent les histoires, appelons les désormais « Story telling » puisque l’anglicisme va de paire avec « marketing ».

Bien sur il est d’usage désormais de raconter des histoires pour mieux positionner une marque de lessive, une opération humanitaire, et même les œuvres d’art. Le succès rencontré par l’émission « D’art d’art » ne démentira pas mon propos quant on comprend que ce sur quoi on veut attirer l’attention du public n’est qu’un secret à dévoiler, un message caché, une énigme à résoudre.

De là à ce que le moindre peintre se creuse désormais le ciboulot pour raconter son histoire, qu’elle soit vraie ou arrangée, YouTube nous apprend que c’est devenu un impératif minimum.

Moi-même cher public je n’ai pas dérogé à cette règle en narrant mes petits tourments, racontant mon enfance, mon adolescence, mes crises d’acnés et si je ne suis pas entré dans les détails plus avant c’est que j’essaie d’arrêter l’onanisme conjointement à la consommation de tabac. Evidemment j’ai encore quelques rechutes mais il me semble malgré tout être sur la bonne voie.

Je n’en tiendrai pas rigueur à Philippo Lippi, mais quand la signature compte plus que le tableau lui même c’est qu’il y a une déviance quelque part. Je veux dire quand la signature évoque un personnage, que ce personnage évoque une légende, et qu’au final le tableau finit par disparaître du champ de vision, noyé dans le brouillard féerique des interprétations masturbatoires de l’auteur, de ses marchands, ou des critiques payés à la pige.

J’ai passé un temps fou à vouloir écrire ma  » bio » mon histoire d’artiste. Des pages et des pages et cependant une fois ce mauvais moment passé, ma force d’inertie aidant, je ne me suis jamais vraiment résolu à la publier comme cela devait être le but. Une gène, peut-être un peu de pudeur mais pas seulement, m’en a préservé. C’est surtout en fin de compte l’élaboration d’un récit de fiction car qui suis je vraiment pour détenir la vérité de ce qui s’est passé dans ma vie. Il n’y aurait qu’à demander à ceux qui m’ont fréquenté pour obtenir un son de cloche fort différent j’en suis certain, alors trouver une cohérence qui ne satisferait au final que moi, m’a semblé être à nouveau une tricherie magistrale et j’ai décidé de laisser ce récit dans un dossier de l’ordinateur.

Ce n’est pas que je sois honteux ou fier de ma vie, non mais je crois finalement que de trop en dire nuit gravement à la suggestion. Alors pour me présenter finalement il n’y aurait que les faits et juste les faits qui me semblent valables, mon année de naissance, attestée par un certificat administratif, comme mes diplômes, mes différents actes notariés de mariages et de divorces, mes expos, mes tableaux et le reste finalement appartient au silence.

En tous cas sans doute est ce d’en avoir déjà trop écrit, trop dit que j’en ressens un vertigineux dégoût, une impression de faux propre comme on en respire à la la laverie du coin de la rue . Finalement l’expression laver son linge en public dépeint assez bien ce que j’ai voulu faire m’installant en héros Cervantesque alors que somme toutes je ne suis que son Sancho Pansa.

C’est possible d’en mourir d’ailleurs c’est bien ce qui advint à Don Quichotte dans le second volume de ce roman magnifique, quand les chevaliers ennemis redeviennent de simples moulins à vent et que la Dulcinée de Tobosco retrouve ses varices et son langage de poissonnière.

Sois dynamique !

Portrait d’un âne d’après Chagall. Patrick Blanchon 2018

C’est un ordre plus qu’une imprécation, du moins c’est comme cela que je le prends. Non pas comme un conseil, une invitation, car on ne reçoit pas de baffe si l’on fait défaut dans ces cas là. Et des baffes et des coups de pied au fesses j’en ai reçus tellement de ne pas avoir été suffisamment dynamique que si je n’obtempérais pas si facilement que ça c’est que je crois que je ne supportais pas le ton avec lequel on me le disait. Cet énervement mêlé à la déception avec un zeste d’agacement était pour moi le signal d’une fragilité certaine qu’il fallait à tout prix ne pas me laisser m’envahir. J’étais donc d’une mollesse fabuleuse juste pour faire chier mon père. Du moins c’est ce que j’ai pu penser un moment. En fait la vérité comme d’habitude est ailleurs.

Quand je le revois, propulsé par une invitation maternelle à entrer dans le personnage du bricoleur, certains dimanches, je crois que mon premier réflexe avant que je ne prenne la mesure de son incompétence , était de vouloir l’admirer.

Mais une fébrilité telle s’emparait de lui, qu’il devait perdre à peu près tous ses moyens et reportait copieusement sa faiblesse sur le premier venu. En l’occurrence, moi. Il y avait toujours un clou qui se tordait qui n’était pas le bon, un marteau oublié qu’il fallait retrouver, une scie qui pétait et dont on ne retrouvait pas la lame de rechange. Les séances de bricolage de mon père avaient vraiment quelque chose d’homérique.

J’en ris car moi aussi quand je bricole j’ai tendance à tempêter tout haut, à en vouloir au monde entier, à me frapper copieusement sur les doigts. Bref j’ai hérité de ce travers que nous possédons de père en fils.

Si je remonte à la source, je ne remonte pas bien loin. A mon grand père, le père de mon père. Qui d’une nature bonhomme et plutôt j’m’en foutiste tout bien pesé, était aussi un drôle de bricoleur. Lui son truc c’était le guingois. Il montait les piliers de traviole, les murs penchaient terriblement, rien n’était d’équerre et tout allait très bien aller comme ça. Il était d’une nature optimiste et on ne pouvait guère l’attrister par la moindre réflexion sur ses capacités de constructeur pas plus que de bâtisseur. Il allumait une gitane blanche sans filtre regardait son interlocuteur bien droit dans les yeux puis disait, on verra bien et si on allait s’en jeter un petit, et le tour était joué. Il s’en foutait complètement. Il s’était barré de la maison pendant 12 ans pour aller acheter une boite d’allumette… on ne pouvait plus lui dire plus qu’à son retour ma grand-mère.

De mon côté la vie m’a amené à côtoyer à peu près tous les corps de métier du bâtiment si bien que j’ai à peu près de bonnes notions en tout, aussi bien en Electricité, en plâtrerie, en maçonnerie, en plomberie, et en tout un tas de choses qui ne me viennent pas à l’esprit au moment où je suis en train d’écrire ces lignes.

Mais malgré tout je ne peux m’empêcher de râler quand je dois bricoler. qu’une seule vis me résiste et c’est alors la fin du monde, je crois que je pourrais en pleurer de rage. Mais finalement, une fois la crise passée, je finis par la boucler et à conclure la tâche quelle qu’elle soit. Cela fait beaucoup rire mon épouse désormais mais au début elle était assez surprise et effrayée.

Généralement quand je bricole cela se passe en deux temps, voire trois.

D’abord il faut que quelque chose me résiste pour laisser sortir ma fureur que l’on comprenne bien que ça m’ennuie profondément de bricoler et que j’aurais surement un tas d’autres choses bien plus intéressantes à faire dans la vie…

Ensuite je réfléchis je me calme car je sais pertinemment que je ne couperais pas à ce genre de travaux, trop coûteux à faire faire par autrui bien souvent.

Ensuite je suis envahit par une patience et une pugnacité infinie, et je réalise à peu prêt tout dans une sorte d’abnégation magistrale.

Je crois que dans cette expérience du bricolage je veux beaucoup réparer de choses anciennes pas seulement remettre un gond, installer un va et vient, ou changer une ampoule fichue, et puis mon père et mon grand-père sont enterrés bien loin du village où je vis désormais. Mes séances de bricolage, c’est un peu de petites Toussaint que je leurs dédicace secrètement.

Barabas ou Zorba?

Zorba Le grec.

Sans doute un de mes plus grands regrets et de ne jamais avoir été frappé par la foi. Ou alors j’ai bel et bien été frappé mais l’habitude de me relever et mon obstination de la déviation me l’auront fait oublier, je n’ai pas su tenir fermement celle ci dans mon cœur d’artichaut.

Il est possible aussi que celle ci se soit présentée de façon humble et simple, et que je n’ai pas su alors en tenir compte, m’attendant à autre chose de plus « cinématographique ».

L’influence des péplums américains après avoir produit en nous l’envie, peut faire des ravages quant à la manifestation de celle-ci.

Enfin la mer rouge ne s’est jamais ouverte devant moi, et si j’ai connu des buissons ardents, ce n’était pas Dieu qui s’y trouvait mais de bien jolies filles avec lesquelles je batifolais.

J’ai toujours été du côté de Barabas, méfiant et bougre somme toutes en toutes circonstances et même carrément brigand.

Anthony Quinn qui l’incarna magnifiquement de même qu’il incarna « Zorba le Grec » a laissé en moi une empreinte étonnante de ce que pouvait être à la fois le repentir fulgurant et l’ivresse de vivre contre vent et marées.

Possible que si l’on me crucifiait, je trouverais encore le moyen de gigoter en m’inventant un bouzouki constitué de bribes de vent, de souvenirs, et de désirs non assouvis.

Je quitterai ce monde à regret si je ne le quitte pas en dansant ou en chantant ou en peignant ce qui est pour moi la même chose finalement.

A repousser tout ce qui se présente, je me demande désormais si c’est pour toujours espérer mieux et ne jamais l’obtenir, comme une sorte d’équation mathématique que j’aurais inventée, moi qui ait toujours été si mauvais en calculs.

A repousser tout ce qui se présente je me suis attaché à me détacher perpétuellement de tout ce qui risquait de me lier car pour moi lier fut longtemps synonyme de ligoter.

Mais c’est encore une erreur de logique que je vous livre ici.

Se lier c’est aussi lier des amitiés,

lier des éléments qui ne sont pas destinés à se rencontrer,

lier c’est faire fonctionner la partie intuitive de nous mêmes hors de la raison et de la prospective.

Lier c’est retrouver aussi ce que nous cherchons tous plus ou moins confusément je veux dire l’unité.

Comme celle de ce brigand biblique qu’est Barabas, ou de cet homme un peu frustre mais tellement authentique et roué en même temps qu’est Zorba le grec ma route ressemble à la leur. Mais c’est surtout ma route et je ne peux concevoir encore comment elle s’achèvera : sur la croix que forme le désir avec le renoncement ou dans une île Grecque à danser un peu boiteux mais encore vif au son d’un bouzouki.

Tout et son contraire

négatif valant un positif. Patrick Blanchon 2018

Aujourd’hui c’est possible. On peut dire vraiment tout et son contraire, c’est accepté, validé, entériné. La faillite du vrai comme celle du faux atteint à son paroxysme. Il ne reste plus guère que les musiciens, et encore ceux qui sont dotés de l’oreille absolue pour détecter les couac. Enfin tout dépend de la position que l’on adopte par rapport à l’Oeuvre de Pierre Boulez bien sur.

Bateson en avait parlé il y a maintenant longtemps dans ses travaux sur le « double bind » en français la double contrainte, je crois que l’on est désormais en plein dedans à peu près à tous les niveaux. Ce qui est ballot car ça entraîne vers la schizophrénie la société dans son ensemble.

C’est la maman qui dit  » je t’aime » à son enfant et lui décoche une baffe en même temps, c’est le père monolithique et autoritaire qui en cachette s’affuble d’un nez rouge et d’un string rose. C’est la blonde pulpeuse égérie des pin-up des camionneurs d’antan qui se fait greffer un pénis. j’énonce seulement les faits je ne les interprète pas remarquez bien car c’est aussi une résultante du » tout et son contraire » que d’annuler la prise de position lorsque on admet que toutes les positions se valent.

En politique aussi le tout et son contraire a été élevé à la hauteur d’un sacerdoce. Simplement nous sommes devenus familiers de cet état de fait, l’habitude finalement est une solution confortable pour tout le monde, car tout le monde sait la difficulté d’en changer.

Il faut seulement 30 jours pour créer une nouvelle habitude en remplacement d’une autre. Je ne parle pas de bonne ou de mauvais habitude, je parle juste de changement.

Alors si on essayait pendant 30 jours de garder un cap quelconque, par exemple moi je viens d’arrêter de fumer depuis 7 jours et je compte bien conserver ce cap encore 23 jours. Rien que pour valider ma théorie que quoique je fasse, que je fume ou pas en l’occurrence, ce n’est pas une question de goût, ni de volonté, ni d’argent. Mais c’est juste parce que désormais tout et son contraire se valent. Je ne peux pas vous dire la bouffée de liberté et d’air frais que cela apporte à mes petits poumons.

Le léger et le lourd

« Hyperborée  » huile sur toile 100×100 Patrick Blanchon 2017

Parler légèrement de choses graves et parler gravement de choses légères offre un point de vue différent . Découvrir qu’il peut exister plusieurs manières de voir les choses selon les caractères sera anxiogène ou libérateur. En ce qui me concerne je peux en parler en expert j’ai vécu les deux manières d’aborder cette réalité.

A l’adolescence j’étais tellement grave et sérieux que me retrouver confronté devant plusieurs points de vue sur un sujet me dézinguait la caboche . Pour m’en remettre, la plupart du temps il me faut arpenter les chemins de campagne, sentir le poids réel de mon corps se balancer d’une jambe l’autre, et c’est physiquement que je m’extirpe de l’ambiguïté désastreuse provoquée par la découverte fortuite que les filles puissent être des saintes et des salopes tout en même temps.

C’est que déjà avec la perte de mes premiers cheveux, je comprends l’importance du point de vue mais je ne sais pas du tout quoi en faire.

A 30 ans le cynisme m’aide énormément à ne pas me disperser dans l’usage des points de vue. Le cynisme est un cap mis au Nord une bonne fois pour un moment, confortable d’une certaine manière, une paresse cordiale ou cardiaque établit comme un point de vue sacerdotal si je puis dire.

Le cynisme doit avoir à peu prés les mêmes œillères mentales que la gentillesse chronique ou la politesse appliquée c’est un point de vue pratique qui ne sert qu’à ne pas trop être dérangé.

Vers 40 ans je connais l’amour universel, avec en miroir des plongées profondes vers les abysses qui me proposent assez souvent le projet d’en finir « bonne fois pour toutes ». Grace et disgrâce encore deux points de vue qui s’entremêlent.

A la cinquantaine je maîtrise à peu près tous les points de vue qui me sont disponibles sur n’importe quel sujet. Il s’opère un recul magnifique sans cruauté ni excès de tendresse exagérée sur l’ensemble des manifestations physiques et mentales que je traverse.

Une solitude de plus en plus grande est alors découverte en même temps qu’une étrange proximité possible avec l’ensemble des êtres et des choses, une intimité douce en même temps qu’une réserve qui ne cessent depuis de s’approfondir. Au delà des mots au delà des actes il y a ce silence dont nous sommes constitués et ce silence me parle. Je veux dire que tout ce que je dis désormais ne provient que de ce silence. J’ai l’air d’avoir une opinion personnelle mais ce n’est que celle du silence pas la mienne que j’ai oubliée en chemin parce que je sais que celle ci est susceptible de ne jamais être stable, solide, fluctuante selon l’oreille, l’expérience, et le point de vue. « Je » n’impose plus rien que de tenter plus ou moins adroitement de révéler le silence, comme autrefois dans mon laboratoire photographique je passais des feuilles barytées dans des bassines pour voir les noirs monter en premier dans les images puis stabiliser les détails dans les hautes lumières.

Un jour, je me dis, il faudra que je reprenne l’histoire de Gilgamesh pour l’illustrer, il m’arrive de plus en plus souvent désormais de rêver à de grands tableaux, sorte de fresques éblouissantes dans lesquels le héros mythique sumérien, ayant goûté à la douceur, à la quiétude du monde paradisiaque, décide de retourner sur terre juste pour jouir à nouveau de ce miracle qui consiste à pouvoir simplement changer de point de vue.

Auschwitz, Dachau, Treblinka

Miniature perçante huile sur papier photo

La chanson commence par  » ils étaient vingt et cent ils étaient des milliers  » et quand je l’entends la première fois je viens d’atteindre mes 14 ans. J’aime bien l’air et puis, c’est assez simple à jouer à la guitare… J’apprends les paroles et je m’entraîne copieusement devant ma glace. A 14 ans j’ai déjà un peu de grave dans la voix mais bon je ne suis pas Jean Ferrat quand même.

Enfin cette chanson me flanque des frissons malgré l’incompréhension à peu près totale de son contenu. C’est à ces moments là qu’on pourrait croire à la réincarnation, quand l’âme se souvient même si la cervelle est lourde, obtuse, d’une ignorante anthracite.

Deux ans plus tard je me retrouve assis dans le réfectoire de la pension religieuse que je fréquente. L’établissement est tenu par des prêtres polonais presque tous rescapés des camps d’extermination nazis. Je sais plus ou moins ce que sont ces camps car je viens de passer ma première année j’ai donc assisté à la séance déjà l’année passée. C’est un film sur le père Kolbe.

Rajmund Kolbe, plus connu sous son nom de consécration Maximilien Kolbe, né le 7 janvier 1894 à Zduńska Wola et mort le 14 août 1941 à Auschwitz, est un frère franciscain conventuel polonais.

Après avoir été arrêté par la Gestapo, il est détenu dans le camp de concentration d’Auschwitz, où il s’offre de mourir à la place d’un père de famille, Franciszek Gajowniczek. Les nazis le font exécuter au moyen d’une injection de phénol.

Canonisé en 1982 par le pape Jean-Paul II, il est vénéré dans l’Église catholique sous le nom de « saint Maximilien Kolbe » et liturgiquement commémoré le 14 août. ( wikipédia)

Je crois que c’est lors de cette seconde séance de cinéma que j’ai définitivement admis que l’être humain en général était la pire crevure de la galaxie, sinon de l’univers et le geste héroïque du père Kolbe, s’il avait pu l’année précédente me confier un peu d’espoir malgré tout me laissant ainsi un sursis qui permettait d’en finir élégamment avec l’enfance, cette année là ma fatigue était telle que je renonçais même à un quelconque espoir de rédemption possible pour l’humanité toute entière, y compris envers moi-même.

C’est que là franchement tout était allé tellement loin dans la démesure et l’organisation que je ne voyais pas du tout comment nous pourrions nous relever et nous appeler encore erectus… sapiens en même temps avait déjà disparu de ma carte mentale à peu près à l’instant ou j’ai fait mes premiers pas dans les classes élémentaires.

Bref l’homme ( et la femme) étaient capables de destruction massive et scientifiquement raisonnée, planifiée , rationalisée. Il fallait vraiment être complètement con pour croire à la poésie, à l’art, à la beauté, en fait à tout ce que l’homme ( ou la femme ) pouvait effleurer et qui se transformait soudain à partir de la seconde séance de cinéma à Saint Stanislas d’Osny en mensonge extraordinaire destiné à masqué la plus horrible des réalités. Cette barbarie logée au plus profond de chacun de nous.

Car il eut été simple et facile même de projeter sur quelques allemands et kapos juifs l’infamie donc j’étais le témoin annuel mais je sentais bien que tout cela allait au delà d’une question de race et de frontières. La cruauté maligne était logée dans toutes les carcasses assises à coté de moi dans cette salle de cinéma improvisée, pire elle ne pouvait pas ne pas se trouver en moi aussi.

Les camps d’extermination ce n’est pas le fait d’une poignée de nazis seulement, c’est le fait de l’humanité toute entière.

Une chose qui me confortera dans cette pensée c’est qu’après la fondation d’Israël la première chose qu’elle fit vis à vis des territoires occupés, c’est d’installer des barbelés et des check point..Était ce du à la nostalgie ?

En Syrie aujourd’hui c’est à peu prés la même chose qui est en train de se produire, en fait ça ne s’arrêtera jamais force est de constater que cette cruauté en nous demande régulièrement son tribu de brimades, de morts, d’humiliations, comme de héros.

Alors quand quelques peignes cul au grès de leurs émois adolescents se mettent à taguer des vitrines juives, et des sépultures c’est bien dans l’ordre des choses, rien de nouveau à l’horizon.

Susceptibilité

Susceptibilité tempéra sur papier 18×24 cm Patrick Blanchon 2019

Susceptibilité

Pendant longtemps je suis un « écorché vif » Pour un « oui » ou pour un « non », surtout pour un « non » je monte sur mes grands chevaux, possédé par un Gengis Kahn grotesque. Il faut  qu’on m’aime bon dieu ! et qu’on ne me contredise  pas en plus. Franchement, je ne me rappelle plus pourquoi je suis comme ça. Sans doute un putain de manque de confiance en moi.

Mon père est comme ça. Il ne supporte absolument pas la contradiction et je me demande encore pourquoi il a épousé ma mère qui est la contradiction incarnée ? Les gens cherchent ils toujours le bâton pour se faire battre ?

Et puis la vie, le vent, la pluie et le soleil sont passés des milliers de fois sur ma timidité maladive et mon orgueil démesuré. Je crois que je commence à écouter tardivement, sans doute aux alentours de 45 ans, mais comme on dit « mieux vaut tard que jamais ».

Encore une fois c’est par les mots (les maux) que l’opération alchimique s’effectue. Je suis  tellement assuré qu’il s’agit de mes mots personnels ceux qui sortent sans discontinuer de ma bouche, que je ne  prends pas  garde à la définition commune de ceux-ci.

N’est ce pas le comble de la prétention de s’accaparer ainsi le langage sans vérifier que nous en avons bien saisi les fondements ? Ainsi le mot « amour » ne fonctionne  toujours que dans un seul sens : la réciprocité n’est  pas envisagée comme une attente. Si j’aime il est tellement  évident que je suis  payé en retour du même amour. Avoir faim ou soif ne sont-ce pas déjà des bénédictions se suffisant à elles-mêmes ?

Que de malentendus pas seulement dus à un bouchon de cérumen ! Le bouchon c’est ma cervelle toute entière qui fait obstruction.

Je ne comprends  tout bonnement pas qu’on ne puisse m’aimer naturellement alors que je suis  absolument capable de tout aimer d’emblée.

C’est après plusieurs ruptures sentimentales (il m’en faut  un paquet avant de comprendre) que je m’interroge sur le mot amour en profondeur et que je comprends  que les gens en général se fichent  bien du mot en lui-même, non ce qu’il leur faut avant tout ce sont  des « preuves » d’amour. Surtout les femmes j’ai remarqué qui  en sont définitivement friandes.

Pour les hommes il semblerait qu’il existe une sorte d’accord tacite notamment dans l’amitié qui ne nécessite qu’un entretien minimum. Aimer un homme pour un homme engage moins à la falsification.

Car falsification il y a forcément en amour. Comment produire des preuves tous les jours, voir parfois plusieurs fois par jour ? Comment sortir de ce rôle présumé de « mis en examen » perpétuel sinon par les mensonges et la fausse monnaie ?

L’amour doit il envahir ainsi tous les instants de notre vie quand on le déclare parfois imprudemment à l’ « Autre féminin » ?

Soit je ne suis pas tombé sur le bon cheval soit j’ai un problème cardiaque. C’est vers cette seconde hypothèse que je me dirige pendant quasiment une décennie. Au final après plusieurs échecs cuisants oui, je me suis convaincu d’une  incapacité chronique à  aimer comme il faut   car je n’ai pas de cœur tout bonnement.

Si avoir du cœur en amour comme à l’ouvrage demande la régularité d’un coucou mécanique, c’est à dire être frappé du réflexe pavlovien de donner et se donner dès qu’on pense à l’autre, il me semble qu’on ne peut plus parler de liaison, de lien, mais bien d’un enfer sur terre, d’une incarcération magistrale ni plus ni moins.

C’est qu’au bout d’un moment de toutes façons ce que tout le monde appelle l’amour ne suffira pas voilà le coeur, la vraie raison de cette imposture. La passion dure peu, l’habitude elle peut s’étendre sur une vie, et on peut en outre s’emmerder l’un l’autre sans même sans apercevoir au final. Enfin, tant qu’on attend quelque chose de quelqu’un, les preuves vont dans les deux sens, réciprocité des preuves, comme réciprocité de la violence lorsqu’elles s’absentent pour X raisons.

Donc voilà en gros le schéma répétitif : je rencontre une femme, je lui dis je t’aime et au bout d’un moment elle se transforme en furie  face à l’évidence de mon incapacité à fournir la moindre preuve de cet amour. Evidemment je passe les détails comme la danse du paon, la chambre ou le canapé, la brouette de Zanzibar et autre fioritures.

Alors certes de temps à autre je me fends d’un bouquet de fleurs, un bijou, un voyage pour calmer un peu le jeu.. mais ça ne vient  jamais de moi vraiment, plutôt d’une espèce de convention générale qui dit qu’à la Saint Valentin, qu’à  un anniversaire il faille se rendre chez un fleuriste, réserver un restaurant, demander un financement à un banquier pour se rendre chez le bijoutier.

Pour moi l’amour est d’une telle évidence que je ne pense jamais avoir  à fournir la moindre preuve ni même espérer en recevoir, d’ailleurs je suis  toujours  extrêmement mal à l’aise des que l’on m’offre un cadeau. Recevoir un cadeau c’est comme être invité à le rendre d’une façon ou d’une autre. C’est juste du commerce en fait, ce n’est pas de l’amour de la  construction de  confiance entre les gens, une chose rassurante en somme.

Par contre au delà de cet univers sensible, matériel  de l’amour, j’aspire à  autre chose de plus subtil qui ne se  produit jamais ailleurs que dans mes rêves.

Par exemple avoir une pensée partagée, une émotion partagée devant la pluie mouillant les pavés, le cri d’un oiseau déchirant le ciel, être ébloui ensemble par le silence des choses sans avoir besoin d’en disserter durant des heures… hélas pour moi j’ai toujours eu le chic pour tomber sur des femmes qui aiment  au delà de tout que je leur parle (que je les hypnotise ?)  Combien de fois ai je rêvé d’entretenir une liaison véritable avec une sourde muette ?

hors du mensonge de la voix et des mots,hors de nos susceptibilités ( mais sans doute pas des preuves si minimes fussent elles ) ne cherchons nous pas la Cythère magnifique à laquelle nous aspirons tous en vain et que par dépit nous nous acharnons aussi à détruire des que nous entrevoyons la moindre chance de pouvoir l’accoster ?

 

La répétition

La répétition huile sur toile Patrick Blanchon 2019

J’ai connu la répétition du matin lorsque le réveil sonne et que le corps secoué par celui ci se met en branle, saute du lit, se déplie, s’étire, baille et se dirige vers les toilettes.. toujours les toilettes en premier pendant des années .. puis la main saisit le pot machinalement, mouvement vers l’évier de la cuisine, remplissage du contenant d’eau pour le verser dans le réservoir de la cafetière. La main encore tâtonne un peu pendant qu’on guette l’heure à la pendule murale et découvre le pot à café .. un filtre arrive par miracle dans le bon lieu au bon moment, la boite est secouée légèrement, le café sait ou il doit s’arrêter dans le filtre grâce à l’habitude acquise par l’œil , et il n’y plus que l’opération d’allumage à déléguer au doigt, chez moi c’est le pouce qui décide.

Le café et bien sur la clope.. Sans cela je me dis que je ne peux pas démarrer ma journée, c’est cela l’habitude, la répétition. Se dire toujours les mêmes choses pour tenter de se reconstituer chaque matin avec une peur tout de même, celle qui justement ne permet pas de déroger à la règle, au rituel.

Les jours ou je n’ai pas prévu de réapprovisionner le pot de café.. ou bien quand je secoue mon paquet et qu’aucune cigarette ne glisse, sont des jours qui commencent très mal. Cela aussi c’est une habitude de se dire les choses c’est une sorte de plan B quand le plan A ne fonctionne pas.

Que viendrait ajouter de plus la surprise sinon un agacement premier d’être excentré ? Encore que cela dépende de la surprise, mais avec le temps on finit par considérer les surprises pour ce qu’elles sont.. de simples dérangements et pas autre chose.

Mon père pourtant me l’avais bien dit .. évite de venir à la maison par surprise.. préviens moi avant, juste un coup de fil et ça ira..

J’avais trouvé cela bizarre mais j’avais fini par admettre que depuis la mort de ma mère, mon père s’était bardé d’habitudes et que ne pas réaliser une seule tâche qu’il s’était fixée revêtait pour lui une véritable catastrophe.

Le mot catastrophe peut paraître exagéré mais il n’en est rien ..loupait il un épisode d’une de ses séries préférées à cause d’un coup de téléphone impromptu, il perdait le fil de sa journée et comme des dominos tout ce qu’il avait prévu devenait caduque complètement irréalisable. Alors il refermait les volets roulants de sa chambre, prenait son livre de chevet et rien n’aurait pu l’extraire de sa lecture entrecoupée de sommes plus ou moins longs ..il avait jeté l’éponge pour cette journée particulière.

Le lendemain était un jour nouveau et il revenait à son plan A , donner à manger au chien, nettoyer la cuisine de fond en comble, sortir acheter de quoi cuisiner pour la journée et partir en foret avec le chien pour marcher pendant 1 heure.

Il a fait ça pendant des années et quand je lui posais la question au téléphone tu ne t’ennuies pas ça va ? il me disait non tout va bien. Et je raccrochais avec le sentiment du devoir accompli et lui d’être débarrassé d’un gêneur.

Depuis qu’il est décédé j’ai compris que la répétition ne s’achevait réellement qu’avec la mort .. tant qu’on est pas en train de manger les pissenlits par la racine on peut répéter tout un tas de conneries ou de bonnes choses et rien que pour ça c’est quand même chouette la vie.

Mon ami Fernando

Ce n’est pas dans le café « A Brasileira » dans le Chiado, à Lisbonne que je le rencontrai la première fois. Peut-être était-ce dans une ruelle de Martyres ou dans le fond d’une salle enfumée de Sacramentos .. la vérité vraie est que je ne m’en souviens plus. Un ami c’est finalement comme ça, on le rencontre et il fait tellement partie de notre vie que l’on a du mal à retrouver l’origine de cette amitié dans la géographie des lieux surtout, enfin chez moi c’est souvent comme cela que ça se produit, comme si les lieux se confondaient tous . Il en va de même du temps car franchement avions nous 2O ans, 30 , 40 ? aucun souvenir non plus : Fernando me semble avoir toujours été là et moi avec lui tout du long de mon périple d’écrivaillon romantique et mélancolique.

Je garde de Lisbonne un souvenir agréable de pentes et de jasmin associé à celui du vin blanc aigrelet. Des longues promenades que nous fîmes en silence hormis l’essentiel questionnement des liqueurs et des bistrots à décider quand nous échouions dans l’ombre pour fuir la lumière trop vive, la chaleur trop accablante.

Fernando aristocrate aux coudes râpés au chapeau sombre à la moustache fine sous ses lunettes cerclées bon marché après plusieurs naufrages, occupait un emploi modeste de traduction pour différents transitaires du port. C’est en fin d’après-midi que, ses obligations achevées, nous nous retrouvions . Je vois toujours sa silhouette sombre arriver doucement à pas mesurés et le très léger sourire à peine perceptible dans son regard. Cette gravité magistrale me paraissait tellement exagérée que j’avais parfois envie d’éclater de rire en le voyant mais ..la pudeur reprenait le dessus et nous allions alors nous enivrer silencieusement en regardant la vie s’agiter fébrilement tout autour de nous.

Parfois il lui arrivait d’évoquer en quelques mots sibyllins des villes pour moi inconnues et je compris ainsi qu’il avait passé sans doute son enfance à Durban en Afrique du Sud et que c’était la raison pour laquelle il parlait un anglais impeccable.

Taciturne serait le bon mot s’il ne s’agissait d’un euphémisme le concernant. Le regard derrière les carreaux de ses lunettes semblait voilé au delà d’une ébriété quasi permanente, par une épaisse mélancolie. Cependant qu’il semblait tout à fait normal toujours discret, toujours élégant et mesuré en toutes choses.

Il écrivait évidemment autrement quel intérêt lui aurais je trouvé ? Le mystère a ses limites malgré tout. Et lorsque nous étions faits comme des rats, pleins comme des œufs il me lisait d’abord en portugais pour que j’entende la musique , puis mi en français et mi en anglais il me traduisait.

Bien que je ne parla pas bien sa langue, il était indéniable que la musicalité des consonnes sèches se mêlant à l’humidité des voyelles tout cela prononcé sans emphase aucune, d’une voix presque glacée m’impressionnait beaucoup.

Encore aujourd’hui j’entends sa voix murmurer longtemps après dans un français hésitant:

« Naviguer est précieux, vivre n’est pas précieux »

Désordre

Lorsque sa fille demande à Grégory Bateson  » Papa c’est quoi l’ordre ? » Celui ci la regarde un instant attendri et tente de lui expliquer que chacun peut bien avoir le sien, cela ne change pas grand chose au fait qu’il y a plus de chances que les choses en général se mettent en désordre qu’en ordre.

Cela me rappelle les journées vastes et vides que j’adorais passer au jardin du Luxembourg à Paris. Je tirais un fauteuil de fer pour l’approcher du petit bassin central et là, soit bercé par les cris d’enfants soit par la musique des essieux de poucettes, soit encore par le son permanent du jet d’eau , soit par l’ensemble de tout ce que je n’ai pu citer, je m’assoupissais doucement mais fermement. Alors une musique générale apparaissait invisible durant la veille.

Sur l’eau du bassin, flottaient des résidus de bâtons de glace, des brindilles, des morceaux de papier de bonbon.. et j’admirais la façon de se rejoindre par groupes de plus ou moins semblables catégories tous ces déchets d’une jolie journée d’été.

Je devais chercher inconsciemment quelque chose qui pourrait être un « ordre des choses », mais plus modestement désormais au final, le mien.

C’est ma façon de sélectionner les éléments et de les ranger en catégories qui soudain semble les réaliser. J’ai toujours eut des intuitions de départ qui provoquaient des réalités à venir.

Ainsi je ne sais s’il faut parler ici de prescience , j’ai longtemps étudier le désordre, me laissant envahir, submerger par lui. Afin que ce désordre m’expose, me risque et m’oblige à l’assumer en quelque sorte et partant de là, au milieu de ce désordre, je me transformais en statue de sel ou en moine bouddhiste.. je ne sais plus vraiment.

C’est que vivre dans le désordre demande bien plus d’habileté que dans l’ordre. Il faut se méfier de tout, enjamber des piles de principes et des flots de « il faut » épuise tout autant qu’enjamber les objets hétéroclites de la pièce. Se prendre soudain pour un démiurge téléguidé par l’éducation et le savoir vivre et se mettre à ranger frénétiquement ne m’a jamais apporté que de la confusion, mais véritable alors celle-ci.

Pourtant crée un ordre n’est rien, on peut le faire avec une facilité déconcertante. Par exemple ces derniers mois j’ai décidé de ranger mon atelier. J’y reçois des élèves et pour ne pas paraître trop « cochon », j’ai rangé classé, nettoyé, ordre et propreté invitant apparemment à la confiance et à l’augmentation de la clientèle.

Crée une habitude prend 30 jours en moyenne. Mais cela demande de l’opiniâtreté comme de la régularité. Et celle ci acquise on ne peut plus s’en passer.

Cependant voilà il y a toujours plus de chances que les choses se mettent en désordre qu’en ordre .. comme la poussière ou la végétation les choses reprennent leur droit de s’amonceler de se désordonner aussitôt que nous avons tourné la tête…

Et si comme les physiciens modernes le disent à mi voix ce serait nous et nous seuls qui inventerions tout. « ordre et désordre » alors ne seraient que deux complices dont nous aurions besoin pour continuer à croire à une réalité.