Visages de femmes

Ce ne sont pas des images maternelles, ni des saintes ou alors genre icônes tellement peu orthodoxes , les visages féminins que j’ai retenus de ce voyage de l’œil dans la pénombre. Ce ne sont pas des femmes « biens sous tous rapports » en tous cas pas en apparence. Leurs corps de géantes, leurs chevelures serpentines, leur pubis ombreux et leurs seins lourds frôlent l’idée de la maman le plus brièvement possible afin de vite aller se loger directement dans celle de la putain. Oui mais une putain magistrale aux allures de Terre mère qui, en échange de quelques menue monnaie enfile toute la panoplie de la femme sans les inconvénients ce qui en plus d’être pratique n’est pas rien. On peut la labourer en l’insultant, raconter ses déboires conjugaux par le menu, râler, gueuler, invectiver, pleurer sur son giron les jours de tristesse, on peut jouer à l’amour aussi parfois à doux coups de langoureux baisers car le courant peut bien passer pendant qu’on y est , dans le partage de la déveine, l’idée d’un rapprochement, d’une intimité voire d’une tendresse.

On n’est pas putain sans être un peu nonne malgré tout, les petits julots le savent très bien. De la porte Saint-Denis jusqu’à la rue Quincampoix , dans l’embrasure des portes, sous la pluie fine de mars ou la neige fondue de décembre , et même l’été: fidèles gardiennes des rêves de torpeur , de noirceur , d’humide et de poisseux, îles accueillant les naufragés toujours très solitaires et parfois lâches, et souvent lâches. Sans oublier les lâches désespérés de tout qui y vont pour rien. Ceux là sont encore pires qui paient pour s’asseoir 5 minutes afin d’avoir l’air d’être en famille un instant, l’illusion ne dure guère qu’il faille déjà repartir dans la nuit écœuré de stupeur.

A la Madeleine, la présence de Fauchon rendait la bandaison plus smart cependant que les hôtels miteux dans les rues adjacentes prodiguaient du yoyo à cet élan vers le chic. Ici des asiatiques tatouées aiguisées comme des scalpels vous taillent des pipes sonorisées en vous offrant du thé. Tandis qu’évanescente la fille d’hyperborée longue , sèche, et brutale vous dévore sous son joli masque de poupée Barbie, c’est juste la porte à coté

Et puis il y a les bois dans la périphérie de la ville, ceux de Vincennes, de Boulogne Et bien d’autres encore. Prés de la place Dauphine et la fac d’Assas , dans les recoins campent les branleurs.

Les bagnoles de luxe passent lentement et au travers des vitres embuées on devine un agacement de mamelles, des turgescences de bites et des bouches en apnée. Alors comme des mouches à viande tout le monde baisse braguette et se masturbe mollement devant les yeux exorbités des bourgeoises qui, des que de longs jets de spermes atteignent le capot la carrosserie, les vitres, se hâtent d’intimer l’ordre au chauffeur de repartir. L’accélération subite laisse alors filer les traînées d’ humeurs, luisances sur le pavé l’asphalte le goudron, on peut se rhabiller jusqu’à la prochaine charrette à la petite semaine.

Et puis plus loin encore au fond des bois, les androgynes fabuleux, seins siliconées, longs pénis à l’air que les raies des phares, jaunes et blancs, illuminent comme des apparitions mythiques. Des américains du sud, experts dans le roulement du cigare et la génuflexion, des artistes dans l’art d’enfiler des capotes et dans la Capoeira si tu n’es pas d’équerre.

Toutes me sont familières, de leurs peaux glacées , de leurs fards bon marché , de leurs lassitudes agacées, de leur intimité féroce je sais beaucoup. Ce sont mes vraies maîtresses à l’école de l’abandon, je veux dire du dépouillement pas celle de l’émoi éphémère

.En les suivant lentement par tant de nuits, en dépensant mes salaires quasiment entiers je me suis offert la plus coûteuse mais la plus riche des formations, celle qui enseigne l’être sous le trompe couillon.

Car cela n’est rien de planter son pénis entre les cuisses de l’Autre et d’être happé par le fantasme que provoque la solitude et le manque, non cela n’est rien et même facile avec un peu d’entrainement, mais aller planter son âme dans celle d’autrui capter tout le tourment, tout le quotidien harassant, tous les secrets que la simulation ne peut couvrir dans le râle et le gémissement, c’est une toute autre affaire.

J’avais 20 ans et j’étais beau désespérément , j’étais jeune et j’allais aux putes comme on s’en va-t’en guerre pour apprendre à crever et pas grand chose de plus. Des jeunes demoiselles convenables bien sur j’en ai connues bien sur il y en a eut.

Mais ma rage était si forte, ma colère si terrible qu’aucune n’a pu résister vraiment, mon art de la faille à cette époque était si brut, sans nuance et ne proposait rien de viable, rien de projectif. Et ce même si je m’étais leurré moi même d’être en amour, ce leurre ne tenait pas la route sous le soleil du quotidien et ses explosions de responsabilités crues. Une immaturité magnifique, doublée d’une d’arrogance de sale petite brute.

Un jour que je chantais au coin d’une rue tout prés des anciennes halles, je rencontrai soudain Richard. Sa longue écharpe rouge, son galure de feutre noir, sa cape de laine râpée et sa voix asexuée. Tout rappelait Bruant que je chantais à tue-tête. Il me prit en affection, m’offrit son amitié et bientôt quasiment chaque soir je le retrouvais dans son appartement encombré de la rue Quincampoix.

Richard avait été chanteur dans les cabarets de la rive gauche et même celle de droite tant il tirait le diable par la queue. C’était un vieil homme d’une stature imposante, un air d’aristo avec ses cheveux blancs un peu long et son nez aquilin. Victime d’un cancer de la gorge une dizaine d’années plus tôt il me raconta qu’il s’en était sorti en priant le bon dieu et en se goinfrant d’œufs durs.

Et puis il était d’une érudition merveilleuse surtout et moi si ignorant et avide d’apprendre ça ne me dérangeait pas de venir lui couper les ongles des pieds pour glaner par ci par là quelques définitions.

Nous passions de longues nuit à bavasser, enfin surtout lui moi j’écoutais, et peu à peu il me livra à peu prés toute sa vie. Quand je disparaîtrai avait il coutume de dire tu pourras récupérer tous mes livres. Et ils étaient vraiment nombreux que ça me donnait le tournis et surtout vu l’étroitesse de mes logis je n’aurais su qu’en faire, alors je n’ai jamais rien répondu je me suis tu encore et encore .

Une ou deux fois par mois la Coucou, immense matrone qui tapinait tout prés de l’église Saint Merry venait nous rejoindre parfois seule parfois accompagnée d’une ou deux amies du même acabit, et nous partagions un bon dîner arrosé de Payse, vin bon marché un peu râpeux mais qui descendait bien.

Ces dames envers moi y allaient du « mon chéri » en toute confiance et elles avaient bien raison, qu’aurais je pu leur dérober qu’elles n’eussent déjà perdu. Ces soirées me restent comme des moments de partage magnifique entre désespérés résignés. L’humour de rigueur, les bons mots savants de Richard, et les propos à la limite du graveleux de Coucou qui malgré tout savait tenir les rennes d’une conversation choisie, se sont logés dans une sorte de souvenir allongé proche de l’idée que je me fais de l’éternité.

Et puis Richard sortait son jeu de tarot et prévoyait l’avenir comme si celui ci leur était encore inconnu, improbable.

Y aurait il enfin un gain d’argent par l’entremise du hasard, jouerait-on d’un seul coup au loto avec espoir? A moins que ce ne fusse le retour annoncé du fils prodigue, celui qu’elle n’avait plus revu depuis des mois, parfois aussi des années ? et encore attention aux excès d’alcool, aux excès d’amitié, aux excès d’excès.

Cette dernière mise en garde faisait rouler des yeux ronds à Coucou qui me regardait et me disait .. Mon chéri , des excès moi ? mais je vis comme une nonne ! comment ça se pourrait ? , ressers moi donc un peu de Payse et de partir à rigoler en faisant tressauter son immense poitrail à peine dissimulé par un minuscule foulard de soie.

Une fois l’an toutes nos amies des rues qui battaient pavés aux alentours se réunissaient en bas de chez Richard, fallait voir la tête des habitants de l’immeuble. Notamment celle de l’ennemie jurée du vieux ancienne pute reconvertie dans la poissonnerie, et finalement pensionnée au RMI. Une fois l’an elle ouvrait ainsi sa fenêtre et projetait vers la chaussée des jurons accompagnés de glaviots pour intimer à la petite bande de s’éloigner de chez les gens biens, qu’on en pouvait plus de toutes ces insanités, et qu’on allait appeler les flics. Alors on partait à petit pas vers Saint Germain l’Auxerrois; patronne des artistes notamment des peintres, et accessoirement des péripatéticiennes, sans doute en souvenir d’une petite cloche qui sonna le tocsin la nuit de la Saint Barthélémy et qui se nomme Marie. On traversait la place des Innocents lentement, étonnant cortège qui amusait le passant, on rejoignait les quais direction Le Louvre et puis l’église enfin. Chacun n’oubliait pas de glisser son obole dans le tronc, souvent des billets pliés en 4 d’ailleurs et puis on s’asseyait un moment pour assister à la messe en latin s’il vous plait.

Jamais je n’ai eu besoin de prendre de photographie pour peindre un visage féminin, je n’ai jamais eu  qu’à laisser le pinceau dessiner son chemin sur la toile pour retrouver la courbe d’un sourcil, la pauvre esquisse d’un  sourire , la lumière tamisée d’une pommette. Visage identique se cachant sous de si  nombreux masques.

Celui de cette petite dame brune que j’abordais un peu pataud à mes 16 ans tous frais et le peu d’argent gagné durant mes congés d’été.

Ce fut la fin de l’été, dans une rue du  coté de Pigalle harassé de désir et d’immaturité face à l’amour d’une jeune fille bien sous tous rapports que je jetais ma gourme par dépit, pour ne pas blesser.

Égoïstement aussi finalement pour dissimuler ma violence et ma prétendue lucidité je me suis jeté à l’eau comme on se jette du haut d’un pont et j’ai retrouvé le cours de ma vie ensuite, après ces quelques minutes dérobées à je ne sais plus quelle droiture, je ne sais plus quel serment, endommagée à tout jamais par cette frontière traversée.

Le reste ne fut que pure répétition de ma prétendue méchanceté, une punition en quelque sorte m’interdisant désormais d’être sincère en séparant les sentiments d’avec les besoins hygiéniques propre à l’exultation, au trop plein ou au trop vide.

Cette sincérité envers autrui je n’ai jamais pu la partager vraiment qu’avec les réprouvés, les gens comme il faut sans doute font partie d’un fantasme encore, une version en creux que je me serais inventée, car ils sont si rares et l’on en croise vraiment peu  dans une vie que ce ne sont jamais ceux qui ont l’air de l’être en apparence.

De cette première rencontre avec la prostitution j’ai conservé un souvenir burlesque voir grotesque car j’en ai glané, à part des morpions que je partageais généreusement avec ma jeune compagne de l’époque, une vision déroutante de l’avenir, et du monde dans lequel j’allais bientôt m’engouffrer.

L’intention.

Ne pas quitter des yeux l’intention. Parfois elle vous fait renoncer à des occasions en apparence magnifiques rutilantes. Vous vous bouffez la rate en vous traitant d’andouille ou de sale con, mais c’est ne pas comprendre la puissance de l’intention. Elle loge sous la pensée de tous les jours, la pensée aveugle, la pensée pratique.

Avoir une intention n’est pas une bonne expression. On ne peut pas l’avoir c’est elle qui nous tient. Et il faut marcher parfois une très longue distance avant de le comprendre.

Errances Patrick Blanchon 2005

Le désespoir rend con

Pendant des années ce ne fut qu’une simple intuition, et je me suis souvent posé la question du sens de cette proposition : est ce par ce qu’on est con que l’on est désespéré ou bien l’inverse ?

Même aujourd’hui je pourrais encore me rassurer mollement en me disant je ne sais pas. On trouve toujours tellement de subterfuges pour se mentir, s’aveugler, pour ne pas changer de point vue, pour ne pas quitter le petit confort de ses certitudes…

Mais si on prend vraiment le taureau par les cornes, si on se frotte les yeux un bon coup il y a de fortes chances que l’on acquiert suffisamment de dégoût pour la rêverie.

Le désespoir rend complètement con mêmes les plus malins.

Ceci explique d’un seul coup toute l’ineptie d’une existence. Il faut juste un peu d’honnêteté pour ne pas faire volte face, le déclarer suffisamment fort pour y croire une bonne fois pour toutes.

Ne pas rebrousser chemin surtout en jetant par dessus bord toutes les billevesées habituelles : se racheter se pardonner n’importe quel genre de rédemptions.

Parce que nombreuses furent les personnes rencontrées qui sous prétexte de désespérance chronique m’auront pourri la vie. A commencer par moi-meme.

Et puis encore faut il se mettre d’accord sur la notion de désespoir, car celui ci peut emprunter tellement de masques d’apparences et de costumes que le seul facteur commun susceptible de le débusquer est la fatigue le dégoût l’ennui qu’il provoque invariablement.

Même affublé d’une passion artistique ou d’un appétit sexuel effréné le désespoir est chiant comme la pluie, con comme crever d’une chute d’escabeau.

Je crois que la connerie trouve un refuge dans le désespoir comme Adam trouve une feuille de vigne pour dissimuler sa bite. C’est à peu près aussi efficace.

La véritable intelligence est dans la joie sauvage indéfectible. Il est cependant rare de la rencontrer en soi comme à l’extérieur. Parce que cette joie n’a pas de vie sociale tout simplement elle n’entretient aucun commerce, elle ne requiert aucune velleité de confiance de contrat de promesse à tenir.

C’est une joie qui tire un coup et puis s’en va comme elle est venue.

Il faut être un vrai con pour espérer la conserver comme une propriété et se désespérer en la regardant s’éloigner.

Acrylique sur papier Patrick Blanchon 2020

Jeune et fougueux

Joan lorsqu’elle était furieuse invoquait mon appendice caudale dans une langue verte . « Ta bite y a que ça qui compte pauvre con ». Et je comprenais alors vaguement l’égoïsme qui nous différenciait.Elle voulait être l’unique la seule l’exclusive et je ne sais quoi d’autre encore du même acabit tandis que moi je rêvais de liberté et de tant à autre passais à l’acte.

Je n’avais pas encore trente ans et elle pas tout à fait cinquante et lorsque je me réveillais avec la gueule de bois je voyais l’appartement où nous vivions comme une île sur laquelle les deux naufragés que nous étions tentaient maladroitement d’utiliser l’amour pour nous remettre d’équerre.

Mais nous étions irrémédiablement tordus et si savamment que même Hephaestus avec toute sa divine science n’aurait rien pu faire pour nous.

Il n’y a pas d’âge qui compte lorsqu’on se ment pour échapper à soi-même.

Cet élan cet abandon dont elle se rêvait capable n’étaient que le fruit pourri d’une longue masturbation solitaire. Elle se rêvait amante plus qu’elle n’était en mesure de l’être véritablement.

Je n’étais pas équipé pour saisir la nuance et la subtilité, et encore moins pour trouver des circonstances atténuantes.

En revanche j’avais une foi féroce dans le son. La plus petite fausse note mettait tous mes sens en alerte. Et avec les années, les défaites, les tempêtes et les jours sans vent j’avais acquis une sorte de connaissance malgré moi des labyrinthes des entourloupettes bref un bel éventail agité par la misère de l’âme humaine.

J’aurais été incapable de la formuler cette connaissance et je ne savais pas comment y réagir. Les réflexes, la réaction frontale et immédiate m’avaient conduit à de multiples catastrophes et à l’errance.

J’avais donc mis en place une forme de mutisme qui faisait office de « temps mort » aussitôt que l’orage commençait à gronder.

Ce qui m’interloquait et par dépit m’amusait intérieurement était ce paradoxe de deux états diamétralement opposés entre la femme amoureuse et la femme haïssante. Je ne comprenais pas cette facilité de passer de l’une à l’autre chez Joan. tout cela me revoyait à des périodes de bac à sable et à la propriété des joujoux.

Ce qui au bout du compte éveillait un doute. Tout n’était que farce et comédie meme la tragédie même le drame.

A ces moments là je prenais ma veste faisait un petit signe de la main au gamin comme si j’avais évoqué un jour de pluie puis je me tirais pour retrouver le sirop de la rue.

J’avais mes habitudes mes points de repère je retournais invariablement à Château Rouge pour aller cogner à la porte de la Berthe concierge de ce petit hôtel crasseux de la rue des poissonniers.

Te revoilà disait elle sans plus et elle me tendait une clef. Je grimpais dans les étages curieux de voir mon nouveau purgatoire et la liberté à ces moments là je crois bien me donnait des ailes.

Je me mettais alors à table en écrivant comme un dingue tout ce qui pouvait me venir à l’esprit sur l’amour, les femmes, et ma grande misère de ne rien comprendre de toutes ces choses. Il y avait comme une jouissance enfantine à énoncer de but en blanc autant de griefs contre l’existence en général puis contre la gente féminine et pour finir sur moi même.

C’était comme une soupape qui m’empêchait probablement de bondir sur le premier venu pour l’écrabouiller de toute cette pitoyable rage dont j’étais possédé.

Puis une fois le cahier rempli, je me levais et quittais la piaule pour aller errer dans les rues. Le besoin de marcher était une drogue et je n’en avais jamais assez jusqu’à ce qu’à un moment je me retrouve à mon point de départ aussi éberlué qu’un rat blanc de laboratoire.

Alors je sortais la bouteille de Ballantine de son pochon et un nouveau défit débutait qui consistait à la siffler toute entière sans me laisser terrasser par l’ivresse. Un verre après l’autre comme dans duel .

Je ne sais plus si à cette époque j’étais si désespéré que je le croyais. Je crois plutôt que le désespoir était une voie que j’avais décidé d’emprunter pour étudier ma propre inconsistance, la dérision magistrale de mon existence. Pour parvenir à prendre un recul respectable , un recul nécessaire pensais je qui me donnerait quelques clefs pour saisir le mot respect dans toute sa subtilité.

Les lendemains matins je me rendais à Puteaux en essayant de calmer durant le trajet mes dents qui claquaient. En quelques secondes j’arrivais à me recréer une allure de jeune loup costardé cravaté pour affronter ces journées risibles durant lesquelles je vendais des canules des couches et des fauteuils roulants.

Toute la sainte journée j’avais affaire à la débine humaine, du manque d’oxygène à la constipation chronique en passant par les diverses amputations escarres et autres furoncles.

Le meilleur de tout ça c’est que ça me ravigotait complètement. A la fin de la journée j’étais frais comme un gardon. J’allais à l’épicerie du coin et muni de nouvelles munitions je me tenais prêt à affronter la soirée la nuit et la page blanche.

C’était une drôle d’époque quand j’y repense toute cette énergie dépensée pour pas grand chose me laisse une sorte de béance à l’âme…comme une trouée d’ineptie traversée. Un trop plein d’énergie comme on en possède lorsqu’on est jeune et fougueux.

La folie d’Hercule 100x100cm Patrick Blanchon 2020

Surface et profondeur

Encore deux extrêmes. La surface et la profondeur. Je pense à cela au sujet de la peinture en premier lieu, mais le nombre de piliers s’agrandit à l’infini presque aussitôt. Si l’acte n’est pas porté par l’intention on pourrait penser-et c’est ce que j’ai souvent pensé- que ce n’est qu’une surface, quelque chose de superficiel. Ce qui me mettait profondément mal à l’aise. C’est le nœud d’une tricherie me disais je. Tellement j’ai triché évidemment. On ne récolte que ce qu’on sème etc.

Ce n’est cependant pas autre chose qu’un reflet, des ricochets sur l’eau, et évidemment une surface. Il y a des profondeurs qui ne sont rien d’autre que des surfaces et vice versa. Comment ne pas s’y perdre ?

C’est par la poésie que j’apprends encore la peinture.

Par la sobriété, l’assèchement, et le coup de tonnerre invisible qui fracasse lentement mon idée du ciel comme de la terre.

Un poème qui me laisse sans voix. Un poème qui ravage la pensée comme on culbute une fille.

Je sens là comme une course effrénée qui soudain ne peut s’empêcher. La course pour donner du sens, de la profondeur plus qu’il n’est nécessaire souvent. Et cette profondeur là, profondeur labyrinthique du sens est souvent une dérivation, un égarement, une distraction de l’essentiel ressenti clairement que je cherche à étouffer comme un rire un sanglot. Comme le ferait l’enfant qui ne sait rien du jugement.

Pourtant le malaise que procure cette joie ou cette tristesse d’accéder à la présence du poème, à cette vie inscrite comme trace, comme témoignage offert, c’est toujours le même.

Un ébranlement. Des voiles se dissipent pour ne laisser place qu’à ce que l’on se hâte de qualifier d’insensé.

Le malaise ne vient sans doute que de cela, de se hâter à qualifier. Se hâter pour s’en débarrasser. Pour ne pas être happé tout entier par l’insensé de la pensée qui gratte en vain la peau des mots.

Rester dans une équanimité de bois mort, c’est cette solution que j’avais trouvée à 20 ans, parce qu’il me fallait survivre, parce que je n’avais pas le temps de me bercer. Tout intellectualiser pour échapper au serrage de cœur, à l’écrabouillement que provoque l’implosion. Quelle dureté envers soi je n’en suis toujours pas revenu. Et dans mes bas moments je retourne au confort de celle-ci.

Mais soudain au détour d’une lecture, une phase, un vers, tranche en deux cette dureté. Un coquillage s’ouvre, l’odeur de l’iode et du grand large le son doux et grave des conques désertées depuis longtemps me poigne, et m’en extirpe.

Bouche bée je reste ainsi en suspens entre vieille idée de surface et profondeur dans une dimension bizarre et familière, Baudelairienne, que je tente de domestiquer de plus en plus avec les années.

C’est toujours de l’équanimité, mais d’insecte, de pas grand chose, un rien. Mais qui laisse vivre les sensations cette fois je crois, j’espère, je le souhaite et manquerait pas grand chose pour je me mette à genoux pour le prier aussi.

Surface et profondeur, enthousiasme et dépression, produisent un son quand on les frappe ensemble. Quand on les réunit dans l’arène. Cela ressemble à des bravos, des hourras, mais ce n’est encore pas cela.

C’est juste un son comme tant d’autres auquel on n’avait pas prêté d’attention, pas de temps pas d’attention.

Il en va de même pour ces peintures que l’on commet soi disant en dilettante, parce qu’on est désabusé de tout sujet, parce qu’on se sent mal, où exagérément doté et puissant, parce qu’on veut peindre coute que coute, comme on veut respecter un mariage.

C’est tout ce que je peux reconnaitre comme valeur aux contrats, la carotte ou le bâton pour rester sur une trajectoire.

Entre surface et profondeur finalement pas de différence autre que celle que l’on veut bien inventer pour différencier. Pour avoir aussi l’air différent évidemment.

Pour déclarer la médiocrité, le vulgaire, le grossier l’excellence, ranger tout ça dans de jolies cases. Admirez l’organisation du travail !

Tout cela m’a énormément claqué. Aujourd’hui je me dis que je m’en fous aussitôt qu’une idée de classement de rangement se présente. Ce n’est pas nouveau ça doit dater de toujours, Je ne suis plus en mesure. J’ai mon rythme mon tempo perso et je ne m’en réjouis ni ne m’en plains.

C’est comme ça que je rejoins les vieux assis sur leur banc devant la façade, à l’ombre. Ce sont de toutes façons des Grecs qui se moquent bien de la philosophie. Je regarde passer les âges au dehors comme au dedans, la surface, la profondeur et tout le tutti . Des fois je ris, des fois je pleure mais ça ne se voit pas. Un grec qui reste de marbre et se confond dans le décor. Ne le dérange pas croisons les doigts.

Dans le fond il faut se méfier de ses intentions premières, celles qui nous viennent à 20 ans de désirer devenir bois mort, car elles continuent leur route, rien ne semble pouvoir les arrêter ni toute la sagesse et l’humour du monde ne peut rien faire contre leur implacabilité.

Techniques mixtes sur toile ( détail) 2018 Patrick Blanchon

Voguer vers l’incohérence

Ulysse dit attachez-moi à ce putain de mat je veux aller jusqu’au bout, entendre le chant de ces putains de sirènes.

Genre héros de chez héros y a pas mieux

ou pire.

Je m’attache à mon pinceaux tout seul, j’ai perdu l’équipage quelque part sur une côte de Papouasie ou dans un désert Mongol.

Y plus que mon épouse, ma chatte et mes pinceaux

C’est pas l’arche de Noé non plus.

Et on vogue doucement mais surement vers la plus belle des sources

l’incohérence.

On allume la télé ça nous fait pareil qu’entendre les piafs chanter

tout se mélange

on s’en fout

Peut-être qu’au bout de tout ça

tous ces beaux parleurs ces menteurs découverts pour ce qu’ils sont

se jetteront par dépit du haut des falaises

A vrai dire on s’en fout

Le blabla reviendra d’une façon ou l’autre

Le blabla est le joli masque que porte l’incohérence

Voguons voguons comme disait Fellini

et tant pis pour les galères.

huile sur toile 46×55 cm Patrick Blanchon 2021

Les désirs

Harry désormais partageait la pause repas avec ses coreligionnaires. Et bien que ce fut pour lui une véritable torture, le désir de se rapprocher de la petite rousse, Sophie, l’emporta. Une fois de plus constatait- il, il se retrouvait confronté à ses contradictions sans savoir vraiment comment s’en dépêtrer.

C’est l’animateur du stage, Christian, qui lui donnera les clefs l’après-midi même en invoquant la notion de désir conscient et inconscient.

Un exemple ?

Beaucoup de personnes recherchent la gloire, la célébrité ( désir conscient) mais dans le fond ils sont agoraphobes, ils détestent la foule, parfois même l’ensemble de leurs contemporains, et parmi eux nul doute que certaines ou certains préfèreraient qu’une bombe atomique ait tout dévasté de l’humanité. Imaginer un peu …se retrouver enfin seul et peinard pour tranquillement se rendre dans ce qui reste de supermarché, de boutiques de luxe, sans plus avoir à passer à la caisse. ( désir inconscient)

Je vous laisse méditer cela quelques instants ajouta t’il en croisant les bras puis les décroisant pour finir par ne plus se concentrer visiblement que sur les ongles de sa main gauche.

Tout cela pour parler de la congruence évidemment. C’est à dire cet effort d’honnêteté vis à vis de soi-même, qui alignerait nos valeurs avec nos actes et nos pensées.

Un sujet éminemment passionnant qui n’empêcha nullement Harry de bailler discrètement une bonne dizaine de fois et de se sentir soulagé lorsqu’enfin l’animateur les libéra en fin de journée.

Finalement pourquoi s’était-il inscrit à ce stage ? pourquoi s’intéresser au développement personnel ? Il alluma le contact de la Twingo et en roulant au pas pour sortir du parking , il se senti encore plus soulagé d’avoir découvert un sujet de réflexion pour le chemin du retour.

Admettons que je veuille apprendre quoique ce soit dans ce domaine, je pourrais invoquer l’envie de me sortir de ma timidité chronique par exemple, est ce vraiment la raison principale ou bien y a t’il d’autres raisons plus profondes que je ne m’avoue pas ? Puis ses pensées dérivèrent à nouveau vers la plastique de Sophie et notamment sur la commissure de ses lèvres qu’il avaient longuement observée durant le déjeuner.

La façon dont les gens utilisent leurs bouches pour se nourrir avait toujours été un indice important pour Harry. Il s’en rendait compte soudain. C’était tout à fait le genre de choses à retenir et à noter sur son journal de bord aussitôt qu’il serait de retour chez lui.

Enfin ses pensées dérivèrent encore plus avant vers la texture laiteuse de la peau de Sophie, vers le lobe de l’oreille qui avait également accaparé une bonne partie de son attention au cours de cette journée de stage. Et enfin évidemment tout le reste fut passé au crible durant le reste du trajet.

En gravissant les sept étages qui le conduisaient à son appartement, il fut assailli par des images érotiques, voire pornographiques. Le désespoir accompagnait le petit film qu’il se faisait. Et si dans le fond il s’était juste inscrit à ce stage pour rencontrer des femmes dans un cadre extraordinaire afin de laisser libre cours à sa libido dévastée ?

C’est sur cette dernière trouvaille qu’il décida de s’endormir. Un sommeil agité naturellement ponctué de gémissements et d’encouragements qu’une géante rousse à la peau laiteuse émettait en ondulant de tout son long.

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Jim se curait le nez depuis quelques minutes lorsqu’il entendit le passage des camions poubelles tout en bas de l’immeuble. Il regarda les sacs poubelle qui s’accumulaient depuis quelques temps près du coin cuisine de sa piaule et décida que c’était maintenant ou jamais. A Paris il n’était pas rare que l’on découvre des cadavres en raison des plaintes des voisins quant aux odeurs.

L’idée que l’on vienne frapper à sa porte pour voir s’il était mort l’effraya d’un coup et il bondit hors de sa chaise, s’empara des sacs plastique, puis sortit de la chambre , descendit les escaliers quatre à quatre pour rejoindre la rue. Le camion arrivait juste à sa hauteur et il balança les sacs directement dans la benne.

Il serait remonté aussitôt si ce n’avait été une si belle journée qui s’annonçait . Il se décida à pousser jusqu’à la rue Custine pour prendre un café. Les platanes avaient recouvré leurs feuillages, il y avait dans l’air une odeur d’essence et de pralines grillées. Jim respira à plein poumons et se dit que c’était vraiment ce genre de sensation qui importait pour lui. Se sentir libre, seul et libre et gouter de tout son saoul à cette liberté comme à cette solitude dans cette rue particulière sur laquelle il avait jeté son dévolu quelques semaines plus tôt.

Les bistrots qui sortaient leurs terrasses, l’eau étincelante filant dans les caniveaux, un ciel bleu au dessus des façades et des toits des immeubles, une luminosité particulière accompagnaient les odeurs de la rue, tout paraissait converger exactement vers le centre névralgique de son rêve, ce personnage d’écrivain qu’il avait peu à peu construit grâce à John Fante, Henri Miller, Bukowski, Stendhal et Dostoïevski.

Pour rêver des choses extraordinaires il s’était crée une existence pire qu’ordinaire, que n’importe qui d’autre que lui aurait pu considérer misérable. En remuant son café il se demanda pourquoi il mettait autant d’acharnement à refuser de vivre comme tout le monde et il vit passer soudain une ombre sur la façade d’en face, un nuage qui obscurcissait le ciel soudainement. Il jeta un coup d’œil à sa montre, laissa la monnaie sur le ticket de caisse pour clouer celui ci en cas de coup de vent, puis il regagna l’hôtel, monta les escaliers sans hâte et referma la porte doucement derrière lui pour ne pas faire de bruit. Quelque chose s’était mis en travers de son enthousiasme et il fallait qu’il noircisse un bon paquet de feuilles afin de tenter d’en avoir le cœur net.

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Eva Klepper n’avait envie de rien. Elle avait laissé un message quelques minutes plus tôt sur le répondeur de la boite pour se porter pâle. Cela n’avait pas du tout été prémédité, elle avait décroché l’appareil comme elle avait mis en route la cafetière. Et le plus étonnant c’est qu’elle n’éprouvait aucune honte, aucune culpabilité particulière. Elle avait bien le droit de prendre une journée après tout, était-t ‘elle si essentielle que cela ? Les gens indispensables peuplent les cimetières, c’était cette dernière pensée qui l’avait aidée à formuler le message laconique sur le répondeur de la boite.

L’appartement était d’une propreté chirurgicale. Elle ne s’était pas ménagée la veille jusque tard dans la soirée pour tout briquer, tout effacer, la moindre trace qui pourrait lui rappeler Bob le mollusque qu’elle venait tout juste d’éjecter.

A un moment elle regarda le canapé, éprouva une légère crainte comme les petites filles qui jouent à se faire peur toutes seules, puis voyant celui ci désert elle en éprouva une joie soudaine. Un peu exagérée sans doute se dit-elle.

Elle se dirigea vers le canapé et s’assit. Elle n’aurait pu dire ce qui clochait vraiment. Par la fenêtre la lumière du printemps pénétrait à flot, elle gagnait bien sa vie, elle était encore potable physiquement, sans trop de douleur articulaire à 50 ans passés ce qui n’est pas négligeable, et elle venait de flanquer dehors une ambiguïté qui la taraudait depuis des semaines. Un homme enfant qui n’avait eu de cesse de lui renvoyer d’elle même l’image d’une maman un peu pute.

Eva n’avait jamais voulu avoir d’enfant. Seul sa carrière comptait du moins c’est ce qu’elle s’était toujours efforcé de croire. Cela lui avait permis d’évacuer bon nombre de questions en suspens et qui désormais avec le retour du printemps cette année là précisément revenaient à la charge.

Finalement elle n’était pas bien loin de céder à une vision dérisoire de sa vie qui a première vue ne lui renvoyait que son égoïsme.

Bon ce n’est vraiment pas le moment de se laisser aller se dit elle en sautant sur ses jambes. Te laisse pas abattre ma vieille, elle se rendit à la salle de bain, se refit une beauté, ce qui n’était pas si difficile qu’elle l’aurait cru quelques minutes auparavant, puis elle enfila un jean, des tennis et acheva de compléter sa tenue sport avec un sweet.

Sport et jeune, abordable quoi.. elle esquissa un sourire face au miroir de l’entrée, puis elle sortit de chez elle avec la ferme intention de se remettre en chasse malgré tous les signaux cardiaques qu’elle se hâta de balayer en refermant la porte de l’ascenseur.

Enfin parvenu sur le trottoir de la rue Custine où elle vivait, elle était redevenue cette guerrière, cette amazone prête à lutter contre tous les petits désagréments de l’existence, à croquer la vie à pleine bouche, en lui roulant une pelle au besoin.

huile sur toile 20×30 cm Patrick Blanchon 2021