On peut tuer des hommes, pas leurs idées.


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Finalement il est un lieu ou le fanatisme religieux, le radicalisme puritain, la démocratie poreuse, le populisme onctueux se rejoignent, c’est la volonté plus ou moins dissimulée de nous imposer une morale, c’est à dire dessiner pour nous gens de peu, les limites claires du « bien » et du « mal » servant leurs intentions plus tellement ésotériques, de moins en moins ésotériques.

De plus en plus nous sommes désormais nombreux à trouver le mode de vie formaté par ces courants, qui ne cessent d’alterner l’un l’autre tout au long de l’histoire, oui, nous sommes de plus en plus nombreux à trouver que ce mode de vie imposé par une minorité avide de pouvoir et craintive surtout de le laisser s’échapper, complètement inadapté, si je puis oser cet euphémisme.

Avons nous tant évolué que nous le pensions hier encore nous gargarisant de la découverte du courant électrique, de la fission de l’atome, du stérilet, et du smartphone connecté sur le vaste réseau neuronal que représente l’internet ?

Le progrès ne semble pas modifier les fondamentaux du pouvoir et ce dernier s’acharne sans doute à trouver des contre poids de plus en plus subtils jusqu’à ce que la boucle soit bouclée et que nous découvrions tous désormais ses secrets de polichinelle.

Tout organisme vivant ou inerte comprend intuitivement l’importance capitale du barycentre. Sans barycentre chaque pas effectué serait une catastrophe répétée, sans barycentre aucune pub ne viendrait interrompre une émission trop sérieuse, sans barycentre aucune société ne pourrait créer ses extrémistes pour renforcer l’idée d’un centre qui doit se maintenir et se renforcer sous leurs assauts. Tout est dans l’un et l’un est dans tout comme d’habitude et comme d’habitude seule une minorité profite de cette loi fondamentale et aussi il faut bien le dire de notre naïveté.

On aurait pu penser après 68 que la censure était comme la peste ou le choléra, une maladie révolue, vaincue, ridicule à penser même or ce n’est pas un hasard que la censure revienne en même temps que les épidémies. Il y a une culture d’entreprise comme une culture en générale qui nécessite des réajustements cycliques quant à sa morale lorsque celle ci menace de n’avoir plus aucune raison d’être aucune valeur collective.

C’est pourquoi on s’acharne tant à programmer des réunions régulièrement en entreprise, des débats dans la société, ou bien de façon plus primitive mais guère différente dans le fond , qu’on lapide, fouette, égorge une ou deux femmes afin de réajuster, rasseoir ces valeurs sans lesquelles aucun barycentre ne serait détectable, sans lesquelles , sans bien ni mal nous serions comme ces « éternels  » dont parle José Luis Borges dans la nouvelle du même nom. Des êtres mollassons, abouliques,fainéants, sans idéaux, sans violence, mais aussi installés au bord du sommeil à la limite d’une paix insondable.

Ainsi censure t’on encore au 21 eme siècle. Cette censure n’est pas toujours violente et exacerbée. De la même manière qu’à 45 ans on fait savoir à un employé qu’il coûte trop cher à l’entreprise, les GAFAS désormais ont des moyens plus subtils mais tout aussi radicaux d’interrompre toute tentative de désordre annoncée. Il suffit d’interrompre en quelques clics la visibilité d’un gêneur, et le tour est joué. Autrefois on devait suer un peu pour aller couper le bois des bûchers sur lequel on allait brûler les sorcières, la créativité des dirigeants de notre monde, qui ne s’arrêtent jamais de trouver des moyens rentables et efficaces se réduit donc à peu près au minimalisme, comme dans l’art contemporain, à presque rien.

Ce presque rien pourrait paraître inaperçu et j’imagine que c’est le but justement et c’est ainsi que si l’on n’observe pas attentivement le spectacle de nos sociétés actuelles on ne remarque pas les disparitions de certains acteurs « gênants »

Ainsi par exemple il serait tout à fait étonnant d’entendre désormais un sketch de Desproges à la radio à une heure de grande écoute, ou bien une chanson d’Henri Tachan voire désormais de Léo Ferré. Ce matin, en allumant mon ordinateur, j’ai trouvé un post du Délesteur qui s’excusait de disparaître lui aussi pour aller rejoindre le pays ou Google relègue ses gêneurs. J’ai trouvé que c’était classe et courageux de sa part d’avertir son public dont je fais partie et puis je me suis demandé pourquoi il devait en être ainsi … Et je me suis rappelé qu’on pouvait tuer des hommes bien sur mais qu’on ne pouvait jamais tuer une idée . Google peut bien censurer désormais le contenu de son travail à la fois poétique et révolutionnaire, il est trop tard car celui ci à déjà produit les germes de nouvelles façons de penser, de voir le monde, de s’interroger sur celui-ci.