Justement.

Justement, sourd à toutes les tentatives de dissuasion qu’elle avait émises, il regarda au travers des vitres de la fenêtre une dernière fois pour contempler la vue sur les usines, les barres de HLM miteuses, et aperçu soudain tout en bas la jeune femme qui traversait pour rejoindre l’arrêt de bus. Il devait être 7h45.

-« Tu me pourris l’existence » avait-il lâché puis saisissant sa veste et son sac il était sorti. L’odeur de Javel du couloir lui monta au nez et il se pressa de prendre la sortie de secours pour ne pas attendre l’ascenseur.

Enfin il fut dehors et hâta le pas car le bus arrivait au coin de la rue.

Il monta juste derrière la jeune femme et pu à nouveau respirer le parfum de son corps frotté avec une sorte de talc, peut être cette marque italienne dont il ne se souvenait plus du nom. Ce parfum le ramenait à chaque fois à une période heureuse de sa vie. Et la jeune femme ressemblait à sa fiancée avant qu’elle ne devienne son épouse, puis la mère de leurs enfants et pour finir cette force d’usure matinale régulière.

Il Jeta un regard vers le visage rond et lisse, descendit vers la gorge, la naissance de la poitrine. Puis il se souvint qu’il venait d’atteindre 52 ans, qu’il allait encore passer une journée pénible et qu’il n’avait pas même pensé à prendre son sandwich qu’elle lui avait préparé la veille et placé dans le réfrigérateur. Il détourna le regard pour aller le loger sur un endroit imprécis et lointain au delà des vitres du véhicule.

Il avait encore un peu de marche à faire une fois le bus reparti. Les locaux de la boite se situaient tout au bout de la zone industrielle. Mais il aimait marcher un peu à travers les espaces verts bien sur lorsqu’il ne pleuvait pas et il ne pleuvait pas. Un quart d’heure de calme véritable, le matin et le soir et à cette période de l’année il savait que les cocons n’allaient plus tarder à se déchirer, les larves s’éveillaient aux rayons tièdes d’avril.

Il sorti une cigarette et l’alluma et pendant quelques minutes observa l’avancée de la petite colonie d’insectes. Déjà les feuilles tendres des jeunes arbres étaient entaillées de morsures avides.

La journée se passa comme toutes les autres avec son lot de menus plaisirs et de difficultés habituelles. C’était une boite japonaise spécialisée dans la construction de machines outil. Une délégation était présente sur les lieux en ce moment, il fallait rester  » zen » poli et efficace surtout. C’était une orientation momentanée à donner à tous ses actes et finalement celle ci lui permettait de se concentrer et de ne plus penser à autre chose.

Lorsque s’acheva la journée. Il se dirigea vers le lieu où tous les hôtels étaient rassemblés dans la zone et se décida pour un Formule 1.

Il inséra sa carte bancaire dans la machine , obtint différents codes et un reçu. Puis il trouva la chambre et alluma la télévision. Justement, son émission préférée débutait.

Juste le vent

Juste le vent qui joue dans les cimes des arbres

qui courre sur la plaine caressant les herbes

juste le vent qui erre

voilà ma vie ce rêve éveillé.

tous ces voyages pour m’inventer un pays

tous ces regards pour inventer le tien

Juste le vent qui erre

sans but ivre de liberté

sans but assoiffé de milles soifs

Juste le vent

Ami du silence qui ne répond jamais

que par des silences de plus en plus épais

j’écouterai la pluie tambouriner sur les pavés

j’écouterai les cris des oiseaux à la frontière de l’aube

j’inventerai le monde à chaque fois

et me rendrai ponctuel à tous ses enterrements

crierai bravo, une autre , encore !

Juste le vent qui courre à perdre haleine

sous le soleil chauffant les grains d’été

juste le vent sur tes cheveux

auréolés de rires d’enfants .

Et puis soudain le vent tombera

et puis soudain on ne saura pas

tout se taira on oubliera

et on criera bravo, une autre, encore !

tout recommencera bien sur

Le vent , le silence caressant les blés

les cheveux d’enfants et le duvet des vieux.

La désobéissance

dessin d’enfant au stylo bille et au feutre rouge

Aussi loin qu’il m’est possible de m’en souvenir j’ai toujours du mal à obéir. Obéir c’est capituler pour moi, obéir c’est se faire avoir, obéir c’est accepter une autorité qui m’impose de me contraindre à son bon vouloir, et ce faisant étouffe le mien de bon vouloir, l’étouffe, le piétine, l’escagasse et ça m’abîme j’en suis persuadé.

Je n’obéis que contrains et forcé, le plus souvent sous la menace. Et encore avant d’obtempérer j’évalue les risques car il y a menace et menace. Si c’est juste une gifle, la belle affaire.. si c’est la privation d’argent de poche ça devient un peu plus gênant, je crois même que c’est dans une occasion semblable, privé d’argent de poche que j’ai expérimenté le vol la première fois. A l’angle du carrefour du Lichou, dans le quartier de la Grave dans mon village , la vieille dame qui tenait une petite épicerie me considérait avec tant de gentillesse et de bienveillance que je n’ai pas pu m’empêcher, sitôt qu’elle eut le dos tourné de lui dérober à la hâte une bonne poignée de bonbons.

Car obéir procure la tranquillité et désobéir l’intranquillité. On devrait de toute urgence revoir les manuels scolaires et étudier ces choses importantes avant toute tentative d’ingurgitation culturelle intempestive. Avant d’apprendre même à lire et à écrire il faut à mon sens expliquer l’obéissance et la désobéissance, et cela serait en outre dévolu à chaque enseignant de créer du contenu en fonction de sa propre subjectivité, son acuité à aider les enfants ou bien à les enfoncer dans les méandres de l’ignorance savamment entretenue que propose l’éducation nationale.

Car l’école pour ce que j’en garde en mémoire c’est surtout passer de longues heures d’ennui. Rien ne m’a jamais vraiment fait vibrer à part peut-être la philosophie parce que le prof qui l’enseignait y mettait tellement de passion que forcément il la transmettait, et un peu l’histoire géo en terminale, mais plus en raison des décolletés plongeants et des petite jupes courtes de la prof qui en outre portait fièrement une tète de cochonne aguerrie et vraisemblablement rompue à toutes les effronteries.

Voilà en quoi se résume l’obéissance pour moi à cette époque : soit la passion soit l’excitation…

Il est clair qu’avec un tel point de vue, je n’ai pas manqué d’être ce qu’on appelle un élève moyen. je n’avais pas encore acquis suffisamment de courage pour devenir un cancre véritable, un rebelle flamboyant, non pas assez de couilles pour ça … moi je préférais nager entre deux eaux, je louvoyais comme à mon habitude entre le bâton et la carotte.

C’est seulement parce que rapporter un carnet de notes pourri me valait des raclées régulières que je me hissais sans grand effort à la moyenne, et encore pas tous les mois, j’économisais ma peine à moins que j’eusse sans le savoir encore un gout prononcé pour la flagellation et les insultes paternelles à peu prés le seul lieu d’échanges entre nous.

Je me souviens que dans la pension ou j’avais été placé par désobéissance chronique et laisser aller perpétuel, une des premières informations que nous avait livré le recteur, un homme austère mais malgré tout catholique, était destinée à nous faire prendre conscience qu’il existe des limites.

Il avait savamment résumé le concept sur un transparent sur lequel était dessinée la carte géographique du parc tout cela dans la pénombre d’un matin de septembre et présentée par rétro projecteur.

Evidemment nous avions pas mal de mou.. mais si grande soit la prison, cela reste une prison non ? alors ma première obsession évidemment fut d’explorer l’au delà des limites.

J’avais trouvé deux comparses animés d’à peu près les mêmes intentions, et nous nous faisions la courte échelle mutuellement pour franchir les hauts murs au delà du calvaire. Là évidemment l’herbe était plus tendre, plus verte, plus tout ce qu’on voudra… on passait dans la vraie vie on était en dehors des limites et bon sang ça me donne encore des frissons rien que d’y repenser.

Nous construisîmes des cabanes merveilleuses dans lesquelles nous fumions des brindilles de sureau, nous avions même rassemblé des troncs d’arbres au bord de la Viosne, la petite rivière et notre grand projet était celui de nous évader une bonne fois pour toutes en grimpant sur un radeau.

Nous étions pratiquement arrivés au terme du projet ayant récupéré par le plus grand des hasards de gros bidons qui dérivaient dans l’eau, quand soudain, un peu avant l’heure de la chapelle nous fumes surpris par un gardien des lieux. La propriété attenante à la pension était une sorte de grand parc arboré et dans un endroit on pouvait apercevoir une espèce de château.

Comme le bonhomme était armé d’un fusil de chasse, nous ne tentâmes même pas de négocier, à fond de train nous retrouvâmes le haut mur et je me souviens encore d’avoir été tellement étonné de pouvoir le franchir la trouille aux fesses avec une aisance stupéfiante.

Le téléphone existait à cette époque, aussi ayant mis un peu d’ordre dans nos habits nous nous présentions pour entrer dans le rang avant l’heure de la chapelle, quand le recteur se planta devant l’entrée de celle ci.

Je revois encore sa haute silhouette de rapace scrutateur, ses petits yeux bleus glacés derrière des lunettes métalliques et rondes. il se tenait tellement droit pour nous surplomber et quand soudain son regard pénétra le mien il leva juste la main pour me faire un petit signe d’avancer vers lui.

Ou étais tu ?

Dans le parc Monsieur l’abbé répondis je en le regardant sans ciller.

Et là je reçus une gifle d’autant plus douloureuse que je ne l’avais pas préparée mentalement. Je veux dire que c’est plus mon orgueil qui eut mal.

Puis il me demanda avec qui je me trouvais.

tout seul Monsieur L’abbé

La seconde, je m’y attendais alors plus facile à encaisser.

C’est ainsi que nous écopâmes de plusieurs weekend de colle mes deux comparses et moi. Et croyez vous que cela eut changé quoique ce soit , pas du tout , nous avions trouvé une nouvelle brèche dans les limites de l’école et désormais c’est jusqu’à Pontoise que nous nous rendions pour aller boire des coups et voir les filles.

Le ciel bleu d’hiver

Forêt Patrick Blanchon 2019

Sous les semelles crisse l’herbe durcie par le gel, de temps en temps le pied glisse et c’est tout le corps qui tente de réajuster l’équilibre. Au loin on entend le coucou, il fait frais, on expire de la fumée, le nez coule un peu, on remet les mains dans les poches et on continue.

C’est qu’elle est loin encore la forêt, peut-être 10 km, 11 ..? je ne sais plus. C’est jeudi et je me suis enfui de la maison car c’était l’enfer. Juste après le petit déjeuner.. j’ai ouvert le portail en faisant attention car il grince et puis voilà bonne journée « m’sieurs dames » je taille la route.

Çà fait pas mal de temps que je marche, je suis content, le ciel est bleu sans un seul nuage, après les orages on est content quand ils s’en vont.

Je suis resté un petit moment sur le pont qui enjambe l’Aumance, à regarder l’eau en bas glissant sur les rochers, les herbes souples qui ondulent sous sa caresse. Alors j’ai sorti la cigarette que j’ai piquée à ma mère et j’ai fait comme les grands… j’ai pris un air grave et je l’ai allumée. ça m’a fait toussé bien sur, obligé..tous les grands toussent autour de moi.

Bon je suis reparti et j’ai regardé la terre toute retournée des champs…la terre dure, la terre sombre, qui s’étendait loin jusqu’à l’orée de la forêt, ça y est je la vois enfin.

C’est comme un temple la forêt, la route y pénètre et on ne la voit plus c’est sombre et on y est bien.

Les arbres comme je les aime!..je suis sur qu’ils sont là, ils restent en terre presque immobiles et se tiennent tous la main en craquant un peu de temps en temps. Quand y en a un qui en a marre il tombe et se décompose pour que tous les autres le mangent par la racine et se souviennent de lui.