Épuiser, juguler

De la toile, du pinceau , de la peinture, du peintre,parmi ces quatre éléments lequel pourrait évoquer au plus prés  l’idée   du cheval sauvage  qu’il s’agit de dresser afin de pouvoir le monter et le diriger ? 

Faut il l’épuiser ou au contraire le juguler? 

Evidemment il s’agit d’une métaphore de la pulsion. Ces pulsions qui se situent  dans le niveau basique de tout à chacun et que la famille, l’école,la religion,  puis plus tard l’entreprise et enfin le gouvernement tentent en vain sinon de contrôler au moins de juguler pour que le « savoir vivre » n’en pâtisse pas, entendez par là qu’on ne se trucide pas à tous les coins de rue et surtout pour que la  fédération des diverses entités concernées, c’est à dire nous tous puissions  perpétuer l’espèce, le modèle économique, politique choisis  ou bien  le tout simultanément.

Or l’histoire montre bien que ça ne fonctionne pas. Toute société rangeant soigneusement sur le bas côté tous les phénomènes périphériques embarrassants dans un premier temps. 

C’est ainsi que les forgerons sont  renvoyés dans les banlieues des villages  accusés de tripoter dangereusement les métaux, rejetons forcément maléfiques  de la Terre sacrée.

C’est ainsi que l’on se met à pendre, brûler, écarteler aussi les druides, les sorcières, conspuer les protestants, cracher sur les catholiques,les juifs, et j’en passe, ou encore, rassembler par quartier certaines catégories de populations afin de mieux savoir où elles sont, les rassembler, les classer, comme les fous dans les hôpitaux, les gay dans le marais parisien avec les juifs tiens pourquoi pas ?les ouvriers dans les banlieues, et les immigrés avec, histoire de faire en outre quelques économies. 

Le premier niveau donc de l’évolution d’une personne comme d’une société est celui ou l’on s’occupe de satisfaire ses pulsions ou bien de les faire taire. afin de maintenir l’équilibre écologique de l’ensemble.

Ainsi l’aspect dualiste « épuiser, juguler » prend ici tout son sens. En utilisant la magie des vases communicants on crée des zones commerciales immenses comme on plante une ou deux mosquées, une synagogue, quelques temples protestants, deux ou trois bibliothèques, et bien sur quelques bordels en croisant les doigts pour que tout se passe au mieux et que l’on puisse continuer à marcher tranquillement dans les rues.

Tant que personne ne s’en aperçoit cela peut fonctionner. Cependant il arrive toujours que quelqu’un s’interroge sur le bien fondé d’un tel montage et, soit on lui permet de s’exprimer dans une tribune soit on se dépêche de le mettre à l’écart soit par le ridicule, le scandale, soit carrément en l’enfermant.

La récupération des phénomènes border line fait partie du jeu. Mais quand le « border line »devient la majorité cela signifie que la famille ne fonctionne plus, l’école non plus , la religion non plus, l’entreprise non plus , et le gouvernement non plus.

C’est ainsi que revient ainsi cycliquement la fin d’un monde. 

Pour revenir à la métaphore de la pulsion et du cheval dont je parlais en haut de cet article jusqu’à présent le conditionnement est le moyen de régler la réaction anarchique de la pulsion. anarchique car incontrôlable, improductive voire stérile suivant les point de vue.

Dans le domaine équestre ce conditionnement que l’on appelle aussi « processus d’apprentissage » peut être appréhendé de deux façons, la positive et on parle alors de renforcement positif  ou la négative qui devient le renforcement négatif 

On aura comprit que ces deux méthodes dépendent plus du point de vue du dresseur que du cheval évidemment qui lui de toutes façons traduit cela en confort et inconfort et en réactions attendues de sa part dans les deux cas.

Cependant il ne faut quand même pas prendre les chevaux pour des cons. Il arrive que ceux ci de façon inattendue sache lire le langage corporel du dresseur et de ce fait lui donne le résultat attendu avant même que la longère ou la voix lui indique ce qu’il doit faire. 

Ici c’est un cheval sympa dont je vous parle. Mais imaginons un peuple entier qui regarde la télévision lors d’une allocution présidentielle et qui ressent plus qu’il ne comprend que le langage corporel de celui ci est complètement en contradiction avec ce qu’il dit … 

Quand le peuple ne sait plus comment réagir à un conditionnement c’est que le conditionnement ne fonctionne plus. Et cela ne sert à rien de tricher.

En peinture c’est un peu la même chose pour revenir quand même à la thématique de mon blog. Quand on a terminé de traverser tous les conditionnements proposés par l’apprentissage académique, quand on a proposé ses toiles à la vente et qu’on a compris qu’elles ne se vendait pas bien voir pas du tout on a le choix :

Soit continuer à faire ce que l’on croit soit faire ce que les gens veulent 

Dans le premier cas le peintre fabrique lui même son conditionnement par l’entremise de rituels  ou pas , dans l’autre cas il subit le conditionnement des galeries ou du public. 

Cependant il est possible à un moment que cette fameuse pulsion créative lui propose un nouveau chemin: comme par exemple  juste de s’asseoir un instant et de prendre le temps d’écouter en lui  comme un chant profond de la terre et du ciel réunis sur sa toile.

 

 

Changer

Huile sur papier journal Réalisation 1985 représentant quelques objets sur une table d'angle.Oeuvre de jeunesse de l'artiste peintre Patrick Blanchon
huile sur papier journal collection privée Patrick Blanchon

Il y a une différence majeure entre croire que nous sommes à un certain niveau et y être véritablement. La peinture n’échappe pas à cette règle.

Pour comprendre ce qui ne fonctionne pas dans un niveau d’évolution ,il faut passer aux niveaux supérieurs sans quoi impossible d’avoir le recul nécessaire.

Puis à l’occasion d’un regard jeté sur le chemin parcouru, s’arrêter pour apprécier honnêtement mais aussi à l’appui des nouvelles connaissances que nous avons acquises, le fil imperceptible qui relie l’ensemble afin de suivre la  trace, le  fil conducteur.

Sans cela nous pataugeons et tournons en rond comme un hamster dans une cage.

Ces derniers jours, j’ai  envie de ranger, de classer, de jeter, d’alléger. Faire le tri entre l’important, le nécessaire qui peut faire levier et l’inutile qui m’entrave, me scotche, me lie, m’ennuie.

Dans des cartons je retrouve une kyrielle de travaux de jeunesse et je les regarde d’un nouvel œil en tentant de lutter contre l’attendrissement de la nostalgie et la pulsion d’ouvrir un grand sac poubelle.

En retrouvant cette feuille de papier journal tâchée de couleur j’ai un doute avant de la froisser, la déchirer, l’évacuer. J e vais juste prendre le temps d’en reparler un peu, comme on parle à un ami sans fausse pudeur, sans artifice. 

Voilà :

Je peignais dans des chambres de hasard, sans confort, et seule la flamme de mes désirs et de mes ambitions , autant dire la flamme des illusions, me réchauffait et me nourrissait tout en même temps. J’étais dans le niveau le plus bas de l’échelle dont je parle plus haut. Le niveau où l’on se préoccupe encore beaucoup trop de l’environnement, de ce qu’on va manger, du comment on va payer la chambre et acheter ses titres de transport. 

Pour pallier les exigences requises par ce premier niveau, je travaillais comme archiviste dans une boite d’architecture. Un sous-sol poussiéreux où, s’entassaient tous les dossiers des projets réalisés ou pas, les études de plan, les calques de tout acabit, et les litiges réglés ou pas.

Je ne rechignais pas à la tâche, mais celle-ci était  si facile, je disposais de longues périodes durant lesquelles je lisais tout ce que je pouvais trouver chez les bouquinistes, et à la bibliothèque de quartier. Je me souviens encore avoir lu « les vies » de Plutarque dans une vieille édition, mais comme ma spécialité est de digresser, je ne vais pas étaler ici la liste tout aussi hétéroclite que gargantuesque des nourritures livresques que je dévorais d’une façon que je considère aujourd’hui .. aussi désordonnée que désespérée. 

Cependant voyez, je considérais que ma tache était facile, je m’étais installé dans une jolie routine qui me procurait de quoi assouvir ma soif d’apprendre, ma passion de la lecture.

Je ne gagnais pas grand chose évidemment et les fins de mois étaient toujours tendues à partir du 15. Ce n’est plus trop original de nos jours, c’est même devenu banal. En fait ce qui ne serait pas banal c’est qu’il en  fusse autrement.

Pour lutter contre la routine et l’ennui j’avais élevé la rêverie à la hauteur d’un sacerdoce et il m’était assez facile de supporter cette existence en me projetant dans un avenir dans lequel,inéluctablement  je serai peintre, écrivain, photographe, chanteur, érudit, philosophe, et bien sur « riche ».

La rêverie et l’espoir ne sont pas des phénomènes palpables. Ce ne sont que des rustines virtuelles que l’on tente de coller sur l’effroyable. 

Sans organisation, sans plan d’action, sans accepter de se fixer des objectifs autres qu’hypothétiques, non seulement je n’étais pas libre mais en plus je faisais fausse route et j’allais me retrouver enchaîné plus encore par la suite.

Cette suite je ne vous la raconterai pas encore. Pas aujourd’hui, peut-être même jamais, ce n’est pas bien important. La seule chose qui me paraît importante ici c’est que pour voir il faut fermer les yeux. Revenir à la racine de soi et considérer le mental comme un périphérique.

Une souris, un clavier, un écran mais pas l’ordinateur.

Ce n’est pas le mental qui peut faire changer de niveau. 

Changer c’est lâcher prise et ce terme est tellement galvaudé désormais, récupéré par des charlatans de tout acabit que je ne vais pas ajouter encore à la misère du monde.

Hier encore j’évoquais Ulysse attaché à son mat, dans « le chant des Sirènes »

J’adorais ce héros depuis l’enfance dans ce qu’il avait d’ingénieux et d’arrogant vis à vis des Dieux et des démons cependant qu’il n’est plus aujourd’hui qu’un homme comme tant d’hommes prisonnier d’une fausse idée de la liberté.

Alors finalement cette feuille de papier froissée et tachée de couleurs que personne n’a jamais vue, cachée au fond d’un carton, devrais je la jeter ou bien la garder ? 

Le chant des sirènes

Errances, Parrick Blanchon Acrylique sur toile  format 30x40 cm
Errances Patrick Blanchon 2006

On peut s’étonner d’une confusion dans la représentation de ces créatures. Chez les grecs anciens les sirènes sont représentées avec une tête , parfois aussi un buste de femme et  des ailes d’oiseaux. Représentation  fort éloignée de l’image populaire distillée de nos jours par  les studio Disney d’une créature mi femme mi poisson et plutôt  » cool ».

On peut aussi penser à la Sirène de Heinrich Heine, Lorelei, ou à la petite sirène de Copenhague.

 Possible que les sirènes soient une version négative des Néréides,   filles du dieu Nérée  Dieu des mers antérieur à Poséidon et de sa sœur Doris. Est-ce la notion d’inceste qui les transforme selon des époques plus moralistes en créatures suspectes et hostiles ?

En Anglais on peut noter qu’il existe deux mots distincts ( siren pour la sirène antique et mermaid pour une version plus moderne remontant au moyen-age).

Hier encore à  la cour du très ancien  dieu de la mer ,elles chantent et dansent et en cela  revêtent le rôle des  Muses  fort éloigné de celui des créatures hostiles dont nous parle Homère.

Les sirènes possèdent des instruments de musique, elles sont parfois 2, 3 ou 4 selon les versions des textes dans lesquels  on retrouve leurs traces.

Nul n’est vraiment sur non plus de l’emplacement de ce fameux rivage sur lequel elles résident. Leur chant étant censé outre  capter et  ravir l’attention et la vigilance des marins, calmer les vents.Il se pourrait en examinant des traces anciennes de cultes qui leur avait été dédiés qu’on les retrouve entre Sorrente et Capri, ou bien encore quelque part du coté du détroit de Messine.

On notera aussi qu’il existe aussi d’autres créatures dans la mythologie grecque ayant un lien de parenté avec les sirènes: Les Harpies. En grec ce terme évoque l’idée de capter et de ravir, non dans une idée de séduction mais pour attirer vers une fin inéluctable. Les harpies, au nombre de 3 se nomment Obscure, Vole-vite, et Bourrasque. Elles vivent sur la côte du Péloponèse dans les iles Strophade, en Grèce. Ce sont de vieilles femmes à l’allure peu sympathique et leur présence se manifeste par une puanteur insoutenable.

Leur commanditaire est Héra la jalouse, épouse de Zeus, ce qui vaudra aux Harpies d’être aussi nommées les « chiennes de Zeus » ce qui est étonnant car Zeus n’avait pas grand chose à voir avec elles … Elles dépendaient d’Héra qui les envoyait régler ses comptes lorsqu’elle était victime d’injures.

En harcelant les âmes de façon incessante par leurs méchancetés le mot harpie fut utilisé pour désigner les femmes acariâtres 

Elles symbolisent aussi une obsession de la méchanceté, du vice qui harcèlent les êtres qui ne savent contrôler leurs passions.

On se souviendra d’Ulysse qui, suite à l’avertissement de la magicienne Circé, demande à son équipage de l’attacher au mat de son navire lorsqu’il croise à quelques encablures des rivages blanchis de nombreux ossements  où vivent les fameuses sirènes.

Le bon sens populaire qui aime utiliser des raccourcis percutants en a tiré l’idée d’une offre alléchante mais qui peut se retourner contre celui qui l’accepte.

Cette idée de dangerosité de la femme rappelle une image en creux , celle de la femme généreuse, la muse. 

Les sirènes seraient-elles  le double inquiétant des muses et quel lien de parentalité pourrait on deviner entre ces deux extrêmes? 

Si l’on s’appuie sur la langue des oiseaux le mot sirène compte 6 reines et révèle la présence d’une absence pour citer l’écrivain Maurice Blanchot dans son texte « le regard d’Orphée », cette absence qui serait à l’origine du langage et qu’on ne verrait jamais comme désormais on détecte les trous noirs par les phénomènes périphériques qu’ils déclenchent. C’est lorsque l’écrivain, le peintre se dirige vers le chant imparfait des sirènes qu’Eurydice apparaît et disparaît à jamais. En Art, un texte, une peinture, une sculpture n’est pas la relation de l’événement de cette rencontre, c’est l’événement lui-même.

Dans le Médée de Sénèque on peut aussi lire : 

Et quand les terribles créatures charmèrent de leur voix harmonieuse la mer d’Ausonie, le Thrace Orphée chanta sur la lyre de Piérie et peu s’en fallut qu’il ne força la Sirène qui retient d’ordinaire les vaisseaux par son chant à suivre celui-là. »

Sénèque, Médée, 335-360.

Ulysse n’était pas un artiste mais un guerrier. Par la ruse et la volonté il désirait percer le secret des sirènes mais ce fut en vain car elles se jetèrent du haut des falaises pour sombrer à jamais dans la mer. Il ne nous reste que le texte homérique comme vestige de l’aventure de l’homme qui exacerbant sa raison à l’ultime participe à la naissance d’un monde dans lequel  Eurydice et les sirènes ne chantent plus. 

La psychanalyse voudrait réduire ce passage d’Homère à la naissance de l’identité de la personnalité d’Ulysse, on se souviendra qu’il se nomme « Personne » dans un récit précédent lorsqu’il se présente à Polyphème le Cyclope… Pourquoi pas ? mais est-ce suffisant ? n’est-ce pas un peu trop raisonnable encore ? voir malin voir rusé voir masculin et indicateur d’une perversion ( la version du père en l’occurrence Freud).

Ce n’est pas parce que personne ne les écoute qu’elles ne chantent plus, c’est seulement parce justement l’incohérence qui constitue leur sève manque de silence pour que nous puissions distinguer les notes de leurs mélopées. Les sirènes sont toujours là inaudibles à nos oreilles de consommateurs dans notre hâte d’assouvir nos pulsions et désirs le plus rapidement possible sans beaucoup de préliminaires.

Il manque toute une approche sensuelle autant que spirituelle proche du tantrisme pour renouer avec ce féminin qu’elles représentent dans ce qu’il peut révéler d’obscur et de lumineux tant chez la femme que chez l’homme.

Il faudrait un nouvel écrivain, un artiste qui montrerait le chemin sans mat ni lien, sans raison ni ruse pour nous extirper du rêve de la consommation vers la certitude d’être et ce faisant proposer à l’humanité une nouvelle Odyssée.

De la décoration

Si l’on demande à un anglais suffisamment âgé ce qu’est  un gentleman, il dira sans doute que c’est un homme qui sait jouer de la cornemuse mais qui ne le montre pas.

Si l’on demande à un peintre ce qu’est un « bon tableau » de nos jours un silence un peu gênant sera bon indice du gentil homme qui sommeille en lui.

Car bon nombre d’entre nous peuvent se retrouver perdus entre les Pays-Bas, l’Italie,le japon, la chine et les USA tant il y a eut d’exemples de bons peintres et de  bons tableaux qu’une confusion immédiate s’installe. 

Qu’est ce donc qu’un bon tableau ?

Certains parleront du sujet, de l’absence de sujet, de la couleur ou des couleurs  d’autres de la facture, d’autres encore du prix qu’ils l’ont payé et bien sur il y a ceux qui ont trouvé le tableau à leur gout car il collait bien avec leur intérieur, je ne parle pas de Psyché bien sur. 

L’oeuvre d’art en peinture est devenu un produit de consommation tout d’abord pour les critiques de tout poil qui se doivent d’avoir une opinion sur tout mais qui souvent n’y pigent rien, pour les journalistes aussi qui doivent noircir du papier, pour les éditeurs, pour les marchands de cartes postales, pour les fabricants de catalogues pas toujours raisonnés  et son emploi pour le reste du grand nombre de consommateurs que nous sommes  permet en outre  de combler un vide mural à défaut de nourrir l’âme.

Cette récupération par le grand ogre capitaliste de toute parcelle de lumière,  de désir et d’esprit pour en fabriquer une plus value rapide et exponentielle si possible serait digne d’un excellent ouvrage de science fiction qu’aurait pu rédiger en marge de ses carnets  de travail Léonard de Vinci s’il avait eut le temps de se pencher sur le sujet et sur l’avenir.

On la devine un peu chez Bosch déjà cette monstruosité latente dans laquelle nous voici bien installés pour ne pas dire vautrés .. enfin je parle de nous qui avons juste les moyens de remplir nos  caddies bien sur. Quand on n’a pas le temps de se rendre au Musée on va au supermarché et l’on achète on entasse, on provisionne le placard, on aligne on empile dans le frigo  et l’on coche la liste des courses pour être bien sur de n’avoir rien oublié.

Donc on décore  comme d’autres se saoule de bière bon marché pour ne plus penser.

Obtenir une décoration est donc un enjeu majeur dans cette nouvelle guerre que propose l’ennui du monde.

En attendant si bon nombre de tableaux vont dans le décor il y a des virages qu’il ne faut pas rater car des peintres qui peignent vraiment il y en a encore bien sur. Je ne veux pas dire que ceux qui produisent pour la déco ne peignent pas bien non , ce n’est pas cela… c’est l’intention du marché qui a changé, comme on n’aime plus guère philosopher ou penser qui ne sont que perte de temps on se dépêche de classer les artistes comme on classe les produits sur les rayonnages, celui au ras du sol pas cher du tout mais qualité suspecte, un peu au dessus c’est moyen mais ça peut être goutteux, et bien sur à la hauteur de l’œil de la ménagère comme du financier avisé  l’artiste en vogue que la ménagère peut être achètera  ( une reproduction impeccable ) tandis que le financier aura déjà changé de rayon il sera à la crèmerie en train de faire le joli cœur  avec la crémière.

Si l’on demande à un galeriste quel peintre il a envie d’exposer et que vous le voyez en train de ranger sa cornemuse dans son placard alors foncez car par les temps qui courent un vrai gentleman ça ne se loupe pas.

Élargissons encore ce propos sur la décoration qui contamine un peu plus chaque jour notre monde, il se peut que bon nombre de valeurs deviennent aussi décoratives pour nos politiques dont l’intention primordiale est de rester en place. Décoration aussi les revendications combattues mollement par nos syndicats dont l’intention première est de survivre et ne pas trop perdre la face. Décoration la pensée qui neuve soi disant est portée au pinacle suffisamment pour intéresser les marchands de tee shirt et les chroniqueurs bobos de la télé.Décoration toujours la religion portée en bandoulière avec les kalachnikov ou les rosaires comme jadis on portait l’épée dans une main la bible dans l’autre… 

Quand tout glisse ainsi dans le décor la nausée et le tournis finissent par arriver… l’énergie vitale reprend du poil de la bête et on dégueule un bon coup. Alors on vire tout, on fait table rase et on repart à zéro loin du vacarme loin de l’incohérence. On découvre alors dans le silence un secret et l’on sent qu’il ne faut surtout pas l’ébruiter: la vie joue de la cornemuse et soudain sans qu’on ne la voit on peut l’écouter.

Vagabonder

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Exposition Office du tourisme de Chazelles sur Lyon 42

En ces temps déplacés, dans lequel notre ennui crée le désordre en nous comme à l’extérieur de nous j’aimerais vous convier à enfiler vos godillots d’enfants rêveurs et à vagabonder car étrangement c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour parvenir à la quiétude, à l’immobile.

On s’attache trop à notre cocon d’habitudes, à nos routines, à notre point de vue et à nos mots, à nos réponses plus qu’à nos questions.

Juste un moment imaginons que nous ne sommes pas qui nous croyons être mais un autre bien plus grand que nous caché tout au fond du fond de nous.

Celui là sait tout ce qui s’est déjà passé et tout se qui va encore se passer Mieux, c’est lui qui nous procure la chance ou la malchance nécessaires à voyager notre vie pour le meilleur des mondes.

Avec le temps je me souviens que j’ai choisi de venir ici même si j’ai oublié pourquoi. Avec le temps que j’ai inventé pour retarder l’interaction de mes actes plus longtemps et croire que les conséquences de ces actes s’appelaient « destinée », » « fatalité » ou « providence ».Avec le temps j’ai oublié et puis soudain je me suis rappelé.

Avec le temps, grande trouvaille j’ai imaginé être seul réinventant la séparation et j’ai pleuré, avec le temps j’ai ri aussi et les années passant comme grains de poussière dans la lumière du matin un sourire m’a surpris, m’a foudroyé, m’a grandit.

Combien de fois pour m’égarer ai je dit « je n’ai pas le temps » combien d’obstacles ai je cru franchir et éviter ? Aucun n’était innocent, tous étaient neutres et m’attendaient pour que je les transforme en plomb ou or. Pour qu’ils me mettent du plomb dans la cervelle et de l’or dans l’intention. Je ne sais plus dans quel ordre tout cela s’est déroulé.

Aujourd’hui j’ai remis mes godillots d’enfant rêveur et j’ai marché dans les rues irréelles, je suis passé devant la boutique des livres que j’adorais mais n’en ai feuilleté aucun, je suis passé devant le cinéma et ne suis pas entré et j’ai donné ma dernière cigarette à quelqu’un qui me la demandait.

Car voyez vous , je marche et en marchant les choses autour de moi se calment étrangement, j’entendais jadis un vacarme effrayant qui désormais fait place à une mélodie enfantine.

C’est vrai j’ai vieilli, j’entends moins bien ce que je désirais plus jeune tant entendre.

J’entends le vent dans les branches qui frémissent, l’oiseau qui crie et le jasmin qui chuchote au chèvrefeuille des nouvelles d’Alpha Tauri.

Et plus je m’approche pour tenter de mieux entendre, plus la mélodie s’éloigne…je me recule elle s’amplifie  légèrement  et de plus en plus dés que je m’en vais plus loin.

Donc je vagabonde, proche de l’immobile, pour mieux conserver la distance requise.

Aujourd’hui j’ai pénétré dans le feu et il ne m’a pas brûlé, j’ai pénétré l’eau et j’ai pu respirer. J’ai vu Hermes passer tout en malice : marions les !

j’avais gardé mes godillots de gamin rêveur et j’ai dit ok.

 

 

L’empreinte de l’autre

 

 

 

Ce qui me touche le plus quand je regarde des tableaux ce n’est pas le sujet, ce n’est pas la couleur, ce n’est pas le format… non c’est la trace, l’empreinte laissée par un geste, un corps, une intention, une âme.

Ce peut être des empâtements maladroits , hésitants ou fulgurants vestiges d’un « moment » terme utilisé autrefois dans l’utilisation des balances et des pesées.

Ce peut-être une touche nerveuse ou au contraire paresseuse et longue qui va rechercher son écho au plus profond de moi et me chuchote un je ne sais quoi de moi que l’autre m’apprend.

Dans cette empreinte que tu laisses dans la peinture toi que j’appelle autre c’est moi que je retrouve par ricochet et vice versa comme un petit caillou frôlant l’onde de cercles concentriques en cercles concentriques jusqu’à l’infini d’un rivage un peu flou.

C’est la vie que tu vis que tu déposes en offrande à l’inconnu qui passe et souvent ne jette qu’un coup d’œil aveugle mais qui malgré tout est touché, ému, remué brassé par ce petit geste ce petit mouvement ou ces longues striures ces longs repentirs ces sacrifices laiteux triturés d’insomnies.

Que tu t’appelles Vincent Nicolas ou Chaïm quelle importance dans le fond si ce n’est pour les marchands

L’important Vincent Nicolas Chaîm est comme l’essentiel invisible pour les yeux.

La grâce ne suffit pas

 

exil des dieux

 

Aucun tableau ne tombe du ciel et il y a fort à parier que ça n’arrivera jamais.

Quand je traverse la cour pour me rendre à l’atelier c’est mon sas, j’abandonne l’inutile, le superflu, je fais le vide. Parfois je dois m’asseoir un peu sur le banc tant ces choses s’agrippent. J’allume une cigarette, je regarde le ciel, un oiseau passe et c’est ok l’essentiel me revient. Ce coté éphémère de la vie, du monde j’en ai besoin pour ouvrir la porte.

M’y voici devant la grande table encombrée de pots de couleurs, de pinceaux , le long des murs en attente les tableaux commencés . Je ferme les yeux et les ré ouvre pour mieux les voir.

Nettoyer le regard encore et encore comme si ce n’était pas moi qui avait peint tout cela mais un autre, disons un ami pour qui je resterais bienveillant mais sans grande indulgence tout de même.

C’est que la nécessité de lumière prime. Un tableau qui n’éclaire pas est un tableau qui ne vaut rien. Alors l’indulgence n’a pas grand chose à voir avec la lumière dans ce cas là .
Quand rien ne me parle rien ne m’appelle quand je ne sais plus quoi faire c’est le prémisse ! cet ennui particulier qui me tombe dessus je sais que c’est la bonne voie. Pas d’autre chose à faire alors que de prendre une toile au hasard et de m’y mettre, sans préférence
juste parce qu’il faut je sois là et elle la toile ici .
Le plaisir physique vient , sortir la pâte des tubes, touiller, mélanger, à gratter la palette la main revit, l’oreille aussi en écoutant le son des pinceaux des couteaux et du lin qui répond, l’œil en dernier s’éveille comme si tous les autres sens s’écartaient pour le laisser avancer jusqu’à la surface de la toile. L’oeil et le coeur liés contractuellement par ce besoin quasi mystique de luminescence.

Et en fait peu importe ce qui se peint, nature morte, paysage, visage, abstraction ou figuration tout n’est que prétexte, échafaudage, piège pour parvenir à capter cette lumière interne provenant du tableau.

Il paraît que les nonnes qui s’enferment au Carmel doivent rencontrer l’ennui pour que la « gràce « leur tombe dessus.

Moi j’ai trouvé la peinture et mon atelier est sans doute mon Carmel personnel, quant à la grâce elle tombe c’est sûr de temps en temps mais avec l’habitude on s’aperçoit que même la grâce ça ne suffit pas.

En observant le chat

 

C’est une chatte trois couleurs, chatte de toit, vadrouilleuse, indépendante absolument, mais attachée, attentive aux rituels de la maison et surgissant de nulle part toujours fort à propos.

Elle navigue d’un endroit à l’autre de l’atelier pour roupiller, méditer, surveiller,bailler, se toiletter. Et toujours suivant les heures de la journée un endroit, une action particulière attribuée à l’endroit où elle se pose dans une élégance permanente.

Je ne connais pas d’animal dont le comportement apparemment indépendant voir méprisant vis à vis de nous autres humains, soit autant ritualisé.

Même le chien pourtant n’arrive pas à la hauteur du chat dans l’élaboration des rituels.

Cela fait réfléchir un peu au rôle des rituels dans la vie du chat et dans la mienne, dans la notre aussi .

Et comme je reviens toujours à la peinture puisque c’est le sujet de ce blog j’aimerais rebondir sur l’importance du rituel d’installation avant de se mettre au boulot.

Je pensais à cela en revenant de mon cours sur Charly et au fait que toutes les semaines les élèves, sans se concerter reprennent exactement leur place habituelle. A Oullins, autre atelier, même constat, les gens choisissent une place et ont tendance à toujours la reprendre de semaine en semaine, de mois en mois, d’années en années.

Si je me filmais sur un mois, dans mon atelier, on me verrait tourner autour de ma grande table de travail car j’ai coutume de changer de place suivant le format que j’aborde.  Mon rituel d’installation ne se construit pas sur le lieu ou je m’assois.

Mais plutôt dans une rupture d’espace temps et cela commence régulièrement par une cigarette et un café.

Je referme la porte derrière moi, je regarde les tableaux en cours accrochés aux murs, je bois une gorgée de café, tire sur mon clope , me gratte la tête, m’étire, baille, ferme les yeux puis les ré ouvre pour me nettoyer le regard. et doucement me voici dans le lieu et le moment, ce point de bascule entre le monde du dehors et mon univers personnel.

Je peux m’installer n’importe ou dans l’atelier c’est tout le local qui est ainsi ritualisé.

Nicolas De Staël a écrit quelque part qu’il y a deux sortes de fulgurances , celle de l’autorité et celle de l’hésitation. Mais que les deux se rejoignent au sommet.

Je retrouve ces deux types de fulgurance chez ma chatte trois couleurs, lorsque après  avoir sommeillé elle bondit sur une mouche ou bien lorsque je la regarde se tasser au sol et avancer prudemment, pas tout petits pas  lorsque la silhouette sombre du gros matou du coin se profile sur le toit voisin.

Pareil pour moi qui suit capable du pire comme du meilleur, en matière de fulgurance picturale… Il y a des journées ou je considère tous les tableaux accrochés comme les mots d’une phrase imprononçable et sans aucun sens, et là j’hésite, je tâtonne en titubant des petites touches sans intérêt et puis il y a le temps grandiose qui soudain s’élargit hors moi et là ce sont des coups de fouet attisant le rythme de la cavalcade , je me fais mongol traversant les grandes steppes et rien ne peut se mettre sur mon passage.

 

 

 

 

 

L’art du temps.

 

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Le temps, quatrième dimension de notre espace, désormais appelé « espace-temps » est un paramètre incontournable en peinture.

En combien de temps vais-je réaliser cette toile? devrait être une contrainte que le peintre se donne pour calmer son excès de liberté et sa toute puissance créatrice.

Il est logique de penser qu’une oeuvre d’art  nécessite des dizaines d’heures de travail et qu’a contrario trois lignes placées au fusain sur une feuille de papier ne prennent que quelques secondes, ce qui ne retire en rien à la beauté et à l’émotion que ces trois lignes peuvent susciter .

En fait les deux se valent. L’un n’est pas plus « beau » ou « expressif » que l’autre dans l’absolu. Ces deux œuvres ne sont que des émanations du temps dont disposait leur auteur pour les exprimer.

Dans mes cours de peinture cette contrainte du temps, j’ai finit par la proposer aux élèves qui malgré un plan de réalisation assez précis parfois pouvait étendre la réalisation d’un tableau sur plusieurs mois, suivant le format choisi, la technique utilisée,  leur motivation comme leur assiduité.

Je veux faire ça !

Ok mais en combien de temps ?

Et là cette question oblige à prendre en compte quelque chose d’autre : Evaluer la durée

De là à  imaginer un art du temps il n’y a pas bien loin.

Lorsqu’on travaille à l’huile il est souhaitable d’entreprendre plusieurs tableaux en même temps suivant les temps de séchage assez longs. Plusieurs formats également, changer le format peut accélérer ou ralentir le temps. Choisir aussi des supports inédits qui font qu’on leur attribue une plus ou moins grande importance ( feuille de journal, carton, bristol récupéré, papier d’emballage etc ) car l’importance qu’on accorde ainsi permet de traverser des frontières inédites également. Celles du mental notamment dont la propriété est de tout passer au tamis de son contrôle.

En Asie, l’art du temps est plus un art du temps présent, de l’immédiateté, mêlé à la contrainte du geste juste. Mentalité différente de la notre avide de résultats immédiats, les peintres travaillent d’abord la notion d’immédiat sans recherche de but. Il faudrait un jour qu’un peintre se fasse creuset et réunissent ces deux approches du temps… Peut-être Fabienne Verdier y parvient elle mais encore isolée son travail devrait attirer plus de peintres à tenter l’expérience alchimique.

Dans cet art du temps il est d’ailleurs possible que le mental soit le cyclope à enivrer afin que l’intuition agile et ses compagnons l’audace, la fulgurance, la vitesse et la souplesse puissent enfin respirer à l’air libre.

« Sans technique un don n’est rien qu’une sale manie »

 

stage fusain (4)

« L’avait l’ don, c’est vrai, j’en conviens,
L’avait l’ génie,
Mais sans technique, un don n’est rien
Qu’un’ sal’ manie…
Certes, on ne se fait pas putain
Comme on s’ fait nonne.
C’est du moins c’ qu’on prêche, en latin,

A la Sorbonne…  »

Ce morceau du « mauvais sujet repenti »  du très regretté Georges Brassens trotte dans ma tête depuis ce matin, belle journée d’automne, sans courrier, sans accroc, sans même une tâche de peinture.

En marchant vers le supermarché le plus proche de chez moi je siffloterais presque. Ce matin j’ai décidé, aussitôt posé le pied à terre, que ce serait une bonne journée. Et du coup ma démarche s’en ressent, même le dos semble moins voûté. Pas la moindre petite douleur articulaire non plus , ce sera vraiment une journée épatante.

En marchant le cerveau est bercé comme un bébé, l’âme pendouille agréablement quand le mental étourdi  de lumière n’a aucune invective particulière à formuler, sans contrainte tout en soi vagabonde.

Donc un don sans technique ne serait qu’une sale manie …ne perdons pas le fil quand même.

La fin de la strophe fait tout de même référence à la Sorbonne en gage de sérieux et c’est encore toute la force des textes de Brassens. Le non-dit qui se planque derrière le dit tout haut.

Avoir un don et ne pas le travailler c’est mal; rappelons nous qu’on nous enseigne au catéchisme que nous sera comptée l’utilisation bonne ou mauvaise de nos talents.

Il doit bien y avoir quelque chose de vrai dans cette menace.

Encore qu’il ne faille pas forcément atteindre le purgatoire le paradis ou l’enfer pour en faire l’expérience.

Combien d’élèves avaient une facilité à dessiner et ont laissé tomber car il fallait pratiquer ? Sans la motivation un don ne vaut pas grand chose non plus on dirait bien.

D’un autre côté le don ne procure pas que des conséquences agréables et je peux comprendre qu’on l’abandonne , qu’on ne veuille plus le montrer . Celle ou celui qui le cultive s’attire au mieux l’envie sous toutes ses déclinaisons y compris pécuniaires  au pire une arrogance plus ou moins prononcée  envers ceux qui en sont dépourvus.

C’est que ce cadeau finalement, on pourrait le trouver louche, quelle contrepartie va t’il falloir donner ?

On ne se fait pas putain comme on se fait nonne,  ajoute le poète

Et c’est l’avis de l’institution , la fameuse Sorbonne.

Mais la mienne peut bien différer.

J’ai connu dans ma jeunesse des péripatéticiennes tout à fait convaincues d’être en lien avec le Très Haut et qui avaient élevé leur pratique à la hauteur  d’un sacerdoce. Nous allions, joyeuse compagnie, tous ensemble à saint Eustache une fois l’an en pèlerinage de je ne sais plus quoi et de la Sorbonne on s’en cognait bien proprement.