Ulysse détaché

Ulysse regarde les sirenes se jeter dans la mer

Accroché, ligoté au mat de son navire  Ulysse vit  celui-ci s’approcher dangereusement du rivage tandis que peu à peu la mélopée envoûtante des Sirènes se transformait en un affreux  tintamarre.

Etait ce encore une nouvelle ruse mille fois employée que de montrer l’envers pour dissuader d’atteindre l’endroit ? se demanda Ulysse.

 Et ainsi lorsque les sirènes comprirent que le roi d’Ithaque avait percé leur secret, qu’il allait les approcher, peut-être même en faire ses captives, d’un ultime accord celle-ci décidèrent de se jeter dans la mer.

Le silence fracassant recouvre alors le clapotis des vagues, celui de  l’étrave du navire qui fend les flots, recouvre aussi  les cris des oiseaux marins recouvre encore  les voix des hommes équipage qui tout étourdis par l’aventure se détachent et poussent des hourras de soulagement.

Ulysse les regarda hébété :Tout en le détachant du mat, les hommes lui sourient, l’acclament, le félicitent   et lui tiennent des propos qu’il ne comprend pas.

Ils sont  obligés de lui rappeler qu’il était, lui Ulysse le grand héros de Troie, d’énumérer ses victoires et les épreuves qu’ils viennent de traversées ensemble afin que suffisamment de volonté lui revienne et qu’il décide de diriger le navire à nouveau vers le large poussé par leur espoir à tous de retrouver Ithaque.

L’empreinte de l’autre

 

 

 

Ce qui me touche le plus quand je regarde des tableaux ce n’est pas le sujet, ce n’est pas la couleur, ce n’est pas le format… non c’est la trace, l’empreinte laissée par un geste, un corps, une intention, une âme.

Ce peut être des empâtements maladroits , hésitants ou fulgurants vestiges d’un « moment » terme utilisé autrefois dans l’utilisation des balances et des pesées.

Ce peut-être une touche nerveuse ou au contraire paresseuse et longue qui va rechercher son écho au plus profond de moi et me chuchote un je ne sais quoi de moi que l’autre m’apprend.

Dans cette empreinte que tu laisses dans la peinture toi que j’appelle autre c’est moi que je retrouve par ricochet et vice versa comme un petit caillou frôlant l’onde de cercles concentriques en cercles concentriques jusqu’à l’infini d’un rivage un peu flou.

C’est la vie que tu vis que tu déposes en offrande à l’inconnu qui passe et souvent ne jette qu’un coup d’œil aveugle mais qui malgré tout est touché, ému, remué brassé par ce petit geste ce petit mouvement ou ces longues striures ces longs repentirs ces sacrifices laiteux triturés d’insomnies.

Que tu t’appelles Vincent Nicolas ou Chaïm quelle importance dans le fond si ce n’est pour les marchands

L’important Vincent Nicolas Chaîm est comme l’essentiel invisible pour les yeux.

La grâce ne suffit pas

 

exil des dieux

 

Aucun tableau ne tombe du ciel et il y a fort à parier que ça n’arrivera jamais.

Quand je traverse la cour pour me rendre à l’atelier c’est mon sas, j’abandonne l’inutile, le superflu, je fais le vide. Parfois je dois m’asseoir un peu sur le banc tant ces choses s’agrippent. J’allume une cigarette, je regarde le ciel, un oiseau passe et c’est ok l’essentiel me revient. Ce coté éphémère de la vie, du monde j’en ai besoin pour ouvrir la porte.

M’y voici devant la grande table encombrée de pots de couleurs, de pinceaux , le long des murs en attente les tableaux commencés . Je ferme les yeux et les ré ouvre pour mieux les voir.

Nettoyer le regard encore et encore comme si ce n’était pas moi qui avait peint tout cela mais un autre, disons un ami pour qui je resterais bienveillant mais sans grande indulgence tout de même.

C’est que la nécessité de lumière prime. Un tableau qui n’éclaire pas est un tableau qui ne vaut rien. Alors l’indulgence n’a pas grand chose à voir avec la lumière dans ce cas là .
Quand rien ne me parle rien ne m’appelle quand je ne sais plus quoi faire c’est le prémisse ! cet ennui particulier qui me tombe dessus je sais que c’est la bonne voie. Pas d’autre chose à faire alors que de prendre une toile au hasard et de m’y mettre, sans préférence
juste parce qu’il faut je sois là et elle la toile ici .
Le plaisir physique vient , sortir la pâte des tubes, touiller, mélanger, à gratter la palette la main revit, l’oreille aussi en écoutant le son des pinceaux des couteaux et du lin qui répond, l’œil en dernier s’éveille comme si tous les autres sens s’écartaient pour le laisser avancer jusqu’à la surface de la toile. L’oeil et le coeur liés contractuellement par ce besoin quasi mystique de luminescence.

Et en fait peu importe ce qui se peint, nature morte, paysage, visage, abstraction ou figuration tout n’est que prétexte, échafaudage, piège pour parvenir à capter cette lumière interne provenant du tableau.

Il paraît que les nonnes qui s’enferment au Carmel doivent rencontrer l’ennui pour que la « gràce « leur tombe dessus.

Moi j’ai trouvé la peinture et mon atelier est sans doute mon Carmel personnel, quant à la grâce elle tombe c’est sûr de temps en temps mais avec l’habitude on s’aperçoit que même la grâce ça ne suffit pas.

Copier collé

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Il faisait plutôt frisquet ce matin là dans la Grande Galerie du Louvre que je traversais avec ma ventouse planquée comme une arme le long de ma cuisse. Les toilettes des dames étant encore bouchées.

Il y avait là juste devant le très imposant Watteau, une jeune fille bien proprette qui avait apporté un pliant et qui dessinait le visage du Gilles. J’aurais bien engagé une conversation mais ma ventouse m’encombrait et je me contentais de faire un léger crochet pour apercevoir son travail.

Copie conforme… mince me suis je dit un sacré coup de crayon et puis je suis parti vers mon labeur en esquivant presque une glissade tant le parquet était reluisant et lisse.

Ils venaient souvent, les élèves des Beaux Arts et d’autres lieux sanctifiés pour se faire la main sur les beaux tableaux du grand temple quasi pharaonique parigot.

Cependant ils copiaient tous bien fidèlement, j’en ai peu vu qui s’inspiraient, qui interprétaient à leur façon.

Sauf un qui était tout chétif, dépenaillé et qui me rappelait Soutine. Lui ne regardait que sa feuille et pas du tout le tableau devant lequel il se trouvait. A priori on aurait pu pensé qu’il cherchait un abri et que c’était une sorte de planque des mauvais jours . Mais non en regardant bien son travail , nous avions fini par sympathiser, il s’inspirait mais ne reproduisait pas. Il y avait un air de famille lointain avec les tableaux que je croisais tous les jours , comme une sorte de continuité d’un travail commencé bien avant lui. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu , un jour j’ai quitté le Louvre pour une autre aventure et je ne l’ai jamais revu.

Comment marche un indien dans la fôret

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On entend tout un tas de bruits divers, des caquètements, des pépiements,des gazouillis, des feulements feutrés et des sifflements chichiteux sans oublier le vrombissement des insectes de tout acabit. Nous sommes en forêt et l’odeur de décomposition monte du sol, s’insinue dans le tissus de nos vêtements jusqu’à notre peau.Une très grande activité règne ici, ça ne rigole pas, à chaque instant quelqu’un est dévoré ou dévore l’autre. Je suis avec mon ami T. et nous cheminons sur un sentier envahi par la végétation. C’est épais, touffu, inextricable, gordien.

Je l’observe. Il n’est pas bien gros, agile, et son regard est étonnant car il ressemble à celui de mon chat lorsque il fait semblant de roupiller.

Il a l’air de lire mes pensées car en tranchant une liane d’un coup sec et précis il m’annonce :

-Dans la forêt il ne faut rien regarder trop longtemps, sinon tu meurs.

Débrouille toi avec ça me dis je …

Et nous progressons encore plus loin, plus profondément dans le sous bois.

En arrivant au campement dans une petite clairière nimbée d’une lumière glauque. T. m’explique :

« Quand tu es en train de chasser il faut faire attention de ne pas être hypnotisé par ton envie d’avoir une proie. Il faut rester éveillé à tout ce qui se passe autour de toi.En forêt le point fixe est comme une toile d’araignée dans laquelle la mouche se prend. »

Un prédateur est hypnotisé par cette envie de bouffer sa proie.. du coup il ne sait pas qu’un prédateur plus gros que lui est en train de le guetter … et c’est ainsi du bas de la chaîne alimentaire jusqu’au sommet.

La technique est donc d’agrandir son champ de vision en plongeant dans un état de rêve. C’est le mental qui est le donneur d’ordre des points fixes. Rêver apaise le mental qui se retire et laisse la place à l’instinct si l’on peut dire ça. Pour avancer dans la forêt il faut juste conserver l’intention d’aller quelque part et s’en souvenir dans le rêve. Cela demande un peu d’entrainement, mais tu n’es pas plus idiot qu’un autre tu devrais y arriver un jour.  »

Puis nous allumèrent des cigarettes et l’odeur de décomposition disparue soudain comme par enchantement. J’eus l’impression qu’une symphonie de chants, de cris, de craquements et de bruissements d’ailes saluait la fin du jour. Il était temps de dormir enfin après cette journée étonnante.

 

 

 

Composition d’un paysage

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C’est un jour tranquille, les lanières d’eucalyptus claquent doucement , petite brise légère,le clapotis du Vao, le cours d’eau qui roule en bas de chez moi,il ne doit pas être plus de 10 heures.
j’habite une cahute dans la forêt à l’ouest de Celorico de Bast, dans le Nord du Portugal.C’est sans confort mais c’est ce qu’il me faut.
J’ai quitté ma chambre d’hôtel parisienne il y a de ça un mois. Tout plaqué pour me rendre vers l’ailleurs. L’ailleurs de l’ailleurs.
J’ai du mettre 3 jours pour effectuer le voyage.Le stop n’est plus ce qu’il était. Le monde est moins conciliant. Tout le monde est pressé même en vacances.
Enfin un soir, par la petite micheline je suis arrivé.

Il y a peu de tourisme au Nord, c’est un peu montagneux,il n’y a pas l’océan, et pas trop d’infrastructure touristique non plus.
C’est bien pour cela que je suis là.Envie de réduire ma vie à l’essentiel de l’essentiel: dessiner, peindre, écrire, marcher, penser.
Ce luxe de dépenser son temps comme ça me plaît, j’y tiens plus qu’à l’argent, à la carrière, à l’amour. Encombré comme je suis c’est profitable pour tout le monde.

Et maintenant me voici assis devant la rivière pour dessiner.
Comme à mon habitude je dessine un rectangle sur le cahier avant d’entamer une composition et soudain une pensée me traverse. Est ce que cette manière de composer ce paysage est vraiment la mienne, ou est ce que je recopie l’une des milliers de compositions déjà vues dans les livres, sur les photos, dans les musées…?

Et oui, la ligne d’horizon au tiers, l’arbre bien placé suivant les règles du nombre d’or … tout cela déjà vu, avalé , digéré.
Et ce point de vue toujours le même : de l’extérieur.
Je te présente mon paysage qui n’est même pas le mien puisque je suis influencé par celui de milliers d’autres …
Foutaises !

Joli vertige aussi.

J’avais déjà eut une crise comme ça avec les mots lorsque j’étais gamin.
Je voulais nommer les choses par moi-même et ne pas utiliser les mots déjà utilisés.

je me suis retrouvé en forêt et je cherchais un autre mot à ARBRE
putain je suis resté comme un con à tenter d’oublier le mot pendant 20 mn
et à la fin du fond de mon désespoir je ne suis parvenu qu’à articuler : ARBRE.
Mais c’était mon mot à moi, j’avais traversé quelque chose pour m’octroyer le droit de l’articuler.

Tout ça m’amène à réfléchir sur la notion d’originalité.
le commencement…
la première fois
Est ce que moi, par exemple je peux me dire :tu vas faire un dessin, une peinture qui sera composée ainsi pour la première fois et donc sera originale …?

le mythe du retour à l’origine comme la nostalgie c’est du lourd.
Un perte de temps ?
Sans doute et ça doit être le but que d’obtenir une certitude coûte que coûte.

En fait, j’ai laissé tomber le paysage. Je me suis allumé une clope, j’ai fermé les yeux et j’ai laissé filer cette journée bercé par le clapotis du Vao.