Juste le vent

Juste le vent qui joue dans les cimes des arbres

qui courre sur la plaine caressant les herbes

juste le vent qui erre

voilà ma vie ce rêve éveillé.

tous ces voyages pour m’inventer un pays

tous ces regards pour inventer le tien

Juste le vent qui erre

sans but ivre de liberté

sans but assoiffé de milles soifs

Juste le vent

Ami du silence qui ne répond jamais

que par des silences de plus en plus épais

j’écouterai la pluie tambouriner sur les pavés

j’écouterai les cris des oiseaux à la frontière de l’aube

j’inventerai le monde à chaque fois

et me rendrai ponctuel à tous ses enterrements

crierai bravo, une autre , encore !

Juste le vent qui courre à perdre haleine

sous le soleil chauffant les grains d’été

juste le vent sur tes cheveux

auréolés de rires d’enfants .

Et puis soudain le vent tombera

et puis soudain on ne saura pas

tout se taira on oubliera

et on criera bravo, une autre, encore !

tout recommencera bien sur

Le vent , le silence caressant les blés

les cheveux d’enfants et le duvet des vieux.

Le pays des Purs

J’étais parti au hasard sans savoir où j’allais, juste une vague idée de pays à traverser, de nombreux pays, pour enfin parvenir à cet ailleurs qui m’aimantait depuis tant d’années. Et c’est ainsi qu’empruntant l’ancienne route de la soie, j’arrivais par Zahedan à une cinquantaine de kilomètres encore de la frontière sud ouest du pays des purs, le pakistan.

Arrivé depuis quelques heures de Téhéran par le car, je m’étais assis dans une des rares zones d’ombre de la petite gare routière. Il faisait une chaleur écrasante et pas un brin de vent. les façades blanches en pisé augmentaient encore par leur blancheur l’impression tremblante, vibrante de la lumière.

Il devait être aux alentours de 14h et le contraste des ombres et des lumières à son maximum, me rappelait Catania en Sicile et aussi ses larges rues où je ne voyais pas un chat.

Soudain dans un bruit de pétarade un pick-up surgit soulevant des nuées de poussière.Il n’y avait que quelques hommes à l’arrière, sans doute des afghans à leurs costumes, qui allaient remonter le Baloutchistan pour rejoindre Quetta ou plus au nord encore Kandahar. Je me levais aussitôt pour faire signe au chauffeur et lui demandais s’il n’allait pas vers Mirjavé la frontière.

D’un signe négatif de la tête, ce qui ici signifie oui il m’indiqua du pouce la plateforme du véhicule et empoignant mon sac je grimpais, reconnaissant de pouvoir bénéficier de l’air qu’allait produire le déplacement, et surtout d’atteindre la frontière avant la nuit.

Bientôt le pick-up sorti de la petite ville et nous atteignîmes une sorte de piste longeant un mur de grillage qui n’en finissait pas, les derniers kilomètres constituaient un no mans land entre l »Iran et le Pakistan.

Le poste de douane de Mirjavé était occupé par des milliers de mouches contre lesquelles un gros homme en uniforme et en sueur n’essayait même plus de lutter. Un ventilateur ronronnait et le bureau était encombré de papiers en désordre. Dans un angle du local exigu, un homme assis sur une chaise s’était assoupi.

Les formalités de douane furent promptes , nous n’étions que quelques voyageurs à nous retrouver désormais devant le nouveau véhicule qui allait repartir sur la piste et s’engager dans le désert.

Le chauffeur un grand diable de pakistanais à la peau brune et aux blanc des yeux extraordinaire paraissait joyeux et sa bonne humeur détonnait avec la fatigue que je pouvais lire sur le visage de mes nouveaux compagnons de route. Il faisait de grand gestes et nous aida même à enfourner nos sacs dans les cales de son navire étrange tout martelé bosselé de fer blanc. Nous montâmes et aussitôt assis le chauffeur alluma la radio dont il poussa le volume à fond pour nous faire profiter de son enthousiasme musical.

Doucement le soir venait, le soir vient vite dans ces pays et cela me surprit. A 18h il fait déjà sombre voir nuit. Éreinté par le voyage je m’assoupis.

Ce fut un coup de frein qui me réveilla, à moins que ce ne fut l’immobilité du bus.. Lentement autour de moi les passagers bougeaient, se dépliaient dans la faible lueur du plafonnier. Il fallait descendre nous avertissait le chauffeur toujours plus ou moins hilare. Nous nous étions ensablés et il fallait que tous aidions à la manœuvre en poussant.

j’appris que nous venions de dépasser Sin Ran et qu’il nous restait encore bien des heures de route avant d’atteindre Quetta qui se trouve à environ 15 heures de Mirjavé. Inutile de compter les kilomètres dans le désert parfois la piste se resserre, parfois celle ci s’élargit, et de temps en temps on a l’impression qu’elle a presque totalement disparue.

Non sans difficultés nous parvînmes enfin à extraire le bus de son ensablement, à la lueur rougeâtre des feux arrières nous étions une dizaine à ahaner en chœur ce qui resserra un peu les liens entre nous car le bus remit d’aplomb tout le monde partit d’un grand rire de soulagement.

Je ne sais quelle heure de la nuit il devait être, je n’ai jamais porté la moindre montre. En tous cas nous étions bel et bien réveillés et mes compagnons de route se mirent à sortir de leurs sacs de quoi boire et manger et cassèrent la croûte. Bientôt on n’entendit plus que le bruit de papiers froissés et celui de la mastication un peu bruyante de certains.

Le chauffeur en profita pour remettre un brin de musique lancinante et nous nous arrachâmes de cet endroit funeste contents visiblement de repartir.

Comme je n’avais pas eu le temps de faire de provision et que je ne buvais ni ne mangeait l’un des voyageurs un homme entre deux ages me tendit un morceau de pain rond avec un sourire et une gourde d’eau. Je le remerciais et gloutonnement avalais cette nourriture providentielle.

Puis complètement réveillé cette fois j’observais les voyageurs plus attentivement. Ils étaient magnifiques dans la lueur montante de l’aube.Des nez aquilins, des yeux de biches des barbes soignées et leur couvre chef de larges turbans rayés de beige et rose me renvoyaient au souvenir de mes lectures enfantines des Mille et unes Nuits, de Sinbad le marin, et aux exploits bien sur de Marco Polo le Vénitien qui avait peut-être jadis emprunté lui aussi la même route que nous, cette fameuse route de la soie. J’appris bien sur par la suite que le premier occidental à parvenir à Quetta ne le fera qu’en 1828, et c’était un anglais.

Je ne savais rien d’eux, de leurs histoires respectives et ils me semblaient nobles jusqu’au bout des ongles. Leur moindre geste était élégant qu’ils se taillent la barbe avec de petits ciseaux en se regardant dans un miroir, comme c’est la coutume sitôt que l’on est désœuvré, ou bien c’était un chapelet que leurs doigts égrenaient lentement et je voyais leurs lèvres balbutier des prières… cette première rencontre avec ce que je pris pour les habitants du pays des purs, ignorant que j’étais alors me redonna confiance dans ce projet de voyage insensé que j’avais formé d’une façon insouciante.

Enfin, nous parvînmes après un pneu crevé et deux ou trois ensablements encore, à Quetta le lendemain vers 16h.

Fondée en 600 par l’empire Perse Sassanide,Quetta sera annexée par le Califat Rashidun eu VII eme siècle. Par la suite le territoire sera intégré à l’empire Omeyyade et Abasside.
Les Moghols aussi ont occupé la ville. l’empereur Humayun fils de Babur, ce dernier descendant du grand Tamerlan, venu du fin fond des steppes d’asie centrale autrefois conquises par le grand Gengis Khan, laissa son fils Akbar à Quetta agé d’un an lors de sa retraite vers la perse. Il reviendra deux ans plus tard.

C’est dans un nuage de poussière que le bus s’immobilisa sur la grande place du bus stop terminal. Mes compagnons aussitôt descendus du véhicule récupèrerent leurs sacs puis s’égayèrent soudain et je ne les revis plus.

Un premier regard autour de la vaste place me fit découvrir de petites batisses dont les toits étaient plats.Le rez de rue étant la plupart du temps occupé par des échoppes. j’essayais de deviner ce qui était indiqué sur les panneaux, mais rares étaient les traductions en anglais. Enfin j’aperçu un panneau qui semblait m’indiquer un hôtel et je me dirigeais vers celui ci.

Le soir tombait doucement, les cris des enfants m’accompagnaient car ils m’avaient repéré soudain et me demandaient d’où je venais et qui j’étais, parfois l’un d’entre eux m’appelait doctor comme pour guetter l’approbation dans mon regard. Je faisais non de la tête mais dans le pays des purs c’est la signe de l’acquiescement et je ne l’avais pas encore assimilé.

Rater

Comment rater ton visage Huile sur toile Patrick Blanchon 2019

Aujourd’hui je vais contourner une grande difficulté dans ma vie, celle de vouloir réussir quoi que ce soit.

Je vais m’installer devant ma toile et je vais fermer les yeux à chaque fois que je vais déposer une touche de peinture. Et ainsi de suite jusqu’à ce que tout le tableau soit recouvert de taches de peinture.

voilà j’ai terminé je peux ouvrir les yeux et j’ai devant moi un tableau qui n’est pas réussi, un tableau que je serais tenté de classer dans la catégorie des œuvres ratées.

Et maintenant je suis devant le contraire de ce que j’ai toujours estimé être la réussite.

Mais qu’est ce qui ferait que ce tableau puisse être réussi ?

Pourquoi est ce que j’imagine qu’il est raté ?

D’où me viennent cette idée de réussite et d’échec ? Et cela me ramène automatiquement à l’immense confusion de mon enfance évidemment.

Réussir sa vie pour mes parents c’était avoir un bon job, puis progresser dans la même boite pendant des années et ainsi gravir peu à peu les échelons. Ils avaient confiance dans cette idée de réussite professionnelle puisque leurs parents leur avait transmise et les parents de leurs parents .. globalement, l’idée de la réussite professionnelle n’avait pas changé depuis des générations.

Lorsqu’en 1974 mon père reçut sa lettre de licenciement il travaillait déjà depuis plus de 15 ans dans la même entreprise, il avait démarré comme simple représentant et s’était peu à peu hissé comme responsable des ventes, puis directeur commercial. Il avait travaillé dur pour y arriver , le travail payait .Pour se former il n’avait pas hésité à s’inscrire au Conservatoire des Arts et métiers où il passait ses soirées et souvent des weekend entiers.

En revanche sa vie de famille était pour lui comme pour nous un échec, nous le voyions rarement, souvent stressé, parfois colérique, et tout ce qu’il devait entreprendre dans la maison, il semblait s’y attaquer à contre cœur. On peut supposer qu’il avait à ce moment là une sensation coupable de délaisser ses études, de négliger un investissement qu’il estimait plus important que de changer une ampoule, réparer une prise défectueuse, ou simplement aller changer une carte grise pour l’achat d’un nouveau véhicule.

Il passa presque une année à ruminer après son licenciement, et ce fut vraiment une année terrible pour notre famille, il s’enfermait dans un mutisme qui pouvait durer parfois des semaines entières, ou alors il entrait dans des colères homériques. Ce n’était plus pour nous, les enfants un modèle de sécurité et de réussite comme celui qu’il avait voulu nous imposer avant la catastrophe de sa mise à pied.

Du coup tous les conseils antérieurs en relation avec la réussite semblèrent devenir lettre morte, mes résultats scolaires ainsi que ceux de mon frère qui n’étaient déjà pas fameux dégringolèrent de manière vertigineuse.

Nous aurions dit d’une certaine façon que nous l’accompagnions résolument dans la découverte et l’exploration de ce nouveau territoire que représentait désormais l’échec.

Evidemment nous eûmes droit à des insultes et des humiliations carabinées de la part de nos parents qui ne comprenaient pas pourquoi nous ajoutions encore à la difficulté paternelle par nos mauvais résultats.

Mon frère fut orienté vers une voie de garage quant à moi je terminais laborieusement ma dernière année de pensionnat et devais réintégrer l’école publique et laïque ce qui n’était pas pour me déplaire au final.

Je n’établirai pas ici la longue cohorte de tentatives et d’échecs qui s’amoncela par la suite dans tous les domaines de ma vie. Non pas que je veuille en rendre qui que ce soit responsable ce n’est pas du tout cela, bien au contraire, j’ai endossé la responsabilité d’échouer tout simplement puisque la réussite ne semblait pas être une valeur stable.

Evidemment, je n’en fus pas conscient tout de suite, à chaque échec mon estime de moi en pâtissait comme j’avais vu mon père en pâtir, face à lui , l’échec j’étais copie conforme, cependant que je persévérais à accumuler d’autres échecs et ratages, et comme mon esprit est analogique en grande partie, j’établis assez vite des ponts entre les domaines professionnels, sentimentaux, etc , en fait j’ai continuer à vouloir à tout prix réussir mais en suivant la voie de l’échec .. J’étais inconscient de ma compétence de raté.

Le jour ou j’ai enfin compris que je ne cherchais pas la réussite mais l’échec en toutes choses, ma vie se modifia, désormais je me suis bâti une philosophie de l’échec le tenant pour une chose évidente, habituelle, normal e, inéluctable. Il y a plus de chance qu’une tentative quelconque échoue qu’elle réussisse.

En réalisant cela , en changeant mon fusil d’épaule, je me suis mis à regarder ce que les autres nommaient leur réussite et combien celles ci dans mon esprit étaient fragiles. Je voyais un ami dans un super job et je n’étais pas envieux, je savais que tôt ou tard il risquerait de le perdre, j’en voyais un autre avec une femme magnifique à son bras, je ne l’enviais pas plus sachant que celle ci pouvait au mieux le tromper au pire divorcer, et peut-être même disparaître tout simplement. Toute réussite n’était qu’éphémère.

Alors que l’échec m’offrait une stabilité épatante quant à sa régularité.

La phase suivante advint lorsque je commençais à me rendre compte de ce fonctionnement, je n’étais plus inconscient de celui ci , et je l’exploitais.

Je travaillais comme photographe à l’époque, et les hasards des rencontres m’amenèrent à développer des photos pour certains artistes connus. C’est à ce moment là que je prenais les négatifs souvent en noir et blanc et que je les travaillais sous l’agrandisseur pour en sortir des jolies épreuves positives.

Négatif, positif.. Je rencontrais une artiste photographe qui me prit sous son aile et m’embaucha spécialement pour la partie laborantine.

Comme j’étais encore léger d’argent et quasiment sans logis, elle m’offrit de m’installer dans un magnifique atelier de Clignancourt. L’espace était vaste, lumineux, aux murs une collection de masques africains rares constitué par le maître des lieux, peintre célèbre qui prêtait l’atelier à ma bienfaitrice en échange de séance de poses, car elle était modèle également et plus encore son égérie.

C’est dans la cuisine de l’atelier que l’agrandisseur et les bacs se tenaient et j’aimais ce petit lieu clos rassurant contre l’immensité de l’espace attenant qui m’angoissait par sa propreté et son agencement qui ne m’appartenait en rien.

Le soir je me réfugiais dans une alcôve ou j’avais dressé un lit de fortune, je rédigeais mes impressions sur mes petits carnets habituels, cela aurait pu être considéré comme une manière de succès, presque de réussite inespérée.

J’étais plutôt habile dans l’exercice du laboratoire, j’avais étudié avec des maîtres incontestés suite à de longues heures solitaires et un travail acharné. J’avais été capable d’investir quantité de nuits blanches dans cet apprentissage du labo car je travaillais dans la journée.

Et bien les problèmes commencèrent assez rapidement entre ma patronne et moi sur la façon d’interpréter son travail.

Ce n »était pas tout à fait ceci , mais pas encore cela … je déchirais les épreuves et je refaisais.. et représentais encore à nouveau mais ce n’était toujours pas assez ceci et pas encore cela .. De temps en temps, avais je du bol, je sortais un tirage magnifique et j’avais droit à une ou deux louanges mais réflexion faite, cela aurait peut pu être ceci à moins que ce ne soit encore mieux comme ça.

Cette promiscuité de ressenti nous amena à avoir une liaison évidemment, il fallait que nous allions au plus profond de nos divergences ou de nos points communs.

Cette relation dura une dizaine d’année, nous alternâmes ruptures et retrouvailles et je lui appris les rudiments du laboratoire pour qu’elle puisse tirer partie de ses négatifs toute seule.. J’appris par la suite qu’elle cessa toute activité photographique pour se réfugier dans un ermitage en Provence.

La réussite donc c’est un peu aussi comme le bonheur, les gens en général recherchent intensément ces deux choses, ils focalisent toute leur attention la dessus mais sans jamais se demander vraiment ce que serait vraiment la réussite pour eux ou le bonheur véritable

Ils épousent des concepts, des oui dire, des poncifs … et heureusement que les catastrophes existent sinon ils en resteraient là en passant à coté de leur vraie vie.

Le voyage des loups

Le voyage des loups acrylique sur toile Patrick Blanchon 2018
Le voyage des loups acrylique sur toile Patrick Blanchon 2018

Dans la nuit, ils viennent doucement

j’entends leur pas crisser sur la neige molle.

Dans la montagne peu de bruit.

A part le silence pesant des loups

qui attendent en expirant dans l’ombre leur haleine bleutée.

Perdu parmi les hommes

j’ai emprunté le sentier raide et tordu

et voici je suis venu

Dans la nuit j’ai hurlé et les loups sont arrivés.

Je les ai tous reconnus et ils m’ont reconnu.

Puis nous avons couru à perdre l’homme

Puis nous nous sommes engouffrés

Au plus profond des soleils noirs.

Les lacedemoniens

Suite à une panne subite mais certainement providentielle, me voici contraint de ramasser mon propos, n’ayant que mon smartphone pour assouvir mon envie d’écrire.

Et cela me rappelle Villiers de L’Isle-Adam quand il raconte Sparte.

Situee à l’extrémité Sud du Péloponnèse entre la Messenie et l’Argolide se tient Sparte en Laconie.

A Sparte donc le vol est le passage obligé par lequel tout enfant Lacédémonien doit jouer des coudes pour parvenir au regard de ses congénères.

André Gide précise aussi la raison du pourcentage proche de 0 du nombre d’artistes qu’à connu la ville qui précipitait les gamins chétifs dans des oubliettes.

Et cela me réjouit de comprendre soudain d’où je viens. Si j’étais moi je m’applaudirais presque. Mais restons laconiques.

Le revers

Il y aurait un endroit où le revers serait annoncé par un ensemble de fifres,de hautbois et de couverts dominicaux.

Le vin coulerait à flots dans des coupes adamantines, en l’honneur du Hérault,des pages et des gueux qui l’accompagnent.

Car le revers a tant de choses à dire qu’il se présente non glorieux mais un tantinet buté de prime abord.

C’est bien la l’unique raison de le fêter comme on cognerait sur une viande pour l’attendrir.

Ainsi, enivré par la louange et la douceur,se mettrait il à table.

Confiant de par l’attention que lui prêteraient les convives, il sortirait de sa poche le butin de sa quête. C’est bien connu que chaque revers se doit de nous montrer à son retour ce qu’il n’a pas atteint.

Tout le monde ouvrirait alors de grands yeux et évidemment le rien deviendrait pour chacun un quelque chose à sa mesure.

C’est là le génie de tout revers de nous apprendre le plan de table de l’Hôte qui nous convie à écrire ou lire ces quelques lignes.

Revenir à l’intention

Intense mais calme, méditative,continuelle mais pas têtue, l’intention polarise le sable du chemin sur lequel nous nous engageons. Mieux l’intention est chemin.

Son ennemie jurée pourrait être la distraction mais il n’en est rien. j’irai même jusqu’à imaginer que celle-ci lui est liée ontologiquement.

Comme un cocher avisé l’intention poserait ainsi par distraction des aires de repos pour mieux reposer le voyageur en elle.

La photographie.

Patrick Blanchon photo de rien ou de pas grand chose.
Patrick Blanchon Photo de rien ou de pas grand chose

Je ne me souviens plus très bien mais il me semble que ce doit  être en automne lorsque, plongé dans un nouveau livre, j’entendis grommeler un homme dans la pièce attenante. Celui là est  dessinateur et on lui a confié malgré lui visiblement la mission de photographier la maquette d’un complexe universitaire et ça l’emmerde profondément.

La pièce est aveugle et la lueur du néon clignote au plafond projetant des ombres désordonnées sur la blancheur du carton plume.

Il râle,  convaincu de se trouver à bout de force. La boite sort d’une énième charrette,tout le monde est nerveux, un projet pharaonique, impossible de le rater.

 Je m’approche et, depuis la porte j’observe son manège. Par toute une série de contorsions l’homme tente de trouver un angle adéquat, mais à chaque fois en vain, les ombres sont tenaces.

Et si tu utilisais une feuille de papier blanc comme réflecteur ? Lui dis-je…

 Il me toise comme on regarde un idiot qui vient de dire un truc intelligent et qui du coup fait douter de l’idiotie.

Je vais chercher une ramette de papier machine et en extrais  quelques feuilles que  nous installons à l’aide de cales.

Cela fonctionne et j’en profite bien sur  tout de go, et sans que je ne sache vraiment pourquoi pour  évoquer mes talents naissant de photographe

« Je pourrais bien m’occuper de prendre les photos lui dis je la prochaine fois et de plus je pourrai les développer et effectuer les agrandissements. »

A la vérité je ne savais de la photographie que très peu de chose, durant l’été précédent  j’étais parti en Irlande avait un vieux Nikormat d’occasion et en plus acheté à tempérament.

Au retour c’est  le choc, les diapos que je regarde me restituent très exactement toutes les émotions que j’ai vécues là bas entre Cork et Galway. Magique !je retrouve l’odeur de la pluie sur les champs de tourbe, le brouhaha nasillard des pubs et le gout de la bière brune sur ma langue et par-dessus tous les vastes cieux , cette lumière merveilleuse qui les traverse en jouant avec  les nuages. La photo au début c’est un peu  ma petite madeleine de Proust.

J’avais découvert la photographie par hasard elle ne devait plus me lâcher, tumultueuse passion,  maîtresse envahissante pendant de nombreuses années.

-Je vais en parler au  patron- répliqua t’il et nous en restâmes là pour cette journée. Il continua ses photos, moi ma lecture et je n’y pensais plus.

Ce fut à la fin de la même semaine  que je fus convoqué dans le bureau de la direction.

« Alors il parait que vous êtes photographe aussi ? Nous avons une nouvelle version de la  maquette des photos à  prendre c’est très urgent etc »

Et c’est ainsi que le soir même après mon travail je couru à la petite boutique photo du boulevard Saint Antoine toute proche de mon domicile pour acheter un agrandisseur et tout le nécessaire à développer les négatifs et à tirer les photos. J’avais pris soin d’acheter une dizaine de bobines de film 24×36  de la tri x pan en vue du test que j’allais passer.

Durant tout le week-end je sillonne Paris pour prendre des photos, et me hâte de remplir mes 36 poses. A cette époque pas d’internet et je ne suis même pas sûr de savoir si je connaissais l’existence des ordinateurs.

  je dois tâtonner un peu, me rendre à la bibliothèque et à l’aide de quelques notes  apprendre à développer les films et réaliser les tirages mais je m’en fiche, j’ai enfin  découvert une vraie passion qui me hisse d’une sensation d’ennui profond et du coup ça me donne la pèche, ça m’excite je sens à nouveau la sève remonter.

 Je m’étais engagé et je ne voulais pas décevoir, ça a fonctionné.

Au final j’ai fini par travailler comme photographe tout en conservant ma fonction première d’archiviste,j’effectuais des photos de chantier, de maquettes, que je développais dans ma petite chambre la nuit. La boite me remboursait mes frais de produits et de papier sans que mon salaire ne soit augmenté, j’en profitais donc pour acheter bien plus que nécessaire sans être rancunier on peut quand même se venger. Après tout ne m’avaient ils pas félicité m’apprenant que mes tirages étaient meilleurs que le labo qu’ils avaient l’habitude de fréquenter

Et puis tout s’est barré en couille à nouveau, l’ennui à nouveau, l’amour et l’argent, et le désir d’ailleurs. j’avais dû oser demander une augmentation et ça n’a du tout plu à mossieur le directeur financier qui m’entretint de la vie, de ses nombreux écueils, de la pluie, du beau temps mais point d’argent.

J’ai quitté mon job d’archiviste-photographe et j’ai trouvé un emploi de gardien de nuit, place Vendôme dans les locaux d’une boite informatique célèbre. J’avais pris la décision de devenir photographe et j’avais besoin, pensais-je, de plus de temps libre pour me parfaire dans cet art. J’ai jamais rechigné à trouver les pires boulot ça devait être dans le fond une forme inédite d’ascèse. 

Moquette au sol, odeur de propre, vastitude des bureaux, et du hall où je suis  assigné une grande partie de la nuit avec Yafsah le Kabyle édenté, Rahim et Berouzi deux iraniens bac +7, la seule vraie contrainte est  de monter dans les étages de ce palais moderne suivant un itinéraire et un tempo bien réglés.

Yaksah  est de jour et je le rencontre  sur le seuil en train de fumer. Nous échangeons quelques banalités et puis je  m’installe derrière un large comptoir dans ce hall démesuré. Peu de temps aprés les copains iraniens arrivent  et nous voici  prêts à traverser la nuit,comme embarqués dans ce gigantesque vaisseau aux boiseries luxueuses pour un salaire de misère.

Beruzi sort le jeu d’échec et le dico, Rahim potasse des manuels d’informatique. Ils m’enseigne le farsi, le persan, les échecs, et je commençeà me débrouiller plutôt pas mal

. J’adorais ces nuits passées ensemble à discuter de leur ancienne vie à Téhéran, de leur culture qui particulièrement chez Beruzi était immense. Il m’ apprit à comprendre Omar Khayyâm, Ibn Arabi, Afiz, mais aussi l’Etranger d’Albert Camus comme nul prof aurait eu l’idée de le faire et aussi les implications terribles qu’avaient eut le renversement du chah d’Iran ,l’avènement de Khomeiny. En 1985-86 la guerre avec l’Irak était en cours et c’était là une des raisons principales pour lesquelles mes deux amis m’accompagnaient dans ces nuits étranges et formidables. Lorsque plus tard j’atteindrai l’Iran,des les premiers pas effectués dans ce pays je comprendrai plus profondément  sa grandeur malgré le chaos religieux et politique qui y régnait alors : Même les bouchers avec qui je sympathisais à Istamboul avant de prendre le bus m’avaient ému lorsqu’ils m’avaient demandé au cas ou j’eusse avec moi de la « musique américaine » de pouvoir l’écouter en échange du gite et du couvert dans leur modeste maison de la banlieue de Téhéran.

Y a-t-il un peuple ailleurs dans le monde ou la poésie est si populaire que le moindre de ses membres connaissent par cœur  les paroles, les vers de ses poètes les plus raffinés.. ?

Étrange cette ronde qu’il faut effectuer, programmée à heures fixes et durant laquelle je peux  voir par étage s’organiser le sens de la hiérarchie.Au premier étage, les bureaux quasiment collés les uns aux autres, sorte d’open space précurseur avec son absence d’intimité, les piles de dossiers, l’exiguïté des postes de travail ,les plafonniers aux néons pisseux . Plus on gravit de marches plus on atteint  de plus vastes bureaux avec cloison et porte verrouillée à double tour de plus en plus cosi et ponctué de lumières d’ambiance trés mignonnes-sauf les jour de ménage ou les femmes de ménage ayant besoin d’y voir plus clair actionne les interrupteurs des plafonniers.

 Et puis tout en haut, quasiment sous les toits, loge Dieu  ambiance ultra feutrée d’appartement bourgeois ,fauteuils en cuir de je ne sais quoi mais cher,  confortables, cuisine impeccable avec de quoi préparer un lunch, un petit dej, un repas à n’importe quelle heure du jour, comme de la  nuit. Evidemment, j’en profite pour siffler des litres de jus de fruits, éventrer les sachets apéritifs, et me préparer un joli petit café. Dieu ici pète dans la soie comme dans le cuir.

-Polyphème je m’en fous je suis Personne et je t’emmerde.

Alors je m’assois sur le fauteuil en cuir, pivote  silencieusement vers l’œil de bœuf qui donne sur la place Vendôme et, de haut, je contemple  la nuit se refléter sur les vitrines des joailliers . Je reste un moment là , à  peine distrait par les ombres des couples qui se meuvent tard dans la nuit derrière les fenêtres du Ritz.

Parfois je m’endors ainsi et c’est la sonnerie du  téléphone qui me réveille… Beruzi qui a repéré le numéro du poste  m’avertit : le contrôleur arrive.

Alors je me rends à la salle d’eau en marbre sombre, me passe un peu d’eau fraîche sur le visage et redescends pour rejoindre mon poste.

Il y a tant de confort et de luxe que cela m’abrutit et les horaires de nuit ont complètement  décalé mon rythme de sommeil je passe des journées étranges, à me  réciter  des quatrains en persan et en imaginant des stratégies tout autant lumineuses que  fumeuses aux échecs… je dormais déjà peu à cette époque et quelques heures de sommeil après mon retour à la chambre je prends mon appareil photo et je vais par les rues photographier, amasser, avaler, croquer, dépecer, avec une avidité rageuse tout ce qui m’interpelle.

Les nuits où je suis de repos, je range la chambre, réinstalle mon laboratoire et développe mes photos.Une grande ficelle traverse la pièce et un à un comme les chasseurs accrochent leur gibier tué j’accroche mes clichés avec de simples pinces à linge  en bois au fur et à mesure qu’ils sont rincés à l’eau claire pour les débarrasser des résidus de fixatif. Combien de positif ai-je tiré de tous ces négatifs … une sensation encore plus prononcée d’errance mais mêlée cette fois à des accents persans,des figures d’échecs, et une sensation profonde de toucher à quelque chose d’essentiel passe comme un ange pendant que j’écris ces lignes.

 La lecture de la poésie persane se mêle encore un peu de façon mystique à cette quête qui aurait j’imagine débuté avec la photographie.Cette quête 

je vais encore la poursuivre en empruntant d’autres chemins  d’autres routes, bien sur il y aura  d’autres chambres étroites et aussi parfois d’autres  plus vastes, tellement plus  vastes que là non plus je ne pourrai m’y résoudre… Pourtant j’ai un peu avancé avant de repartir j’ai appris à équilibrer les blancs, les gris et les noirs profonds.

De mémoire encore toutes ces années après je me souviens de la chanson que chantait Beruzi et Rahim «  n’aies pas peur petit oiseau perdu sur ta branche, n’aies pas peur et la suite se perd avec mon ami dans les ténèbres de l’âge de fer dans lequel nous allions pénétrer

Quelques mois plus tard vous me retrouverez à la Porte de la Villette, mon sac en bandoulière. C’est enfin décidé : je pars pour la Turquie  je quitte tout, je vais faire des photos de la guerre, celle dont on parle dans les journaux pour qu’on ne voit pas celle qui est en nous… 

Je ne sais quand je reprendrai ce récit, tout à l’heure, demain, dans un mois …ce n’est pas important tant elles sont devenues plus accessibles désormais.

moi qui autrefois notait les moindres détails dans des petits carnets terrassé par la même trouille que le petit Poucet …

J’ai tout brûlé un jour de déprime , grâce ou à cause du quotidien que l’on doit vivre en couple, je m’en voulais d’avoir passé tant de temps à vouloir éviter la vraie vie .. je me sentais si démuni face aux obligations nécessaires à ce que bien des gens appellent « harmonie » ou pire encore « Amour »je ne voyais dans tout cela qu’une suite catastrophique de compromis.Alors j’ai dit c’est l’ écriture que je dois assassiner, brûler, évacuer de ma vie, répudier. Cette distance qu’elle pose entre la vie et la vie qu’on en finit par s’y perdre et ne plus savoir si je est bien soi ou encore un autre.

Mais non, en fait l’écriture n’y est pour rien, c’est seulement un autre miroir et il suffit de s’en souvenir.