Pleine lune

Batsi, île d’Andros.

La lune sort de la montagne pour rejoindre la nuit. Il faut voir cela et aussi comment elle éclaire l’Egée d’une lumière froide. De grandes flaques argentées qui rompent l’obscure mer, éclairant son mouvement infini ça et là. Puissance lumineuse de la lune. Qui pourrait croire qu’on a marché un jour de 1969 sur cette lumière irréelle. Peut-être que ce satellite aura été inventé de toutes pièces au fur et à mesure où le projet prit forme. Une sorte de forme-pensée crée par tout un égrégore de savants, d’astronautes, de rêveurs. Ce qu’ils auront atteint n’est pas la Lune. Ils ont atteint une invention, une interprétation humaine de celle-ci. Et désormais nous disposons du choix, nous disposons de deux Lunes. Mais une seule est authentique.

Peinture et écriture deux espèces d’espaces.

Ernest PIGNON-ERNEST, Épidémies, Naples, sérigraphie, 1988-1995

Entre les notes le silence qui permet la musique. Entre les espaces le vide qui est aussi un espace. Tout n’est-il pas que de l’espace. D’espèces différentes. Et cette différence à quoi sera-t-elle due sinon à l’importance qu’on confère à ces espaces. Une importance liée au besoin nécessairement. Et les besoins changent avec le temps. D’ailleurs il faut être pauvre, une fois au moins, pour comprendre le besoin. Etre dans le besoin, jusqu’au cou. Réorganiser les priorités, le degré d’importance de chaque espace. Ou bien au contraire décloisonner totalement les parois virtuelles que nous installons par convention, faute de mieux , entre chacun de ces espaces, entre chacun de ces besoins, déboulonner la notion de priorité dans ce qu’elle ne correspond plus à ce que l’on éprouve ou ressent de l’espace, du besoin en général.

Le va et vient entre deux espaces, mouvement de pendule entre la peinture et l’écriture. Comment l’ajuster pour enfin saisir à force de naviguer de l’une à l’autre, qu’il s’agit du même espace. Qu’il ne peut y avoir au bout du compte que cet espace commun. C’est à dire aucune cloison, aucun mur, aucune séparation. La peinture et l’écriture forteresse unique pour lutter contre quoi.

A Aubervilliers 1990, oh le triste souvenir qui passe en habit noir, une bande de copains venait à l’appartement. Ils voulaient tous réussir dans quelque chose. L’un le cinéma, l’autre la photographie, un autre encore dans la vente de véhicules automobiles. Tous ces rêves étaient comme des espaces que nous mettions en commun dans de longues conversations dont seule l’intensité était importante le reste étant sans queue ni tête. L’important n’était pas la valeur de chacun, l’important n’était pas la véracité de leurs intentions, ni la probabilité de réussite ou d’échecs. L’important est souvent là où on ne s’y attend pas. Et toujours en méta position à contempler l’ensemble, je peux encore entendre leurs voix, je pourrais décrire les caractères de chacun tels qu’à l’époque je les dessinais déjà. Dans une solitude permanente, planqué derrière ma bonhommie et ma générosité de façade. Ils étaient une telle curiosité alors. Mais l’important n’est pas non plus cette curiosité. L’important est que déjà chacun parlait de sa solitude à haute voix en se projetant vers un but comme pour dire bon sang il faut un but sinon rien. Certains avaient plus de doutes que les autres. Des doutes sur la validité de ces buts et sur les raisons de les énoncer ainsi aux autres comme pour mieux s’en convaincre je suppose. Des années ont passé et jamais nous n’avons cherché à reprendre contact les uns avec les autres. Comme si tous étaient plus ou moins honteux ou méprisant envers cette période où la nécessité nous réunissait. Honteux, méprisant, déterminés à oublier. Sans doute à cause de l’illusion que l’on ne cesse d’entretenir de notre propre changement. Est-ce qu’on change vraiment ? Je ne le pense pas. En revanche des écailles tombent des yeux chaque année presque autant qu’en automne les feuilles tombent des arbres. Ce qui change c’est surtout la vision, on pense voir un peu plus clair au fur et à mesure où la presbytie, la myopie, l’astigmatisme arrivent à la rescousse de l’être pour qu’enfin il se retrouve qu’il se découvre, qu’il rejoigne l’os. Quand on ne dispose plus d’un capital qu’on pensait infini, on fait un peu plus attention à la façon dont on le dépense. Même la pauvreté est un capital, il faut le savoir.

On voudrait tellement qu’il y ait de l’amour là où il n’y en a pas. Il n’y a guère que des contingences et on s’en offusque, voilà la raison souveraine de toutes ces billevesées qu’on nomme effrontément l’amour. Soudain si, pour une raison ou pour une autre, appelons ce genre de chose des raisons, quelque chose s’enraye, que le système de contingences s’écroule, alors apparaissent les vrais visages, encore que vrai et faux n’a pas vraiment d’importance dans cette affaire. Apparaissent des visages étrangers les uns aux autres. Et cette étrangeté entraine un trouble d’autant plus grand qu’on ne s’y attend pas. S’attendre au pire est une règle que j’ai eu depuis toujours, on n’est pas déçu de cette façon. Et quand le pire arrive ce n’est pas une victoire de la raison non plus, c’est un peu plus de lucidité et de tristesse, un vilain quai de gare sous la pluie la nuit, avant d’être emporté dans un train pour je ne sais où par la cruauté, l’humour, la nouveauté et forcément au bout cette étrange grâce qui ne nous loupe jamais et qui nous tombe dessus comme un manteau jeté par un saint quelconque du calendrier.

Peindre et écrire ne forme qu’un seul espace mais par convention les séparer est l’usage. L’usage à quoi cela tient-il ? L’usage du monde, l’usage des choses, l’usage des êtres, l’usage de l’espace, tous ces usages dont je n’ai jamais su user en les traversant comme la lame d’un couteau de boucher traverse les chairs les muscles et fend les cartilages, les faisant choir dans la sciure les uns après les autres finement tranchés. Habile pinceau, habile plume, habile langue, habile jusqu’à en être dégouté. Mais parfaitement dégouté, ce qui n’est pas la même chose que dégouté en fuyant, en prenant les jambes à son cou, il faut être encore jeune pour pouvoir s’amuser d’un rien comme ça.

Un brin de méchanceté

C’est comme le sel dans la soupe, trop fade sinon. Un brin de méchanceté pour épicer la journée. Beaucoup disent oh non on est si fatigués, mangeons donc la soupe ainsi aller… Qu’ils y restent.

Un brin de méchanceté,

un brin de gentillesse,

un brin d’espoir,

un brin de déception,

un brin d’amertume

Voilà un joli bouquet garni, mon amour

Pour que tu ne t’endormes pas

Sur nos lauriers

97. Notule 97

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Jojo, ou Lulu, Bubulle si vous préférez être plus conventionnel.. De toutes façons peu importe. Est-ce qu’un poisson rouge se soucie d’avoir un patronyme ? Quoique enfermé toute la sainte journée dans un bocal on peut se faire des soucis pour bon nombre de choses. S’en inventer au besoin, pour tromper l’ennui.

Tromper l’ennui, drôle d’expression. Puisque déjà l’ennui est une erreur d’appréciation. Tromper une erreur serait-il une voie plausible pour retrouver le droit chemin ? Dans un bocal le droit chemin mène à une paroi de verre vous le savez bien. Nous ne sommes plus à un paradoxe près naturellement.

D’ailleurs que serait cette vie sans paradoxe, l’avez-vous déjà imaginé ? Moi oui, en tant que poisson rouge je peux tout à fait relever les paradoxes et même y prendre goût. Car vous me croyez enfermé dans mon bocal, de temps en temps vous daignez égrainer quelques miettes pour que je puisse me sustenter et vous vous dites: ce poisson rouge dans son bocal ce n’est pas moi ; comme ça me rassure.

Mais moi je peux tout à fait penser de même. Ces pauvres gens qui me donnent de la graine et font des mines grotesques pour tenter de me consoler d’être ce que je suis, quelle compassion m’envahit quand j’y pense !

—Et moi est-ce que tu auras de la compassion pour moi quand je vais te faire ta fête ? dit le chat sans ouvrir les yeux. Tout le monde parle de cette fichue compassion pourquoi je n’en parlerais pas moi aussi hein ?

Et puis vient un moment où le spectacle s’achève. La maison est vide, le bocal est vide et le coussin où dormait le chat est déchiré, vide aussi.

Tout est soudain vide remplit par l’absence.

Et l’absence énumère ses abattis, puis s’ébroue pour enfin s’en aller ailleurs visiter un nouveau logis.

61. Notule 61

Que la violence du désir soit tellement forte, irrépressible, qu’on puisse soudain l’observer quand elle s’envole ainsi dans l’air comme un tourbillon de feuilles qui n’en finit pas.

Et maintenir néanmoins la quiétude.

Rester baba face à cela et ce même en partage, encore en paix profondément.

L’intenable enfin tenu.

Il en faut des pesées pour connaitre le scrupule comme l’art d’équilibrer les fléaux.

Et s’en aller son chemin sans la tristesse à ses cotés.

54. notule 54

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Cette proximité de cœur ou d’âme, et pourquoi pas de peau. De peau serait plus sûr. Cette sensation qui naît à la lecture d’un poème qui fait mouche. L’espace s’en trouve agrandi comme le large et on peut entendre très précisément ce que murmure le monde et qu’on n’entend jamais. Parce que l’on dit c’est la mer, c’est un oiseau, parce qu’on a besoin de s’appuyer sur des rembardes durant les croisières.

Hourra! pour celles et ceux qui laissent passer au travers ce murmure et qui se désagrègent tout entier pour nous le restituer, intact.

Hourra… j’utilise ce mot pour exorciser quelque chose je crois. Je l’ai entendu dire récemment lors d’un défilé guerrier, et encore ailleurs après une chasse à courre, la mort d’un grand cerf. Mais ces hourra là salissent le vrai hourra.

Il n’y en a qu’un qui convienne c’est celui qui vient aussitôt aux lèvres à la lecture du poème.

Là où il n’y a pas d’âge.

Annales akashiques, huile sur toile Patrick Blanchon 2018

C’est par hasard que le discours s’interrompt pour faire place au silence. Par hasard car à cet instant la volonté n’y est pour rien. Par hasard car on ne peut vouloir ce silence là,, on ne sait même pas qu’il existe.

Disons donc par hasard.

Je ne voulais plus discourir ainsi et un gouffre s’est ouvert en moi.

Je ne voulais plus peindre ainsi et la toile soudainement s’est déchirée, par hasard, ou providentiellement.

C’est à dire que dans cette déchirure le contenu n’a plus de sens, il ne reste plus que la forme floue à peine distinguable, un quelque chose. Ce flou provient à la fois de l’œil comme de l’ouïe.

Ce flou est le sujet et le sujet c’est à nouveau le peintre.

Qu’il peigne des nuages, des fleurs, son visage, un assemblage chaotique de taches, c’est exactement la même chose toujours.

Le sujet est immortel, on aurait tort de croire que l’interruption, la pause, en marquerait un début comme une fin.

La mort véritable elle-même n’y peut pas grand-chose.

Le sujet s’auto- transmet comme un bâton qui court seul sa longue course de relais

La forme en revanche est individuelle, unique. C’est la ressemblance qui aveugle le plus et interdit ainsi le passage.

La structure du discours est unique si le contenu est bateau pour se diriger vers l’inconnu, errer.

Ainsi Nadja. Ce livre bien complexe quand on tombe dessus sans filet.

Ulysse-Breton accroché à son mat intellectuel est bien moins solide finalement que l’authenticité de cet amour qu’une soi-disant timbrée lui porte. Timbrée et prophétesse, tout pour plaire pourtant … Mais non.

C’est à dire que c’est pareil pour le chant des sirènes, cette incohérence qui fonde tout le chant, tout le langage, il faut s’accrocher pour le regarder vraiment telle qu’elle est sans ciller.

Ce que dit Homère dans son récit est une chose, ce que fait Breton en est une autre, si proche mais tellement différente. Il se barre sans retour pour conserver sa tête, pour ce que ça lui sert, la belle affaire…

Ce qui se jette dans l’amer d’être découvert ce n’est pas la sirène. Ce ne sera jamais elle.

Ce qui se jette dans le néant c’est cette part enfantine en nous qui soudain comprend à quel point le babil général qu’elle tente d’imiter est vain.

Cependant si on tient un peu plus loin, si on slalome entre les catégories, celles du courage et de la lâcheté, le silence bruit intensément, et le néant s’ouvre sur les grandioses fêtes foraines Akashiques.

Le temps s’écroule sur lui-même et sitôt l’incohérence traversée, dépassée on en revient à ce pays natal,

Là où il n’y a pas d’âge.

Avant, après

Avant je ne voyais pas l’espace

désormais il est partout.

Je n’ai rien brisé,

rien rangé, rien caché

J’ai juste gratter un peu les murs

Ma main est passée au travers

Ma curiosité ensuite

Qui s’est ouverte en fleur

sans but ni raison

Puis ont cédé tout doucement

L’avant , l’après

Devant l’espace immense

du moment présent

Aquarelle 2019

Ce qui fait écho

Il faut que la voix meurt pour que l’écho naisse.

Et des falaises de granit et de hauts murs de craie

pour se renvoyer à l’infini la balle

Sans doute aussi une certaine qualité de l’air

Et des oreilles tendues bien sur

il y en a toujours quelques unes par ci par là.

Et quel mystère si

tout ça, ici et là

ne tombe que dans l’ouïe d’un lièvre

sous le sabot d’un âne.