Cette douleur

Femme en rouge Huile sur toile 2017 Patrick Blanchon

Quand il avait présenté ses textes au poète, celui ci avait feuilleté rapidement puis l’avait regardé bizarrement et avait dit :

« Comme vous devez pleurez vous »

Et puis le poète était retourné à ses occupations, après tout nous étions dans un café près de la gare de l’Est, l’heure de pointe approchait et il y avait encore pas mal de verres à nettoyer. Le poète était loufiat aussi.

Le jeune homme avait remis de l’ordre dans sa tenue, enfin il s’était un peu redressé, avait relevé le col de sa veste car il commençait à faire un peu frais puis il avait fait un petit signe de la main vers le poète qui ne le vit pas, enfin, il sorti du café et retrouva le brouhaha du boulevard.

En descendant vers la Porte Saint-Denis il se demandait ce que signifiait cette petite phrase et se disait que le poète ne s’était pas beaucoup foulé. Il éprouvait presque un malaise à la réentendre cette petite phrase, et il était au bord de décider qu’il s’agissait d’une moquerie, voire d’une humiliation à peine déguisée.

Comme il arrivait à la hauteur de la rue Blondel, il hésita un instant puis s’engouffra dans celle-ci. A chaque fois que le jeune homme éprouvait cette douleur de se sentir incompris, il lui fallait la contrebalancer aussitôt par une émotion forte.

C’était un peu minable il s’en rendait compte, mais l’urgence le pressait à un point qui ne souffrait pas d’attendre. C’était désolant, indigne, tout ce qu’on voudra mais la petite phrase assassine allait continuer à faire des ravages s’il ne réglait pas tout de suite cette affaire. En fait le poète venait de le traiter de gamin trop sensible, incapable de maîtriser ses émois, sans doute même voulait il dire qu’il ne faisait que les déposer comme de belles merdes sur ses feuilles, et que lui le poète, comme probablement un tas d’autres personnes, n’en avaient rien à faire. Alors pour lui indiquer une piste et même avec charité on lui avait signifier que pleurer ne suffisait pas, on le constatait: il n’avait pas dépassé cette étape basique, en fait c’était grotesque tout au plus.

La perspective de la rue, au crépuscule avec toutes ses femmes sur le pas des portes éclairées de manière contrastée par les néons ou l’ampoule solitaire des plafonniers d’entrée le ramena à la réalité. Il senti l’excitation balayer les miasmes de ses supputations sentimentales et cela lui fit du bien.

Il eut même l’impression pendant quelques mètres de retrouver un semblant d’importance, lorsque elles le hélèrent en clignant de l’œil ou en laissant tomber subrepticement une bretelle pour exhiber la chair laiteuse d’une gorge , ou remontant avec une innocence feinte une jupe pour laisser sourdre la blancheur violente d’une cuisse. Il devint ainsi pendant quelques foulées le prince qu’une cour des miracles flatteuse et méprisante acclamait en sourdine.

Enfin cela lui fit une impression de douche froide salvatrice et il allait obliquer vers un autre boulevard quand, de l’autre côté de celui ci il aperçut une petite silhouette vêtue d’une robe blanche.

C’était une femme entre deux ages, avec une queue de cheval qu’il trouva comique puis terriblement émouvante. Un je ne sais quoi entre la Sheila de son enfance et une autre chanteuse dont il ne se souvenait plus du nom.

Lorsqu’il arriva à sa hauteur, elle lui fit un petit clin d’œil mais resta silencieuse. C’est sans doute le silence qu’elle avait su conserver qui déclencha son désir violent, irrépressible. Il la suivit dans un dédale d’escaliers et de corridors jusqu’à la chambre dans laquelle enfin, ils finirent par arriver.

Une fois dévêtue de sa robe blanche elle redevint une femme comme toutes les autres dans sa nudité crue. Pas plus moche pas plus belle. Mais la douceur de son regard restait inchangée et lorsqu’il la prit ce fut avec douceur également. Lorsque soudain elle voulu l’embrasser il esquiva ses lèvres et la douceur se muât en sauvagerie. Il la senti alors se raidir, et il se hâtèrent de conclure.

Lorsqu’il retrouva la rue à nouveau un camion de la voirie stationnait à l’angle et les employés de la ville s’affairaient à extraire le contenu des poubelles dans l’alternance lumineuse et orangée d’un gyrophare.

Il décida d’aller manger un morceau vers les halles, et peu à peu en marchant il sentit les larmes couler sur ses joues et cela mit fin à ses derniers doutes.

Juste le vent

Juste le vent qui joue dans les cimes des arbres

qui courre sur la plaine caressant les herbes

juste le vent qui erre

voilà ma vie ce rêve éveillé.

tous ces voyages pour m’inventer un pays

tous ces regards pour inventer le tien

Juste le vent qui erre

sans but ivre de liberté

sans but assoiffé de milles soifs

Juste le vent

Ami du silence qui ne répond jamais

que par des silences de plus en plus épais

j’écouterai la pluie tambouriner sur les pavés

j’écouterai les cris des oiseaux à la frontière de l’aube

j’inventerai le monde à chaque fois

et me rendrai ponctuel à tous ses enterrements

crierai bravo, une autre , encore !

Juste le vent qui courre à perdre haleine

sous le soleil chauffant les grains d’été

juste le vent sur tes cheveux

auréolés de rires d’enfants .

Et puis soudain le vent tombera

et puis soudain on ne saura pas

tout se taira on oubliera

et on criera bravo, une autre, encore !

tout recommencera bien sur

Le vent , le silence caressant les blés

les cheveux d’enfants et le duvet des vieux.

Quand j’étais salaud

le bar tabac de la rue des martyrs Patrick blanchon 2007

purée comme j’étais bien

je volais les cons,

trichais comme un cochon

c’est con comme expression

rien de plus honnête qu’un cochon

comme bouffer comme un salaud

tout ça sans queue ni tête.

Et purée que c’était bien

bander comme un salaud

baiser comme un hamster

roulé boulé dans sa petite roue

au chaud

dans sa petite cage

son magot

je volais vraiment tu sais

ton cœur en chocolat et tes lèvres purpurines

m’ont refilé la nausée

alors j’ai dit non mais stop allo assez,

pour raison de santé vais tâter l’honnêteté

c’est con

j’aimais bien quand j’étais juste un salaud.

Tout est déjà fini

Et en même temps comme un puzzle à l’envers

toutes les pièces

une à une

voltigent lentement autour de l’espace de la toile

ou dans celui-ci

avant même d’avoir donné le premier coup de fusain, de pinceau.

Tout est déjà fini comme rien ne l’est vraiment.

Grattement de l’occiput, nerveux,

à s’arracher les derniers cheveux qui me resteraient encore

s’il ne faisait beau.

Si tout à coup

j’ouvrais en grand la porte de l’atelier

et que je me tienne sur le seuil à respirer à pleins poumons.

Il fait beau, oui comme jamais, comme toujours

quand on touche du doigt le silence,

au delà des désordres apparents et des ordres aboyés, implorés.

Je m’en fiche de la surface blanche

elle n’existe pas plus que la main qui s’élance

vers l’au delà d’ici.

Je m’en fiche de m’en foutre en prime, en sus,

je nage le regard perdu dans le bleu

sec et froid en tirant lentement sur ma tige.

Je m’en fiche qu’hier tout à commencé

demain tout sera fini

je m’en fiche je suis bien là

j’en suis sur désormais

quoiqu’il advienne et bien sur

il adviendra

des jours de chien, des jours de loup,

des jours aussi entre rien et tout

comme d’habitude

Je m’en fous tout est déjà fini

Il ne manquait plus que moi comme seule ombre au tableau.

Je m’en fous que tout soit à recommencer tous les jours

De jouer des coudes des pieds pour naître

Tout est déjà fini

juste le temps de fumer une cigarette

si rapide si brève

que tout est encore à oublier

que tout est encore à réaliser.

tout est déjà fini m’a dit l’ombre d’un merle sur la branche d’olivier

cet hiver.

Appuyé contre la vitre

Crédit Photo Dominique Kret

Petit train, voyageur bien confortablement installé regarde par la vitre la projection d’un paysage crée de toutes pièces par tous les paysages déjà vus, résidus de projections eux-mêmes-déjà vus-prémâchés-régurgités.

Fermer les paupières aiguise l’ouïe. Joue chaude contre la vitre glacée. Un parfum de chien mouillé dans les narines.

Petit voyageur dans le grand train de l’instant.

Plongée dans le moire.

Caresse des joncs pendant l’apnée visuelle.

Ondes et vibrations agitent et bercent. le vent des profondeurs exhale son haleine bise qui se brise sur le front têtu, se brise, le brise l’embrasse, le brasse l’érode, le poli, bonjour le bel œuf de dindon farci.

Doliprane ta gueule paracétamol merde !

Attendre que les pensées se fanent comme de vieilles biques télévisées d’idiotie.

Attendre que les poumons se vident et se remplissent à nouveau

Attendre que le serpent s’éveille et bouge dans le slip.

Attendre au creux des reins la marée montante

Attendre et puis se lever soudain danser

Attendre à se faire mal d’attendre

Alors trembler de rage de trouille d’envie de chier de pisser,d’un café d’une clope d’une fille d’une cote d’une entrecote d’un bain de boue de rien

De rien enfin

bouger

sauter.

Soudain non quand même pas aimer

comme d’autres n’ont pas aimer

ne pas prendre la file, se défiler

héritage de naufrages

Tout ce bordel de nichons et de culs jamais vraiment touchés,

Toujours tripotés, tripatouillés, agrippés comme des bouées ,

poupées gonflantes de l’idée fixe.

tout ce qu’il faut dégonfler encore après s’être dégonflé

Alors non quand même pas aimer

Sauter par dessus l’amour à la con

Baiser la vitre la lécher laper son froid dur

La faire fondre à coup de buées, la rendre molle, continuer elle va s’ouvrir et happer

Enfin passer, traverser, aller encore plus loin au fond tout au fond de la gorge du non dit, du nom de Dieu !

Un vide sans fond long et long et encore plus

une chute ou un envol à l’envers du décor

un salto à l’endroit où l’envers se redresse fier comme un pieu

en creux tout le désir qui luit dans la terre meuble labourée

sans haie, démembrement oblige

alors seulement

madame la contrôleuse arrive

Monsieur, votre titre de transport s’il vous plait ?

Le voyage des loups

Le voyage des loups acrylique sur toile Patrick Blanchon 2018
Le voyage des loups acrylique sur toile Patrick Blanchon 2018

Dans la nuit, ils viennent doucement

j’entends leur pas crisser sur la neige molle.

Dans la montagne peu de bruit.

A part le silence pesant des loups

qui attendent en expirant dans l’ombre leur haleine bleutée.

Perdu parmi les hommes

j’ai emprunté le sentier raide et tordu

et voici je suis venu

Dans la nuit j’ai hurlé et les loups sont arrivés.

Je les ai tous reconnus et ils m’ont reconnu.

Puis nous avons couru à perdre l’homme

Puis nous nous sommes engouffrés

Au plus profond des soleils noirs.

Dans un million d’années

Quelle importance l’agacement de ce jour

Occupé à fumer comme un indien autour de mon brasier.

Quel sourire déclenchera sur la rosée

le passage des outardes ivres de bleu et de vent mêlé

Quelle larme sauve, évaporée dans l’azur

Étourdie de joie, assommée d’unité.

Dans un million d’années un se souviendra de deux et s’il sait encore compter ira t’il jusqu’à trois.

Dans un million d’années je serai toujours là riant de mes bêtises

les vénérant à genoux

Dans un million d’années je serai sage comme un fou

à chanter à tue tête la vie, le chant, la haine.

La dombe

La Dombe Patrick Blanchon 2005
Encre de chine sur papier

Quand je traverse la Dombe, je guette l’envol des grues, la pâleur des marais, le bruissement des herbes et tout m’appelle vers toi.

Garce magnifique, amère comme une pinte  dont le souvenir reste

après qu’on t’ait baisée , si peu qu’on t’ait aimée…

« Être vivant, c’est être prêt. Prêt à ce qui peut arriver, dans la jungle des villes et de la journée. D’une prévoyance incessamment et subsconciemment ajustée. L’état normal, bien loin d’être un repos, est une mise sous tension en vue d’efforts à fournir… Mise sous tension si habituelle et inaperçue qu’on ne sait comment la faire baisser. L’état normal est un état de préparation, de disposition vers les gouffres »

« connaissance par les gouffres » Henri Michaux.

Pourquoi pas le silence

Pourquoi pas le silence
Encre de Chine sur papier

Oui tu es froid et blanc sans accroc et sans rêve,

l’haleine des rivières à l’aube embrume tes  lointains

et mon bouchon sur l’onde tremble,

taquineries des algues

ici pas de  lourd brochet ni  de fine ablette

à ferrer 

Pas de ploiement de scion aucune tension de fil

Juste le long cri de l’hirondelle là haut qui s’apprête à rejoindre

les vents chauds du sud.

Alors pourquoi pas le silence 

Total assourdissant comme un arbre qui tombe

Et laisse derrière lui le blanc d’une trouée 

Et laisse derrière lui l’amitié des racines, la voix de l’étoile pâle jusqu’à la pierre enfouie.

Pourquoi pas le silence 

Un chevreuil est passé près de lui une biche

Les deux m’ont regardé 

J’étais au bord de dire au bord  de leur parler

quand soudain je ne sais plus je me suis rappelé

Pourquoi pas le silence 

Alors je suis rentré.

Tout ce que je ne sais pas faire

Auguste ne rigole plus
Auguste ne rigole plus. Huile sur toile 120×90 cm Patrick Blanchon

Plus j’avance en age plus je suis pris d’un vertige quand je pense à tout ce que je ne  sais pas faire et que probablement je ne ferai sans doute jamais.

Je ne piloterai jamais un avion de chasse, je ne jouerai jamais de premier rôle dans un film d’aventure, je n’épouserai pas Marylin Monroe et le soufflé au fromage, je le crains, restera à tout jamais une énigme.

En fait plus je réfléchis à ma vie plus je me dis que jamais je n’ai rien su faire vraiment de mes dix doigts. Je veux dire par là en y croyant vraiment, car bien sur j’ai fait trente six mille métiers j’ai connu des maîtresses qui valaient bien Marilyn et j’ai aussi sauté en parachute à défaut de conduire un Mirage. Mais ce n’était toujours que moi comprenez vous ..?

Bien sur la malédiction de » l’a quoi bon » pourrait expliquer en partie une telle inaptitude à l’appropriation franche et massive  de mes actes passés et dans ce cas sans doute je pourrais me lamenter sur mon sort en me réveillant à presque 60 ans d’une crise d’adolescence un peu trop prolongée.

Cependant ce malaise s’envole aussitôt dès que je me retrouve attablé devant vous à écrire ces mots.

Se mettre à table dans le cadre policier est un aveu, alors soit, puisque j’ai décidé d’utiliser ce cadre je vais avouer.

Je vais avouer que j’ai toujours pensé être bien plus malin que les autres pour commencer.

Plus malin que mes parents que j’ai regardé  trimer toute leur vie en cherchant à les faire sortir d’eux même de nombreuses fois par mes écarts de conduite répétés. Je n’avais pas de haine, pas de colère, non juste une envie persistante de les voir eux , en tant qu’êtres humains et non comme des stéréotypes de ne je sais quelle feuilleton de série B.

Alors pour cela j’ai utilisé de nombreux stratagèmes, pour commencer envers moi-même afin d’oublier le but de mes actes, de mes erreurs, de mes errances. Il fallait que tout soit enfoui au plus profond de moi que je ne m’en souvienne plus.Donc oui j’ai éprouvé de la haine, de la colère, oui et j’ai fait largement de mon mieux pour bien comprendre l’entourloupe, le vol et le massacre.

Et si cela vous parait contradictoire c’est que vous avez encore pas mal de chemin à faire pour être vraiment vous. Je veux dire au delà de moi.

Moi, éternel insatisfait tremblant de trouille et de rage.

Moi capable de toutes les petitesses pour ne jamais dire je t’aime.

Moi hypertrophie des neurones sur pattes

Moi gros con attendrissant et désarmant pour mieux vous planter par derriere

Moi le salaud, l’horrible, l’insupportable.

Ce sale petit gamin  qui se cache derrière un masque en espérant être découvert un jour.

Ce petit garçon envahit par toute l’ignorance du monde à un tel point qu’il s’invente un rasoir de lucidité tranchante pour le découper, le déchiqueter, l’entendre se dégonfler hurler gémir.

Tout ce que je ne  sais pas faire et que je ne saurai jamais faire :

c’est être sans faille,  lisse et poli comme un beau galet avec lequel

le vent et l’eau jouent en se déchirant,  dans le cri de la mouette,  et la naissance des ruches.