Impression de livre à la demande

Lorsque j’ai voulu publier mon bouquin « Propos sur la peinture« , c’était lors du premier confinement de 2019, je n’ai pas cherché bien longtemps le comment faire. J’ai crée un manuscrit sur Word et roule ma poule , je me suis rendu sur le site de KDP ( en survolant rapidement la notice) pour le publier. Le résultat est à la hauteur de mon ignorance quasi totale en matière d’édition. Pourtant voilà j’ai publié un livre. J’ai osé faire ça. La belle affaire. Est-ce que le rouge me monte au front ? parfois oui, mais très vite je me souviens alors de ce premier objet reçu par la poste. Concret le livre. Donc la honte est atténuée par l’action effectuée au terme de longues tergiversations. Des hésitations qui ne provenaient pas du comment faire mais plutôt du pourquoi le faire. Quelle légitimité fallait-il dans mon esprit pour oser publier des choses qui, somme tout, sont très personnelles. Dont on se dit presque perpétuellement qu’elles ne sauraient intéresser vraiment quiconque. Un acte purement égocentrique cette publication ? Peut-être.

Ce que ça a provoqué c’est l’envie de publier encore. Ecrire et publier cela semble tellement simple désormais grâce à la technologie. En quelques clics. Et un peu de culot. Tout le monde peut y parvenir sans mal. Oui mais en prenant un peu de recul, en se rendant compte de l’inconscience, de toutes les erreurs effectuées surtout, il se trouve que je n’ai plus osé publier quoique ce soit par la suite via ce système si facile.

En fait j’ai cherché des tutos un peu partout par la suite. sur la typographie, sur la mise en page, sur le format, sur les meilleurs logiciels pour faire ceci ou cela, bref une errance totale au final, une paralysie aussi en découvrant la montagne de mes incompétences en ces domaines.

Aussi quelle surprise et plaisir de trouver dans ma boite email un message de François Bon via sa plateforme Patréon proposant justement un tutoriel sur la façon dont lui s’y prend pour éditer ses livres sur Amazon ( oh c’est pas bien oh le vilain )

Personnellement publier sur Amazon ou ailleurs je m’en fous un peu. Ce que je trouve intéressant c’est de pouvoir publier. N’importe qui peut désormais le faire, et se servir de cette plateforme. C’est gratuit, efficace. Ensuite est-ce correct politiquement à chacun de faire sa propre balance entre livrer un contenu qui lui peut être subversif, ou pas, et des pudeurs qui au final ne font qu’entraver le désir de partager.

Trouver un éditeur classique est-ce facile ? Surement pas. Alors publier sur KDP ou autre en quelques clics est une solution pour se libérer en premier lieu d’une obsession, d’une frustration de ne pas pouvoir, de s’entraver seul ou avec d’autres.

Ensuite de toutes façons le résultat sera là. Le même au final que si l’on publie chez une éditeur classique. On aura un objet dans les mains, un livre.

Puis une fois l’enthousiasme enfantin passé on commencera à s’interroger sur la façon de le promouvoir, et sur certains avis parfois désobligeants de lecteurs. Les plus proches parfois sont les plus cruels. Qui aime bien châtie bien ?

Encore une fois la notion de limite est belle et bien là. Ce qui freine nos actions une fois que ces limites sont repérées, appréciées ou pas. L’audace, la frénésie, l’enthousiasme soudain s’y écrasent comme des mouches sur une vitre. On commence à réfléchir une fois encore sur le pourquoi le comment. Cela devient évidemment moins spontané. Mais un livre peut-il être une chose que l’on fabrique spontanément… ? Certains ont une durée de vie tellement supérieure à leurs auteurs que cela impose un minimum de respect n’est-ce pas.

donc pour ceux qui comme moi seraient tentés par l’impression à la demande voici plusieurs liens que je partage en espérant qu’ils puissent apporter de l’eau à votre moulin comme ils en ont apportée au mien.

Armand

Je ne vais nulle part. Je suis seulement en chemin.
Hermann Hesse

Comment naissent les rencontres, le hasard souvent, mais aussi une disposition d’esprit. Le fameux « lâcher-prise » dont on nous rebat les oreilles généralement comme un mot d’ordre. Mais, ce lâcher-prise, cette disponibilité au monde, à l’autre, à la « réalité », peu importe le terme, elle ne se commande pas. On ne peut pas l’obliger. Ainsi, il faut parfois parvenir au trente-sixième dessous, se retrouver soudain désespéré, épuisé de vouloir à tout prix saisir quelque chose pour que soudain les mains, si serrées de s’accrocher à ce que quelque chose, s’ouvrent et qu’alors un espace neuf se recrée l’accueil.

Je n’ai pas fait de publicité sur les réseaux sociaux pour cette exposition de peinture à Pélussin. De même que je n’ai presque pas fait de photographies de celle-ci, aucune vidéo ainsi que je le fais habituellement. Cette rentrée si difficile occupant tout l’espace de ma cervelle. Trois week-ends passés ici dans cette salle de la Passerelle dont les fenêtres donnent sur un château, celui de Virieu. Le dernier week-end de justesse puisque la mairie m’a proposé de prolonger pour les journées du patrimoine. Aubaine qui suscite soudain deux ventes. Le soulagement pour ce mois de septembre. Est-ce pour cette raison uniquement que les poings se desserrent, je ne sais pas. Il fait aussi un temps radieux, une de ces journées d’automne où l’été flâne encore un peu. Froid et sec, juste ce qu’il faut pour avoir des hallucinations olfactives de bois brûlé, de cheminées que l’on remet en route. Des souvenirs lointains de l’enfance, encore et toujours, qui remontent. D’un temps englouti et qui tout à coup se rappelle à nous. Une intimité retrouvée peut-être. Sans la nostalgie. Sans s’appesantir. Et, donc prendre les choses comme elles viennent. La seule et belle façon. C’est à ce moment-là que j’aperçois Armand. Je l’avais croisé à l’accrochage avec sa compagne Suzanne. Sur le pas de la porte, nous avions échangés quelques mots sans plus. De la politesse entre voisins puisque leurs ateliers respectifs sont mitoyens de la passerelle.Je suis sorti fumer une cigarette, on se voit de loin. Temps d’arrêt. Il remonte la rue de la tour dans ma direction, produit cet effort. On s’assoit sur le muret qui borde la route et on bavarde. Au début de tout et rien. Oh pas longtemps car on en vient assez vite à l’essentiel. Ce que l’on fait avec l’art. On ne prononce d’ailleurs même pas le mot. Lui me parle d’argile et moi de couleurs. Sur le champs une affinité. Comment se crée t’elle, aucune idée non plus Nous nous sommes sans doute flairés. Ce bavardage de sa part, la retenue de mon côté pour lui proposer l’espace. Quelques questions sur la nature de son travail, son pourquoi. Il m’apprend qu’il a fait des études de géologie. Il y a longtemps. Il est né en 1950. Ses parents sont arméniens. Aussitôt dans mon esprit, des liens se tissent avec l’Histoire. Ou plutôt le vide qu’a laissée cette histoire, le génocide, pas si loin de mon propre vide finalement. La discussion s’anime de plus en plus. Puis tout à coup, nous en resterons là. Comme si l’on avait grandement dit en peu de temps. Peut-être trop. Mais, nous avons envie de poursuivre. Pour faire une pause, il regarde mon travail. Je reste à l’extérieur pour terminer ma cigarette. Je n’aime pas accompagner pour voir, je n’aime pas donner d’explication. Je laisse chacun faire comme il veut, comme il peut. En ressortant, il me dit qu’il a été touché par mes tableaux. On se donne rapidement rendez-vous pour la fin de la journée, car déjà des visiteurs arrivent.

J’ai pensé toute la journée à ces quelques mots échanges le matin. Après avoir fermé le rideau de fer de la passerelle, je n’ai pas éprouvé de gêne à descendre la rue, à pénétrer sous le porche, voir le jardin, pousser la porte de son atelier. Armand est là au milieu, plié en deux sur un petit chariot dont il récupère les roulettes, me dit-il, naturellement. La discussion reprend comme celle du matin. De mon côté encore plus silencieux si ce n’est pour poser des questions sur les grandes pièces que je vois. Des murs d’argile de couleur beige et ocre sur lesquels j’aperçois quantité de traces, de signes, parfois aussi de l’écriture. Cent kilos par plaque. Solide comme de la pierre une fois qu’elles sont cuites à 1 400 degrés. Il les envoie dans une fonderie industrielle. Je suis éberlué par tout ce que je devine comme manutention à produire. Il y a là des palans, un fenwick, des morceaux d’échafaudage, de grandes grilles constituées de fer à béton. Un espace immense avec là-haut une sorte de mezzanine éclairée par des verrières. Il m’apprend que le lieu est en désordre, car il l’a cédé quelque temps à l’association de théâtre qui organise le festival des bravos de la nuit dont il fut des années le président. Puis il enchaîne les expositions en ce moment, les pièces sont encore dans leurs caisses. Alors, il me confie son souhait de se reposer, d’avoir quatre ou six mois devant lui pour pouvoir se replonger dans un travail plus personnel. De se délivrer de la commande. La conversation devient de plus en plus amicale. Puis comme le matin, on sent tous deux simultanément qu’il est temps de l’interrompre. De retourner à notre solitude. Pour peut-être digérer tout cela, cette excitation de découvrir l’autre par le point commun, parfois un peu louche. Comment conserver le lien. Je n’ai plus de cartes de visite, tout a été emporté par les visiteurs. Demain, je reviendrai à Pelussin pour décrocher, je lui en glisserai une dans sa boîte à lettres, car il sera parti, je ne sais pas où, pour un nouveau chantier.

Lien vers le site d’Armand

Marmonne et chuchote.

Salle de la passerelle en exposition ce dimanche

Mais dis-les mots dis-les. Sous la douche. Mais dis-les mots maudis-les. Plus froide un quart de tour de robinet. Répète. Mais dis-les mots dis-les mais dis-les mots maudis-les. Douche glacée maintenant pour voir. Et sur tous les tons, tous les modes. Du gémissement de clef bar au rut git ce ment de fauve. Au début marmonne et chuchote. Puis enfle le son jaillit cogne contre les murs, semble les faire vaciller. Exploser les cloisons. Dis-les mots dis-les, deal les mots maudis-les.

S’essuyer en sortant. Plus calme. L’esprit clair. On peut partir en permanence d’expo tout ce dimanche. Rien ne vaut un petit coup de glossolalie pour se mettre en train. Mais pas le dire à tout le monde. Juste entre nous.

Les histoires

Peut-être qu’il ne faut pas avoir d’histoire. Pas vraiment d’idée non plus. Surtout pas ces idées que l’on croit d’emblée originales. Peut-être qu’il ne faut rien de tout cela. Peut-être suffit-il de s’asseoir. D’écrire ce qui nous passe par la tête. C’est déjà tellement difficile. S’encombrer d’une histoire ajoute encore à cette difficulté. Ecrire ce qui vient sans avoir peur de le voir s’écrire. C’est déjà énorme. Evidemment c’est une façon un peu étrange de considérer l’écriture. Ecrire sans autre but vraiment que celui d’écrire. Observer comment les mots arrivent sur la page. Etre fasciné en premier lieu sur la manière dont ils se déploient. S’étonner qu’ils veulent dire quelque chose que l’on n’avait pas prévu de dire. N’est-ce pas déjà une aventure se suffisant à elle-même. Alors pourquoi en rajouter, pourquoi chercher des histoires, pourquoi cette obstination vers l’ intrigue, les personnages. Pourquoi aussi se creuser la cervelle à créer un plan que l’on ne suivra pas. Pourquoi ce manque de confiance total dans la notion de rebondissement. Ensuite regarder tout ce qui est écrit de cette manière et se demander si cela peut faire un livre. Un livre digne de ce nom. C’est là que ça coince régulièrement. Une constante, un mur. De l’ordre du mur de Planck. Parce qu’on voudrait déjà savoir à l’avance. On voudrait déjà avoir l’idée du livre. On ne lui laisse même pas le temps de naitre que déjà on l’affuble d’un tas d’adjectifs qualificatifs, de substantifs. En gros tout cela constitué de nos espoirs ou frustrations. De notre désir insupportable. J’ai toujours pensé que l’histoire viendrait en second. Si toutefois l’histoire doit venir, j’ai toujours espéré qu’elle viendrait ainsi. Je ne saurais pas expliqué pourquoi vraiment. Comme si le verbe agir primait toujours sur cet autre qu’est réfléchir. Comme si réfléchir s’était s’écarter pour créer une chose qui justement empêchait d’agir. Et donc j’ai écrit sans avoir d’idée, sans avoir d’histoire sur lesquelles m’appuyer. Ecrire sans prétexte. Sans filet. Comme on plonge dans l’eau directement sans prendre le temps de mesurer sa température. Advienne que pourra. A plusieurs période de ce parcours bizarre, je me suis arraché les cheveux. Merde mais elle est où ton histoire. C’est ce que je me suis dit. Et pas une fois. Mais mille au moins. Je sentais cette pression. Terrible. Elle est où l’histoire qui te permettra de valider tout cela enfin. De te donner l’impression d’être parvenu au but. De publier un livre. J’ai tenu bon quand j’y pense. Le doute, et l’obstination. Cocktail impeccable pour accéder à l’ivresse de l’idiotie si l’on veut. L’idiotie souvent est le mot qu’emploient les autres pour qualifier quelque chose qu’ils ne comprennent pas. Qu’ils ne veulent surtout pas comprendre. Parce que ça les dérangerait trop. Les autres et tous leurs mots. On les porte en soi bien sur. On ne s’en débarrasse pas si facilement. Donc on devient idiot au bout du compte. Il faut bien savoir ce que c’est. Etre idiot par défaut Avant même d’écrire le moindre mot. Ca ne s’arrange pas par la suite. Pas vraiment quand on pense à tout ce que l’on a écrit. Sans qu’aucun livre ne soit posé sur la table pour expliquer tout cela. Peut-être est-ce pathologique de trouver insupportable ce qui est déjà prévu d’avance. Je veux dire avoir une idée, faire un plan, écrire, relire, réécrire, nommer la chose roman, essai, recueil, et le publier sans ciller. Comme une réticence à tout projet, ne pas avoir envie de se projeter, de projeter quoi que ce soit. Une fois j’ai voulu projeter quelque chose, je crois que c’est une des toutes premières fois de ma vie. En tous cas je n’avais pas encore fêté mes 7 ans. L’âge de raison soit disant. Nous étions à la fin du marché, à Montrouge. Je me souviens de ce moment avec une exactitude extraordinaire. Ce fond de l’air un peu plus frais qui, cette année là, devait se sentir des le début septembre. Avant le 15 probablement. Puisque je devais toujours être en vacances chez mes grands-parents à Paris. La fin du marché. Des piles de cageots éparpillés un peu partout. Déjà quelques silhouettes en train de farfouiller pour récupérer des légumes abimés, des fruits talés. Et les agents de la voirie qui s’affairent, commencent à nettoyer. Gyrophare de leur véhicule. Le bruit du jet d’eau puissant pour nettoyer la crasse de l’évènement. Par là-dessus, un sentiment de désœuvrement. Se retrouver là, bras ballants, à regarder ahuri toute la scène. Nous nous étions levé si tôt le matin même. J’avais aidé pour décharger les colis. J’avais aidé aussi à la vente des œufs frais. Tablier blanc crayon de bois sur l’oreille. Et puis soudain après l’enchainement des actions, le fait d’avoir remballé dans le camion, ce petit moment où l’on subit comme un choc de ne plus rien avoir à faire. Il faut un moment pour s’en rendre compte. Une fin de marché cela fait drôle. C’est comme si on restait encore un peu après un spectacle et que l’on observe les acteurs remballer leur décor. Ce qui reste à la fin, une place vide, une surface humide et brillante par endroit. L’odeur du désinfectant. Un fruit au sol. Un fruit de bonne taille. Une grosse orange. La prendre dans la main pour la soupeser, machinalement. S’étonner aussi de voir une orange trainer là par terre. Elle est un peu abimée, mais quand même. Ce que c’est dans notre famille que l’orange comme symbole. Un crève-cœur. Donc une sorte de fin du monde, une fin de quelque chose, spectacle ou pas. Et puis soudain cette orange par terre. Un vrai désastre. Un symbole posé là pour être piétiné, écrabouillé. Peut-être alors que tout ce flot d’émotions, de pensées confuses subit en plein centre de la stupeur. Peut-être est-ce une raison. Tout cela envahit la tête et le cœur d’un seul coup, en même temps. et on ne peut lutter. Cela paralyse encore plus. Alors que faire sinon ramasser l’orange comme un somnambule. La jeter vers le ciel le plus haut possible. Désirer la voir s’élever vers les nuées. Oui mais la loi de la pesanteur. L’orange retombe sur le front d’un enfant là-bas à l’autre bout de la place. Cris, larmes, claques. Un attroupement. La victime ne mourra pas ce jour là quand même. Plus de peur que de mal. Par contre ce qui meurt en moi probablement c’est l’envie de projeter quoi que ce soit à partir de cet instant. Cette explication est bizarre bien sur. A première vue elle semble bizarre. On se demande si on peut se fier à ce genre d’explication. Et plus on se demande plus on s’aperçoit du peu d’écart entre le mot bizarre et le mot réalité. Ou du moins qu’il existe une sorte de réalité parallèle à la réalité ordinaire. Et cette autre réalité ne s’avère jamais autant authentique que par sa bizarrerie. Qu’aucune autre symboliquement n’a autant de force pour parvenir aider à comprendre le refus de tout projet désormais. Avant d’avoir atteint l’âge de raison. Avant 7 ans. Et tout cela au niveau inconscient. Parce que dans la vie de tous les jours, je suis quelqu’un qui a l’air raisonnable de temps en temps. Evidemment, j’ai des projets comme tout le monde. Si je dis: je vais aller chercher le pain, j’y vais tôt ou tard.

Explorer le ridicule

Toutes ces choses que l’on s’empêcherait de faire juste en raison d’une peur d’apparaître ridicule. N’a-t-on jamais envie de l’écarter cette peur ? De lui dire va t’en, tu es la chose la plus pénible, la plus ennuyeuse que je connaisse ici-bas sur la terre. Mais non. Elle se tient toujours ici ou là comme une lancinante blessure qui se rouvre encore et encore. Et, ce même quand on pense en avoir fini avec elle. Presque toujours, elle trouvera un moyen de refaire son apparition, et lorsque l’on s’y attendra le moins. Peut-être parce qu’elle est en lien avec l’enfance, un des derniers liens que l’on chercherait coûte que coûte à conserver quand tous les autres semblent s’être dissous au fur et à mesure des années. Le seul lien avec mon enfance, c’est la peur du ridicule et ce combat que j’ai toujours maintenu contre elle. En n’hésitant pas à me plonger souvent dans les situations les plus ridicules qu’il soit évidemment. Est-ce du courage, de l’inconscience, un sentiment omniprésent d’injustice que j’ai constamment voulu étudier ? Je ne saurais pas le dire. Sans doute la configuration globale de petites failles perçues très tôt dans la solidité apparente d’une réalité morne. Et, ce combat m’aura mené sur une route étrange, sur laquelle en me regardant agir dans le reflet des miroirs, j’ai été tour à tour héroïque ou complètement con. Ce qui m’aura d’ailleurs permis de mettre en doute sérieusement la ruse, l’intelligence du héros dès que l’occasion m’était donnée de les étudier. Ainsi, je dois être un des rares lecteurs à éclater d’un rire franc en suivant les péripéties des héros de Dostoyevsky. Peut-être que cette hilarité ne m’est pas venue naturellement. Soyons honnête aussi, la lecture de René Girard y aura été pour beaucoup sans que je me souvienne des raisons pour lesquelles j’effectue désormais cette association. Par contre, je reste encore fermement ému à la lecture des romans de Panait Istrati. À chaque fois, je retombe dans le même piège de l’émotion à leur lecture. Probablement parce que je me suis crée une image, une histoire de l’auteur que j’aurais désiré proche de la mienne tout simplement. Une simple affaire d’identification. Ce côté fleur bleu exacerbé d’autant que la lucidité me flanque la paix, m’octroie une pause. La manière que j’ai de me ruer là-dedans comme dans un feuilleton de série B. Bon public. Capable même d’en verser des larmes. Slave pas pour rien. Cette grandiloquence de la tragédie n’égale que celle de la comédie. Allez savoir le vrai du faux, difficile quand on a baigné là-dedans depuis les tout premiers jours de sa vie. Ma mère était ainsi, elle savait passer du rire aux larmes sans cligner d’un œil. Comme elle respirait. Ce qui m’a donné, je crois, l’habitude de considérer tragédie et comédie comme des moyens de communiquer quelque chose tout en ne sachant jamais véritablement quoi. Peut-être l’ineffable de la vie tout bonnement. Cette grande stupeur lorsqu’on y songe.

Nul doute donc, je suis un homme parfaitement ridicule. Non pour m’en plaindre, mais en toute connaissance de cause. À la fois pour éloigner de moi les gêneurs, les empêcheurs de tourner en rond, mais également pour rester dans une impression d’exil perpétuel, sans doute le principal legs de ma mère, de toute cette famille, de son côté à elle que je n’ai jamais pu oublier. Qui prend une place importante dans la structure même de ma pensée comme de mes agissements. Une sorte de dette jamais totalement remboursée. Si je suis ce que je suis, le pire comme le meilleur c’est certainement aussi grâce à tous ces gens qui ont eu le courage de sortir du ridicule, de l’abject, de l’insoutenable à un moment donné de leur existence. Qui ont tout perdu en partant. Et, qui, du moins les rares que j’ai connus, prenaient la vie désormais avec un certain recul, beaucoup de désillusions digérées, une acuité phénoménale à tout ce qui cloche pour en faire presque aussitôt une occasion d’en rire.

Le ridicule et la fierté, l’orgueil, la peur du qu’en dira-t-on. La peur animale de rompre tous les liens qui nous constituent de façon identitaire, ils l’ont tous vécue à leur manière, avec leurs qualités et leurs travers. Alchimiquement si j’ose dire, ils auront transformé cette peur du ridicule en or. C’est sans doute aussi cette charge que j’ai décidé de prendre un jour sur les épaules. N’est-ce pas tout aussi ridicule que de ne pas le faire finalement ? Dans le rire, il y a quelque chose d’autre encore que j’ai parfois pu entrevoir, mais jamais hélas durablement m’y installer. Comme une connexion avec le sacré, ça va forcément paraître ridicule cela aussi. Rire pour rejoindre le divin. Ensuite, ne jamais l’atteindre, en revanche seulement l’entrevoir. Suffisant pour adorer lire Rabelais autant que Saint-Jean de La Croix.

D’une certaine manière, je ne suis pas loin de penser que je possède une fameuse maitrise de ce ridicule aussi. Que je pourrais même l’enseigner, enseigner à se détacher de tous ces liens qui nous enserrent par le recours à la peinture, comme au ridicule. C’est un peu ce que je fais souvent inconsciemment. De moins en moins inconsciemment.

Bilan

Septembre est désormais bien entamé et la situation n’est pas glorieuse. Moins d’élèves à l’atelier, j’ai dû supprimer le créneau du mercredi matin pour en recréer un nouveau le samedi matin. Récupérer ainsi des jeunes, des personnes qui travaillent en semaine. En revanche, plus personne le mardi soir. Ont été invoquées le manque d’argent, l’affaiblissement dû à l’âge, ou encore de nouveaux emplois du temps. Le chiffre d’affaires est à diviser par deux. Ensuite, les salaires en moins suite à démission de deux MJC. Ensuite, les factures qui ne s’arrêtent jamais. Notamment, les abonnements pour logiciels, oh pas de grosses sommes, mais mises les unes au bout des autres, cela finit par faire tout de même un montant annuellement. Cela pour l’activité, pour le boulot. Je peux perdre du temps à chercher des raisons, me culpabiliser de je ne sais quoi, cela ne va pas changer grand-chose à la situation. Depuis le passage de la Covid, les diverses canicules, la crise, l’atmosphère mortifère qui en résulte nous a tous affaibli. Que l’on trouve de plus en plus insupportable la moindre injustice, la moindre mesquinerie ? Enfin, je m’en aperçois de mon côté. Peut-être parce que l’on a tant espéré. Que tous ces événements surtout, n’interviennent pas de manière insensée, qu’ils puissent permettre de réfléchir à notre façon de vivre et de travailler, de tirer un certain enseignement de tout cela ? Mais, on voit bien que la déception, une fois encore, remplit l’espace laissée par ces espoirs. Le profit, la spéculation, la hausse du prix de nombreuses denrées, et tout cela étayé, justifié, légalisé. Quant aux actions mises en place par le gouvernement, des soufflets à la population. Toutes ces nouvelles règles que l’on pondra pour obliger les allocataires du RSA, les chômeurs, les retraités à endosser une grande part des responsabilités du désordre actuel. Des boucs émissaires. Une réaction moyenâgeuse. Et, qui va bien avec la montée des extrêmes droites dans nombre de pays européens. Et, ces chèques distribués comme des aumônes pour faire avaler des couleuvres. C’est comme si le marasme personnel et collectif était la nouvelle donne. Une donnée quasi scientifique, experts à l’appui. Par-dessus tout cela, la distillation de la peur. Une inquiétude générale. Parfois si je me recule un peu par rapport à ce tableau que l’on veut me présenter comme une réalité, j’éprouve la sensation du faux, presque immédiate, d’être au théâtre ou au cinéma. La mise en place progressive d’un décor simultanément sombre et grotesque, celui d’un film d’horreur.

Comment réagir personnellement à cela. Comment ne pas se laisser happer, engloutir par toute cette misère mentale et matérielle. N’ai-je pas déjà connu ces choses dans ma vie ? Bien sûr, plus jeune, plus vigoureux, je trouvais des ressources pour contrecarrer ces situations de crise. Le fait de se contenter de peu parce qu’à côté, je trouvais le temps d’écrire, de peindre. J’avais alors su réduire le besoin à presque rien. Mais, dans ces circonstances un paramètre était important, j’étais seul la plupart du temps. Désormais marié, difficile de réduire le besoin comme autrefois. Et puis mon épouse est une inquiète de nature. De plus, passé la soixantaine, on s’aperçoit que ce ne peut plus être toute à fait comme avant, que l’on est plus vulnérable, plus fragile. Surtout parce que l’on est lié plus étroitement que jamais à la contingence. Toutes ces charges à payer, ces frais pour maintenir un certain confort, un niveau de vie comme on dit. Oh ce n’est pas non plus une sinécure, mais avec le temps et l’âge, on finit par y tenir. C’est aussi une sorte de socle identitaire. Seul, j’aurais peu de peine à tout envoyer valdinguer, à réduire la voilure. Mais, peut-être que je m’illusionne aussi sur mes forces et mon courage. Probablement que finalement, je me laisserais couler, dans cette obstination que je connais si bien à ne pas vouloir réagir, à compter sur le destin, la Providence. Ce qui m’a toujours conforté de le faire c’est que ça marche, que la vie est toujours en moi plus forte que tout. Juste le temps de prendre suffisamment de recul pour constater l’absurdité, le ridicule de cette obstination. Mais, la prendre aussi en considération comme un élément fondamental de mon existence. Ce côté têtu. Se laisser couler jusqu’au fond puis donner un coup de pied pour remonter. Éprouver la joie, l’ivresse de voir un nouveau matin se lever, de se sentir vivant après avoir traversé ces périodes étranges, proches d’une idée de néant, de mort. Sans doute plus facile de le faire égoïstement qu’à deux. Mon théâtre personnel si l’on veut.

Faire un bilan aussi de mes activités. Notamment de ce que j’imagine faire sur internet. Qui me prend beaucoup de temps. Ce blog auquel je m’accroche et qui me donne l’impression de faire quelque chose n’est-ce pas aussi une illusion, une absurdité. Je viens de payer la facture de renouvellement en début de mois et j’ignore si j’ai bien fait. Implicitement, je me suis mis dans une sorte d’obligation de le poursuivre une année de plus. Qu’est-ce que j’en tire vraiment ? Si j’analyse, c’est une espèce d’investissement. Une façon autodidacte d’apprendre à écrire encore, et qui parfois peut me sembler ridicule à mon âge. Comme si je n’avais pas encore effectué le chemin nécessaire pour régler une difficulté à renoncer. Renoncer à être cet écrivain que j’ai toujours souhaité en rêve « devenir ». Occasionnellement, le ridicule me saute tellement aux yeux et manière si brutale que je me retrouve atterré. Et bien sûr l’obstination de nouveau comme seul recours. Cette régularité d’écrire chaque matin est liée étroitement à cette obstination. Au détriment de nombres d’autres choses que je effectuerais à la place. Sans doute que ce pourrait bien n’être que pour avoir l’excuse de ne pas les effectuer. L’écriture a pris le pas sur la peinture, c’est indéniable. J’écris plus que je ne peins. Pour rien. C’est-à-dire que ne vient pas à l’idée vraiment le fait d’écrire pour fabriquer un livre. Parfois, j’y pense bien sûr, mais presque aussitôt, je me détourne de cette idée. Alors, je ne me sens pas prêt. Ou du moins, j’ai perdu beaucoup en imagination sur le sujet. Il y a deux ans, j’avais osé publier « propos sur la peinture » j’ai effectué quelques ventes, à des élèves, des personnes intéressées en exposition. Mais, avec le recul, j’ai un peu honte de ce livre. Tout y aura été réalisé dans l’urgence, en plein confinement. Comme si déjà toutes ces nuits d’insomnie, cette réclusion, la somme de tous ces empêchements devait absolument servir à quelque chose. Et, par ailleurs pas complètement pour rien non plus si je me souviens de cette découverte que tous ces textes n’étaient rien d’autre que de l’autofiction. Ce qui a achevé d’enfoncer un clou et que pour finir, m’aura donné des pistes pour mieux me reculer encore par rapport à la chose écrite quelle qu’elle soit. Malgré tout accent de pseudo-sincérité que l’on puisse y trouver. De l’illusion toujours ni plus ni moins. Ce qui est naturel, vrai, authentique, se dissimule constamment sous cette fiction. Et, encore sans doute n’est ce que la fiction elle-même.

J’essaie de trouver comment effectuer des liens entre l’utile et l’inutile, comment tout cela, ce marasme, ces textes, cette difficulté renouvelée pour agir de façon efficace rassurer ma compagne, s’accrocher afin de ne pas sombrer égoïstement, ces nombreuses réflexions souvent sans véritable issue quant à la peinture pourrait enfin former un objet, une sorte de tout. Une espèce de pierre philosophale. Oh pas pour fabriquer de l’or, parvenir seulement à payer les factures et calmer ma moitié suffirait amplement.

Être dépendant est une gêne de plus en plus aiguë. Dépendant de quoi que ce soit. Et, parfois, aller chercher dans l’évidence cette habitude de dépendre est difficile. Par exemple la dépendance à la cigarette, au café, à l’habitude d’écrire chaque matin sur ce blog ou encore de me lamenter tout seul en écrivant puis en le partageant comme pour mieux m’en saisir ou m’en défaire.

Ma hantise que tout ne soit effectué pour rien. Que ma vie tout entière ne se soit écoulée pour rien. Cet effroi se mêle par ailleurs au désir tant je constate que les quelques choses auxquelles nous nous accrochons comme des moules à leur rocher me semblent si pathétiques, tellement risibles. Et aussi l’émotion énorme que ce constat provoque. Rires et larmes simultanément. Fragilité et cruauté vont aussi de pair.

Peut-être aussi une lassitude quant à l’imagination. Effectuer des actions dont je ne prends jamais la peine de mesurer l’impact dans une réalité collective. C’est que m’ont appris les infopreneurs que je suis sur YouTube. Mesurer leur impact sur leur audience et apprendre ainsi à corriger le tir, à produire des contenus qui intéressent leurs clients, sans doute parce qu’ils sont parvenus au même résultat que moi par un autre chemin finalement. Que nous sommes tous égoïstes et que la seule chose qui peut vraiment nous captiver c’est toujours nous-mêmes ! Et, cela ne va pas se loger que dans la lessive. On peut s’apercevoir de cela partout, y compris dans un atelier d’écriture, ensuite évidemment il y a ce que l’on fait de cette évidence. En profite-t-on ou pas, c’est affaire de chacun.

Mais, tout de même, je dois agir, ne pas rester bras ballants. Depuis un an que je me suis inscrit sur le site de Patreon. Une plateforme participative sur laquelle moyennement une somme modique, on peut déposer du contenu, et donc demander un soutien via abonnement. Ma fierté m’en a empêché. Oui, je ne vois pas réellement d’autre entrave que celle-ci à présent. Ce qui provoque un déclic ces derniers temps, provoque le désir de revenir à cette idée de Patreon, certainement tout le travail produit par François Bon. Ainsi de ce fait, on peut proposer des abonnements et en donner aux personnes pour beaucoup plus que pour leur argent. C’est ce que j’avais commencé à faire sur ma chaîne YouTube. Mais, si maladroitement quand j’y pense. Comme sur ce blog d’ailleurs. Tout ce temps passé sans doute pas pour complètement rien puisque j’ai tout de même des abonnés, et même un certain nombre de fidèles. Et, par ailleurs une idée me traverse que cette gratuité , cette générosité puisse aussi lasser ou effrayer. Nous savons tellement tous combien ce qui est gratuit cache quelque chose désormais. Un déséquilibre presque évident. C’est comme lorsqu’on nous fait un cadeau et que l’on se sent l’obligé. Un malaise se crée. Et, toutes les supputations qui ne tarderont pas à surgir si l’on s’interroge sur les raisons de cette gratuité.

Voilà donc où j’en suis ce matin. À l’heure des bilans. Est-ce que l’écrire règle la difficulté, je ne sais pas, j’ai souvent l’impression que ça permet de clarifier la confusion. De s’inventer des raisons sûrement. Ça ne sauve de rien en tout cas, c’est ce qu’il ne faut jamais perdre de vue.

Ressources

Photo de famille années 1960.

Longtemps le manque de ressources oriente le désir d’en chercher à l’extérieur. Mais, ce qu’il faut donner en échange, pour obtenir souvent peu, est décevant au regard des espérances que l’on place dans cette quête. Pour certaines personnes, c’est ainsi. L’insatisfaction l’emportera toujours. Et, fréquemment, on se retourne vers le besoin, le questionnant, tentant de se raisonner, dans l’espoir de se tenir prêt au bout du compte à y renoncer. Ce sont des mécanismes appris dans l’enfance la plupart du temps. Cependant, ce à quoi l’on renonce par raison laisse un goût amer. La tristesse, la résignation, parfois mènent au ressentiment quand ce n’est pas à la rage, à la colère. Quel que soit le raisonnement que l’on peut entretenir avec ces états qui nous traversent, on s’aperçoit qu’il est habituellement vain. L’émotion négative l’emporte contre les meilleures raisons chez certaines personnes dont je dois avouer, faire partie. Des individus non préparés par leur milieu, leur éducation, leur héritage génétique. Comme un rat de laboratoire, on cherche alors une issue au labyrinthe. On invente des solutions possibles. Comme par exemple créer une émotion susceptible de contrecarrer celle, quasi automatique, du ressentiment. Il est difficile d’aller contre un réflexe. De modifier une habitude. On sent bien au fond qu’il ne s’agit que d’un placebo, la tentative dérisoire d’élaboration d’un plan B. On imagine un plan B à l’abandon d’un absolu. Parce que c’est toujours une idée d’absolu qui nous installe dans un tel état. Les choses n’étant jamais ce que l’on croit qu’elles sont dans une telle confusion. Dérisoire n’est pas assez fort pour qualifier le subterfuge. D’autant que quelle que soit cette émotion fabriquée, la raison y trouvera toujours quelque chose à y redire. Le guingois ne peut pas lui échapper. La lucidité, cette appétence géométrique, éveillera l’attention. Dans un tel cas de figure, cet élan vers le pire, on est souvent bien plus doué que vers le meilleur. Ainsi, on se focalisera sur le travers afin de détecter toutes les ficelles de la supercherie. Et, une fois calmé étrangement par l’évidence de cette escroquerie découverte, c’est un nouveau pan du rêve qui s’écroulera. Ce vide ajouté à la somme du manque se paiera de tristesse, de résignation encore plus solide. Solide comme un rocher auquel le naufrage nous contraint à nous accrocher. Solide, comme l’ensemble des fondations que l’on ignorait précisément jusque-là.

La solution de créer alors ses propres ressources soi-même est séduisante. Mais, la créativité ne vaut que si l’on ne réfléchit pas pendant que l’on crée. Ensuite le jugement s’abat sur le résultat, le pèse, le jauge, le met en cause, on peut parler de réaction ou de réflexe. De défense ou de protection. Et, encore, du sentiment de malaise procuré par la sensation d’avoir franchi des limites infranchissables, pour les mêmes causes évoquées : le milieu, l’éducation, l’héritage. C’est que l’on souhaiterait s’élever et simultanément ne pas abandonner quelque chose de tout ce qui nous fonde. S’élever ou s’en évader, le fuir, oblige à buter contre quelque chose régulièrement, souvent inconsciemment. C’est encore par la vigilance, une attention soutenue à cette entrave, que l’on sentira de plus en plus l’existence de ces limites imposées tacitement. Elles sont réelles aussi longtemps que le sera la confusion à cet instant où on les franchit.

On croit aujourd’hui vivre dans un monde différent de celui de nos parents, nos grands-parents, un monde moderne, un monde nouveau. Après la traversée frénétique de tous les termes en isme. Socialisme, communisme, capitalisme, anarchisme, maoïsme, christianisme, islamisme, bouddhisme… (la liste est longue, vous pouvez la compléter vous-mêmes pour passer le temps si ça vous chante). Après tous ces ismes donc, voici l’océan faussement pacifique qui tombe encore le masque. La guerre. La crise. La survie. Les cartes sont rebattues une fois de plus devant nos yeux las. Les guignols refont leur apparition. Politicards, folliculaires, experts, pour nous vendre de nouveau la même lessive qui lavera plus blanc, la même soupe à la grimace. Et, nous restons là à les regarder comme s’il s’agissait d’un mythe qui n’aurait de sens que de nous réunir dans une éternelle fatalité. La fatalité qu’éprouve le faible devant le fort. Surtout désormais sachant combien révolte, révolution, ces mots, ont perdu de leur prestige, de leur panache, et toute l’espérance qui les avait conçus. La solution collective se dirige dorénavant vers l’ordre, une obéissance à un sens commun, une pensée unique, une déshumanisation qui consiste à gommer les opinions personnelles, les différences, sources de confusion et de trouble. Une colonie gigantesque d’insectes. Avec un groupe dominant constitué de clones du Père Ubu. Comme si l’humain devait traverser tout le grotesque, l’obscène, encore une fois, y perdant toute son humanité, jugée inutile pour ceux qui se targuent de dominer le monde. Que peut-on faire à une échelle individuelle pour lutter contre cette abjection ?

Se tenir calmement au beau milieu du chaos. Cette réflexion d’origine taoïste m’avait grandement séduit autrefois. S’abandonner au mouvement général du monde sans s’y opposer de quelques façons que ce soit fut durant un temps une libération. Avant que je finisse par la considérer comme le summum de l’esprit petit bourgeois. Comme la sublimation d’un égoïsme prôné par toute une époque- étrangement dans les années 1980- alors que nous venions enfin d’élire un socialiste aux affaires. Taoïsme, cynisme, toute une philosophie se sera développée dans ma cervelle embrumée de 1980 à 2000. Soit 20 ans ! Et, ce qui est drôle, c’est que je pensais dur comme fer que toutes les pensées, les idées étaient miennes. Même si, en vérité, elles n’étaient qu’une ligne éditoriale conçue par de tièdes intellectuels parisiens. Les mêmes qui, aujourd’hui, proposent de penser que la dictature est la solution la plus propice à apporter le calme, le bonheur à huit milliards d’êtres humains. Ce qui finalement me renvoie à des réflexions paternelles peu amènes contre les intellectuels en général. Et, donc, assez peu bienveillantes sur moi-même qui, que je le veuille ou pas, suis un intellectuel à ma façon.

Ce qui finalement crée une boucle, rejoint mon propos de départ sur la notion de ressource. Venant d’un milieu dans lequel toute notion de bavardage s’associe à la culture, à l’art, à l’intellect et découvrant la gêne qui en avait été à la source, j’ai voulu comprendre cette gêne par mes propres moyens. Comprendre le bavardage dans son ensemble. Me l’expliquer par ailleurs pour mieux m’expliquer le milieu dont je suis issu, le combattre pour commencer pour me construire, puis une fois seul, y revenir doucement afin de nuancer les choses, apaiser le ressentiment. Peut-être aussi faire quelque chose d’autre que de la systématique provenant d’un tel ressentiment.

Je vais bientôt avoir 63 ans, en janvier. Ainsi, je m’aperçois que rien n’est vraiment réglé encore quant à ce ressentiment hérité. Non seulement je ne me suis pas sauvé, mais pire, je n’ai sauvé personne. L’idée de défaite ne me lâche pas. Hier encore, je lisais les 113 pages du récit d’Annie Ernaux, “La place” qui évoque la vie de son père. Soudain, j’ai refermé le livre puis l’ai rouvert afin de trouver cette phrase mise en exergue, une phrase de Jean Genet : “je hasarde une explication : écrire, c’est le dernier recours quand on a trahi.”

L’or

Que ce que chacun creuse plus ou moins patiemment en son trou ne dispose que de l’humble dimension des timbres-poste. Le monde entier ne s’en ressentit-il pas ? Et, ce, tout autant dans son avenir que dans son passé, si soudain, on saisit, foudroyé par ce saisissement, la valeur du présent… Et, que toute cette violence soit ainsi canalisée, exploitée, partagée. Et, ce à des fins purement créatives. N’y découvre-t-on pas alors une énergie inépuisable. C’est par quoi l’on est surpris, après avoir ouvert et parcouru certains livres. C’est ce dont on peut se souvenir de, après avoir arpenté, tant et tant, les allées des bibliothèques. C’est ce qui nous inspire encore, lorsqu’on ose pousser la porte d’une galerie, d’un musée. N’est-ce pas également ce sur quoi l’on mise, intuitivement ou pas, en choisissant une œuvre de Mozart, de Satie, de Schubert ou de Nirvâna, pour se donner un peu d’allant au matin ? N’est-ce pas incroyable quand on y pense vraiment ? Que l’immensité puisse être contenue tout entière dans un objet à portée de main ? Et, qu’importe, que ce soit un roman, un essai, un recueil de poèmes, ou bien encore un disque de vinyle, un Cd, un DVD, un diaporama, une visite réelle contenue dans un temps et un lieu déterminés. Que ce soit un théâtre de rue, un cabaret, un Palais-Royal, quelle importance. Et, quand bien même faudrait-il faire cet effort de se déplacer… qu’est-ce que la taille du plus grand musée, de la plus grande salle de concert, du plus monstrueux cinéma, au regard des dimensions vertigineuses de l’infini qu’ils recèlent.

J’écris ces mots sans y penser de trop, de peur qu’ils ne s’enfuient bientôt, rapidement, avec l’accélération due à la rentrée. Encore quelques heures, quelques jours de répit. Puis, il sera requis de replonger dans le fil des jours, le quotidien. Dans l’oubli obligé qu’impose la contingence. Je freine toujours des deux pieds d’imagination. Cette imagination qui s’obstine souvent vers la peur, le pire, l’avenir, tous les extrêmes y compris l’ultime. Ensuite, je fais comme tout le monde. Les factures sont des maîtresses nageuses, mains sur les hanches, et qui attendent, autour de la piscine trop bleue, que je plonge. Le quotidien possède des vertus chirurgicales, tellement apte à lobotomiser les plus récalcitrants dont, bien sûr, je m’obstine encore à m’enorgueillir de vouloir faire partie.

C’est une erreur d’appréciation de séparer ce qui pourrait ainsi être et ce qui est. La marque d’une ignorance due à cette tendance d’imaginer que d’abord, il y aurait la culture, et après la friche, la jachère. Il faudrait toujours se souvenir que cultiver des pommes de terre et se cultiver soi-même ,c’est pareil. Et, que ce mépris n’est que la tentative de réinstaller un territoire, une propriété. Que ce mépris provienne du paysan comme des intellectuels, des esthètes c’est un faux débat. Chacun creuse son trou à sa façon, fore le réel, y compris quand ce réel se revêt des oripeaux de l’ennui, de la contingence, de l’insipide. Chacun peut extraire son or de la boue et y trouver sa richesse.

L’attente

Peinture de Marc Chagall

Certains jours, rien ne vient. Et, ce qui est désolant, on ne prend pas ce malaise autant en considération qu’il le faudrait. On éprouve un vide, un manque, un mal-être, mais on souhaiterait passer outre. On se cravache, cheval et jockey, tout en refusant de vouloir remonter à la ligne de départ, du faux départ, du premier fichu point d’où sort cette ligne. Parce que l’on se dit que c’est une ligne fictive. Imagination. Ainsi, on se dit, n’écoute pas, va de l’avant, va plus vite, plus fort, encore plus fort, courage, parfois, c’est ainsi, marche ou crève. Évidemment, on se fatigue. Au bout du compte la lassitude s’installe dans son fauteuil crapaud d’à quoi bon. Se pose-t-on jamais cette question vraiment ; Pourquoi les choses viendraient-elles d’elles-mêmes naturellement ? Sont-elles obligées de venir et par qui ou par quoi ? Faudrait-il de ce fait rester ainsi bras ballants comme un idiot en attendant qu’elles daignent enfin venir ces choses ? Que comprendre alors de cette attente, si toutefois on accepte de s’y plier ? Que pourrait-on en retirer comme leçon ? Ne faut-il pas tirer parti de tout ? Apprendre ? Dominer ? Remonter à la ligne de départ doucement, lentement, en essayant de ne manquer aucune étape, aucun faux pas. Autrefois, j’ai attendu de longues heures une fille à Montluçon. J’attendais parce que j’étais amoureux, du moins c’est ce que j’imaginais. Ainsi, il faut donc une raison pour attendre, réelle ou purement fictive, cela n’est sans doute pas très important. J’attendais là sur ce banc pas très loin de la gare de Montluçon, je m’en souviens avec une clarté incroyable, comme si je zoomais sur la moindre feuille de platane, le moindre passant anonyme s’agitant en cette fin d’après-midi d’août. J’attendais comme on fournit une preuve parce que l’amour se mérite. Et j’estimais cela injuste bien sûr. Comme si l’on te devait l’amour pour service rendu… Pourquoi ai-je attendu cette fille si longtemps ? J’ai toujours eu une gêne, même une honte, disons-le, à parler de ce genre d’attente. J’ai pris le parti de garder cela pour moi honteusement, vous voyez… Comme si l’on devait s’acharner, comme si l’on devait au moins essayer de forcer quelque chose dans cette attente. Peut-être pour briser cette enveloppe, cet emballage qu’est la patience. Alors, on dit patience pour ne pas tomber sur le pot aux roses trop rapidement. On dit patience pour reculer davantage au loin, l’arrivée du pire. Tandis que tous les indicateurs sont dans le rouge et ne cessent de te prévenir par d’autres voies que les pensées, on se réfugie sagement dans cette patience étrange. Comme une brebis rentre en son étable en se persuadant de la sécurité de celle-ci et déjà que sécurité et bonheur sont pareils. Pour au bout ne trouver que cette défaite. Je me souviens d’avoir été ridicule lorsque je me languissais ainsi en attendant ses lettres chaque jour. Ce ridicule, je ne pouvais pas non plus m’y arrêter, il ne pouvait pas me convaincre vraiment, ce ridicule était encore un nouveau stratagème pour me faire lâcher prise à l’attente. Par ailleurs, je ne pouvais rien dire à quiconque. Ni autrefois à Montluçon ni plus tard en pension. J’étais complètement seul au monde dans cette attente. Et, aussi, comment il m’aurait été alors impossible de vouloir en sortir, de m’intéresser à autre chose qu’à celle-ci. Ou, comme il m’aurait été tout aussi détestable de ne pas conserver cette ferveur de l’attente. Par ailleurs, il y avait ce refus de vouloir trahir cette ferveur, ce véritable don du ciel -pensais-je- en me dispersant tout entier dans d’autres activités que je jugeais subalternes, méprisables. Rien d’autre n’avait cette puissance, cette force d’attractivité que cette attente. Un trou noir éventuellement. Mais, certainement pas le programme scolaire, certainement pas, non plus ces repas de famille qu’il fallait affronter les rares fois où je revenais à la maison. Ma volonté d’attendre était d’une détermination sans bornes. Je ne pouvais et voulais me concentrer qu’uniquement sur celle-ci. Parfois cela devenait si intenable, tellement intolérable de rester figé ainsi que mon corps réagissait. Alors, il me demandait de bouger. Ensuite, je gesticulais beaucoup, allant et venant, tentant de l’éreinter, ce corps réclamant, dans de longues marches. Puis un jour, peu après mon arrivée à Saint-Stanislas, j’ai découvert la barre fixe au beau milieu du parc de la pension. Et, je me suis mis à observer également, à admirer les anciens. Quelle prestance, quelle élégance, on ne voyait rien de l’effort, ils tournaient autour de cet axe horizontal en défiant les lois de la pesanteur, de l’ennui. N’avaient-ils pas découvert une façon de reporter leur attente sur un objet concret ? Et, grâce à cette translation de l’attente en effort autour de cet axe métallique et froid, immuable, n’avaient-ils pas découvert une voie, un moyen non pas pour s’évader, mais au contraire pour creuser l’attente… au moins vers la liberté du corps, et peut-être aussi de l’esprit ? Cette métaphore se trouvait fort proche de ce vide auquel duquel que je ne cessais de tourner en le remplissant de mon attente. Même effort. Cela me convenait de voir que l’on pouvait faire quelque chose d’autre que rien à partir de cette attente. Cela me rassurait. Avais-je vraiment besoin de temps à autre d’être rassuré ? Sans doute. Surtout, je remarquais qu’en m’exerçant ainsi sans relâche à la barre fixe, on mesurait potentiellement un progrès jour après jour. On ne pouvait notamment pas douter du progrès, chose impossible quand on ne fait qu’attendre sans rien faire d’autre. Alors, je me suis contraint à étudier l’attente d’une autre façon, sans doute en m’exerçant à la barre fixe installée au beau milieu du parc de l’Institution. Ici encore, que d’efforts acharnés pour parvenir à effectuer la première traction, le premier rétablissement, le premier soleil… et je me récitais de vieilles comptines enfantines pour m’égayer. Si tu es patient, si tu es sage, tu auras un bonbon, un bon point, une image, tu seras reconnu et aimé. C’était cela l’éducation de mon enfance, une sorte de chantage finalement, je m’en souviens, les choses n’ont d’ailleurs guère changé. Finalement, tout tournait déjà autour de cette idée d’être apprécié. D’être enfin accepté, d’être reconnu. Comme moi, je tournais de plus en plus adroitement autour de la barre fixe et que le public formé pas les nouveaux désormais m’applaudissait. Je n’attendais pour autant rien de la barre fixe en elle-même. Elle ne m’avait rien promis cette barre froide de métal, il n’y a que moi-même qui m’étais fait la promesse de parvenir à y grimper et m’y améliorer… que moi seul qui m’étais promis à moi-même d’y arriver. Le but, quel était-il sinon enfin parvenir à effectuer un soleil impeccable. Était-ce vraiment l’unique but ? Bien sûr que non. Apprendre à me faire un peu confiance, être enfin vu, aimé, admiré peut-être à mon tour… Ils ne sont pas si nombreux qu’on les imagine ces buts. Mais il y a aussi des limites à cette patience lorsque le résultat est atteint, ou quand il se fait trop attendre. Qu’il ne vient jamais. Quand tout le monde autour de toi a oublié les promesses, oublié tous les efforts que tu as effectués pour obtenir le résultat. Y compris te propres promesses que tu t’es fait à toi-même. Et oui, il ne faudrait pas oublier celles-ci non plus. Puisque, au bout de toutes ces promesses non tenues, tout te semble si vain, si vaniteux. Ainsi, tu auras été patient pour simplement passer le temps en étudiant toute la vanité au fond de toi-même, et, ce faisant, il ne reste guère que l’amertume d’avoir perdu ces minutes, ces heures, ces mois, ces années. Tu n’as rien obtenu de ce qui avait été promis. Donc, tu t’es fait rouler, tu t’es floué tout seul, avoue-le. Tu n’as donc été patient que dans une attente d’une chose implicitement promise qui n’est jamais venue. Parallèlement à cela, tu as aussi voulu faire tienne cette idée, élever l’action à la hauteur d’un sacerdoce. On imagine facilement que l’agir sauve de l’attente. C’est peu vrai. À vrai dire, on continue plus ou moins à passer le temps pour atteindre des buts qui finalement sont dérisoires, presque mesquins. On peut agir et finalement ne rien faire vraiment ou faire à côté. Peut-être que ce qui est attendu au-delà de ta propre mascarade est une tout autre chose sur laquelle tu n’as jamais voulu te pencher, car elle te semble encore plus incroyable ou dérisoire que tout le reste. Un espace sacré, un lieu sanctifié au-delà. Celui de l’âme ou de l’être, tu ne le sais pas très bien. Probablement le lieu dans lequel agir et être enfin est enfin circonstance propice au concert. On attend la grâce, comme on attend l’amour, la mort. C’est plus ou moins toujours la même attente, le même schéma, on espère, que ça nous tombe dessus comme finalement la chance, la reconnaissance, la fortune, certains même, évoquent des poulets célestes et rôtis. Attendre donc. Non pas dans une obligation quelconque que l’on se donnerait, mais plutôt en se laissant emporter dans un instant de grâce. L’inspiration serait peut-être plus un relâchement, après une ténacité longtemps main tenue dans une longue durée, une durée qui paraît interminable, toutefois dont la récompense unique serait de toucher les parois d’un tel lieu. Que ce soit un instant éphémère ne possède pas d’importance. On ne peut se dire non plus tout ça pour ça. C’est un moment, c’est ce moment-là, on ne peut s’y tromper, on ne le doit à rien ni à personne, pas plus qu’à soi-même. Et, pourtant, certains l’attendent toute leur vie sans pour autant y parvenir. C’est ce point central. Cette peur qui attire comme le désir. J’ai mis longtemps à ne plus rien attendre de l’extérieur vraiment. Tout ce qu’il m’était possible de faire à partir de cette intuition, on ne peut pas réellement parler de pensée structurée. Cependant, j’ai tenté de le mettre en pratique, que ce soit dans les boulots alimentaires que je choisissais d’effectuer, dans les relations que j’entretenais avec autrui, et bien sûr au travers de la peinture et de l’écriture. C’est comme si je me suis toujours tenu face à cette barre fixe de mon adolescence. Sans honte de peiner, d’être maladroit, en hissant ce corps si lourd, au début, pour l’amener vers le soleil. Parfois, j’y suis parvenu. Mais, rien n’est jamais acquis, et pire, une fois que quelque chose est acquise, on rêve toujours d’aller encore plus avant. On recommence sans relâche, car ce n’est jamais totalement satisfaisant. C’est de l’humilité dissimule derrière l’orgueil sans doute, on se persuade que nous ne valons jamais autant que cet absolu que l’on devine, à vrai dire, simultanément en soi et en dehors de nous. Alors, on continue à cravacher cheval et jockey, attente ou pas. Certains jours rien ne vient, on se déprime, on s’angoisse, on se désespère, on rejoue toute la comédie humaine de qui nous sommes . Il faut donc aussi accepter ces passages, je crois, ne pas les prendre trop au tragique, cela tournerait rapidement au grotesque, au burlesque de le faire. Cependant, si on en éprouve également la nécessité, le besoin, pourquoi reculer devant l’obstacle… être humain, je suppose que c’est tout cela et le travail n’est-ce pas d’explorer tout cela, d’explorer tous les recoins parfois jusqu’aux plus honteux, les plus nauséabonds les plus désolants. c’est aussi ce que j’ai toujours cru ou espéré sans doute. Comprendre l’être humain que je suis, et par là comprendre tous les autres. L’écriture, sans doute, le vermet d’explorer cette partie. La peinture, c’est autre chose, c’est certainement explorer ce qui relie l’humain à tout le reste, à l’univers dans son ensemble. La peinture telle que je la perçois me demande davantage. Elle me demande de devenir inhumain très souvent. C’est une relation à la matière, à la couleur, a la nature, à une base fondamentale dont nous sommes issus comme une possibilité, mais non comme finalité. La peinture, c’est un hommage, une reconnaissance, une rétribution, une offrande. Alors, je peins parce que je n’attends rien vraiment sauf de me montrer vraiment digne, à la hauteur d’exister. Certains jours, je sens que ce n’est pas cela, que je me suis égaré, que je suis redevenu trop humain. La peur et le désir m’empoignent et c’est cette résistance à ne pas y succomber qui me place dans l’immobile, dans cette espace, ce lieu, cette antichambre que je nomme l’attente.

Comme une carte postale oblitérée par l’attente. À qui l’envoie-t-on ? Peut-être uniquement à soi-même. Et, on imagine ainsi, au travers de l’épaisseur de notre incompréhension, de notre ignorance, autant de termes utiles pour créer un espace, une distance, un expéditeur, un trajet, une durée qu’elle parviendra, cette carte, dans les mains d’un destinataire. Qu’importe l’adresse, la maladresse, l’important est de l’écrire puis d’envoyer cette carte postale, pour se rappeler au souvenir . Pour dire, je pense à toi. Même si l’on ne sait plus vraiment qui est ce toi. D’autant plus encore si à un moment, par habitude, on a cru le savoir, puisque l’on s’est rendu compte qu’en réalité, on ne sait rien du tout. Ce pourrait être un point de départ que cette acceptation de l’ignorance. Que l’on n’en sache pas plus sur l’autre que sur soi. Que nous sommes baignés dans une fausse lueur de familiarité, et que nous dormons ainsi, dans un sommeil plus ou moins tranquille, plus ou moins agité, dans l’attente de nous réveiller à une nouvelle journée ?

Mais, certains jours, malgré toute la bonne volonté, rien ne vient. On ne sait que dire, quoi écrire, ni peindre. On se trouve empêché pour tout. On ignore ce qui nous arrive, surtout les jours de beau temps. C’est désolant. Pourtant, ce qui est plus désolant encore, c’est cette habitude de subir l’empêchement comme une fatalité. Comme on subirait la vision d’un nuage lourd qui surgirait dans le ciel bleu annonçant le mauvais temps. Que peut-on faire contre le mauvais temps, comme contre mauvaise fortune ? Certains disent bon cœur. C’est peut-être une solution. Si l’on ne s’arrête pas trop sur la définition des mots. Ou si au contraire, on a pris l’habitude de peser chaque mot avec énormément de scrupules. Bon cœur, je n’ai jamais vraiment compris ce que ça signifiait pour la plupart des personnes qui me l’évoquaient. Avoir bon cœur, le cœur sur la main, être ce bon petit cheval blanc du poème de Paul Fort. J’aurais aimé le croire, parfois, je suppose même y avoir effectivement cru, enfant. Et, encore, mon souvenir est-il perclus de doutes quant à l’authenticité réelle de cette croyance. C’était probablement pur mimétisme. Mais, l’histoire du cheval blanc finie mal. J’aurais préféré qu’elle finisse mieux. Derrière la queue du petit cheval, j’ai saisi simultanément l’énoncé d’un pire dit à mi-voix. Aller vers la mort, bon cœur ou pas, ça ne doit pas changer extrêmement quelque chose au résultat final. Et, simultanément, cette histoire de bon cœur me tenaille encore tant et tant. Je ne peux pas le nier. Pour l’image surtout, à projeter. Tout ce cinema. Comme si c’était une obligation que l’on m’avait fourrée dans le crâne tacitement. Que tout se résoudrait avec bon cœur ou encore si je daignais abandonner ma fierté, mon orgueil, pour me mettre à genoux et prier le Bon Dieu ? Je n’avais pas suffisamment la foi, j’ai toujours beaucoup trop réfléchi, en résumé trop souvent pesé le pour et le contre.

Par ailleurs, je viens d’une famille où peser, calculer sont des mots importants, essentiels. Le fléau de la balance m’est familier, la notion de scrupule n’est pas associée à l’honnêteté, mais plutôt à celle de l’équité, de la justice. Et, davantage, à celle de l’intérêt. De la survie des affaires. Cependant, ce qui paraîtra juste pour l’un sera généralement injuste pour l’autre. Les affaires exigent d’être concrètes, pragmatique, on ne peut pas se laisser attendrir par des états d’âme. On les repousse même comme des intrus. Ainsi, on finit par les bannir tant que l’on évalue si l’état d’âme existe vraiment, si ce n’est pas plutôt un mensonge, une pure fiction inventée par quelque paresseux. Mon père détestait les états d’âme, ma mère se noyait dedans. J’avais donc tout loisir d’étudier l’état d’âme à loisir. Un véritable sujet. Peser le pour et le contre également. Personne n’a tort, personne n’a raison, ou alors tout le monde. Voici comment la vie passe avec ses nuances, comme peintre, on ne peut pas se laisser berner trop longtemps par l’émotion, sinon on finit par se retrouver face à de la boue. L’émotion n’est qu’un point de départ, ensuite autre chose doit entrer en jeu. Tout est important, on ne peut rien rejeter. On continue bien sûr à peser, à calculer, mais différemment. Ainsi, il ne s’agit plus d’être épicier, deviens alchimiste. C’est une expérience dans laquelle l’observateur fait partie intégrante de l’expérience. L’observateur, ses observations, au même titre que la balance qu’il utilise pour peser les ingrédients, émotions et pigments.

Certains jours, on oublie toutes ces choses. On ne comprend pas pourquoi, c’est ainsi. Certains jours, rien ne vient. C’est ennuyeux, désolant. À se taper la tête contre les murs. Une véritable panique, de se retrouver une fois encore rejeté en marge. En marge de quoi, mais du monde forcément. Ainsi, on se retrouve seul et désespéré comme un gamin qui regarderait le monde continuer de tourner sans lui, voilà ce que c’est, ce rien ne vient. Ni plus ni moins. C’est un événement, on pourrait même ajouter climatique, pour bien enfoncer le clou. Cela octroie la possibilité de subir mieux encore l’événement. Moins frontalement. Mais, un nuage n’arrive pas ainsi. Pour rien. Il y a des raisons, une histoire de vapeur, de chaleur, de limites, d’électricité et pour finir quelque chose qui ne peut plus se contenir, et qui crève là-haut en provoquant la pluie. De plus, on aimerait tant que tout soit explicable et raisonnable. Certains jours, quand rien ne vient, on omet cette possibilité-là. Il y a une sorte d’attirance magique pour ce genre d’événement, qu’on le veuille ou non. Cela doit provenir d’une partie très enfouie au fond de nous-mêmes. Sans doute cette part enfouie dans un temps préhistorique où le moindre éclair était parfaitement audible simultanément que visible. Quand aucune séparation ne s’effectuait entre l’ouïe, l’œil et la flagrance, le goût ? Quand n’importe quel événement était absorbé dans sa nature ontologique et la nôtre ? Saisie dans sa fulgurance, la réaction alors se devait d’être tout aussi fulgurante. On n’avait pas le temps de peser, soupeser, négocier. Par ailleurs, il fallait courir vite, ou bien se défendre. La survie, voilà tout. Aujourd’hui, on souhaiterait vivre, exister… mais ces mots ne servent finalement qu’à des vendeurs de soupe. Qu’on le veuille ou pas, tout le luxe, le confort, l’illusion de sécurité que l’on accole à ces mots, le bonheur… ne sont souvent que des arguments marketing. Le bonheur n’a rien à voir avec tout cela. Le bonheur est pour chacun ce qu’il se fabrique comme équilibre en acceptant les déséquilibres dont il se sert pour y parvenir. Certains le comprennent intuitivement. D’autres peinent toute une vie pour abandonner la réthorique, entrer enfin en poésie. J’imagine appartenir hélas à cette seconde population.

Il me paraît impossible de ne pas utiliser la réthorique dans l’attente de ce qui ne vient pas. Elle m’aide ainsi à saisir la vanité de ce qu’elle est , de ce qu’elle a toujours été. Un nuage d’encre sans doute. Ensuite je pourrais questionner cette volonté de partager mon charabia, de publier un tel texte. D’exhiber cette part si ridicule de moi-même. Et tout ce que je trouve comme argument c’est que je ne peux rien faire d’autre que cela en ce moment, exhiber cette facette ridicule autant que j’ai jadis tenté de la masquer aux autres comme à moi-même. Peut-être qu’ainsi ayant atteint sa finalité, me flanquera t’elle enfin la paix, et que je pourrais alors me remettre à peindre de la façon la plus inhumaine qu’il me sera donnée de le faire.

L’autorité

Peinture à l’huile 2021 pblanchon

Par la sonorité du mot, par sa lecture de l’ouïe ou de l’œil , attentive, plus ou moins habitée, et maintes fois renouvelée, il arrive qu’on parvienne à saisir de façon très fugace une relation entre le mot autorité et le mot auteur. Il n’est pas idiot de songer que l’auteur dans un tel cas ait affaire avec l’autorité. C’est même probablement au travers de la manière dont l’auteur considérera cette autorité, qu’il se laissera utilisé ou l’utilisera qu’on pourra considérer qu’il est attirant, intéressant, ou repoussant. Ou qu’il nous indiffère. Que la toute puissance d’une telle autorité se manifeste d’une façon grotesque n’est pas rare. Encore faut-il qu’il y ait encore un tout petit peu de monde auquel le grotesque saute aux yeux. Qu’un auteur devienne imbu de lui-même, du seul fait d’avoir commis l’erreur de croire que l’autorité lui appartenait est de tout temps une banalité. Et cette banalité, cette évidence, s’enfonce sans doute d’elle-même dans le silence commun à son égard. Sauf pour les jeunes critiques qui feront feu de tout bois pour lisser leurs jolies plumes. Il en va de même pas seulement des auteurs mais de tous ceux qui, de près ou de loin, se donnent ou éprouvent la charge de vouloir s’exprimer. Et ce que ce soit publiquement, comme dans l’intimité. Ce qu’on nomme l’autorité n’appartient à personne, elle est même susceptible d’appartenir à tous. Elle est une donnée au même titre que sont des données l’air l’eau la terre et le feu. Un element naturel, une puissance, un esprit. Et en tant qu’élément elle ne fait pas de différence entre les êtres, elle les aborde, les habite ou les quitte à son grès. Elle ne peut être un bien, une possession. Et pourtant elle se confond aujourd’hui avec la propriété,la loi, des verbes d’action autrefois compréhensibles par tous comme gouverner, protéger, accompagner. Du temps où les mots avaient encore un sens, une définition, et où le sens la définition appartenaient à cette croyance que le mot représentait la chose, que les mots, le langage pouvaient créer une traduction fidèle de la parole de Dieu et du monde qui par le verbe avait (ainsi fut-il) crée. On peu même imaginer bien plus loin en amont, des femmes et des hommes qui, démunis absolument aient pu confié en sagesse cette autorité qu’ils percevaient à des dieux, des esprits, des fantômes de toutes sortes, de justes avatars ou acabits., ils l’auraient à bon titre imaginé dans des sociétés où le juste corrélait l’idée nette d’un faux. Sans doute n’était-ce pas mieux que de nos jours ou l’autorité n’appartient plus qu’à une poignée qui s’en sert comme d’une fille publique pour en être la mère maquerelle, la proxénète. Le grotesque, l’absurdité, le ridicule, forment une galaxie terrifiante plus on se rapproche de ce que l’humour, la dérision, l’ironie, voudraient atténuer ou masquer. Une ignominie, une escroquerie d’ampleur mondiale ni plus ni moins. Et lorsque on constate l’arrogance, le mépris, l’inhumanité causé par la perversion de l’autorité alliée au simple pouvoir, l’énergie qui nous traverse se heurte à des obstacles naturels eux aussi. La tristesse, la colère, la dépression ne sont rien d’autre que les manifestations d’obstacles à l’écoulement du flux comme les sont les souches, les rochers posés en travers d’une rivière. On aimerait penser qu’en levant tous ces obstacles nous bénéficierions d’un monde meilleur, que nous deviendrions par décalque meilleurs nous mêmes. Ce serait ne pas comprendre l’autorité de l’univers, et de vouloir encore l’utiliser à notre guise, c’est à dire maladroitement. L’autorité n’est jamais entravée dans l’absolu de son idée. Ce sont seulement les êtres qui s’entravent eux-mêmes dans les malentendus surgissant à son contact. En tant qu’auteur de quoi que ce soit puisque c’est ainsi qu’il est dit désormais : auteur, créateur, poète, peintre, entrepreneur, homme politique, gouvernant, élu, balayeur, marin au long cours, nous devrions souvent nous poser la question de l’écart que nous commettons en toute inconscience avec l’idée d’autorité. L’autorité qui nous traverse nous sollicite, ne le fait pas gratuitement, il y a toujours un tribut à lui offrir en échange. Réfléchir à ce tribut c’est aussi savoir ouvrir l’œil sur ce que nous écartons le plus souvent, c’est à dire le pire. Et il est aussi intéressant d’étudier ce pire qui diffère pour chacun d’entre nous. La postérité étant constituée d’abrutis probablement très semblables à nous, on ne devrait peut-être pas s’enticher de l’autorité pour obtenir gloire, mondanités, éphémères, comme on semble l’oublier souvent. Mais plutôt aiguiser tous les sens, le corps tout entier, puisque nous ne possédons véritablement que lui, et dans cette nudité, cette apparente pauvreté, nous laisser habiter par l’autorité pour agir en son nom tout en nous effaçant le plus possible. Inutile de vouloir à tout prix et en quête de profit pénétrer l’impénétrable qui tisse les fragiles et dérisoires sentiers de l’autorité.peut-être que tout ce que nous pouvons faire est de rester debout en les arpentant.