Envers et contre tout

Le vieux ne pouvait s’empêcher de la ramener, c’était au delà de ses forces de parvenir à la boucler ne serait-ce que cinq minutes. Il fallait qu’il flanque son grain de sel à la moindre occasion. Le pire était qu’il ne disait pas que des conneries, dans l’incessant flot de sa propre expérience qu’il ne cessait de déverser au tout venant, se logeait bien quelques pépites, cependant la patience me manquait voilà tout.

A bien y repenser aujourd’hui, en le voyant assis comme un bouddha sur son canapé, j’éprouve un sentiment ambigüe de haine et d’amour mélangé. Une mélasse appartenant sans doute à toutes ces séries B que nous nous infusâmes pour tenter d’endiguer une parole paternelle étouffante.

Lorsque la télévision fonctionnait à plein tube, le volume poussé à fond, qu’un bruit en chassait l’autre, on avait malgré tout l’impression de profiter d’un peu de répit. Sauf durant les informations où le vieux ponctuait pratiquement chaque nouvelle d’un  » je le savais » , « pas étonnant », « fallait bien s’en douter » ce qui ne manquait pas de déclencher une ou deux anecdotes dans lesquelles invariablement il serait le héros, naturellement.

En tant qu’ainé il était tout à fait normal que je me dresse contre ce phénomène naturel, cette parole incessante, et que pour la contrer je finisse par me l’accaparer à ma façon. Je crois que très tôt je me suis investi de cette mission, et si l’intention première peut s’expliquer ainsi, à la façon des luttes intestines dans toute monarchie, dans mon for intérieur je n’allais jamais chercher si loin. J’étais totalement inconscient des raisons qui me poussaient sans relâche à inventer des histoires à dormir debout, des mensonges à la pelle et ce aussi bien aux autres qu’à moi-même.

Cela fera huit ans déjà qu’en mars, la déprime invariablement me retombe sur le paletot, que je me retrouve dans la morgue de l’hôpital de Créteil à considérer l’homme allongé que je ne parviens pas à reconnaitre. Il parait rapetissé et les traits de son visage semblent figés pour toujours dans une attitude goguenarde. Un sourire de gamin qui en aura fait de bien bonnes et qui aura gommé tous mes souvenirs, comme mes a priori sur les géants.

Un sourire d’enfant qui m’aura volé tous les miens jadis, forcé que j’ai été de devenir adulte bien plus vite que je l’aurais voulu. Un putain de sourire et le fantôme de cette voix qui dit « je » par ci « je » par là à tout bout de champs.

J’ai marché dans cette voix je crois pour remonter son cours, parvenir à sa source et je ne tombe au bout de tout ce chemin que là dessus: un pauvre sourire de gosse. Et qui en plus se paie ma fiole qui a l’air de dire je vous ai bien eu tous autant que vous êtes.

Et c’est là que j’ai du mal j’avoue à pousser la haine plus avant. Est ce qu’on peut s’en prendre à un gosse ?

Lui seul le pouvait je crois et parfois il ajoutait qu’être con était une sorte d’état naturel des choses, qu’il ne fallait pas s’en faire pour autant. Et il concluait toujours en disant les vrais problèmes commencent lorsque on s’en rend compte.

Je crois qu’à la fin de sa vie tout le monde autour de lui savait et lui le premier. Ca mettait une drôle d’ambiance durant les rares repas de famille. On montait plus fort encore le son de cette saleté de télévision et on bouffait à s’en faire péter la sous ventrière. Le prétexte de mâcher pour ne pas parler, ou de ruminer se sera transformer en une sorte de manie avant qu’il ne se métamorphose en obésité , en taux de sucre et de cholestérol. Car au bout du compte on ne mâchait même plus on avalait, le but étant de pouvoir sortir de table le plus rapidement possible.

Parfois aussi avec les premières giboulées et les beaux jours ensoleillés de printemps je me surprends à ouvrir une porte et à trouver face à moi cette même sensation de liberté, ce cri de joie sauvage qui fait courir dehors à toutes jambes vers le jardin, ou mieux encore vers les collines, la foret avoisinante.

Le plaisir est aussi vif en pensée qu’autrefois dans les jambes et dans tout le corps de hurler pour se donner plus de force plus de courage à s’enfuir et s’inventer des milliers de buts, des milliards d’ailleurs, des lieux imaginaires pour se reposer un peu la tête, pour s’inventer d’autres « je » qui en recouvrirait un autre si difficile à supporter, si difficile aussi à ne pas aimer.

Dans le fait de prendre une toile et de me jeter dessus avec mon couteau, surtout ces derniers jours , je crois qu’inconsciemment je cherche ce gamin qui aurait pu être un bon ami s’il n’avait dû être mon père.

Je débranche tout, je ne pense plus à rien, je strie la toile de coups de couteaux, des coups violents et doux qui s’entrecroisent et qu’est ce que je vois à l’arrivée ?

Une sorte de vieille caravelle noire dans du bleu, le fantôme d’un Vasco s’enfonçant vers l’inconnu. C’est cela la terre promise encore aujourd’hui, tout ce que je ne sais pas, ce que je ne connais pas et que je ne désire plus savoir ni connaitre. Juste sentir, courir à perdre haleine dans la peinture et tout oublier vraiment. Tout oublier de ce qui est possible comme impossible. Hurler envers et contre tout.

Huile sur toile 60×80 cm Collection privée Patrick Blanchon 2021.

Le malentendu

Woman I- Willem De Kooning 1952

Dernièrement petit échange de mails. Expliquez moi donc, ça commence déjà pas très bien me dis- je.

Fatigué d’avance je laisse en suspens.

Pourquoi me fendre en plus d’une explication ? N’ai je pas déjà assez dit, suffisamment dit ?

ça ne s’arrêtera donc jamais ?

Et forcément me voici tout autant responsable que l’autre. Face à l’ambiguïté on est au moins toujours deux à danser le tango.

Du coup je me retire sur la pointe des pieds.

Je ne dis mot.

ça en dit long sur l’art.

Une sorte d’Euréka soudain.

On n’écrit pas, on ne peint pas pour se faire comprendre.

C’est même probablement tout le contraire. Toujours cette fâcheuse tendance à l’exagération. Ce qui me ramène invariablement à plus de modération ensuite évidemment.

En tous cas c’est une piste juteuse. Ça va me faire au moins la journée.

J’écris, je peins pour faire sombrer la certitude dans le doute.

Ou je dans le il.

En premier lieu.

ça ne fera pas de moi un influenceur c’est certain.

Du coup je me marre et je m’éponge le front, ouf !

Le nouveau monde

La rédaction de ce blog m’aura permis de me débarrasser de beaucoup de choses pour approcher quelque chose de plus profond, de plus juste qui cherche à se dire au plus juste souvent en vain. D’une certaine façon l’écriture et la peinture se rejoignent dans l’effort d’être ce que je suis, en apprenant le non effort. En ne corrigeant rien de ce qui s’écrit ou de ce qui se peint, en décidant que tout instant est un présent sacré.

Le titre de « peinture chamanique » fut une gageure qui avec les mois s’est métamorphosé pour devenir « l’amour c’est tous les jours »

Je ne renie rien car tout était déjà écrit de longue date et même ma résistance, mes entraves comme mes sentiments excessifs sont compris dans l’addition et dans le résultat de cette addition de toute éternité. C’est un cadeau total, un présent, faut il insister ?

Cependant agir sur le temps est possible. Il est possible de transmuter le temps, le temps passé en temps présent pour fabriquer l’or du futur dans cette dimension parfois si rude qu’est notre quotidien.

C’est en cela que l’horizon me semble poétique aussi surement qu’une science actuelle. Il ne suffit que de la croyance collective. Comprendre et connaitre le ridicule en tant que levier de l’évidence à venir. Abandonner le lourd pour s’élever vers le léger, et ce faisant redonner sa véritable nature au monde. A ce rêve collectif et individuel du monde.

Un nouveau monde Patrick Blanchon 2020 Art digital

Comprendre et connaitre ce que peut-être, à portée de cœur ce « nouveau monde ». Et pour cela se débarrasser de ce vieux cœur comme d’une gangue de plomb pour laisser passer la lumière du soleil, l’or du temps.

Il y a un choix à faire, un prix à payer, un sacrifice. Celui d’abandonner une fois pour toute la peur.

Comme une vieille amie qui nous aura tant appris sur la faiblesse du sérieux et de l’adulte que nous avons si souvent fantasmés.

Un adulte ce n’est pas quelqu’un de responsable, nous le savons bien désormais. Le mot responsable n’est qu’un bâillon sur les lèvres de la peur. Mais la peur n’a pas besoin de mot, elle n’a pas besoin de s’exprimer à haute voix pour être perçue, pour être éprouvée, pour être crainte.

Au contraire, moins nous lui laissons la possibilité de s’exprimer plus nous créons de hurlements au fond de nous, nous la nourrissons en nous inventons de la responsabilité.

La véritable responsabilité n’est pas de dominer la peur pas plus que de dominer l’émotion, la joie ou le dégout. La véritable responsabilité c’est d’être qui nous sommes et d’écouter nos peurs comme autrefois les anciens devinaient la parole muette des dieux.

Ce nouveau monde qui s’avance sera avant tout héroïque. Beaucoup de héros vont voir le jour et aussi dans la nuit. Ce ne sera pas les même que jadis. La difficulté sera peut-être de les reconnaitre en tant que héros d’ailleurs.

Je pense bien sur à tous ceux qui créent, dont tout dans leur vie est orienté vers le don, le partage, au profit du plus grand nombre.

Sans tapage, doucement, et sans bruit.

Je pense que ce nouveau monde est à un cheveu d’être artistique, il faut juste avoir le courage collectif de traverser les voiles de l’illusion résiduelle qui peu à peu se dissiperont de toutes façons.

Ce monde de la peur nous aura conduit a explorer l’erreur de l’avidité, de l’égoïsme, je ne sais pas si c’est bien ou mal sur le plan cosmique, c’est sans doute un événement comme tous les autres qui attend juste que nous lui apportions un sens.

C’est dans la décision du sens que tout peut se jouer. Quel sens donner à toute cette folie ? Quel sens donner à l’excès, à la peur et au désespoir dans notre dimension matérielle si ce n’est justement d’être des matières que l’esprit doit utiliser pour se percevoir ?

Je suis un rêveur bien sur, mais depuis le plus loin que je me souvienne je suis conscient de ce rêve. Je rêve en toute conscience et quand je ne dors pas je suis conscient aussi de l’illusion de la veille pour ce qu’elle peut valoir comme outil pour mieux comprendre le rêve.

Serais je seul à traverser ces voiles et à atteindre le nouveau monde ? Seul je le suis depuis toujours et c’est par cette solitude étudiée elle aussi que je peux te retrouver tel que tu es, au delà de toutes les illusions.

Nous ne faisons qu’un grâce à toutes nos différences et cela est parfait car c’est ce que nous avons décidé au départ, comme un jeu d’enfants sous le soleil.

Le soleil est le grand maître de nos danses qui brûle et se consume et dont le noyau pulse comme notre cœur.

Le soleil est bien plus qu’un astre, comme tu es toi aussi bien plus que ce que tu crois ou penses être. Nous sommes liés au soleil comme à toutes les étoiles de l’univers. Nous naissons, vivons et mourrons par jeu, un jeu merveilleux et joyeux au bout du compte.

Un jeu qui pour être plus piquant, plus savoureux avait besoin d’acteurs, dont la peur, et toutes les autres émotions ne sont pas les moindres.

Nous ne sommes qu’un, nous sommes l’Esprit qui se découvre autant qu’il se cache en chaque chose, en chacun de nous.

Si nous en sommes conscients le jeu s’arrêtera t’il ? L’Esprit se lasse t’il de l’Esprit ? Connaissait il la lassitude avant de nous avoir inventé ? Ou bien la lassitude n’est t’elle encore qu’une fiction, un sujet d’étude, une marche , un palier qu’il faut franchir pour mieux comprendre la vigueur, l’énergie la joie et la légèreté ?

C’est une question de soixantenaire bien sur qui ne désire pas renoncer. Qui résiste à s’installer dans une vision triste de la vieillesse surtout.

Si tu es jeune tu ne peux sans doute pas comprendre cela. Et tout est bien comme ça. Mais il semble qu’aujourd’hui la lassitude arrive de plus en plus tôt dans nos vies, que nous soyons jeunes ou vieux. Elle est ce passage à franchir, ce portail derrière lequel se tient sans doute comme un nouveau monde, un nouveau soleil, une nouvelle vie.

Et pour franchir cette porte peut-être faut il se détacher encore de tout ce que je crois avoir été, être, ou rêver d’être.

Il faut s’abandonner vraiment, il n’y a pas d’autre solution et ne pas ressentir à nouveau l’exil.

En finir avec tous les exils comme avec toutes les errances c’est peut-être cela tout simplement avoir la foi en ce nouveau monde.

L’importance de l’immédiat et du recul.

La notion de laboratoire est importante à comprendre. Il y a le travail et la parole, l’action est sans doute préférable au mot travail d’ailleurs qui contient la notion de trituration, de torture. L’action et la parole. Comme l’immédiat et le recul.

Quand le feu est allumé il vaut mieux agir sur la matière que de la penser, l’exprimer. L’immédiat est ce lieu de l’intime dans lequel l’action se confond avec la flamme. Dans lequel l’action est flamme et la flamme est l’action. Il n’y a plus de « Je ».

Plus tard vient la parole, l’écriture. Et le « Je » de l’écriture n’est qu’un résidu. C’est le fameux point gris qui parvient à sauter par dessus lui-même dont parle le peintre Paul Klee. C’est un « Je » qui connait la nuance et la valeur des gris et s’amuse avec.

Car la peinture est avant toute chose un jeu. Un jeu parfois tragique, drolatique, triste, joyeux, on pourra ajouter autant de qualificatifs qu’on le voudra, ça ne changera pas son essence fondamentalement ludique.

Tout comme l’écriture d’ailleurs.

C’est un jeu addictif, aussi addictif que les jeux vidéos si l’on veut, ou l’alcool, ou le tabac, et le sexe, dans lesquels par l’immodéré on apprend la modération peu à peu. Avec le temps, avec ce que l’on parvient à exprimer avec le temps et le recul sur toutes ces addictions.

Le temps c’est aussi un élément de ce laboratoire. Un élément de vérification, une sorte de preuve par neuf qui se déroule parfois sur de nombreuses années à partir d’un acte effectué dans l’immédiateté. Et c’est une hypothèse tout à fait plausible, bien que difficile à démontrer, d’imaginer que le temps et l’immédiat se confondent en un certain point, dans ce jeu, dans ce « Je » qui saute par dessus lui-même pour découvrir et révéler toutes les nuances du gris, et les rendre à la luminosité, à la clarté dont elles sont issues.

Lorsque j’étais plus jeune je pensais qu’on ne pouvait écrire que du fond de son cercueil. Cela me procurait une augmentation de bile, d’humeur noire qui procurait une teinte brune à mes pensées évidemment.

C’était sans doute ce que les alchimistes nomment « l’œuvre au noir » étape importante si l’en est que d’explorer ainsi toutes ces humeurs moroses, ces humeurs accablantes. Les explorer pour les traverser est essentiel. Quand j’ai compris que je risquais d’y rester durant un temps indéterminé j’ai souvent paniqué. C’était parfois intolérable, injuste, insoutenable. Et pourtant ce qui n’en finissait pas, cet interminable lié à l’impatience de la jeunesse, il m’a bien fallu patienter de bon ou mauvais grés peu importe.

On ne décide pas vraiment du recul, on tâtonne beaucoup à avec le distance adéquate. On effectue des choix souvent arbitraires.

A combien de mètres doit on se tenir pour bien voir la toile sur un chevalet ? Cela peut paraitre futile comme question.

Mais une fois que l’on saisit son importance, on fait bien plus attention à cette notion de distance.

C’est exactement la même chose avec l’écriture d’ailleurs. On écrit des choses et généralement on les fourre dans un tiroir au début parce qu’on sent bien que quelque chose cloche. Doit absolument clocher. Parce qu’on n’imagine pas que cela puisse être parfait du premier coup. On le refuse consciemment ou pas. Parce qu’on installe de la distance au mauvais moment, au mauvais endroit.

Sur ce blog j’ai pris la décision d’écrire et de publier aussitôt ce qui s’écrivait. Je corrige très peu, essentiellement les fautes d’orthographe quand je les aperçois. Mais pas la structure des textes, pas ce qui s’avance dans l’immédiat. Je m’y refuse. Parce que je sais que je n’ai pas la bonne distance, parce que ce n’est pas le moment opportun.

En revanche publier est essentiel. Publier me sert à valider l’immédiat. Je me fiche que ces textes soient lus, appréciés ou pas, ce n’est pas le but de ce travail. Mais je ne serais bien sur pas honnête de dire que je n’apprécie pas les avis, les « like », une partie narcissique les apprécie bien sur. Mais je fais la part des choses. Je ne me sers pas de la peinture ni de l’écriture pour être aimé, pour exister dans un œil extérieur. Ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Je pense que j’ai enfin traversé tout cela avec le recul.

Je vois mieux ce dont il s’agit. Je vois mieux aussi la direction dans laquelle travailler. Et il me faudra encore probablement du temps et du recul pour revenir sur cette idée de perfection. Car elle change tout le temps. Peut-être est t’elle définitivement inatteignable d’ailleurs, c’est ce qui me la rend justement essentielle dans ce cheminement. Et c’est aussi ce qui me fait écrire et peindre dans l’immédiateté. Puisque l’hypothèse est posée.

Immédiat et recul, immédiat et temps, impatience et patience. C’est juste de la vérification, de la confiance en soi à cultiver.

Ce qui signifie que le fruit est déjà là de toutes façons bien avant qu’il ne se montre. Il est dans sa potentialité. Comme cette série de tableaux que j’avais réalisée en découvrant dans des textes anciens de l’Inde les annales akashiques.

De drôles d’expressions

Ca ne cassera pas trois pattes à un canard, juste un délassement puisque je ne dors pas. Faire l’inventaire de ces expressions qui ont réjoui très tôt mon enfance pour répondre à la proposition de l’auteur de ce blog que je vous recommande si vous ne le connaissez pas déjà.

Et voilà, c’est toujours pareil sitôt que je me mêle de vouloir faire du tri je me retrouve gros Jean comme devant, y a plus rien qui vient. Ca ne se bouscule plus au portillon comme 5 minutes avant où j’avais la tête farcie par la jubilation de l’envie. Georges Brassens au secours, c’est un peu à cause ou grâce à toi que j’ai aimé toutes ces expressions, notamment avec les sacrebleu, les cornegidouille et le fichtre foutre et diantre de ta ronde des jurons.

Et toi aussi François Rabelais avec ta langue fleurie, à laquelle surement je dois la verbocination labiale qui canulait déjà à l’époque mes parents.

Comment redonner un tour à ce fichu biniou de la mémoire ? Un peu de parataxe ou d’hypotaxe histoire de voir si ça m’revient. Un peu des deux en même temps, sans mettre la charrue avant les bœufs.

Et les marchés parisiens, le Totor qui me coursait pour me couper les oreilles en pointe, j’aurais fait un litre d’huile pas moins si on m’avait flanqué un grain de chènevis dans l’trou du cul à c’t’heure là, tant j’avais les foies ou les miquettes.

Y avait pas vraiment de quoi à y revenir, il avait le cœur sur la main le Totor, toujours à nous aider quand on remballait, prenant 4 ou 5 colis d’un coup entre ses gros bras de fort des halles. On va pas se casser le cul les gars, Totor est là.

Ah Paris, Paname, la rue Jobbé Duval, le balcon du 7ème depuis lequel je lâchais de beaux glaviots sur la tête des parisiens, des parisiennes, j’avais un de ces toupet déjà, pas froid aux yeux, j’avais l’diable dans la peau me disait la grand-mère c’était clair comme de l’eau de roche.

D’ailleurs à force, j’avais l’trou du cul en fleur de toutes ces fessées qu’on me refilait pour un oui pour un non, j’arrivais pas certains jours à m’asseoir bien tranquille, fallait que je bouge tout le temps, la danse de Saint Guy, à gigoter comme un ver au bout de son hameçon.

Il y avait une certaine fierté à parler gras, et à user de l’anus à toutes les sauces dans cette famille, pour un oui, pour un non, le trou du cul parvenait en bouche et se trouvait projeté, collé à qui voulait l’entendre ou pas. Le stade anal et oral enfin réunis sans le long détour intestinal qui les éloigne. Un pur bonheur à écouter, et ce même si ça m’était adressé, peut-être même à cause ou grâce à ça.

Le cul c’était comme le tremplin de l’imagination en ce temps là, il n’était pas le triste cul d’aujourd’hui qui n’évoque plus guère que la gaudriole. Il n’a pas de cul, c’était ne pas avoir de chance, pas de bol, un peu comme il l’a eut dans le cul, mais pas tout à fait vraiment, il fallait tendre l’oreille pour savourer les nuances. Si on n’allait pas assez vite en besogne, fallait s’ôter les doigts du cul, et puis on pouvait aussi tomber dessus les jours de grand vent, durant les tempêtes, les gros coups durs de la vie, ceux qui vous le trouent pour de bon que l’on en reste comme deux ronds de flan. D’ailleurs avoir du rond c’était aussi avoir du cul.

Mon père me soufflait dans les poumons parce que je ne manquais pas d’air, une connerie dans une bouteille, j’aurais brisé celle ci pour la faire. On prenait la porte régulièrement à la maison, soit ma mère ou mon père, plus tardivement mon frère et moi.

Il y avait cette obsession de se carapater au diable vauvert tout le temps pour ne pas exploser dans l’instant. Pour ne pas sortir de ses gonds on prenait cette porte, on allait prendre l’air. Et puis on revenait la queue entre les jambes à l’heure de la soupe, On n’en parlait plus. ça me passera avant que ça ne me revienne.

C’est bien plus tard que j’ai rencontré Richard qui comme moi aimait les mots de toutes sortes. C’était un vieux mec qui avait été chanteur dans les cabarets et qui en connaissait un rayon sur l’histoire de la langue, sur l’étymologie, l’histoire des métiers, la plupart disparus. Le truc qui ne sert à rien par excellence. Mais ça nous plaisait beaucoup de nous retrouver autour d’une ou deux bouteille de pinard le soir pour parler de toutes ces choses qui ne servent à rien.

Il avait une quantité de dictionnaires impressionnante. Une pièce entière de son appartement parisien, et c’est entre les piles de livres, qu’il avait réussit à placer son lit pour roupiller de temps à autre. On ne dormait pas plus l’un que l’autre déjà en ce temps là je faisais pas mal d’insomnie.

On dépiautait dans une conversation souvent sans queue ni tète , à bâtons rompus cependant, on y allait bon train, certain vocable, expression, substantifs ou verbe qui lui passait par la tête au moment où ça passait. On progressait ainsi suivant un fil conducteur plus ou moins tenu, de digression en digression si bien qu’on le perdait souvent ,tout en feuilletant le Bouillet un vieux bouquin épais d’où surgissaient des bouts de notes sur la tranche, des post it.

Avec Richard j’ai vu ce que je risquais de devenir un jour, par son ressentiment vis à vis d’un tas de choses que j »étais déjà plus ou moins en mesure de comprendre à l’époque, j’avais 17 ans à peine.

Il avait pourtant un talent certain, une facilité déconcertante à manier la langue, les mots, à s’intéresser. Il me disait souvent que j’étais trop timoré car il devait s’apercevoir se rappeler de lui à travers ma jeunesse, sitôt que j’arrivais sur son perron.

Le jeudi c’était le jour où il tirait les cartes aux prostituées de la rue Quincampoix et de la rue des Lombards, ça ne le dérangeait pas que je vienne il me l’avait dit. Tu n’as qu’à te mettre dans l’autre pièce à bouquiner pendant que je leur prédis si elles vont dérouiller ou pas. Du coup je faisais le groom, ouvrait la porte et dirigeait vers le salon ces dames qui laissaient dans leur sillage des odeurs et des parfums qui développèrent beaucoup mon imaginaire de jeune trou du cul en ce temps là.

Richard déployais sur la table de la salle à manger un jeu de tarot, celui de Marseille, et il laissait venir tout ce qui lui passait par la tête suivant les cartes retournées par ces dames. De l’autre coté de la cloison s’engageait une conversation feutrée dans un langage châtié de part et d’autre car déclarait Richard, il faut traiter les putes comme des princesses et les princesses comme des salopes, c’était son truc.

Ma mémoire est largement décousue sur toute cette période là, c’était avant le déluge, avant que je ne commence à écrire timidement. Parfois ça me prend de regretter de n’avoir pas pris de notes. D’autres fois je fais confiance au tamis de l’oubli.

Mais je n’ai jamais oublié l’atmosphère de ces moments passés avec Richard, l’atmosphère de ces années là ou pour me nourrir et payer ma taule, j’allais chanter avec ma guitare sur les terrasses de la ville ou dans les troquets. Cette rencontre m’a forcément ouvert l’esprit et rabaissé ma prétention, je voulais devenir chanteur à l’époque, et en rencontrant Richard j’ai compris que ce ne serait pas mon avenir. D’ailleurs il l’avait lu dans les cartes, c’était plié. Il m’avait déclaré que je ferais des tas de choses dans la vie, que j’avais une facilité incroyable, de l’or dans les mains mais je ne serai jamais chanteur, ça c’était clair et net.

Du coup progressivement j’ai abandonné ce rêve qui somme toute n’était guère qu’une béquille pour traverser ma misère. J’ai commencé à lire vraiment, à m’instruire pour de bon, et à construire surtout une pensée personnelle pour ne pas ressembler à ces michetons dont j’entendais causer derrière la cloison, quand ces dames narraient avec force détails parfois, la mentalité lamentable du monsieur tout le monde dégringolant depuis la Porte Saint Denis jusqu’au Halles pour engranger, amasser des sujets de masturbation future.

Parfois un julot se pointait aussi. C’était madame qui l’avait convié à se rendre chez Richard souvent pour des prétextes à deux balles, des histoires de chevaux gagnants, des tuyaux hypothétiques, et des gros lots à briguer grâce à la magie des tarots et de la numérologie. Avec seulement une date de naissance, Richard était capable de faire miroiter à la fois le meilleur et le pire, et comme parfois il prévoyait juste, il avait fini par se tailler une réputation jusque chez les maquereaux du quartier.

Il en profitait alors pour sermonner gentiment les julots, pour qu’ils ne cognent pas trop fort, ou qu’ils lèvent le pied sur le jaja, le Ricard. Il était multifonction, le couteau suisse de ses dames, prévenant comme un toubib chinois car il vaut mieux prévenir que guérir disait il.

Il n’y eut pas le moindre écart de conduite, ni de la part de ces dames ni de la mienne. Même les plus jolies, les plus désirables, les plus coquines, me saluaient à l’arrivée comme sur le départ avec une amabilité chaleureuse, une intimité cordiale, que ça ne leur serait même pas venu à l’esprit de voir en moi une proie. J’étais bien moins solide quant à moi intérieurement, mais une sorte d’interdit de rigueur, tacite dirais je, me fit assez rapidement transmuter toute velléité bestiale en honte soudaine.

Elles dérouillaient suffisamment comme ça, les pauvres, il me tenait à cœur de ne pas en rajouter.

Nous devînmes mêmes copains avec les semaines, les mois, les années. Et j’accompagnais volontiers toute la bande, Richard en tête pour le pèlerinage annuel à Saint Germain l’Auxerrois. Là elles allumaient un cierge à une divinité spécialisée dans la protection des péripatéticiennes, flanquaient de gros billets dans le tronc à la sortie et le cortège s’égayait ensuite à la hauteur de la Place du Chatelet, après avoir remonté la rue de Rivoli et les quais du Louvres.

Dans une de ses chansons Georges Brassens évoque le poète François Villon qui dit  » Mon prince, on a les dames du temps jadis que l’on peut » dans la ballade des dames du temps jadis. Et c’est très juste. Je ne pouvais fréquenter que des filles volages, des timbrées ou des prostituées à cette époque et comme mentor je m’étais choisi ce vieil homme qui m’avait accordé un peu d’attention alors que je chantais dans la rue.

Mes amours normales si je puis dire n’avaient rien donné qui vaille, je ne parvenais pas à entrer dans le monde sérieusement. Je fréquentais la faculté et me trouvais toujours décalé par rapport à tous les jeunes gens que j’y croisais, installés dans un froideur propre à tous les jeunes cons la plupart du temps qui prétendent se construire un avenir. Ma vie battait de l’aile totalement, je n’arrivais pas à me raisonner, et pour moi avoir du plomb dans la cervelle signifiait juste une propension au suicide.

J’étais la cigale de la fable et toutes ces fourmis autour me désespéraient. Ce qui me désespérait surtout c’était leur langage châtié, au final comme signe affiché de leur sérieux, de leur volonté de rejoindre un groupe quel qu’il soit. Ce parler sans pittoresque, aseptisé, détruisait presque aussi l’empathie comme j’imagine un résistant découvrant avec effroi qu’il mange à la table d’un collabo.

C’est drôle l’écriture, c’est à la fois magique et terrifiant. J’étais parti dans un inventaire d’expressions rigolotes, baroques, en démarrant avec le trou du cul, et si j’ai démarré avec peine c’est parce que toutes ces expressions me tiennent encore beaucoup à cœur, elles identifient une ile perdue quelque part dans le temps de la jeunesse folle, avant les naufrages successifs qui mènent à l’âpreté de ce langage froid et sans âme, qu’utilisent désormais presque tout le monde, une langue pragmatique de comptable finalement.

Je repense aussi à toutes ces corporations, à tous ces métiers qui avaient leur propre langage, leur mots bien à eux, leur argot, ésotériques pour ceux qui n’en sont pas. Je pense à toutes ces richesses perdues peu à peu depuis que l’on a pénétré dans la production de masse, la standardisation à tout va et la pensée unique.

Parfois, des années après, cela m’est arrivé d’aller m’assoir sur les quais de Seine avec de vieux clodos, rien que pour tenter de retrouver ce langage perdu. Mais mêmes les gueux désormais ont été dépouillés de leur langage. Au contraire lorsqu’on en croise un par hasard chez le boucher ou chez le boulanger, ils font encore plus d’effort que tout à chacun pour parler sans déranger quiconque. J’aperçois alors des enfants qui se dépêchent de rejoindre leurs caves, leurs couloirs venteux, les sous sols des parkings pour pouvoir prononcer tout à loisir et pour eux même des trous du cul à foison en sifflant du pinard pour se réchauffer le cœur.

En lisant les textes de ce blog, en prenant plaisir vraiment à lire ces expressions du canada dans de nombreux textes je me dis qu’ils ont bien fait ceux qui sont un jour partis pour traverser les mers. Au moins ils n’ont pas perdu la flamme, l’étincelle du mot et que l’on protège comme une braise afin de toujours pouvoir s’y réchauffer l’âme.

Je comprends aussi pourquoi souvent l’émotion vive, les rires et les larmes me venaient gamin en écoutant le grand Félix Leclerc, et aussi Gilles Vignaud et Diane Dufresne, ils avaient recueilli et conservé cette braise dans leurs mots et leur accent, d’un temps où la France était un beau pays pas toujours facile à vivre sans doute mais où l’esprit de la langue était proche de l’esprit tout court.

Ce sont des mots qui remontent à loin, du temps de la Nouvelle France, et de l’appât du gain encore évidemment. De toutes façons y a t’il jamais eu d’époque où cet appât n’existait pas ? Mais ce qui est émouvant c’est de comprendre que ce français est bien le notre, il est sans doute plus riche encore que le notre désormais. Je m’étais déjà fait cette réflexion en lisant l’œuvre de l’écrivain Patrick Chamoiseau qui m’a éblouie également par la richesse du créole.

Il y a dans cette langue, la langue française j’en ai souvent eu l’intuition comme un massacre qui se reproduit à période donnée, un massacre d’enfants car ce que j’entends tout au fond d’elle, c’est souvent cela: le naturel, l’effronterie, la spontanéité et la logique des cœurs légers depuis toujours. Cependant qu’il faille aller creuser désormais bien loin dans les bibliothèques, dans les banques de mémoire et traverser les océans pour retrouver ce cœur précieux en exil de notre si belle langue.

J’ai jeté ces quelques notes sans chercher à les reprendre ni à les arranger, les structurer, les laissant telles qu’elles venaient, comme ce moment dans lequel je les ai laissées venir, un moment dans la nuit d’hiver d’une pandémie qui n’en finit pas.

Pour illustrer ce texte j’ai choisi le torche cul de Rabelais, Gargantua

– J’ai découvert, répondit Gargantua, à la suite de longues et minutieuses recherches, un moyen de me torcher le cul. C’est le plus seigneurial, le plus excellent et le plus efficace qu’on ait jamais vu.

– Quel est-il ? dit Grandgousier.
 C’est ce que je vais vous raconter à présent, dit Gargantua.
Une fois, je me suis torché avec le cache-nez de velours d’une demoiselle, ce que je trouvai bon, vu que sa douceur soyeuse me procura une bien grande volupté au fondement ;
une autre fois avec un chaperon de la même et le résultat fut identique ;
une autre fois avec un cache-col ;
une autre fois avec des cache-oreilles de satin de couleur vive, mais les dorures d’un tas de saloperies de perlettes qui l’ornaient m’écorchèrent tout le derrière.
Que le feu Saint-Antoine brûle le trou du cul à l’orfèvre qui les a faites et à la demoiselle qui les portait.
« Ce mal me passa lorsque je me torchai avec un bonnet de page, bien emplumé à la Suisse.
« Puis, alors que je fientais derrière un buisson, je trouvai un chat de mars et m’en torchai, mais ses griffes m’ulcérèrent tout le périnée.
« Ce dont je me guéris le lendemain en me torchant avec les gants de ma mère, bien parfumés de berga-motte.
« Puis je me torchai avec de la sauge, du fenouil, de l’aneth, de la marjolaine, des roses, des feuilles de courges, de choux, de bettes, de vigne, de guimauve, de bouillon-blanc (c’est l’écarlate au cul), de laitue et des feuilles d’épinards (tout ça m’a fait une belle jambe !), avec de la mercuriale, de la persicaire, des orties, de la consoude, mais j’en caguai du sang comme un Lombard, ce dont je fus guéri en me torchant avec ma braguette.
« Puis je me torchai avec les draps, les couvertures, les rideaux, avec un coussin, une carpette, un tapis de jeu, un torchon, une serviette, un mouchoir, un peignoir ; tout cela me procura plus de plaisir que n’en ont les galeux quand on les étrille.

– C’est bien, dit Grandgousier, mais quel torche-cul trouvas-tu le meilleur ?
– J’y arrivais, dit Gargantua ; vous en saurez bientôt le fin mot.
Je me torchai avec du foin, de la paille, de la bauduffe, de la bourre, de la laine, du papier.
Mais Toujours laisse aux couilles une amorce Qui son cul sale de papier torche.

 Quoi ! dit Grandgousier, mon petit couillon, t’attaches-tu au pot, vu que tu fais déjà des vers ?
– Oui-da, mon roi, répondit Gargantua, je rime tant et plus et en rimant souvent je m’enrhume.

Ecoutez ce que disent aux fienteurs les murs de nos cabinets :
Chieur,
Foireux,
Péteur,
Breneux,
Ton lard fécal
En cavale
S’étale
Sur nous.

Répugnant,
Emmerdant,
Dégouttant,
Le feu saint Antoine puisse te rôtir
Si tous
Tes trous
Béants
Tu ne torches avant ton départ.

« En voulez-vous un peu plus ?
– Oui-da, répondit Grandgousier.
– Alors, dit Gargantua :
En chiant l’autre jour j’ai flairé
L’impôt que mon cul réclamait :
J’espérais un autre bouquet.
Je fus bel et bien empesté.
Oh ! si l’on m’avait amené
Cette fille que j’attendais
En chiant,
J’aurais su lui accommoder
Son trou d’urine en bon goret ;
Pendant ce temps ses doigts auraient
Mon trou de merde équipé,
En chiant.

« Dites tout de suite que je n’y connais rien !
Par la mère Dieu, ce n’est pas moi qui les ai composés, mais les ayant entendu réciter à ma grand-mère que vous voyez ici, je les ai retenus en la gibecière de ma mémoire.

– Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
– Lequel, dit Gargantua, chier ?
– Non, dit Grandgousier, mais se torcher le cul.
– Mais, dit Gargantua, voulez-vous payer une barrique de vin breton si je vous dame le pion à ce propos ? – Oui, assurément, dit Grandgousier.
– Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saletés.
De saletés, il ne peut y en avoir si l’on n’a pas chié.
Il nous faut donc chier avant que de nous torcher le cul !

– Oh ! dit Grandgousier, que tu es plein de bon sens, mon petit bonhomme ; un de ces jours prochains, je te ferai passer docteur en gai savoir, pardieu !
Car tu as de la raison plus que tu n’as d’années.
Allez, je t’en prie, poursuis ce propos torcheculatif.
Et par ma barbe, au lieu d’une barrique, c’est cinquante feuillettes que tu auras, je veux dire des feuillettes de ce bon vin breton qui ne vient d’ailleurs pas en Bretagne, mais dans ce bon pays de Véron.

– Après, dit Gargantua, je me torchai avec un couvre-chef, un oreiller, une pantoufle, une gibecière, un panier (mais quel peu agréable torche-cul !), puis avec un chapeau.
Remarquez que parmi les chapeaux, les uns sont de feutre rasé, d’autres à poil, d’autres de velours, d’autres de taffetas.
Le meilleur d’entre tous, c’est celui à poil, car il absterge excellemment la matière fécale.
Puis je me torchai avec une poule, un coq, un poulet, la peau d’un veau, un lièvre, un pigeon, un cormoran, un sac d’avocat, une cagoule, une coiffe, un leurre.

« Mais pour conclure, je dis et je maintiens qu’il n’y a pas de meilleur torche-cul qu’un oison bien duveteux, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes.
Croyez-m’en sur l’honneur, vous ressentez au trou du cul une volupté mirifique, tant à cause de la douceur de ce duvet qu’à cause de la bonne chaleur de l’oison qui se communique facilement du boyau du cul et des autres intestins jusqu’à se transmettre à la région du coeur et à celle du cerveau.
Ne croyez pas que la béatitude des héros et des demi-dieux qui sont aux Champs Elysées tienne à leur asphodèle, à leur ambroisie ou à leur nectar comme disent les vieilles de par ici.
Elle tient, selon mon opinion, à ce qu’ils se torchent le cul avec un oison ; c’est aussi l’opinion de Maître Jean d’Ecosse. »

L’art et l’artifice.

« Femme nous n’avons pas encore atteint le terme de nos épreuves. Il reste encore à venir un labeur infini, multiple et difficile et qu’il me faut accomplir tout entier »

C’est en ces mots qu’Ulysse prévient Pénélope de son ultime voyage pour accomplir jusqu’au bout son destin comme lui a prédit la prophétie de Tirésias.

Peut-être qu’ainsi comme dans nos séries modernes cet ultime cliffhanger annonçait une suite à l’Odyssée par l’artifice d’une promesse, l’évocation d’une aventure à venir, d’une prophétie. Raison tout à fait raisonnable, naturelle vis à vis de la logique de l’histoire et de la mentalité des lecteurs du temps d’Homère, mais artifice tout de même.

Ce qui entraine cette question de l’artifice vis à vis de l’art.

Généralement le problème de l’artifice c’est qu’il est soit tout bon soit tout mauvais. Il est extrêmement bon lorsqu’on ne le détecte pas, lorsqu’il s’approche à un point tel du naturel qu’il est impossible pour un œil non exercé de le découvrir. Et bien sur quand il est nul il nous saute au visage et entraine une série de réactions multiples comme le rire, le déni, la protestation et bien d’autres choses encore.

Est ce que l’art n’est qu’artifice ? Car si bien crée qu’il soit cet artifice il ne peut échapper à cette perception du louche malgré tout.

La perception du louche, je pense à cela souvent quand je vois les politiques faire de jolis discours. Ou quand je vois des produits magnifiquement présentés par de magnifiques photographies. Ou quand mon épouse soudain se met à être un peu trop câline, et me prépare soudain de délicieux petits plats.

L’artifice sert à tromper pas de doute. Mais à tromper dans quel but ? Peut-être que les réponses à cette question pourraient réduire l’autoroute qu’emprunte tout un tas de personnes pour le transformer en sentier ardu lorsque ces personnes commencent à s’exprimer sur l’art. Je crois même qu’à la fin le sentier disparait, on arrive à une béance et si on n’a pas la foi pour marcher sur ce vide et bien c’est la fin de la discussion.

L’artifice est il conscient ? et oui est ce que nous sommes toujours conscients lucides de la somme d’artifices que nous déposons lorsqu’il s’agit de créer une œuvre ? Et d’ailleurs faut il ou pas en être totalement conscient ? A quoi cette lucidité servirait à l’artiste. De toutes évidences à le bloquer de toutes parts. Trop lucide sur l’artifice on ne fait plus grand chose sinon rien.

Peut-être que le talent consiste à ignorer cette lucidité là justement. L’oublier au profit de la facilité déjà tellement complexe et exigeante à explorer.

Admettons que je sois peintre et que la perspective m’ennuie. Pas seulement celle que je pourrais créer sur mon tableau, la perspective de l’œuvre dans son ensemble provoque immédiatement chez moi de l’ennui car elle crée aussitôt un début et une fin.

Mes œuvres de jeunesse, mes œuvres de la maturité, bref l’œuvre de A à Z qui représente une vie. Comment résister à l’ennui que cela provoque chez moi autrement qu’en utilisant un artifice, celui de l’instant présent. Créer dans l’instant présent, quelle trouvaille ! et le pire est que ça fonctionne plutôt bien, même très bien.

Mais l’artifice s’il tente de se rapprocher du naturel pour ne pas être vu, ne l’atteint pas pour autant. C’est en cela qu’il est louche.

Il est louche aussi ce fameux instant présent qui semble nous déposséder du but général, de la pensée discursive quant à l’art, de tout ce que l’on pourrait imaginer pouvoir dire sur une œuvre dans son ensemble pour la proposer comme une chose finie, homogène, au monde.

Ce qui nous fait loucher c’est ce point fixe justement, l’avenir d’une œuvre, sa validation et sa postérité éventuelle, sa durabilité dans le temps.

En louchant sur l’artifice de l’instant présent on ne louche que sur sa propre absence à venir au final. Est ce bon ou mauvais ? Je n’en sais fichtre rien. Je dis juste que l’artifice n’est peut-être pas que bon ou mauvais. Il est même tellement répandu partout que c’est peut-être une seconde nature.

Mais est ce de l’art ? Je dirais que si on prend de la hauteur, si on ne se cantonne pas à l’aspect pragmatique du cliffhanger comme un simple procédé humain, mais à l’intervention de l’ineffable, alors oui, l’artifice ainsi est un art, c’est l’art de l’ineffable justement.

Une question qui n’a pas d’âge.

On dit qu’il y a un âge pour se poser des questions. Par exemple l’adolescence serait l’âge des questions. Soit je suis un adolescent attardé soit il n’y pas d’âge vraiment pour s’interroger. J’ai longtemps cru que j’étais ce gamin boutonneux qui n’arrêtait pas de se surprendre dans les reflets des vitrines, des miroirs. C’était une angoisse à chaque fois cette question du « qui suis je ».

La lecture de Socrate m’a un peu calmé ensuite. Et puis chasser le naturel, il revient au galop, j’ai 60 ans désormais et je me pose toujours tout un tas de questions.

La seule chose qui a changé c’est sans doute le plaisir que j’y prends. Et puis ma foi, les réponses je peux en inventer autant que je le désire, ça n’a pas vraiment d’importance. Ce qui est important c’est de découvrir que la question n’est pas reliée à l’âge. Quelque soit l’âge c’est même une sorte d’hygiène mentale de s’en poser.

Ainsi je me demande si on peut utiliser l’écriture pour se sauver. Pas se sauver comme s’enfuir, se sauver pour s’extraire de cette culpabilité, de toutes les fautes qu’on imagine avoir commises dans une vie ? Est ce qu’écrire, c’est se passer à la question comme autrefois on torturait les gens, en les écartelant ou en leur chatouillant la plante des pieds jusqu’à ce qu’ils avouent ou succombent ?

Est ce que l’aveu est un but ? Un aveu nécessite une faute et au bout du compte la conscience de cette faute. J’ai traversé la vie ainsi en prenant conscience de toutes mes fautes, et puis un jour je me suis demandé ce que tout cela pouvait bien signifier. C’est quoi finalement une faute ? Par rapport à quoi ? Sans doute que j’ai commencé à écrire comme ça pour peu à peu m’avouer à moi-même mes fautes, à tout déballer dans l’aveu, pour parvenir à être un peu tranquille, pour me ficher la paix tel un hermaphrodite, un escargot qui de concrétion calcaire en concrétion d’encre se crée une belle coquille.

Qu’est ce que c’est qu’une faute ? C’est de ne pas emprunter le chemin qui va directement d’un point à un autre ? C’est s’égarer en route. Peut-être qu’une faute c’est un genre de flânerie, un passe temps, une fantaisie.

Je ne crois pas avoir assassiné directement qui que ce soit. Si des gens sont morts je n’ai été qu’un instrument qu’ils auront utilisé pour se flinguer. Je n’ai jamais pris de pistolet, de couteau, et je ne sais même pas fabriquer un nœud coulant. Ma jeunesse, mon inexpérience, ma naïveté, mon orgueil et ma candeur furent toujours mes seules armes dans le fond. Que tout cela soit considéré comme une faute dans ce cas nous sommes tous fautifs à un moment ou à un autre de nos vies. Et si tout le monde est fautif, finalement cela devient une sorte de règle, un théorème ou un axiome, en relation avec la mathématique du monde.

En revanche on peut éprouver cette sensation extrêmement pénible lorsqu’on est ignorant, de prendre sur son dos la faute comme si on était le seul, un jésus parcourant son calvaire, à porter sa croix. L’histoire de la paille et de la poutre en dit assez long sur le sujet. Il y a toujours quelqu’un qui te déclarera fautif de quelque chose. Et au besoin cet autre s’installe en toi bien profondément sans même que tu ne l’aies invité pour te le rappeler.

Et en même temps sortir du système proposé par la faute et qui donc implique de bien faire tout ce qu’il faut, te rend terriblement seul. La faute ça sert peut-être qu’à ça finalement, à ne pas se sentir complètement seul. Tant qu’on est encore relié au monde par la faute et la culpabilité, tout va bien si j’ose dire.

Est ce qu’écrire consiste vraiment à se livrer dans un aveu de toutes ses fautes ? ça ne fait pas vraiment rêver le lecteur éventuel.

Et pourtant une bonne partie de la littérature ne parle que de ça.

Je ne suis peut-être pas le lecteur rêvé.

J’ai lu plusieurs fois Dostoïevski, la première fois lorsque je me sentais fautif, accablé et j’ai trouvé que c’était vraiment une lecture chiante, j’allais au bout avec peine.

Et puis étrangement lorsque j’ai perdu ma culpabilité, vers la quarantaine je crois, j’ai repris tous ses livres et là j’ai découvert vraiment Dostoïevski, c’était limpide, un foutage de gueule en bonne et dû forme, énoncé avec un humour décapant et une subtilité formidable. Mais là aussi je me suis senti seul. Quand j’évoquais cet angle de lecture concernant son œuvre immense, j’avais l’impression d’être considéré comme un extra terrestre.

Est ce que l’écriture sert à la révolte, à libérer sa colère ? J’y ai cru aussi naturellement un moment et puis je suis tombé sur Léon Bloy. Oh la la Léon Bloy comme ce n’était pas du tout baisant. C’était même d’un ridicule achevé à la première lecture. Et là j’ai compris que de s’emballer et de se plaindre ainsi dans la colère ça portait plutôt le lecteur à rire. Mais pas un rire sain, un rire douloureux qui lui renvoyait sa propre image au lecteur.

Bon j’ai relu Léon Bloy quand même pour ne pas rester que sur une impression et en faisant attention à ce jeu de miroir. Et là, pareil qu’avec Dostoïevski c’est devenu un pote. Léon m’a permis de voir mon propre ridicule. Ce n’est pas rien.

Je pourrais ainsi citer bon nombre d’écrivains qui à la première lecture m’échappaient totalement. C’était parfois à me demander pourquoi j’avais tant besoin de lire pour être autant déçu.

ça ne parlait jamais d’autre chose que de ça finalement la littérature. De la déception. Il fallait que j’avale ce crapaud.

Pour ça il fallait que je change mon point de vue. Ne pas commettre cette faute énorme de lire comme un écolier. Il fallait lire comme un écrivain. Grande différence encore sur le plan des émotions et des pensées, et bien sur de l’obéissance.

Car pour bien lire il faut en premier lieu désobéir à tout ce qui nous est enseigné sur la lecture à l’école. Cette vénération de l’écrivain qui le place immédiatement sur un piédestal, je crois qu’elle m’aura énormément entravé lorsque j’étais jeune pousse.

Le respect c’est autre chose, personne ne l’enseigne véritablement. Et surtout pas avec cette histoire de faute et de bons points.

Le respect est une œuvre d’art comme les autres, cela demande du temps, de l’application, et beaucoup d’abnégation.

Mais alors si l’écriture ne sert pas à avouer, si l’écriture ne sert pas à déverser sa bile, à quoi sert-t’elle ?

Et là encore ce n’est pas la bonne question ou du moins elle n’est pas encore suffisamment précise.

Est ce que l’écriture sert à quelque chose ?

Voilà la bonne question, une question qui n’a pas d’âge.

L’inspiration du moment

Comment favoriser la naissance d’un texte, c’est ce qui me vient à l’esprit et que je vais essayer au mieux de partager. Je prends appui sur le texte, mais c’est la même chose avec un tableau, cependant il m’est plus facile ce matin d’utiliser l’écriture que la peinture pour l’évoquer.

C’est avant tout un état d’esprit d’accueil. Autrement dit une attention à ce qui essaie de remplir un vide dans un moment. Une attention à tout ce qui tourne dans l’instant autour du vide. Les émotions, les pensées qui découlent de ces émotions, et les idées qui naissent de ces pensées. L’idée ne vient pas en premier. Elle a ses pages, ses Héraults, et aussi quelque chose d’électrique dans l’air qui la précède.

Avec le temps on sent si on est bien disposé ou pas pour que cet événement surgisse.

Si on le veut on le rate, si on est distrait on le rate. C’est un passage qui semble exigu, étroit, un conduit que l’instant taille à la mesure de ce qui doit passer par ce conduit.

Il y a sans doute un parallèle à faire avec la pression dans un réseau de plomberie et concernant le diamètre de la tuyauterie si je voulais utiliser une métaphore.

La volonté ne sert à rien sauf à obéir à l’injonction que l’on se donne pour écrire ou peindre. Il s’agit seulement de ne pas laisser passer le moment, de le saisir, pour s’installer en premier lieu dans cet état d’esprit propice à l’accueil.

Je ne me mets pas directement devant mon écran, je n’ouvre pas mon traitement de texte.

Je déambule dans la maison, je me fais un café, je sors dans la cour pour humer l’air, puis j’entre dans l’atelier pour aller chercher une cigarette que j’allume. C’est à partir de là que je suis attentif aux émotions, aux pensées qui me traversent. Parfois elles sont agréables, d’autres fois non, mais le but n’est pas de choisir quoique ce soit, le but n’est pas de décider ce dont j’aurais envie d’utiliser ou pas pour que le processus continue et peu à peu se précise.

Au contraire une équanimité d’attention est requise pour observer tout cela. L’émotion peut être désagréable, ce n’est pas grave je me laisse envahir par le désagréable, qui ne va pas tarder à m’apporter une pensée, probablement désagréable elle aussi, ce n’est pas grave, je continue tout de même à accueillir ce qui vient.

Parfois les choses basculent. Cela se modifie en raison je crois du manque d’opposition de ma part à l’aspect désagréable. En ne m’opposant pas au désagréable, en le laissant passer, il change, il se dissipe, et je peux assister à ce changement également.

Soudain l’émotion se transforme, elle est plus calme, apaisée, et peu à peu elle devient plus joyeuse, parfois même enthousiaste, une sorte d’euphorie, un enthousiasme. C’est ainsi que j’observe parfois des humeurs totalement à l’opposé l’une de l’autre me traverser

L’état d’esprit accueille tout cela aussi dans l’instant tout en l’observant. Il ne se confond pas avec cette joie qui le traverse après que la tristesse ou la colère soient passées.

Si toutes ces opérations ont été menées correctement, il y a de grandes chances pour qu’au moment où j’éteins ma cigarette les premiers mots surgissent. Je les observe encore et alors, cette fois, ce sont des outils que tout le processus précédent m’offre si je suis resté dans l’impeccabilité d’effectuer le processus dans son ensemble.

Un mot nait et je cherche à le rattacher à d’autres, dans une filiation, une généalogie à la fois d’émotions, de pensées, et c’est comme une série de micro processus alors qui s’opèrent à très grande vitesse et qui semblent reproduire le premier processus dont je viens de parler.

Au bout d’un certain nombre de ces boucles, quelque chose se produit, une ouverture dans l’ouverture, un soleil se détache du soleil, et ce même en pleine nuit.

Alors je remonte pour m’installer devant mon traitement de texte et me laisse dicter le texte.

Là aussi tout est une question d’attention et d’observation afin que la volonté ne prenne pas le pas sur ce qui surgit. Peu importe que « je » dise « je » dans tous ces textes. Le je qui écrit n’est pas le je que je suis. C’est le je du narrateur, et ce narrateur est ce filtre par lequel l’idée se dépose dans les caractères d’imprimerie sur l’espace blanc de cette feuille virtuelle.

D’après l’expérience retenue de l’écriture telle que « je » la pratique dans ce moment d’absence, le jugement est ce qui doit être tenu à l’écart.

Au début ce jugement s’infiltre partout, dans le choix des mots, les tournures de phrases bancales, la présence ou l’absence de ponctuation, l’épaisseur des paragraphes, et même le contenu de ceux-ci.

Les premières fois où j’ai commencé à écrire c’était à la fois extrêmement pénible d’avoir affaire à ce jugement. Mais quel soulagement aussi lorsque je parvenais à passer outre et à aligner 4 mots à la suite.

Je me souviens que j’avais trouvé une astuce pour contrer le poids de ce jugement. J’écrivais sur des carnets, une sorte de journal si l’on veut comme font les adolescents pour relater leurs états d’âme.

J’inscrivais toujours la date du jour en premier, puis je relatais non pas mes états d’âmes vraiment, mais tout ce que j’avais retenu de la journée d’hier. Je la récapitulais par l’écriture en notant ainsi d’une façon parfois chronologique d’autre fois dans un désordre sans queue ni tête, tout ce que j’avais vu, entendu, traversé des milles et un événements de cette journée.

D’ailleurs à ce propos la chronologie de ce qu’on imagine être la réalité n’est pas la même chose que l’importance des émotions, des pensées que l’on a sur les événements qui se déroulent dans cette soi disant réalité. L’écriture m’apprend cela encore tous les jours.

Parfois j’avais retenu beaucoup, et je noircissais de nombreuses pages, parfois très peu.

Je n’étais pas dans cet état d’esprit que j’évoque aujourd’hui. Je voulais écrire, ou plutôt je voulais apprendre à écrire et j’utilisais le prétexte de la récapitulation pour m’entrainer.

A l’époque il m’était difficile de me relire. Les quelques fois où je le faisais, je trouvais que ce que j’avais écrit était naïf, vain, stupide, que ce n’était que des chroniques sans intérêt. Cependant quelque chose d’impérieux en moi m’incitait à continuer jour après jour malgré le jugement que je portais sur mes textes .

Je ne saurais dire si c’était de la stupidité, la volonté d’apprendre, où bien si je misais sur l’écriture pour me sauver de quelque chose qui m’obsédait, m’entravait sitôt que je n’écrivais pas. La vie en direct me procurait beaucoup de confusion. L’écriture me permettait si je puis dire d’inventer de la clarté.

Cette clarté pour autant ne provenait pas des textes que je couchais sur le papier. Loin de là, lorsque je les relisais j’éprouvais à nouveau beaucoup de confusion. La clarté venait d’ailleurs. Elle venait de cette obéissance à cette puissance impérieuse du moment qui me poussait à écrire tout simplement. Il m’a fallu du temps pour comprendre que cette obéissance était la seule solution pour moi d’entretenir le gout, l’envie d’écrire et ce malgré le résultat.

Utiliser le je narratif fut aussi un apprentissage difficile. J’ai appris beaucoup de choses sur la notion de sincérité en utilisant le je.

Parce que tout simplement d’un jour à l’autre le je s’exprime différemment, n’a pas les mêmes préoccupations, ruse et triche, où tout à coup se met à table avec une impudeur déconcertante. Sincérité douteuse, culpabilité ou vanité mal placées bien souvent.

Evidemment j’en souris à présent mais ce n’était pas une sinécure quand j’y repense. Car ce que le je venais d’écrire, il n’arrivait pas à s’en détacher durant plusieurs jours parfois tellement ce qu’il racontait était effrayant, ou encore lourd en émotions. C’était comme un personnage qui se réveille depuis l’encre et s’évade des pages du carnet pour posséder celui qui l’a réveillé durant des jours, des semaines, des mois. Il me manquait la distance, le recul.

Je n’ai jamais participé dans ma jeunesse à aucune formation à l’écriture. La principale raison que je m’étais donné pour ne pas le faire était mon manque d’argent, mais je crois aussi que je ne voulais pas d’aide extérieure, que c’était une affaire entre moi et moi seulement. Je crois que j’avais trouvé le prétexte de m’inventer un personnage d’écrivain pour parvenir à me sortir les vers du nez plus facilement. J’ai utilisé ma naïveté, mon orgueil, ma vanité à cet escient sans même m’en rendre compte.

Et pour une très longue période cette façon d’écrire à fonctionné. J’ai fait d’une certaine façon mes humanités grâce à ce stratagème.

Mais être un écrivain, ce n’est pas vraiment cela. Un écrivain la plupart du temps écrit des histoires, avec une intrigue, des personnages, des rebondissements.

J’ai commencé à comprendre que je pouvais utiliser ces « je » de la narration différemment en les attribuant à des personnages de nouvelles, de romans. Ce n’était pas vraiment difficile, il s’agit de les enrober un peu plus, de préciser un décor, de les décrire avec minutie, mais la difficulté principale est de les rendre utiles voir nécessaires à l’élaboration d’une intrigue.

J’avais tendance à m’attacher tellement à ces personnages que je n’avais pas vraiment besoin de cette intrigue. C’était plus des portraits que j’effectuais , ou alors de petites scénettes sans qu’il ne passe grand chose, pour explorer la psychologie de ces différents personnages.

Ce que j’ai fini par comprendre et qui m’entrave probablement autant en peinture que par l’écriture c’est que la sincérité de tous ces « je » menait à un espace étrange dans lequel cette sincérité était leur perte.

Le personnage de l’écrivain, comme le personnage du peintre, si sincères puissent-ils s’imaginer être dans les romans, les autobiographies n’échappent pas à cette désagrégation ultime de leur mort.

Dans le fond on écrit et on peint pour résister à ces émotions, à ces pensées qui convergent toutes vers cet espace où surgit l’idée de notre propre finitude.

Et là l’impeccabilité fait tout simplement défaut, là le processus déraille et tout finalement finit par nous échapper, et même probablement cette attitude d’accueil dont j’ai parlé plus haut. Il ne reste plus que cette peur animale de disparaitre totalement.

Le livre ou le tableau s’achève définitivement sans qu’il ne puisse être rajouté le moindre mot la moindre nuance de couleur.

Il y a cette anticipation d’une angoisse de dépossession ultime de tout ce qui nous accrochait encore à la notion de but, d’œuvre. Et dans cette vision on comprend que l’on a utilisé des stratagèmes comme des béquilles pour avancer bon an mal an vers ce constat final.

C’est cette idée de lucidité vis à vis de la vie et de la mort qui est sans doute l’épreuve ultime nécessaire pour passer dans la classe supérieure. Soit on parvient à conserver cet accueil et cet impeccabilité, et dans ce cas quelque chose d’autre surgit encore de totalement insoupçonnable, soit on glisse vers le désespoir tranquille, cette certitude qu’on n’a plus envie de remettre en question cette fois ci, d’avoir totalement raté sa vie.

Mais les vraies questions que l’on devrait se poser c’est si cette lucidité n’est pas une illusion comme toutes les autres et surtout qui est derrière ce je qui ne cesse à chaque instant d’apparaitre que pour mieux s’évanouir ?

Résistance et structure

Je suis depuis très longtemps obsédé par la structure de mes écrits. Comment structurer tout ça pour le rendre « présentable »…

Je crois qu’en étudiant le terme de résistance j’ai trouvé une piste intéressante.

La structure ne vient sans doute pas de la pensée, de la volonté, mais de la résistance justement à la pensée et à la volonté.

Quand je pense au mot structure je pense à l’os, au squelette, à l’ossature.

La structure est une contingence de la résistance.

Contingence parce qu’elle n’est sans doute pas nécessaire autant que l’est avant tout cette résistance.

C’est de la résistance au vent que les plantes tirent leur structure, à la résistance à la soif qu’elles plongent dans les sols leurs racines lentement et qu’elles échangent entre espèces.

Tout ce qui vient de la pensée et de la volonté est artificiel dans le domaine de l’art comme dans de nombreux domaines.

Il me semble qu’il suffit juste de résister dans la régularité de tous les jours, de toutes les nuits pour que la forme parvienne à sa maturité, pour que l’équilibre surgisse. Un équilibre qui rejoint l’équilibre global et qui n’a rien à voir avec la symétrie.

Une pointe de blanc résiste parfois à des avalanches de bruns ainsi et crée soudain la structure d’un espace qu’on reconnait immédiatement. C’est ce que j’ai appris de la peinture flamande qui devait résister dans des règles protestantes à l’usage « endiablé » des couleurs.

Oui, ça me semble pas mal pour aujourd’hui… la résistance crée la structure

Mais ce n’est pas conscient et c’est là toute la difficulté, il faut s’engager profondément dans la résistance comme dans l’inconscience , sans doute pour que cela soit évident.

Autofiction et analyse

L’écriture, dans la rédaction d’un journal, de chroniques, dans ce qu’on appelle désormais « l’autofiction » a t’elle une relation avec l’analyse telle qu’on la pratique en tant que patient ?

Même si personnellement je n’ai jamais entrepris de cure analytique, et pour le peu donc que je sois en mesure d’appréhender de cette expérience, je vois un rapport, une similitude.

Concernant la durée en premier lieu. Si une cure dure en moyenne dix ou quinze ans a raison de 2 ou 3 séances par semaine, apprendre à écrire prend approximativement le même temps.

Il faut un temps pour débloquer la parole, comme l’écriture afin qu’elle devienne plus spontanée et qu’elle ne rate pas sa cible en même temps. Pour que celui qui écrit mette le doigt sur les obsessions, sur la récurrence ou l’occurrence de l’obsession.

Vis à vis de la cure, j’ai tout de même effectué quelques tentatives, j’avais droit à trois séances gratuites et toute ma concentration à cette époque s’était mobilisée pour tenter d’entrevoir les bénéfices et les inconvénients d’une telle démarche sur le long terme.

Si j’utilise le mot de « cure » c’est que j’aurais pu à un moment aussi m’engager sur la voie ecclésiastique, devenir curé qui sait..

Ce qui m’a arrêté c’était la somme d’argent que ça allait me couter, la notion d’investissement sur moi-même de façon narcissique, égocentrique. J’avais déjà investi beaucoup de temps et d’argent de cette façon là justement par l’écriture.

Les premiers souvenirs de l’écriture d’un journal remontent à mes 20 ans. Et durant 20 ans j’ai écrit quasiment tous les jours sur ma personne. jusqu’à la quarantaine.

Au début en totale ignorance de ce que j’écrivais. Je croyais que décrire quoique ce soit avec des mots suffisait simplement à représenter les choses du monde extérieur de façon exacte claire irréfutable, et que toute la difficulté de l’écriture se résumait à choisir les bons mots.

Je ne me rendais pas compte de cette illusion que représente l’extérieur, les lieux, les personnages, les objets. Ecrire était une façon de créer cet extérieur, en tant qu’objet d’attention en empruntant le mode de la naïveté, tel un enfant l’utilise pour le dissocier de lui-même et ainsi probablement découvrir ce « lui-même » en tant qu’opposé.

Je me souviens de cette difficulté à écrire. Surtout cette difficulté à relire ce que j’avais écrit. C’était à première vue d’une telle nullité, d’une telle maladresse, un ramassis de clichés, de banalités comme on dit. Et puis que d’émotions aussi dans ces textes, une sorte de délire boueux constituée de clichés là aussi.

Cependant j’avais découvert que ça me faisait un peu plus de bien d’écrire que de ne pas le faire, ça donnait un axe à ma journée, comme une solidité qui, puisque ça fonctionnait, ne devait pas être aussi illusoire que le contenu de mes écrits.

J’ai très vite accepté la régularité d’écrire car le bénéfice de cette régularité était immédiat.

Et maintenant que je l’écris je pourrais me demander si je n’aurais pas pu trouver ce même bénéfice dans n’importe quelle autre activité qui ne soit pas un « travail » au sens d’un travail subordonné. Ce que j’avais aussi découvert dans l’écriture c’était un travail « libre ».

Grande différence entre « subordonné » et « libre ». Subordonné je ne suis le maitre que de ma force de travail que je loue à une entité possédant le cadre et les outils de production.

Libre je reste maitre de ma force de travail, maitre du temps que je lui accorde, maitre des lieux où je décide de le faire. que ce soit à la table de ma chambre meublée, dans un café, sur un banc public, je suis en mesure de choisir, ce que ne peut faire quelqu’un qui pratique le travail subordonné.

La lecture de Marx je devrais plutôt dire son survol, m’a apprit par la suite ce genre de petite chose.

Mais à l’époque j’étais clairement dans ce malaise que provoque la subordination et la seule solution à ce malaise fut de me créer un espace de liberté.

L’écriture était une tentative de m’extraire de ma condition. Condition que j’appréhendais d’ailleurs assez mal.

Je venais d’un milieu petit bourgeois, mon éducation était directement issue de ce milieu. Mais à 16 ans je me suis révolté et ai cru m’en détacher, je désirais explorer comme on dit le vaste monde.

Ce qui m’entraina vers une autre condition immédiatement, misérable, car je m’étais mis à vivre soudain hors du confort , la plupart du temps usant d’expédients et dans des lieux insalubres.

L’art, l’idée que je me faisais confusément de l’art m’avait aidé à la fois à m’évader de cette condition petite bourgeoise et de cette pensée que je considérais alors trop étriquée comme des buts qu’elle me proposait d’atteindre.

Ces buts je les considérais , trop prévisibles et ennuyeux de prime abord. Je m »étais révolté et je m’étais enfui n’ayant pas d’argument clair à opposer à l’époque pour expliquer mon malaise.

La seule lumière que je voyais c’était l’art. C’était cette envie d’être libre de mon temps, que je voulais utiliser pour réfléchir, pour créer.

Cependant je ne me rendais même pas compte que les objectifs que je visais au travers l’art était exactement les mêmes que ceux que j’aurais pu viser en acceptant de suivre des études supérieures « dignes de ce nom » et décrocher une bonne place par la suite.

« Réussir » finalement était cet objectif.

Réussir à devenir un écrivain était animé par la même sorte d’illusion, celle là même que je rejetais : obtenir une place au soleil par n’importe quelle autre activité de médecin, d’avocat, proposée par mon éducation.

Cette erreur de but me poursuivit durant une dizaine d’années et sans doute fut elle nécessaire afin de mener mon apprentissage finalement.

Mon éducation m’avait transmis qu’on ne pouvait rien atteindre sans effort, sans travail.

Il était évident que pour devenir écrivain il fallait que je me mette à travailler. Et en premier lieu à lire. Sans doute n’aurais je pas dévoré tant de livres, avec une telle avidité si je n’avais pas eu un tel désir de combler du manque. Car bien sur il fallait manquer de quelque chose pour continuer à rêver de l’atteindre.

J’étais déchu, je m’étais déchu moi-même, mon âme s’était éloignée du Père volontairement dans la désobéissance à sa volonté. Il fallait donc le payer cher en premier lieu puis par la suite rêver de rédemption, du retour du fils prodigue avec évidemment les bras chargés de l’œuvre, si possible rédemptrice de tout ce qu’ils avaient eux aussi traversé de sacrifice.

Quand je dis que l’amour c’est tous les jours, ce n’est pas une blague. Et l’amour, la psychanalyse, l’écriture plus je vieillis plus je découvre que tout cela est synonyme.

10 ans donc d’apprentissage propulsé par un désir de rédemption du monde, ne lésinons pas. Le Christ recrucifié encore une fois de plus. Rien de bien nouveau sous le soleil.

Puis il y eut une première prise de conscience de l’absurdité vers la trentaine. En tous les cas un vrai doute qui me fit trébucher. J’aurais pu devenir sérieux à trente ans et devenir responsable d’une famille, et être heureux. Mais à l’époque cette idée d’être heureux ne voulait pas dire grand chose. J’étais déjà allé tellement loin dans la solitude que cette notion de bonheur avec autrui ou dans un statut qui puisse ressembler à ce que la plupart des gens nomment ainsi, je n’étais pas en mesure d’y accéder.

J’étais entré dans un labyrinthe au début de ma vie par colère et par peur et en m’égarant de plus en plus dans sa complexité j’avais fini par découvrir une manière de m’occuper.

Je ne m’occupais même que de moi-même absolument ayant enfin découvert que ce que j’appelais l’extérieur à 20 ans était devenu ma « vie intérieure ».

J’étais sur une autre fréquence du monde, je l’avais accepté. Les autres existaient, le monde existait, j’avais mis 10 ans à comprendre que je n’y comprenais absolument rien.

Que tout ce que je pensais ne regardait que moi seul. Mes doutes concernant l’écriture atteignirent au paroxysme quand je compris qu’il fallait mettre celle ci sur l’un des plateaux de la balance, sur l’autre plateau il y avait le monde justement, une femme et un enfant. J’avais un peu de discernement, suffisamment pour comprendre qui allait l’emporter.

Et pendant quelques mois je fus presque soulagé de l’écriture. Je retrouvais une vie simple, une vie où l’on échange des banalité avec l’autre, parce qu’on n’a pas besoin de dire grand chose. Parce qu’on éprouve cette sensation de satiété telle qu’elle colore de silence de banalité sans que cela ne nous dérange.

La passion dura peu tellement peu que je peux mesurer à quel point la solitude qui était la mienne s’était enivrée de la présence de l’autre qu’elle en avait presque tout de suite épuisé son mystère.

C’est donc à la trentaine que je me suis aperçu que je cherchais à « soigner » quelque chose.

Que j’étais sans cesse à la recherche d’une guérison. J’avais pour cela utilisé la fuite, l’art, la solitude de l’écriture, l’enfermement et la rêverie pou tenter de soigner cette plaie, réelle ou imaginaire. L’amour et la quiétude me proposaient cette satiété telle que je l’avais connue autrefois et que j’avais déjà rejetée. Je tentais donc de m’y engouffrer comme je le pouvais en endossant le statut de père et d’homme responsable d’autrui et de lui-même.Je déployais maints efforts afin de développer cette image de solidité de force apte à faire face à toutes les épreuves.

J’appris ce faisant qu’on ne peut aller contre sa propre nature par l’échec cuisant que cette tentative ne manqua pas d’essuyer.

Il s’en suivit 10 années étranges au cours desquelles je continuais à écrire tout en tentant de faire carrière dans une entreprise afin de revenir au monde de tous les jours, au quotidien. J’étais seul à nouveau et je prenais garde de n’avoir que des aventures sans engagement ne désirant pas créer plus de désordre que ce que j’avais déjà crée.

Je continuais à croire que j’allais parvenir à réaliser tôt ou tard un chef d’œuvre littéraire.

et parallèlement je m’étais mis à reprendre les pinceaux pour me changer les idées.

La peinture était quelque chose que j’avais pris soin de mettre à l’écart durant longtemps, elle me rappelait trop ma mère. D’ailleurs entre 20 et 30 ans nous n’avions eu aucune sorte de contact, pas une seule lettre, pas un seul coup de fil. Le même laps de temps où j’avais laissé les pinceaux de coté finalement. Je dessinais, réalisais des esquisses, des croquis mais je ne peignais pas et je prenais comme excuse que je n’avais pas la place pour le faire, mes lieux de vie étant trop exiguës, et puis je ne pouvais pas non plus chasser plusieurs lièvres en même temps. Car évidemment il y avait cette nécessité absolue que quelque soit le moyen artistique employé il fallait absolument qu’il conduise irrémédiablement au chef d’œuvre.

Pourtant quelque chose soudain se dénoua et j’achetais des gouaches et du papier. Même si j’avais une formation artistique je décidais aussi d’y renoncer pour revenir à l’émotion première des peintures enfantines.

Je me mis alors à peindre des illustrations à la gouache avec un grand plaisir et j’avais pris comme prétexte le conte du joueur de flute de Hamelin. Celui qui avait proposé de dératiser le village grâce à sa musique, que l’on avait ensuite trahit et qui avait du coup emporté tous les enfants pour se venger.

On ne fait jamais assez attention aux choses que l’on fait au moment où on les fait. Il faut parfois des années de recul pour les comprendre. Parallèlement à ces peintures à la gouache j’avais entrepris aussi de me lancer dans la confection de sculptures en papier mâché. Le premier personnage que je créais était Saint Antoine de Padoue probablement suite à la lecture de Flaubert qui m’avait fortement impressionné par la similarité des doutes que j’y retrouvais.

Peu de temps après avoir réalisé ces peintures et cette sculpture je déménageais de la cellule monacale dans laquelle j’avais vécu presque dix ans pour habiter une maison en banlieue parisienne. Quelques semaines après avoir emménagé je reçus un coup de fil de ma mère car j’avais fait installer le téléphone et je n’avais pas pensé à mettre le numéro en liste rouge.

J’aurais pu me satisfaire de ce concours de circonstances extraordinaires mais non. L’entreprise pour laquelle je travaillais décida d’ouvrir un site sur Lyon et je sautais aussitôt sur l’occasion pour me porter volontaire à me rendre là bas. J’obtins même ainsi une sorte de promotion comme si le destin récompensait à la fois mon audace et l’entreprise ma bonne volonté.

Lyon me déçu presque aussitôt que j’y arrivais. J’étais encore tellement lié à Paris, du reste que savais je vraiment des villes à part celle ci ?

Je me concentrais donc à mon travail dans la journée et bien sur je continuais à écrire chaque jour sur de petits carnets que j’alignais au fur et à mesure des mois sur une étagère comme des trophés.

Je venais d’acheter un ordinateur et je passais aussi des heures à étudier son fonctionnement de façon empirique. Mon idée était bien sur de reprendre tous les textes de ces carnets, de parvenir à les assembler en quelque chose de « présentable » pour un éditeur. Et puis j’avais compris que grâce à la fonction « copier coller » j’allais probablement gagner un temps fou à réunir toutes les pièces de ce puzzle compliqué et qui sait … en faire enfin un bon roman.

a bien repenser aux motivations de cette époque entre 30 et 40 ans je crois que j’ai abandonné l’idée de génie la troquant contre celle d’utilité. Je ne visais plus tant à produire un chef d’œuvre qu’un texte dans lequel mon expérience transposée pourrait être utile à d’autres.

J’avais malgré tout beaucoup de mal à me détacher de la chronique et de l’autobiographie même si cela passait parfois par des textes d’autofiction j’en restais assez désespéré, il me manquait ce souffle, cette énergie des récits au long cours qui racontent de formidables histoires et emportent le lecteur dans l’aventure de lire pour le plaisir de lire tout simplement.

J’avais encore cette plaie à soigner par l’écriture; C’est pour cela que j’ai eu envie d’écrire ce texte pour mettre en relation la psychanalyse avec l’écriture, parce que moi pour elles ont pour objectif le soin.

Or il y a une grande ambiguïté dans ce mot de soin, de soigner. Une ambiguïté qui vient de moi.

On peut soigner une plaie

On peut aussi prendre soin à effectuer quelque chose.

La psychanalyse propose il me semble la même ambiguïté entre soigner et prendre soin et ce pour tous les acteurs qui « tournent » si j’ose dire autour de cette notion du soin.

Prendre soin, c’est faire attention au travers l’éducation que j’ai reçue.

Est ce que faire attention est la bonne expression ? On dit parfois aussi « prêter de l’attention » ce qui déjà est plus élégant et aussi ce qui implique qu’on ne la donne pas, qu’on peut la récupérer.

En matière d’écriture n’est ce pas la même chose ? prêter une attention comme prendre soin cela reviendrait à quoi dans ce cas ? Est ce à soi, à l’autre à qui le texte s’adresse, encore faut il être conscient que lorsqu’on écrit on s’adresse à qui que ce soit …

C’est plus évident quand on sait, et qu’on le paie surtout que quelqu’un est là à écouter toutes nos déblatérations allongé sur un divan.

Ecrire comme on parle dans une séance de psy c’est certainement ainsi que j’ai commencé à écrire pensant qu’au travers de l’écriture j’allais parvenir à soigner quelque chose.

Dans cette démarche je me suis aperçu de cette ambiguïté également qui se dissimule dans le mot soin. Entre soigner et prendre soin pour parvenir à prêter une attention à la chose écrite comme on peut prêter attention à la parole dite.

La question maintenant est de savoir comment on en sort, et si on a envie d’en sortir de cette chose écrite ou dite. Pourquoi en sortir aussi ?

Lorsque je pense à l’art au chemin qu’il propose à chacun je comprends qu’il s’agit toujours de la même chose finalement. Il s’agit de cette nécessité de tourner en rond durant un temps donné pour prendre conscience d’un centre en premier lieu.

Ensuite ce centre est t’il si réel qu’on l’imagine ? Le simple fait de lui prêter de l’attention le fait naitre et exister en nous. Cependant on peut tout à fait récupérer si je peux dire cette attention première pour l’utiliser à nouveau à l’extérieur de nos préoccupations à l’extérieur du maelstrom et soudain accorder de l’attention à tout un monde, le redécouvrant sans relâche à la fois le même et différent, suivant cette attention qui peut elle aussi se renouveler à chaque fois qu’on la prête qu’on l’accorde et qui se renouvelle ainsi.

Ainsi découvre t’on la notion de point de vue et j’imagine qu’on arrive au même résultat, y en a t’il un autre possible, au terme d’une analyse.

Ce constat que l’on peut voir le monde, les choses, les êtres et même soi au travers de points de vue différents, changeants, parfois justes parfois faux- mais le vrai et le faux à ces moments là ne sont que des couleurs des outils- je ne saurais dire si cela « soigne » véritablement quelque chose.

Je ne sais pas si cela apaise ou au contraire affole et c’est justement ma résistance à rester dans cette ignorance qui me permet de continuer de peindre ou d’écrire il me semble désormais.

rien ne dit que ce soit une position définitive par définition si je peux dire, si j’essaie de regarder au delà j’ai peur de tomber sur la foi et de m’y trouver irrécupérable absolument. Résister c’est aussi savoir ses limites.