Mon « secret » pour écrire et pour peindre.

En regardant une vidéo de mon ami Patrick Robbe Grillet sur la réalisation d’un dessin au fusain, je me suis posé cette question : Quel est donc son secret pour posséder une telle fulgurance ? Le dessin ne dure qu’à peine 3 secondes et je suis resté bluffé par la virtuosité de sa ligne et par la rapidité d’exécution.

S’était-t ‘il entrainé comme ces adeptes des arts martiaux à répéter sans relâche le même geste ?

Y avait t’il une façon particulière de mobiliser l’énergie pour la concentrer dans ce geste ?

Utilisait il la respiration et si oui le geste partait-t’il de l’inspire ou de l’expire , ou encore de ce moment entre les deux ?

Bref, j’étais là me poser toutes ces questions lorsqu’il se mit à parler du fait de dessiner ou de peindre « entre les pensées ».

-Aussitôt qu’une pensée surgit je relève le crayon ou le pinceau- dit il de mémoire.

La raison invoquée est que la plupart du temps nos pensées sont des jugements, des comparaisons, et que celles ci polluent le trait sans même que l’on s’en rende compte.

Du coup je suis resté un moment comme deux ronds de flan devant la vidéo et évidemment ce qui ne devait pas manquer d’advenir advint :

Je me suis demandé si moi aussi j’étais capable de peindre entre les pensées ?

Du coup j’ai tout de suite essayé de faire une série de peintures au brou de noix et à l’encre de chine sur papier pour observer ce qui se passait à l’état brut, c’est à dire sans tenter d’arrêter la moindre pensée ni chercher à peindre évidemment entre celles ci.

Le but était juste d’observer ce qui se produit durant l’acte de peindre.

Et là problème de taille : Aucune pensée.

Du coup je m’affole, je grille immédiatement quelques cigarettes en tournant en rond dans mon atelier.

Quelque chose semblait ne pas tourner rond, cette absence totale de pensée pendant que je peignais m’a carrément flanqué la trouille.

Et bien sur à partir du moment où j’ai arrêté de peindre les pensées ont fini par se bousculer dans ma pauvre tête

Du genre :

Tu dois être complètement marteau mon pauvre gars. C’est impossible de ne pas penser et tu n’es pas assez attentif pour remarquer toutes les pensées qui t’assaillent à ce moment là voilà tout.

Ou encore : à l’opposé si on veut : Tu es tellement vide de sens, totalement, absolument, que ce vide est ton état naturel.

Bref plutôt les boules en gros.

J’ai laissé passé quelques mois, évidemment je suis passé à bien d’autres choses et puis soudain aujourd’hui je lis un article de Julian Chapiro sur l’écriture et là une sorte de déclic s’opère.

voici une traduction de ce qu’il dit :

Les grands esprits sont devenus brillants grâce à la communication. De grandes idées émergent en écrivant ou en parlant, pas avant. Lorsque vous exprimez des idées, votre cerveau ne peut s'empêcher d'établir des liens entre elles et de les faire progresser.

L'écriture est un laxatif pour l'esprit.

En fait j’avais toujours imaginé qu’il fallait penser avant de faire quelque chose du genre peindre ou écrire et je me sentais toujours extrêmement mal à l’aise, voir coupable de ne jamais parvenir à y arriver.

En peinture bien sur j’ai quelques thématiques récurrentes, comme dans les sujets qui m’obsèdent quant à l’écriture, mais on ne peut pas dire que j’y pense vraiment. Les choses viennent seulement lorsque je me mets à peindre ou à écrire.

Je ne fais jamais de plan, jamais d’ébauche ou d’esquisse.

Mon manque de confiance dans ma pensée pour créer est tel que j’occulte totalement celle ci systématiquement pour écrire ou peindre.

Les raisons sont sans doute multiples et je ne vais pas les énumérer ici car cela dépasserait la limite supportable d’un article de blog.

Ce que je veux dire pour résumer c’est que cette faille, ce soi disant handicap dont je pensais être une sorte de victime au bout du compte pourrait bien s’avérer mon meilleur atout pour écrire et peindre.

En ne m’attachant à aucune pensée, ignorant totalement le mécanisme de la pensée je plonge littéralement dans l’inconnu pour en extirper des phrases, des idées, des lignes et des couleurs.

Du coup il y a bel et bien un résultat après coup et ce résultat je l’analyse évidemment comme tout à chacun pourrait le faire en décidant que c’est bien ou que c’est médiocre.

Au début la confrontation avec ce résultat m’était tellement pénible que je ne relisais jamais mes carnets, j’empilais mes peintures dans un coin de la maison sans vraiment prendre le temps de les regarder vraiment.

J’étais tellement obnubilé par l’idée de l’écriture ou de la peinture comme étant des actes artistiques que je me sentais souvent en dessous, pas au niveau, pas de taille à affronter le moindre verdict, à commencer par le mien.

C’est avec le temps que les choses se sont calmées, en acceptant peu à peu de livrer à d’autres regards ces textes et ces tableaux. Ce n’était pas aussi catastrophique que je l’aurais cru c’était ça aussi la réalité.

Donc oui finalement j’ai véritablement un secret pour écrire et peindre, c’est à dire quelque chose que j’ai toujours imaginé comme une tare , quelque chose de honteux.

Je ne pense à rien, je me lance et je me dis on verra bien.

La vérité c’est qu’avec les années la peur du ridicule a peu à peu disparu de mes préoccupations. Je l’ai même étudié en profondeur ce sentiment de ridicule à une époque de ma vie à seule fin de l’explorer, comme on explore une terre hostile à première vue mais qui dissimule des trésors inouïs quand elle nous devient de plus en plus familière.

Je crois que cette peur du ridicule y était pour beaucoup dans le jugement abrupt que je portais sur mes créations littéraires et autres. Et tant que cette peur m’entravais je ne pouvais parvenir à une certaine justesse d’exécution.

Soit j’en mettais trop soit pas assez.

C’est cette difficulté de pondération sans doute qui est au centre de l’acte créateur. Cette difficulté avec le temps s’est elle aussi transformée en quête, en cheminement.

Le but n’est pas d’arriver à un beau texte, à une belle peinture, le but est de parvenir à une certaine idée de justesse qui n’existe ni en amont ni en aval de ces instants durant lesquels j’agis.

Le but est de parvenir au présent et d’en capturer quelque chose par l’action afin d’en témoigner. C’est juste cela.

C’est aussi pour cette raison qui ne me paraissait pas vraiment utile au monde que j’ai eu un mal de chien à me considérer comme un artiste ou un écrivain.

Ca va mieux maintenant. C’est toujours bon de partager un peu de ses hontes comme de ses secrets n’est-ce pas ?

Toutes mes amitiés Patrick !

voici, pour les anglophones; le lien vers le site de Julian Chapiro au cas où un déclic puisse se produire, se répéter à l’infini

https://www.julian.com/

Tout ce qui résonne

Je farfouille à l’arrière de la Dacia Logan break en reprenant mon souffle. Je viens d’accrocher 48 toiles qui seront exposées pendant un mois au centre culturel de Valloire, Savoie, France. Et plus une seule clope.

Faut que je me raisonne. Après une pénible vérification effectuée, l’unique tabac du coin n’est ouvert que trois demies journées par semaine et je suis arrivé le mauvais jour.

Cela m’avait effleuré l’esprit en quittant Saint-Jean de Maurienne. Mais il faudrait s’engager dans le centre-ville, se garer, voir la foule sous 35° en cette fin de matinée, avec en prime le risque d’un marché … la flemme.

J’avais hâte d’arriver en altitude, doubler le col du Télégraphe et acheter mon paquet de 30, peinard comme je me l’imaginais dans un petit boui-boui bucolique.

Raté.

Du coup je tapais à tire-larigot dans les plaquettes de gomme à mâcher. Je devais en être au moins à la dixième en une heure et je me sentais entre excité et fébrile. Pas à prendre avec des pincettes.

Je ressors le nez de la Dacia et elle est là juste devant moi. Une vieille dame toute fluette à mi chemin entre le phasme et la brindille.

Vous êtes responsable me demande t’elle ?

Juste de moi-même, et encore pas tous les jours je réponds.

Et là vlan en à peine deux minutes elle me déballe tout.

Elle a garé sa voiture à l’ombre sous l’auvent, elle espère ne déranger personne, elle est musicienne, prof dans deux conservatoires, elle est venue pour enfin pouvoir retrouver son âme sœur qui donne un concert dans la neige là haut vers le Galibier.

Quel coffre !

Je ne me rappelle plus du nom du concert ni du concertiste d’ailleurs. Mon attention n’était pas là. J’ai juste recueilli les paroles comme ça.

Cela fait 30ans que je le suis partout, oh mais nous sommes vraiment de très bons amis (gloussement d’aise). Par contre jamais aucun « rapprochement physique », c’est seulement d’âme à âme vous savez, totalement platonique.

Oui on peut le dire je suis une « Fan », une fan fanée ( gloussement de dépit).

Puis comme je me contentais de sourire elle a ajouté je ne sais plus quoi et nous nous sommes séparés comme ça.

J’ai enfin trouvé ce que je cherchais au fond de la bagnole, puis j’ai été numéroter mes toiles sur une feuille volante pour pouvoir envoyer quelque chose de propre au secrétariat par la suite.

Le centre culturel m’a mis à l’honneur vraiment. Une grande affiche qui surgit de temps à autre sur le panneau lumineux entre deux propositions de film. J’ai essayé de faire une photo mais la nuit commençait à tomber et l’écran était tout blanc.

Le lendemain matin en quittant Valloire je me souviens de la photo ratée et je me dis va en faire une autre c’est pas tous les jours que ton travail apparait aussi lumineux.

La vieille dame était dans sa voiture. Visiblement elle a passé la nuit ainsi enroulée dans une couverture.

Je me suis garé un peu à l’écart et je l’ai regardée sortir de son véhicule toute hirsute. En me voyant elle a remis de l’ordre dans ses cheveux et m’a fait un sourire.

J’ai répondu par un petit signe de la main puis j’ai quitté la ville.

En rentrant j’ai cherché sur internet ce fameux concert dans la neige. Cela m’étonne car j’en ai vu vraiment peu de la neige.

Rien trouvé.

Dommage j’aurais préféré que cette petite dame ne soit pas totalement folle comme j’en ai eu aussitôt le pressentiment en la voyant durant la toute première salve de secondes de notre rencontre.

Il y a ainsi des évènements sur lesquels mon attention se porte puis se focalise pour je ne sais quelle raison.

On dirait que ce sont comme des choses qui résonnent au fond de moi sans que je ne puisse les relier à un son original.

Peut-être que je suis probablement aussi cinglé que cette vieille dame finalement.

Peut-être que j’écris ces choses aussi pour tenter de me convaincre du contraire. La vérité c’est que je ne sais pas, c’est comme ça et voilà tout.

Affiche lumineuse Valloire Savoie
Maurienne Patrick Blanchon

Envers et contre tout

Le vieux ne pouvait s’empêcher de la ramener, c’était au delà de ses forces de parvenir à la boucler ne serait-ce que cinq minutes. Il fallait qu’il flanque son grain de sel à la moindre occasion. Le pire était qu’il ne disait pas que des conneries, dans l’incessant flot de sa propre expérience qu’il ne cessait de déverser au tout venant, se logeait bien quelques pépites, cependant la patience me manquait voilà tout.

A bien y repenser aujourd’hui, en le voyant assis comme un bouddha sur son canapé, j’éprouve un sentiment ambigüe de haine et d’amour mélangé. Une mélasse appartenant sans doute à toutes ces séries B que nous nous infusâmes pour tenter d’endiguer une parole paternelle étouffante.

Lorsque la télévision fonctionnait à plein tube, le volume poussé à fond, qu’un bruit en chassait l’autre, on avait malgré tout l’impression de profiter d’un peu de répit. Sauf durant les informations où le vieux ponctuait pratiquement chaque nouvelle d’un  » je le savais » , « pas étonnant », « fallait bien s’en douter » ce qui ne manquait pas de déclencher une ou deux anecdotes dans lesquelles invariablement il serait le héros, naturellement.

En tant qu’ainé il était tout à fait normal que je me dresse contre ce phénomène naturel, cette parole incessante, et que pour la contrer je finisse par me l’accaparer à ma façon. Je crois que très tôt je me suis investi de cette mission, et si l’intention première peut s’expliquer ainsi, à la façon des luttes intestines dans toute monarchie, dans mon for intérieur je n’allais jamais chercher si loin. J’étais totalement inconscient des raisons qui me poussaient sans relâche à inventer des histoires à dormir debout, des mensonges à la pelle et ce aussi bien aux autres qu’à moi-même.

Cela fera huit ans déjà qu’en mars, la déprime invariablement me retombe sur le paletot, que je me retrouve dans la morgue de l’hôpital de Créteil à considérer l’homme allongé que je ne parviens pas à reconnaitre. Il parait rapetissé et les traits de son visage semblent figés pour toujours dans une attitude goguenarde. Un sourire de gamin qui en aura fait de bien bonnes et qui aura gommé tous mes souvenirs, comme mes a priori sur les géants.

Un sourire d’enfant qui m’aura volé tous les miens jadis, forcé que j’ai été de devenir adulte bien plus vite que je l’aurais voulu. Un putain de sourire et le fantôme de cette voix qui dit « je » par ci « je » par là à tout bout de champs.

J’ai marché dans cette voix je crois pour remonter son cours, parvenir à sa source et je ne tombe au bout de tout ce chemin que là dessus: un pauvre sourire de gosse. Et qui en plus se paie ma fiole qui a l’air de dire je vous ai bien eu tous autant que vous êtes.

Et c’est là que j’ai du mal j’avoue à pousser la haine plus avant. Est ce qu’on peut s’en prendre à un gosse ?

Lui seul le pouvait je crois et parfois il ajoutait qu’être con était une sorte d’état naturel des choses, qu’il ne fallait pas s’en faire pour autant. Et il concluait toujours en disant les vrais problèmes commencent lorsque on s’en rend compte.

Je crois qu’à la fin de sa vie tout le monde autour de lui savait et lui le premier. Ca mettait une drôle d’ambiance durant les rares repas de famille. On montait plus fort encore le son de cette saleté de télévision et on bouffait à s’en faire péter la sous ventrière. Le prétexte de mâcher pour ne pas parler, ou de ruminer se sera transformer en une sorte de manie avant qu’il ne se métamorphose en obésité , en taux de sucre et de cholestérol. Car au bout du compte on ne mâchait même plus on avalait, le but étant de pouvoir sortir de table le plus rapidement possible.

Parfois aussi avec les premières giboulées et les beaux jours ensoleillés de printemps je me surprends à ouvrir une porte et à trouver face à moi cette même sensation de liberté, ce cri de joie sauvage qui fait courir dehors à toutes jambes vers le jardin, ou mieux encore vers les collines, la foret avoisinante.

Le plaisir est aussi vif en pensée qu’autrefois dans les jambes et dans tout le corps de hurler pour se donner plus de force plus de courage à s’enfuir et s’inventer des milliers de buts, des milliards d’ailleurs, des lieux imaginaires pour se reposer un peu la tête, pour s’inventer d’autres « je » qui en recouvrirait un autre si difficile à supporter, si difficile aussi à ne pas aimer.

Dans le fait de prendre une toile et de me jeter dessus avec mon couteau, surtout ces derniers jours , je crois qu’inconsciemment je cherche ce gamin qui aurait pu être un bon ami s’il n’avait dû être mon père.

Je débranche tout, je ne pense plus à rien, je strie la toile de coups de couteaux, des coups violents et doux qui s’entrecroisent et qu’est ce que je vois à l’arrivée ?

Une sorte de vieille caravelle noire dans du bleu, le fantôme d’un Vasco s’enfonçant vers l’inconnu. C’est cela la terre promise encore aujourd’hui, tout ce que je ne sais pas, ce que je ne connais pas et que je ne désire plus savoir ni connaitre. Juste sentir, courir à perdre haleine dans la peinture et tout oublier vraiment. Tout oublier de ce qui est possible comme impossible. Hurler envers et contre tout.

Huile sur toile 60×80 cm Collection privée Patrick Blanchon 2021.

Le malentendu

Woman I- Willem De Kooning 1952

Dernièrement petit échange de mails. Expliquez moi donc, ça commence déjà pas très bien me dis- je.

Fatigué d’avance je laisse en suspens.

Pourquoi me fendre en plus d’une explication ? N’ai je pas déjà assez dit, suffisamment dit ?

ça ne s’arrêtera donc jamais ?

Et forcément me voici tout autant responsable que l’autre. Face à l’ambiguïté on est au moins toujours deux à danser le tango.

Du coup je me retire sur la pointe des pieds.

Je ne dis mot.

ça en dit long sur l’art.

Une sorte d’Euréka soudain.

On n’écrit pas, on ne peint pas pour se faire comprendre.

C’est même probablement tout le contraire. Toujours cette fâcheuse tendance à l’exagération. Ce qui me ramène invariablement à plus de modération ensuite évidemment.

En tous cas c’est une piste juteuse. Ça va me faire au moins la journée.

J’écris, je peins pour faire sombrer la certitude dans le doute.

Ou je dans le il.

En premier lieu.

ça ne fera pas de moi un influenceur c’est certain.

Du coup je me marre et je m’éponge le front, ouf !

Le nouveau monde

La rédaction de ce blog m’aura permis de me débarrasser de beaucoup de choses pour approcher quelque chose de plus profond, de plus juste qui cherche à se dire au plus juste souvent en vain. D’une certaine façon l’écriture et la peinture se rejoignent dans l’effort d’être ce que je suis, en apprenant le non effort. En ne corrigeant rien de ce qui s’écrit ou de ce qui se peint, en décidant que tout instant est un présent sacré.

Le titre de « peinture chamanique » fut une gageure qui avec les mois s’est métamorphosé pour devenir « l’amour c’est tous les jours »

Je ne renie rien car tout était déjà écrit de longue date et même ma résistance, mes entraves comme mes sentiments excessifs sont compris dans l’addition et dans le résultat de cette addition de toute éternité. C’est un cadeau total, un présent, faut il insister ?

Cependant agir sur le temps est possible. Il est possible de transmuter le temps, le temps passé en temps présent pour fabriquer l’or du futur dans cette dimension parfois si rude qu’est notre quotidien.

C’est en cela que l’horizon me semble poétique aussi surement qu’une science actuelle. Il ne suffit que de la croyance collective. Comprendre et connaitre le ridicule en tant que levier de l’évidence à venir. Abandonner le lourd pour s’élever vers le léger, et ce faisant redonner sa véritable nature au monde. A ce rêve collectif et individuel du monde.

Un nouveau monde Patrick Blanchon 2020 Art digital

Comprendre et connaitre ce que peut-être, à portée de cœur ce « nouveau monde ». Et pour cela se débarrasser de ce vieux cœur comme d’une gangue de plomb pour laisser passer la lumière du soleil, l’or du temps.

Il y a un choix à faire, un prix à payer, un sacrifice. Celui d’abandonner une fois pour toute la peur.

Comme une vieille amie qui nous aura tant appris sur la faiblesse du sérieux et de l’adulte que nous avons si souvent fantasmés.

Un adulte ce n’est pas quelqu’un de responsable, nous le savons bien désormais. Le mot responsable n’est qu’un bâillon sur les lèvres de la peur. Mais la peur n’a pas besoin de mot, elle n’a pas besoin de s’exprimer à haute voix pour être perçue, pour être éprouvée, pour être crainte.

Au contraire, moins nous lui laissons la possibilité de s’exprimer plus nous créons de hurlements au fond de nous, nous la nourrissons en nous inventons de la responsabilité.

La véritable responsabilité n’est pas de dominer la peur pas plus que de dominer l’émotion, la joie ou le dégout. La véritable responsabilité c’est d’être qui nous sommes et d’écouter nos peurs comme autrefois les anciens devinaient la parole muette des dieux.

Ce nouveau monde qui s’avance sera avant tout héroïque. Beaucoup de héros vont voir le jour et aussi dans la nuit. Ce ne sera pas les même que jadis. La difficulté sera peut-être de les reconnaitre en tant que héros d’ailleurs.

Je pense bien sur à tous ceux qui créent, dont tout dans leur vie est orienté vers le don, le partage, au profit du plus grand nombre.

Sans tapage, doucement, et sans bruit.

Je pense que ce nouveau monde est à un cheveu d’être artistique, il faut juste avoir le courage collectif de traverser les voiles de l’illusion résiduelle qui peu à peu se dissiperont de toutes façons.

Ce monde de la peur nous aura conduit a explorer l’erreur de l’avidité, de l’égoïsme, je ne sais pas si c’est bien ou mal sur le plan cosmique, c’est sans doute un événement comme tous les autres qui attend juste que nous lui apportions un sens.

C’est dans la décision du sens que tout peut se jouer. Quel sens donner à toute cette folie ? Quel sens donner à l’excès, à la peur et au désespoir dans notre dimension matérielle si ce n’est justement d’être des matières que l’esprit doit utiliser pour se percevoir ?

Je suis un rêveur bien sur, mais depuis le plus loin que je me souvienne je suis conscient de ce rêve. Je rêve en toute conscience et quand je ne dors pas je suis conscient aussi de l’illusion de la veille pour ce qu’elle peut valoir comme outil pour mieux comprendre le rêve.

Serais je seul à traverser ces voiles et à atteindre le nouveau monde ? Seul je le suis depuis toujours et c’est par cette solitude étudiée elle aussi que je peux te retrouver tel que tu es, au delà de toutes les illusions.

Nous ne faisons qu’un grâce à toutes nos différences et cela est parfait car c’est ce que nous avons décidé au départ, comme un jeu d’enfants sous le soleil.

Le soleil est le grand maître de nos danses qui brûle et se consume et dont le noyau pulse comme notre cœur.

Le soleil est bien plus qu’un astre, comme tu es toi aussi bien plus que ce que tu crois ou penses être. Nous sommes liés au soleil comme à toutes les étoiles de l’univers. Nous naissons, vivons et mourrons par jeu, un jeu merveilleux et joyeux au bout du compte.

Un jeu qui pour être plus piquant, plus savoureux avait besoin d’acteurs, dont la peur, et toutes les autres émotions ne sont pas les moindres.

Nous ne sommes qu’un, nous sommes l’Esprit qui se découvre autant qu’il se cache en chaque chose, en chacun de nous.

Si nous en sommes conscients le jeu s’arrêtera t’il ? L’Esprit se lasse t’il de l’Esprit ? Connaissait il la lassitude avant de nous avoir inventé ? Ou bien la lassitude n’est t’elle encore qu’une fiction, un sujet d’étude, une marche , un palier qu’il faut franchir pour mieux comprendre la vigueur, l’énergie la joie et la légèreté ?

C’est une question de soixantenaire bien sur qui ne désire pas renoncer. Qui résiste à s’installer dans une vision triste de la vieillesse surtout.

Si tu es jeune tu ne peux sans doute pas comprendre cela. Et tout est bien comme ça. Mais il semble qu’aujourd’hui la lassitude arrive de plus en plus tôt dans nos vies, que nous soyons jeunes ou vieux. Elle est ce passage à franchir, ce portail derrière lequel se tient sans doute comme un nouveau monde, un nouveau soleil, une nouvelle vie.

Et pour franchir cette porte peut-être faut il se détacher encore de tout ce que je crois avoir été, être, ou rêver d’être.

Il faut s’abandonner vraiment, il n’y a pas d’autre solution et ne pas ressentir à nouveau l’exil.

En finir avec tous les exils comme avec toutes les errances c’est peut-être cela tout simplement avoir la foi en ce nouveau monde.

L’importance de l’immédiat et du recul.

La notion de laboratoire est importante à comprendre. Il y a le travail et la parole, l’action est sans doute préférable au mot travail d’ailleurs qui contient la notion de trituration, de torture. L’action et la parole. Comme l’immédiat et le recul.

Quand le feu est allumé il vaut mieux agir sur la matière que de la penser, l’exprimer. L’immédiat est ce lieu de l’intime dans lequel l’action se confond avec la flamme. Dans lequel l’action est flamme et la flamme est l’action. Il n’y a plus de « Je ».

Plus tard vient la parole, l’écriture. Et le « Je » de l’écriture n’est qu’un résidu. C’est le fameux point gris qui parvient à sauter par dessus lui-même dont parle le peintre Paul Klee. C’est un « Je » qui connait la nuance et la valeur des gris et s’amuse avec.

Car la peinture est avant toute chose un jeu. Un jeu parfois tragique, drolatique, triste, joyeux, on pourra ajouter autant de qualificatifs qu’on le voudra, ça ne changera pas son essence fondamentalement ludique.

Tout comme l’écriture d’ailleurs.

C’est un jeu addictif, aussi addictif que les jeux vidéos si l’on veut, ou l’alcool, ou le tabac, et le sexe, dans lesquels par l’immodéré on apprend la modération peu à peu. Avec le temps, avec ce que l’on parvient à exprimer avec le temps et le recul sur toutes ces addictions.

Le temps c’est aussi un élément de ce laboratoire. Un élément de vérification, une sorte de preuve par neuf qui se déroule parfois sur de nombreuses années à partir d’un acte effectué dans l’immédiateté. Et c’est une hypothèse tout à fait plausible, bien que difficile à démontrer, d’imaginer que le temps et l’immédiat se confondent en un certain point, dans ce jeu, dans ce « Je » qui saute par dessus lui-même pour découvrir et révéler toutes les nuances du gris, et les rendre à la luminosité, à la clarté dont elles sont issues.

Lorsque j’étais plus jeune je pensais qu’on ne pouvait écrire que du fond de son cercueil. Cela me procurait une augmentation de bile, d’humeur noire qui procurait une teinte brune à mes pensées évidemment.

C’était sans doute ce que les alchimistes nomment « l’œuvre au noir » étape importante si l’en est que d’explorer ainsi toutes ces humeurs moroses, ces humeurs accablantes. Les explorer pour les traverser est essentiel. Quand j’ai compris que je risquais d’y rester durant un temps indéterminé j’ai souvent paniqué. C’était parfois intolérable, injuste, insoutenable. Et pourtant ce qui n’en finissait pas, cet interminable lié à l’impatience de la jeunesse, il m’a bien fallu patienter de bon ou mauvais grés peu importe.

On ne décide pas vraiment du recul, on tâtonne beaucoup à avec le distance adéquate. On effectue des choix souvent arbitraires.

A combien de mètres doit on se tenir pour bien voir la toile sur un chevalet ? Cela peut paraitre futile comme question.

Mais une fois que l’on saisit son importance, on fait bien plus attention à cette notion de distance.

C’est exactement la même chose avec l’écriture d’ailleurs. On écrit des choses et généralement on les fourre dans un tiroir au début parce qu’on sent bien que quelque chose cloche. Doit absolument clocher. Parce qu’on n’imagine pas que cela puisse être parfait du premier coup. On le refuse consciemment ou pas. Parce qu’on installe de la distance au mauvais moment, au mauvais endroit.

Sur ce blog j’ai pris la décision d’écrire et de publier aussitôt ce qui s’écrivait. Je corrige très peu, essentiellement les fautes d’orthographe quand je les aperçois. Mais pas la structure des textes, pas ce qui s’avance dans l’immédiat. Je m’y refuse. Parce que je sais que je n’ai pas la bonne distance, parce que ce n’est pas le moment opportun.

En revanche publier est essentiel. Publier me sert à valider l’immédiat. Je me fiche que ces textes soient lus, appréciés ou pas, ce n’est pas le but de ce travail. Mais je ne serais bien sur pas honnête de dire que je n’apprécie pas les avis, les « like », une partie narcissique les apprécie bien sur. Mais je fais la part des choses. Je ne me sers pas de la peinture ni de l’écriture pour être aimé, pour exister dans un œil extérieur. Ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Je pense que j’ai enfin traversé tout cela avec le recul.

Je vois mieux ce dont il s’agit. Je vois mieux aussi la direction dans laquelle travailler. Et il me faudra encore probablement du temps et du recul pour revenir sur cette idée de perfection. Car elle change tout le temps. Peut-être est t’elle définitivement inatteignable d’ailleurs, c’est ce qui me la rend justement essentielle dans ce cheminement. Et c’est aussi ce qui me fait écrire et peindre dans l’immédiateté. Puisque l’hypothèse est posée.

Immédiat et recul, immédiat et temps, impatience et patience. C’est juste de la vérification, de la confiance en soi à cultiver.

Ce qui signifie que le fruit est déjà là de toutes façons bien avant qu’il ne se montre. Il est dans sa potentialité. Comme cette série de tableaux que j’avais réalisée en découvrant dans des textes anciens de l’Inde les annales akashiques.

De drôles d’expressions

Ca ne cassera pas trois pattes à un canard, juste un délassement puisque je ne dors pas. Faire l’inventaire de ces expressions qui ont réjoui très tôt mon enfance pour répondre à la proposition de l’auteur de ce blog que je vous recommande si vous ne le connaissez pas déjà.

Et voilà, c’est toujours pareil sitôt que je me mêle de vouloir faire du tri je me retrouve gros Jean comme devant, y a plus rien qui vient. Ca ne se bouscule plus au portillon comme 5 minutes avant où j’avais la tête farcie par la jubilation de l’envie. Georges Brassens au secours, c’est un peu à cause ou grâce à toi que j’ai aimé toutes ces expressions, notamment avec les sacrebleu, les cornegidouille et le fichtre foutre et diantre de ta ronde des jurons.

Et toi aussi François Rabelais avec ta langue fleurie, à laquelle surement je dois la verbocination labiale qui canulait déjà à l’époque mes parents.

Comment redonner un tour à ce fichu biniou de la mémoire ? Un peu de parataxe ou d’hypotaxe histoire de voir si ça m’revient. Un peu des deux en même temps, sans mettre la charrue avant les bœufs.

Et les marchés parisiens, le Totor qui me coursait pour me couper les oreilles en pointe, j’aurais fait un litre d’huile pas moins si on m’avait flanqué un grain de chènevis dans l’trou du cul à c’t’heure là, tant j’avais les foies ou les miquettes.

Y avait pas vraiment de quoi à y revenir, il avait le cœur sur la main le Totor, toujours à nous aider quand on remballait, prenant 4 ou 5 colis d’un coup entre ses gros bras de fort des halles. On va pas se casser le cul les gars, Totor est là.

Ah Paris, Paname, la rue Jobbé Duval, le balcon du 7ème depuis lequel je lâchais de beaux glaviots sur la tête des parisiens, des parisiennes, j’avais un de ces toupet déjà, pas froid aux yeux, j’avais l’diable dans la peau me disait la grand-mère c’était clair comme de l’eau de roche.

D’ailleurs à force, j’avais l’trou du cul en fleur de toutes ces fessées qu’on me refilait pour un oui pour un non, j’arrivais pas certains jours à m’asseoir bien tranquille, fallait que je bouge tout le temps, la danse de Saint Guy, à gigoter comme un ver au bout de son hameçon.

Il y avait une certaine fierté à parler gras, et à user de l’anus à toutes les sauces dans cette famille, pour un oui, pour un non, le trou du cul parvenait en bouche et se trouvait projeté, collé à qui voulait l’entendre ou pas. Le stade anal et oral enfin réunis sans le long détour intestinal qui les éloigne. Un pur bonheur à écouter, et ce même si ça m’était adressé, peut-être même à cause ou grâce à ça.

Le cul c’était comme le tremplin de l’imagination en ce temps là, il n’était pas le triste cul d’aujourd’hui qui n’évoque plus guère que la gaudriole. Il n’a pas de cul, c’était ne pas avoir de chance, pas de bol, un peu comme il l’a eut dans le cul, mais pas tout à fait vraiment, il fallait tendre l’oreille pour savourer les nuances. Si on n’allait pas assez vite en besogne, fallait s’ôter les doigts du cul, et puis on pouvait aussi tomber dessus les jours de grand vent, durant les tempêtes, les gros coups durs de la vie, ceux qui vous le trouent pour de bon que l’on en reste comme deux ronds de flan. D’ailleurs avoir du rond c’était aussi avoir du cul.

Mon père me soufflait dans les poumons parce que je ne manquais pas d’air, une connerie dans une bouteille, j’aurais brisé celle ci pour la faire. On prenait la porte régulièrement à la maison, soit ma mère ou mon père, plus tardivement mon frère et moi.

Il y avait cette obsession de se carapater au diable vauvert tout le temps pour ne pas exploser dans l’instant. Pour ne pas sortir de ses gonds on prenait cette porte, on allait prendre l’air. Et puis on revenait la queue entre les jambes à l’heure de la soupe, On n’en parlait plus. ça me passera avant que ça ne me revienne.

C’est bien plus tard que j’ai rencontré Richard qui comme moi aimait les mots de toutes sortes. C’était un vieux mec qui avait été chanteur dans les cabarets et qui en connaissait un rayon sur l’histoire de la langue, sur l’étymologie, l’histoire des métiers, la plupart disparus. Le truc qui ne sert à rien par excellence. Mais ça nous plaisait beaucoup de nous retrouver autour d’une ou deux bouteille de pinard le soir pour parler de toutes ces choses qui ne servent à rien.

Il avait une quantité de dictionnaires impressionnante. Une pièce entière de son appartement parisien, et c’est entre les piles de livres, qu’il avait réussit à placer son lit pour roupiller de temps à autre. On ne dormait pas plus l’un que l’autre déjà en ce temps là je faisais pas mal d’insomnie.

On dépiautait dans une conversation souvent sans queue ni tète , à bâtons rompus cependant, on y allait bon train, certain vocable, expression, substantifs ou verbe qui lui passait par la tête au moment où ça passait. On progressait ainsi suivant un fil conducteur plus ou moins tenu, de digression en digression si bien qu’on le perdait souvent ,tout en feuilletant le Bouillet un vieux bouquin épais d’où surgissaient des bouts de notes sur la tranche, des post it.

Avec Richard j’ai vu ce que je risquais de devenir un jour, par son ressentiment vis à vis d’un tas de choses que j »étais déjà plus ou moins en mesure de comprendre à l’époque, j’avais 17 ans à peine.

Il avait pourtant un talent certain, une facilité déconcertante à manier la langue, les mots, à s’intéresser. Il me disait souvent que j’étais trop timoré car il devait s’apercevoir se rappeler de lui à travers ma jeunesse, sitôt que j’arrivais sur son perron.

Le jeudi c’était le jour où il tirait les cartes aux prostituées de la rue Quincampoix et de la rue des Lombards, ça ne le dérangeait pas que je vienne il me l’avait dit. Tu n’as qu’à te mettre dans l’autre pièce à bouquiner pendant que je leur prédis si elles vont dérouiller ou pas. Du coup je faisais le groom, ouvrait la porte et dirigeait vers le salon ces dames qui laissaient dans leur sillage des odeurs et des parfums qui développèrent beaucoup mon imaginaire de jeune trou du cul en ce temps là.

Richard déployais sur la table de la salle à manger un jeu de tarot, celui de Marseille, et il laissait venir tout ce qui lui passait par la tête suivant les cartes retournées par ces dames. De l’autre coté de la cloison s’engageait une conversation feutrée dans un langage châtié de part et d’autre car déclarait Richard, il faut traiter les putes comme des princesses et les princesses comme des salopes, c’était son truc.

Ma mémoire est largement décousue sur toute cette période là, c’était avant le déluge, avant que je ne commence à écrire timidement. Parfois ça me prend de regretter de n’avoir pas pris de notes. D’autres fois je fais confiance au tamis de l’oubli.

Mais je n’ai jamais oublié l’atmosphère de ces moments passés avec Richard, l’atmosphère de ces années là ou pour me nourrir et payer ma taule, j’allais chanter avec ma guitare sur les terrasses de la ville ou dans les troquets. Cette rencontre m’a forcément ouvert l’esprit et rabaissé ma prétention, je voulais devenir chanteur à l’époque, et en rencontrant Richard j’ai compris que ce ne serait pas mon avenir. D’ailleurs il l’avait lu dans les cartes, c’était plié. Il m’avait déclaré que je ferais des tas de choses dans la vie, que j’avais une facilité incroyable, de l’or dans les mains mais je ne serai jamais chanteur, ça c’était clair et net.

Du coup progressivement j’ai abandonné ce rêve qui somme toute n’était guère qu’une béquille pour traverser ma misère. J’ai commencé à lire vraiment, à m’instruire pour de bon, et à construire surtout une pensée personnelle pour ne pas ressembler à ces michetons dont j’entendais causer derrière la cloison, quand ces dames narraient avec force détails parfois, la mentalité lamentable du monsieur tout le monde dégringolant depuis la Porte Saint Denis jusqu’au Halles pour engranger, amasser des sujets de masturbation future.

Parfois un julot se pointait aussi. C’était madame qui l’avait convié à se rendre chez Richard souvent pour des prétextes à deux balles, des histoires de chevaux gagnants, des tuyaux hypothétiques, et des gros lots à briguer grâce à la magie des tarots et de la numérologie. Avec seulement une date de naissance, Richard était capable de faire miroiter à la fois le meilleur et le pire, et comme parfois il prévoyait juste, il avait fini par se tailler une réputation jusque chez les maquereaux du quartier.

Il en profitait alors pour sermonner gentiment les julots, pour qu’ils ne cognent pas trop fort, ou qu’ils lèvent le pied sur le jaja, le Ricard. Il était multifonction, le couteau suisse de ses dames, prévenant comme un toubib chinois car il vaut mieux prévenir que guérir disait il.

Il n’y eut pas le moindre écart de conduite, ni de la part de ces dames ni de la mienne. Même les plus jolies, les plus désirables, les plus coquines, me saluaient à l’arrivée comme sur le départ avec une amabilité chaleureuse, une intimité cordiale, que ça ne leur serait même pas venu à l’esprit de voir en moi une proie. J’étais bien moins solide quant à moi intérieurement, mais une sorte d’interdit de rigueur, tacite dirais je, me fit assez rapidement transmuter toute velléité bestiale en honte soudaine.

Elles dérouillaient suffisamment comme ça, les pauvres, il me tenait à cœur de ne pas en rajouter.

Nous devînmes mêmes copains avec les semaines, les mois, les années. Et j’accompagnais volontiers toute la bande, Richard en tête pour le pèlerinage annuel à Saint Germain l’Auxerrois. Là elles allumaient un cierge à une divinité spécialisée dans la protection des péripatéticiennes, flanquaient de gros billets dans le tronc à la sortie et le cortège s’égayait ensuite à la hauteur de la Place du Chatelet, après avoir remonté la rue de Rivoli et les quais du Louvres.

Dans une de ses chansons Georges Brassens évoque le poète François Villon qui dit  » Mon prince, on a les dames du temps jadis que l’on peut » dans la ballade des dames du temps jadis. Et c’est très juste. Je ne pouvais fréquenter que des filles volages, des timbrées ou des prostituées à cette époque et comme mentor je m’étais choisi ce vieil homme qui m’avait accordé un peu d’attention alors que je chantais dans la rue.

Mes amours normales si je puis dire n’avaient rien donné qui vaille, je ne parvenais pas à entrer dans le monde sérieusement. Je fréquentais la faculté et me trouvais toujours décalé par rapport à tous les jeunes gens que j’y croisais, installés dans un froideur propre à tous les jeunes cons la plupart du temps qui prétendent se construire un avenir. Ma vie battait de l’aile totalement, je n’arrivais pas à me raisonner, et pour moi avoir du plomb dans la cervelle signifiait juste une propension au suicide.

J’étais la cigale de la fable et toutes ces fourmis autour me désespéraient. Ce qui me désespérait surtout c’était leur langage châtié, au final comme signe affiché de leur sérieux, de leur volonté de rejoindre un groupe quel qu’il soit. Ce parler sans pittoresque, aseptisé, détruisait presque aussi l’empathie comme j’imagine un résistant découvrant avec effroi qu’il mange à la table d’un collabo.

C’est drôle l’écriture, c’est à la fois magique et terrifiant. J’étais parti dans un inventaire d’expressions rigolotes, baroques, en démarrant avec le trou du cul, et si j’ai démarré avec peine c’est parce que toutes ces expressions me tiennent encore beaucoup à cœur, elles identifient une ile perdue quelque part dans le temps de la jeunesse folle, avant les naufrages successifs qui mènent à l’âpreté de ce langage froid et sans âme, qu’utilisent désormais presque tout le monde, une langue pragmatique de comptable finalement.

Je repense aussi à toutes ces corporations, à tous ces métiers qui avaient leur propre langage, leur mots bien à eux, leur argot, ésotériques pour ceux qui n’en sont pas. Je pense à toutes ces richesses perdues peu à peu depuis que l’on a pénétré dans la production de masse, la standardisation à tout va et la pensée unique.

Parfois, des années après, cela m’est arrivé d’aller m’assoir sur les quais de Seine avec de vieux clodos, rien que pour tenter de retrouver ce langage perdu. Mais mêmes les gueux désormais ont été dépouillés de leur langage. Au contraire lorsqu’on en croise un par hasard chez le boucher ou chez le boulanger, ils font encore plus d’effort que tout à chacun pour parler sans déranger quiconque. J’aperçois alors des enfants qui se dépêchent de rejoindre leurs caves, leurs couloirs venteux, les sous sols des parkings pour pouvoir prononcer tout à loisir et pour eux même des trous du cul à foison en sifflant du pinard pour se réchauffer le cœur.

En lisant les textes de ce blog, en prenant plaisir vraiment à lire ces expressions du canada dans de nombreux textes je me dis qu’ils ont bien fait ceux qui sont un jour partis pour traverser les mers. Au moins ils n’ont pas perdu la flamme, l’étincelle du mot et que l’on protège comme une braise afin de toujours pouvoir s’y réchauffer l’âme.

Je comprends aussi pourquoi souvent l’émotion vive, les rires et les larmes me venaient gamin en écoutant le grand Félix Leclerc, et aussi Gilles Vignaud et Diane Dufresne, ils avaient recueilli et conservé cette braise dans leurs mots et leur accent, d’un temps où la France était un beau pays pas toujours facile à vivre sans doute mais où l’esprit de la langue était proche de l’esprit tout court.

Ce sont des mots qui remontent à loin, du temps de la Nouvelle France, et de l’appât du gain encore évidemment. De toutes façons y a t’il jamais eu d’époque où cet appât n’existait pas ? Mais ce qui est émouvant c’est de comprendre que ce français est bien le notre, il est sans doute plus riche encore que le notre désormais. Je m’étais déjà fait cette réflexion en lisant l’œuvre de l’écrivain Patrick Chamoiseau qui m’a éblouie également par la richesse du créole.

Il y a dans cette langue, la langue française j’en ai souvent eu l’intuition comme un massacre qui se reproduit à période donnée, un massacre d’enfants car ce que j’entends tout au fond d’elle, c’est souvent cela: le naturel, l’effronterie, la spontanéité et la logique des cœurs légers depuis toujours. Cependant qu’il faille aller creuser désormais bien loin dans les bibliothèques, dans les banques de mémoire et traverser les océans pour retrouver ce cœur précieux en exil de notre si belle langue.

J’ai jeté ces quelques notes sans chercher à les reprendre ni à les arranger, les structurer, les laissant telles qu’elles venaient, comme ce moment dans lequel je les ai laissées venir, un moment dans la nuit d’hiver d’une pandémie qui n’en finit pas.

Pour illustrer ce texte j’ai choisi le torche cul de Rabelais, Gargantua

– J’ai découvert, répondit Gargantua, à la suite de longues et minutieuses recherches, un moyen de me torcher le cul. C’est le plus seigneurial, le plus excellent et le plus efficace qu’on ait jamais vu.

– Quel est-il ? dit Grandgousier.
 C’est ce que je vais vous raconter à présent, dit Gargantua.
Une fois, je me suis torché avec le cache-nez de velours d’une demoiselle, ce que je trouvai bon, vu que sa douceur soyeuse me procura une bien grande volupté au fondement ;
une autre fois avec un chaperon de la même et le résultat fut identique ;
une autre fois avec un cache-col ;
une autre fois avec des cache-oreilles de satin de couleur vive, mais les dorures d’un tas de saloperies de perlettes qui l’ornaient m’écorchèrent tout le derrière.
Que le feu Saint-Antoine brûle le trou du cul à l’orfèvre qui les a faites et à la demoiselle qui les portait.
« Ce mal me passa lorsque je me torchai avec un bonnet de page, bien emplumé à la Suisse.
« Puis, alors que je fientais derrière un buisson, je trouvai un chat de mars et m’en torchai, mais ses griffes m’ulcérèrent tout le périnée.
« Ce dont je me guéris le lendemain en me torchant avec les gants de ma mère, bien parfumés de berga-motte.
« Puis je me torchai avec de la sauge, du fenouil, de l’aneth, de la marjolaine, des roses, des feuilles de courges, de choux, de bettes, de vigne, de guimauve, de bouillon-blanc (c’est l’écarlate au cul), de laitue et des feuilles d’épinards (tout ça m’a fait une belle jambe !), avec de la mercuriale, de la persicaire, des orties, de la consoude, mais j’en caguai du sang comme un Lombard, ce dont je fus guéri en me torchant avec ma braguette.
« Puis je me torchai avec les draps, les couvertures, les rideaux, avec un coussin, une carpette, un tapis de jeu, un torchon, une serviette, un mouchoir, un peignoir ; tout cela me procura plus de plaisir que n’en ont les galeux quand on les étrille.

– C’est bien, dit Grandgousier, mais quel torche-cul trouvas-tu le meilleur ?
– J’y arrivais, dit Gargantua ; vous en saurez bientôt le fin mot.
Je me torchai avec du foin, de la paille, de la bauduffe, de la bourre, de la laine, du papier.
Mais Toujours laisse aux couilles une amorce Qui son cul sale de papier torche.

 Quoi ! dit Grandgousier, mon petit couillon, t’attaches-tu au pot, vu que tu fais déjà des vers ?
– Oui-da, mon roi, répondit Gargantua, je rime tant et plus et en rimant souvent je m’enrhume.

Ecoutez ce que disent aux fienteurs les murs de nos cabinets :
Chieur,
Foireux,
Péteur,
Breneux,
Ton lard fécal
En cavale
S’étale
Sur nous.

Répugnant,
Emmerdant,
Dégouttant,
Le feu saint Antoine puisse te rôtir
Si tous
Tes trous
Béants
Tu ne torches avant ton départ.

« En voulez-vous un peu plus ?
– Oui-da, répondit Grandgousier.
– Alors, dit Gargantua :
En chiant l’autre jour j’ai flairé
L’impôt que mon cul réclamait :
J’espérais un autre bouquet.
Je fus bel et bien empesté.
Oh ! si l’on m’avait amené
Cette fille que j’attendais
En chiant,
J’aurais su lui accommoder
Son trou d’urine en bon goret ;
Pendant ce temps ses doigts auraient
Mon trou de merde équipé,
En chiant.

« Dites tout de suite que je n’y connais rien !
Par la mère Dieu, ce n’est pas moi qui les ai composés, mais les ayant entendu réciter à ma grand-mère que vous voyez ici, je les ai retenus en la gibecière de ma mémoire.

– Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
– Lequel, dit Gargantua, chier ?
– Non, dit Grandgousier, mais se torcher le cul.
– Mais, dit Gargantua, voulez-vous payer une barrique de vin breton si je vous dame le pion à ce propos ? – Oui, assurément, dit Grandgousier.
– Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saletés.
De saletés, il ne peut y en avoir si l’on n’a pas chié.
Il nous faut donc chier avant que de nous torcher le cul !

– Oh ! dit Grandgousier, que tu es plein de bon sens, mon petit bonhomme ; un de ces jours prochains, je te ferai passer docteur en gai savoir, pardieu !
Car tu as de la raison plus que tu n’as d’années.
Allez, je t’en prie, poursuis ce propos torcheculatif.
Et par ma barbe, au lieu d’une barrique, c’est cinquante feuillettes que tu auras, je veux dire des feuillettes de ce bon vin breton qui ne vient d’ailleurs pas en Bretagne, mais dans ce bon pays de Véron.

– Après, dit Gargantua, je me torchai avec un couvre-chef, un oreiller, une pantoufle, une gibecière, un panier (mais quel peu agréable torche-cul !), puis avec un chapeau.
Remarquez que parmi les chapeaux, les uns sont de feutre rasé, d’autres à poil, d’autres de velours, d’autres de taffetas.
Le meilleur d’entre tous, c’est celui à poil, car il absterge excellemment la matière fécale.
Puis je me torchai avec une poule, un coq, un poulet, la peau d’un veau, un lièvre, un pigeon, un cormoran, un sac d’avocat, une cagoule, une coiffe, un leurre.

« Mais pour conclure, je dis et je maintiens qu’il n’y a pas de meilleur torche-cul qu’un oison bien duveteux, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes.
Croyez-m’en sur l’honneur, vous ressentez au trou du cul une volupté mirifique, tant à cause de la douceur de ce duvet qu’à cause de la bonne chaleur de l’oison qui se communique facilement du boyau du cul et des autres intestins jusqu’à se transmettre à la région du coeur et à celle du cerveau.
Ne croyez pas que la béatitude des héros et des demi-dieux qui sont aux Champs Elysées tienne à leur asphodèle, à leur ambroisie ou à leur nectar comme disent les vieilles de par ici.
Elle tient, selon mon opinion, à ce qu’ils se torchent le cul avec un oison ; c’est aussi l’opinion de Maître Jean d’Ecosse. »

L’art et l’artifice.

« Femme nous n’avons pas encore atteint le terme de nos épreuves. Il reste encore à venir un labeur infini, multiple et difficile et qu’il me faut accomplir tout entier »

C’est en ces mots qu’Ulysse prévient Pénélope de son ultime voyage pour accomplir jusqu’au bout son destin comme lui a prédit la prophétie de Tirésias.

Peut-être qu’ainsi comme dans nos séries modernes cet ultime cliffhanger annonçait une suite à l’Odyssée par l’artifice d’une promesse, l’évocation d’une aventure à venir, d’une prophétie. Raison tout à fait raisonnable, naturelle vis à vis de la logique de l’histoire et de la mentalité des lecteurs du temps d’Homère, mais artifice tout de même.

Ce qui entraine cette question de l’artifice vis à vis de l’art.

Généralement le problème de l’artifice c’est qu’il est soit tout bon soit tout mauvais. Il est extrêmement bon lorsqu’on ne le détecte pas, lorsqu’il s’approche à un point tel du naturel qu’il est impossible pour un œil non exercé de le découvrir. Et bien sur quand il est nul il nous saute au visage et entraine une série de réactions multiples comme le rire, le déni, la protestation et bien d’autres choses encore.

Est ce que l’art n’est qu’artifice ? Car si bien crée qu’il soit cet artifice il ne peut échapper à cette perception du louche malgré tout.

La perception du louche, je pense à cela souvent quand je vois les politiques faire de jolis discours. Ou quand je vois des produits magnifiquement présentés par de magnifiques photographies. Ou quand mon épouse soudain se met à être un peu trop câline, et me prépare soudain de délicieux petits plats.

L’artifice sert à tromper pas de doute. Mais à tromper dans quel but ? Peut-être que les réponses à cette question pourraient réduire l’autoroute qu’emprunte tout un tas de personnes pour le transformer en sentier ardu lorsque ces personnes commencent à s’exprimer sur l’art. Je crois même qu’à la fin le sentier disparait, on arrive à une béance et si on n’a pas la foi pour marcher sur ce vide et bien c’est la fin de la discussion.

L’artifice est il conscient ? et oui est ce que nous sommes toujours conscients lucides de la somme d’artifices que nous déposons lorsqu’il s’agit de créer une œuvre ? Et d’ailleurs faut il ou pas en être totalement conscient ? A quoi cette lucidité servirait à l’artiste. De toutes évidences à le bloquer de toutes parts. Trop lucide sur l’artifice on ne fait plus grand chose sinon rien.

Peut-être que le talent consiste à ignorer cette lucidité là justement. L’oublier au profit de la facilité déjà tellement complexe et exigeante à explorer.

Admettons que je sois peintre et que la perspective m’ennuie. Pas seulement celle que je pourrais créer sur mon tableau, la perspective de l’œuvre dans son ensemble provoque immédiatement chez moi de l’ennui car elle crée aussitôt un début et une fin.

Mes œuvres de jeunesse, mes œuvres de la maturité, bref l’œuvre de A à Z qui représente une vie. Comment résister à l’ennui que cela provoque chez moi autrement qu’en utilisant un artifice, celui de l’instant présent. Créer dans l’instant présent, quelle trouvaille ! et le pire est que ça fonctionne plutôt bien, même très bien.

Mais l’artifice s’il tente de se rapprocher du naturel pour ne pas être vu, ne l’atteint pas pour autant. C’est en cela qu’il est louche.

Il est louche aussi ce fameux instant présent qui semble nous déposséder du but général, de la pensée discursive quant à l’art, de tout ce que l’on pourrait imaginer pouvoir dire sur une œuvre dans son ensemble pour la proposer comme une chose finie, homogène, au monde.

Ce qui nous fait loucher c’est ce point fixe justement, l’avenir d’une œuvre, sa validation et sa postérité éventuelle, sa durabilité dans le temps.

En louchant sur l’artifice de l’instant présent on ne louche que sur sa propre absence à venir au final. Est ce bon ou mauvais ? Je n’en sais fichtre rien. Je dis juste que l’artifice n’est peut-être pas que bon ou mauvais. Il est même tellement répandu partout que c’est peut-être une seconde nature.

Mais est ce de l’art ? Je dirais que si on prend de la hauteur, si on ne se cantonne pas à l’aspect pragmatique du cliffhanger comme un simple procédé humain, mais à l’intervention de l’ineffable, alors oui, l’artifice ainsi est un art, c’est l’art de l’ineffable justement.

Une question qui n’a pas d’âge.

On dit qu’il y a un âge pour se poser des questions. Par exemple l’adolescence serait l’âge des questions. Soit je suis un adolescent attardé soit il n’y pas d’âge vraiment pour s’interroger. J’ai longtemps cru que j’étais ce gamin boutonneux qui n’arrêtait pas de se surprendre dans les reflets des vitrines, des miroirs. C’était une angoisse à chaque fois cette question du « qui suis je ».

La lecture de Socrate m’a un peu calmé ensuite. Et puis chasser le naturel, il revient au galop, j’ai 60 ans désormais et je me pose toujours tout un tas de questions.

La seule chose qui a changé c’est sans doute le plaisir que j’y prends. Et puis ma foi, les réponses je peux en inventer autant que je le désire, ça n’a pas vraiment d’importance. Ce qui est important c’est de découvrir que la question n’est pas reliée à l’âge. Quelque soit l’âge c’est même une sorte d’hygiène mentale de s’en poser.

Ainsi je me demande si on peut utiliser l’écriture pour se sauver. Pas se sauver comme s’enfuir, se sauver pour s’extraire de cette culpabilité, de toutes les fautes qu’on imagine avoir commises dans une vie ? Est ce qu’écrire, c’est se passer à la question comme autrefois on torturait les gens, en les écartelant ou en leur chatouillant la plante des pieds jusqu’à ce qu’ils avouent ou succombent ?

Est ce que l’aveu est un but ? Un aveu nécessite une faute et au bout du compte la conscience de cette faute. J’ai traversé la vie ainsi en prenant conscience de toutes mes fautes, et puis un jour je me suis demandé ce que tout cela pouvait bien signifier. C’est quoi finalement une faute ? Par rapport à quoi ? Sans doute que j’ai commencé à écrire comme ça pour peu à peu m’avouer à moi-même mes fautes, à tout déballer dans l’aveu, pour parvenir à être un peu tranquille, pour me ficher la paix tel un hermaphrodite, un escargot qui de concrétion calcaire en concrétion d’encre se crée une belle coquille.

Qu’est ce que c’est qu’une faute ? C’est de ne pas emprunter le chemin qui va directement d’un point à un autre ? C’est s’égarer en route. Peut-être qu’une faute c’est un genre de flânerie, un passe temps, une fantaisie.

Je ne crois pas avoir assassiné directement qui que ce soit. Si des gens sont morts je n’ai été qu’un instrument qu’ils auront utilisé pour se flinguer. Je n’ai jamais pris de pistolet, de couteau, et je ne sais même pas fabriquer un nœud coulant. Ma jeunesse, mon inexpérience, ma naïveté, mon orgueil et ma candeur furent toujours mes seules armes dans le fond. Que tout cela soit considéré comme une faute dans ce cas nous sommes tous fautifs à un moment ou à un autre de nos vies. Et si tout le monde est fautif, finalement cela devient une sorte de règle, un théorème ou un axiome, en relation avec la mathématique du monde.

En revanche on peut éprouver cette sensation extrêmement pénible lorsqu’on est ignorant, de prendre sur son dos la faute comme si on était le seul, un jésus parcourant son calvaire, à porter sa croix. L’histoire de la paille et de la poutre en dit assez long sur le sujet. Il y a toujours quelqu’un qui te déclarera fautif de quelque chose. Et au besoin cet autre s’installe en toi bien profondément sans même que tu ne l’aies invité pour te le rappeler.

Et en même temps sortir du système proposé par la faute et qui donc implique de bien faire tout ce qu’il faut, te rend terriblement seul. La faute ça sert peut-être qu’à ça finalement, à ne pas se sentir complètement seul. Tant qu’on est encore relié au monde par la faute et la culpabilité, tout va bien si j’ose dire.

Est ce qu’écrire consiste vraiment à se livrer dans un aveu de toutes ses fautes ? ça ne fait pas vraiment rêver le lecteur éventuel.

Et pourtant une bonne partie de la littérature ne parle que de ça.

Je ne suis peut-être pas le lecteur rêvé.

J’ai lu plusieurs fois Dostoïevski, la première fois lorsque je me sentais fautif, accablé et j’ai trouvé que c’était vraiment une lecture chiante, j’allais au bout avec peine.

Et puis étrangement lorsque j’ai perdu ma culpabilité, vers la quarantaine je crois, j’ai repris tous ses livres et là j’ai découvert vraiment Dostoïevski, c’était limpide, un foutage de gueule en bonne et dû forme, énoncé avec un humour décapant et une subtilité formidable. Mais là aussi je me suis senti seul. Quand j’évoquais cet angle de lecture concernant son œuvre immense, j’avais l’impression d’être considéré comme un extra terrestre.

Est ce que l’écriture sert à la révolte, à libérer sa colère ? J’y ai cru aussi naturellement un moment et puis je suis tombé sur Léon Bloy. Oh la la Léon Bloy comme ce n’était pas du tout baisant. C’était même d’un ridicule achevé à la première lecture. Et là j’ai compris que de s’emballer et de se plaindre ainsi dans la colère ça portait plutôt le lecteur à rire. Mais pas un rire sain, un rire douloureux qui lui renvoyait sa propre image au lecteur.

Bon j’ai relu Léon Bloy quand même pour ne pas rester que sur une impression et en faisant attention à ce jeu de miroir. Et là, pareil qu’avec Dostoïevski c’est devenu un pote. Léon m’a permis de voir mon propre ridicule. Ce n’est pas rien.

Je pourrais ainsi citer bon nombre d’écrivains qui à la première lecture m’échappaient totalement. C’était parfois à me demander pourquoi j’avais tant besoin de lire pour être autant déçu.

ça ne parlait jamais d’autre chose que de ça finalement la littérature. De la déception. Il fallait que j’avale ce crapaud.

Pour ça il fallait que je change mon point de vue. Ne pas commettre cette faute énorme de lire comme un écolier. Il fallait lire comme un écrivain. Grande différence encore sur le plan des émotions et des pensées, et bien sur de l’obéissance.

Car pour bien lire il faut en premier lieu désobéir à tout ce qui nous est enseigné sur la lecture à l’école. Cette vénération de l’écrivain qui le place immédiatement sur un piédestal, je crois qu’elle m’aura énormément entravé lorsque j’étais jeune pousse.

Le respect c’est autre chose, personne ne l’enseigne véritablement. Et surtout pas avec cette histoire de faute et de bons points.

Le respect est une œuvre d’art comme les autres, cela demande du temps, de l’application, et beaucoup d’abnégation.

Mais alors si l’écriture ne sert pas à avouer, si l’écriture ne sert pas à déverser sa bile, à quoi sert-t’elle ?

Et là encore ce n’est pas la bonne question ou du moins elle n’est pas encore suffisamment précise.

Est ce que l’écriture sert à quelque chose ?

Voilà la bonne question, une question qui n’a pas d’âge.

L’inspiration du moment

Comment favoriser la naissance d’un texte, c’est ce qui me vient à l’esprit et que je vais essayer au mieux de partager. Je prends appui sur le texte, mais c’est la même chose avec un tableau, cependant il m’est plus facile ce matin d’utiliser l’écriture que la peinture pour l’évoquer.

C’est avant tout un état d’esprit d’accueil. Autrement dit une attention à ce qui essaie de remplir un vide dans un moment. Une attention à tout ce qui tourne dans l’instant autour du vide. Les émotions, les pensées qui découlent de ces émotions, et les idées qui naissent de ces pensées. L’idée ne vient pas en premier. Elle a ses pages, ses Héraults, et aussi quelque chose d’électrique dans l’air qui la précède.

Avec le temps on sent si on est bien disposé ou pas pour que cet événement surgisse.

Si on le veut on le rate, si on est distrait on le rate. C’est un passage qui semble exigu, étroit, un conduit que l’instant taille à la mesure de ce qui doit passer par ce conduit.

Il y a sans doute un parallèle à faire avec la pression dans un réseau de plomberie et concernant le diamètre de la tuyauterie si je voulais utiliser une métaphore.

La volonté ne sert à rien sauf à obéir à l’injonction que l’on se donne pour écrire ou peindre. Il s’agit seulement de ne pas laisser passer le moment, de le saisir, pour s’installer en premier lieu dans cet état d’esprit propice à l’accueil.

Je ne me mets pas directement devant mon écran, je n’ouvre pas mon traitement de texte.

Je déambule dans la maison, je me fais un café, je sors dans la cour pour humer l’air, puis j’entre dans l’atelier pour aller chercher une cigarette que j’allume. C’est à partir de là que je suis attentif aux émotions, aux pensées qui me traversent. Parfois elles sont agréables, d’autres fois non, mais le but n’est pas de choisir quoique ce soit, le but n’est pas de décider ce dont j’aurais envie d’utiliser ou pas pour que le processus continue et peu à peu se précise.

Au contraire une équanimité d’attention est requise pour observer tout cela. L’émotion peut être désagréable, ce n’est pas grave je me laisse envahir par le désagréable, qui ne va pas tarder à m’apporter une pensée, probablement désagréable elle aussi, ce n’est pas grave, je continue tout de même à accueillir ce qui vient.

Parfois les choses basculent. Cela se modifie en raison je crois du manque d’opposition de ma part à l’aspect désagréable. En ne m’opposant pas au désagréable, en le laissant passer, il change, il se dissipe, et je peux assister à ce changement également.

Soudain l’émotion se transforme, elle est plus calme, apaisée, et peu à peu elle devient plus joyeuse, parfois même enthousiaste, une sorte d’euphorie, un enthousiasme. C’est ainsi que j’observe parfois des humeurs totalement à l’opposé l’une de l’autre me traverser

L’état d’esprit accueille tout cela aussi dans l’instant tout en l’observant. Il ne se confond pas avec cette joie qui le traverse après que la tristesse ou la colère soient passées.

Si toutes ces opérations ont été menées correctement, il y a de grandes chances pour qu’au moment où j’éteins ma cigarette les premiers mots surgissent. Je les observe encore et alors, cette fois, ce sont des outils que tout le processus précédent m’offre si je suis resté dans l’impeccabilité d’effectuer le processus dans son ensemble.

Un mot nait et je cherche à le rattacher à d’autres, dans une filiation, une généalogie à la fois d’émotions, de pensées, et c’est comme une série de micro processus alors qui s’opèrent à très grande vitesse et qui semblent reproduire le premier processus dont je viens de parler.

Au bout d’un certain nombre de ces boucles, quelque chose se produit, une ouverture dans l’ouverture, un soleil se détache du soleil, et ce même en pleine nuit.

Alors je remonte pour m’installer devant mon traitement de texte et me laisse dicter le texte.

Là aussi tout est une question d’attention et d’observation afin que la volonté ne prenne pas le pas sur ce qui surgit. Peu importe que « je » dise « je » dans tous ces textes. Le je qui écrit n’est pas le je que je suis. C’est le je du narrateur, et ce narrateur est ce filtre par lequel l’idée se dépose dans les caractères d’imprimerie sur l’espace blanc de cette feuille virtuelle.

D’après l’expérience retenue de l’écriture telle que « je » la pratique dans ce moment d’absence, le jugement est ce qui doit être tenu à l’écart.

Au début ce jugement s’infiltre partout, dans le choix des mots, les tournures de phrases bancales, la présence ou l’absence de ponctuation, l’épaisseur des paragraphes, et même le contenu de ceux-ci.

Les premières fois où j’ai commencé à écrire c’était à la fois extrêmement pénible d’avoir affaire à ce jugement. Mais quel soulagement aussi lorsque je parvenais à passer outre et à aligner 4 mots à la suite.

Je me souviens que j’avais trouvé une astuce pour contrer le poids de ce jugement. J’écrivais sur des carnets, une sorte de journal si l’on veut comme font les adolescents pour relater leurs états d’âme.

J’inscrivais toujours la date du jour en premier, puis je relatais non pas mes états d’âmes vraiment, mais tout ce que j’avais retenu de la journée d’hier. Je la récapitulais par l’écriture en notant ainsi d’une façon parfois chronologique d’autre fois dans un désordre sans queue ni tête, tout ce que j’avais vu, entendu, traversé des milles et un événements de cette journée.

D’ailleurs à ce propos la chronologie de ce qu’on imagine être la réalité n’est pas la même chose que l’importance des émotions, des pensées que l’on a sur les événements qui se déroulent dans cette soi disant réalité. L’écriture m’apprend cela encore tous les jours.

Parfois j’avais retenu beaucoup, et je noircissais de nombreuses pages, parfois très peu.

Je n’étais pas dans cet état d’esprit que j’évoque aujourd’hui. Je voulais écrire, ou plutôt je voulais apprendre à écrire et j’utilisais le prétexte de la récapitulation pour m’entrainer.

A l’époque il m’était difficile de me relire. Les quelques fois où je le faisais, je trouvais que ce que j’avais écrit était naïf, vain, stupide, que ce n’était que des chroniques sans intérêt. Cependant quelque chose d’impérieux en moi m’incitait à continuer jour après jour malgré le jugement que je portais sur mes textes .

Je ne saurais dire si c’était de la stupidité, la volonté d’apprendre, où bien si je misais sur l’écriture pour me sauver de quelque chose qui m’obsédait, m’entravait sitôt que je n’écrivais pas. La vie en direct me procurait beaucoup de confusion. L’écriture me permettait si je puis dire d’inventer de la clarté.

Cette clarté pour autant ne provenait pas des textes que je couchais sur le papier. Loin de là, lorsque je les relisais j’éprouvais à nouveau beaucoup de confusion. La clarté venait d’ailleurs. Elle venait de cette obéissance à cette puissance impérieuse du moment qui me poussait à écrire tout simplement. Il m’a fallu du temps pour comprendre que cette obéissance était la seule solution pour moi d’entretenir le gout, l’envie d’écrire et ce malgré le résultat.

Utiliser le je narratif fut aussi un apprentissage difficile. J’ai appris beaucoup de choses sur la notion de sincérité en utilisant le je.

Parce que tout simplement d’un jour à l’autre le je s’exprime différemment, n’a pas les mêmes préoccupations, ruse et triche, où tout à coup se met à table avec une impudeur déconcertante. Sincérité douteuse, culpabilité ou vanité mal placées bien souvent.

Evidemment j’en souris à présent mais ce n’était pas une sinécure quand j’y repense. Car ce que le je venais d’écrire, il n’arrivait pas à s’en détacher durant plusieurs jours parfois tellement ce qu’il racontait était effrayant, ou encore lourd en émotions. C’était comme un personnage qui se réveille depuis l’encre et s’évade des pages du carnet pour posséder celui qui l’a réveillé durant des jours, des semaines, des mois. Il me manquait la distance, le recul.

Je n’ai jamais participé dans ma jeunesse à aucune formation à l’écriture. La principale raison que je m’étais donné pour ne pas le faire était mon manque d’argent, mais je crois aussi que je ne voulais pas d’aide extérieure, que c’était une affaire entre moi et moi seulement. Je crois que j’avais trouvé le prétexte de m’inventer un personnage d’écrivain pour parvenir à me sortir les vers du nez plus facilement. J’ai utilisé ma naïveté, mon orgueil, ma vanité à cet escient sans même m’en rendre compte.

Et pour une très longue période cette façon d’écrire à fonctionné. J’ai fait d’une certaine façon mes humanités grâce à ce stratagème.

Mais être un écrivain, ce n’est pas vraiment cela. Un écrivain la plupart du temps écrit des histoires, avec une intrigue, des personnages, des rebondissements.

J’ai commencé à comprendre que je pouvais utiliser ces « je » de la narration différemment en les attribuant à des personnages de nouvelles, de romans. Ce n’était pas vraiment difficile, il s’agit de les enrober un peu plus, de préciser un décor, de les décrire avec minutie, mais la difficulté principale est de les rendre utiles voir nécessaires à l’élaboration d’une intrigue.

J’avais tendance à m’attacher tellement à ces personnages que je n’avais pas vraiment besoin de cette intrigue. C’était plus des portraits que j’effectuais , ou alors de petites scénettes sans qu’il ne passe grand chose, pour explorer la psychologie de ces différents personnages.

Ce que j’ai fini par comprendre et qui m’entrave probablement autant en peinture que par l’écriture c’est que la sincérité de tous ces « je » menait à un espace étrange dans lequel cette sincérité était leur perte.

Le personnage de l’écrivain, comme le personnage du peintre, si sincères puissent-ils s’imaginer être dans les romans, les autobiographies n’échappent pas à cette désagrégation ultime de leur mort.

Dans le fond on écrit et on peint pour résister à ces émotions, à ces pensées qui convergent toutes vers cet espace où surgit l’idée de notre propre finitude.

Et là l’impeccabilité fait tout simplement défaut, là le processus déraille et tout finalement finit par nous échapper, et même probablement cette attitude d’accueil dont j’ai parlé plus haut. Il ne reste plus que cette peur animale de disparaitre totalement.

Le livre ou le tableau s’achève définitivement sans qu’il ne puisse être rajouté le moindre mot la moindre nuance de couleur.

Il y a cette anticipation d’une angoisse de dépossession ultime de tout ce qui nous accrochait encore à la notion de but, d’œuvre. Et dans cette vision on comprend que l’on a utilisé des stratagèmes comme des béquilles pour avancer bon an mal an vers ce constat final.

C’est cette idée de lucidité vis à vis de la vie et de la mort qui est sans doute l’épreuve ultime nécessaire pour passer dans la classe supérieure. Soit on parvient à conserver cet accueil et cet impeccabilité, et dans ce cas quelque chose d’autre surgit encore de totalement insoupçonnable, soit on glisse vers le désespoir tranquille, cette certitude qu’on n’a plus envie de remettre en question cette fois ci, d’avoir totalement raté sa vie.

Mais les vraies questions que l’on devrait se poser c’est si cette lucidité n’est pas une illusion comme toutes les autres et surtout qui est derrière ce je qui ne cesse à chaque instant d’apparaitre que pour mieux s’évanouir ?