Une petite huile sur bois

On ne sait jamais comment s’achèvent les périodes de sécheresse , ce qu’on est parvenu à détruire, à vider…et ce qui va surgir à nouveau.

Voici une petite huile sur bois de format 20x20cm sans prétention

Peut-être le début de quelque chose…mais j’ai aussi appris à ne pas tirer de plan sur la comète.

Huile sur bois 20x20cm 2022

Le journal de Louis Calaferte

Juste un extrait d’une entrevue tout d’abord.

P. D. – C’est l’écriture qui vous a sauvé de ça ?
L.C. – Oui, c’est-à-dire… oui… je ne peux pas démêler. J’y ai repensé dix fois, mais je ne sais pas. J’avais décidé, comme ça, à treize ans – j’étais effectivement dans une usine – d’être écrivain. De devenir écrivain. Je voulais être écrivain, sans savoir ce que ça représentait. Tout est allé très vite, d’ailleurs. Et c’est vrai qu’à partir du moment où j’ai réellement pris conscience de ce que pouvait être la vie, l’existence à laquelle, normalement, j’étais destiné, j’ai eu le sentiment très fort, et très assuré, surtout, que, en fait, par l’écriture tout pouvait se sublimer, qu’on pouvait échapper à… Mais enfin, cela a quand même demandé plusieurs années. J’avais lu quelques livres, comme ça, épars… Le rêve était en dehors de la réalité formelle. Je ne savais pas ce que c’était qu’être écrivain, mais c’est une décision que j’avais prise.


De tout ce qu’a écrit Louis Calaferte, ce que j’ai préféré c’est son journal, que je n’ai d’ailleurs pu lire qu’en bibliothèque, car il contient d’innombrables volumes. Je n’avais pas la place à l’époque pour contenir une telle œuvre.

Des années plus tard j’ai commandé les premiers tomes dans une librairie mais je ne suis jamais allé les chercher. Je n’y suis pas allé parce que j’avais passé l’âge. Il y a une date de péremption pour les engouements. C’est ce qui les différencie d’ailleurs des véritables affections j’imagine.

Ce journal me parlait tant de moi que j’avais plongé à l’intérieur comme Narcisse dans sa mare. Je me souviens que j’avais même employé le même style en rédigeant, évidemment, mon propre journal.

Non pas que je me plaigne du mimétisme, nous ne serions rien sans celui-ci probablement.

Mais le fait de prendre conscience de ce mimétisme est toujours plus ou moins une expérience cruelle.

Cruelle parce qu’elle ouvre soudain un gouffre sous les pieds et que nous nous demandons si tout ce que nous pensons, exprimons n’est pas autre chose qu’un ramassis de conneries dérobées à d’autres.

Des conneries que l’on trouvait tellement inédites qu’elle ressemblaient à quelque chose d’intelligent.

On se fait des idées sur tout c’est cela notre maladie la plus grave.

D’un autre côté pourquoi juger le jeune homme que je fus à un moment donné de mon existence ?

A quoi cela servira t’il ?

Il y avait cette implacabilité des choses, comme un entonnoir que l’on sent chaque jour très tôt le matin en prenant les transports en commun. On tente de ne pas tomber au fond, les parois sont glissantes, tout au plus parvient-on à une sorte d’équilibre, non sans déployer des efforts d’imagination permanents.

On peut se le permettre tant qu’on est jeune et qu’on ne sait pas quoi faire de toute cette énergie qui reste encore une fois le nécessaire donné pour « gagner sa vie ». Employer ce reste de temps à rêver, à écrire, à peindre était aussi sans doute une forme d’héroïsme. Il fallait être héroïque sinon quoi ?

Toute cette désespérance, ce que j’appelais la désespérance et sous celle-ci le constat d’être un cadavre comme tous les autres, un cadavre à venir dans la fosse commune du temps.

Et puis de temps en temps cette intuition que l’anonymat ne pourrait pas être meilleur refuge dans les temps de fer.

Rechute

Longtemps je me suis couillonné tout seul et de bonne heure. Par exemple en ouvrant ce blog à mon propre nom. En me disant tu vas créer un site où tu vas parler de la peinture de façon intelligible et correcte, que tout le monde pourra lire sans avoir de vertige.

Sauf que, dans l’art de s’égarer, la rechute vers le bon sens est toujours à prévoir. J’avoue que je ne l’avais pas prévue ce coup là. Et qu’il m’arrive de temps en temps d’avoir le rouge au front, d’éprouver un genre de honte fabuleuse lorsqu’il m’arrive de relire certains textes.

A ce moment là je me dis putain tu aurais au moins pu prendre un pseudonyme. Que va penser un tel une telle qui dans la vraie vie me connait. J’avoue que cette pensée m’a souvent taraudé. Mais en même temps cette honte, cette gène, aura été une magnifique alliée pour progresser vers moi-même vraiment.

Car elle met en relief, cette honte, la binarité fatigante entre personnage publique et personnage privé si je puis dire. Entre mensonge et vérité.

Lorsque j’écris je me fiche totalement de savoir si je mens ou si je dis la vérité, l’écriture aplanit ce genre de dilemme qui n’appartient qu’à la vie de tous les jours. Lorsque j’écris, je est un autre. Parfois il m’arrive encore de l’oublier, c’est ce que j’appelle « mes rechutes ». Ce sont des bribes de tous ces personnages que j’ai empruntés à un moment ou à un autre de mon existence et que j’ai transportées de mon imagination vers la vie de tous les jours.

Cela vient surtout de ma formation d’autodidacte. Personne par exemple ne m’a jamais clairement expliqué qu’un roman, même s’il empruntait beaucoup à la réalité, n’était jamais autre chose qu’une fiction. Je veux dire qu’ à mes débuts, j’étais une bugne formidable, un couillon cosmique. Je vivais carrément tous les personnages qui me venaient à l’esprit. D’où une suite interminable de malentendus avec mes proches, puis avec le monde en général.

Je ne me souviens plus très bien du jour où j’ai enfin compris le hiatus. Probablement à la mort de mon père, puisqu’aussitôt que je pense à la réalité c’est son image en premier qui surgit.

Je me revois encore dans la salle d’attente du service où il a été hospitalisé à Créteil. La femme de ménage avait appelé les pompiers en le trouvant étendu au sol dans sa chambre. Puis elle m’avait téléphoné pour que je monte au plus vite depuis ma cambrousse.

Ce qui avait bousculé tout un tas de choses en quelques instants. D’abord mon boulot de l’époque que j’ai du lâcher car le petit jeune homme qui était mon patron s’impatientait de ce trop de temps que je prenais pour me rendre chez mon paternel , puis ma bagnole qui au cours d’un voyage sur l’autoroute m’a lâché et dont le prix du remorquage mis des mois a être remboursé, à tempérament, sans compter les frais de réparation.

Mon vieux avait été opéré d’un cancer du pancréas. Ce qui ne lui laissait pas énormément d’espoir, mais le peu tout de même, suffisant, pour que nous nous y accrochions désespérément. Puis le médecin avait évoqué une chimio et là patatrac mon père a renoncé. Il n’a pas pris ses médoc, il est resté au lit à caresser son chien et à s’abrutir de télé. Il n’a même plus ouvert le moindre roman policier ce qui fut le signe de la fin pour moi

Et pourtant dans cette salle d’attente je me souviens très bien d’avoir encore eu la force d’imaginer, d’interpréter, d’écrire dans ma tête un texte en observant les personnes qui m’entouraient. C’était des étrangers dont la langue m’était inconnue. Je traduisais leurs propos en me moquant un peu de la théâtralité de leur ton, de leurs gestes, ils arrivaient par petites grappes avec énormément d’éclats de voix, d’effusion. Sans doute qu’un de leurs proches était là, lui aussi, de l’autre coté de la porte close en train de passer l’arme à gauche. Je me souviens que dans ce moment, l’un des plus graves de ma vie, sans doute, j’ai encore trouvé le moyen d’inventer un récit, une fiction.

Ce fut le lendemain que le médecin m’appela de bonne heure. Votre père n’en a plus pour bien longtemps voulez vous venir auprès de lui ?

Et là j’ai dit non. Je me suis entendu dire ce non, c’était affreux. Je ne voulais pas affronter cette réalité là.

Et j’ai laissé mon propre père crever tout seul comme un chien en me disant de toutes façons il est dans le coma à quoi cela servirait-il que je sois là près de lui. Et aussi une petite voix de gamin blessé à mort me disait

—le monstre crève qu’il aille au diable alors que l’adulte en moi disait non c’est pas un monstre, tout au plus un homme ignorant, un type lambda qui a fait comme il a pu et qui ne semblait pas pouvoir grand chose coté affectif comme tu le souhaitais toi le petit gars.

Bref pendant que je dialoguais ainsi avec moi-même mon père est mort tout seul. J’ai raté un sacré moment.

C’est à partir de ce ratage que j’ai commencé à soupçonner que ça ne tournait pas très rond chez moi. Que je vivais plus dans l’imaginaire que dans une quelconque réalité commune.

Du coup la suite m’ouvrit les yeux. D’abord la morgue où j’eus l’impression de voir un vieux gamin vidé de toute la terreur et de la haine qu’il m’inspirait autrefois en tant qu’homme.

Puis un ou deux copains qui étaient là allez savoir comment et pourquoi. Enfin l’enterrement là bas dans l’Allier. Le convoi, les sandwichs que me tendait mon épouse tandis que je tentais de ne pas perdre de vue le corbillard sur l’autoroute.

Je ne savais pas que la mort nous obligeait à nous goinfrer autant ceci dit en passant.

Enfin l’enterrement en lui même, le croquemort qui disait un truc bateau compris dans la prestation, car je n’avais rien préparé à lui faire lire, un tout petit comité, mon frère qui jette une fleur et qui se retourne vers moi en disant

—merde elle est tombée à coté du cercueil.

Comment voulez vous que je ne parvienne pas à rire encore de tout ce merdier ? je veux dire au moment où j’écris ces choses. Car vraiment dans l’instant présent je n’en menais pas large du tout. C’était au delà de l’affreux, du désespérant, de l’ennui tout court.

Mais c’est depuis lors que je vis ma vie avec une austérité quasi monastique. Et si j’avais un conseil à donner aux écrivains en herbe, ce serait exactement cela, de ne se fier qu’aux faits, aux événements tels qu’ils sont dans leur vie de tous les jours, de bien séparer l’imagination de la vraie vie. Et avec ça ton mouchoir par là dessus, bon courage …

Mais bon, les conseilleurs ne sont pas les payeurs, et puis à chacun de faire sa propre expérience.

De quoi je me mêle.

Donc du coup oui c’est mon vrai nom, celui marqué sur ma carte d’identité dont je me sers pour ce blog mais au bout du compte je me demande s’il ne vaut pas autant qu’un pseudonyme que j’aurais pu inventer un jour.

Car personne ne connait jamais personne, la plupart du temps on interprète tellement les faits, les gestes, les dires en pensant que tout cela est la réalité alors que souvent on s’écrit à soi-même un roman. Parfois ce n’est qu’un seul roman et inachevé en plus par la mort de son auteur.

La rechute c’est aussi cela. C’est se dire que la vie n’est pas un roman, qu’autour de nous il y a de vrais personnes en chair et en os qu’il ne faudrait pas trop souvent heurter, abimer, ni non plus louer excessivement. Il faut se souvenir de temps à autre aussi que la mort est là toujours qui rode et nous réveille avec sa petite odeur de pourriture aigre douce.

Et puis une fois la rechute passée, se remettre au boulot, encore et encore avec un œil plus vif, plus de discernement et l’amour peut parfois aider bien sur, mais il n’est pas nécessaire autant que la méchanceté, la rage, la colère et bien sur une bonne dose de désespoir.

Peinture et écriture

Notule

Le risque de vouloir faire de jolies phrases, des phrases extra, percutantes, et qu’à la fin il n’y ait que ça du joli et percutant, comme une journée d’été où il ne se passe strictement rien sauf du soleil.

Comme vouloir faire un tableau qu’avec de l’habileté.

Des coups d’épée dans l’eau, tout à la surface, blessant la spontanéité des profondeurs.

Mon « secret » pour écrire et pour peindre.

En regardant une vidéo de mon ami Patrick Robbe Grillet sur la réalisation d’un dessin au fusain, je me suis posé cette question : Quel est donc son secret pour posséder une telle fulgurance ? Le dessin ne dure qu’à peine 3 secondes et je suis resté bluffé par la virtuosité de sa ligne et par la rapidité d’exécution.

S’était-t ‘il entrainé comme ces adeptes des arts martiaux à répéter sans relâche le même geste ?

Y avait t’il une façon particulière de mobiliser l’énergie pour la concentrer dans ce geste ?

Utilisait il la respiration et si oui le geste partait-t’il de l’inspire ou de l’expire , ou encore de ce moment entre les deux ?

Bref, j’étais là me poser toutes ces questions lorsqu’il se mit à parler du fait de dessiner ou de peindre « entre les pensées ».

-Aussitôt qu’une pensée surgit je relève le crayon ou le pinceau- dit il de mémoire.

La raison invoquée est que la plupart du temps nos pensées sont des jugements, des comparaisons, et que celles ci polluent le trait sans même que l’on s’en rende compte.

Du coup je suis resté un moment comme deux ronds de flan devant la vidéo et évidemment ce qui ne devait pas manquer d’advenir advint :

Je me suis demandé si moi aussi j’étais capable de peindre entre les pensées ?

Du coup j’ai tout de suite essayé de faire une série de peintures au brou de noix et à l’encre de chine sur papier pour observer ce qui se passait à l’état brut, c’est à dire sans tenter d’arrêter la moindre pensée ni chercher à peindre évidemment entre celles ci.

Le but était juste d’observer ce qui se produit durant l’acte de peindre.

Et là problème de taille : Aucune pensée.

Du coup je m’affole, je grille immédiatement quelques cigarettes en tournant en rond dans mon atelier.

Quelque chose semblait ne pas tourner rond, cette absence totale de pensée pendant que je peignais m’a carrément flanqué la trouille.

Et bien sur à partir du moment où j’ai arrêté de peindre les pensées ont fini par se bousculer dans ma pauvre tête

Du genre :

Tu dois être complètement marteau mon pauvre gars. C’est impossible de ne pas penser et tu n’es pas assez attentif pour remarquer toutes les pensées qui t’assaillent à ce moment là voilà tout.

Ou encore : à l’opposé si on veut : Tu es tellement vide de sens, totalement, absolument, que ce vide est ton état naturel.

Bref plutôt les boules en gros.

J’ai laissé passé quelques mois, évidemment je suis passé à bien d’autres choses et puis soudain aujourd’hui je lis un article de Julian Chapiro sur l’écriture et là une sorte de déclic s’opère.

voici une traduction de ce qu’il dit :

Les grands esprits sont devenus brillants grâce à la communication. De grandes idées émergent en écrivant ou en parlant, pas avant. Lorsque vous exprimez des idées, votre cerveau ne peut s'empêcher d'établir des liens entre elles et de les faire progresser.

L'écriture est un laxatif pour l'esprit.

En fait j’avais toujours imaginé qu’il fallait penser avant de faire quelque chose du genre peindre ou écrire et je me sentais toujours extrêmement mal à l’aise, voir coupable de ne jamais parvenir à y arriver.

En peinture bien sur j’ai quelques thématiques récurrentes, comme dans les sujets qui m’obsèdent quant à l’écriture, mais on ne peut pas dire que j’y pense vraiment. Les choses viennent seulement lorsque je me mets à peindre ou à écrire.

Je ne fais jamais de plan, jamais d’ébauche ou d’esquisse.

Mon manque de confiance dans ma pensée pour créer est tel que j’occulte totalement celle ci systématiquement pour écrire ou peindre.

Les raisons sont sans doute multiples et je ne vais pas les énumérer ici car cela dépasserait la limite supportable d’un article de blog.

Ce que je veux dire pour résumer c’est que cette faille, ce soi disant handicap dont je pensais être une sorte de victime au bout du compte pourrait bien s’avérer mon meilleur atout pour écrire et peindre.

En ne m’attachant à aucune pensée, ignorant totalement le mécanisme de la pensée je plonge littéralement dans l’inconnu pour en extirper des phrases, des idées, des lignes et des couleurs.

Du coup il y a bel et bien un résultat après coup et ce résultat je l’analyse évidemment comme tout à chacun pourrait le faire en décidant que c’est bien ou que c’est médiocre.

Au début la confrontation avec ce résultat m’était tellement pénible que je ne relisais jamais mes carnets, j’empilais mes peintures dans un coin de la maison sans vraiment prendre le temps de les regarder vraiment.

J’étais tellement obnubilé par l’idée de l’écriture ou de la peinture comme étant des actes artistiques que je me sentais souvent en dessous, pas au niveau, pas de taille à affronter le moindre verdict, à commencer par le mien.

C’est avec le temps que les choses se sont calmées, en acceptant peu à peu de livrer à d’autres regards ces textes et ces tableaux. Ce n’était pas aussi catastrophique que je l’aurais cru c’était ça aussi la réalité.

Donc oui finalement j’ai véritablement un secret pour écrire et peindre, c’est à dire quelque chose que j’ai toujours imaginé comme une tare , quelque chose de honteux.

Je ne pense à rien, je me lance et je me dis on verra bien.

La vérité c’est qu’avec les années la peur du ridicule a peu à peu disparu de mes préoccupations. Je l’ai même étudié en profondeur ce sentiment de ridicule à une époque de ma vie à seule fin de l’explorer, comme on explore une terre hostile à première vue mais qui dissimule des trésors inouïs quand elle nous devient de plus en plus familière.

Je crois que cette peur du ridicule y était pour beaucoup dans le jugement abrupt que je portais sur mes créations littéraires et autres. Et tant que cette peur m’entravais je ne pouvais parvenir à une certaine justesse d’exécution.

Soit j’en mettais trop soit pas assez.

C’est cette difficulté de pondération sans doute qui est au centre de l’acte créateur. Cette difficulté avec le temps s’est elle aussi transformée en quête, en cheminement.

Le but n’est pas d’arriver à un beau texte, à une belle peinture, le but est de parvenir à une certaine idée de justesse qui n’existe ni en amont ni en aval de ces instants durant lesquels j’agis.

Le but est de parvenir au présent et d’en capturer quelque chose par l’action afin d’en témoigner. C’est juste cela.

C’est aussi pour cette raison qui ne me paraissait pas vraiment utile au monde que j’ai eu un mal de chien à me considérer comme un artiste ou un écrivain.

Ca va mieux maintenant. C’est toujours bon de partager un peu de ses hontes comme de ses secrets n’est-ce pas ?

Toutes mes amitiés Patrick !

voici, pour les anglophones; le lien vers le site de Julian Chapiro au cas où un déclic puisse se produire, se répéter à l’infini

https://www.julian.com/

Tout ce qui résonne

Je farfouille à l’arrière de la Dacia Logan break en reprenant mon souffle. Je viens d’accrocher 48 toiles qui seront exposées pendant un mois au centre culturel de Valloire, Savoie, France. Et plus une seule clope.

Faut que je me raisonne. Après une pénible vérification effectuée, l’unique tabac du coin n’est ouvert que trois demies journées par semaine et je suis arrivé le mauvais jour.

Cela m’avait effleuré l’esprit en quittant Saint-Jean de Maurienne. Mais il faudrait s’engager dans le centre-ville, se garer, voir la foule sous 35° en cette fin de matinée, avec en prime le risque d’un marché … la flemme.

J’avais hâte d’arriver en altitude, doubler le col du Télégraphe et acheter mon paquet de 30, peinard comme je me l’imaginais dans un petit boui-boui bucolique.

Raté.

Du coup je tapais à tire-larigot dans les plaquettes de gomme à mâcher. Je devais en être au moins à la dixième en une heure et je me sentais entre excité et fébrile. Pas à prendre avec des pincettes.

Je ressors le nez de la Dacia et elle est là juste devant moi. Une vieille dame toute fluette à mi chemin entre le phasme et la brindille.

Vous êtes responsable me demande t’elle ?

Juste de moi-même, et encore pas tous les jours je réponds.

Et là vlan en à peine deux minutes elle me déballe tout.

Elle a garé sa voiture à l’ombre sous l’auvent, elle espère ne déranger personne, elle est musicienne, prof dans deux conservatoires, elle est venue pour enfin pouvoir retrouver son âme sœur qui donne un concert dans la neige là haut vers le Galibier.

Quel coffre !

Je ne me rappelle plus du nom du concert ni du concertiste d’ailleurs. Mon attention n’était pas là. J’ai juste recueilli les paroles comme ça.

Cela fait 30ans que je le suis partout, oh mais nous sommes vraiment de très bons amis (gloussement d’aise). Par contre jamais aucun « rapprochement physique », c’est seulement d’âme à âme vous savez, totalement platonique.

Oui on peut le dire je suis une « Fan », une fan fanée ( gloussement de dépit).

Puis comme je me contentais de sourire elle a ajouté je ne sais plus quoi et nous nous sommes séparés comme ça.

J’ai enfin trouvé ce que je cherchais au fond de la bagnole, puis j’ai été numéroter mes toiles sur une feuille volante pour pouvoir envoyer quelque chose de propre au secrétariat par la suite.

Le centre culturel m’a mis à l’honneur vraiment. Une grande affiche qui surgit de temps à autre sur le panneau lumineux entre deux propositions de film. J’ai essayé de faire une photo mais la nuit commençait à tomber et l’écran était tout blanc.

Le lendemain matin en quittant Valloire je me souviens de la photo ratée et je me dis va en faire une autre c’est pas tous les jours que ton travail apparait aussi lumineux.

La vieille dame était dans sa voiture. Visiblement elle a passé la nuit ainsi enroulée dans une couverture.

Je me suis garé un peu à l’écart et je l’ai regardée sortir de son véhicule toute hirsute. En me voyant elle a remis de l’ordre dans ses cheveux et m’a fait un sourire.

J’ai répondu par un petit signe de la main puis j’ai quitté la ville.

En rentrant j’ai cherché sur internet ce fameux concert dans la neige. Cela m’étonne car j’en ai vu vraiment peu de la neige.

Rien trouvé.

Dommage j’aurais préféré que cette petite dame ne soit pas totalement folle comme j’en ai eu aussitôt le pressentiment en la voyant durant la toute première salve de secondes de notre rencontre.

Il y a ainsi des évènements sur lesquels mon attention se porte puis se focalise pour je ne sais quelle raison.

On dirait que ce sont comme des choses qui résonnent au fond de moi sans que je ne puisse les relier à un son original.

Peut-être que je suis probablement aussi cinglé que cette vieille dame finalement.

Peut-être que j’écris ces choses aussi pour tenter de me convaincre du contraire. La vérité c’est que je ne sais pas, c’est comme ça et voilà tout.

Affiche lumineuse Valloire Savoie
Maurienne Patrick Blanchon

Envers et contre tout

Le vieux ne pouvait s’empêcher de la ramener, c’était au delà de ses forces de parvenir à la boucler ne serait-ce que cinq minutes. Il fallait qu’il flanque son grain de sel à la moindre occasion. Le pire était qu’il ne disait pas que des conneries, dans l’incessant flot de sa propre expérience qu’il ne cessait de déverser au tout venant, se logeait bien quelques pépites, cependant la patience me manquait voilà tout.

A bien y repenser aujourd’hui, en le voyant assis comme un bouddha sur son canapé, j’éprouve un sentiment ambigüe de haine et d’amour mélangé. Une mélasse appartenant sans doute à toutes ces séries B que nous nous infusâmes pour tenter d’endiguer une parole paternelle étouffante.

Lorsque la télévision fonctionnait à plein tube, le volume poussé à fond, qu’un bruit en chassait l’autre, on avait malgré tout l’impression de profiter d’un peu de répit. Sauf durant les informations où le vieux ponctuait pratiquement chaque nouvelle d’un  » je le savais » , « pas étonnant », « fallait bien s’en douter » ce qui ne manquait pas de déclencher une ou deux anecdotes dans lesquelles invariablement il serait le héros, naturellement.

En tant qu’ainé il était tout à fait normal que je me dresse contre ce phénomène naturel, cette parole incessante, et que pour la contrer je finisse par me l’accaparer à ma façon. Je crois que très tôt je me suis investi de cette mission, et si l’intention première peut s’expliquer ainsi, à la façon des luttes intestines dans toute monarchie, dans mon for intérieur je n’allais jamais chercher si loin. J’étais totalement inconscient des raisons qui me poussaient sans relâche à inventer des histoires à dormir debout, des mensonges à la pelle et ce aussi bien aux autres qu’à moi-même.

Cela fera huit ans déjà qu’en mars, la déprime invariablement me retombe sur le paletot, que je me retrouve dans la morgue de l’hôpital de Créteil à considérer l’homme allongé que je ne parviens pas à reconnaitre. Il parait rapetissé et les traits de son visage semblent figés pour toujours dans une attitude goguenarde. Un sourire de gamin qui en aura fait de bien bonnes et qui aura gommé tous mes souvenirs, comme mes a priori sur les géants.

Un sourire d’enfant qui m’aura volé tous les miens jadis, forcé que j’ai été de devenir adulte bien plus vite que je l’aurais voulu. Un putain de sourire et le fantôme de cette voix qui dit « je » par ci « je » par là à tout bout de champs.

J’ai marché dans cette voix je crois pour remonter son cours, parvenir à sa source et je ne tombe au bout de tout ce chemin que là dessus: un pauvre sourire de gosse. Et qui en plus se paie ma fiole qui a l’air de dire je vous ai bien eu tous autant que vous êtes.

Et c’est là que j’ai du mal j’avoue à pousser la haine plus avant. Est ce qu’on peut s’en prendre à un gosse ?

Lui seul le pouvait je crois et parfois il ajoutait qu’être con était une sorte d’état naturel des choses, qu’il ne fallait pas s’en faire pour autant. Et il concluait toujours en disant les vrais problèmes commencent lorsque on s’en rend compte.

Je crois qu’à la fin de sa vie tout le monde autour de lui savait et lui le premier. Ca mettait une drôle d’ambiance durant les rares repas de famille. On montait plus fort encore le son de cette saleté de télévision et on bouffait à s’en faire péter la sous ventrière. Le prétexte de mâcher pour ne pas parler, ou de ruminer se sera transformer en une sorte de manie avant qu’il ne se métamorphose en obésité , en taux de sucre et de cholestérol. Car au bout du compte on ne mâchait même plus on avalait, le but étant de pouvoir sortir de table le plus rapidement possible.

Parfois aussi avec les premières giboulées et les beaux jours ensoleillés de printemps je me surprends à ouvrir une porte et à trouver face à moi cette même sensation de liberté, ce cri de joie sauvage qui fait courir dehors à toutes jambes vers le jardin, ou mieux encore vers les collines, la foret avoisinante.

Le plaisir est aussi vif en pensée qu’autrefois dans les jambes et dans tout le corps de hurler pour se donner plus de force plus de courage à s’enfuir et s’inventer des milliers de buts, des milliards d’ailleurs, des lieux imaginaires pour se reposer un peu la tête, pour s’inventer d’autres « je » qui en recouvrirait un autre si difficile à supporter, si difficile aussi à ne pas aimer.

Dans le fait de prendre une toile et de me jeter dessus avec mon couteau, surtout ces derniers jours , je crois qu’inconsciemment je cherche ce gamin qui aurait pu être un bon ami s’il n’avait dû être mon père.

Je débranche tout, je ne pense plus à rien, je strie la toile de coups de couteaux, des coups violents et doux qui s’entrecroisent et qu’est ce que je vois à l’arrivée ?

Une sorte de vieille caravelle noire dans du bleu, le fantôme d’un Vasco s’enfonçant vers l’inconnu. C’est cela la terre promise encore aujourd’hui, tout ce que je ne sais pas, ce que je ne connais pas et que je ne désire plus savoir ni connaitre. Juste sentir, courir à perdre haleine dans la peinture et tout oublier vraiment. Tout oublier de ce qui est possible comme impossible. Hurler envers et contre tout.

Huile sur toile 60×80 cm Collection privée Patrick Blanchon 2021.

Le malentendu

Woman I- Willem De Kooning 1952

Dernièrement petit échange de mails. Expliquez moi donc, ça commence déjà pas très bien me dis- je.

Fatigué d’avance je laisse en suspens.

Pourquoi me fendre en plus d’une explication ? N’ai je pas déjà assez dit, suffisamment dit ?

ça ne s’arrêtera donc jamais ?

Et forcément me voici tout autant responsable que l’autre. Face à l’ambiguïté on est au moins toujours deux à danser le tango.

Du coup je me retire sur la pointe des pieds.

Je ne dis mot.

ça en dit long sur l’art.

Une sorte d’Euréka soudain.

On n’écrit pas, on ne peint pas pour se faire comprendre.

C’est même probablement tout le contraire. Toujours cette fâcheuse tendance à l’exagération. Ce qui me ramène invariablement à plus de modération ensuite évidemment.

En tous cas c’est une piste juteuse. Ça va me faire au moins la journée.

J’écris, je peins pour faire sombrer la certitude dans le doute.

Ou je dans le il.

En premier lieu.

ça ne fera pas de moi un influenceur c’est certain.

Du coup je me marre et je m’éponge le front, ouf !

Le nouveau monde

La rédaction de ce blog m’aura permis de me débarrasser de beaucoup de choses pour approcher quelque chose de plus profond, de plus juste qui cherche à se dire au plus juste souvent en vain. D’une certaine façon l’écriture et la peinture se rejoignent dans l’effort d’être ce que je suis, en apprenant le non effort. En ne corrigeant rien de ce qui s’écrit ou de ce qui se peint, en décidant que tout instant est un présent sacré.

Le titre de « peinture chamanique » fut une gageure qui avec les mois s’est métamorphosé pour devenir « l’amour c’est tous les jours »

Je ne renie rien car tout était déjà écrit de longue date et même ma résistance, mes entraves comme mes sentiments excessifs sont compris dans l’addition et dans le résultat de cette addition de toute éternité. C’est un cadeau total, un présent, faut il insister ?

Cependant agir sur le temps est possible. Il est possible de transmuter le temps, le temps passé en temps présent pour fabriquer l’or du futur dans cette dimension parfois si rude qu’est notre quotidien.

C’est en cela que l’horizon me semble poétique aussi surement qu’une science actuelle. Il ne suffit que de la croyance collective. Comprendre et connaitre le ridicule en tant que levier de l’évidence à venir. Abandonner le lourd pour s’élever vers le léger, et ce faisant redonner sa véritable nature au monde. A ce rêve collectif et individuel du monde.

Un nouveau monde Patrick Blanchon 2020 Art digital

Comprendre et connaitre ce que peut-être, à portée de cœur ce « nouveau monde ». Et pour cela se débarrasser de ce vieux cœur comme d’une gangue de plomb pour laisser passer la lumière du soleil, l’or du temps.

Il y a un choix à faire, un prix à payer, un sacrifice. Celui d’abandonner une fois pour toute la peur.

Comme une vieille amie qui nous aura tant appris sur la faiblesse du sérieux et de l’adulte que nous avons si souvent fantasmés.

Un adulte ce n’est pas quelqu’un de responsable, nous le savons bien désormais. Le mot responsable n’est qu’un bâillon sur les lèvres de la peur. Mais la peur n’a pas besoin de mot, elle n’a pas besoin de s’exprimer à haute voix pour être perçue, pour être éprouvée, pour être crainte.

Au contraire, moins nous lui laissons la possibilité de s’exprimer plus nous créons de hurlements au fond de nous, nous la nourrissons en nous inventons de la responsabilité.

La véritable responsabilité n’est pas de dominer la peur pas plus que de dominer l’émotion, la joie ou le dégout. La véritable responsabilité c’est d’être qui nous sommes et d’écouter nos peurs comme autrefois les anciens devinaient la parole muette des dieux.

Ce nouveau monde qui s’avance sera avant tout héroïque. Beaucoup de héros vont voir le jour et aussi dans la nuit. Ce ne sera pas les même que jadis. La difficulté sera peut-être de les reconnaitre en tant que héros d’ailleurs.

Je pense bien sur à tous ceux qui créent, dont tout dans leur vie est orienté vers le don, le partage, au profit du plus grand nombre.

Sans tapage, doucement, et sans bruit.

Je pense que ce nouveau monde est à un cheveu d’être artistique, il faut juste avoir le courage collectif de traverser les voiles de l’illusion résiduelle qui peu à peu se dissiperont de toutes façons.

Ce monde de la peur nous aura conduit a explorer l’erreur de l’avidité, de l’égoïsme, je ne sais pas si c’est bien ou mal sur le plan cosmique, c’est sans doute un événement comme tous les autres qui attend juste que nous lui apportions un sens.

C’est dans la décision du sens que tout peut se jouer. Quel sens donner à toute cette folie ? Quel sens donner à l’excès, à la peur et au désespoir dans notre dimension matérielle si ce n’est justement d’être des matières que l’esprit doit utiliser pour se percevoir ?

Je suis un rêveur bien sur, mais depuis le plus loin que je me souvienne je suis conscient de ce rêve. Je rêve en toute conscience et quand je ne dors pas je suis conscient aussi de l’illusion de la veille pour ce qu’elle peut valoir comme outil pour mieux comprendre le rêve.

Serais je seul à traverser ces voiles et à atteindre le nouveau monde ? Seul je le suis depuis toujours et c’est par cette solitude étudiée elle aussi que je peux te retrouver tel que tu es, au delà de toutes les illusions.

Nous ne faisons qu’un grâce à toutes nos différences et cela est parfait car c’est ce que nous avons décidé au départ, comme un jeu d’enfants sous le soleil.

Le soleil est le grand maître de nos danses qui brûle et se consume et dont le noyau pulse comme notre cœur.

Le soleil est bien plus qu’un astre, comme tu es toi aussi bien plus que ce que tu crois ou penses être. Nous sommes liés au soleil comme à toutes les étoiles de l’univers. Nous naissons, vivons et mourrons par jeu, un jeu merveilleux et joyeux au bout du compte.

Un jeu qui pour être plus piquant, plus savoureux avait besoin d’acteurs, dont la peur, et toutes les autres émotions ne sont pas les moindres.

Nous ne sommes qu’un, nous sommes l’Esprit qui se découvre autant qu’il se cache en chaque chose, en chacun de nous.

Si nous en sommes conscients le jeu s’arrêtera t’il ? L’Esprit se lasse t’il de l’Esprit ? Connaissait il la lassitude avant de nous avoir inventé ? Ou bien la lassitude n’est t’elle encore qu’une fiction, un sujet d’étude, une marche , un palier qu’il faut franchir pour mieux comprendre la vigueur, l’énergie la joie et la légèreté ?

C’est une question de soixantenaire bien sur qui ne désire pas renoncer. Qui résiste à s’installer dans une vision triste de la vieillesse surtout.

Si tu es jeune tu ne peux sans doute pas comprendre cela. Et tout est bien comme ça. Mais il semble qu’aujourd’hui la lassitude arrive de plus en plus tôt dans nos vies, que nous soyons jeunes ou vieux. Elle est ce passage à franchir, ce portail derrière lequel se tient sans doute comme un nouveau monde, un nouveau soleil, une nouvelle vie.

Et pour franchir cette porte peut-être faut il se détacher encore de tout ce que je crois avoir été, être, ou rêver d’être.

Il faut s’abandonner vraiment, il n’y a pas d’autre solution et ne pas ressentir à nouveau l’exil.

En finir avec tous les exils comme avec toutes les errances c’est peut-être cela tout simplement avoir la foi en ce nouveau monde.

L’importance de l’immédiat et du recul.

La notion de laboratoire est importante à comprendre. Il y a le travail et la parole, l’action est sans doute préférable au mot travail d’ailleurs qui contient la notion de trituration, de torture. L’action et la parole. Comme l’immédiat et le recul.

Quand le feu est allumé il vaut mieux agir sur la matière que de la penser, l’exprimer. L’immédiat est ce lieu de l’intime dans lequel l’action se confond avec la flamme. Dans lequel l’action est flamme et la flamme est l’action. Il n’y a plus de « Je ».

Plus tard vient la parole, l’écriture. Et le « Je » de l’écriture n’est qu’un résidu. C’est le fameux point gris qui parvient à sauter par dessus lui-même dont parle le peintre Paul Klee. C’est un « Je » qui connait la nuance et la valeur des gris et s’amuse avec.

Car la peinture est avant toute chose un jeu. Un jeu parfois tragique, drolatique, triste, joyeux, on pourra ajouter autant de qualificatifs qu’on le voudra, ça ne changera pas son essence fondamentalement ludique.

Tout comme l’écriture d’ailleurs.

C’est un jeu addictif, aussi addictif que les jeux vidéos si l’on veut, ou l’alcool, ou le tabac, et le sexe, dans lesquels par l’immodéré on apprend la modération peu à peu. Avec le temps, avec ce que l’on parvient à exprimer avec le temps et le recul sur toutes ces addictions.

Le temps c’est aussi un élément de ce laboratoire. Un élément de vérification, une sorte de preuve par neuf qui se déroule parfois sur de nombreuses années à partir d’un acte effectué dans l’immédiateté. Et c’est une hypothèse tout à fait plausible, bien que difficile à démontrer, d’imaginer que le temps et l’immédiat se confondent en un certain point, dans ce jeu, dans ce « Je » qui saute par dessus lui-même pour découvrir et révéler toutes les nuances du gris, et les rendre à la luminosité, à la clarté dont elles sont issues.

Lorsque j’étais plus jeune je pensais qu’on ne pouvait écrire que du fond de son cercueil. Cela me procurait une augmentation de bile, d’humeur noire qui procurait une teinte brune à mes pensées évidemment.

C’était sans doute ce que les alchimistes nomment « l’œuvre au noir » étape importante si l’en est que d’explorer ainsi toutes ces humeurs moroses, ces humeurs accablantes. Les explorer pour les traverser est essentiel. Quand j’ai compris que je risquais d’y rester durant un temps indéterminé j’ai souvent paniqué. C’était parfois intolérable, injuste, insoutenable. Et pourtant ce qui n’en finissait pas, cet interminable lié à l’impatience de la jeunesse, il m’a bien fallu patienter de bon ou mauvais grés peu importe.

On ne décide pas vraiment du recul, on tâtonne beaucoup à avec le distance adéquate. On effectue des choix souvent arbitraires.

A combien de mètres doit on se tenir pour bien voir la toile sur un chevalet ? Cela peut paraitre futile comme question.

Mais une fois que l’on saisit son importance, on fait bien plus attention à cette notion de distance.

C’est exactement la même chose avec l’écriture d’ailleurs. On écrit des choses et généralement on les fourre dans un tiroir au début parce qu’on sent bien que quelque chose cloche. Doit absolument clocher. Parce qu’on n’imagine pas que cela puisse être parfait du premier coup. On le refuse consciemment ou pas. Parce qu’on installe de la distance au mauvais moment, au mauvais endroit.

Sur ce blog j’ai pris la décision d’écrire et de publier aussitôt ce qui s’écrivait. Je corrige très peu, essentiellement les fautes d’orthographe quand je les aperçois. Mais pas la structure des textes, pas ce qui s’avance dans l’immédiat. Je m’y refuse. Parce que je sais que je n’ai pas la bonne distance, parce que ce n’est pas le moment opportun.

En revanche publier est essentiel. Publier me sert à valider l’immédiat. Je me fiche que ces textes soient lus, appréciés ou pas, ce n’est pas le but de ce travail. Mais je ne serais bien sur pas honnête de dire que je n’apprécie pas les avis, les « like », une partie narcissique les apprécie bien sur. Mais je fais la part des choses. Je ne me sers pas de la peinture ni de l’écriture pour être aimé, pour exister dans un œil extérieur. Ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Je pense que j’ai enfin traversé tout cela avec le recul.

Je vois mieux ce dont il s’agit. Je vois mieux aussi la direction dans laquelle travailler. Et il me faudra encore probablement du temps et du recul pour revenir sur cette idée de perfection. Car elle change tout le temps. Peut-être est t’elle définitivement inatteignable d’ailleurs, c’est ce qui me la rend justement essentielle dans ce cheminement. Et c’est aussi ce qui me fait écrire et peindre dans l’immédiateté. Puisque l’hypothèse est posée.

Immédiat et recul, immédiat et temps, impatience et patience. C’est juste de la vérification, de la confiance en soi à cultiver.

Ce qui signifie que le fruit est déjà là de toutes façons bien avant qu’il ne se montre. Il est dans sa potentialité. Comme cette série de tableaux que j’avais réalisée en découvrant dans des textes anciens de l’Inde les annales akashiques.