Le modèle

J’avais passé une annonce dans un journal il y a de cela des lustres. Cherche modèle, sexe et âge indifférent.

J’avais eu un nombre de coups de fil prodigieux durant les quelques jours qui suivirent la parution. A chaque fois que je décrochais je fixais toute mon attention sur la voix de mon interlocutrice ou interlocuteur, pour traquer la fausseté.

Elle appela en fin de semaine, un vendredi en tout début d’après-midi et le timbre de sa voix était tellement spécial, que je décidais d’aller à sa rencontre dans un café de Saint-Germain.

Elle n’était pas jolie, ni laide et pourtant pas quelconque non plus.

Une femme qui avait dépassé la trentaine avec les traits qui commençaient à s’affaisser.

Et durant notre entretien elle parla avec le même timbre qui me fit penser à une frontière, à la lisière d’une foret impénétrable.

Cela m’excita bien sur et je n’eus plus qu’une envie alors c’est de pénétrer cette frontière.

Nous traversâmes tout Paris pour nous rendre à Aubervilliers où je vivais.

J’installais une toile sur le chevalet et lui demandais de s’asseoir près de la fenêtre.

Lorsque je me déplaçais pour la voir enfin, elle était nue.

Je dus montrer un signe d’étonnement car elle me dit à ce moment là

Il fallait bien que je me mette toute nue n’est ce pas ?

Toujours avec cette voix parfaitement égale sans la moindre aspérité.

Evidemment que cela m’excita encore plus.

J’ai pris un morceau de fusain et sans la quitter des yeux j’ai strié la toile de lignes

Son regard était dans le vague elle semblait fixer un point de la cloison derrière moi, jamais elle ne croisait mon regard.

Regarde moi dis je en passant au tutoiement

Elle orienta alors son regard vers le mien et j’eus cette sensation assez désagréable de me sentir traversé.

Comme si j’étais transparent.

Je tentais de mettre de coté cette sensation pour dessiner

mais je voyais bien qu’elle agissait sur mon trait

quelque chose qui n’arrivait pas à se fixer entre l’hésitation et la décision.

Au bout du compte j’obtins assez rapidement un gribouillis,

quelque chose d’insupportable.

comme si le désordre était la seule chose dont j’étais capable face à cette femme

qui s’était mise nue devant moi pour que je la peigne.

Je n’étais déjà pas bien riche à l’époque et ce n’était pas l’argent qui l’avait convaincue.

Je crois que l’on s’était mis d’accord pour un échange, quelques dessins contre une séance.

Elle travaillait, ce n’était pas pour l’argent m’avait t’elle déclaré.

Et cependant elle ne semblait afficher aucune curiosité, elle paraissait être là dans cette pièce comme si elle avait été n’importe où ailleurs.

Et bien sur moi j’étais un peintre comme j’aurais pu être facteur, boulanger ou chef de gare, cela ne semblait pas revêtir pour elle la plus petite importance.

Au bout de l’heure et de nombreuses esquisses ratées

Elle me dit, tu as l’air de vouloir t’acharner contre toi-même.

Je posais le fusain et me laissais tomber sur le tabouret attenant sans répondre quoi que ce soit.

-ça se voit que tu ne tournes pas rond, ajouta t’elle

-Les autres peintres m’auraient déjà touchée tu sais tu n’es pas le premier.

C’est à cet instant précis qu’elle se leva et marcha vers moi et j’eus la sensation de voir une géante me foncer dessus

j’étais désarçonné

totalement impuissant

Elle me prit dans ses bras comme un petit enfant et je sentis à ce moment là l’odeur de ses aisselles

affreusement désagréable mais dont pourtant je ne pouvais me détacher.

je me débattais mollement pour ne pas la vexer – du moins c’est ce que j’imaginais.

Elle se mit à genoux, dégrafa ma ceinture, baissa mon pantalon et me prit sans un mot dans sa bouche.

Ce fut si long que quelque chose de douloureux m’en reste encore à la mémoire.

Je ne me souviens même plus d’avoir joui ou pas.

Cette fascination de la voir à l’œuvre de la sentir enfin vivante, réelle, agissante était de la même teneur que ce que j’ai coutume de chercher dans la peinture.

Une réalité.

Et qui sans cesse m’échappe évidemment.

Elle se leva enfin et me caressa la joue. Une sorte de geste automatique comme avec les chevaux.

Voilà ça va aller mieux maintenant me dit-elle

Et elle fit mine de retourner s’asseoir.

Mais je n’étais plus du tout à la peinture à cet instant

je voulais la baiser sauvagement pour me venger comme si elle m’avait dérobé quelque chose d’important.

Peut-être un truc comme mon âme je me disais.

Je fis mine de me ruer vers elle

mais elle leva la main paume grande ouverte

-Il n’en est pas question- dit elle avec une autorité que je ne lui aurais pas prêtée quelques minutes auparavant.

Je me remis à l’ouvrage avec une sorte de dégout, d’écœurement de moi-même

Et chose inconcevable le dessin prit aussitôt fière allure.

Nous nous vîmes plusieurs fois durant quelques semaines durant lesquelles exactement le même scénario se produisit.

Et puis je ne la vis plus.

La vérité c’est que je ne l’ai jamais pénétrée ou possédée comme on dit et je n’ai jamais su si c’était quelque chose qu’il fallait considérer comme une défaite ou une victoire.

Mais je crois que j’ai été comme guéri de quelque chose à partir de là bien que je sois totalement infichu de dire quoi.

Visage imaginaire Patrick Blanchon 2021 huile sur papier 46x 38 cm
Visage imaginaire Patrick Blanchon 2021 huile sur papier 46x 38 cm

Il sera plusieurs fois cette fois.

Il était une fois un homme qui cherchait le bonheur et qui ne cessait de se lamenter car il ne le trouvait pas. Lorsqu’il regardait autour de lui, il était envieux de ce que possédaient les autres et il s’obstinait à relever tous les objets, les qualités, les avantages qu’une telle ou un tel semblait posséder et dont il se plaignait d’être dépourvu.

A le regarder attentivement il avait tout à fait le profil d’un comptable qui enregistre les entrées et les sorties d’un livre de comptes. Au fur et à mesure des années il avait même peu à peu emprunté cette apparence caractéristique des petits employés de bureau timorés. Aux coudes, sur sa veste de tweed il avait fait poser deux protections de velours pour ne pas abimer le tissus. Et si vous aviez pénétré jusqu’à son intérieur, vous seriez tombé sur une garde robe étonnante : le même costume pour chaque jour de la semaine, et les mêmes chaussures de couleur noire à semelles plates alignées sur une étagère.

Un peu plus loin dans la cuisine, sagement alignés dans les placards un verre par jour, ou bien encore une pile impeccable de 7 assiettes.

Bref quelque chose de maladif, d’étriqué semblait gouverner la vie de notre homme qui se plaignait sans relâche, mais bien sur dans son for intérieur, jamais de vive voix, de l’absence totale de bonheur auquel il se trouvait condamné.

Les rares fois où il avait tenté de trouver une explication à cet état de fait il avait invoqué la destinée, la fatalité, la faute à pas de chance et il n’avait guère exploré l’au delà du cercle de convictions dans lequel il s’était enfermé.


Il était une fois une femme qui cherchait l’amour et qui ne cessait de se plaindre à qui voulait bien l’entendre car elle ne l’avait jamais trouvé. Lorsqu’elle regardait autour d’elle, son cœur se serrait d’apercevoir tous ces couples qui s’aimaient et cette vision par ricochet ne cessait de la renvoyer à sa propre solitude.

Pour autant les rares fois où un homme l’abordait, qui dans la file d’attente d’un cinéma, d’un théâtre, qui à la table d’à coté au café ou au restaurant, qui dans les transports en commun, aucun ne paraissait digne suffisamment pour qu’elle lui accorde la moindre réponse. La peur de l’inconnu qui ne cessait de la tenailler depuis l’enfance, elle la projetait toute entière sur ces silhouettes qui s’approchaient d’elle et la renvoyait à sa vulnérabilité, à son manque totale de consistance-se disait-t ‘elle et qui lui dissimulait sa vraie nature : un orgueil maladif.

Lorsque parfois, à l’heure bleue du soir elle ouvrait ses fenêtres au haut de l’immeuble où elle vivait, elle s’appuyait sur la rambarde du petit balcon et contemplait les fenêtres des immeubles alentour. Elle restait là avec sa tasse de thé de longues minutes à observer les lumières s’allumer ou s’éteindre dans tous ces appartements, dans tous ces foyers où évidemment résidait l’amour dont elle était écartée.


Il était une fois un homme qui cherchait du travail et n’en trouvait que rarement car toutes les tâches qu’on voulait bien lui confier, il ne les trouvait pas assez nobles pour lui. A chaque fois on aurait pu rire de voir exactement le même scénario se dérouler.

Tout d’abord une joie excessive lorsque par le plus grand des hasards à la suite d’un entretien on lui accordait le job. Ensuite passait un mois ou deux, rarement trois où l’homme déployait tout un arsenal de politesse, d’assiduité, de ronds de jambes envers ses collègues, sous chefs et chefs, en n’oubliant pas d’afficher un mépris pour tout ce qui était au dessous de sa condition, puis comme une pendule suisse irrémédiablement à l’heure, toutes ces choses tombaient brusquement en quenouille. L’homme était comme frappé par une étrange maladie et plus un seul mot ne sortait de sa bouche qui ne manifesta alors toute l’acrimonie dont il se sentait la victime et qu’il renvoyait sur le monde entier.

Nul ne savait ce qui avait pu déclencher un tel changement de comportement. Et d’ailleurs nul ne s’y intéressait vraiment, surtout pas les dirigeants des diverses entreprises qui au bout du compte le licencièrent car évidemment on ne peut pas utiliser le temps d’une journée de travail à se plaindre uniquement.


Il était une fois un vieil homme qui était devenu veuf. Chaque matin lorsqu’il se réveillait il touchait la place près de lui pour constater l’absence de la femme tant aimée. Cela lui permettait de commencer la journée dans la plus grande tristesse mélanger à la dose de colère minimum pour se redresser sur le bord du lit et enfiler ses pantoufles.

Ensuite la série de gestes qu’il effectuait durant une grande partie de la journée ressemblait à ces cartes perforées que l’on introduisait dans les pianos mécaniques pour jouer perpétuellement la même rengaine.

La machine à café s’allumait toute seule une demie-heure avant qu’il enfile les fameuses pantoufles , tout avait été soigneusement programmé la veille avant d’aller se coucher.

Une fois le café bu, tout était rangé, la tasse et la cuillère dans le lave vaisselle, le petit coup d’éponge sur le carrelage de la table, le petit coup de serviette pour sécher toute trace d’humidité ensuite. alors sonnait 8h c’était le moment où le chien montrait quelques signes d’agitation.

L’homme décrochait la laisse de son clou, et le tintement de la ferraille comme un signal déclenchait un dialogue qui se répétait jusqu’au plus profond de la mémoire du chien et probablement de ce qui restait de la mémoire du vieux.

Ensuite l’homme disait au chien comme tous les matins : pas bouger

Puis il sortait pour aller démarrer son véhicule diesel. Lorsque c’était l’été c’était pour mettre en route la climatisation , lorsque c’était l’hiver, le chauffage.

Ensuite il revenait à la cuisine, prenait un bol dans le placard et se resservait un café qu’il buvait debout en regardant par la fenêtre.

Puis il reposait le bol près de la cafetière, se dirigeait vers la porte d’entrée et s’adressant au chien disait :

-Aller vieux, c’est l’heure on y va.

Le véhicule roulait au pas vers la sortie de la petite résidence puis prenait vers l’Est vers la foret qui se tenait à quelques kilomètres

L’homme et le chien marchaient une heure sur les chemins forestiers puis ils revenaient vers le véhicule.

Parfois ils avaient aperçu une biche, un chevreuil et l’événement durant quelques instants apportait un peu de baume au cœur du vieux. Mais ça ne durait guère.

Aussitôt qu’il s’arrêtait devant le magasin Lidl pour aller faire les emplettes de ses menus quotidiens, il repensait à son épouse et sur son front quelqu’un qui se serait intéressé à sa physionomie, aurait aperçu se creuser encore plus les rides de son front, et l’humidité soudaine lui brouillant la vue.


Il était une fois un homme ébloui par sa propre existence comme par toutes celles appartenant aux autres, pas seulement les être humains, mais aussi le moindre insecte, le moindre animal, la moindre fleur, le moindre brin d’herbe. Cependant qu’il n’arrivait pas à l’exprimer. C’était tellement énorme comment mettre des mots là dessus comprenez vous ?

Ce sentiment intense de vivre et cette impossibilité de pouvoir le partager en mot ou en geste avec tout ce qui existait sur cette terre l’avait comme paralysé depuis ses plus jeunes années.

Il se sentait impuissant comme lorsqu’on rêve de courir dans un rêve et que l’on découvre ne pouvoir faire que du sur-place.

Comment exprimer toutes ces choses que j’éprouve ne cessait t’il de ressasser durant des années.

Son esprit était tellement obsédé par cela que rien de ce qu’il vivait ne semblait l’intéresser véritablement. Il vivait dans ce paradoxe.

Parfois quelqu’un venait, un ami possible, une femme qui aurait pu devenir une compagne éventuelle, mais tous ces liens qu’on lui proposait de tisser ne lui paraissait jamais suffisamment intenses et il finissait toujours par éprouver de l’ennui.

Au bout de plusieurs années ainsi il décida de vivre seul, de refuser toute compagnie.

Il trouva un emploi pour subvenir à ses faibles besoins, un obscur travail dans un petit bureau au bout de cette ville.

Les horaires étaient convenables et la charge de travail suffisamment légère pour que la plupart du temps il puisse réfléchir à la façon dont il pourrait s’exprimer pour témoigner son grand message.

Les années passèrent et il se mit à écrire sur des petits carnets. Au bout de 20 ans il avait rédigé des centaines de ces carnets qu’il rangeait dans des cartons au fur et à mesure pour les remiser dans le petit grenier qu’il louait avec l’appartement dans lequel il vivait.

Un jour des voleurs vinrent et fracturèrent toutes les portes de ces greniers et dérobèrent les cartons imaginant y trouver des objets à revendre.

Ce fut pour l’homme au début la pire catastrophe qu’il n’aurait pu imaginer.

Durant des mois il devint l’ombre de cette ombre qui était lui-même. Il tomba gravement malade et pris un congés pour s’enfermer chez lui. Allongé sur son lit il ne cessait plus de ressasser son parcours et à se demander pourquoi, pourquoi, pourquoi moi.

Un soir d’été alors qu’il avait laissé sa fenêtre ouverte un petit oiseau pénétra dans la chambre. Durant quelques instants il se cogna aux murs étroits de celle ci puis finit par se poser sur le pied du lit et fixer l’homme obstiné à vivre son agonie.

L’oiseau se mit à chanter.

L’homme interloqué se redressa un peu, leurs regards alors se croisèrent et ce fut comme une délivrance enfin.

Puis l’oiseau ressortit de la chambre comme il était venu.

L’homme se secoua, se lava s’habilla et enfin s’installa à sa table pour écrire sur la nouvelle page d’un nouveau carnet.

Mais cette fois ci une fois le carnet terminé il le mit dans une enveloppe et l’adressa à une maison d’édition dont il appréciait depuis toujours les publications, la ligne éditoriale.

Puis il retourna à son travail totalement guéri. Et la vie continua ainsi aussi belle et intense telle qu’il l’avait toujours éprouvée sans jamais parvenir à vraiment le dire. Mais quelle importance de le dire se disait t’il désormais .

Comment en venir aux mots.

C’était à l’automne de cette année 1976 peu après cet épisode de grande sécheresse qui avait débuté durant l’été 75 et que l’on venait de revivre que je fis une découverte extraordinaire. Nous étions harassés je crois. Mon père notamment n’en pouvait plus de se débattre dans son désœuvrement. Le chômage avait frappé notre famille peu après la crise de 74. Et il se rendait compte à quel point tout ce qu’il avait cru avoir bâti et dont il avait coutume de s’enorgueillir de vive voix ne valait plus tripette.

Sans diplôme il devait serrer les dents pour passer des tests psychologiques à chaque nouvel entretien, lui le vendeur formidable, ce héros issu tout droit des divers faits d’armes de Corée , d’Algérie Du Sénégal ou de Trifouillis les oies, qu’il ne cessait de ressasser pour combler le vide de ses journées.

L’épouvante que représentait la misère à venir il la manifestait par une mauvaise humeur chronique. S’agaçant d’un manque de sel, rugissant contre le soleil, la lune et les oiseaux qui, disait-t ‘il, ne cessaient de faire du boucan dérangeant sa tristesse et son perpétuel apitoiement sur lui-même.

Ce fut à l’heure du diner peu après une crise aigue où il s’était emparé des ciseaux de couturière de ma mère pour trancher net un épis que j’arborais et qui l’agaçait au plus haut point que nous en vînmes presque aux mains faute de mots.

Une discussion politique qui tourne mal ça arrive. Ce genre de discussion d’autant plus dangereuse qu’elle charrie de nombreux ressentiments sans même que l’on en prenne conscience.

Ainsi en allait-t’il de l’abolition de la peine de mort au Canada , de la dévaluation du peso de plus de 50% au Mexique, ou bien encore de cette interdiction qu’avait lancée Aparicio Mendez à 15000 dirigeants des partis traditionnels Uruguayens d’exercer une activité politique pour une durée de 15 années.

Je crois qu’à cette époque je ne ménageais aucun effort pour m’insurger contre à peu près tout et n’importe quoi à partir du moment surtout où mon père tentait d’imposer son avis, et invariablement un avis contraire.

C’était si l’on veut la fin d’une dictature, sa statue était déboulonnée et mise à bas depuis tous ces mois passés durant lesquels, horrifiés, nous avions découvert le gamin capricieux qui se dissimulait derrière une carrure de géant gonflé de fatuité.

Ma mère faisait des aller-retours incessants depuis la cuisine vers la remise attenante pour s’enfiler du blanc directement au goulot. La télévision était allumée depuis des 5h du matin et ne s’éteignait pratiquement plus que durant quelques heures au creux des nuits.

Et malgré tout cela on continuait encore à me faire espérer dans un avenir, dans ces règles totalement débiles qu’imposent l’école, le monde du travail, alors que désormais tout concordait pour prouver leur vacuité.

Je crois que je souffrais de ces mensonges innombrables comme on peut souffrir de l’absence.

Il me semblait que je les avais perdu définitivement, qu’ils n’étaient plus que des fantômes d’eux mêmes. Et que par ricochet il fallait que j’agisse de manière pressante pour ne pas en devenir un moi aussi.

C’est peu après « la nuit des crayons » en Argentine ou quelques étudiants furent enlevés et certains probablement assassinés sous le prétexte fallacieux d’une manifestation pour les transports, vers la mi septembre, que je fis le parallèle à voix haute entre la dictature militaire et la façon de se comporter de mon père.

Il y avait des flageolets dans un grand plat de terre je m’en souviens encore très bien. Le coup de poing formidable que mon père décocha à la surface de la table fit léviter le tout comme au ralenti. Je vis la lèvre inférieure de ma mère trembler légèrement puis je fus trainé par une puissance inouïe vers la porte de la maison. Je fus éjecté ni plus ni moins presque sans un mot.

Tout cela tombait à pic. Nous étions parvenu à un paroxysme. Il fallait bien qu’un orage enfin éclate.

Néanmoins l’inconfort de me retrouver dehors pieds nus me fit ouvrir la porte et pénétrer à nouveau dans la maison. Je me hâtais d’aller chercher quelques affaires que je fourrais dans un sac tube, je pris soin de chausser aussi une paire de tennis . Et à cet instant où j’étais enfin paré pour l’aventure je les toisais tous les deux et le seul mot qui pu sortir de ma bouche fut « ciao! » C’était vraiment bizarre.

Je refermais la porte soigneusement tout en me demandant où j’allais bien pouvoir aller et j’optais presque aussitôt pour la gare depuis laquelle je pourrai prendre un RER et me retrouver à la Capitale.

Assis dans le wagon tout me paraissait tellement irréel. Je voyais le paysage défiler de chaque coté comme si je m’étais engagé dans un voyage intersidéral. Une sorte d’état d’apesanteur où je ne sentais plus du tout le poids de mon corps sauf la rage et la tristesse se mélangeant pour me donner une consistance sur laquelle m’appuyer un peu.

Un peu mais pas beaucoup non plus.

Je passerai rapidement sur les différentes astuces et expédients découverts pour survivre durant les quelques semaines qui suivirent. Et dont la plupart évidemment ne furent pas nobles. Il m’aura fallu voler, tricher, mentir, trahir, et je n’en ai pas conserver de mirifiques souvenirs.

Cependant que parallèlement à la débine dans laquelle enfin je pénétrais pour de vrai et que j’allais explorer quasiment sans interruption durant des années je découvrais le refuge des bibliothèques.

J’avais mis le doigt sur quelque chose qui me semblait plus gênant que la misère , c’était le manque de vocabulaire, l’impossibilité d’exprimer tout ce qui m’étouffait et la lecture fut à cet instant de ma vie aussi puissante que pour Bernadette Soubirou l’apparition de la Vierge. Je crois même que j’en fis une sorte de culte, une religion.

Apprendre à lire cela n’était rien.

Réapprendre à lire vraiment c’est à dire à développer sa propre pensée et le discernement fut comme un nouveau pallier.

Quelques semaines plus tard je passais un coup de fil pour avoir malgré tout quelques nouvelles et tombais sur la voix de ma mère qui me dit

ah c’est toi, ton père est à l’hôpital il vient de faire une crise cardiaque.

J’ai dit j’arrive.

Mais je ne suis pas allé à l’hôpital. J’en ai profité pour prendre quelques affaires que j’avais oubliées dans ma précipitation, notamment ma guitare. Chanter dans les rues et les cafés allait devenir bientôt mon gagne pain et c’est grâce à cette guitare sans doute que je n’ai pas sombrer totalement dans la délinquance.

Je suis retourné presque aussitôt vers Paris.

Tu es vraiment sans pitié avait lâché ma mère sur le seuil de la porte en me regardant partir à nouveau.

Ce n’était pas un choix c’était la seule solution que j’avais trouvée à ce moment là pour ne pas m’empêtrer dans la compassion ou la pitié.

Si j’ avais succombé à ces sentiments m’étais je dis sans vraiment me le dire, les choses auraient repris leur cours exactement comme avant j’en étais persuadé.

Si j’avais éprouvé compassion et pitié à cet instant de ma vie je n’aurais pas eu la même vie que celle-ci. Non pas que l’une puisse être plus intéressante qu’une autre, ni pire ni meilleure. Mais j’en avais tout simplement assez de cet amas de non dits, de ce mauvais silence entre nous tous.

C’est ainsi que j’en suis venu aux mots.

La conscience et le temps

Depuis plusieurs jours je ne cesse de penser à mille petites choses qui d’ordinaire me paraitraient insignifiantes. Lorsque je dis « penser » c’est un bien grand mot. Car à la vérité, elles se présentent à ma conscience sous forme de petits flashs, comme ces étoiles filantes dans le ciel nocturne de la mi aout. Il y a toujours un doute sur leur apparition et leur disparition. A un tel point que le spectateur lui-même pourrait , à ce moment là, douter de qui il est.

Ce sont de petites choses comme par exemple le fait que très récemment quelqu’un sur le parking a éprouvé le besoin pressant de s’emparer des essuie-glace de mon vieux Kangoo. Ou encore le fait que mon attention se soit soudain fixé sur une anfractuosité du grand mur bordant la cour à l’Est. Cela m’arrive régulièrement d’examiner les murs, je pourrais presque parler de manie, ou d’habitude. Alors pourquoi est-ce que mon esprit rejoue régulièrement la scène de cet instant là particulièrement ? Comme s’il représentait une sorte de synthèse de toutes les anfractuosités déjà observées tout au long de ma vie. Comme si aussi ce vol d’essuie-glace n’était pas seulement un vol d’essuie-glace mais le symbole de nombreux larcins dont j’ai été la victime, et même le coupable finalement.

C’est comme si ces micro évènements étaient des punaises qui à un moment donné épinglent la conscience dans un instant particulier, la focalisent sur celui-ci et que simultanément il n’existe plus que cette scénette, que tout le reste tout autour s’évanouisse mystérieusement.

Cela forme une sorte de galaxie mais en fait je pourrais aussi bien parler d’un espace clos à l’instar d’un bocal dans lequel ma conscience aurait à peu de chose près la forme d’un poisson rouge.

Et évidemment ce poisson se heurte perpétuellement aux parois de verre du bocal. Il ne peut avoir accès à l’au-delà de celui-ci.

Ce qui me fait réfléchir sur l’attention que l’on porte à certains pans de notre existence, à certains pans de la réalité qui nous entoure, et pas à d’autres.

N’est-ce pas cette attention seule qui crée ce que nous nommons la vie, la réalité, le monde, et je ne sais quoi d’autre encore ?

Et nous faisons exactement là même chose avec la notion de temps.

Nous attribuons de l’importance, de l’attention à certains instants et très peu à d’autres. C’est comme si nous vivions dans une large proportion de notre existence totalement inconscients et du temps et de la réalité.

Aussi loin que je puisse me souvenir de qui je suis j’ai toujours été frappé par cette évidence: l’inconscience dans laquelle nous baignons tous et en même temps ce genre de folie d’attacher une attention souvent démesurée à ce que nous nommons « important ».

Peut-être que ma révolte à l’origine ne provient que d’une indignation profonde et qui concerne en grande partie cette indifférence que la plupart des gens entretiennent avec le monde et eux-mêmes.

J’ai perdu si je peux dire un temps formidable, des années à m’insurger contre l’évidence.

Mais dans le fond je ne suis pas si différent que tout à chacun. Je n’attribue pas non plus de l’importance à tout. Parfois même en ayant poussé jusqu’à l’extrême l’indignation je n’en ai plus attribué à rien.

J’ai passé aussi un temps fou à me foutre royalement de tout et surtout de moi-même.

Aujourd’hui j’ai exploré à peu près tout ce qui était en mon pouvoir en matière d’attention ou d’inattention et j’en reviens encore une fois à la position du milieu. En espérant qu’il soit juste.

Juste pour ne faire pencher le fléau de la balance ni vers l’une ni vers l’autre.

Parvenir à une équanimité quasi totale.

Mais c’est une folie évidemment et pour m’en préserver à un moment donné j’ai du avoir l’intuition que je parviendrai à cette conclusion un jour ou un autre, et je me suis préparé un antidote.

Le fait de me marier.

C’est extraordinaire le mariage quand on y pense. A deux on se corrige perpétuellement en matière d’attention.

Lorsque mon épouse par exemple me dit « tu ne fais attention à rien » j’entends tu ne fais pas assez attention à moi.

Et vice versa évidemment.

On a toujours de quoi corriger le tir. Par tâtonnement peut-on dire, on appréhende ce que peut être la paix du foyer, quand on est fatigué des guerres.

Cette fatigue pour autant qu’on s’y intéresse, que l’on puisse aussi lui accorder de l’attention représente souvent ce que l’on nomme la fatigue du quotidien.

C’est à dire toute cette attention que l’on porte à des habitudes comme aux parois du bocal. Ces habitudes qui créent le bocal dans lequel il n’y a plus seulement un poisson rouge mais deux.

On se plaint parfois de cette fatigue, lorsqu’on lui porte une attention trop importante. C’est à dire que l’on ne voit pas les bénéfices qu’elle dissimule, qu’on ne veut pas les voir sans doute.

Pourtant ces deux poissons rouges ne sont pas là par hasard autant qu’on puisse le croire.

J’étais en train d’écrire ce texte lorsque soudain mon épouse m’appelle. Un problème avec son ordinateur à résoudre de façon urgente.

La première chose qui me vient est bien sur l’agacement. Je déteste être interrompu pendant que j’écris. je maugrée, je râle plusieurs fois, je fais ça aussi par habitude. Mais je sais aussi qu’à un moment ou à un autre je vais me lever et me diriger vers son bureau, et examiner le problème.

C’est toujours le même schéma mais j’éprouve cette nécessité de râler malgré tout, de m’attarder quelques instants pour m’apitoyer sur mon propre sort. Le genre « pourquoi moi ? » on connait tous plus ou moins cela n’est-ce pas.

Cet instant, la conscience de cet instant où soudain on baisse les bras et où l’on se dit que ce qu’on est en train de faire n’a pas plus d’importance finalement que le vol d’une paire d’essuie-glace ou bien l’attention que l’on porte à un trou dans une paroi.

On se lève et l’on plonge dans l’inconnu que représente cette nouvelle panne informatique et on ne se rend même pas compte que c’est une chance de traverser enfin la paroi d’un bocal où d’une relation que l’on a installée malgré nous ou à cause de nous. Que c’est une chance qui s’offre pour voir un peu plus loin que le bout de ses nageoires.

Un dégout de l’habileté

Cela fait quelques mois, peut-être même une année ou plus que cette sensation de dégout ne me quitte plus. Car ce que j’entrevois souvent lorsqu’on me parle d’habileté c’est le but à atteindre par celle-ci. Et ce but n’a pas grand chose à voir la plupart du temps avec l’art tel que je le considère.

L’habileté est une sorte de mot d’ordre, une injonction par lesquelles le dessinateur ou le peintre s’égare.

Challenge personnel de l’artiste qui chercherait naturellement à se performer lui-même ou encore passage obligé soi disant pour atteindre l’objectif du « chef d’œuvre » tel que celui-ci est la plupart du temps perçu par le grand public.

Mais quel est le but qui se dissimule vraiment pour chacun et qui utilise l’habileté et l’art comme prétextes ?

Je me souviens par exemple avoir passé beaucoup de temps à dessiner des caricatures de mes camarades lorsque j’étais écolier pour attirer leur attention au début puis assez rapidement, comme si celle ci ne suffisait pas, pour aspirer comme un crève la soif leur admiration.

Mon but n’était pas de faire de l’art à l’époque, c’était plutôt tenter d’exister auprès de mes camarades. J’étais un être falot, bon en rien vraiment, et d’une timidité maladive. Aussi la plupart du temps je me tenais en retrait des autres, drapé dans cet orgueil incommensurable que seuls d’ailleurs les timides possèdent.

Je ne me souviens plus vraiment comment les choses ont commencé. Un jour je me suis découvert une certaine habilité à dessiner phénomène lié à ma seule capacité exceptionnelle d’observation, et j’ai décidé de l’utiliser pour créer du lien avec les autres.

Ce ne fut pas génial tout de suite mais probablement suffisamment insolite pour attirer en premier lieu l’attention.

Puis le fait d’être parvenu à cette première étape m’a procuré le gout de m’améliorer encore et encore et, à force d’observation et surtout d’entrainement, je suis parvenu à recueillir ce que je briguais, sans jamais vraiment me l’avouer clairement , c’est à dire l’admiration d’un public.

Cependant que parallèlement au plaisir d’être admiré pour la qualité de mon trait, pour cette faculté à relever et grossir, exagérer les défauts sur les visages de mes congénères, j’ai aussitôt senti naitre un sentiment d’imposture carabinée.

C’était comme si j’avais fait un très mauvais usage d’un don. On sent très bien ce genre de chose lorsqu’on est enfant. C’est à dire que l’on comprend intuitivement à quel point on s’éloigne de la justesse par le mensonge progressif que l’on construit vis à vis de soi et des autres.

Cette dissonance entre l’habilité et la justesse de l’intention aura fini par interrompre mon engouement pour la louange et la gloriole assez rapidement. Et me fis prendre en grippe le dessin tout simplement.

Au bout du compte Je retournais au fond de la cours de récréation, encore plus peiné que je ne l »étais auparavant et je consacrais toute mon attention à l’étude des doryphores et autres insectes qui peuplaient les abords du jardin qui s’étendait au delà des grillages.

Délaissant l’exhibition de mes talents de dessinateur, je m’employais alors tant bien que mal et pour exactement les mêmes raisons que précédemment, à faire rire mes camarades. Là aussi il semblait que je possédais une sorte de don pour me transformer en pitre très apprécié par les garçons, mais qui ne m’aidait guère lorsque je m’avisais soudain d’attirer l’attention des filles.

Leurs mines attristées, voire dégoutées semblait ne jamais cesser de m’avertir à quel point je me gâchais. Aussi la plupart finirent par ne plus me regarder du tout et c’est ainsi que je devins une fois de plus transparent.

Sauf une, une petite boulotte, maladroite et impulsive, dont les traits étaient plutôt ingrats et la conversation assommante. Elle se prénommait Louise et la plupart du temps elle aussi errait seule de l’autre coté de la cour.

C’était tellement ironique que j’aurais pu bénir le Ciel de me faire découvrir son humour. Sauf qu’à cette époque j’étais tout à fait incapable d’un tel recul.

Evidemment je ne souhaitais absolument pas entretenir la moindre relation avec elle ni montrer le plus petit signe de sympathie.

Malgré mon isolement j’étais aussi intransigeant que la plupart de mes camarades qui, en matière de filles les divisaient soient en canons soit en boudins. J’ai beau me creuser la cervelle même vieux, je ne me souviens pas qu’il exista de catégorie entre ces deux extrêmes à cette époque. Ce qui me fait songer à une sorte de consensus silencieux nous obligeant quelque soit notre condition de petits mâles à parler le binaire comme une langue maternelle.

Ce fut un jour de novembre, la nuit s’était posée sur le village presque à la sortie de l’école et l’éclairage public était défectueux. Je me retrouvais donc à devoir rentrer à pied jusqu’à chez moi à quelques kilomètres de là dans une obscurité presque parfaite. Mais je connaissais la route comme ma poche et ma foi, que pourrait il bien m’arriver ? me raisonnais je

J’avais placé mon cartable sur mon dos et j’attaquais de bon cœur le chemin lorsque j’entendis une petite voix derrière moi qui m’appelait.

C’était Louise.

J’hésitais un instant en continuant sur ma lancée comme si je n’avais rien entendu. Elle habitait à quelques centaines de mètre de chez nous, c’était la fille du couple de restaurateurs qui tenaient un établissement luxueux au carrefour du Lichou à Vallon en Sully, juste avant la Grave. D’emblée le fait qu’elle vienne d’une famille aisée me la rendait suspecte mais en plus son embonpoint additionné à sa maladresse notoire, et à son excitation perpétuel, ne me donnait absolument aucune envie qu’elle m’accompagne.

-Attend s’il te plait j’ai trop la trouille il fait noir lâcha t’elle d’une voix pleurnicharde en parvenant à ma hauteur.

J’ai pris la posture de John Wayne quand il est furax. Puis je me suis souvenu qu’on n’y voyait goutte et je me détendis un peu. Après tout ça ne servait plus à grand chose d’avoir l’air. Nous n’étions plus que nos pas et nos voix sur la route et du coup je reportais toute mon attention sur ceux-ci.

Elle marchait sans rythme, de syncope en syncope, tantôt avec lourdeur, tantôt en se trainant et sa respiration semblait difficile ce qui ne l’empêchait pas pour autant de parler de tout et de rien comme si elle avait peur d’écouter tout simplement le silence nous entourant.

D’ailleurs je lui ai dit non sans une certaine méchanceté soudaine

Mais arrête de parler tu me saoules

Elle obtempéra à ma grande surprise et je su alors qu’elle était capable de m’obéir, ce qui me laissa une sensation mi figue mi raisin.

Nous marchèrent ainsi en silence à travers les rues désertes du bourg, atteignîmes à mi chemin le petit pont qui enjambe le canal du Berry depuis lequel nous quittâmes la grand route pour longer les berges. Une odeur forte flottait dans l’air où se mêlait des effluves de gasoil , de feuilles en décomposition et aussi celles de la vase et peut-être même de poisson.

Louise se taisait elle n’essayait plus de rompre la magie de la nuit. Ce qui me la rendit peu à peu sympathique.

Ce fut lorsque nous parvînmes au grand pont qui traverse le fleuve , le Cher que nous reconnûmes l’odeur du sang.

Les abattoirs du village se trouvaient en contrebat et durant les périodes de grande activité on pouvait voir des nappes de sang brun flotter à la surface des eaux ce qui faisait un effet bœuf il faut bien le dire.

L’obscurité rendait presque palpables les odeurs et parmi toutes je découvris l’odeur de Louise. Une odeur de petite fille avec un je ne sais quoi de parfumé mélangé à des fragrances inconnues.

Tu es sympa de m’accompagner déclara t’elle à cet instant. Et je sursautais comme si j’avais été pris au piège, comme si elle s’était introduite dans mes pensées.

Je me contentais de grommeler un truc comme on est presque arrivé histoire justement d’avoir l’air sympa. Et elle du sentir mes efforts car elle ne pipa plus mot jusqu’à la fin du chemin lorsque je la laissais devant chez elle.

La lumière des lampadaires était revenue comme j’arrivais chez moi j’aperçu la voiture de mon père garée sur le bas coté et je lui trouvais un air menaçant comme à l’ordinaire juste avant de pousser le portail de fer.

On avait livré du bois dans la cour. J’apercevais une masse informe de rondins que j’aurais certainement à ranger les jours prochains.

Enfin au bas de l’escalier je respirais un bon coup et me refaisais une tète de gamin médiocre et falot. Je ne savais pas si c’était ma vraie tête tout ce dont je me souviens c’est que là aussi je m’étais beaucoup exercé pour avoir l’air . Et probablement aussi dégouter mes parents qui ne juraient que par l’habileté par ci et l’adresse, la dextérité par là.

Ce fut ce soir là je crois, en m’endormant que j’ai imaginé que Louise et moi puissions devenir amis. Cette promenade dans la nuit où elle était parvenue à se taire m’avait grandement impressionné. C’était à mon tour d’être admiratif pour une fois. Et ça m’a flanqué une envie de pleurer comme un idiot mais je tenais un truc enfin je le sentais.

Ce truc se situait à des années lumières de toute idée d’habileté ou d’art. C’était juste le mouvement lent et profond du cœur qui se met enfin à battre. Ca valait bien toute la reconnaissance ou l’admiration du monde, ça valait mille fois mieux, ça n’a aucun prix voilà tout, pas plus qu’aucune raison d’être.

Une partie de ping-pong cosmique.

Il y a des scènes, des souvenirs que l’on conserve toute une vie sans savoir vraiment pourquoi. Comme cette partie de ping-pong à laquelle je suis en train d’assister dans le patio de l’hôtel Arencetto à Meta Di Sorrento.

C’est fou comme je peux porter mon attention d’une façon précise, aiguisée désormais sur le moindre détail de cette scène. Je la vis cette scène en même temps que je me la « représente ». Et à chaque fois son contenu paraît inépuisable. N’est ce pas comme ces œuvres d’art que l’on accroche aux murs des musées et qui ne livrent jamais leur secret dans l’immédiat ?

La mémoire des musées, la mémoire des hommes, contient beaucoup de pièces maîtresses encore inexpliquées, peut-être même inexplicables.

C’est une jeune femme et un jeune homme qui jouent à l’heure de la sieste. L’hôtel est silencieux sauf le bruit des raquettes frappant la balle qui rebondit comme l’écho sur la dureté des murs et de la table. Que la maladresse fait choir sur la terrasse de ciment.

Je suis spectateur. Mais pas encore détaché.

J’ai tout juste quinze ans et je suis amoureux de cette jeune femme qui joue : Valeria, une napolitaine venue passer quelques jours ici.

Follement amoureux.

Du moins c’est ce qu’imagine, crois, pense et à quoi s’accroche désespérément cet adolescent que je retrouve

En fait je suis bien plus amoureux de l’ambiance de cet été que je vais traverser comme dans un rêve et dont la partie de ping-pong à laquelle j’assiste semble être un des éléments clefs.

Son partenaire n’a plus de visage depuis longtemps. Il pourrait en posséder de multiples. Tous les adversaires, tous les traitres qui en premiers lieux se présentent comme amis et dont j’observe la boue des traits se décomposant dans la boue des jalousies, des mesquineries.

Elle reste radieuse comme une nécessité dont on ne veut pas se passer. Ses formes épousées par le tissus d’une robe légère, des courbes dansant dans l’ombre comme des ondes indiquent la présence d’un au delà. De quelque chose qui se dissimule à peine à l’œil fixé sur une volonté. Ce que dissimule la grâce et le miel au delà de l’agréable, du plaisir à regarder.

Cette confusion d’émotions à dénouer patiemment qui prend des années.

Ils jouent comme poussés par une mécanique, dont le tempo s’interrompt parfois pour laisser place à un silence inouï dans lequel comme un plongeur en apnée je puis reprendre mon souffle.

La profondeur immense de ce silence est devenue un besoin vital désormais que je suis devenu un vieil homme dont l’occupation est de peindre.

Toujours cette nécessité de ne pas rester fixé sur les apparences et de vouloir aller plus loin.

Ce n’est rien d’autre qu’une anecdote à laquelle je m’accroche encore comme à l’idée d’être un peintre parmi des milliers de peintres. Une anecdote parmi toutes celles que chacun d’entre nous se raconte ou se rappelle pour tenter de trouver du sens.

Un souvenir somme toute banal. Comme les premières idées qui nous viennent le sont aussi la plupart du temps. Les idées toutes faites.

Hier poussé par les nécessités de deux expositions qui vont se dérouler en parallèle j’ai éprouvé un moment de panique. Cela représente un grand nombre de tableaux à accrocher dans ces deux lieux simultanément.

J’ai senti comme un gouffre s’ouvrir sous mes pieds. Le doute a surgit comme il surgit régulièrement.

Ai je assez de pièces intéressantes ?

Est ce que je peux arranger le bordel pour en fabriquer de la cohérence ?

Cette partie de ping-pong ne cesse de se dérouler à de multiples niveaux de l’être. Il suffit juste d’une table, d’un filet et de deux joueurs. D’une joueuse envers laquelle je ne cesse d’éprouver un sentiment amoureux, comme par reflexe, par habitude. Alors que dans le fond l’émotion se porte bien plus sur l’atmosphère, l’ambiance, la légende du peintre que je fabrique jour après jour.

Cela m’a effleuré l’esprit de nombreuses fois qu’il ne pouvait sans doute s’agir que d’un mensonge. Mon effroi à ces instants m’emportait au paroxysme du ridicule et de l’angoisse.

Je me retrouvais comme ces cocus à la mine marrie en plein constat d’adultère. Comment puis je me tromper moi-même à un tel point ? Comment la vie peut-elle être aussi cruelle et aussi froide ?

Une longue plainte comme une rengaine.

Et le soulagement qui l’accompagne surtout auquel on évite de porter le moindre intérêt de peur qu’il s’évanouisse.

Et puis au final une sorte d’accouchement comme un désir inavoué. Un tableau oublié que l’on repose sur le chevalet.

Je fais quelques pas et le trouve vraiment trop sombre, trop dramatique, tragique. Malgré la richesse des matières et des collages que j’ai accumulés à sa surface comme si j’avais vidé en vrac tout un trop plein.

Prendre le pot de blanc et un pinceau pas trop gros, s’asseoir et se mettre en quête de clarté, de douceur.

Frotter et caresser, alterner.

Se lever et s’éloigner, se nettoyer les yeux et regarder à nouveau, y t’il un progrès ?. Et si oui comment le mesurer sinon en se détachant peu à peu de cette image ancienne tellement chérie comme on chérit l’erreur ou l’errance.

Tout porter vers la lumière.

L’été est revenu et avec lui j’entends le bruit de la balle de ping-pong rebondir dans tout l’univers. Quelque chose s’ouvre comme une rose que je n’ose nommer mon cœur. Un sourire naît béat s’élargissant vers les oreilles et je croise mon regard dans le petit miroir de l’atelier. Celui de l’homme qui rit peu à peu s’évanouit et il ne reste alors que le sourire , celui d’Auguste au pied de l’échelle.

Encore une fois je m’en tire à bon compte, j’échappe à la folie mais pas à la répétition des crucifixions.

Tirer partie de l’autisme.

Avant, j’étais une simple mouche, je cherchais la sortie. C’était une vaste pièce aux parois vitrées et je me cognais régulièrement le nez sans jamais trouver la porte. Entre deux collisions j’ai inventé la pensée, j’ai inventé l’imagination.

Et puis un jour j’ai décidé aussi de rire de tout ça. J’ai décidé d’être professeur de peinture.

J’ai fabriqué une jolie pancarte et j’ai attendu en continuant bien sur à buter de vitre en vitre pour passer le temps.

Comprenez que je ne peux faire autrement, j’ai découvert depuis peu que mon état porte un nom.

Je suis autiste.

On ne peut pas vraiment dire que c’est une maladie. C’est plus un état comme je le précisais.

Et si je dis qu’avant j’étais une mouche, je n’ai pas changé vraiment de morphologie suite à ma découverte.

J’ai juste peint sur mon front une palette et quelques pinceaux pour avoir l’air d’un professeur.

Et au bout d’un moment j’ai suscité la curiosité chez les autres.

Ils sont venus les uns après les autres s’asseoir ici dans la même pièce.

J’ai partagé mes couleurs et mes toiles avec eux.

Mais ça ne pouvait pas être une plaisanterie. ça non. Il fallait que ça ait l’air sérieux.

J’ai dit 50 euros au début. j’avais bien remarqué comment l’argent rend tout sérieux.

J’ai vu passer des tas de gens. pas assez de doigts aux mains et aux pieds pour tous les compter.

cela s’est ébruité, s’est propagé.

Et comme je ne savais rien faire d’autre finalement que de me cogner le nez aux vitres, j’ai reproduit ce modèle, j’ai enseigné ce modèle.

Prenez donc une feuille blanche ou une toile blanche

Et cognez vous le nez également.

Tout le monde n’a pas rigolé.

Mais quand même je ne peux pas dire que ce fut un échec total.

Il y a même eut de jolies réussites.

A force de répéter la même chose une Energie nait d’on ne sait où. Le feu nait.

On a commencé à dire que j’étais professeur, je n’étais pas une simple mouche. C’était assez flatteur mais je connais aussi la dureté des flatteries, je me suis cogné longtemps la dessus aussi.

Cela m’a permis de manger, de vivre c’était déjà pas si mal.

Ils peuvent bien dire ce qu’il leur chante.

Moi je sais que tout cela n’efface pas la pièce ni les parois vitrées ni même le simple fait que je sois une mouche.

Ni les bosses.

J’ai juste accepté tout ça à force de répéter

Il faut bien tirer partie de se que l’on est, autiste, peintre ou mouche peu importe.

collage

La banalité du mal.

C’est une accumulation de faits recueillis par l’observation et qui contraste avec l’a priori de l’imagination.

Comme si l’une ne pouvait exister sans l’autre.

Imaginer ce que peut-être un nouveau cours de peinture, un nouveau professeur, et toutes les œuvres qui découlent spontanément, sans effort de cette rencontre.

Puis se retrouver tout à coup devant la feuille, la toile, totalement perdu, privé de la béquille, du confort, de la sécurité des habitudes.

A se demander qui est vraiment responsable.

Est ce soi-même et l’excès d’imagination, ou bien le professeur et son système de communication forcément mensonger.

D’où le trouble qui s’aggrave de plus en plus à chaque séance.

Cette impression de se faire avoir contre laquelle on lutte à peine

et pour finir dans laquelle on se réfugie pour ne pas avoir à se remettre en question.

quelque chose de banal comme lorsqu’on se trouve dans les rayons d’un supermarché devant tous ces produits qui se ressemblent.

Ce qui nous fait choisir est un mystère se dit on. Et souvent on s’accroche au même pour éviter l’espoir et la déception.

Changer de cours de peinture n’est pas une petite affaire.

Elles sont deux à tenter l’aventure.

Deux femmes d’un certain âge. 10 ans qu’elles se rendent dans ce cours de peinture qui aujourd’hui fait naufrage en raison de la crise sanitaire.

Elles sont en quête d’une ile. Pour continuer à poursuivre le plaisir de peindre chaque semaine. Pour continuer à faire la même chose.

Ce qui est à la fois compréhensible et totalement saugrenu.

Humain.

Avec le prisme en prime du regret, de la nostalgie, du « c’était mieux avant », elles se mettent en quête.

Me voici donc posé sur la ligne d’horizon.

vous avez encore de la place ?

Et les voici l’une après l’autre qui débarquent à l’atelier.

Derrière quoi se cache t’on une première fois ?

La timidité pour l’une, et la réserve pour l’autre.

Je ne sais pas ce qu’elles sont venues chercher ici, je tâtonne.

qu’elle est la complémentaire du jaune ?

Silence.

10 ans de peinture à l’huile et rien sur les complémentaires. bon.

Dans un sens ça me soulage. Il va encore une fois de plus falloir tout reprendre.

Ici je tiens à vous le dire pour bien enfoncer le clou, vous ne ferez pas d’œuvre d’art.

Mais des exercices.

Silence gêné.

Rire à peine étouffé des anciens.

Je tâtonne encore un peu pour le plaisir.

Parlons la même langue si vous le voulez bien : qu’est ce que c’est qu’une valeur ? Le contraste ? la profondeur ?

Comme ça je suis sûr pour de bon.

Nous voici posés comme totalement étrangers. Ce qui après tout n’est jamais un mensonge.

Il va juste falloir prendre le temps.

Le temps d’apprendre à parler une langue commune.

Elles n’ont pas le temps. Je crois qu’elle ne pensent même pas à toutes ces choses.

Elles veulent savoir où elles vont avant tout.

Je ne le sais pas moi-même comment leur mentir ?

Elle vont le dire à chaque séance.

Accompagné de milles nuances

Je ne sais pas où je vais,

je suis perdue.

ce n’est pas beau.

Et au bout du compte elles repartiront en se disant je me suis trompée, ce n’est pas le bon.

Et je me dirai bien sur que c’est dommage qu’elles n’aient pas laisser un peu plus de temps au temps.

Que leur impatience à se rassurer pour se dire ouf c’est le même on a eut chaud était l’intention profonde du renoncement à venir.

Du coup je suis peiné, je me dis tu aurais pu faire un peu plus attention à ces deux nouvelles.

Et puis je me souviens que je vais bientôt avoir 62 ans, que le temps à moi aussi m’est désormais compté.

Que je n’ai plus tout ce loisir à me culpabiliser, à me plaindre à me lamenter à foncer tête baissée dans cette banalité

qui dit-on appartient au mal, qui en est l’estafette.

Je n’en ferai pas une théorie pour l’avenir. Je ne suis que peintre, mon boulot est juste l’observation j’ai appris avec le temps à rester à ma place.

Visage imaginaire

Béances

Elle se tient devant lui, assise à cette table, et tout à coup elle rit. Lui a cette Impression saugrenue de voir les soucoupes et les tasses léviter d’une façon anarchique.

Ce rire et la gravité dans laquelle il se maintient. Cette gravité à laquelle il s’accroche encore pour avoir l’air de quelqu’un ou quelque chose. Une béance, un infini de vide, hors de lui et en lui, dérange tous les possibles qu’il feuillète mentalement en quête d’horizon.

Iront ils au restaurant ? Puis au cinéma ? puis chez elle ou chez lui ?

Il tousse puis attrape la tasse en quête d’une solidité. Entre le pouce et l’index la rondeur de l’anse semble le rassurer un instant mais c’est sans compter sur le crescendo de ce rire qui s’envole vers les aigus.

Il décroche de l’instant présent pour tenter de trouver la logique de cette rencontre. La mémoire pour contrer le vertige.

Les premiers messages privés lui reviennent. Des propos raisonnables au début puis le premier écart quand soudain elle le charrie sur son humour.

Quelle carapace ! Vous vous prenez pour un intellectuel ? Je déteste les intellectuels ce ne sont pas de bons coups en général.

Pourquoi se défend t’il à cet instant précisément de ne pas en être un ? Et qu’est ce que ça peut bien vouloir dire « être un bon coup » ? Soudain il voit une file de silhouettes comme dans la chanson de Brel « Au suivant ». Une nausée bienfaitrice à laquelle il s’agrippe désormais que le rire est à son apogée.

Qu’est ce que je fous là se demande t’il.

Elle s’arrête de rire instantanément comme si elle pouvait lire ses pensées. Son regard devient grave et elle dit

Vous n’aimez pas mon rire.

Il est désarçonné. Tente de balbutier quelque chose mais ça ne sort pas. Une gorgée de café dénouerait-t ‘elle le nœud qui grossit au fond de la gorge ? Gagner un peu de temps… tout au plus.

En même temps il s’obstine. Il ne veut pas la voir se lever et partir. Elle n’est pas laide, les fines pattes d’oie au coin des yeux l’émeuvent. Au fond de la voix, mise à part les artifices, une limpidité surnage. Comme une petite fille en train de se débattre au beau milieu d’un fleuve.

Il a ressorti sa botte de Nevers. Transformer les femmes en petites filles pour se rassurer.

Peut-être que ce rire est une sorte d’épreuve à passer comme dans les romans chevaleresques. Il a plutôt l’air d’un Don Quichotte fatigué, celui du second tome, quand le rêve laisse place à la réalité. Dulcinée de Tobosco se transforme en Peggy la cochonne d’un obscur Muppet Show.

Vous reprenez quelque chose ? parvient il enfin à articuler . Et aussitôt il se sent fort, il bombe le torse légèrement et rectifie son axe, l’air de rien.

Une menthe à l’eau.

Il en pleurerait. Il fait signe au serveur une menthe à l’eau et un autre café.

Puis il plante son regard dans son regard à elle à la recherche d’une trace d’humanité.

Et si vous me racontiez… demande t’il d’une voix grave de vieux maitre zen.

Désormais il s’en fiche, les buts se sont évaporés. C’est une belle fin de journée et il lui semble être un survivant.

Elle se met à parler et sa voix change peu à peu tandis qu’il l’écoute. Et la béance est une sorte de lieu commun dans lequel ils pénètrent avec leur lot d’espoir et de déception passés.

Hystérie

Tout commence par un agacement. Une gentille pagaille. L’arrivée des femmes.

Des solitudes, chacune ostensiblement inouïe, qui s’agglutinent en bas des escaliers.

Et presque aussitôt en estafette : les parfums lourds ou fruités qui les précèdent, suivi des gloussements, des chuchotements, du bruit des talons hauts et plats, des froissements d’ étoffes… le mouvement d’une armée en marche s’accélérant dans l’assaut des marches et des paliers et enfin la marée déborde les portes de grande salle , l’envahit.

Leurs voix putain leurs voix. C’est tellement impudique se dit-il , une exhibition d’ovaires en furie.

L’homme assit à son bureau connait la musique. Il a prit soin de fermer la porte, de baisser les stores à mi fenêtre. Une bonne demie heure d’avance pour ne pas avoir à se mêler. Pour ne pas avoir à sourire ni à baisser la tête ni lâcher un bonjour, un comment allez-vous ? Cela fait des mois que ces rituels à petit feu le tuent, qu’il sert les dents à faire éclater la nacre et la faïence. Une érosion qui ronge les hautes falaises de craie d’une cote imaginaire. Une frontière qui se confond peu à peu avec cette hésitation, entre le solide et le mou, et qu’il tente de dissimuler sous un sourire bienveillant.

Il écrit un mot sur la page de son agenda électronique : lundi hystérie normale 9h02.

Depuis des semaines il note et cela semble lui redonner une consistance. Oh pas grand chose juste un petit acte de résistance se dit-il. Pour ne pas sombrer totalement dans la folie qui a envahit le monde ou l’entreprise. Cette sauvagerie se profilant sous le rouge à lèvres, cette bêtise affublée d’un décolletée trop ouvert , tout ce bazar d’ émotions, cette sensiblerie drapée dans le coton le lin la soie le cuir des escarpins.

Accroché à son agenda comme à un mat l’homme se tient bien calé sur son siège, dos bien droit. Dans son esprit des images flottent où se mêlent héros grecs, samouraïs nippons le tout sur un air wagnérien évidemment.

La chevauchée des Walkyries, une magnification des puissances obscures de l’utérus.

Lorsqu’il pense à toute cette journée qu’il lui faudra traverser comme un océan l’écœurement se lève.

Il se lève et marche jusqu’à la machine à café. La sienne. Pour ne pas avoir surtout à se rendre à l’autre, collective.

Le liquide noir dans la tasse blanche lui rappelle Talleyrand:

Noir comme le diable Chaud comme l’enfer Pur comme un ange Doux comme l’amour.

C’était marqué quelque part dans son enfance sur un pot, comme un message, une prophétie.

Un dégout de le boire sans sucre auquel lentement le palais s’habitue pour au final décider d’un plaisir, d’une satisfaction.

Peut-être que le café est un peu comme l’hystérie. Au début on a du mal et peut-être qu’à la fin on finira par y prendre gout.

Il note café et hystérie 9h05.

Puis l’homme s’enfonce encore un peu plus loin dans le travail. Désormais il s’acharne à créer des formules de plus en plus complexes sur son tableur pour -espère t’il – gagner encore plus chaque jour en efficacité.