L’art d’ouvrir une huitre.

On n’imagine pas la pugnacité d’un coquillage. Tout ce temps pour agglutiner du calcaire autour de la fragilité afin de produire une carapace de protection. Un joli conglomérat d’atomes, de noyaux et d’électrons, freiné par le renoncement au désir de s’éparpiller et la patience issue des sages résignations.

Augustin-Theodule-Ribot-Still-Life-with-Oysters

Aussi, lorsque je vis le type s’emparer du couteau et enfoncer la lame en brute épaisse, abîmant de façon désordonnée et répétitive la fente de l’huitre, je ne pu qu’éprouver un petit pincement au cœur. Il s’y prenait comme un manche.

La lame ripa plusieurs fois et il eut été formidable qu’elle finisse son trajet dans la pulpe de l’un de ses doigts ou dans sa paume. C’eut été la moindre des choses. Mais apparemment la chance aime les goujats. Et même, une fois la bourriche toute entière éclatée, éventrée, il se retourna vers moi avec un sourire béat et ajouta : voilà une affaire rondement menée.

C’était un de ces vieux cons de je sais tout j’ai tout vu comme on en rencontre de plus en plus aux abords de la cinquantaine. Je m’étais laissé entrainé par mon indécision habituelle à cette soirée. Aussitôt le seuil de la porte d’entrée franchie et ce malgré l’accueil plutôt chaleureux de la maitresse de maison, j’avais tout de suite senti que je ne serais pas à ma place une fois de plus.

Le type se nommait Bertrand , Marc, ou peut-être Jean-Pierre… bref un de ces prénoms qu’on ne retient pas si on ne leur associe pas aussitôt une qualité ou deux justement pour s’efforcer de les retenir. On peut aussi se remémorer les imbéciles juste pour ne pas avoir à retomber dessus et noter un ou deux défauts en passant. Sans moyen mnémotechnique on est foutu on devient vite un errant de la grande comme de la petite histoire… cette fabrication qui permet de donner du sens à la mémoire. Mais ce pouvait tout aussi bien être un mauvais jour, un jour où l’à propos me manquait tout simplement.

Circonstance atténuante, je venais de quitter le Canton de Vaud où le taux d’idiotie atteint à mon avis un score honorable sur l’échelle de la débilité planétaire. Encore que je n’ai strictement rien contre l’idiotie, si celle-ci n’était pas accompagnée la plupart du temps de prétention, de dogmes à la con, d’idées toutes faites comme il est d’usage.

Mon retour de Suisse intempestif avait levé une étonnante amnésie quant à la France et les français. J’étais parti là bas si vite, si facilement, en oubliant presque tout sauf un vague souvenir de l’esprit des Lumières. La fameuse culture qui reste quand on a tout oublié. Et puis un peu de nostalgie de temps à autre, gastronomique essentiellement. Très vite pourtant c’en fut terminé de la plus petite velléité patriotique lorsqu’au bout de quelques jours je retombai sur le dégout habituel de mes contemporains de ce coté ci de la frontière.

C’est dans ce type de circonstances que l’on s’aperçoit combien les frontières sont artificielles. Des trompe couillons qui ne servent probablement qu’à perpétrer le fantasme identitaire. A chouchouter l’élan grégaire.

Dans ce domaine les helvètes malgré leur air de ne pas vouloir y toucher, ne sont pas en reste. Ils se seront hâtés d’en rajouter plusieurs couches en divisant leur mouchoir de poche de pays en de multiples cantons. Je me demande même encore si ce n’est pas pour exacerber encore plus leur racisme naturel. Car un Vaudois prend évidemment pour un crétin un Genevois qui lui rend bien, etc etc .

Du coup ce devait être une des premières invitations après l’ exode. J’avais repris ce boulot peu glorieux dans lequel je passais des heures à rassurer de grandes blondes quadragénaires, athlétiques et amerloques par visioconférence sur la qualité mirifique du travail des employés que je dirigeais. On m’avait largement averti de leur propension à tout lâcher pour un oui pour un non, dans ce site que la société d’études de marchés parisienne avait ouvert à Lyon. Ces clientes élevées à des biberons transatlantiques s’entourent elles aussi d’une belle carapace de professionnalisme, d’une politesse amicale en apparence à laquelle il vaut mieux ne pas se fier naïvement. Au moindre couac la pompe à fric se serait tout simplement arrêtée net sans aucun avertissement.

Vous parlez anglais, allez donc faire les chiottes m’avait t’on enjoint cordialement à la maison mère.

Cette année là, je me souviens très bien de n’avoir pas été surpris de trop non plus par le changement qui s’était effectué sur le site lyonnais depuis mon départ trois années auparavant. Les femmes étaient désormais en majorité et je nourrissais des images obsédante de cellules. Des vues microscopiques de cytoplasme étouffant un noyau. Le type qui dirigeait le site ne savait plus où donner de la tête ni de la queue. Sans sa faculté hors du commun à comploter et manipuler son petit monde il n’aurait certainement pas survécu à la mutation.

J’avais du me douter que ça finirait comme ça. J’étais resté assez flegmatique face à cette découverte. Je me rappelas d’un coup toute cette propension qu’elles avaient déjà à la délation et au complot, à naviguer entre deux eaux…comme propulsées par la nervosité des anguilles et à leurs rêveries turgescentes d’échelle sociale… Surtout dans cette tranche d’âge particulière, entre 30 et 40 ans ou la vacherie est un genre de compensation de mal baisées, et de mères le plus souvent célibataires. Oh on ne peut pas vraiment dire que j’ai été surpris non , pas mal de petites frictions m’avaient déjà mis la puce à l’oreille il y avait de ça un bon bail.

Bertrand Marc JP était directeur financier d’une grosse boite de la région Rhône Alpes. Je n’ai pas eut à poser la plus petite question, aussitôt qu’il m’a tendu la main j’ai eu droit d’un coup à tout son pédigré . A un moment j’ai bien cru qu’il allait m’annoncer la taille de sa bite en même temps que le montant de ses stock options Je n’en suis sorti indemne qu’en raison de la bienséance dont il du se souvenir au bout de sa longue tirade. Son épouse souriait et s’esclaffait à chaque fois qu’il balançait une qualification nouvelle sur l’être satisfait de lui-même qu’il voulait me présenter.

Bonjour (hi hi )

Je suis ( hi hi )

Bertrand (hi hi) Marc( hi hi) Jean-Pierre (hi hi) et tu peux m’appeler JP bien sur que ça ne me gène pas (hi hi)

Je songeais en la voyant se gondoler ainsi à ces petits chiens en carton pâte mal foutus que l’on installe à l’arrière des berlines et qui ne cessent jamais de hocher la tète dans le trafic. Et aussi à ces poissons pilotes qui se nourrissent des parasites installés sur la peau des grands prédateurs.

Et puis il y avait cette tension palpable dans l’atmosphère. Une tension tout à fait idoine à engendrer tôt ou tard une partouze. Je m’y préparais mentalement sans trop m’y préparer non plus. Après tout, la maitresse de maison que je venais de rencontrer ne m’avait pas prévenu d’une orgie éventuelle, pour l’instant on convolait gentiment en jouant à papa maman.

C’était une jeune sexagénaire encore pas mal roulée. Elle avait du choisir la monture de ses lunettes pour rehausser un je ne sais quoi d’austère sur son visage. Des montures Gucci bien larges. Lorsque j »étais tombé la première fois sur les yeux sombres qui luisaient derrière les carreaux j’y avais surpris un mélange de taquinerie et de mélancholie qui m’avait plu. Nous nous étions rencontrés dans un bar à vin de la presqu’ile et je crois que presque immédiatement nous sommes allés au conflit puis au lit une fois cette première étape validée.

Elle comme moi n’avions pas envie de romance. Elle avait prononcé le mot baiser dans un joli murmure à mon oreille et, en outre lorsqu’elle atteignit l’orgasme elle ne se répandit pas. Juste un soupir à peine audible mais qui requinque méchamment. Qui donne en tous cas un petit gout de reviens z’y.

Elle m’avait invité ce soir là pour me présenter ses amis, ce qui d’expérience n’augure jamais rien de bon. Mais j’avais bien voulu faire cet effort de passer outre. Il y avait aussi ce couple d’homos ayant dépassé la soixantaine largement et qui me permis de refaire le point rapidement sur mes lacunes en matière d’idées toute faites . Je n’entretient généralement que des clichés assez basiques pour ne pas dire pauvres sur les gays. D’abord parce que j’en connais assez peu et ensuite parce que globalement ça ne me gène pas. Les gens peuvent bien vivre comme ils l’entendent à condition de ne pas me casser les pieds. Je crois aussi que la gaytitude est devenue comme tout le reste désormais, une sorte de lobby qui se mord la queue tout seul en étant à la fois juge et partie sur les grandes opinions à entretenir absolument pour être honnête homme, dans la bouillie indigeste qu’on nomme la pensée politiquement correcte de nos jours.

Or là et j’imagine que c’est une pratique courante dans toute population à l’origine minoritaire ces deux là faisaient des efforts considérables pour bien m’indiquer la nature de leur relation Ils ne manquaient pas de se bisouiller, de se papouiller pour un oui pour un non. j’aurais bien sur pu m’attendrir, être « cool » mais le refuge dans l’agacement me parut à ce moment là plus salutaire. Une sorte de respect à mon intelligence qui revient ainsi de temps à autre mécaniquement. Un truc éminemment cruel et qui surnage

A part ça, ils étaient plutôt sympas. le genre intello gauchiste de plus en plus centriste avec l’âge. Voire même quasi réac sur certains sujets brulants du moment dont je n’ai plus le souvenir. Tous les gays ne sont pas de gauche voilà ce que je m’étais dit bêtement comme si je faisais mine de découvrir Cipango ou Zanzibar au détour d’un simple coin de rue. Comme quoi la bêtise n’épargne absolument personne en ce bas monde.

-Il y a encore une bourriche d’huitres si vous voulez dit à un moment le directeur financier. Il restait encore du Viognier on n’ allait pas le boire sans rien avait il ajouté. Et pour continuer sur sa lancée de pourfendeur de crustacés JP se rendit à la cuisine de façon tout à fait héroïque pour s’attaquer à l’organisation d’une seconde tournée. Ce fut au moment où la conversation porta sur l’affaire Cahuzac et le fameux toupet dont il avait fait montre à nous citoyens regardant la nation tout droit dans le blanc des yeux en disant non non non je ne mets pas de doigt dans la confiture. On allait finir par tous tomber d’accord sur le sujet, former un consensus ce qui avait du énerver JP. Petit moment de malaise que son épouse s’attacha à gommer d’un hi hi un peu plus faux que tous les autres. Lui aussi assurément devait sentir confusément le vent venir. Entre consensus et orgie il n’y a que la distance d’un zip ou d’une fermeture éclair.

On en était là quand tout à coup on entendit un hurlement provenant de la cuisine. Quelques instants après JP apparut sur le seuil du séjour en exhibant une paume ensanglantée. Cela du faire un effet bœuf car d’un coup l’événement fit basculer totalement l’attention générale qui à mon avis commençait à s’épuiser. Cette attention polie des uns envers les autres qui ne sert en général qu’à masquer la violence de nos véritables intentions, de nos ardeurs.

L’épouse de JP qui était à ce moment là avachie dans une position lascive sur le canapé ouvrit les cuisses en faisant le mouvement de se lever et j’aperçus la chair pale de ses cuisses. Je vis Denise- la maitresse de maison – sourire car elle avait suivi mon regard ce qui aiguisa encore plus la violence de mon désir. Même les deux vieux gays se resserrèrent plus étroitement l’un contre l’autre à cet instant.

Enfin Denise alla chercher de l’alcool et des pansements puis les deux femmes s’affairèrent à soigner le blessé. Ce fut comme si nous avions traversé un risque une périlleuse confusion. Peu à peu le calme revint, la conversation traina encore un peu sur des sujets sans intérêt et surtout sans danger. J’aurais pu rester dormir dans cette grande maison, frotter encore mon ventre contre celui de Denise ce soir là mais j’ai préféré revenir à mon studio. Retrouver en toute hâte l’exiguïté de ma vie quasi monacale m’obséda d’un coup. Il n’y avait plus que ça d’important.

Sur la route qui dévalait des monts du Lyonnais pour rejoindre la Saône je sentis ma cruauté s’apaiser peu à peu. Par chance je n’eus aucune difficulté à trouver une place de stationnement au bas de mon immeuble. Ne faut il pas toujours orienter un peu les événements pour parvenir à en extraire du bon du positif, me suis je dit désabusé en montant l’escalier. Mais j’étais claqué vraiment, une lassitude douce et agréable tout à fait comme après une nuit furieuse d’élans et d’empoignades confus. Cela ne valait pas le coup d’y penser une minute de plus et j’ai du m ‘écrouler enfin, sombrer lentement dans un sommeil sans le moindre rêve dont j’aurais le gout de me souvenir le lendemain ni les autres jours d’ailleurs. La dernière image qui reste encore collé à ma pupille grande ouverte sur la nuit c’est celle de la lame d’un couteau qui explose la nacre, un coup pour rien à coté de la fente d’une huitre, pas grand chose d’autre.

Comment être le meilleur des amis

Selon Socrate, Dale Carnegie et le premier vendeur ambulant venu qui connaît les bases de son job, il n’y a pas trente six façons de faire prendre aux gens les vessies pour des lanternes et parvenir à ses fins. Convaincre est l’art de savoir placer cinq oui d’affilé au premier pigeon qui passe et lui suggérer que nos désirs , nos idées ne proviennent que de lui.

Rien ne sert de s’obstiner dans le conflit, d’une manière frontale car même si on peut éprouver parfois, à ces moment là, le plaisir fugace d’une éventuelle victoire, en fait à peu près tout le monde est perdant.

Je ne savais pas tout cela lorsqu’à 20 ans je donnais des coups de poings dans tous les murs qui se présentaient face à moi. J’aurais pu me dire encore que je n’étais qu’un parfait nigaud, un jeune homme inexpérimenté et finalement abdiquer au profit d’une obédience à la maturité. J’aurais pu… mais quelque chose encore m’en empêcha. Je ne saurais pas poser d’autre mot que l’instinct, ou l‘intuition sur cette chose qui m’en empêche encore d’ailleurs.

Le seul doute qui subsiste en vrai c’est de savoir si cette intuition provient d’une source universelle, ou bien si elle ne se loge que dans ma propre idée saugrenue d’importance.

Pour survivre j’ai appris à manipuler quantité de personnes ayant compris que la seule chose réelle qui comptait vraiment à leurs yeux était cette fameuse idée de leur propre importance. Je dis survivre car j’ai toujours résisté plus ou moins consciemment afin de ne pas tirer un profit démesuré de cette prise de conscience. Ce qui m’en a d’ailleurs empêché est risible car il ne s’agit pas d’autre chose que de ma propre idée d’importance.

Sauf que visiblement je ne place pas l’importance au même endroit voilà tout. Ma façon d’entretenir les liens amicaux notamment ne semble pas correspondre du tout à l’usage général. Sans doute parce que j’esquive en moi-même cette partie louche que j’ai perçue chez autrui, celle de vouloir « profiter » de façon inconsidérée des émotions et des sentiments. Je ne mélange pas les torchons et les serviettes.

Aussi puis je parfois paraitre égoïste, égocentrique, « personnel » froid, distant, peu attentionné, bref , toute la collection de qualificatifs habituels dont on affuble les personnes qui nous échappent. Et pourquoi pensons nous donc qu’elles nous échappent le plus généralement, c’est bien sur car on ne s’y retrouve pas avec le sentiment de notre propre importance. Le manque d’attention, de reconnaissance, l’oubli, sont la plupart du temps en amitié l’argile, les graviers qui construisent peu à peu le sentier qui conduit l’autre à la moquerie et au mépris. Comme étant la seule façon noble si l’on veut de se sortir de l’étrangeté et de l’incompréhension.

Les choses, les qualités comme les travers d’ailleurs ne sont pas des événements spontanés, ils se forment dans la durée, comme les stries de l’eau à partir du point central d’un impact qui dérange soudain sa surface paisible.

Si je repense à mes toutes premières émotions concernant l’amitié il est fort probable qu’à peu d’occasion dans ma vie j’aurais pu me dire que ces émotions n’étaient pas du domaine du pur fantasme Tôt ou tard et ce durant des années la déception prévalait d’une façon quasi mathématique. Ce qui me valu de me faire assez rapidement une idée arrêtée sur toute notion d’amitié et ce durant une bonne quarantaine d’année par la suite. Passés les premiers instants d’exaltation il y avait toujours une ardoise à payer.

Ensuite on se dit que c’est dommage de voir les choses et la vie ainsi et forcément on met un peu d’eau dans son vin. Les circonstances atténuantes sont là pour ça. Pour ne pas condamner trop abruptement l’autre et surtout soi-même. On finit par accepter que l’on est tout autant perfectible que n’importe qui au final, en se débarrassant d’une vieille idée de perfection qui nous encombre. De roi du ciel on redescend sur la terre ferme et on marche comme dit le poète comme ces goélands qui atterrissent sur le pont des vaisseaux en pleine mer.

Tout cela pour se nourrir de quelques épluchures, de quelques reliefs de banquets auxquels nous ne seront jamais conviés.

Sans doute nous en veut on à mort parce que tout le monde sait pertinemment qu’un oiseau est fait pour voler, qu’il ne reste que peu de temps au sol.

Aussi je dois avouer qu’en toute objectivité je n’ai jamais été le « meilleur » des amis ainsi qu’on l’entend généralement. C’est à dire quelqu’un de toujours présent au bon moment, quelqu’un d’attentionné, quelqu’un qui ne nous laisse pas tomber, qui ne nous oublie pas et nous rappelle notre importance pour lui, faisant ainsi un écho favorable à ce que l’on peut penser de soi dans le bon sens.

Sans doute lassé par tant d’entourloupettes de médiocrités, qui se seront peu à peu confondues avec ma propre propension à la triche et à ma propre médiocrité découverte peu à peu. Peut-être d’ailleurs finalement est ce cela que j’ai jugé utile de partager le plus, ces choses qui ne subissent pas l’assaut de l’éphémère. Comme une sagesse en creux.

Cela ne m’empêche pas pour autant d’avoir encore quelques velléités , comme un ex fumeur qui n’y tient plus et demande incessamment de pouvoir tirer une taffe ou deux, comme un poisson en train de s’asphyxier sur la berge et qui par l’effort du rebond et sa foi de poisson espère rejoindre l’eau.

L’idée de notre propre importance est surement reliée à l’idée que nous nous fabriquons de notre propre disparition. Lorsque l’une atteint le point névralgique ou la dilatation se transforme en explosion puis en simple vent, alors on comprend au bout du compte à quel point la bienveillance et la compassion sont importantes envers n’importe qui en face de soi, et au bout du compte envers qui l’on est véritablement.

Oui tout cela semble cohérent comme après avoir répondu oui au moins 5 fois à toutes les questions, avoir réduit les objections à néant, et être fin prêt à rejoindre le « bon sens ».

Sauf que quelque chose m’en empêche toujours, une révolte, une résistance. Peut-être finalement la seule façon après tout ce temps de me sentir encore jeune et dans mon esprit le « meilleur des amis » .

Le mot susurrer par Clara 8 ans dessin

Le plus important

Les premiers jours avaient été comme ces nouveautés qui nous exaltent jusqu’au moment où on ne sait pas ce qui transforme l’action en habitude, dans laquelle on ne se soucie plus du plaisir. On fait les choses ainsi, d’abord en prenant un peu sur soi et puis ensuite on met le pilote automatique. C’est humain.

Il avait pris l’habitude depuis quelques jours d’aller se promener dans les sous-bois suite à la lecture d’un ouvrage sur l’organisation du temps qui conseillait à ses lecteurs de faire des pauses.

Vers 7h il interrompait ses activités et une fois un café avalé il rejoignait le parking, grattait les vitres de son véhicule puis tranquillement s’engageait vers le Pilat. Et chaque matin des pensées associées à sa vie passée lui revenaient presque en même temps que le soleil commençait son ascension dans le ciel.

Il n’y pouvait pas grand chose, et se disait que c’était un effet de l’âge probablement. Passé un cap on vit certainement plus dans le passé que dans le présent.

Quant à l’avenir, il lui semblait être devenu désormais un événement tellement abscons qu’y penser ne serait encore probablement qu’une perte de temps à ajouter à toutes les autres. Rester au présent demandait un effort certain que le moindre changement climatique pouvait réduire tout à coup à néant.

Parc du Pilat

Lorsqu’il se souvenait d’Agnès, il se souvenait du mot importance, ça ne faisait pas un pli. La notion d’importance et Agnès semblaient étroitement mêlées, comme des siamois, indissociables. S’il creusait cette idée encore un peu plus loin il savait qu’il ne tarderait pas à revenir à son obsession : Une fouine qui ronge des câbles électriques dans une épave automobile. Ce foutu temps perdu qu’il avait passé à tenter d’ingurgiter l’absence qu’Agnès laissait encore derrière elle. Comme un psoriasis dont on tente de se débarrasser en testant tout une collection d’onguents, de potions, de formules aussi magiques qu’officiellement médicamenteuses, généralement en pure perte.

Pourtant quelque chose l’attirait encore vers ce souvenir. Et il finissait régulièrement par découvrir que ce n’était pas autre chose que la nostalgie d’une immaturité perdue. Le plaisir douloureux de se gratter une croute.

Il secoua un pied après l’autre pour décoller la couche épaisse de neige collée à la semelle de ses chaussures puis, il allait s’engouffrer dans la Twingo qu’il avait laissée sur le bas coté de la route lorsqu’il aperçut le chien.

C’était un petit chien pas plus haut que trois pommes qui avançait vers lui en frétillant de la queue. De toute évidence une sorte de surgeon de la famille du Jack Russel, le corps recouvert d’une toison rase et laiteuse et la tête rousse , avec des billes noires larmoyantes.

Le kleps s’approcha de lui et commença à faire tout un cirque en lui tournant autour marquant tous les signes, ostentatoires, de la sympathie. Il ne possédait pas de collier, probablement un chien abandonné par ses maitres dans la période des congés scolaires.

Ils étaient seuls sur cette route et soudain il fut ému par l’importance que le chien lui accordait. Un peu comme si soudain il ne restait plus que lui, qu’il fut la seule personne sur terre qui puisse faire quelque chose.

Sans un mot ,il ouvrit la portière et s’effaça pour indiquer au chien qu’il pouvait grimper dans la voiture. Il avait fait ça naturellement comme la seule chose susceptible d’être effectuée pour conserver un semblant de dignité.

Enfin, Il tourna la clef de contact et lentement il redescendirent au pas vers la plaine. De temps en temps l’homme jetait un coup d’œil sur son rétroviseur. Le chien s’était roulé en boule sur la banquette arrière et leurs regards se croisaient sur la surface exiguë du rétro. Pas un glapissement, pas un gémissement, pas une seule parole.

Evidemment il avait fallu passer le cap des présentations. Son épouse n’était pas chaude. Un chien dans la maison ce n’était pas prévu du tout. Il en pris pour son grade pendant un bon quart d’heure et puis elle s’interrompit soudain. Le chien avait posé ses deux pattes avant sur ses genoux et lui léchait les mains en frétillant énergiquement de la queue à nouveau. Elle s’attendrit et, tandis qu’ils prenaient le café elle reconsidéra sa position sans vouloir montrer qu’elle abdiquait.

-C’est toi qui le sortira je te préviens et hors de question qu’il monte à l’étage et surtout pas dans la chambre.

Il hocha la tête tandis que le Jack Russel eut l’impression d’avoir compris en redoublant de coups de langues sur les mains de la femme.

J’ai pensé qu’on pouvait l’appeler Jack dit-il.

Jack … Elle prononça le mot plusieurs fois à haute voix tout en terminant sa tasse de café. Puis en reposant celle ci elle dit : Kiki ça lui irait mieux, puis en regardant le chien elle répéta « Kiki » et le chien frétilla à nouveau de la queue.

Il se souvint alors Dieu sait pourquoi d’un vieil appareil photographique, un Leica M42 qu’il avait du céder aux clous avec regret autrefois. Il se souvint surtout de la manière de faire le point lorsque les deux images de la visée télémétrique se superposaient parfaitement et que l’on pouvait appuyer en toute confiance alors sur le déclencheur. L’appareil ne faisait aucun bruit, il était parfait pour la prise de vue discrète, et nul n’aurait pu deviner la qualité rare des clichés qui en résultaient.

L’orage était passé, il était désormais responsable d’ un chien -à sortir matin midi et soir – et qui répondait au nom peu glorieux de « Kiki » . Il était mi figue mi raisin en fin de compte. Impossible de décider vraiment s’il fallait se réjouir ou accepter la destinée telle quelle venait ainsi s’inscrire dans la vie, un peu par hasard.

Il regarda le chien, le chien le regarda et se mit à frétiller à nouveau de la queue aussitôt.

Il songea encore une fois à Agnès, et au mot importance toujours associé à Agnès, puis il remonta vers son bureau et repris le travail là où il l’avait laissé.

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Le cambrioleur citronné

Je venais d’avoir 35 ans et j’habitais une chouette maison que j’avais dégottée dans un chouette village dans les Yvelines. Je mettais bien deux heures chaque matin pour atteindre mon bureau, en raison des embouteillages mais je m’en fichais, j’allumais la radio dans ce vieux break Nevada que je m’étais offert pour la circonstance et je prenais mon mal en patience. Prendre son mal en patience devait être je crois une sorte de synonyme d’être enfin devenu un peu plus adulte. Quelque mois plus tôt j’avais même accepté de m’occuper d’une petite chatte que l’on m’avait proposée. Etre responsable de quelque chose d’autre que de moi-même devait aussi être dirigé vers le même but plus ou moins consciemment.

C’est alors que j’ai entendu cette histoire aux infos de 7heures en parvenant sur la transilienne. L’homme s’appelait McArhur Wheeler et s’était fait pincé après avoir cambriolé une banque de Pittsburgh. Je n’aurais pas accordé autant d’importance à cette information si le commentateur n’avait pas ajouté la raison pour laquelle l’individu s’était fait arrété. Une caméra vidéo l’avait filmé en plein délit et, lorsqu’on lui avait fait visionner la bande, l’homme avait nié en premier lieu être l’auteur du délit. Puis il avait fini par invoqué le fait que c’était impossible qu’on puisse le reconnaitre sur ce film car il était totalement invisible, il s’était enduit le visage de jus de citron.

C’est à dire qu’il croyait vraiment dur comme fer à sa méthode qu’il continuait encore de juger infaillible. L’évidence que les autorités lui mettaient soudain sous le nez ne pouvait être autre chose qu’un fake.

C’était évidemment un message du sort s’adressant directement à moi, il ne pouvait pas y avoir de doute et tandis que je jouais avec le levier de vitesse et la pédale d’embrayage de la Nevada pour rester au pas, peu à peu ma première réaction qui était de considérer le type comme complètement timbré se métamorphosa en koan zen. Le genre de truc parfaitement incompréhensible mais dont on s’oblige durant des heures à tourner en boucle pour y trouver un sens.

Il devait bien y avoir un rapport entre cette histoire de jus de citron qui rend invisible quelqu’un dans sa vision subjective de la réalité et moi-même. Peu à peu l’évidence devint de plus en plus évidente dans mon esprit, un peu comme lorsque Forest Gump déclare que « n’est stupide que la stupidité ».

Ce qui est parfait dans les embouteillages si on ne s’énerve pas trop, c’est que l’on peut y faire régulièrement le point sur sa vie.

A 35 ans je découvrais que je ne me projetais vers aucun avenir, à part la rêverie. Je ne faisais guère que ressasser les aspects les plus négatifs de mon passé et je tournais en boucle de déprime en dépression. Ca ne se voyait pas trop, je portais un costard et des cravates et j’étais en pilote automatique généralement de 9h à 17h.

Puis, à 17h01 lorsque je remontais dans ma Nevada pour revenir vers ce fichu village, je pénétrais aussitôt dans la peau de ce personnage d’écrivain que je m’étais inventé, comme on plante ses dents dans l’acidité d’un citron pour tenter d’atténuer le durcissement intempestif des artères.

C’est à ce moment là je crois que je me suis aperçu que j’étais comme ce type à qui on présente une évidence et qui se rebelle contre celle-ci en toute « bonne foi » refusant absolument toute forme d’objectivité.

« Mais je croyais pourtant être invisible, je m’étais tartiné la figure de jus de citron… »

Quelque mois plus tard j’ai déménagé à la première occasion en emportant la chatte qui ne m’a pas quitté durant 22 belles années. J’ai arrêté d’écrire durant une bonne quinzaine d’années parce que tout bonnement je n’avais rien de particulier à dire.

« comédia » Huile sur toile 2.50m x 1,50m Patrick Blanchon 2014 collection privée.

L’inquiétante étrangeté.

C’est une petite dame toute frêle qui ,cet été, va fêter ses 90 printemps. Mais « toute frêle » ne va pas bien avec l’idée de longévité. « Toute frêle » c’est ce que moi je me dis. Car cela m’inquiète et me rassure d’imaginer la fragilité comme une force. Peut-être parce que cette pensée sera née d’une confusion entre la notion d’opiniâtreté habituelle, qui exige volonté et force et qui se serait tout à coup envolée. Une pensée qui se métamorphoserait lentement comme un rocher qui s’effrite. Et qui depuis le plus petit grain de sable résiduel me susurrerait que la ténacité est désormais devenue synonyme de souplesse comme de fragilité. Un changement de paradigme qui s’opérerait par de petits à-coups sémantiques intempestifs. Un territoire quasiment vierge, inconnu, une fois les fourches caudines de la soixantaine passées. C’est comme si, au loin j’apercevais l’étincelante blancheur d’ une nouvelle acropole, et que je me mette sur un plan atomique, moléculaire, à ressentir plus que penser la pertinence de cette fameuse « inquiétante étrangeté ».

Quelque chose qui remonte aussi à une origine enfantine, à la lecture des contes de fées. Au début tout est écrit pour que les choses soient normales, quotidiennes, familières et puis à un moment il y a une rupture dans la continuité logique du récit , un événement survient pour tout flanquer par terre, et ce qui est encore plus bizarre c’est que cette rupture nous l’attendions plus ou moins, nous nous y sommes préparés. Mais on ne le dit pas. On ne se le dit pas, cela doit rester un secret.

Nous nous aveuglerions donc volontairement pour ne pas entamer le plaisir et la peur mêlés dans le contact rare de l’étrangeté.

Cette étrangeté que nous tissons en urgence lorsque soudain le voile se déchire et nous ramène à notre fragilité, à notre souplesse, à notre volonté de vivre dans l’intimité du monde comme dans la notre.

La vieille dame parait-il commence à perdre un peu les pédales d’après les dires de ses filles lorsqu’elles en parlent. Elle mélange les prénoms des enfants et des petits enfants, elle se mélange les crayons en piochant dans son pilulier, elle loupe des rendez-vous inscris en gros sur l’ardoise au mur de la cuisine.

Parfois je suis invité à sa table et je l’observe. Elle se tient comme un petite fille sous l’assaut des tendres réprimandes de ses enfants qui s’inquiètent. Elle joue la naïve, elle pousse des ah et des oh pardon, comme pour dire, zut alors, mince de mince… je perds la boule.

De temps en temps je surprends une petite lueur au fond de son regard, comme l’éclat d’un sourire fugace, un aparté.

Femme au chapeau huile sur toile 13×18 cm Patrick Blanchon 2020

Tout va bien je vous dis ! C’est ce qu’elle dit souvent à ses filles alors que dans les faits tout à l’évidence semble partir en quenouille.

Chacun joue son rôle sa partition, au dièse et au bémol près.

Peut-être qu’il est nécessaire d’être en contact avec elle, avec cette inquiétante étrangeté, pour être dans l’intime vraiment, se débarrasser au final de tous les costumes mal taillés dont on s’affuble, en famille comme dans la vie en général.

Il y a ce silence apaisant qui l’accompagne si on lui prête un peu d’attention, comme des grains de sable qui dégringolent d’une falaise en bord de mer et qui d’un coup nous extraie des apparences, nous fait entendre le ressac. Et on se laisse bercer par le ressac bien sur avant de retourner dans nos foyers; de disparaitre encore dans le secret.

Attachements

Parmi tous les rêves et cauchemars de mon enfance, ceux dont je me souviens toujours parce que mon attention a dû y relever je ne sais quel message que j’avais jugé important, sont ceux qui évoquent l’idée de l’attachement.

En général cet attachement se résume à des liens qui, comme le géant Gulliver cloué au sol par une bande de créatures lilliputiennes, stupides et belliqueuses, l’empêchent de bouger. Cette approche de la notion d’attachement marque bien la sensation d’entrave perpétuelle contre laquelle je n’ai jamais cessé à la fois d’être attiré et aussi contre laquelle j’ai passé un temps fou à résister pour m’en dégager.

Avec le temps le sens de ce mot a dû glisser quelque peu et s’est trouvé associé je ne sais comment à l’affection.

L’affection est un mot ambiguë car il signifie autant une direction vers laquelle se rendre, une source d’actions, que l’immobilité d’un confort illusoire qui finit par être une punition, ce qui souvent me désole, lorsque je ressens des sentiments pour quelque chose ou quelqu’un. Aimer c’est s’attendre à être puni tôt ou tard si je résume.

Etre affecté par quelque chose, par une relation, par des événement voilà généralement le sens vers lequel irrémédiablement l’affection semble se réduire. Etre affecté par une maladie, un mauvais coup.

Une plaie, une croute, que l’on ne cesse pas pour autant de gratter pour qu’elle continue à suppurer.

Comme si toute une existence finalement dépendait de l’écoulement de ce pus, comme si c’était un choix établi de longue date destiné à construire une mémoire. Mémoire qu’au bout du compte on finira par confondre avec la réalité ou avec soi.

Pourtant à certains moments clefs de ma vie, j’ai dû me rendre compte de cette ineptie. A ces moments là je ruais dans les brancards, je pétais les plombs comme on dit. Je disjonctais.

Couple Huile sur toile 100×80 cm Patrick Blanchon

Ce pouvait être une rupture soudaine avec une maitresse, une amitié, un job, un lieu ou même une version de moi-même qui me donnait la sensation de me débarrasser d’ une peau. Bien sur une peau de serpent ou de lézard. Et celle ci tombait au sol subitement. Je n’ai pas de meilleure expression pour résumer cet événement particulier qui se présente régulièrement dans ma vie que de dire  » c’est plus fort que moi ». Que j’associe à certains souvenirs sonores, des avertissements à répétition m’indiquant que j’avais « le diable dans la peau ».

Quelques soient les bonnes résolutions que je pouvais prendre alors pour n’être pas totalement soumis à la malignité du sort , il fallait qu’à un moment donné, de préférence celui où je m’y attendais le moins, que la rupture surgisse.

Je ne saurais décrire ici la culpabilité inouïe que cette singularité aura provoqué tout au long de mon existence. Longtemps je me suis cru stupide, fou, ou artiste.

Mais en fait je crois que je peux résumer tout cela en quelques mots simples désormais. Il s’agit tout au plus d’un doute, d’une faillite provoqués par le terme d’attachement à quoi que ce soit.

Voilà aussi pourquoi on n’a cessé de me seriner toute mon enfance d’avoir la foi… Sans doute avaient ils eu l’impression tous ces gens de pouvoir s’en sortir si facilement ainsi et ils voulaient le partager généreusement.

Mais bon, dire qu’on a la foi ce n’est tout de même pas la même chose que de l’avoir. Il faut attendre que la grâce nous tombe dessus. La grâce ou l’étrangeté du monde…

Mais bon tout cela est bien spirituel. Dans le sens de drôle.

Revenons à l’empêchement, au doute, à la faillite. Restons terre à terre. A l’engagement !

Ce qui pour moi se résume souvent par une sorte d’impossibilité de m’engager dans quoi que ce soit de façon sérieuse, durable, définitive.

A un problème de pénétration, si je m’autorise à être trivial.

Je ne pénètre pas, je reste dans le préliminaire, sur le seuil. Une sorte de difficulté à pénétrer dans le plaisir comme dans l’oubli, la mort au bout du compte.

Sans doute est ce pour cette raison, pour tenter de me soigner à ma façon que j’ai été gagné assez vite par l’obsession de la conquête.

Dès l’adolescence il fallait que je cherche à m’introduire. Et bien sur j’y parvenais, sexuellement je veux dire que je n’éprouvais pas de réelle difficulté. C’était d’une certaine façon, inconscient, mécanique.

Cependant tout ce qui se produisait au dessus le ceinture était fort différent. Il y avait toujours cette ambiguïté majeure de l’attachement, et tout l’imbroglio des sentiments, des émotions dans lesquels j’adorais me perdre sans fil d’Ariane, comme dans un labyrinthe, et sans jamais tomber sur le Minotaure naturellement.

Même si j’ai baisé une quantité phénoménale de personnes, je veux dire si j’ai pu avoir accès à leurs interstices, à ce que l’on appelle à tort leur intimité, à sentir la chaleur de leur peau, de leurs muscles et de leurs humeurs, je reste totalement étranger à tout ce qui peut s’être produit à la fois dans leurs cœurs comme dans leurs têtes vis à vis de ces événements soi disant partagés.

Comme je suis resté étranger également à tout ce qui se produisait en moi réellement à ces moments là.

La meilleure façon de rester étranger à soi finalement est de se réfugier dans les clichés. Oh on ne s’en rend pas vraiment compte, c’est pavlovien de reproduire en live tout le contenu de la collection Arlequin et autres romans à l’eau de rose surtout quand on ne se connait pas.

D’ailleurs je n’ai jamais été seul à pratiquer le plagiat.

Sauf que soudain par je ne sais quelle raison, il fallait que je m’extirpe en toute urgence. C’était comme si brusquement un événement naturel, la chute d’un grain de sable, un changement dans l’hygrométrie de l’air prenait soudain une proportion anormale. A ces moments là une exacerbation des sens me réveillait du rêve que j’appelais juste quelques secondes avant la réalité.

Je me retrouvais étranger. A la fois étranger à l’autre et à moi-même.

Je dis que je me retrouvais car finalement c’est bel et bien cet état originel qui semble perdurer le plus parmi tous les faux semblants de ma personnalité. Je veux dire que derrière tous les masques, toutes les mimiques, il n’y a guère autre chose que cette étrangeté.

Et bien sur cette étrangeté veut se survivre absolument. Et ce au dépens de tout ce que j’ai pu imaginer pouvoir construire de « normal ». Il y a toujours un moment où elle vient tout détruire, tout dissoudre, tout effacer.

Sans doute que mon métier de peintre me sert à dialoguer avec cette étrangeté sinon l’amadouer. J’ai appris un peu avec le temps à trouver la bonne distance pour le faire. C’est pour résumer le nombre de pas que j’effectue toute la journée pour prendre du recul vis à vis de mes tableaux et aussi de mon personnage d’artiste.

J’ai longtemps confondu aussi cette étrangeté avec des personnes, le plus souvent des femmes, d’âge mur de préférence, des mères de substitution, ou bien des Liliths, des vierges noires, des divinités chtoniennes. Il y avait quelque chose d’absolument excitant à vouloir les posséder pour exister.

Je veux dire que la seule raison valable pour moi d’exister était de parvenir à les posséder. C’était une obsession.

C’est par la peinture finalement que j’ai abandonné les fausses pistes. La peinture aura remplacé tous les vagins, toutes les mamelles , les mères et tous les culs.

En même temps qu’elle m’aura finalement transformé en eunuque d’une certaine façon.

La peinture, le temps, l’expérience, le détachement m’ont entrainé à choisir ce rôle d’eunuque. Et bizarrement il semble que, dans ce cas, je n’ai aucun problème à bien vouloir continuer à m’attacher à ce dernier personnage. Finalement c’est super confortable si on n’est qu’un petit voyeur.

En même temps je ne peux pas m’empêcher de regretter, de me languir, voir un beau cul passer, le suivre et se détacher du monde entier comme de soi, ne serait que pour quelques instants, c’est peut-être seulement ça le paradis finalement, si on ne pense pas trop à l’enfer qui aussitôt s’en suivra.

( Dans la catégorie : récits de fiction. )

En amont ou en aval

Je suis un peintre handicapé. Je n’arrive pas partir d’une idée vraiment. Ce n’est pas que je manque d’idées pourtant, mais si je peins c’est pour me débarrasser de toutes ces idées. Elles m’encombrent l’esprit. Elles me paraissent contraires à l’acte de peindre qui ressemble à une apnée, à une libération en quelque sorte de toute forme de contingence. En amont de la peinture je ne peux pas effectuer de lien avec l’instant où celle-ci s’étale à la surface de la toile. C’est un handicap vraiment et c’est aussi la raison de mes réticences à m’engouffrer par la grande porte du marché de l’art

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais la plupart du temps ça tombe à plat. Une impression pénible de copie m’envahit, de me copier moi-même en quelque sorte, d’utiliser ce que j’imagine être une « facilité ». Si je trouve un sens à la peinture c’est toujours une interprétation que j’effectue en aval de cet événement. Il faut que la peinture que j’effectue soit muette en premier lieu. Que je le sois aussi totalement. Ensuite quelque soit la chose que je peux en dire est une forme de trahison de ce dialogue muet.

Trahison dans le sens de traduction, d’interprétation. C’est orienter un hypothétique public, par suggestion vers un lieu commun pour des raisons la plupart du temps triviales. Décider ainsi d’une « raison » plausible, acceptable, à ce qui s’effectue justement sans aucune raison apparente, ou classique, ou raisonnable.

Ces dernières années je suis passé par tellement de strates, de caps tout autant rationnels qu’irrationnels pour tenter d’expliquer ce que je peins que j’ai fini par en avoir le tournis. Si je me suis mis à écrire c’est sans doute pour dériver cette obstination de trouver du sens en dehors de la toile. Ecrire me permet d’épuiser le sens sans tâcher le blanc du lin ou du coton de manière prévisible ou sensée.

Ce qui me gène dans cette histoire de sens, de thématique je crois que c’est surtout d’avoir à obéir à une injonction provenant de l’extérieur. Une interprétation personnelle de cette injonction serait plus précis. Quelqu’un ou quelque chose m’imposerait d’avoir du sens. D’ailleurs pas seulement en tant que peintre, en tant que personne. Et moi je cherche justement à devenir personne complètement, à tout gommer de ce quelqu’un qui est moi et qui me fatigue au plus haut point.

La peinture me sert à gommer un tas de choses. Et au fur et à mesure où je gomme je découvre autre chose. Pas tout de suite, parfois il faut des semaines, des mois avant que je ne découvre soudain la trace de cette autre chose. C’est souvent à la façon d’un choc, d’une surprise, quelque chose de totalement inattendu qui semble jaillir de la confusion laissée sur la toile à première vue.

Je pense qu’il doit exister un lien entre tous ces chocs, ces découvertes, une sorte de fil conducteur. Et souvent je me dis combien je suis désolant de n’avoir pas pris le temps de réfléchir plus profondément en amont à cette éventualité. Je veux dire que si j’avais agrandi un peu plus le champs de mes investigations quant à la notion de sens, de thème je n’en serais peut-être pas à me bouffer la rate comme je le fais.

Ça c’est quand je bascule soudain vers l’envie de normalité, ou bien que mon compte en banque est dans le rouge, c’est d’ailleurs souvent lié. Pour vendre mes tableaux ce serait mieux qu’ils parlent de quelque chose. D’autre chose que de moi surtout.

Peut-être même que je pousse la malhonnêteté à trouver soudain du sens en aval pour combler une telle lacune. Peut-être au bout du compte n’est ce juste qu’une astuce, une pirouette. C’est ce que pourrait me dire un galeriste averti j’imagine, ou un collectionneur qui ne soit pas totalement naïf ou peu expérimenté.

A la vérité cette histoire de sens me rappelle les mathématiques. J’ai toujours détesté cette matière parce qu’aussitôt que je me trouvais confronté à celle ci j’éprouvais un blocage. Une impuissance comme si soudain ce que j’appelle parfois mon intelligence fondait comme du beurre dans une poêle. Face au sens et à la mathématique je me transmute en con c’est un genre d’axiome.

En con c’est à dire en petit garçon en fait qui regarde ce monde avec se règles et ses obligations qui ne cessent jamais de surgir de tous les cotés et qui m’apparaissent absurdes ou incompréhensibles.

Du coup je me revois dans la chambre au lit avec M. c’est le matin de bonne heure à la Défense. Cela doit être un samedi ou un dimanche, en tous cas la possibilité de grasse matinée est là, sans doute de faire l’amour aussi, on a le choix. Et soudain la sonnerie de l’interphone, c’est I. Cette photographe célèbre qui a besoin de toute urgence de venir parler à M. On ne se connait pas beaucoup, j’ai tiré quelques unes de ces photos il y a peu, des images de sa fille dénudée et d’autres, des mises en scènes que naïvement encore j’appelle sado maso. Je n’ai pas encore la trentaine.

Je ne sais plus très bien pourquoi M. s’est levée pour aller lui ouvrir. Un instant après elle était là assise sur le bord du lit, M. s’était remise sous les draps et on l’écoutait nous raconter sa vie comme elle le fait toujours.

A un moment j’ai du produire un soupir. ça me gonflait, c’était totalement décalé avec l’idée que je me faisais de cette matinée. Je me suis levé en la regardant de biais et puis j’ai ajouté que j’allais faire du café.

A peine avais je franchi le seuil de la chambre que I. confiait à M. il a un âge mental de 3 ans et demi ce type. Et j’ai bien compris qu’elle parlait de moi.

Elle avait sans doute mis le doigt dessus pile poil. C’est ce qui me faisait vraiment mal. Comme si j’avais perdu ma vie toute entière à vouloir cacher cette évidence au monde entier.

J’ai entendu M. protester un peu et puis je n’ai plus eu envie de prêter attention à tout cela. Dans mon esprit en dosant le café que je plaçais dans le filtre je revoyais des images anciennes de mes relations avec les filles en général. La plupart empruntaient tout des mimiques de leur mère, ou de la maitresse pour s’exprimer sérieusement sur un tas de sujet. Je n’ai jamais été dupe vraiment, je le constatais soudain. Peut-être même étais je resté bloqué mentalement à 3ans et demi par intuition, parce que je ne voulais au fond de moi copier personne, je ne voulais pas accepter de m’oublier comme ça. Devenir un autre déjà existant, un clone.

Ensuite j’ai du descendre acheter des croissants parce que derrière mon aspect bougon je m’obstine aussi à être gentil, à avoir « bon cœur » , surtout pour faire chier toutes ces petites pisseuses. Mais ça a l’époque bien sur je ne le savais pas encore, c’est en aval que j’ai fini par le comprendre, à trouver un peu sens à mes actes, longtemps après ! et je ne sais pas vraiment dire si c’est désolant ou pas d’ailleurs.

Huile sur toile format 20×20 cm Patrick Blanchon

Un rêve de congruence

Une sorte de charade égyptienne si je pouvais faire un dessin de ce que ce mot m’inspire dans l’immédiat. Un con, une grue, un joli pot avec une anse peinte à la bombe fluorescente. Quelque chose de kitch absolument, en lettres dorées si possible. La congruence chère à tous les afficionados de la thérapie brève. Un petit point d’ancrage par ci un autre par là, trois petites séances et puis s’en vont. Tout dans le prédicat, rien dans la culotte.

Cette congruence qui aura remplacé désormais à peu près tout des vieilles voies mystiques, le nouvel Eldorado des chercheurs de quiétude et d’unité, tous les vieux conquistadors désabusés par leurs Cipango chimériques, cherchant à se payer coute que coute comme des grues sur le retour une « situation ». Une rente.

J’y ai cru, j’aimerais encore parfois pouvoir y croire. A la vertu des pyramides, au père Noël, au monolithe. Mais la plupart du temps je ne tombe que sur une chute sans fin. Une débandade. Un cataclysme planétaire qui ferait choir de tout leur long les obélisques comme les cathédrales. J’ai dans la rétine l’image persistance d’une bande de singes ahuris en train de se taper sur la gueule, stupéfait soudain de découvrir les arêtes parfaites d’un volume parallélépipédique. Une réminiscence d’un vieux film de Kubrick.

On rêve de congruence depuis tellement longtemps. Pour fuir quelque chose qui nous dépasse et en même temps le sublimer pour pouvoir s’en approcher. L’Autre. L’autre ne peut venir désormais que d’une autre planète, mieux, d’une autre galaxie. Ce serait le dernière espoir de se refaire une altérité. Peut-être même , sait-on jamais de récupérer une dignité.

Du coup c’est beaucoup plus plausible de croire en Mars ou l’Atlantide, aux kalpas hindous, à la roue du Samsara où je ne sais quelle stupéfiante connerie encore. L’issue est de toutes façons synonyme de connerie. Le rêve de congruence une échappatoire pour ne pas voir la réalité droit dans les yeux.

Nous sommes des singes et notre salut est sans doute dans l’acceptation de ce constat sans gloire à première vue.

Le recours aux forêts, regrimper fissa dans les arbres, s’épouiller ou se tirlipoter le gland toute la sainte journée en plongeant dans l’immanence totale, bouffer des bananes et tirer des coups puis bien claqué enfin, une saine fatigue, s’endormir bien calé dans la canopée en contemplant un coucher de soleil. Que demander d’autre à l’existence ?

Diriez vous que vous êtes en colère ?

Et ce mot de colère aussi ressemble à un monolithe. C’est le mot humain pour dire la faiblesse, pour suggérer l’indignité, pour exprimer le fait que l’on a fait un écart, que l’on est « hors de soi ». On ne peut être que congruent, brave, gentil, ou bien borderline, détraqué, voire psychopathe. Congruent ou étranger à l’espèce. Taré, artiste, bandit, vieux, ou SDF. En gros c’est assez binaire.

C’est à dire que tout est devenu comme dans le métro de Tokio. Un art de l’esquive, un ballet incessant de volte face pour ne pas se toucher de plein fouet, pour ne pas se heurter, s’empoigner. Une sorte de politesse s’exprimant par le mouvement des corps qui s’évitent les uns les autres. Je dis politesse comme tout le monde mais en fait je crois que c’est un trop plein de mépris. Un truc qui a depuis longtemps fait déborder le continent asiatique de la sauvagerie naturelle. La découverte de la sinuosité, une vraie trouvaille que, nous autres occidentaux se déplaçant en ligne droite, ignorons totalement.

Quoique désormais avec la mondialisation tout est surement en train de se mélanger allègrement. Les peurs surtout. La peur des démons comme la peur d’un monde sans Dieu. Une peur du noir ou du vide. Un désir d’absence ultime gouverne désormais la planète toute entière.

Du coup on bourre dans l’urgence. On accumule, on remplit les frigos dans l’espoir d’avoir au moins quelque chose à décongeler en cas de fin du monde intempestive. Voilà en gros ce que cache pour la plupart ce rêve de congruence. Une dérivation minable effectuée par des bricolos sans vergogne. De sales petits malins, des profiteurs de la stupidité générale. De la stupeur mondiale.

Vous prenez un certain plaisir à peindre le pire, c’est évident. N’y a t’il pas une sorte de provocation à l’exprimer devant moi comme pour voir si oui ou non j’abonde dans votre sens ?

Que penseriez vous si j’adhérais à cette colère ? si je n’y adhérais pas, si je restais totalement indifférente ?

Des images d’orgie. La colère partagée comme du pain, quelque chose de nutritif qui recharge les batteries à bloc juste avant de décharger, de baiser. Une fusion dans la colère comme dans l’étreinte des corps, une énergie dans le fond si on la débarrasse de tous les mots que l’on a plaqués dessus.

Quant à l’indifférence ça ne me changerait pas vraiment. C’est mon lot quotidien, le lot d’un sexagénaire qui regarde des culs passer comme Tantale l’eau dont il ne peut plus s’abreuver. L’indifférence de l’autre me conduit au constat de la soif. Puis tout de suite après à la raison. A ce refuge que semble proposer la raison. Evidemment je dis des culs, c’est une métaphore, une ellipse aussi.

J’ai toujours choisi la colère plus que de raison. Une exagération si l’on veut de la colère. Comme une caricature en forçant le trait et en restant totalement conscient de ce sentiment de faiblesse qu’elle plaque sur qui je suis. C’est à dire que grâce à cette colère « je » m’évanouis. Je deviens soudain quelque chose d’autre. Totalement hors de moi en apparence mais très lucide en même temps du pas de côté. J’ai souvent pensé que j’étais totalement cinglé à cause de ça. Ou bien sans cœur. Cette expérience de la colère, je devrais dire de l’énergie, transmute les émotions en quelque chose d’autre également. Cela ressemble à de l’enfantillage, à de l’égocentrisme mais en fait j’ai plus l’impression de répondre à une sorte de demande implicite. Je dirais que la fonction, la seule que l’on veut bien me donner, me laisser c’est de me foutre en rogne. Au début j’en ai bien bavé. Et puis avec la répétition j’ai finalement progressé. Il est possible que je sois devenu une sorte d’artiste de la colère.

Il y a toujours cette idée d’art qui ne vous lâche pas. Pourquoi est ce si important pour vous que tout soit vécu de cette façon, comme un apprentissage perpétuel, une série d’esquisses et d’ébauches de brouillons en vue d’un jour à venir où, enfin quelque chose de parfait- de congruent- va jaillir ? Ne pouvez vous accepter d’être juste là dans cet instant aussi démuni face à cet instant comme tout à chacun ?

Démuni. J’ai failli exploser de rire. Démuni, je n’ai jamais été autrement que démuni totalement à chaque instant de ma vie. Mon existence toute entière n’est qu’une acceptation progressive de ce sentiment de pauvreté absolue.

Le but c’est cette pauvreté « absolue » ? êtes vous certain ? N’y a t’il pas quelque chose d’autre derrière cette façade ?

J’y ai souvent pensé, je veux dire à tous ces gens qui semblaient porter un masque. Une question qui revenait souvent dans mon enfance était non pas la peur du masque en lui-même je crois mais ce qui pouvait se dissimuler derrière le masque. Dans mes cauchemars des personnes retiraient leur masque et il n’y avait rien. Je voyais un corps sans tête, un corps étêté, non pas décapité parce que ça n’avait rien de gênant pour ces créatures, c’était leur état naturel d’être sans tête. C’est seulement pour communiquer avec moi qu’elles avaient besoin de porter un masque de se fabriquer une figure.

Vous êtes peintre m’avez vous dit. Parlez moi de ce que représente pour vous la « figure ».

C’est drôle que vous me demandiez ça. En ce moment je peins beaucoup de visages. Ce sont des visages et non des portraits. Je n’arrive pas à m’appuyer sur un modèle, quelque chose de « réel » pour les peindre. Il faut qu’ils surgissent sur la toile un peu par hasard, sans que je ne le désire vraiment d’ailleurs. Je veux dire que souvent je pars avec l’idée de peindre un paysage ou autre chose et soudain une lassitude extraordinaire s’empare de moi et je me retrouve avec un nouveau visage sur la toile.

Hier par exemple j’ai recouvert des toiles de gesso noir, j’avais l’intention d’étudier des gammes de couleurs, principalement la gamme d’Anders Zorn qui n’utilise pas le bleu. J’ai donc enduit quelques toiles et je les ai laissées sécher près d’un radiateur de l’atelier. J’avais juste laissé un peu de blanc par endroit sans savoir pourquoi. J’avais trouvé intéressants les coups de pinceaux qui fabriquaient de fines frontières entre le noir et le blanc de la toile, et ça s’arrêtait là.

C’est en fin de journée en regardant par hasard une de ces toiles que j’ai découvert un visage sur l’une de ces toiles. Un visage qui semblait biffé par les coups de brosse. C’était comme si soudain je pouvais voir clairement. Comme si je voyais cette fameuse réalité dont on parle. Comme si j’étais sorti de mon rêve perpétuel tout à coup. Ca m’a fait drôle. Je ne sais pas si je peux dire content ou pas. Drôle dans le genre étrange, insolite. comme ces objets insolites qui soudain surgissent en plein rêve et qu’il faut suivre pour passer d’un rêve à l’autre. Pour s’améliorer dans la fluidité des rêves, dans l’idée d’une légèreté nécessaire afin d’explorer les rêves. L’écrivain Castanéda parle de ça dans un de ses livres « l’Art de rêver » justement.

Gesso noir sur toile format 45×54 cm Patrick Blanchon 2021

Une fois de plus le mot art revient…

Vous pensez que je suis obsédé par l’art et qu’ainsi je me dissimule derrière ce mot ?

Vous parliez des créatures sans tête, qu’est ce qui vous faisait peur vraiment ? Était-ce qu’elles n’avaient pas de tête ou bien que vous ayez l’impression d’être le seul à en avoir une ?

Vous pensez que je suis imbu de ma personne à un tel point ? Vous pensez que je m’imagine le seul sur cette planète à posséder une tête comme une sorte de malédiction ? Que cette malédiction est l’astuce que j’ai trouvée pour assumer mon insignifiance profonde ? Pour tenter de la transmuter en quelque chose d’extraordinaire ?

Est ce que ce serait grave ? Est ce que ce mot de malédiction n’est pas pour vous un synonyme de cet autre mot qu’est l’art ? Et est ce qu’on ne pourrait pas résumer tout ça par le terme « Artiste maudit » ?

J’allais tenter de trouver un truc en urgence à dire parce que la pente de cette conversation commençait à me gaver sérieusement, je me suis levé d’un coup et j’ai vu que mon interlocuteur se levait en même temps que moi. C’est à ce moment là que j’ai vu que j’étais devant le miroir de l’atelier et que je n’avais entretenu cette conversation qu’avec mon propre reflet dans la glace. Le meilleur c’est que j’étais persuadé que j’avais eu affaire à une interlocutrice …

Je crois qu’ensuite j’ai pensé un moment à cette femme dont j’ai découvert le blog il y a peu et qui raconte ses expériences sexuelles sans fioriture Un style sec et cru qui me rappelle Calaferte, terrible et émouvant. Elle accompagne ses textes de photographies en noir et blanc, des autoportraits à poil, toujours sans tête.

Du coup femme sans tête, femme de tête… et puis ce tableau noir et blanc comme biffé inconsciemment j’ai du continuer à réfléchir un moment en revisitant toutes mes histoires d’amour et de cul pour passer le temps en attendant que le sommeil m’emporte pour de bon.

Des femmes de tête et des écervelées. J’ai aussi rit de mon entêtement à vouloir trouver de la congruence coute que coute dans tout ce bordel. Bon sang me suis je dit, on est vraiment pas grand chose, et je suis parti me coucher.

ok et à part la crucifixion, c’est quoi ton vrai métier ?

On avait bien rigolé ce jour là. Elle était intelligente, sensible, et sa révolte était maitrisée, elle en avait fabriqué quelque chose qui l’illuminait de l’intérieur. D’ailleurs je n’arrêtais pas de contempler le grain de sa peau, et son œil vif semblait lié à la fraicheur apéritive des beaux poissons que les pécheurs avaient étalés sur des lits d’algues, de varech.

On avait raconté nos vies à une vitesse supersonique, pour jouer le jeu des points communs. Pour se tester aussi , afin de savoir si l’autre savait bien ses règles. Et nous nous étions interrompus bien sur avant l’adolescence. Il y a toujours tellement à dire sur l’enfance. Et déjà les points communs que nous avions voulu absolument trouver semblaient au complet. C’est là qu’elle avait mis son doigt sur ses lèvres pour m’intimer le silence.

On était resté un bon moment comme ça face à la mer à regarder les bateaux qui partaient et d’autres qui revenaient. Et puis elle avait posé la tête sur mon épaule et sans me regarder elle avait dit :

Ok et à part la crucifixion, c’est quoi ton vrai métier ?

Et c’est juste après ça que nous nous sommes embrassés. Avec une foutue gravité qui m’avait flanqué des sueurs froides dans le dos. Des sueurs froides, en été, en Sicile, entre 35 et 40° fallait le faire.

Après je ne sais plus ce qui s’est passé. Je ne me rappelle pas si j’ai marché sur l’eau, si j’ai lévité ou si quelqu’un ou quelque chose m’a une nouvelle fois crucifié.

Je me suis dit bon, fini les vacances et j’ai du rentrer sur Paris cette année là tout simplement, je n’allais pas en faire une religion.

Collage et acrylique format 24×30 cm Patrick Blanchon 2021

La chasse aux points faibles

Quand je pense au temps perdu que j’ai passé dans ma vie à traquer les points faibles des personnes en face de moi je me dis que j’ai développé une intelligence de faible, d’opprimé, de gosse battu comme plâtre. L’urgence était de détecter le plus vite possible ce qui clochait derrière les belles apparences que l’on m’exhibait. Ces belles apparences ne pouvaient être que mensongères. Je cherchais continuellement l’erreur pour me rassurer. L’effroi n’aurait pu surgir qui si j’avais eu devant les yeux une « belle personne » indiscutable. Je veux dire que tomber sur un seul être humain d’équerre aurait fait écrouler mon univers tout entier comme un château de cartes.

Mes parents bien sur m’avaient profondément déçu. Et en même temps ils étaient mes parents malgré tout. Je ne pouvais concevoir qu’un autre quel qu’il fut puisse être différent et surtout pas « meilleur » que ce soit en brutalité comme en objet d’admiration. J’avais ce modèle taré depuis lequel j’essayais maladroitement de faire pénétrer le monde, l’autre. Ma survie psychique dépendait de mon intelligence à détecter les failles. Les failles étaient obligatoires.

J’étais tordu. C’était le mot favori de mon père à mon sujet. Je le suis probablement à jamais. C’est à dire que tout ce qui a l’air paisible, tranquille, normal me flanque une trouille monstrueuse en vrai. Sauf la nature.

D’ailleurs j’ai passé des heures et des heures seul dans les champs, dans les bois, pour tenter de comprendre ce sentiment étrange de paix qu’elle me procure toujours juste avant de basculer dans l’ennui le plus pesant. Un ennui de moi-même surtout complètement inadéquat à gouter le moindre moment de paix plus de quelques minutes.

L’ennui est ce sas par lequel je dois passer et aussi ce que j’appelle mon intelligence pour fabriquer du concept, de l’idée, du point de vue.

L’ennui semble être une sorte d’étau dans lequel je dois m’introduire. Entre ses mâchoires j’imagine encore que quelque chose ou quelqu’un me frappe comme un forgeron frappe le métal pour le tordre ou le détordre.

Je n’ai jamais laissé la moindre chance à personne, et par ricochet à moi-même. Comme on ne m’en a jamais laissé dans mon enfance. Une sorte d’intelligence qui a pour fonction à la fois de trifouiller la plaie, de gratter la croute ou de cautériser avec une resucée vive de douleur toutes les blessures. Pour ne pas oublier. Une astuce hébraïque.

Heureusement que ça se tasse avec l’âge, avec le temps, avec les douleurs articulaires qui dévient finalement l’attention.

J’ai fini de traquer les points faibles chez les autres pour ne plus reporter l’effort que sur moi seul. Je ne fais plus chier personne.

Et personne ne me fait plus suer non plus.

J’ai écarté tout le danger désormais au dehors dans le grand extérieur. Je reste la plupart du temps dans mon atelier. Je me raconte des histoires. Je laisse au autres le loisir de s’occuper de mes points faibles à leur façon parce que je crois que le karma existe finalement.

Ce que je veux dire c’est qu’on est pas obligé d’être faible ou juif ou maltraité pour être intelligent vraiment. Il faut seulement s’attacher au ridicule comme un cow boy sur un cheval sauvage et attendre que ça se calme.

Huile sur toile 30×40 cm Patrick Blanchon 2017