L’impossible

Musée du quai Branly Expositionsur le chamanisme. Patrick Blanchon 2017

Il y a des frontières au possible. Nous apprenons cela dés l’enfance. Un martèlement concerté à la fois par la famille et l’école au début , puis plus tard par l’usine la banque et les femmes dont on ne prend pas soin.

Et puis il y a l’impossible, ce territoire inconnu que certains perçoivent d’abord confusément et dans lequel, pour une raison ou par manque de raison ils finissent par s’engager.

C’est seul bien souvent que l’on s’engage dans l’impossible. La vie d’un artiste je l’ai envisagée ainsi. Il y a eut un appel plusieurs fois répété que j’ai trouvé insolite, étrange, et qui peu à peu a fait de moi un étranger.

Un appel? non, cela n’est encore pas le bon mot, plus un coup de poing, un choc déstabilisant absolument. Et dans l’émotion éprouvée alors il n’y a plus eut de haut ni de bas, plus de bon ni de mauvais, plus rien d’autre que cette profondeur infinie du monde qui m’a happé totalement.

La frontière du possible fut traversée les première fois par inadvertance et ce ne fut qu’un rien emporté par la force cinétique d’un tourbillon.

A chaque fois c’était un voyage aussi long que court . Le temps demeure ici sans consistance. La géographie non plus. Le point de vue devient si multiple que se dresse la sensation d’être partout, comme nulle part.

Et, quand effrayé par ce que je venais de traverser je m’en ouvrais aux adultes, alors on me souriait gentiment quand on avait le temps ou bien on me rabrouait à l’heure des corvées urgentes.

Je me réfugiais alors dans l’hébétude, provoquée à la fois par mes découvertes et la résistance à les entendre qu’ont les adultes. C’est ainsi que j’ai pu toucher les frontières bien marquées du possible.

Alors je me suis tu et appris le langage commun, c’est à dire le mensonge. Finalement l’idée était également de se débarrasser un moment de l’oreille absolue.

Alors j’ai étudié les possibles, de nombreux possibles et tous m’ont ramené à la frontière.

J’étais un « sans papier » d’un possible commun. Mon pays, on me sommait d’y retourner par un hochement de tète, par une porte qui se refermait, par un regard fuyant. Alors j’ai compris.

Je me suis tu encore plus loin et j’ai passé la frontière.

Quand je regarde en arrière désormais, ma rébellion d’enfant m’a mené loin et je ne peux que remercier cet enfant de toutes les vies qu’il m’a fait traverser.

Comme Saint Christophe j’ai traversé un fleuve, que dis je ? plusieurs, avec cet enfant sur les épaules. Il a toujours été ce poids que j’ai du supporter, et que bien souvent j’ai voulu déposer, m’en libérer, m’en défaire, parfois jusqu’à vouloir le tuer, l’enterrer profondément sous terre ou le brûler dans des bûchers d’illusions perdues. Le calciner.

Et malgré tout, j’ai continué, et le poids après avoir été tellement lourd a finit par s’alléger.

En traversant la frontière des possibles je suis peut-être arrivé dans une sorte de champs quantique où les lois de la physique, de la logique, n’ont plus cours. Ce sont seulement les lois de l’intention qui gouvernent ici . On peut parcourir des milliers d’années avec la force de l’intention.

Alors j’ai compris pourquoi l’impossible était si terrifiant et pourquoi peu de personnes osent s’y engager consciemment. c’est qu’il faut justement être inconscient pour y entrer, et qu’on ne saurait jamais se familiariser avec lui.

Tout change continuellement et le seul point de repère que l’on peut envisager c’est qu’il n’y en a jamais vraiment aucun. Seul le changement alors peut devenir totem.

Alors voici venue l’heure d’enfiler ce costume constitué de plumes de phénix, ces bottes en peau de phoque, et ce chapeau de poils de jaguar. La danse commence, les pas mènent encore plus loin et plus près vers ce « même et différent » au dehors résonnent les tambours mouillés de pluie du printemps.

Le cœur de l’ennui

Labyrinthe Acrylique sur toile

Si l’ennui a un cœur, c’est bien là qu’il faut se rendre. Car l’élan qui crée l’agitation pour s’en enfuir est vain. Ce n’est pas là la vraie vie.

C’est un tout petit chemin, peu engageant, bordé de ronces, de mures, de prunelles et de gratte-cul, dans lequel à nouveau je m’engage pourtant, dans cette campagne bourbonnaise à la fois si détestée et tant aimée.

L’ennui qui me tombe dessus comme autrefois n’a rien à voir avec l’ennui. Car autrefois c’était bien plus une affaire d’avenir. Qu’allais-je donc faire pour entrer dans la danse ? Pour rejoindre le troupeau ? Pour participer au concert ? Pour être heureux comme on se doit de l’être pour honorer père et mère, le bon dieu et tous ses saints ?

La lourdeur du ciel gris s’appuyant pesamment sur la rotondité des collines au loin ne présageait rien de bon pour ma tranquillité personnelle. Inconsciemment, encore et toujours le père, la mère.

Je ne comprenais rien ce qui me dotait d’un don d’ubiquité fabuleux. La prophétie montait comme une source intarissable, chantée par les insectes, les hirondelles, elle s’inscrivait en griffures noires sur le tronc blanc des bouleaux, et je n’avais qu’à zoomer au cœur même de la confusion , pour en déchiffrer le message néfaste. Toujours le même ou à peu près.

Tu n’es pas bon à grand chose ni véritablement mauvais en rien.

Dans le fond des choses comprends la chose, t’es moyen. Moi yen, moignon, Moi rien, comprenais-je alors que je pouvais aussi être tout autant moyeu ou moyen de faire différemment ce que j’appris par la suite.

Et je me débattais dans une folie furieuse de mots clefs.

Amour améliorer amabilité amertume amarres amaryllis marre-toi

Cette fille en robe blanche qui surgit de son jardinet au crépuscule me rend fou, Je la veux, sans elle il n’y a rien d’autre, il n’y a que cet ennui. Sans elle je ne peux vivre, rien ne peut vibrer.

C’était là le véritable ennui. Un ennui peut tout à fait en cacher un autre.

Son cœur est plus froid encore que le mien c’est peu dire.

Ses baisers dépourvus de langue. Ses baisers vides comme les miens. Mais ma langue vide aussi, 1 point partout égalité.

Tout est vide et on fait comme tout le monde, on fait bien semblant d’y voir du plein.

Mais que sait-on vraiment de toutes ces choses lorsqu’on n’a que 15 ans, on n’en sait rien évidemment.

J’ai mis le doigt dans une brune par dépit, par malheur, par vengeance aussi.

C’est assez dégueulasse au début. Un doigt qui touille de la bave d’escargot ou de limace, un doigt abruti par la découverte d’une anatomie étrangère. Pas de Gameboy à l’époque dont je vous parle, juste des flippers sur lesquels on commence à s’exercer au Game over.

Le dégout mène à l’ennui aussi, à cet ennui qui n’a rien à voir avec l’ennui le vrai.

On croit obtenir quelque chose, on ne sait quoi, un bon point, une image surtout et on a les doigts poisseux c’est tout.

— Parle-moi d’amour juste un tout petit peu pour que tout ça passe un peu mieux, soupire t’elle.

J’ai toujours été nul aussi de ce coté là. Je veux dire que j’en parle tellement bien, j’ai tellement lu de romans à l’eau de rose que c’est devenu un programme, un vrai show, j’appuie sur le bouton et je laisse défiler. Je déconnecte ma cervelle et je m’y perds éperdument.

Alors que je pensais, j’espérais, je me faisais cette idée que l’amour vrai pouvait exister vraiment. Car il n’y a pas de fumée sans feu nom de Dieu n’est-ce pas ?

Mais faute de grive on broie du merle.

J’étais plus celui qui aime l’idée d’aimer qu’aimer tout court.

Je ne sais qu’en parler. Je ne sais qu’imiter surtout ceux qui imitent d’autres qui en parlent.

Je me demande même si je n’ai pas parlé d’amour uniquement pour me venger de ne jamais parvenir à aimer vraiment. Me venger de qui de quoi, allez savoir…

Cela fait souffrir aie aie aie.

Mais tout bien peser la souffrance aussi est une sorte de reflexe pavlovien, rien que de l’imitation aussi, du mimétisme. Il y a aussi une différence notoire entre s’imaginer souffrir, et souffrir pour de bon.

Le mieux pour distinguer et de se taper un bon coup sur les doigts avec un marteau.

Alors qu’en fait, à part ça je veux dire, j’aurais vu le ciel autrement, et les collines aussi et toute cette joie, tout ce désir ardent qui se loge au fond de l’œil, à la surface de l’épiderme sitôt qu’on change de mot, oui , sitôt que l’on octroie à l’ennui l’inouïe possibilité d’avoir du cœur, et que l’on finit par découvrir que ce cœur c’est le tien, c’est le mien.

Lorsque je peins, lorsque je m’oublie, c’est dans ce que j’appelais l’ennui autrefois que je pénètre, et qui ressemble à une transe à l’envers de ce qu’on imagine toujours qu’elle soit. Le fruit de cet abandon, la toile recouverte de peinture aussitôt que je recouvre mes esprits ne me dit pas grand-chose, à part l’étonnement souvent. J’ai très peu de temps pour voir qu’il s’enfuit déjà dans le labyrinthe des jugements, des pensées, des opinions. Que je m’y perde à nouveau entièrement.

La vision du premier printemps.

Fresque de 90 mètres et son auteur David Hockney.

Clara referma son livre et se rendit à la fenêtre. Ce matin-là, la clarté du jour pénétrait de manière différente dans la pièce et faisait reculer la pénombre. Elle en fut un instant étonnée puis, pour en avoir le cœur net, elle se couvrit d’un châle et sortit au jardin. Là soudain, elle vit que le printemps était arrivé. Quelque chose dans l’air, dans la flagrance, dans la couleur, une chose semblable certainement, mais qui empruntait chacun de ses sens dans une sorte d’urgence comme pour le répéter. Et, à 95 ans, Clara éprouva cette sensation peu ordinaire de sentir comme jamais auparavant que le printemps était arrivé, ou qu’elle-même était arrivée à avoir une disponibilité d’esprit suffisamment nette pour l’accueillir.

Le paysage se déployant au-delà du jardin comme le jardin ressemblait à l’un de ces rouleaux chinois dans lequel le spectateur n’est pas tenu de rester immobile. Elle pouvait sans faire un pas se déplacer dans le paysage dans son ensemble. Elle n’était plus tenue par l’obligation monoculaire d’un seul point de vue. Toute la perspective s’était modifiée et ce qu’elle constatait, c’est qu’elle pouvait enfin prendre le temps de regarder et de voir ce paysage. Peut-être en raison de ce confinement qui l’avait obligé à rester enfermée chez elle de si longs jours.

Elle resta là à contempler le printemps un long moment. Puis, elle eut envie d’aérer la maison. Ouvrir toutes les fenêtres pour renouveler l’air, que cette nouvelle sensation demeure chez elle, et y demeure autant que puissent demeurer les choses quand on atteint un âge certain.

Charles Brunet

Betty, au regard bleu. Huile sur toile. 2020.

Charles Brunet est un homme grand. Lorsqu’il se déplie se levant de sa chaise, après la matinée qu’il vient de passer, attablé devant la page des mots-croises de La Montagne c’est le premier mot qui surgit plus de soixante années plus tard à mon esprit. Grand. Ses cheveux blancs en bataille ressemblent à ces nuages qui planent au ralenti dans les images de l’Everest ou du mont Fuji Yama. Grand et sec. Et j’ai peine malgré cela, au travers de cette première impression, à retrouver son regard. Quel regard mon aïeul pouvait-il poser sur l’enfant que j’étais. Peut-être en me rendant dans la pièce attenante, dans la chambre à coucher, le souvenir remontera t’il. Se diriger vers la table de nuit, apercevoir la boîte de pastilles Vichy, ou encore Pulmoll, l’ouvrir sans bruit et dérober ces petits bonbons carrés de réglisse qui, rares, au milieu des autres sucreries, ont si bon goût… le goût du chapardage surtout. Voilà! avec le souvenir du goût revient tout le reste. Il avait les yeux bleu, un de ces bleu froid qui ne laisse pas facilement passer l’émotion. Légèrement cernés de rouge comme ceux des gens qui lisent beaucoup. Un regard de lecteur au-delà des carreaux de lunettes, dont il prenait grand soin en les remisant avant de se lever, dans un étui de cuir ordinaire. Lorsqu’il se dépliait de toute sa stature, je me sentais encore plus petit que je ne l’étais. Il m’impressionnait terriblement. Et en même temps c’était le personnage, de tous, le plus solide de la maison dans laquelle nous vivions. Et pourtant une image se superpose à toutes les précédentes, les rend tremblantes, comme si toutes ces images, ce que je nomme mes souvenirs de Charles Brunet ne provenaient que de ma rêverie. Elles ne sont sans doute pas autre chose. Une reconstruction, une interprétation, une illusion, un mensonge. C’est l’image de ce grand corps allongé sur le lit qui est devenue désormais obsédante. Et qui occulte toutes les autres. Ma mère m’avait poussé dans le dos pour que j’aille embrasser son cadavre une derniere fois et, comme un somnambule, j’avais vécu cet instant comme si j’étais un autre. Voir ce grand corps sans vie, constater la peur restée figée dans un dernier rictus, m’avait d’une part hautement impressionné, d’autre part avait causé un grand effondrement silencieux. Quelque chose à cet instant précis me sépara en deux lorsque le dû poser les lèvres sur la chair froide d’un inconnu. Car un mort passe ainsi dans l’inconnaissable tout aussi brutalement. Il est donc plausible alors de prendre appui sur à la logique, la raison pour comprendre que ma personnalité se modifia dès cet instant. Elle se sépara tout aussi naturellement que l’événement Charles Brunet. D’un côté le connu, de l’autre l’inconnaissable.. C’est à partir de la mort de Charles Brunet qui disait-t’on connaissait le dictionnaire par coeur que mon étrange double pénétra dans ma vie. Ce fut aussi au même moment que j’ai commencé à me réfugier dans la lecture, le plus souvent possible. Et, lorsque je ne lisais pas, lorsque pour une raison ou une autre, école, corvée, repas de famille, je tentais toujours de m’enfuir en allant me réfugier sur les hautes branches du cerisier du jardin, ou bien dans un trou sous la maison. Alors c.était ce double étrange qui semblait prendre ma place et s’asseoir là. Et je pouvais néanmoins comprendre qu’il observait tout ce qui se passait en dehors ou en dedans de nous. Il ne se laissait pas envahir par les émotions tout au contraire de moi. D’une froideur implacable son regard bleu croisait parfois le mien dans le miroir de la salle de bain. Ce regard aussi aussi était un peu cerné de rouge. Mais, à bien y réfléchir, ce devait être dû bien plus à la fureur qu’il tentait de dissimuler qu’à la lecture.

Le secret des chasseurs

Elan blanc

Durant toute sa vie, le vieux Saul avait chassé pour nourrir sa famille. Toute sa vie, il avait pris la chair, le muscle, le nerf, la dent, l’os, les plume et les poils des êtres animés dans la taïga, la grande forêt. Le vent s’était levé, venant du Nord et dans le bruissement des feuillages des bouleaux, il y avait reconnu l’appel. Cet appel si caractéristique que l’on ne pouvait comprendre cette caractéristique que lorsque, pour la première et dernière fois, un chasseur l’entendait. Nombreux avaient été ceux qui en parlaient déjà lorsqu’il était enfant. Ils en parlaient entre hommes, entre chasseurs, il était le secret auxquels femmes et enfants n’avaient pas accès. Du moins c’était la règle, faite pour délimiter ou inciter. Puisque bien sûr Saul avait surpris un soir le secret en cachette alors qu’il avait été réveillé par un cauchemar et qu’il était allé chercher de l’eau pour se laver la bouche du goût de la peur. Quand tu entendras l’appel dans le vent, il te faudra te préparer, ce sera le moment de rendre à la forêt tout ce que tu lui as pris, Saul avait écouté le long silence qui avait suivi l’énonciation du secret. Seul le crépitement du bois dans l’âtre continuait à peupler le silence. Puis une personne décida de mettre fin au silence et l’enveloppa dans un chant pour le renvoyer à la nuit. Saul avait senti son cœur se serrer en écoutant sa beauté et en retournant sur sa couche cette nuit-là, il avait vraiment peiné à retrouver le sommeil. Plus tard, il recommencerait à surprendre cette parole, il s’approcherait encore de ce secret. Enfin, homme parmis les hommes, chasseur parmis les chasseurs, il comprendrait. Le monde avait grandement changé depuis cette première fois où il avait surpris l’échange. Bien des chasseurs étaient partis dans l’espoir d’une vie meilleure vers la ville. La ville offrait tout ce que l’on pouvait espérer, de la sécurité, de la nourriture, des toits plus résistants aux intempéries. Et, même quantité d’autres choses dont à la seule vision, on éprouvait une urgence du besoin. Mais, ces besoins n’avaient que l’apparence du besoin, des objets pour se divertir, pour passer le temps. Des objets et des besoins qui graduellement créaient l’oubli. L’oubli de la forêt. L’oubli de l’immensité du ciel. Et, bien sûr, l’oubli que dans cette viande que l’on achetait, il y avait eu des êtres, des esprits. C’était cette base fondamentale que l’on ne respectait plus. L’apparente profusion proposée par la ville cachait un secret, elle aussi, on y perdait la liberté, la sensation de vivre, et au bout du compte cette richesse n’était qu’une voie d’appauvrissement de l’esprit. L’esprit qui animait toute chose et êtres, l’esprit n’était plus pris au sérieux, on le reléguait dans un mot qui le réduisait à si peu, l’imagination. Désormais les hommes n’avaient plus de la taïga, de la chasse, des nuits fabuleuses qu’un tout petit tiroir installé au fond de leur cervelle, l’imagination. Et, on leur apprenait de nouvelles choses utiles pour oublier l’inutile. Pour devenir utiles, surtout à construire des objets dont on n’avait nul besoin véritable. Saul avait vu partir à la ville ses deux fils et lorsqu’ils revenaient vers lui, il ne voyait pas dans leurs yeux qu’ils se réjouissaient. Étaient-ils même vivants encore, leurs regards ne brillaient plus comme avant, et la lueur qu’il y surprenait était celle de la faim. Aucune viande ne pourrait rassasier cette faim. Le tribut à lui offrir serait bien plus grand que tous ceux qu’ils auraient pu donner en l’accompagnant dans la forêt pour tuer l’élan ou le castor. L’amertume avait envahi les pensées de Saul et il décida de la chasser en s’enfonçant au plus profond de la forêt pour retrouver ce contact que tant d’autres avaient perdu. Le temps commençait à changer, on s’enfoncerait bientôt dans l’hiver, ce serait un des plus rigoureux vu l’accumulation de signes qu’il avait appris à lire dans la nature. L’élan apparu à cet instant où Saul mettait en joue son amertume. Un grand élan blanc couronné de bois imposants qui s’abreuvait à la rivière. Quel animal magnifique, se dit-il, c’était la première fois qu’il en voyait un de toute sa vie de chasseur. Tout autour d’eux, les bouleaux et les sapins retinrent leur souffle, car le vent du Nord avait délivré son message. Le vieux chasseur remercia sa vision, l’amertume l’avait quitté. Alors, comme il se doit, il laissa là sa chair, ses muscles, ses os sur la berge, comme une juste rétribution à la forêt, puis s’en alla.

Mots dits, mots lus

Peinture à l’huile 2022 PBlanchon. (Collection privée)

L’intonation avec laquelle sont exprimés les mots dans la rapidité du présent rend captive l’attention. C’est ainsi qu’il ne peut vraiment s’appuyer sur une définition. La définition serait le plus authentique point de ralliement. Problème proposé par le temps, il n’a pas le temps. Ni le loisir d’étudier ce que signifie le mot tant l’intention qui semble vouloir se dissimuler derrière celui-ci, tout au contraire, s’exhibe. C’est souvent à mi-mot que l’émotion l’emporte sur la raison. Que toute définition s’abîme ou s’effondre sur elle-même. La façon de prononcer, l’énergie, la conviction, ou l’hésitation, toutes les modulations de l’air par la voix qui sort de la bouche, du corps, accompagnée d’une infinité de signes contradictoires, tremblement d’une lèvre, clignement incontrôlé de paupière, œil plus ou moins révulsé, modification du blanc autour de l’iris, de la prunelle, rôsissement des cornées où, au contraire, leur pâleur subite. Le regard tout entier s’ébranlant en spirale,telle une galaxie, un cosmos dans lequel s’affrontent des forces mystérieuses que l’on résout en toute hâte en pour ou contresi mécaniquement, et qu’on délaisse, écœuré justement par ce noir ou blanc. Trop tranchée cette information peu fiable par sa réduction binaire, on part alors en quête de nuances, pour s’en aller vers la totalité du corps de l’autre, chercher surtout ce qui peut faire tellement peur d’y trouver comme de ne pas y trouver. Essentiellement de l’amour alors qu’on peine tant à en saisir toutes les déclinaisons. Ce gouffre inouïe des mille et un signaux tellement contradictoires dans le son, le timbre, qui accompagnent le mot. Et surtout la rapidité, la fugacité. Tout événement se précipitant aussitôt dans un autre, comme la pluie, la grêle, une intempérie, noyant ainsi toute possibilité d’immobiliser le mot, de le décortiquer pour en étudier son origine, sa nature, son genre et surtout une signification irrévocable. Indiscutable. Être enfin rassuré par cet aspect indiscutable en cohérence enfin avec la voix et le corps. Être enfin rassasié du juste. Mais non. Impossibilité chronique d’arrêter la vitesse à laquelle les mots se ruent de la gorge vers l’ouïe, le cœur, la cervelle, fracassant en furie, dans l’intervalle, cet espace qui devient un désert,toute velléité de compréhension. N’est-ce -ce pas ainsi que naquirent la crainte, la méfiance, la panique si souvent. Panique synonyme à portée d’oreille de refuge. Tanière de la panique dans laquelle on se recroqueville en chien de fusil, en fœtus, recréer ainsi en soi un silence et sentir encore les coups de boutoir de la confusion, de la désorientation sur les parois de cet œuf spontané. N’est-on pas au meilleur endroit qu’à l’intérieur de l’œuf panique pour observer tout ce qu’exprime de manque le vent du murmure, la tempête du cri, des hurlements. N’est-on pas ainsi dans le plus juste des accords, panique contre panique. Éprouver de cette réaction magique comme une ivresse, un étourdissement en sus. Que faire ensuite de ce silence où on est seul, comment savoir son espace, sa limite, sa périphérie. Les livres sont une représentation concrète de ce silence. De la panique comme de l’ivresse. Il est possible d’en attraper un à mains nues, de l’immobiliser durant une durée plus ou moins longue selon un temps d’horloge. Et enfin de l’ouvrir comme on ouvrirait un coffre à trésors. La première phrase des livres, en ce temps là , commençaient presque toujours par un sésame qu’on prononçait lentement pour soi. Le tant fameux il était une fois merveilleux gardien du seuil qui lui offrait une place sur le bateau ivre de la lecture. Pas besoin de posséder la moindre pièce d’or ou de bronze pour rétribuer l’invisible passeur. Il n’était de monnaie que les heures, et l’attention renouvelée, une sorte d’insistance à s’appliquer à relire de nombreuses fois la même histoire, toujours pensant avoir lu comme dans la vie, bien trop vite, toujours sachant qu’on s’était fait capturé par l’émotion, exactement comme dans le temps des montres attachées au poignet. Il possédait peu de livres et cela n’avait pas d’importance. N’en eut-il possédé qu’un seul cela n’aurait rien changé vraiment. N’importe quel livre est une béance à traverser de part en part. Mille fois refaire la même route du regard afin d’entendre enfin ce que toute béance a à dire. Pour naviguer en celle-ci le seul mât auquel s’attacher est crée par les mots écrits noir sur blanc. Du noir et blanc encore mais qui laisse cette fois l’opportunité d’apercevoir les gris, de les fabriquer, les effacer, les recréer encore et encore, on espérait à l’infini, ivresse des gris, créés par les lettres noires sur la page blanche. Une fois qu’on parvenait enfin à la fatigue, au risque du sommeil, d’avoir tant lu et relu, le livre sans prévenir nous tombait des mains. Même histoire que celle d’Ulysse. On peut y voir une sirène se jetant de lassitude ou de dépit ou d’un trop plein d’euphorie, à la mer. Le livre la sirène et soi ne font plus qu’un, on est prêt alors à clore les paupières, on a touché à un mystère et on sait de mieux en mieux s’endormir avant de s’enfoncer trop loin dans ce mystère. Ensuite le rêve est la couche supérieure de l’activité de lire, toutes les cartes se dissolvent comme un brouillard, de grandes portes d’airain s’entrouvrent sans bruit et l’on file, on vole, dans un nouveau silence plus vaste encore que tous ceux offerts par l’univers diurne. C’est au travers de ce pays familier qu’on retrouve nos véritables ennemis, nos véritables alliés. Nul besoin de mot pour les désigner on les connaît par coeur immédiatement. L’immédiateté est ce timbre poste que l’on creuse avec la pelle des mots afin de trouver sa nature véritable, indiscutable: l’éternité.

Supports de contemplation

L’eau.

Vue du canal du Midi à Vallon-en-Sully

A Vallon, assis sur la berge herbue du canal du midi, il laisse son regard se poser sur l’eau. Se tenir là, regarder l’eau, observer lentement tout ce qu’elle provoque, à sa surface, dans son immobilité. Fixer cette étendue immobile. Non pas en un point précis mais en apprenant à développer une vision périphérique, panoramique. Et puis se tenir dans cette attention vigilante du moindre changement, de la plus infime modification, une bulle qui vient éclater, une araignée d’eau qui s’affaire, une libellule qui vient doucement s’y désaltérer, puis repartir, un frisson qui la fait frémir , et puis le lent déplacement des nuages qui s’y mirent, indifférents, modifiant ses couleurs, déplaçant les reflets, une ondulation de nuages à la surface de l’eau et parfois aussi que du bleu renvoyé, un bleu qui plus on s’enfonce en lui inspire une sensation dangereuse, on pourrait s’enfoncer dans ce bleu et ne jamais plus avoir envie d’en revenir. Apprendre ainsi par l’œil et le cœur à zoomer, dézoomer. Un œil qui zoome et dézoome, systole et diastole. Et puis il y aussi la profondeur de l’eau et tout ce qui s’y meut de visible et d’invisible. Des plantes aquatiques, chacune la plus modeste, semblable à une immense cité industrieuse. Et toutes ces cités du dessous , vieilles pierres, objets dévalués, boites et autres bouteilles offrant abri à l’écrevisse d’eau douce, et à tous les petits insectes dont on ne sait rien. Toute une vie subaquatique qui ne s’arrête jamais et qui contraste avec l’impression de calme de la surface. Fixer aussi la profondeur. Se tenir prêt à être éblouit par les éclats d’argent des gardons, filant tel des fusées joyeuses et virevoltantes. Se tenir prêt à éprouver l’inquiétude naissant de la présence sombre d’immenses fauves, silures ou black-bass. Laisser cette inquiétude se dissoudre dans l’eau comme un sirop de réglisse, de l’Antésite. Emmagasiner tout cela même si ce n’est pas utile, même si cela ne sert à rien d’autre qu’à observer l’eau, à nourrir un embryon de forme contemplative. A quoi peut penser cet enfant qui reste ici des heures entières. Les gens du village se demandent. Toujours solitaire, pourquoi ne joue t’il pas avec les autres enfants du village. C’est sans doute en raison de la rumeur qu’il apportera bientôt une canne à pêche. Au moins pêcher est une activité, personne ne dit grand-chose sur les pêcheurs. On les laisse relativement tranquilles. On passe à côté on demande si ça mord en s’arrêtant un peu, puis on continue son chemin. D’ailleurs il y a d’autres pêcheurs de tout âges sur les berges du canal ils sont espacés les uns des autres, ils ne se parlent que très peu à peine un bonjour ça va. Au-dessus se découpe la silhouette sombre d’une gare, peu de trains s’y arrête en ces années 1967-68-69. C’est déjà la fin des petites lignes qui ne rapportent plus assez. Et puis il faut acheter des automobiles, les trente glorieuses s’achèvent bientôt vers 1974 et le premier choc pétrolier. Mais ici on ne retient de la gare qu’un présence bienveillante et à contre-jour, il y a des acacias qui sont aussi espacés comme les pêcheurs. Arbres épineux. Mais chut, silence. On ne vient pas ici pour ça, on vient pour pêcher diront-ils. Il le dira aussi bien sûr, vous n’imaginez tout de même pas qu’il viendrait ici que pour étudier la contemplation des eaux stagnantes.

Enfance du peintre

Photographie d’un fragment représentant un torse de femme, musée archéologique d’Andros

Il aurait aimé leur dire tant de choses, mais les mots ne venaient pas. Ou alors les mots venaient, mais ce n’étaient pas ceux qu’il eut souhaités. Ils tombaient de guingois, maladroits. Était-ce possible d’être ainsi trahi par les mots, par ses propres mots. Souvent il se le demandait. A chaque échec, chaque déception, il se l’était demandé. Mais la seule réponse était un silence, alors lui aussi s’était tu. Il s’était enfermé dans ce silence. Et désormais les mots, tous les mots, venaient se briser sur les parois d’un silence, comme des gouttes de pluie à la surface d’une vitre. Le langage, les mots, n’étaient plus que les signes d’une intempérie qui durait, mais dont on pouvait se tenir néanmoins à distance, s’en protéger par le silence. Le silence comme un parapluie, un abri-bus au cœur de la ville. Apprendre à tenir dans l’immobile au cœur de la mobilité incessante Par le silence s’approcher ainsi du monde serait plus étonnant, plus étrange, plus amusant que triste. La tristesse était une possibilité d’égarement. une erreur, un réflexe dû à un écart hors de ce silence. Plutôt que de désigner les choses il préférait désormais s’abimer en la contemplation de celles-ci. Il en extrayait la croyance qu’il pourrait ainsi retrouver à la fois la paix et une sensation d’unité. C’était assez proche d’une conviction, d’une foi, les mots séparaient beaucoup plus qu’ils ne ramenaient à l’unité. Ils étaient cause d’incompréhension, de malentendus, de discorde la plupart du temps. Alors que la contemplation menait presque aussitôt à une euphorie. Et peut-être que tous ceux autour de lui qui utilisaient les mots, les utilisaient-ils de façon inconsciente, inappropriée, peut-être étaient ils victimes ou coupables, en toute inconscience, du même désordre, de la même confusion. Et que l’ensemble de ces écarts individuels effectués en dehors de l’abri du silence, tous ces risques inconsidérés, plongeaient toutes ces personnes dans la même sensation de tristesse, incapables désormais de retourner à la joie, à l’unité. Ils ne prenaient plus le temps de contempler, il se promit de le faire pour eux.

Vous nous lasserez

Nous sommes patients, tellement, et bienveillants oh oui ! si bienveillants, mais il faut tout de même que nous vous le disions, il est nécessaire que vous le sachiez, oh oui ! vous nous lasserez, un de ces jours vous nous lasserez, et plus personne ne viendra, vous serez oublié. Oh oui ! Oublié et seul, par dessus le marché, oh oui! Très seul. Effroyablement. Oh oui !

Nous nous rendrons chez un autre, plus aimable, plus sociable, moins… enfin vous savez… moins imprévisible. Oh oui ! Nous détestons l’imprévisible presque autant que le manque de savoir vivre, l’absence totale, visible comme un nez au milieu de la figure, de la moindre velléité de vivre ensemble. Oh oui nous sentons très bien que ce vivre ensemble n’est absolument pas votre truc. Oh oui! Un de ces quatre matins, vous allez voir ce que vous allez voir, plus personne ne viendra vous lire, vous serez mis au ban, et vous sombrerez oh oui ! Dans l’indifférence totale. Nous vous avons tellement aimé oh oui! Tellement aimé, quelle cruelle déception en retour. Ce n’est évidemment pas que nous attendions vraiment quoique ce soit oh non !

Mais tout de même, quand la coupe est pleine elle est pleine oh oui!

Si au moins de temps en temps vous daigniez faire un tout petit effort pour jouer le jeu oh oui! Un tout petit effort! Nous ne serions dire à quel point nous serions capable de passer outre votre affreux caractère oh oui ! quel caractère affreux tout à fait le genre apte à lasser même les plus dévoués, le plus têtus ou … tenaces. Oh oui ! Vous nous lasserez et il ne faudra surtout pas venir vous plaindre ensuite oh non ! Ne venez surtout pas vous plaindre vous l’aurez bien mérité. Méchant, oh oui ! Méchant !

Persévérance

« Tout amuse quand on y met de la persévérance : l’homme qui apprendrait par cœur un dictionnaire finirait par y trouver du plaisir. » Flaubert Correspondance, lettre à Mademoiselle de Chantepie.

Ce gamin qui vient me voir à la fin du cours et qui me dit: je n’arrive à rien, j’ai le sentiment d’être d’une nullité crasse, je voudrais arrêter, que puis-je lui dire qui fasse appel à l’essentiel et lui dévoile une réalité qu’il ignore ?

On ne dessine ou ne peint pas parce qu’on sait bien dessiner et peindre jeune padawan. On dessine, on peint parce que tout d’abord on a envie de le faire, avoir l’envie est peut-être le plus important vois-tu et souvent on se fait de jolis nœuds au cerveau parce qu’on ne pense pas du tout au principal, on s’invente alors tout un tas de bonnes ou de mauvaises raisons pour se dissimuler à soi-même qu’on n’éprouve aucune envie à faire quelque chose, tout simplement parce qu’on subit la pression du groupe, la pression du « il faut le faire »

Donc as tu envie de dessiner As tu envie de peindre ?

Il resta un instant silencieux puis il m’avoua qu’il avait envie d’avoir envie mais qu’il ne savait pas si cela serait suffirait.

C’est un chemin plus difficile je lui dis. C’est comme aimer la sensation d’être en amour pour quelqu’un. Il faut parfois beaucoup de temps pour comprendre que cette envie, que cet amour se trompe de direction. Mais si on y parvient, la prise de conscience vaut toutes les esquisses, les tableaux ratés et réussis du monde.

Car à cet instant on peut faire plus attention à son cœur qu’à sa tête. De quoi as tu envie vraiment ? voilà la question que tu peux te poser régulièrement, pratiquement chaque jour, chaque heure, chaque instant.

C’est une question simple et tellement difficile en même temps.

Et vous monsieur aviez vous cette envie de dessiner et de peindre lorsque vous aviez mon âge ?

Je crois que je n’avais pas d’envie à ton âge, pas d’envie du tout, je faisais semblant pour avoir la paix parce que c’est suspect tu l’as compris.

Et puis un jour je me suis posé moi aussi cette question: de quoi ai je vraiment envie ? Ce n’était pas de dessiner ou de peindre ça tu peux en être sur. J’ai eu soudain envie d’un tas de choses et j’ai persévéré parfois à tort avec les filles, avec les idées, avec les sentiments. Je suis passé par des hauts et des bas comme dans une poussière d’or dans un tamis de chercheur d’or.

Et puis au bout du compte j’en suis revenu à mon point de départ : une horrible une affreuse absence d’envie de quoi ce soit. J’avais l’impression d’avoir tout vu, tout vécu, que ma vie n’était plus qu’une répétition stérile d’erreurs.

Alors je me suis retrouvé dans une solitude étrange, sans ami, sans femme, sans passion, j’ai bien cru à ce moment là que ma dernière heure allait sonner.

Et c’est à ce moment là exactement que j’ai pris une feuille de papier et que je me suis mis à dessiner pour de vrai, une nouvelle envie comme une toute petite graine que l’on plante en terre. Je ne savais pas vraiment ce qu’elle était au début, dessiner me faisait du bien et je me mis à le faire le plus souvent que je le pouvais pour me retrouver.

Se retrouver c’est peut-être lié à une envie, je ne dis pas que c’est facile, je ne dis pas que c’est magique non plus, peut-être qu’il suffit juste de persévérer. Prendre cela au sérieux comme on prend au sérieux un jeu.

A la fin de mon monologue le gamin avait disparu et je restais seul dans la salle de classe. Je m’emparais de la brosse et j’effaçais les consignes notés à la craie blanche sur la surface noire. Je rangeais ensuite mes affaires dans le vieux cartable, pris mon pardessus et refermais la porte derrière moi.

C’était la fin d’une belle après-midi d’automne, des oranges des rouilles et du bleu. J’avais envie de pleurer tout à coup aussi je décidais de m’enfoncer dans le petit sous bois, d’éviter les rues et leurs passants, toute la cohue.

Dessin fusain et pastel Patrick Blanchon 2021