Profil du voyageur

Un jour, le voyageur avait dit « je vais partir en voyage ». Il l’avait dit au beau milieu de la place du village pour que de nombreuses personnes puissent l’entendre. Il avait inventé ainsi cette sorte de promesse que l’on fait à tout le monde et à personne et dont on a un mal de chien par la suite à se départir.

— Non on ne peut plus reculer désormais. Tant que l’on cherche à être vu en société, à être accepté par les autres, à ne pas passer pour un idiot , se martelait jour après jour le voyageur.

Nous étions dans le creux de l’hiver et le grand départ était prévu pour le printemps.

Pour le moment celui qui se fait appeler le voyageur est un homme d’une trentaine d’année dont le quotidien est d’une banalité à pleurer. Il vit au second étage de cet immeuble de banlieue que vous pouvez apercevoir, face à ce supermarché.

Pour gagner sa vie il travaille comme manutentionnaire dans une des nombreuses usines que l’on peut trouver à la périphérie des grandes villes. Rien de vraiment extraordinaire comme vous pouvez le constater. Toute son existence pourrait ainsi tenir en quelques mots. Célibataire, pas de chat, pas de chien, pas de voiture, il lui arrive d’emprunter les transports en commun, mais le plus souvent il aime marcher. Il adore marcher et, tout en marchant avec cette sorte de frénésie que possèdent les timides, il rêve à tout un tas de choses..

Ce voyage par exemple occupe désormais une grande partie de ses pensées. Cependant qu’il ressort toujours de ces rêveries une sensation mi-figue mi-raisin. Tout bien pesé l’idée du voyage l’attire autant qu’elle l’angoisse.

Le voyageur n’avait jamais voyagé vraiment jusque là. A peine avait-il franchi les frontières du département, les limites de la banlieue. Du moins tout seul. Car voyager était lié à l’idée de la solitude avant tout. Voyager c’était s’enfoncer dans une plus grande solitude encore que toutes celles qu’il avait déjà connues.

Bien sur, plus jeune, il était parti du coté de Tours dans un étrange château peuplé de gamins comme lui, il avait été envoyé en colonie de vacances.

Bien sur il s’était aussi déplacé dans le centre de la France en famille pour se rendre chez quelque oncle ou tante. Mais lorsqu’il avait comptabilisé tous ces déplacements effectués dans le passé, il ne s’était jamais vraiment senti suffisamment seul. Ou alors ce genre de solitude insupportable tellement proche de l’ennui. Ce genre de solitude qui réunit en même temps la sécurité, un confort apparent crée par la proximité d’autrui, mais qui souvent oscille entre le familier et l’étrangeté, voire l’hostilité.

Partir seul et loin, c’était à la fois son rêve et sa plus grande peur. Lorsqu’il y pensait en marchant, il imaginait de nombreuses scènes comme s’il prenait une sorte de plaisir louche à vouloir être arrivé déjà avant même de partir. Il rentrait de ses longues marches éreinté, sans doute bien plus par son imagination que par la marche elle-même.

L’argent lui servait à temporiser, à repousser le moment. Il n’y en aurait jamais assez se disait-il pour effectuer cet important voyage. Une fois parti il ne savait pas quand il reviendrait. La durée de ce voyage lui était totalement abstraite et cela aussi l’installait dans quelque chose d’à la fois agréable et de terrifiant.

Il avait donc trouvé plusieurs emplois, de jour comme de nuit afin d’accumuler un pécule susceptible d’être « suffisant » sans même savoir les bornes de ses futurs besoins, de ces nécessités à venir.

— Alors ce voyage, c’est pour quand ? commençait-on à lui demander alors que décembre était passé et que l’on se dirigeait vers la nouvelle année.

— Oui, n’oublie pas, tu as dit que tu allais partir, nous avons tous bien retenu. Quelle date le départ alors ?

Le voyageur compris qu’il fallait alors donner une date et il la donna au hasard,

— je partirai le 1er mars.

Ce qui lui laissait une avance confortable tout en retrouvant une tranquillité qu’il avait un peu perdue ces derniers temps.

Il s’enfonça donc dans les trajets d’autant plus que ceux-ci se multipliaient d’un point à l’autre de la ville et de la banlieue pour satisfaire à toutes les exigences de ses divers emplois. Et au bout de plusieurs jours même le début mars finit par devenir abstrait.

Janvier vient de s’achever pour laisser la place à février. Il fait un froid de canard, le vent glacial lui fouette les joues mais l’homme marche toujours de bon cœur ses rêves semblent lui tenir encore plus chaud que sa pelisse.

— Alors c’est pour bientôt ce voyage lui demande Marie. Marie c’est une collègue de travail, ils flirtent depuis quelques temps le soir après le boulot. Il lui a tout dit évidemment et Marie l’encourage à mener son rêve jusqu’au bout.

— En plus tu pourras m’envoyer des cartes postales de toutes les villes que tu vas traverser lui dit-elle avec un sourire un peu triste.

L’idée d’avoir quelqu’un à qui envoyer des cartes postales le réjouit tout en l’effrayant aussi , que pourra t’il donc écrire au dos de toutes ces cartes ? encore quelque chose à méditer en marchant pense le futur voyageur.


Mars est arrivé et on retrouve le voyageur à Istamboul, dans une chambre d’hôtel du quartier Beyazit, le quartier des épices. La fenêtre est entr’ouverte et un vent léger chargé de parfums insolites pénètre dans la petite pièce. C’est le matin et dans le ciel bleu les martinets voltigent.

Sur le lit des liasses de billets de banque et un appareil photo. Le voyageur se tient devant un petit miroir au dessus du lavabo et observe le reflet de la chambre. L’eau fraiche sur son visage ne le réveille pas. Il a de plus en plus la sensation d’être dans un rêve. Au loin les premiers coups de klaxon lui indique que la ville se réveille elle aussi. Il a envie d’aller boire un café et de fumer une cigarette, d’aller marcher dans cette ville où il est arrivé la veille dans la nuit.


La déception augmente au fur et à mesure qu’il arpente les rues. Cette sensation tant espérée de liberté se trouve chassée par la solitude désagréable qu’il retrouve en parvenant à la mosquée de Soliman le Magnifique. Une solitude mélangée à l’ignorance, car il peine à déchiffrer les pancartes, les enseignes, et il ne sait même pas qui pouvait bien être ce Soliman. Ereinté il aperçoit un établissement où des hommes moustachus et âgés sont attablés devant de petites tasses de café. Il entre et s’assoit puis contemple le va et vient des passants dans la rue. De sa poche il sort la carte postale qu’il vient d’acheter et un stylo et il écrit

Bien arrivé à Istamboul. Il fait beau temps. Je t’embrasse. Paul.

Ces quelques mots lui paraissent d’une pauvreté incommensurable, il a envie de déchirer la carte postale. Mais quelques instants plus tard, il avise une boite à lettres et la glisse dans la fente.


— Tu écoutes de la musique américaine lui demande le jeune homme ?

— oui répond le voyageur.

Il est à la gare routière et a acheté un billet pour se rendre à Téhéran.

— Si tu as des cassettes et que tu nous les fait écouter dans le bus, on t’héberge à la maison autant que tu voudras dit le jeune homme à nouveau.

Ils sont un petit groupe, trois jeunes gens qui reviennent de vacances et rentrent au pays. Ils s’expriment dans un anglais approximatif mais tout le monde finit par se comprendre avec force signe de tête et de main. La jeune fille a des yeux de biche, le voyageur est troublé. Est-ce possible enfin que commence vraiment l’aventure se demande t’il ?

Le conducteur baisse le volume de la radio, « sex machine » disparait progressivement, le bus arrive à Erzurum et ralenti. Au delà des vitres du véhicule, il y a des chiens errants qui cavalent la queue basse dans les petites rues poussiéreuses. Ils aboient au passage du véhicule, le voyageur remarque leurs babines retroussées sur des crocs, des canines blanches inquiétantes.

— Very closed to the border dit la fille aux yeux de biche en se retournant vers le voyageur qui durant toute la route s’est attardé sur le reflet de son profil dans la vitre.


Ils vont repartir après l’examen des bagages en douane, lorsqu’un immense bonhomme moustachu appelle le voyageur par son nom.

— Mister, please come on. Et il se retrouve dans un bureau face au bonhomme moustachu qui lui tend un paquet de cigarettes

— Tu fumes ? Le voyageur se dit qu’il vaut mieux décliner.

Puis le douanier part dans une tirade amoureuse sur la France et sur les jeunes gens qui voyagent, notamment les jeunes hommes.

Et puis la lumière s’éteint.

Le voyageur dégaine un briquet et tente de s’éclairer. Le visage du moustachu apparait et disparait, ses yeux sont brillants et il passe sa langue sur sa moustache comme un énorme chat.

Ce sont les jeunes gens qui le délivreront. Impatients et inquiets ils sont venus toquer à la porte du bureau.

— Que se passe t’il où est notre ami , que lui voulez vous ?

La lumière revient, le douanier retrouve une tenue et tend le passeport au voyageur.

— Ok mister it’s good, all right let’s go and good luck


Le voyageur conservera cette anecdote comme une sorte de trésor. De temps en temps il essaiera de l’écrire pour mieux s’en souvenir et échafauder des hypothèses. Il se la rappellera des dizaines de fois, l’arrangera parfois, la modifiera, ou au contraire tentera d’énoncer le plus froidement les faits.

Puis il n’en parlera plus, ni aux autres ni à lui-même. Comme d’ailleurs des voyages qu’il a effectués ces années là, ces années de jeunesse où s’affrontaient encore en lui le désir et la peur des voyages.

Toutes ces anecdotes pittoresques ne sont, somme toute, que des anecdotes pittoresques. S’en rendre compte prend du temps. Et en construire un récit véritable encore bien plus.


Le voyageur est désormais un vieil homme. Il ouvre un carnet à spirales où sont consignés quelques phrases rares et pauvres, c’était la plupart du temps des brouillons qu’il tentait d’écrire pour Marie. Les brouillons des pauvres contenus qu’il avait expédiés tout au long de son périple.

Mais Marie était désormais semblable à ces souvenirs de voyage. Quelque chose d’aussi semblable que le souvenir d’un rêve que l’on tente de retrouver en se réveillant, et qui nous échappe, nous échappe toujours.

Comme un gamin

A les écouter on deviendrait fou. C’est à dire qu’on ne serait plus soi-même. Tout cela en raison de la solitude évidemment. Alors on se rassemble, on se caresse dans le sens du poil, on se lèche copieusement, on se fourre, on se tripatouille, on s’étreint. Juste derrière la Joconde accrochée au musée du Louvres il y a le radeau de la Méduse.

Hasard ou ironie ? Peut-être bien les deux comme souvent. Le fait est que lorsque on aperçoit la foule, la cohue certains jours le véritable tableau se situe entre les deux. Toute la comédie ou la tragédie humaine on peut l’admirer là , entre Da Vinci et Jéricho.

Au début on ne choisit pas la solitude. Elle nous tombe dessus comme la grâce. La solitude est ce coup de hachoir flanqué par un boucher métaphysique. Un ogre fabuleux qui dévore d’un seul coup tous les appuis branlants sur lesquels assez péniblement on se croyait juste l’instant d’avant suffisamment en sécurité pour pouvoir dire « nous ».

C’est avec la solitude que je suis né véritablement, avant je n’étais que du nous en pagaille.

Il faut que je m’éloigne de toute cette agitation, que je quitte les grandes artères, les boulevards. J’ai fait cela à Venise pour m’enfoncer dans les ruelles du ghetto. C’est irrépressible. Je crois que cela s’est installé comme ça au fond de mes cellules avant que cela n’arrive à ma cervelle. La mémoire de toutes les humeurs charriée par le sang remonte à l’infini des massacres au nom des « nous ».

Dans le ghetto désert tout me parle à mi voix. Ce n’est pas une parole d’homme ni de femme, pas même d’enfant. C’est un son de pierre grise, un son issu de l’eau verdâtre rejoignant la matité presque inaudible de mes pas sur le pavé de ce quartier sextière du Cannaregio.

C’est le premier de tous les ghetto qui date de 1516, date à laquelle on mis en demeure les juifs d’y résider. L’origine du mot provient peut-être d’une étymologie syncrétique entre le vénitien et l’hébreu. Le terme ghetto lui-même est au rebut, associé au travail de la fonderie du cuivre, qui était une des principales activité de ce quartier, le plus septentrional de la ville. Le mot ghetto vient de « déchet » car le travail du cuivre en produisait en quantité considérable.. Tout cela bien entendu, pour construire des armes, des bombardes, des canons de cuivre.

La solitude et le ghetto, le déchet, tout cela me va au poil étant donnée ma relation quasi hébraïque au monde, mon obsession du commentaire et de l’exégèse.

Sauf qu’ici le silence est mon seul interlocuteur. Je me souviens avec peine d’une époque où le silence m’était encore étranger. Le silence et moi, deux étrangers dans le premier ghetto d’Europe, cela peut paraitre insolite, presque ridicule comme sujet de réflexion.

Sauf si l’on pense à la mémoire de nos humeurs, de nos cellules. Le destin finalement c’est tout ce qu’on ne comprend pas, comme le hasard, tout ça n’est que de l’intime logé tout au fond de soi.

Et bien sur cet intime nous rejette sur la grève. Je comprend qu’on puisse le fuir obstinément lorsque on croit à l’intimité, à la chaleur humaine, à l’amour fou, à l’avenir.

J’avais perdu foi en tout cela dans le ghetto de Venise cette année là, l’hiver de cette année, semblable à cette fin d’année aujourd’hui.

Tout le monde parle de liberté mais qui est vraiment prêt à en payer le prix ? Qui est prêt à échanger son sang, ses muscles ses nerfs , en ce poids de solitude de silence ? D’autant que la mesure elle aussi est exotique quand on ne pèse plus lourd, quand on ne pèse presque plus rien du tout, que l’on se tient dans l’antichambre de toutes les légèretés.

Chaque fin d’année la nostalgie me revient par bouffée avec les regrets sans que je ne comprenne vraiment pourquoi.

C’est comme si j’apercevais un autre moi même, cet autre parallèle, et qui marche dans une dimension contiguë de la mienne. Un autre moi-même à qui tout aurait miraculeusement réussi. Sans doute cet autre doit le penser puisque c’est son rôle. Et pour lequel pour toute cette insouciance, j’aurais moi-même arraché mes propres viscères, mes boyaux.

Pour que celui là réussisse je me serais sacrifié totalement dans la solitude et le silence tel un martyr anonyme.

Je pourrais en bon juif me moquer de cette impertinence à convoiter la position de martyr évidemment. Je m’en suis toujours bien fichu. Cependant que quelque chose aujourd’hui semble différent.

Un vent léger s’est levé et a balayé les pavés de tous les ghettos réels ou imaginaires par lesquels je suis passé, dans la vraie vie ou dans l’imaginaire. Les nuages au dessus se sont écartés doucement sans que je ne m’en aperçoive. C’est le cri d’un oiseau quelque part au ciel qui me fait lever les yeux et voir le ciel bleu.

Je n’ai plus rien à dire aujourd’hui que ce silence. Alors je peins comme on boit pour s’oublier.

Comme un gamin qui creuse un trou à mains nues.

Visage sur petit format brou de noix encre et collages Patrick Blanchon 2020
visage encre, brou de noix , collages Patrick Blanchon 2020

Visage encre brou de noix et collages Patrick Blanchon 2020

Ecrire sous la contrainte

Admettons deux hommes en présence. Un bourreau et sa victime. Admettons aussi une pièce de taille modeste, sorte de lieu propice aux interrogatoires. Admettons que l’éclairage ne provienne que d’une simple ampoule au plafond. Admettons que la première question du bourreau à sa victime soit:

— Parlez-moi de ce que vous savez de l’Antarctique.

C’est à dire précisément ce dont j’aurais le moins envie de parler. Ce dont je ne dois absolument pas parler. Que se passe t’il alors.

Sachant que nous savons tous les deux que je sais quelque chose sur l’Antarctique évidemment. Que cette première question n’est posée que pour conférer le cadre de l’ interrogatoire comme son but. Et ce d’une façon claire et directe. A savoir parler d’une chose dont je ne désire absolument pas parler surtout ici et en ce moment. Dont il vaudrait beaucoup mieux que je ne parle pas. Dont il m’est impossible de parler surtout dans les circonstances actuelles.

C’est à dire en raison de l’actualité brûlante et l’apparition de certains signes, indiquant d’une manière indubitable que le changement est sur le point de devenir visible autant qu’inexplicable. Inexplicable dans les conditions habituelles où l’on a l’habitude de tout expliquer. C’est à dire par des constructions mensongères destinées à brouiller les pistes. Sous couvert de la science. Et ainsi de maintenir en place tout un système tirant sa puissance du secret. Ce secret permettant ainsi de matérialiser une frontière entre ceux qui connaissent ce secret et ceux qui de toute importance doivent l’ignorer pour que le statu quo se maintienne.

–Parlez-moi de l’Antarctique. La répétition de la question fait partie du jeu évidemment. Pour ne pas me laisser le temps de trop réfléchir, d’élaborer de stratégie, pour essayer de tuer dans l’œuf toute velléité de résistance.

Que cette résistance soit liée à des raisons toutes aussi réelles qu’imaginaires pour mon interlocuteur aussi bien que pour moi ligoté sur cette chaise fait probablement aussi partie des règles de ce jeu. C’est à dire qu’on examine à cet instant précisément les cartes que l’on a en main pour jouer. Et l’on se rendra compte à cet instant d’un ensemble de valeurs personnelles importantes sans lesquelles je perdrais à la fois mon intégrité et donc la vie.

Ma première réaction est donc de toiser mon questionneur en d’adoptant la mine de quelqu’un qui ne comprend rien à la question. Ce qui bien sur déclenche aussitôt sourire et agacement sur son visage. Comme s’il avait prévu ma réaction. Celle- reflexe- qui est comme d’habitude de ne jamais refuser frontalement quoique ce soit mais plutôt de mimer l’idiotie- non sans talent- pour essayer de prendre la mesure des contours de la certitude d’autrui. voire si possible instiller en celui-ci le doute que je sache véritablement quoi que ce soit sur le sujet.

— Parlez-moi de l’Antarctique. La question revient sans que le ton de mon interlocuteur ne change. Comme un mécanisme implacable qui semble être programmé pour déjouer nombre de ruses toutes aussi humaines qu’ordinaires.

Pour le moment je ne souffre pas vraiment. Je me dis que je peux encore conserver le silence. C’est à dire tant que je pourrais trouver refuge dans ce silence, la résistance gagnera du temps et ainsi peut-être aurons-nous une chance, si mince soit-elle, de faire voler le système en éclat. De dévoiler en tous cas son mensonge au plus grand nombre. Est-ce que je suis vraiment prêt à donner ma vie pour cela, probablement. La vérité est à ce prix. Et puis qu’est-ce qu’une vie à l’intérieur du mensonge, peu de chose, seulement un ersatz de vie.

–Parlez-moi de l’Antarctique. La question revient encore et encore. Sa raison d’être est de vouloir m’interdire toute pensée destinée uniquement à biaiser, gagner du temps et donc ne pas répondre. un cercle vicieux.

Et puis l’autre s’approche. Il a une seringue à la main, probable qu’elle soit rempli de sérum de vérité.

Ce que je trouve déplorable.

Il n’est plus nécessaire de serrer les dents, d’endurer des souffrances physiques comme autrefois les héros de la résistance. Une simple injection désormais et on racontera tout dans le menu évidemment. C’est sans doute ma dernière seconde de lucidité, l’ultime instant où je peux encore me considérer comme moi-même avant de devenir un moulin à paroles au service de ces monstres qui nous gouvernent. Oui possible que je dise tout ce que je sais et sans doute bien plus encore sur l’Antarctique.

J’en demande pardon d’avance à la cause.

–Papier, crayon, écrivez tout ce que vous savez sur l’Antarctique à présent.

Une dernière tentative pour faire l’idiot, mais déjà les mots surgissent, se pressent les uns les autres, un flot vertigineux, un tsunami. Toute la profondeur de l’Antarctique est là, au bout de la pointe de ce crayon que mon bourreau me tend

Le double

illustration Oscar Kokoschka.

Celui-là me ressemble. Mais, en mille fois mieux. Et, je ne peux que me résoudre à me tenir là derrière lui et le suivre, à l’observer. Nos langages eux-mêmes sont si différents. Chaque mot, chacune de ses pensées provient d’une nature primitive. Il s’y exerce depuis le début, c’est inné. C’est en cela qu’il est meilleur que moi accaparé par mes doutes, mes longues stations dans le calvaire de l’ignorance. Les mots nous séparent. Lui reste dans leur profondeur et avec quelle intimité ! alors que sans cesse, je me débats à leur surface. C’est un exilé qui n’a pas oublié sa langue maternelle et ne cesse de la chérir, sans excès toutefois, sans fébrilité, avec… pondération. Tandis que par dépit, j’aurais tout fait pour l’enfouir cette langue au plus profond de moi. J’ai refusé par crainte ou par bravade cette solitude qu’impose cet exil. Oui, j’ai triché avec la partie la plus précieuse de moi-même. Je me suis mis à apprendre des langues étrangères. j’écris en français.

Ainsi, il est assis sur le canapé du salon. Dans mon salon. Alors, je me tiens en vis-à-vis sur un fauteuil. Par ailleurs, il est dans un moment d’inspiration. J’arrive à le percevoir à l’expression de son visage. Ce que je donnerais pour que me soit offert —ne serait-ce qu’une seconde —cette grâce ineffable. Cette paix que je lis sur son visage. Il écrit. Les mots arrivent par flots sans la plus petite hésitation. De plus, il ne fronce pas les sourcils, ses doigts courent sur le clavier. Ainsi, il est peut-être en transe. Pour un peu, je le détesterais si je ne l’admirais pas ébahi, bouche bée. Cette stupeur dans laquelle je me retrouve soudain figé pourrait rapidement m’agacer. Alors, je pourrais me lever et l’attraper par un bras pour le pousser hors de chez moi. Par ailleurs, je pourrais même le traiter de sale étranger. Puisqu’il l’est, c’est évident. Tout en lui respire l’étrangeté. Et, il semble en outre en être très fier, calme à cette idée. Tandis que moi, c’est une autre paire de manches n’est-ce pas. Il a fallu que je fasse des efforts surhumains pour découvrir ce qui m’était dissimulé. Le pot aux roses, quel est-il : Que je suis un étranger moi aussi, mais un étranger honteux. Un juif.

Il n’y a qu’un juif qui déteste à ce point-là un autre juif. Il ne faut pas se méprendre, ne pas se laisser berner par cette confusion organisée de toutes pièces qui souhaiterait que seul un Arabe déteste à bon droit un juif. Erreur grossière. Ainsi, nous autres juifs sommes champions en matière d’auto détestation. Nul ne saurait se détester mieux que nous savons le faire. C’est aussi héréditaire que congénital. Voilà pourquoi nous avons été élus. La plus authentique détestation de la créature bipède nous appartient. Nous l’avons bien gagné cette médaille. Toute cette errance, nom de Dieu.

Il lève les yeux et jette un regard vide vers le fauteuil dans lequel je me tiens. Je sens mon cœur battre tout à coup. peut-être me voit-il enfin. Mais, non, les doigts reprennent leur rythme endiablé sur le clavier de sa tablette. Je lui suis totalement invisible. J’ai l’habitude — mais tout de même— j’accuse le coup comme à chaque fois. Ce tout petit espoir pour mieux encore me repaitre de cette énorme déception qui suivra.

De bonne heure le matin, il se propose d’acheter le pain, mais je devine aussitôt que c’est pour effectuer un détour au bureau de tabac. N’y a-t-il pas un Je ne sais quoi de faux, d’hypocrite de déclarer ainsi à la cantonade:  » ma chère je vais acheter le pain » alors qu’en vérité le but est autre. Mais, mon épouse n’est pas dupe. — Tu vas encore t’acheter du tabac— lui lance-t-elle du haut de l’escalier. Je reste tout ému de l’entendre percer ainsi son mensonge. Pas encore cette fois qu’il la trompera sur la marchandise.

D’ailleurs, au retour, il dépose des croissants sur la table comme s’il voulait se faire pardonner de quelque chose. Achète-t-on des croissants un mardi? — tu as acheté des croissants, cela tombe bien, il n’y a plus de beurre— et toc. Envoi de mon épouse. Décidément comment lutter contre le pragmatisme féminin. Justement. Il ne lutte pas. Il se contente de sourire. Un de ces sourires agaçants qui paraissent en dire long, mais qui ne renferme qu’une steppe remplie de vide et de vent.

Il la prend dans les bras, lui caresse les cheveux, la baise dans le cou. Je m’absente dans ces moments-là. La pudeur. Ou plutôt quelque chose d’intolérable qui me fait fuir. Ainsi, on a beau avoir des nerfs, une patience presque infinie, se sentir perpétuellement la cinquième roue du carrosse, à un moment pas d’autre solution que cette évasion. Le pire est que je ne sais plus du tout où je suis dans ces moments-là. Les limbes sans doute.

Et, c’est de cet endroit bizarre que je vois surgir le premier mort. Un être chétif, malingre, qui a dû de son vivant être tout le contraire. Vaguement, un souvenir de photographie noir et blanc aperçut. Il vient s’asseoir à côté de moi en silence. Puis en arrive un second, par la suite un autre, et ça ne s’arrête plus. Par ailleurs, on ignore réellement où l’on est. Et, cependant, il suffit d’une simple pensée, d’une toute petite attention pour discuter entre fantômes, des lieux, des événements, des paroles défuntes, elles aussi. Quel brouhaha chez les morts ! Et, nous avons même la possibilité de contempler le spectacle des vivants qui continuent de vivre sans nous. Et bien sûr, c’est suite à ce constat que je reviens à la cuisine, que je les vois tous les deux en train de petit déjeuner. Dans le fond des choses, cela me semble si naturel, si prévisible. D’être ainsi cocufié. Comme si dès le début, par une sorte de lassitude extraordinaire, j’avais donné mon accord, décidé de ne rien y opposer. Comme on peut voir les tenants et aboutissements d’une vie entière depuis le fond de son cercueil.

l’écho du mensonge

Un cabinet de psychologue. Confortable. Bien installé. Un jeune homme assis dans la salle d’attente. La porte s’ouvre. On ne patiente jamais longtemps et nul ne se croise. Apparaît un homme la cinquantaine, un peu chauve, lunettes à montures dorées.

—Entrez donc, asseyez-vous, dites-moi.

Le silence. Le jeune-homme se tient les mains. Il est recroquevillé sur lui-même. Il cherche ses mots. Puis soudain il les trouve.

— tout le monde ment et je crois que le problème ne vient pas du monde mais de moi, de ce que j’entends, c’est comme un écho persistant de mon propre mensonge.

Le psychologue se renverse doucement en arrière. Il a l’air soulagé comme s’il s’attendait au pire qui, cette fois encore, ne viendra pas.

Il hoche légèrement la tête et dit d’une voix basse et calme:

— racontez-moi.

La condition des mots.

Fragonard, le verrou.

Un homme de basse condition, de médiocre extraction, ne peut s’exprimer comme ceux qui le surplombent. Il faut choisir son camp.Ne pas chercher à péter plus haut que son cul. Ne pas mimer qui il n’est pas de génération en génération. D’une façon congénitale. L’aporie d’un langage comme un leg. C’est toujours ainsi. Malgré l’école. Il y a la langue que l’on parle plus ou moins habilement avec les inconnus et celle de tous les jours, une jachère. Même dans une pseudo démocratie. Même quand on nous serine qu’il n’y a plus aujourd’hui de classes. La révolution n’aura été qu’un changement de dorure. La couverture restaurée d’un vieux livre. Tout jours le même. La vieille loi du talion ou du plus fort. Un emballage. L’assurance que possèdent du seul fait d’être nés les bien- nés, si grotesque apparait ce constat, encore et toujours, dans notre époque. Ce qu’implique un langage vaut comme marque de distinction. C’est pourquoi je ne fis jamais d’effort remarquable pour m’exprimer quand je n’avais rien à dire. Et quand j’avais à dire, de le dire le plus directement qu’il m’était possible.

Cependant que la plupart du temps, et après mûre réflexion, par révolte pure et simple, je balbutiais, je bégayais, je m’empêtrais consciencieusement dans les mots; créant ainsi des sons boueux, inaudibles; destinés à recreuser l’écart qu’un seul moment d’inadvertance- le fameux « mettez-vous donc à l’aise »- m’avait donné l’illusion de combler.

Comprenez-vous ce foutoir— lui dis-je— pour que de hautes conditions survivent, il leur en faut de basses qu’elles puissent mépriser.

La dame fit mine de comprendre, puis elle agita son éventail comme s’il lui fallait soudain plus d’air. Elle se leva du fauteuil que je lui avais offert dans ma mansarde exiguë.

— Je vous croyais beaucoup plus poète que terroriste— me lança t’elle en franchissant la porte. Et bien sûr, je ne la revis jamais.

Autre version possible.

A ces mots elle se déshabilla, posa un doigt sur mes lèvres et nous repeignîmes, en toute hâte et au goût de l’instant, dans un beau dénuement, la bête à deux dos.

De ce jour je compris que la naissance, bonne ou mauvaise, n’avait que peu d’influence sur nos passions désordonnées. surtout lorsque les circonstances étaient favorables au point précis qu’elles puissent s’exprimer. Non sans un merveilleux soulagement.

Autre version encore

Elle se tenait là dans mon fauteuil, dans ma mansarde, et je la plaçais sur un piédestal qui l’agaçait. Quand va tu m’embrasser idiot me dit-elle soudain et je me mis à bredouiller comme j’ai coutume de le faire quand mon sang-froid m’abandonne. De ce jour je regardais mes mains et ne parvenais plus à compter les occasions que j’avais manquées sottement durant ma vie car je ne possédais comme tout à chacun que dix doigts.

Le colibri.

déboisement en Amazonie

Il se transforma en colibri et d’un battement d’aile rapide alla se poser sur la bordure de la canopée. Puis il observa les machines gigantesques, les hommes s’affairant autour de celles-ci et il eut envie d’en savoir plus. il avisa un homme d’une cinquantaine d’année, zooma pour atteindre la rétine de celui-ci puis se coula en lui par l’intention. Il su immédiatement qu’il se trouvait dans l’ignorance car l’esprit de l’homme était comme celui d’un nageur épuisé qui ne voit pas la rive. Il pénétra sans difficulté dans sa mémoire et ne vit que des lambeaux de naufrages successifs qui tournaient sur eux-mêmes animés par la peur, par l’amour et la colère. L’homme était marié et ils avaient trois enfants, son épouse et lui. Ils vivaient dans un appartement modeste à la périphérie de la ville. Cela faisait plusieurs années qu’il gagnait sa vie en faisant de petits boulots à gauche ou à droite pour des salaires minables. Aussi quand il avait consulté cette offre d’emploi de conducteur d’engins pour construire cette grande route traversant la jungle, il avait postulé dans l’espoir d’une longue mission qui apporterait un peu de répit à la famille. L’homme alluma une cigarette et fit quelques pas pour se diriger vers l’engin, ses semelles collaient à la terre rougeâtre . Depuis qu’ils avaient déboisé la parcelle quelques semaines auparavant, la pluie ne cessait plus et les hommes devaient supporter la chaleur moite et la boue. Il avait fini par s’habituer aux conditions de travail pénible en songeant à l’argent qui tomberait enfin à la fin de chaque mois, à la quiétude qu’apporterait l’argent pendant quelques temps, et il imagina le regard apaisé de son épouse, les rires innocents de ses enfants.

Le colibri avait appris. Il voleta ainsi de cœur en cœur. Puis découvrit que tous avaient la même envie d’améliorer leurs vies, de subvenir à leurs familles et, pour cela ou à cause de cela, à cause de ces bonnes intentions, ils avaient apposé leurs signature au bas d’une feuille et s’étaient portés volontaires pour éradiquer la jungle. Il s’envola à nouveau pour pénétrer la profondeur de la jungle, il traversa le corps de milliers d’animaux, et d’indigènes puis le colibri s’arrêta pour reprendre haleine sur la branche d’un « marcheur ». L’un des tous premiers arbres, qui avant d’être arbre n’étaient que pur esprit. Il s’associât à lui doucement en plongeant dans la fatigue qu’il ressentait d’avoir tant appris et leurs deux consciences ne firent plus qu’une. Alors le petit oiseau sut que l’âme de la jungle, chacune de ses racines communiquant avec chaque racine jusqu’à celles du marcheur non seulement étaient reliées par l’amour simple, illimité mais que cet amour englobait aussi le cœur des hommes qui allaient finir par la détruire physiquement à coup de bulldozer. La jungle était la conscience du monde, le joyau le plus précieux logée au cœur du monde comme au cœur des hommes. Il comprit à quel point cette vérité leur était insupportable., et comment par désespoir, par ignorance ils n’auraient de cesse de vouloir la détruire. Tout allait être détruit qui avait prit tant de milliers d’années à venir au monde. Mais ce n’était dans le fond encore qu’une affaire d’apparence, de surface, une coquille vide. Le marcheur l’emporta plus loin encore dans son propre rêve et il rejoignit le monde des esprits immémoriaux là où la jungle et les hommes de tous temps et à jamais vivent en harmonie.

Mon ami Paul

Paul Léautaud

Il se réveille avec la chatte sur les genoux et il la prend délicatement dans les mains se lève et la repose sur le siège, le fauteuil Voltaire. L’animal ronronne de gratitude et se recroqueville douillettement pour s’enfoncer à nouveau dans le sommeil . Monsieur Paul remplit alors le poêle de charbon en maugréant : la neige est de retour devant le petit pavillon de banlieue.

Il effectue une toilette sommaire, au lavabo, s’habille de vêtements à peu près propres puis, flanqué de son vieux galure cabossé et de son pardessus beige, il regarde à nouveau la pièce qu’il s’apprête à quitter : un salon chaotique où dorment de multiples animaux, chiens, chats, lapins, et même un perroquet à l’œil mi clos sur le perchoir , puis il referme la porte et rejoint la mairie de Fontenay aux roses, dans l’espoir que le 86 sera bien en service malgré les intempéries nocturnes. Nous sommes en 1908, la voirie qu’on paie de nos impôts ce n’est pas pour des pommes lâche t’il pour se rassurer.

Arrivé dans les locaux du Mercure, il ne salue personne et trotte jusqu’à la petite table du bureau qu’on lui alloue pour rédiger ses chroniques. Ici, il est plus connu sous le pseudonyme de Maurice Boissard.

Au début on lui propose de s’occuper de la chronique « dramatique » mais il tourne tout en dérision et n’a pas son pareil pour relever le moindre défaut de langage, de style, et surtout il avertit de toute absence de style justement si bien que peu à peu les lecteurs se mettent à attendre avec impatience, la nouvelle saillie de Maurice Boissard, qui ne manque pas de leur faire se tenir les côtes ou d’assombrir l’avenir de ses victimes quotidiennes.

Il tient comme cela 45 ans de suite , dans un travail mal payé en rédigeant parallèlement une oeuvre monumentale qui sera connue sous le nom de « journal« . Il a déjà obtenu un succès d’estime qui ne dépassera guère les frontières des cercles littéraires, concernant un premier roman, autobiographique comme il se doit  » le petit ami » mais ce sera dans les années 50 grâce aux entretiens radiophoniques avec l’écrivain Robert Mallet

Par chance je tombe ce matin sur un podcast de France Culture nous étions en 2019 je ne sais plus le mois. https://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/entretiens-paul-leautaud-robert-mallet

Le sens de l’algorithme.

Se demander ce qui intéresse le plus l’algorithme. A part être aimé, comme tout le monde. Ce que peut vraiment vouloir dire  » un meilleur confort utilisateur ». Surement pas poser un coussin sous ses fesses, ni lui lécher le fondement, pas plus que de vouloir l’émoustiller toujours de plus en plus exagérément. La malédiction du confort c’est qu’on s’y habitue tellement. On imagine que la solution a l’ennui c’est le changement, la nouveauté. Qu’est-ce qui est nouveau sous le soleil disait déjà un vieillard il y a fort longtemps. –Oui mais c’était un vieux con comme toi, ziva, laisse moi avec tes trucs de vieux, je joue à fifa19 là.