Béances

Elle se tient devant lui, assise à cette table, et tout à coup elle rit. Lui a cette Impression saugrenue de voir les soucoupes et les tasses léviter d’une façon anarchique.

Ce rire et la gravité dans laquelle il se maintient. Cette gravité à laquelle il s’accroche encore pour avoir l’air de quelqu’un ou quelque chose. Une béance, un infini de vide, hors de lui et en lui, dérange tous les possibles qu’il feuillète mentalement en quête d’horizon.

Iront ils au restaurant ? Puis au cinéma ? puis chez elle ou chez lui ?

Il tousse puis attrape la tasse en quête d’une solidité. Entre le pouce et l’index la rondeur de l’anse semble le rassurer un instant mais c’est sans compter sur le crescendo de ce rire qui s’envole vers les aigus.

Il décroche de l’instant présent pour tenter de trouver la logique de cette rencontre. La mémoire pour contrer le vertige.

Les premiers messages privés lui reviennent. Des propos raisonnables au début puis le premier écart quand soudain elle le charrie sur son humour.

Quelle carapace ! Vous vous prenez pour un intellectuel ? Je déteste les intellectuels ce ne sont pas de bons coups en général.

Pourquoi se défend t’il à cet instant précisément de ne pas en être un ? Et qu’est ce que ça peut bien vouloir dire « être un bon coup » ? Soudain il voit une file de silhouettes comme dans la chanson de Brel « Au suivant ». Une nausée bienfaitrice à laquelle il s’agrippe désormais que le rire est à son apogée.

Qu’est ce que je fous là se demande t’il.

Elle s’arrête de rire instantanément comme si elle pouvait lire ses pensées. Son regard devient grave et elle dit

Vous n’aimez pas mon rire.

Il est désarçonné. Tente de balbutier quelque chose mais ça ne sort pas. Une gorgée de café dénouerait-t ‘elle le nœud qui grossit au fond de la gorge ? Gagner un peu de temps… tout au plus.

En même temps il s’obstine. Il ne veut pas la voir se lever et partir. Elle n’est pas laide, les fines pattes d’oie au coin des yeux l’émeuvent. Au fond de la voix, mise à part les artifices, une limpidité surnage. Comme une petite fille en train de se débattre au beau milieu d’un fleuve.

Il a ressorti sa botte de Nevers. Transformer les femmes en petites filles pour se rassurer.

Peut-être que ce rire est une sorte d’épreuve à passer comme dans les romans chevaleresques. Il a plutôt l’air d’un Don Quichotte fatigué, celui du second tome, quand le rêve laisse place à la réalité. Dulcinée de Tobosco se transforme en Peggy la cochonne d’un obscur Muppet Show.

Vous reprenez quelque chose ? parvient il enfin à articuler . Et aussitôt il se sent fort, il bombe le torse légèrement et rectifie son axe, l’air de rien.

Une menthe à l’eau.

Il en pleurerait. Il fait signe au serveur une menthe à l’eau et un autre café.

Puis il plante son regard dans son regard à elle à la recherche d’une trace d’humanité.

Et si vous me racontiez… demande t’il d’une voix grave de vieux maitre zen.

Désormais il s’en fiche, les buts se sont évaporés. C’est une belle fin de journée et il lui semble être un survivant.

Elle se met à parler et sa voix change peu à peu tandis qu’il l’écoute. Et la béance est une sorte de lieu commun dans lequel ils pénètrent avec leur lot d’espoir et de déception passés.

Hystérie

Tout commence par un agacement. Une gentille pagaille. L’arrivée des femmes.

Des solitudes, chacune ostensiblement inouïe, qui s’agglutinent en bas des escaliers.

Et presque aussitôt en estafette : les parfums lourds ou fruités qui les précèdent, suivi des gloussements, des chuchotements, du bruit des talons hauts et plats, des froissements d’ étoffes… le mouvement d’une armée en marche s’accélérant dans l’assaut des marches et des paliers et enfin la marée déborde les portes de grande salle , l’envahit.

Leurs voix putain leurs voix. C’est tellement impudique se dit-il , une exhibition d’ovaires en furie.

L’homme assit à son bureau connait la musique. Il a prit soin de fermer la porte, de baisser les stores à mi fenêtre. Une bonne demie heure d’avance pour ne pas avoir à se mêler. Pour ne pas avoir à sourire ni à baisser la tête ni lâcher un bonjour, un comment allez-vous ? Cela fait des mois que ces rituels à petit feu le tuent, qu’il sert les dents à faire éclater la nacre et la faïence. Une érosion qui ronge les hautes falaises de craie d’une cote imaginaire. Une frontière qui se confond peu à peu avec cette hésitation, entre le solide et le mou, et qu’il tente de dissimuler sous un sourire bienveillant.

Il écrit un mot sur la page de son agenda électronique : lundi hystérie normale 9h02.

Depuis des semaines il note et cela semble lui redonner une consistance. Oh pas grand chose juste un petit acte de résistance se dit-il. Pour ne pas sombrer totalement dans la folie qui a envahit le monde ou l’entreprise. Cette sauvagerie se profilant sous le rouge à lèvres, cette bêtise affublée d’un décolletée trop ouvert , tout ce bazar d’ émotions, cette sensiblerie drapée dans le coton le lin la soie le cuir des escarpins.

Accroché à son agenda comme à un mat l’homme se tient bien calé sur son siège, dos bien droit. Dans son esprit des images flottent où se mêlent héros grecs, samouraïs nippons le tout sur un air wagnérien évidemment.

La chevauchée des Walkyries, une magnification des puissances obscures de l’utérus.

Lorsqu’il pense à toute cette journée qu’il lui faudra traverser comme un océan l’écœurement se lève.

Il se lève et marche jusqu’à la machine à café. La sienne. Pour ne pas avoir surtout à se rendre à l’autre, collective.

Le liquide noir dans la tasse blanche lui rappelle Talleyrand:

Noir comme le diable Chaud comme l’enfer Pur comme un ange Doux comme l’amour.

C’était marqué quelque part dans son enfance sur un pot, comme un message, une prophétie.

Un dégout de le boire sans sucre auquel lentement le palais s’habitue pour au final décider d’un plaisir, d’une satisfaction.

Peut-être que le café est un peu comme l’hystérie. Au début on a du mal et peut-être qu’à la fin on finira par y prendre gout.

Il note café et hystérie 9h05.

Puis l’homme s’enfonce encore un peu plus loin dans le travail. Désormais il s’acharne à créer des formules de plus en plus complexes sur son tableur pour -espère t’il – gagner encore plus chaque jour en efficacité.

Tout ce qui résonne

Je farfouille à l’arrière de la Dacia Logan break en reprenant mon souffle. Je viens d’accrocher 48 toiles qui seront exposées pendant un mois au centre culturel de Valloire, Savoie, France. Et plus une seule clope.

Faut que je me raisonne. Après une pénible vérification effectuée, l’unique tabac du coin n’est ouvert que trois demies journées par semaine et je suis arrivé le mauvais jour.

Cela m’avait effleuré l’esprit en quittant Saint-Jean de Maurienne. Mais il faudrait s’engager dans le centre-ville, se garer, voir la foule sous 35° en cette fin de matinée, avec en prime le risque d’un marché … la flemme.

J’avais hâte d’arriver en altitude, doubler le col du Télégraphe et acheter mon paquet de 30, peinard comme je me l’imaginais dans un petit boui-boui bucolique.

Raté.

Du coup je tapais à tire-larigot dans les plaquettes de gomme à mâcher. Je devais en être au moins à la dixième en une heure et je me sentais entre excité et fébrile. Pas à prendre avec des pincettes.

Je ressors le nez de la Dacia et elle est là juste devant moi. Une vieille dame toute fluette à mi chemin entre le phasme et la brindille.

Vous êtes responsable me demande t’elle ?

Juste de moi-même, et encore pas tous les jours je réponds.

Et là vlan en à peine deux minutes elle me déballe tout.

Elle a garé sa voiture à l’ombre sous l’auvent, elle espère ne déranger personne, elle est musicienne, prof dans deux conservatoires, elle est venue pour enfin pouvoir retrouver son âme sœur qui donne un concert dans la neige là haut vers le Galibier.

Quel coffre !

Je ne me rappelle plus du nom du concert ni du concertiste d’ailleurs. Mon attention n’était pas là. J’ai juste recueilli les paroles comme ça.

Cela fait 30ans que je le suis partout, oh mais nous sommes vraiment de très bons amis (gloussement d’aise). Par contre jamais aucun « rapprochement physique », c’est seulement d’âme à âme vous savez, totalement platonique.

Oui on peut le dire je suis une « Fan », une fan fanée ( gloussement de dépit).

Puis comme je me contentais de sourire elle a ajouté je ne sais plus quoi et nous nous sommes séparés comme ça.

J’ai enfin trouvé ce que je cherchais au fond de la bagnole, puis j’ai été numéroter mes toiles sur une feuille volante pour pouvoir envoyer quelque chose de propre au secrétariat par la suite.

Le centre culturel m’a mis à l’honneur vraiment. Une grande affiche qui surgit de temps à autre sur le panneau lumineux entre deux propositions de film. J’ai essayé de faire une photo mais la nuit commençait à tomber et l’écran était tout blanc.

Le lendemain matin en quittant Valloire je me souviens de la photo ratée et je me dis va en faire une autre c’est pas tous les jours que ton travail apparait aussi lumineux.

La vielle dame était dans sa voiture. Visiblement elle a passé la nuit ainsi enroulée dans une couverture.

Je me suis garé un peu à l’écart et je l’ai regardée sortir de son véhicule toute hirsute. En me voyant elle a remis de l’ordre dans ses cheveux et m’a fait un sourire.

J’ai répondu par un petit signe de la main puis j’ai quitté la ville.

En rentrant j’ai cherché sur internet ce fameux concert dans la neige. Cela m’étonne car j’en ai vu vraiment peu de la neige.

Rien trouvé.

Dommage j’aurais préféré que cette petite dame ne soit pas totalement folle comme j’en ai eu aussitôt le pressentiment en la voyant durant la toute première salve de secondes de notre rencontre.

Il y a ainsi des évènements sur lesquels mon attention se porte puis se focalise pour je ne sais quelle raison.

On dirait que ce sont comme des choses qui résonnent au fond de moi sans que je ne puisse les relier à un son original.

Peut-être que je suis probablement aussi cinglé que cette vieille dame finalement.

Peut-être que j’écris ces choses aussi pour tenter de me convaincre du contraire. La vérité c’est que je ne sais pas, c’est comme ça et voilà tout.

Affiche lumineuse Valloire Savoie
Maurienne Patrick Blanchon

La scalabilité

La fin d’un paradigme

Tant d’efforts pour si peu de chose, c’est cette réflexion qui me vient hier après-midi en me rendant à la MJC où je donne des cours de peinture.

Du coup me voici totalement imperméable à France culture et j’éteins la radio. On ne peut pas dire qu’il fasse mauvais, on ne peut pas dire non plus qu’il fasse beau. C’est entre les deux, un peu comme mon état d’esprit du moment.

Cela revient régulièrement, il n’y a pas au moins une ou deux fois dans la semaine où je ne me pose cette question qui fâche :

A quoi bon tout ça ?

Est-ce que je ne suis pas totalement crétin de conduire ma barque comme je le fais depuis des années ? Est ce que ce n’est pas totalement prétentieux, ou orgueilleux de me ficher comme je le fais de la rentabilité en ne misant que sur l’autonomie et le plaisir d’exercer ce métier formidable d’être artiste-peintre et d’enseigner la peinture… ?

C’est que j’ai une excellente mémoire et ce n’est certainement pas un avantage dans les circonstances actuelles.

Avec ce déconfinement je remarque une certaine lourdeur qui s’installe paradoxalement au plaisir que l’on est en droit de savourer après tous ces mois d’enfermement.

Si aller s’installer en terrasse pour savourer un café suffisait ce serait magnifique.

Mais pour tout dire je ne mets plus les pieds dans les cafés depuis belle lurette. Et ce n’est pas ce déconfinement qui va me pousser par une sorte d’effet de mode à m’y rendre tout à coup.

Je dirais que je me sens un peu plus vétéran que d’ordinaire. Comme si j’avais échappé par chance au pire ces derniers mois.

Bien sur c’est satisfaisant, mais vous connaissez l’esprit humain comme moi, on ne se satisfait longtemps d’une seule chose, il faut toujours plus.

Du coup je gamberge.

Du coup je fouine un peu partout comme le font les rats de laboratoire qui cherchent une issue dans le labyrinthe que leur confectionnent les laborantins malicieux.

Ce que me dit ma mémoire c’est qu’on ne peut plus continuer comme avant. Qu’il faut changer son fusil d’épaule afin de s’engouffrer dans ce que je perçois comme un nouveau paradigme.

Une nouvelle guerre se prépare encore qui décimera une sacrée partie de la population ébaubie par la joie du déconfinement sans même qu’elle ne voit venir la balle, l’obus qui la frappera de plein fouet.

Cette partie de la population qui croit encore en la valeur de l’effort, de l’endurance, de la régularité et des « méthodes » pour exercer un travail.

A vrai dire cette mentalité tend de plus à disparaitre depuis des années sans même qu’on s’en rende vraiment compte.

Ne sommes nous pas depuis une bonne vingtaine d’années déjà les témoins de la fin d’un paradigme ? N’en suis je pas aussi l’un des initiateurs du nouveau modèle en train de naitre ? La scalabilité c’est à peu près ce que la révolution industrielle fut. C’est ce qui nous pend au nez comme un sifflet de deux ronds.

La faille des méthodes.

To scale est un mot qui doit, d’après mes faibles connaissances dans la langue de Shakespeare faire référence à la notion d’échelle. C’est une capacité à s’adapter sans perdre en rentabilité, à une modification importante de la demande. Ce terme de scalabilité provient à l’origine du vocabulaire des informaticiens, des développeurs qui planchent sur leurs applications afin de les améliorer sans cesse. On parler de « scaler » une appli, c’est à dire de pouvoir ajouter des ressources, des options supplémentaires en étudiant les retours d’expérience des utilisateurs. Evidemment pour que cette application soit plus conviviale, plus pratique, qu’elle réponde de mieux en mieux à un contexte et qu’elle offre ainsi un « meilleur confort utilisateur » selon la sacro sainte formule de Google.

Ce meilleur confort utilisateur je m’en suis souvent moqué personnellement parce que cette locution remontait par tombereaux des sensations éprouvées à la lecture d’ Huxley dans le « Meilleur des mondes » et d’ Orwell dans « 1984 »

J’étais resté un tantinet bloqué sur la conséquence perturbante de « Big brother is watching you ».

Qu’il me regarde tant qu’il le désire je sais désormais que tout le monde ne voit que ce qu’il veut et qu’au bout du compte nul ne voit vraiment grand chose.

Donc je suis d’une génération qui croit à la valeur du travail parce que celui-ci fonde une identité tout simplement.

D’ailleurs toutes les personnes qui ont mon âge lorsqu’elles se rencontrent n’ont qu’une question qui leur brule les lèvres c’est le fameux : tu fais quoi dans la vie ?

ça c’était avant.

Pour moi en tous cas c’était au temps d’Hérode.

Victime d’un burn out, ou responsable plutôt de celui ci ce serait plus juste de le dire, au début de ce siècle, j’ai découvert qu’il était possible d’avoir une identité qui ne passait pas par ce que l’on fait dans la vie.

Ca secoue un peu au départ, mais on fini par s’y faire assez bien.

Pourtant lorsque j’examine cette première partie de ma vie je remarque quelque chose c’est mon décalage par rapport à une époque, une sorte de précocité, non seulement à fabriquer des méthodes pour à peu près tout dans la vie, que ce soit en matière de travail, de loisir, de bouffe et de sexe.

Je suis un pur produit de la notion de méthode. Sauf que j’en changeais régulièrement parce que je déteste m’ennuyer.

Ce qui ne convient évidemment pas à un système qui fabrique de la méthode pour être peinard vous en conviendrez aisément.

Je crois que le summum ce fut la mise en place des normes Iso dans les années 90. vous savez le fameux « écrivez ce que vous faites et faites ce que vous avez écrit. » A cette époque là j’ai vu la folie envahir le monde de l’entreprise. Tout le monde s’est mis à courir encore plus vite et à brasser de l’air. C’était en gros le fruit de la fameuse méthode perceptible comme on perçoit la face émergée d’un iceberg que l’on ne va pas tarder à percuter.

Avec cela l’excitation totalement irrationnelle des vieillards de Miami Beach en train de baver, et de faire des bulles en apercevant la courbe croissante de leurs dividendes. Avec cela une déshumanisation à peu près générale et radicale s’opérant paradoxalement avec l’accroissement des embauches de femmes dans le secteur du tertiaire.

Sans vouloir à tout prix montrer mon machisme congénital, essayez de travailler dans une entreprise où les femmes sont à des postes clefs, en tant qu’homme vous verrez vos couilles se ratatiner aussi surement que si vous restiez plongés dans une baignoire toute une journée.

C’est que le vice dans le management féminin frôle le grand art et ma foi on ne pourra guère leur jeter vraiment des cailloux étant donné que c’est en grande partie à cause de nous, les mecs roulant des mécaniques, les machos, les petits enfoirés crêtus et couillards qui oscillons sans relâche entre la maman et la putain et qui avons depuis le début organisé cette enculade mirifique.

Tout est sexuel surtout là où ce n’est pas sensé l’être.

Donc la méthode c’est bien, c’est une sorte de Graal mais lorsque les femmes s’en mêlent nous les mecs on n’y comprends plus rien.

La vérité c’est qu’elles sont bien plus efficaces que nous mais ça il faut au moins être armé d’un dégorgeoir de pêcheur pour parvenir à se l’avouer…

En fait je crois que la scalabilité est une qualité typiquement féminine au départ. Ce n’est pas étonnant vu le nombre de choses que nous leur avons laissées prendre en charge.

La bouffe, le ménage, les aller retours entre l’école et la maison, gérer les budgets divers, surveiller les niveaux d’eau et d’huile de la bagnole etc etc.

La liste n’est évidemment pas exhaustive.

Je caricature un peu parce que les mecs s’occupent généralement des niveaux, enfin c’est ce qu’ils veulent faire croire comme de s’intéresser au football lorsqu’ils sont entre couilles.

A partir du moment où vous vous appuyez sur une méthode vous oubliez le but pour lequel cette méthode existe. C’est ce que je tente de dire.

La méthode est une sorte de pendule que l’on promène devant le regard de celle ou celui que l’on cherche à hypnotiser ou plutôt qui cherche à s’hypnotiser tout seul. C’est à dire à fuir cet instant tellement désagréable d’avoir à faire quelque chose de totalement con, d’épuisant, d’éreintant : travailler.

Et puis le cerveau s’endort une fois qu’on est bien au chaud dans une méthode comme dans une couette.

Moi j’ai de la chance et je crie vive l’ennui !

C’est grâce à l’ennui que j’ai pu expérimenter tout un tas de méthodes, me mettre en marge de La Méthode pour en créer d’autres comme des escarmouches, des actes de résistance.

Le seul but qui m’en aura fait inventer de si nombreuses : ne pas m’ennuyer au travail et ne pas voir le temps passer tout en faisant le job et ce quelque soit la masse de boulot qu’on me flanquait sur les épaules.

L’effet pervers c’est que plus vous être habile à créer des raccourcis, des méthodes inédites, plus on vous on flanquera sur le dos et en plus on se méfiera énormément de vous.

Retour au bac à sable en gros.

En 2008 Barack Obama remporte les élections il dit « Yes we can ! » et je pense au vieux Jars de Niels Olgersson.

Ce n’était pas rien à l’époque d’être américain et de voir arriver un métis au pouvoir, cependant que bon nombre de personnes notamment les fameux « grands électeurs » préférèrent placer un black au pouvoir plutôt qu’Hillary Clinton.

Ce « yes we can » je ne sais pas si vous vous en souvenez, était une sacrée trouvaille marketing.

Dans le fond des choses j’imagine que beaucoup de personnes savaient que rien ne changerait vraiment mais le slogan pouvait laisser imaginer que le changement était une possibilité, et faisait référence à cet espoir logé en chacun de nous qu’on puisse lutter encore contre la fatalité et l’apparence définitive des choses, que l’on nomme le confort pour s’en rassurer.

A partir du moment où un pays tel que les Etats-Unis pouvait placer un noir à la présidence on n’était pas loin d’imaginer que tout, absolument tout deviendrait enfin possible. Et en fait en réalité tout l’est.

Le mariage homosexuel, la PMA, le rabbinat pour les femmes, changer de sexe, cloner des brebis, arrêter de fumer grâce à l’auriculothérapie etc.

C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai pété un plomb et que je suis resté terré au fond de mon lit incapable de me rendre à mon boulot.

Tout était tellement possible même le fait de s’interroger sur sa propre existence que l’on pouvait bien alors déclarer d’un coup ça suffit.

Babyboomer comme moi Barack Obama s’est retrouvé le vecteur d’un espoir de changement avec un slogan qui devait provenir du fond le plus archaïque de l’espèce.

Le « yes we can » est d’une ambiguïté merveilleuse car il s’appuie à la fois sur John Wayne héros emblématique de l’Amérique pour qui rien n’est impossible à condition qu’on n’ait pas peur de la bagarre, qu’on sache boire un litre de Whisky sans ciller, et flanquer une torgniole à Maureen O’hara si elle la ramène un peu trop et qui visiblement n’attend que ça.

Genre l’aspect viril qu’on espère chez tout président, chez tout chef.

Et en même temps cette élégance quasi féline, cet art consommé de la mastication associé à un humour de potache le rendant facétieux, forcément génial du fait d’être arrivé là alors que rien ne l’aurait dit.

Une sorte de messie black si l’on veut qui allait extirper le monde via Mac Do, Nike et Coca Cola de son marasme après avoir dit basta à la guerre d’Irak que ce petit roquet de Bush avait programmée pour se faire mousser.

Les chiens font toujours des chats qui apprennent à remuer la queue comme des chiens.

Si la génération précédente, était celle qui avait produit De Gaulle, Jean Gabin, Ventura, mes parents, et mai 1968, la mienne n’aura pas produit grand chose à part beaucoup de vent. Les babyboomers auront surtout passé leur vie les doigts de pieds en éventail, à se dorer la pilule devant l’écran bleu des télés leur attention happée par toutes les nouveautés qu’une frange minime d’individus auront produit pour capter leur attention.

C’est à dire que c’est presque mathématique. Une génération connait la guerre et celle qui suit profite de ses bienfaits tout en oubliant un certain nombre de valeurs, glissant vers la décadence.

Les chiens ne font pas des chiens spontanément. Il faut que le chat apprenne à remuer la queue, à avoir l’air d’un chien. Ensuite chacun choisira son camp.

Ce qui est dingue c’est la génération de trentenaires qui prônent des méthodes en pagaille pour travailler moins et devenir plus riche en étant plus malin.

Je reçois une bonne dizaine de mails chaque jour dans ma boite à lettres qui me proposent des méthodes infaillibles pour ne plus me prendre la tête et voir des poulets grillés tomber des cieux.

Et chacun de renchérir sur le voisin avec des mots clefs appropriés, des tagues comme « jamais vu », « nouveau »  » « comment devenir con lorsqu’on souffre d’être trop intelligent ».

Et évidemment je ne compte plus le nombre de fois où l’on parle de scaler son businesse

Au bout du compte cela devient un brouhaha global et peu de choses se distingue véritablement.

Et là je prends l’Ipad j’ouvre l’appli Youtube et je regarde d’un oeil bovin à un feu rouge le fil d’actualité.

Oussama Ammar gonflé à l’hélium

J’aime bien ce gars, il possède un talent extraordinaire de conteur. Sauf que son sujet c’est le business pas Blanche Neige et les sept nains. Je l’ai écouté de nombreuses fois en analysant son discours ou parfois en ne l’analysant pas, me laissant simplement porter par les histoires qu’il raconte.

sans doute le fait qu’il soit libanais d’origine, que sa vie soit chaotique comme la mienne au départ, il fait un détour par Kinshasa pour aller échouer en Indre et Loire, et qu’à 12 ans il crée sa première boite tout cela suffit pour que je le considère fascinant.

En 2008 Il cofonde la société Hypios qui propose des résolutions de problèmes en ligne notamment dans le secteur du R&D ( recherche et développement) à des entrepreneurs. Société dont il se fera virer en 2011…

On sent chez ce type une capacité de résilience phénoménale dont il a su tirer partie pour faire du fric ce qui après tout n’est pas plus critiquable que dans mon cas faire de la peinture.

anyone can scale voilà la vidéo sur laquelle je suis tombé tout à coup et j’ai augmenté soudain le volume quasi machinalement.

Bon évidemment c’est une promo pour une formation que « koudetat » – la chaine Youtube- propose à des boites vendant du service et qui s’imaginent ne pas pouvoir scaler leur activité.

Du coup ça se scale ou pas un artiste peintre ?

J’ai pensé à ça sur le chemin du retour, la nuit commençait à tomber, j’ai mis les codes et j’ai roulé sans radio, sans YouTube, sans musique.

Je me suis redemandé encore une fois pour quelles raisons j’ai toute ma vie durant fait autant d’efforts tout azimuts pour si peu de choses, c’est à dire pour me retrouver à toujours galérer à joindre les deux bouts chaque fin de mois.

Je me suis pincé.

J’ai fait du bruit avec ma bouche un grand broooooouuuuuuu dans la cabine en hurlant soudain nooooon !

J’ai pensé à Titanic un brin quand Léonardo ouvre grand les bras en disant nous sommes les rois du monde un peu avant de sombrer sur un air de Céline Dion.

Y avait du pour et du contre, il y a toujours du pour et du contre c’est ça la difficulté, celle de choisir.

J’ai dit j’ai choisi

Un jour je me suis dit que je voulais tout simplement être heureux de faire quelque chose qui ne m’emmerde pas de mes journées.

ça j’y suis arrivé.

Et c’est un pas énorme par rapport à toutes les années vécues sur cette planète où j’en aurais bavé des ronds de chapeau.

D’une certaine manière j’en connais un rayon moi aussi sur la scalabilité, à ma façon , vous aussi certainement si vous prenez quelques minutes pour y penser. C’est certainement l’époque qui veut ça…

Tout le blabla ambiant comme mes pensées s’étaient enfin apaisées en arrivant chez moi.

J’ai diné d’un bol de soupe et je me suis dit que c’était le meilleur moment pour me remettre à la lecture de Factutum de Bukowski plutôt que de me servir un Whisky.

J’ai du lire quelques pages, le nécessaire en fait pour m’engourdir un bon coup et sombrer dans les bras de Morphée.

Visages de femmes

Ce ne sont pas des images maternelles, ni des saintes ou alors genre icônes tellement peu orthodoxes , les visages féminins que j’ai retenus de ce voyage de l’œil dans la pénombre. Ce ne sont pas des femmes « biens sous tous rapports » en tous cas pas en apparence. Leurs corps de géantes, leurs chevelures serpentines, leur pubis ombreux et leurs seins lourds frôlent l’idée de la maman le plus brièvement possible afin de vite aller se loger directement dans celle de la putain. Oui mais une putain magistrale aux allures de Terre mère qui, en échange de quelques menue monnaie enfile toute la panoplie de la femme sans les inconvénients ce qui en plus d’être pratique n’est pas rien. On peut la labourer en l’insultant, raconter ses déboires conjugaux par le menu, râler, gueuler, invectiver, pleurer sur son giron les jours de tristesse, on peut jouer à l’amour aussi parfois à doux coups de langoureux baisers car le courant peut bien passer pendant qu’on y est , dans le partage de la déveine, l’idée d’un rapprochement, d’une intimité voire d’une tendresse.

On n’est pas putain sans être un peu nonne malgré tout, les petits julots le savent très bien. De la porte Saint-Denis jusqu’à la rue Quincampoix , dans l’embrasure des portes, sous la pluie fine de mars ou la neige fondue de décembre , et même l’été: fidèles gardiennes des rêves de torpeur , de noirceur , d’humide et de poisseux, îles accueillant les naufragés toujours très solitaires et parfois lâches, et souvent lâches. Sans oublier les lâches désespérés de tout qui y vont pour rien. Ceux là sont encore pires qui paient pour s’asseoir 5 minutes afin d’avoir l’air d’être en famille un instant, l’illusion ne dure guère qu’il faille déjà repartir dans la nuit écœuré de stupeur.

A la Madeleine, la présence de Fauchon rendait la bandaison plus smart cependant que les hôtels miteux dans les rues adjacentes prodiguaient du yoyo à cet élan vers le chic. Ici des asiatiques tatouées aiguisées comme des scalpels vous taillent des pipes sonorisées en vous offrant du thé. Tandis qu’évanescente la fille d’hyperborée longue , sèche, et brutale vous dévore sous son joli masque de poupée Barbie, c’est juste la porte à coté

Et puis il y a les bois dans la périphérie de la ville, ceux de Vincennes, de Boulogne Et bien d’autres encore. Prés de la place Dauphine et la fac d’Assas , dans les recoins campent les branleurs.

Les bagnoles de luxe passent lentement et au travers des vitres embuées on devine un agacement de mamelles, des turgescences de bites et des bouches en apnée. Alors comme des mouches à viande tout le monde baisse braguette et se masturbe mollement devant les yeux exorbités des bourgeoises qui, des que de longs jets de spermes atteignent le capot la carrosserie, les vitres, se hâtent d’intimer l’ordre au chauffeur de repartir. L’accélération subite laisse alors filer les traînées d’ humeurs, luisances sur le pavé l’asphalte le goudron, on peut se rhabiller jusqu’à la prochaine charrette à la petite semaine.

Et puis plus loin encore au fond des bois, les androgynes fabuleux, seins siliconées, longs pénis à l’air que les raies des phares, jaunes et blancs, illuminent comme des apparitions mythiques. Des américains du sud, experts dans le roulement du cigare et la génuflexion, des artistes dans l’art d’enfiler des capotes et dans la Capoeira si tu n’es pas d’équerre.

Toutes me sont familières, de leurs peaux glacées , de leurs fards bon marché , de leurs lassitudes agacées, de leur intimité féroce je sais beaucoup. Ce sont mes vraies maîtresses à l’école de l’abandon, je veux dire du dépouillement pas celle de l’émoi éphémère

.En les suivant lentement par tant de nuits, en dépensant mes salaires quasiment entiers je me suis offert la plus coûteuse mais la plus riche des formations, celle qui enseigne l’être sous le trompe couillon.

Car cela n’est rien de planter son pénis entre les cuisses de l’Autre et d’être happé par le fantasme que provoque la solitude et le manque, non cela n’est rien et même facile avec un peu d’entrainement, mais aller planter son âme dans celle d’autrui capter tout le tourment, tout le quotidien harassant, tous les secrets que la simulation ne peut couvrir dans le râle et le gémissement, c’est une toute autre affaire.

J’avais 20 ans et j’étais beau désespérément , j’étais jeune et j’allais aux putes comme on s’en va-t’en guerre pour apprendre à crever et pas grand chose de plus. Des jeunes demoiselles convenables bien sur j’en ai connues bien sur il y en a eut.

Mais ma rage était si forte, ma colère si terrible qu’aucune n’a pu résister vraiment, mon art de la faille à cette époque était si brut, sans nuance et ne proposait rien de viable, rien de projectif. Et ce même si je m’étais leurré moi même d’être en amour, ce leurre ne tenait pas la route sous le soleil du quotidien et ses explosions de responsabilités crues. Une immaturité magnifique, doublée d’une d’arrogance de sale petite brute.

Un jour que je chantais au coin d’une rue tout prés des anciennes halles, je rencontrai soudain Richard. Sa longue écharpe rouge, son galure de feutre noir, sa cape de laine râpée et sa voix asexuée. Tout rappelait Bruant que je chantais à tue-tête. Il me prit en affection, m’offrit son amitié et bientôt quasiment chaque soir je le retrouvais dans son appartement encombré de la rue Quincampoix.

Richard avait été chanteur dans les cabarets de la rive gauche et même celle de droite tant il tirait le diable par la queue. C’était un vieil homme d’une stature imposante, un air d’aristo avec ses cheveux blancs un peu long et son nez aquilin. Victime d’un cancer de la gorge une dizaine d’années plus tôt il me raconta qu’il s’en était sorti en priant le bon dieu et en se goinfrant d’œufs durs.

Et puis il était d’une érudition merveilleuse surtout et moi si ignorant et avide d’apprendre ça ne me dérangeait pas de venir lui couper les ongles des pieds pour glaner par ci par là quelques définitions.

Nous passions de longues nuit à bavasser, enfin surtout lui moi j’écoutais, et peu à peu il me livra à peu prés toute sa vie. Quand je disparaîtrai avait il coutume de dire tu pourras récupérer tous mes livres. Et ils étaient vraiment nombreux que ça me donnait le tournis et surtout vu l’étroitesse de mes logis je n’aurais su qu’en faire, alors je n’ai jamais rien répondu je me suis tu encore et encore .

Une ou deux fois par mois la Coucou, immense matrone qui tapinait tout prés de l’église Saint Merry venait nous rejoindre parfois seule parfois accompagnée d’une ou deux amies du même acabit, et nous partagions un bon dîner arrosé de Payse, vin bon marché un peu râpeux mais qui descendait bien.

Ces dames envers moi y allaient du « mon chéri » en toute confiance et elles avaient bien raison, qu’aurais je pu leur dérober qu’elles n’eussent déjà perdu. Ces soirées me restent comme des moments de partage magnifique entre désespérés résignés. L’humour de rigueur, les bons mots savants de Richard, et les propos à la limite du graveleux de Coucou qui malgré tout savait tenir les rennes d’une conversation choisie, se sont logés dans une sorte de souvenir allongé proche de l’idée que je me fais de l’éternité.

Et puis Richard sortait son jeu de tarot et prévoyait l’avenir comme si celui ci leur était encore inconnu, improbable.

Y aurait il enfin un gain d’argent par l’entremise du hasard, jouerait-on d’un seul coup au loto avec espoir? A moins que ce ne fusse le retour annoncé du fils prodigue, celui qu’elle n’avait plus revu depuis des mois, parfois aussi des années ? et encore attention aux excès d’alcool, aux excès d’amitié, aux excès d’excès.

Cette dernière mise en garde faisait rouler des yeux ronds à Coucou qui me regardait et me disait .. Mon chéri , des excès moi ? mais je vis comme une nonne ! comment ça se pourrait ? , ressers moi donc un peu de Payse et de partir à rigoler en faisant tressauter son immense poitrail à peine dissimulé par un minuscule foulard de soie.

Une fois l’an toutes nos amies des rues qui battaient pavés aux alentours se réunissaient en bas de chez Richard, fallait voir la tête des habitants de l’immeuble. Notamment celle de l’ennemie jurée du vieux ancienne pute reconvertie dans la poissonnerie, et finalement pensionnée au RMI. Une fois l’an elle ouvrait ainsi sa fenêtre et projetait vers la chaussée des jurons accompagnés de glaviots pour intimer à la petite bande de s’éloigner de chez les gens biens, qu’on en pouvait plus de toutes ces insanités, et qu’on allait appeler les flics. Alors on partait à petit pas vers Saint Germain l’Auxerrois; patronne des artistes notamment des peintres, et accessoirement des péripatéticiennes, sans doute en souvenir d’une petite cloche qui sonna le tocsin la nuit de la Saint Barthélémy et qui se nomme Marie. On traversait la place des Innocents lentement, étonnant cortège qui amusait le passant, on rejoignait les quais direction Le Louvre et puis l’église enfin. Chacun n’oubliait pas de glisser son obole dans le tronc, souvent des billets pliés en 4 d’ailleurs et puis on s’asseyait un moment pour assister à la messe en latin s’il vous plait.

Jamais je n’ai eu besoin de prendre de photographie pour peindre un visage féminin, je n’ai jamais eu  qu’à laisser le pinceau dessiner son chemin sur la toile pour retrouver la courbe d’un sourcil, la pauvre esquisse d’un  sourire , la lumière tamisée d’une pommette. Visage identique se cachant sous de si  nombreux masques.

Celui de cette petite dame brune que j’abordais un peu pataud à mes 16 ans tous frais et le peu d’argent gagné durant mes congés d’été.

Ce fut la fin de l’été, dans une rue du  coté de Pigalle harassé de désir et d’immaturité face à l’amour d’une jeune fille bien sous tous rapports que je jetais ma gourme par dépit, pour ne pas blesser.

Égoïstement aussi finalement pour dissimuler ma violence et ma prétendue lucidité je me suis jeté à l’eau comme on se jette du haut d’un pont et j’ai retrouvé le cours de ma vie ensuite, après ces quelques minutes dérobées à je ne sais plus quelle droiture, je ne sais plus quel serment, endommagée à tout jamais par cette frontière traversée.

Le reste ne fut que pure répétition de ma prétendue méchanceté, une punition en quelque sorte m’interdisant désormais d’être sincère en séparant les sentiments d’avec les besoins hygiéniques propre à l’exultation, au trop plein ou au trop vide.

Cette sincérité envers autrui je n’ai jamais pu la partager vraiment qu’avec les réprouvés, les gens comme il faut sans doute font partie d’un fantasme encore, une version en creux que je me serais inventée, car ils sont si rares et l’on en croise vraiment peu  dans une vie que ce ne sont jamais ceux qui ont l’air de l’être en apparence.

De cette première rencontre avec la prostitution j’ai conservé un souvenir burlesque voir grotesque car j’en ai glané, à part des morpions que je partageais généreusement avec ma jeune compagne de l’époque, une vision déroutante de l’avenir, et du monde dans lequel j’allais bientôt m’engouffrer.

Hier sous la pluie dans les bouchons

J’écoutais France Culture. J’avais allumé le poste après avoir déposé devant sa porte à Caluire ma belle-mère qui, si tout va bien, fêtera ses 90 étés cette année. Cela faisait longtemps que je n’avais pas écouté cette station mais je reconnu immédiatement la musique du générique de l’émission « à voix nues ». C’était un échange épistolaire , une correspondance amoureuse voulait on nous faire croire, entre François Mitterrand et Anne Pingeot. Plus Mitterand que Pingeot dont on ne lu pas grand chose.

Cela me renvoya à mon époque pré pubère quasi immédiatement et plusieurs fois je me suis gratté le crane pour me demander comment la naïveté pouvait traverser à ce point les différents murs, blindages et barrières menant à l’Elysée.

Comment ? voici un homme dont on dit qu’il fut redoutable en matière de politique et qui démontre son indigence crasse en matière de correspondance amoureuse. Car hormis la littérature enrobant les  » je t’aime » les « je te veux » « tu es à moi » je n’ai relevé à peu près rien d’autre que du blabla.

Comment est-ce donc possible ?

Et puis j’ai trouvé.

Ce n’était pas difficile car j’avais été moi-même victime de ma propre vanité épistolaire autrefois.

Dans ces correspondances amoureuses il n’y a que du flan, des envolées lyriques et tout est adressé à une chimère personnelle évidemment. Ce plaisir de se mettre soi disant à nu dans l’encre n’est la plupart du temps que de la masturbation et pas grand chose d’autre.

D’ailleurs les réponses d’Anne Pingeot, rares dans l’émission semblent me donner raison. Elle doute et c’est évidemment ce qu’elle peut faire de mieux face à un tel déchainement narcissique.

En ce sens les hommes de pouvoir possèdent ce privilège tout au contraire du gueux que je fus. On leur répond.

J’ai envoyé à une époque une bonne centaine de lettres à une jeune fille modeste et simple de ma campagne qui ne m’a jamais répondu. Et c’était certainement la meilleure des réponses possibles lorsque j’y pense.

Ces échanges épistolaires se déclenchent bizarrement avec le manque et la distance qui transforme une silhouette, l’autre en cette partie merveilleuse de soi à qui l’on voudrait s’adresser et qu’elle nous réponde.

C’est une projection pure et simple, une illusion et tellement douce et tellement cruelle qu’on la sent aussi douce et réelle qu’une vraie réalité.

Mais au bout du compte il n’y a qu’un peu de honte à la fin de s’être tant épanché hors de soi pour rien.

Peut-être ne nous a t’on pas tout dit tout lu. Peut-être y avait il des passages plus ordinaires, plus érotiques, voire salaces carrément dans tous ces épanchements. Cela m’aurait plu évidemment de les entendre le cas échéant et sans doute aussi cela m’aurait rassuré de considérer le bonhomme comme un gars comme les autres.

Mais ce ne fut pas le cas.

J’ai mis presque 4 heures pour faire l’aller retour sous la pluie et les bouchons entre le trou du cul de l’Isère et la colline où vit la grand-mère. Dans la voiture à l’aller nous n’avons presque pas parlé sinon du temps maussade qu’il fait pour un mois de mai et de ce miracle que représente pour elle son journal de mots fléchés.

-ça me tient compagnie vous savez qu’est ce que je ferais d’autre sinon ? je tournerais en rond.

Phrase n’appelant pas de réponse au final mais révélant une éducation, une finesse d’esprit, une élégance de la conversation, qui mit fin en douceur à celle-ci à peine commencée.

Et j’ai encore été surpris de tant de violence, de fermeté chez cette petite dame toute frêle dont j’ai l’honneur d’être le gendre.

Jeune et fougueux

Joan lorsqu’elle était furieuse invoquait mon appendice caudale dans une langue verte . « Ta bite y a que ça qui compte pauvre con ». Et je comprenais alors vaguement l’égoïsme qui nous différenciait.Elle voulait être l’unique la seule l’exclusive et je ne sais quoi d’autre encore du même acabit tandis que moi je rêvais de liberté et de tant à autre passais à l’acte.

Je n’avais pas encore trente ans et elle pas tout à fait cinquante et lorsque je me réveillais avec la gueule de bois je voyais l’appartement où nous vivions comme une île sur laquelle les deux naufragés que nous étions tentaient maladroitement d’utiliser l’amour pour nous remettre d’équerre.

Mais nous étions irrémédiablement tordus et si savamment que même Hephaestus avec toute sa divine science n’aurait rien pu faire pour nous.

Il n’y a pas d’âge qui compte lorsqu’on se ment pour échapper à soi-même.

Cet élan cet abandon dont elle se rêvait capable n’étaient que le fruit pourri d’une longue masturbation solitaire. Elle se rêvait amante plus qu’elle n’était en mesure de l’être véritablement.

Je n’étais pas équipé pour saisir la nuance et la subtilité, et encore moins pour trouver des circonstances atténuantes.

En revanche j’avais une foi féroce dans le son. La plus petite fausse note mettait tous mes sens en alerte. Et avec les années, les défaites, les tempêtes et les jours sans vent j’avais acquis une sorte de connaissance malgré moi des labyrinthes des entourloupettes bref un bel éventail agité par la misère de l’âme humaine.

J’aurais été incapable de la formuler cette connaissance et je ne savais pas comment y réagir. Les réflexes, la réaction frontale et immédiate m’avaient conduit à de multiples catastrophes et à l’errance.

J’avais donc mis en place une forme de mutisme qui faisait office de « temps mort » aussitôt que l’orage commençait à gronder.

Ce qui m’interloquait et par dépit m’amusait intérieurement était ce paradoxe de deux états diamétralement opposés entre la femme amoureuse et la femme haïssante. Je ne comprenais pas cette facilité de passer de l’une à l’autre chez Joan. tout cela me revoyait à des périodes de bac à sable et à la propriété des joujoux.

Ce qui au bout du compte éveillait un doute. Tout n’était que farce et comédie meme la tragédie même le drame.

A ces moments là je prenais ma veste faisait un petit signe de la main au gamin comme si j’avais évoqué un jour de pluie puis je me tirais pour retrouver le sirop de la rue.

J’avais mes habitudes mes points de repère je retournais invariablement à Château Rouge pour aller cogner à la porte de la Berthe concierge de ce petit hôtel crasseux de la rue des poissonniers.

Te revoilà disait elle sans plus et elle me tendait une clef. Je grimpais dans les étages curieux de voir mon nouveau purgatoire et la liberté à ces moments là je crois bien me donnait des ailes.

Je me mettais alors à table en écrivant comme un dingue tout ce qui pouvait me venir à l’esprit sur l’amour, les femmes, et ma grande misère de ne rien comprendre de toutes ces choses. Il y avait comme une jouissance enfantine à énoncer de but en blanc autant de griefs contre l’existence en général puis contre la gente féminine et pour finir sur moi même.

C’était comme une soupape qui m’empêchait probablement de bondir sur le premier venu pour l’écrabouiller de toute cette pitoyable rage dont j’étais possédé.

Puis une fois le cahier rempli, je me levais et quittais la piaule pour aller errer dans les rues. Le besoin de marcher était une drogue et je n’en avais jamais assez jusqu’à ce qu’à un moment je me retrouve à mon point de départ aussi éberlué qu’un rat blanc de laboratoire.

Alors je sortais la bouteille de Ballantine de son pochon et un nouveau défit débutait qui consistait à la siffler toute entière sans me laisser terrasser par l’ivresse. Un verre après l’autre comme dans duel .

Je ne sais plus si à cette époque j’étais si désespéré que je le croyais. Je crois plutôt que le désespoir était une voie que j’avais décidé d’emprunter pour étudier ma propre inconsistance, la dérision magistrale de mon existence. Pour parvenir à prendre un recul respectable , un recul nécessaire pensais je qui me donnerait quelques clefs pour saisir le mot respect dans toute sa subtilité.

Les lendemains matins je me rendais à Puteaux en essayant de calmer durant le trajet mes dents qui claquaient. En quelques secondes j’arrivais à me recréer une allure de jeune loup costardé cravaté pour affronter ces journées risibles durant lesquelles je vendais des canules des couches et des fauteuils roulants.

Toute la sainte journée j’avais affaire à la débine humaine, du manque d’oxygène à la constipation chronique en passant par les diverses amputations escarres et autres furoncles.

Le meilleur de tout ça c’est que ça me ravigotait complètement. A la fin de la journée j’étais frais comme un gardon. J’allais à l’épicerie du coin et muni de nouvelles munitions je me tenais prêt à affronter la soirée la nuit et la page blanche.

C’était une drôle d’époque quand j’y repense toute cette énergie dépensée pour pas grand chose me laisse une sorte de béance à l’âme…comme une trouée d’ineptie traversée. Un trop plein d’énergie comme on en possède lorsqu’on est jeune et fougueux.

La folie d’Hercule 100x100cm Patrick Blanchon 2020

Bâtir sur du sable 10

Des heures qu’il l’attend et elle ne vient toujours pas. Alcofribas épluche une branche sur sa tonnelle en guettant de temps à autre l’escalier de la maison voisine. Des américains se sont installés là pour les vacances et depuis lors, depuis qu’il la vue la première fois sa vie toute entière s’est ensoleillée. Elle s’appelle Jenny elle est toute frèle avec de beaux yeux noirs et humides. Elle lui a dit demain vers 10 h dans un français maladroit.

Depuis lors Alcofribas se demande comment parler américain. Sous la douche il s’est mis à inverser toutes les lettres des mots en se disant que probablement l’anglais devait être tiré de là. Mais le premier essai n’a pas été bien concluant. La petite américaine l’a regardé ébahie, puis finalement a éclaté de rire en comprenant.

Ce n’est pas grave s’est dit Alcofribas. Un jour j’apprendrai l’anglais et je pourrai lui dire tout ce que j’ai tellement envie de lui dire. Mais à chaque fois qu’il la voit, qu’il y pense tout s’embrouille. C’est comme un blanc rempli d’une foule de choses indistinctes. S’il devait résumer l’émotion qu’il éprouve cela ressemble à de la faim. Il pourrait dévorer Jenny en l’avalant toute crue comme un petit poisson.

En même temps qu’il attend il réfléchit. Comment s’est t’il retrouvé prisonnier de cette pensée qui l’obsède ? Y avait il un vide si grand en lui pour qu’au moment où son regard a rencontré celui de Jenny il ressente cette sensation d’être rempli à ras bord d’elle.

Cela le perturbe autant que ça l’intrigue. Pourtant elle n’a pas dit grand chose. Juste quelques mots. Tout le reste a été échangé dans des attitudes, des mimiques, une certaine façon de changer de jambe pour faire basculer le poids du corps. L’odeur de ses cheveux, son odeur toute entière. Il se sent comme un idiot par moment, comme un oiseau dans une cage, un hamster qui cavale sur sa petite roue.

Puis il récapitule. C’est sa spécialité la récapitulation. Il va chercher dans son souvenir tous les contacts qu’il a déjà eu avec les filles. Une longue méditation où il voit se rejouer toutes ses émotions, où il voit à quel point il est le jouet de ses émotions. Il établi le compte de ses défaites. La conclusion qu’il pourrait en tirer c’est que la plupart du temps tout ne vient que de son imagination. Il n’y a que des écarts des gouffres entre ce qu’il imagine et les faits.

Le Père Bory arrive au bon moment. Ils se saluent échangent quelques banalités sur le temps. Puis Alcofribas n’y tient plus. J’attend une fille qui ne vient pas répond il au vieux qui lui demande ce qu’il fait.

Tu ne devrais pas perdre trop de temps dans les marivaudages lui dit alors le père Bory, et celui ci s’en va sans rien rajouter de plus vers le village.

Marivaudage ? Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire se demande Alcofribas. Pour en avoir le coeur net il descend de sa tonnelle pour se rendre à la bibliothèque au rez de chaussée de la maison. Là il prend le Larousse , cherche le mot et lit la définition. Il ne comprend pas vraiment ce qu’elle dit cette définition, encore d’autres mots à chercher comme toujours… afféterie ? Préciosité ? Il y a une phrase d’un gars qui doit être breton … peut être un mot breton alors ?

Ce n’est encore que marivaudage; jusqu’ici, les traits d’esprit et autres bonnes manières nous dérobent à qui mieux mieux la véritable pensée qui se cherche elle-même (Breton,Manif. Surréal.

Nous dérobent à qui mieux mieux la véritable pensée qui se cherche elle-même… Alcofribas comprend tout à fait soudain le sens de cette phrase.

C’est comme une couche superficielle qui masque les vraies choses se dit il.

Il referme le gros dictionnaire. Retourne à la tonnelle. Le soleil est haut dans le ciel il commence à faire bien chaud. Dans l’ombre de l’arbre il y a un parterre de pivoines. Ce ne sont pas des fleurs excessivement colorées mais d’une tendresse infinie se dit Alcofribas. Et ces pivoines s’associent soudain à ce qu’il vient de comprendre dans ce mot breton.

Les filles n’arrêtent pas de marivauder, c’est même une spécialité qu’elles ont se dit Alcofribas. Cela l’agace toujours sans qu’il n’ait jamais compris pourquoi vraiment. Aujourd’hui il pense comprendre c’est parce qu’elle dissimulent quelque chose d’important derrière leurs inlassable marivaudage. Et il répète inlassable marivaudage.

Puis soudain il se souvient que ça lui plait aussi de ne pas avoir à pénétrer directement dans l’essentiel avec elles.

Cet essentiel qui pour Alcofribas serait de les mordre tout simplement à pleines dents, pour apaiser cette faim perpétuelle qui le dévore de l’intérieur.

C’est aux alentours de 11h30 que la porte s’ouvre. Jenny descend les marches lentement, on dirait une princesse croisée avec une magicienne. Quelque chose d’attirant et de repoussant. Alcofribas fait un petit signe de la main puis s’éloigne de l’autre coté de la maison en prétextant qu’il a un truc à faire désolé voilà je t’ai attendu maintenant faut que j’y aille.

Il y a des limites à la bêtise quand même se dit il et il tourne les talons.

Huile sur toile 38×46 cm Patrick Blanchon 2020

On ne s’entend pas

C’est un vrai bordel avec des maquereaux et des putes, des michetons à la pelle, des suceurs de bites et pas mal d’enculeurs de mouches. Il y a là aussi évidemment des artistes, des peintres, des écrivains, des poètes, eux sont venus là pour boire à la source. C’est à la lie sucrée acide qu’ils lèchent, mâchouillent, ingurgitent et digèrent toute cette impudeur, cette violence, ce grotesque et toutes ces merveilles visuelles, sonores, olfactives qui les accompagnent. C’est à partir de la boue de la sueur du sperme et de la merde qu’ils extrairont l’or du temps, l’or du monde, l’or d’une époque. C’est leur seul issue, ils ne savent pas faire autrement.

Les plus habiles se feront commerçants et bandits en surface, à l’intersection de leur monde et du monde. Ceux là sont carapaçonnés comme dans les vieux tournois, armures toutes scintillantes de bons mots et d’entregent. Ils savent plaire et ils en jouent. Pinces fesses et brosse à reluire, cirage de pompe au besoin, ils ne réfléchissent plus c’est pavlovien. Ceux là atteindront le sommet de la notoriété dans l’univers des petits bourgeois et un peu plus tard des grands par simple ricochet. La rumeur les emportera de boudoirs en alcôve, d’admiration en spéculation vers une gloire temporaire dont ils se moquent bien la plupart du temps.

Commerçant et bandits en surface mais pas si cons.

Il y a aussi les autres les gentils, ceux qui ne savent rien de l’orthodoxie de l’art. Ceux là ma foi, leur destin se joue aux dés, et il ne pèse pas bien lourd dans la balance des mondanités.

Parmi tous ces salauds qui se regroupent ici, dans ce cabaret, ce claque, ce bouiboui, il y a de nombreux degrés comme dans une armée, du simple bidasse au général en chef. En tant que bourgeois il y a bien au moins trente six façons de baiser son alter ego, malheur à ceux qui n’ont pas étudié leurs gammes, les balbutiants de la saloperie, les hésitants, les veules, ceux là ne sortiront pas du rang. Conspués par derrière comme par devant sans trop d’ambages.

Et les femmes.

Ah les femmes.

Elles en savent long comme le bras sur la musique. En silence le plus souvent elles font le distinguo entre le « cause toujours », le « malgré soi », le mal sevré, le salaud basique, prometteur et parfait. Elles aussi cherchent l’or, les bijoux, la distraction l’intérêt et l’oubli. Et c’est souvent par elles que l’art et la décoration progressent. C’est la loi de ce monde, derrière l’apparence des rôles, l’esclave intelligente devient maitresse et celui qui se goberge, le vaniteux, le fat finira à genoux ou au sol à se faire pisser et chier dessus.

Le mythe du type bien existe ici aussi, sauf qu’on ne donne pas la même définition au bien que dans les magazines.

Etre bien ici cela commence par ne pas être con. Ce qui évidemment amplifie la rareté. Ce qui évidemment crée des luttes des empoignades, des coups fourrés, des vacheries innombrables, pour s’accaparer l’oiseau rare.

J’étais cet oiseau là. Je peux bien l’avouer maintenant, les clients du cabaret ont depuis longtemps changé de crèmerie

Pourtant le cabaret lui continue, avec de nouveaux lieux éparpillés ça et là, une nouvelle clientèle soi disant, de nouveaux peintres, écrivains musiciens qui font sauter sur leurs genoux de gentilles dames et mêmes de beaux messieurs si délicats.

Rien n’a changé sauf une seule chose, le brouhaha.

Je me suis toujours demandé ce que le brouhaha permanent de ce lieu voulait me dire en creux.

Je crois qu’il suffit juste de tendre un peu plus l’oreille pour constater qu’ici on ne s’entend pas..

Aristide Bruant.

Bâtir sur du sable 9

Le problème avec les adultes c’est qu’ils n’ont pas d’honneur. Alcofribas a pris son vélo et a roulé jusqu’à la carrière, c’est ici qu’à mains nues il creuse depuis des semaines un tunnel qui espère t’il lui permettra d’atteindre la Chine. Et en même temps qu’il brasse la terre chaude, il numérote tous ses griefs contre le monde.

Zorro voilà un type qui a de l’honneur, Thierry la Fronde, John Wayne… hélas ce sont des personnages de feuilleton, de cinéma, de pures fictions. Dans la vraie vie ce n’est pas cela. Les gens promettent pour se débarrasser de la gène d’avoir à dire non voilà en gros toute la lâcheté.

Alcofribas a bien progressé dans son tunnel, il a maintenant une belle profondeur, il faudra aller chercher du bois pour étayer un de ces jours se dit il. Mais pour l’instant c’est plus la rage qui l’aide à creuser, il constate qu’elle est une énergie inépuisable. Sitôt qu’il commence à réfléchir, à élaborer une stratégie pour la sécurité de son ouvrage, l’ennui lui tombe sur le paletot. Il n’y a aucun plaisir dans la prévision du risque, du pire. Autant rester au niveau de la rage.

De temps en temps il déblaie la terre pour faire propre. Il repense à ce film qu’il a vu. Un gamin sur un toit de Pékin qui regarde un cerf volant s’élever au dessus de la ville. Ce gamin là doit exister et il aimerait le rejoindre sans bien savoir pourquoi. C’est la seule image de la Chine qu’il a Alcofribas. Pour le reste il ne sait pas.

Il rentre à nouveau dans son tunnel et progresse lentement quand soudain un tout petit éboulis attire son attention. Et juste au moment où il se dit oh oh il faut que je ressorte patatras tout lui tombe dessus et le paralyse. On dirait que la colline toute entière s’est effondrée sur lui. Il panique quelques instants, se dit qu’il va mourir là c’est certain. Et une fois ce constat effectué la paix s’installe. Il ne bouge plus, il respire doucement, il observe comment la mort va s’emparer de lui. Il éprouve presque du plaisir finalement d’ être en contact avec la certitude qu’il va mourir. Rien ne lui a jamais paru aussi réel que ça de toute sa vie.

Peu à peu il s’engourdit, c’est peut-être la même chose que le sommeil se dit Alcofribas. On meurt comme on s’endort voilà tout.

C’est à ce moment là que son double surgit, le sale gamin qui n’en fait toujours qu’à sa tête. Le voleur le menteur, ce monstre qui lui fait peur mais vers lequel il est attiré car il sait que l’autre ne se fait pas d’illusion sur le chagrin, la tristesse le malheur. Celui là est bel et bien du même tabac que ses héros. Sauf qu’il n’a rien de solaire comme eux c’est même tout le contraire. Il vient du fond de la Terre, de la noirceur et de la pourriture qui se décompose.

Hey mec bouge toi tu es en train de crever au cas ou tu ne le saurais pas.

Alcofribas est à peine surpris d’entendre sa voix sarcastique. Il a envie de lui dire fiche moi la paix, laisse moi je n’ai pas la force.

Mais l’autre l’interrompt aussitôt

Taratata Dugenoux. bouge ton cul faut sortir de là, tortille toi, fais comme les taupes, marche arrière en avant toute nage dans la terre à l’envers.

Alcofribas s’exécute. C’est une sorte de reflexe qu’il a désormais sitôt qu’il rencontre une autorité quelle qu’elle soit. Son premier reflexe est toujours d’obéir, c’est ensuite que ça se gâte.

Allez zou tu y es presque encore un effort Dugenoux. Alcofribas a de la terre plein la bouche mais il continue à progresser à rebours. C’est comme dans ses rêves se dit il, il suffit de décider de se rendre d’un point à un autre de fermer les yeux à l’intérieur du rêve lui-même pour ça marche. En un clin d’oeil ainsi il pourrait atteindre Cassiopée, Aldébaran ou même ce foutu toit de Pékin il le sait. Mais il sait aussi qu’il n’est pas dans un rêve, qu’entre la prise de décision et l(atteinte de l’objectif un temps considérable peut s’étendre. Pourquoi y a t’il donc cette distance, tout ce temps à attendre, tous ces efforts à produire, pourquoi autant d’embuches au désir ?

Son cerveau est reparti en même temps que l’autre le tanne.

Plus vite gros lard tu traines là, si tu ne te dépêches pas c’est la colline entiere qui va t’avaler. Et le salaud rigole pour bien marquer son mépris envers Alcofribas.

Ce qui le met en rogne évidemment lui Alcofribas le doux, le gentil, il faut qu’il sorte de ce putain de tunnel pour l’agripper ce sale con et lui flanquer une raclée, désormais il l’a son objectif , et ça décuple sa rage et ça décuple son énergie, et ça décuple son envie de vivre d’un seul coup.

Enfin la chaleur du soleil sur ses mollets, encore un petit effort et il s’extirpera tout entier, ça y est il y est et au moment où il sort complètement du tunnel l’ouverture se rebouche presque aussitôt tout est désormais obstrué comme si rien de tout cela n’avait jamais existé.

Alcofribas se relève crache toute la terre qui l’empêche de gueuler, il va pour se retourner prêt à en découdre à se ruer sur l’autre. Mais à cet instant surprise il n’y a rien. La carrière ensoleillée, un léger frémissement de feuilles dans les arbres avoisinants, un oiseau qui s’envole dans le ciel bleu. L’autre a disparu soudainement.

Sors de ta cachette salaud gueule Alcofribas je vais te tuer !

Personne ne répond. Tout est calme et paisible indifférent à sa colère à sa rage à son chagrin d’être ce qu’il est et à son échec.

Il remonte sur son vélo et prend le chemin du retour.

Sa mère vient de saigner un lapin qui pend à une branche de pommier. Elle se retourne, son tablier est plein de sang et elle le voit ouvrir le portail.

Mais tu t’es vu ? Qu’est ce que tu as fichu durant tout ce temps ? Et tes vêtements !!! ? Mais qu’est ce qui m’a fichu un abruti pareil ? tu as vraiment le diable dans la peau. Attend un peu quand ton père va rentrer… elle a un petit moment d’hésitation, file te laver tout de suite on en reparlera sois certain.

Puis elle se retourne vers le lapin et lui coupe la tête d’un geste formidable, comme dans un film d’horreur, le sang jaillit partout, Alcofribas court et gravit l’escalier de ciment pour parvenir à l’entrée . Il se retourne une dernière fois sa mère est en bas et l’observe, elle a allumé une cigarette son visage est écarlate. Il pense que ça aurait été sans doute mieux de mourir ce jour là.

Cliché noir et blanc d’un détail Série Matière. Patrick Blanchon 2019