L’ambiance

Lorsqu’elle su qu’il allait venir dans la soirée l’émotion la submergea. Elle décida alors de se faire du thé pour résister à ce qu’elle considérait comme un mélange de panique et de désagrégation.

Puis elle s’assit sur le bord du canapé, recroquevillée sur elle-même en avalant par petites gorgées prudentes le breuvage brûlant.

C’était la fin d’une agréable journée d’automne. Par la baie vitrée elle apercevait la rangée de troènes qui barraient la vue de la grande terrasse aux habitants des tours voisines.

De temps à autre un chat traversait l’espace et l’ensemble conférait à l’instant une quiétude qui contrastait avec ce qu’elle éprouvait depuis qu’elle avait appris la nouvelle.

Elle imaginait déjà le bruit de l’ascenseur qui s’arrêterait à l’étage, son pas dans le couloir, sa silhouette derrière la lourde porte blindée, puis enfin le son de la sonnette qui retentirait.

Elle se souvint de cette histoire de trompette qui pouvait détruire les murailles d’une ville fortifiée. Quelque chose de biblique se dit-t ‘elle qui faisait surgir tout en même temps un peu de culpabilité, une sorte de crainte métaphysique, et bien sur du désir.

A quarante ans passés elle avait la sensation étourdissante que leur rencontre lui avait attribué une nouvelle peau, un nouveau corps, et réveillé aussi un antagonisme ancien entre le désir et les sentiments. Son petit coté fleur bleue en prenait un coup.

Lorsqu’elle parvint à ce point de sa réflexion elle reposa la tasse sur le plateau de la table basse et se leva d’un bond.

Il faut que tout soit parfait se dit t’elle.

Elle passa l’aspirateur dans tout l’appartement puis s’attaqua à la poussière et enfin aux vitres. Et elle se félicita à la fin car l’ensemble de ces tâches, grâce à un peu de jugeotte et d’organisation ne lui prit que très peu de temps par rapport à ce que son inertie chronique, envolée désormais, occasionnait autrefois.

Autrefois c’était il y a un peine quelques semaines se souvint t’elle non sans éprouver un léger vertige.

Lorsque le jour commença à tomber elle tapota encore tous les coussins du salon, puis s’assura que le couvre lit dans la chambre ne faisait aucun pli.

Enfin elle ouvrit un tiroir et sorti un paquet de bougies qu’elle arrangea consciencieusement sur chaque bougeoir, déplaçant ces derniers de quelques centimètres, plusieurs fois de suite, tout en prenant du recul de temps à autre pour regarder l’ensemble.

Tout était comme elle l’avait imaginé quelques instants plus tôt, comme elle n’avait jamais cessé de l’imaginer tant de fois.

Enfin pour compléter le tout elle aspergea de parfum quelques ampoules cachées derrières leurs chapeaux et alluma les lampes pour créer l’ambiance qu’elle avait toujours souhaitée.

Elle aurait pu battre des mains comme une petite fille mais à ce moment là elle surprit le bruit de l’ascenseur dans l’immeuble et la panique l’envahit de nouveau. Déjà se dit t’elle ? Elle se rendit à la cuisine et poussa un oh en constatant qu’elle n’avait rien préparé pour le repas.

Elle se mit alors à rire au beau milieu de la pièce… dire que j’allais oublier le principal… mais au lieu de faire la tambouille elle se rendit dans la chambre, chercha dans le dressing quelques instants puis s’empara de cette magnifique robe rouge au décolleté plongeant qu’elle avait achetée pour une occasion comme celle ci quelques jours auparavant.

S’il m’aime se dit elle il se nourrira de moi et voilà tout.

A 20 heures tapantes la sonnette retentit, elle se releva mollement du canapé pour aller ouvrir la porte, l’homme qui se tenait là avait tout à coup l’air d’un étranger. Elle bredouilla une excuse en disant qu’elle ne se sentait pas bien et qu’elle ne pouvait pas l’accueillir, qu’elle en était désolée.

Enfin une fois la porte refermée, les pas s’éloignèrent, le bruit de l’ascenseur reprit sa course vers le rez de chaussée, elle souffla.

Elle souffla sur chacune des bougies.

Une odeur de cendres envahit l’appartement tout entier, elle se traita copieusement de tous les noms, puis fatiguée elle alla se coucher.

Duo Techniques mixtes 60×80 cm Patrick Blanchon 2015

Persévérance

« Tout amuse quand on y met de la persévérance : l’homme qui apprendrait par cœur un dictionnaire finirait par y trouver du plaisir. » Flaubert Correspondance, lettre à Mademoiselle de Chantepie.

Ce gamin qui vient me voir à la fin du cours et qui me dit: je n’arrive à rien, j’ai le sentiment d’être d’une nullité crasse, je voudrais arrêter, que puis-je lui dire qui fasse appel à l’essentiel et lui dévoile une réalité qu’il ignore ?

On ne dessine ou ne peint pas parce qu’on sait bien dessiner et peindre jeune padawan. On dessine, on peint parce que tout d’abord on a envie de le faire, avoir l’envie est peut-être le plus important vois-tu et souvent on se fait de jolis nœuds au cerveau parce qu’on ne pense pas du tout au principal, on s’invente alors tout un tas de bonnes ou de mauvaises raisons pour se dissimuler à soi-même qu’on n’éprouve aucune envie à faire quelque chose, tout simplement parce qu’on subit la pression du groupe, la pression du « il faut le faire »

Donc as tu envie de dessiner As tu envie de peindre ?

Il resta un instant silencieux puis il m’avoua qu’il avait envie d’avoir envie mais qu’il ne savait pas si cela serait suffirait.

C’est un chemin plus difficile je lui dis. C’est comme aimer la sensation d’être en amour pour quelqu’un. Il faut parfois beaucoup de temps pour comprendre que cette envie, que cet amour se trompe de direction. Mais si on y parvient, la prise de conscience vaut toutes les esquisses, les tableaux ratés et réussis du monde.

Car à cet instant on peut faire plus attention à son cœur qu’à sa tête. De quoi as tu envie vraiment ? voilà la question que tu peux te poser régulièrement, pratiquement chaque jour, chaque heure, chaque instant.

C’est une question simple et tellement difficile en même temps.

Et vous monsieur aviez vous cette envie de dessiner et de peindre lorsque vous aviez mon âge ?

Je crois que je n’avais pas d’envie à ton âge, pas d’envie du tout, je faisais semblant pour avoir la paix parce que c’est suspect tu l’as compris.

Et puis un jour je me suis posé moi aussi cette question: de quoi ai je vraiment envie ? Ce n’était pas de dessiner ou de peindre ça tu peux en être sur. J’ai eu soudain envie d’un tas de choses et j’ai persévéré parfois à tort avec les filles, avec les idées, avec les sentiments. Je suis passé par des hauts et des bas comme dans une poussière d’or dans un tamis de chercheur d’or.

Et puis au bout du compte j’en suis revenu à mon point de départ : une horrible une affreuse absence d’envie de quoi ce soit. J’avais l’impression d’avoir tout vu, tout vécu, que ma vie n’était plus qu’une répétition stérile d’erreurs.

Alors je me suis retrouvé dans une solitude étrange, sans ami, sans femme, sans passion, j’ai bien cru à ce moment là que ma dernière heure allait sonner.

Et c’est à ce moment là exactement que j’ai pris une feuille de papier et que je me suis mis à dessiner pour de vrai, une nouvelle envie comme une toute petite graine que l’on plante en terre. Je ne savais pas vraiment ce qu’elle était au début, dessiner me faisait du bien et je me mis à le faire le plus souvent que je le pouvais pour me retrouver.

Se retrouver c’est peut-être lié à une envie, je ne dis pas que c’est facile, je ne dis pas que c’est magique non plus, peut-être qu’il suffit juste de persévérer. Prendre cela au sérieux comme on prend au sérieux un jeu.

A la fin de mon monologue le gamin avait disparu et je restais seul dans la salle de classe. Je m’emparais de la brosse et j’effaçais les consignes notés à la craie blanche sur la surface noire. Je rangeais ensuite mes affaires dans le vieux cartable, pris mon pardessus et refermais la porte derrière moi.

C’était la fin d’une belle après-midi d’automne, des oranges des rouilles et du bleu. J’avais envie de pleurer tout à coup aussi je décidais de m’enfoncer dans le petit sous bois, d’éviter les rues et leurs passants, toute la cohue.

Dessin fusain et pastel Patrick Blanchon 2021

Toute la misère du monde.

On ne peut pas recueillir chez nous toute la misère du monde. Elle répétait ce qu’un autre avait déjà dit avec une mimique un tantinet professorale qui m’agaça immédiatement.

C’était foutu.

Malgré les éléments remarquables d’une plasticité affolante qu’elle exhibait un peu trop naturellement , je décidais de conserver tout mon sang-froid et de faire comme d’habitude, c’est à dire hocher la tête gravement sans rien dire.

Qui ne dit mot consent évidemment, vous ne pouvez qu’être d’accord ajouta t’elle comme on ajoute une goutte pour faire déborder un vase déjà parfaitement rempli.

Je fis un effort pour n’afficher aucune expression particulière.

Devenir le miroir le plus fidèle de sa bêtise, par un assemblage rapide de tous les éléments qui peuvent donner le change.

Un œil de poisson mort, la ligne centrale de la bouche parfaitement horizontale, et, en respirant calmement changer la tonalité de la peau pour rompre sa roseur naturelle d’une légère touche olivâtre.

Enfin con à souhait je pu me concentrer sur ce que j’avais envie de faire dans la minute suivante.

De toutes évidences elles ne pigeait rien aux 4 nobles vérités du bouddhisme dont la souffrance est la principale.

Mais elle avait tout de même une jolie plaque dorée gravée en lettres anglaises : Isabelle Machin Thérapeute Diplômée de Sophrologie

Mon regard s’égailla sur le cadre dans lequel nous nous tenions et l’ensemble acheva de conforter mes craintes.

C’était un mélange de tons pastels sans contraste, une sorte de cacophonie de douceur, une bouillie de bonne intentions avec un je ne sais quoi de perversion enfantine, à n’en pas douter.

Je me levais soudain comme si quelque chose me treuillait vers la verticalité. Ce n’était pas vraiment désiré, c’était imposé par la circonstance.

Me relever de ce putain de fauteuil me demanda de réunir tout ce que j’avais pu connaitre dans le temps pour échapper à une sensation agréable, située entre la somnolence et le sommeil profond. J’eus même ce gout pâteux dans la bouche comme lorsqu’on se réveille d’une trop longue sieste après un repas trop riche.

Ne voulant pas toutefois paraitre désagréable, j’employai alors des trésors de mensonges, donc de diplomatie pour prendre congés, prétextant un rendez vous important dont je venais tout juste de me souvenir.

Elle ne fut pas dupe et pour parachever la scène elle se renversa contre le dossier de son fauteuil à elle, avec un petit air satisfait.

Donc vous fuyez comme d’habitude se moqua t’elle.

Le ton était légèrement haut perché ce qui me réjouit tristement, car on ne pouvait ignorer l’agacement ou la colère que celui ci tentait de dissimuler.

Dans d’autres circonstances j’aurais pu fuir vous avez raison ajoutais-je. Mais tout bien peser je ne fais que m’éloigner du déjà vu précisais-je.

Chose étonnante ses sourcils devinrent des accents circonflexes pointus comme des chapeaux de sorcière. Je m’accrochais lâchement au mot turlututu.

Mais elle n’avait rien d’une sorcière, elle n’était qu’une thérapeute comme j’en avais déjà rencontré beaucoup au cours de ma vie.

J’extirpais le liquide de ma poche comme une sèche un nuage d’encre et le posais sur un bureau Empire.

Enfin j’attrapais mon chapeau au passage et je décidais d’en tortiller les bords tout en balbutiant les excuses ordinaires et ce de la manière la plus plate.

Cela partait d’une bonne intention , ne pas laisser un souvenir pénible de notre entretien à la dame.

Vous vous sentez très fort derrière votre vulnérabilité affichée me souffla t’elle presque dans le cou au moment où je franchissais la porte.

A cet instant je me suis dit qu’on aurait très bien pu en profiter pour tisser une relation plus physique mais il fallait bien que je doute et je me mis à douter. Je me suis mis à douter que nous puissions nous rejoindre dans le silence et affronter toute cette fameuse misère du monde sans filtre.

Et du coup je décidais aussi de ne rien ajouter de plus, la porte se referma je descendis l’escalier pour rejoindre la rue.

Technique mixte sur papier Patrick Blanchon 2021

Le choix

Choisir c’est renoncer comme on le sait. C’est à dire qu’il faut faire un effort considérable pour balbutier un oui ou un non.

Aussi certains prennent le parti de dire toujours oui, d’autres toujours non, comme s’ils avaient choisi ou renoncé une bonne fois pour toutes à quelque chose.

J’étais plutôt oui parce que ça m’empêchait soi disant de me prendre la tête.

Ce qui est totalement erroné.

Puis j’ai décidé de me lancer dans le non pour rattraper tout ce temps perdu. Mais je n’ai pas vu énormément de changement.

Ce n’est pas linéaire, ni stable, cela n’offre pas une sécurité.

C’est sans doute ce mot l’entrave, la sécurité, mais on pourrait aussi ajouter la confiance. La confiance dans la vie, la confiance en soi, la confiance tout court.

Enfin j’ai usé d’abracadabras parce que je ne voyais pas d’issue.

Dire oui ou non au petit bonheur la chance c’est quelque chose, je veux dire que ce n’est pas rien comme on pourrait l’imaginer.

Cela déclenche un tas de chemins qui s’ouvrent sous les pieds.

Ensuite on peut se dire : suis je sur le bon, le mauvais chemin, c’est une autre histoire.

En choisissant le hasard on tente de se débarrasser progressivement du but, car c’est aussi cela choisir, aller vers un but.

Je choisis ce chemin parce que je ne sais pas où il mène, offre une chance de reconsidérer tous les buts.

Ensuite évidemment pour tenter de rentrer dans le rang on peut se plaindre, s’autoflageller, se dire qu’on est totalement idiot ou débile, ou je ne sais quoi, mais tout ça n’est qu’une couche superficielle à laquelle on tente encore de s’accrocher pour préserver je ne sais quelle identité.

Le malheur, le regret, le remords voilà ce qui nous permet de décider d’une continuité de nous-mêmes, tout comme le bonheur, la joie. C’est encore une sorte de oui ou de non déguisé.

Mais ce qu’il peut y avoir en dessous de la couverture, on ne prend pas suffisamment le temps de la soulever pour le voir.

Dans le fond oui et non c’est comme ni oui ni non c’est ambiguë à souhait et ça agace une bonne partie des gens qui eux pour être tranquilles veulent un oui ou un non. Enfin ils veulent savoir sur quel pied danser.

Et une fois qu’ils le savent dansent t’ils pour autant ?

Comme d’autres veulent savoir quel est le bon pinceau, la bonne couleur et je ne sais quoi encore avant de se lancer. S’ils se lancent jamais d’ailleurs.

Il faudrait reconnaitre en dessous et au dessus du oui et du non, l’immanence. Pas facile de suite je vous préviens

Etre tout à la fois baleine, requin et petit poisson nageant dans l’immanence. Un coup je te mange un coup je suis mangé, et tout ça sans le plus petit espoir ni regret, en s’ajustant au c’est comme ça vaille que vaille.

Et votre humanité là dedans me demanda t’elle soudain

Et là je me suis tu, je n’arrivais toujours pas à me décider si je devais me relever pour marcher sur mes deux jambes ou continuer à quatre pattes.

Vous ne regardez pas par la bonne lorgnette ajouta t’elle, soyez plus léger bon sang et vous verrez comme tout finalement baigne joyeusement dans l’éther.

J’allais opiner du chef bêtement mais je me suis repris.

C’était encore une de ces optimistes militantes qui allait me bourrer le mou avec une armée de poncifs à la noix, alors j’ai pris mes jambes à mon cou ce qui n’est pas rien à mon âge et demande encore une capacité de souplesse appréciable.

Technique mixte Patrick Blanchon 2021 50×50 cm

Au supermarché

Cette femme hystérique plantée devant les caisses. Des hurlements, des cris, des sanglots, panique totale. La caissière qui reprend sa respiration pour tapoter le micro et d’une voix qu’elle veux assurée : On demande le petit Kevin à l’accueil.

Tout le monde piétine en râlant. Certains en profitent pour déballer leurs paniers, leurs caddies en poussant légèrement les marchandises en amont l’air de rien, avoir un tout petit peu plus de place pour s’étaler comme but.

Elle devrait se rouler par terre dit la vieille devant moi en clignant d’un œil. Je ne peux retenir un fou rire.

ça fait du bien de rire n’est ce pas quand on voit tout ce cirque elle ajoute en extirpant un saucisson à cuir de son panier.

Je hoche la tête sans rien dire en attrapant le panneau séparateur pour marquer mon territoire de chaland sur le tapis roulant.

Des chips, du chorizo et un paquet de croquettes pour la chatte, le strict nécessaire pour la journée, remplir des caddies me dégoute en ce moment.

Kevin mon chéri crie la femme.

Le vigile s’approche d’elle et tente de l’apaiser. Un noir immense et je la vois se recroqueviller. Puis elle se reprend tout de suite et s’adresse à la caissière, vous pouvez refaire l’annonce encore s’il vous plait.

La caissière lève la main sans la regarder pour lui dire d’attendre qu’elle termine avec la vieille dame devant moi.

C’est enfin mon tour, je me fends d’un petit signe de main à la dame au saucisson à cuir qui semble tout à fait enchantée de sa visite au supermarché et qui se hâte de franchir les portes coulissantes. Une vélocité soudaine que je n’aurais pu soupçonner.

10, 50 vous avez la carte de fidélité enchaine la caissière en reposant le micro.

Non pas de carte de fidélité et ça sera par carte j’ajoute, sans fil.

Petit bip et re petit bip retirez votre carte.

Avant de franchir les portes je me retourne pour voir le tableau encore une dernière fois.

Le vigile a pris la femme dans ses bras elle chiale sur son épaule, intarissable.

Puis au bout de l’allée centrale je reconnais la bouchère qui s’amène avec un gamin qu’elle tient par la main.

La mère aussi a du repérer l’évènement, elle repousse le vigile et s’avance vers la cordelette qui interdit l’entrée du magasin entre les caisses.

Kévin mon amour viens voir maman j’ai des images saugrenues du film Titanic qui surgissent soudain.

Puis la nausée d’un coup et je m’élance vers le parking.

Il fait frais, un petit vent s’engouffre sous les vêtements pour piquer la peau. En avançant vers mon véhicule je me demande comment j’aurais pu appeler mon gamin si un jour j’avais eu l’idée d’en avoir un.

Surement pas Kevin je me dis oh non surement pas.

huile sur toile 20×20 cm Patrick Blanchon 2021

Le général Laréson ( tentative théâtrale)

Ce rêve bizarre où je me retrouve terrassé au sol, lié de tous cotés par de petits êtres teigneux à la voix criarde, cela faisait belle lurette que je ne l’avais pas retrouvé.

Et puis là, juste après mon second café et ma première cigarette matinale, le revoilà.

Cependant que je peux désormais apercevoir le général en chef de leur armée. Un être grotesque portant un costume totalement ridicule, avec un couvre chef semblable à celui qu’on attribue aux fous : en forme d’entonnoir.

De partout la clameur monte, tous ces morveux plient le genoux avec déférence en exhultant : « hourra v’la Laréson, vive Laréson ».

Je les regarde exactement comme lorsque j’étais enfant, puis je leur souris avec toute la bienveillance dont je suis capable.

Pauvres andouilles je dis alors, vous croyez me tenir mais vous ne m’aurez jamais, d’ailleurs je me réveille quand je veux ! »

et dans mon rêve je respire un grand coup et je me retrouve dans mon petit lit d’enfant, j’entends le silence de la maison, ponctué de temps à autre par la respiration de mon jeune frère, et au delà de la cloison les ronflements de ma mère. Le confort d’une sécurité tout aussi imaginaire que le plus fantasque de tous les rêves.

Il a tiré une des chaises de dessous la table à manger pour s’asseoir à califourchon.

On va causer d’homme à homme me déclare Laréson.

D’homme à homme, il en a de bonnes… faudrait d’abord que tu existes pour de vrai je réplique.

Ouvre les yeux petit bonhomme et vois, tout ce que tu vois c’est moi :le briquet dans ta main, la cafetière électrique, l’ampoule qui éclaire ta cuisine, regarde au dehors la nuit.

Même la cigarette sur laquelle tu tires en ce moment même c’est encore moi ! C’est bel et bien moi qui crée ce monde dans lequel tu vis et que tu ne cesses de critiquer du matin au soir en geignant. Je suis le grand Laréson, et tu ne peux absolument rien contre moi, il n’y a aucune issue que d’obéir à ma loi.

Un peu pris au dépourvu je décidai alors de faire comme d’habitude c’est à dire n’importe quoi.

Je posai soudain ma clope dans un cendrier, puis je me courbais en deux pour poser la paume de mes mains au sol. Soudain doté je ne sais comment d’un je ne sais quoi d’extraordinaire, je fis basculer les reins, puis les jambes jusqu’à atteindre à une verticalité parfaite. Puis la tête à l’envers je me mis à regarder le bonhomme.

il n’était pas aussi laid ni aussi vieux, vu sous cet angle que je l’avais cru quelques instants auparavant. A bien y réfléchir, on aurait même dit un jeune homme qui tente de paraitre plus vieux qu’il n’est. Quelque chose d’exagéré dans le ton, dans la posture comme s’il n’était pas sur tant que ça d’être ce qu’il est.

Laréson c’est quoi ton but ? je lui demande tout de go

Je peux te prendre une clope il me demande en tentant d’éluder la question.

Et là je parviens à faire ce tour de force prodigieux, je lève une main, attrape mon briquet dans la poche et allume sa clope. Je vois bien qu’il est épaté même s’il ne veut rien afficher.

Protéger le monde du mal ! dit il en rejetant la fumée par le nez.

Quel mal ? je demande

La barbarie, la sauvagerie, la violence, regarde il n’y a que ça un peu partout.

Et tu crois que c’est en m’attachant au sol que tu vas éradiquer le mal je réplique.

Tu es trop dangereux, les rêveurs sont toujours extrêmement dangereux ils créent le désordre rétorque t’il

donc il faut inventer un ordre pour lutter contre ce que tu appelles le désordre si je te comprends bien… mais comment peux tu dire que le désordre est un désordre… ? Peut-être y a t’il un ordre qu’on ignore dans ce que nous avons coutume de nommer le désordre. Dans ce cas l’ordre dont tu me parles est un ordre issu de l’ignorance. Et c’est exactement pour cela que je ne m’agenouillerais pas face à toi Laréson parce que toi et tes sbires ne sont que des andouilles qui veulent donner du sens à tout et n’importe quoi, et vous êtes prêts à tout pour cela surtout au pire.

On a déjà connu tellement de ravages avec l’invention des dieux, on remet ça avec la logique, la fameuse raison, celle là même qui était sensée nous libérer des croyances idiotes est devenue l’unique idole … tu vois le paradoxe ?

Il faut bien croire en quelque chose sinon c’est le chaos murmure Larèson dans un souffle.

Donc en fait il faut croire en toi à cause de la fatigue c’est cela ? On serait fatigué d’imaginer, on se réfugierait sous ta coupe ?

Pourquoi imaginer fatigue t’il à ton avis ? c’est parce que généralement ça ne mène rien tu t’en es bien rendu compte depuis le temps ( Laréson se redresse content de lui même )

Mais c’est exactement ce qui m’intéresse dans la vie mon vieux Laréson, c’est comprendre le rien, me rapprocher au plus près de ce rien, m’éloigner de ce « tout » dont on ne cesse de me tarabuster les oreilles depuis toujours.

Tu es comme ces athées qui veulent des preuves, provoquer les dieux pour qu’ils réagissent et te prouvent ainsi leur existence. ( les épaules retombent )

Je crois que les dieux aujourd’hui sont tout aussi perdus que les hommes. Je crois que l’ignorance est bien partagée par les hommes comme par les dieux, je crois qu’il y a autre chose toujours derrière toute croyance, quelque chose qui nous dépasse nous et les prétendus dieux.

Bon ok je vois où tu veux en venir dit Laréson qui se lève pour se dégourdir les jambes. Il fait le tour de la cuisine pour se planter de nouveau face à moi toujours en équilibre précaire sur les mains.

Changement d’axe, il reporte le poids du corps d’une jambe à l’autre.

On vivrait pour rien alors ?

Pour rien de tout ce que l’on croit ou imagine probablement je dis. Comme tout le reste, comme les pierres, comme les plantes, comme les animaux, il n’y a pas de raison que nous humains ayons une sorte de putain de « mission ».

a ce moment là pourquoi le poux n’aurait il pas lui aussi une mission, pourquoi l’ortie en serait t’elle dépourvue ?

Tu n’as pas lu Moscovici Nature contre culture ? ( Laréson fait son malin et tente de m’amadouer par les références je pouffe)

Je l’ai lu oui mais tout cela n’a plus beaucoup de sens désormais. C’était une sorte de divertissement ces lectures j’avoue.

Tu es devenu vieux (il tente de me vexer je le vois bien )

Ce n’est pas une tare de vieillir, je n’ai pas peur du tout de l’âge, ni de la fin comme toi Laréson, c’est ton fond de commerce pas le mien.

Mais tu te dénigres essaie t’il à nouveau, tu ne t’accordes vraiment pas beaucoup d’importance.

J’ai passé des années à perdre ma propre idée d’importance, tu ne peux pas imaginer à quel point je me sens léger désormais, aussi léger que ces feuilles qui se détachent des arbres pour rejoindre l’humus au sol et s’y baigner jusqu’à disparaitre totalement.

Je vois, reprend Laréson, comme tu n’as jamais rien réussi de ta vie, tu imagines que la réussite est inutile, et tu t’es réfugié dans cet espèce de culte de l’échec.

Tu as un métro de retard mais ce n’est pas totalement bête ce que tu dis j’ai traversé effectivement tout cela, les rêves de gloire, et l’amertume, j’ai traversé mes propres stupidités qui provenaient de l’air du temps et dont tu n’es pas dénué de responsabilité pour tout dire.

Mais aujourd’hui cela ne me regarde plus, la réussite, l’échec, je ne leur accorde plus d’importance depuis que je ne m’accorde plus d’importance.

Pense tu être devenu si sage que tu puisses ainsi te moquer de Laréson dit il en fronçant les sourcils.

Je ne réponds pas. Je me remets à la normale pour le regarder bien en face cette fois

Et si on se refaisait un café ?

On rigole, on se tape sur le dos Laréson et moi désormais.

Je ne voterai pas pour toi je te préviens, je dis mais on peut rester copain si tu veux, ça ne me fait rien.

Gulliver chez les Lilliputiens.

Les contes de fées.

Parfois il m’arrive de regretter cette perméabilité à la magie dont nous bénéficions tous à la naissance. A ces moments là je me secoue dans tous les sens, pratiquant une danse de saint Guy à ma sauce. Par ce truchement assez médiocre il faut bien l’avouer je tente ainsi de rejeter au loin ce regret là en particulier. Plus deux trois choses du même acabit, appelons cela des espérances déçues, comme les histoires d’amour à l’eau de rose, l’idée de devenir un jour un peintre célèbre, et également l’amnistie générale levant d’un coup ma collection de pévés accumulée depuis des années.

Mais c’est en vain. Systématiquement non pas que je boive comme dans la chanson « j’suis snob », mais je m’obstine à rester sur une fréquence mentale assez saugrenue d’éveil que j’appelle « lucidité ». Cette soi disant lucidité ne m’offre à proprement parler aucun avantage à bien y réfléchir. Tout au contraire elle m’handicape copieusement, m’entrave sans relâche.

Je ne peux pas croiser un seul de mes contemporains sans presque aussitôt flairer l’hypothétique vacherie qu’il se prépare à commettre. Mais ce n’est pas tout. Parfois j’arrive à lire en lui avec une telle acuité que je pourrais tout à fait m’équiper d’un gourbi genre caravane et m’installer comme voyante, ou diseuse de bonne aventure.

Car la plus belle faiblesse je la connais. C’est de se croire particulier. Le tout étant ensuite de toucher ceci en chacun sans se fatiguer avec quelques ingrédients de base.

Une boule de cristal et un jeu de tarot sont le minimum syndical. Mais si en prime vous savez racontez des histoires, particulièrement des contes de fées, jamais plus de votre vie durant vous n’aurez faim.

Car dans les contes le fait est que pour chaque problème il existe une solution. Et s’il n’y en a pas de rationnelle, aussi sec une magique arrive à la rescousse !

Prenons le problème numéro 1 en tête de gondole : la pauvreté, forçons même un peu plus le trait en évoquant la misère.

Il était une fois un homme très pauvre qui avait quatre fils affamés et qu’il ne pouvait nourrir qu’en récoltant de vieilles godasses de porte en porte.

Partir de l’invraisemblable et donner quelques détails réalistes. Ici la description de la vieille godasse qui baille lamentablement, le sourire de la brave dame qui pense faire une bonne action en cédant la paire au brave homme, Puis la porte se referme, une porte en pvc blanc fraichement posée, le silicone du joint du seuil est encore presque propre.

Mais pas trop de détails réalistes non plus. C’est tout l’art des sauces que de savoir doser les épices et les condiments.

La concentration du lecteur n’étant pas pas infinie, il est bon aussi de lui faire visiter des paysages variés. Après cet exploit d’avoir récupéré une paire de pompes magiques, notre brave homme sort de la ville pour se retrouver face à une plaine qu’il devra traverser pour arriver à une montagne qu’il devra traverser encore afin de rentrer chez lui.

Durant la platitude du relief faire gaffe surtout que ce ne soit celle du récit, et donc en profiter pour faire voler un ou deux oiseaux de mauvaise augure. Installer une sorte de menace qui plane tiendra le lecteur en haleine quelques minutes de plus.

Et là paf! intervention magique. Un des oiseaux se pose devant le misérable et dit :

« C’est une attaque de diligence sans diligence. Refile le magot ! »

Mais bon sang de bonsoir dit le loquedu pour un voleur t’es un brin couillon j’ai qu’une paire de godillots usagés.

L’oiseau noir, est ce une pie, un corbeau, ou une corneille ? l’histoire ne le dit pas, penche la tête de coté pour voir si le gars blague ou est sérieux.

Comment ? Mais tu ne le sais même pas ? Tu viens de récupérer la paire de godillots du mage Elihasard qui ont le fabuleux pouvoir d’aider celui qui les chausse à atteindre la lune, puis les planètes, et encore à sauter par dessus le soleil et même avec un petit entrainement à parvenir jusqu’à la Grande Ourse !

Oh ben zut non je savais pas dit le bougre en souriant sous cape. Car l’information que lui donne le piaf est capitale et change totalement la donne.

Et donc tu veux récupérer mes godillots magiques c’est ça ? s’enquit t’il pour se laisser un temps de réflexion.

Bouilli ou à la broche amstragram pic et pic et colégram songe t’il en aparté.

C’est vrai que c’est agaçant un oiseau qui pérore non ?

Et se remplir la panse ne serait pas de trop après toutes ces journées de diète.

Et là vlan d’un coup la paire de godasses s’abat sur le crâne du malfaiteur ailé trop bavard.

Le quasi rachitique le flanque dans son cabas et continue son chemin.

Comme quoi on peut traverser quelque chose d’ennuyeux à priori comme une morne plaine et trouver quelques occupations pour passer le temps.

Et si j’essayais cette paire de grolles se dit le brave homme, je pourrais peut-être sauter haut pour cueillir quelques fruits sur un arbre magique d’une planète lointaine, devenir riche, me rendre au supermarché en enfin vite arriver chez moi, et me remplir enfin la panse comme celles de mes marmots ?

Il ôte ses sabots aussi rapidement qu’un mécanicien change de pneu sur un prototype rutilant qui redémarre en trombe, et le voilà chaussé des écrase merde dont le bout baille.

Tentons un petit saut pour voir se dit il.

Rien ne se passe, la pesanteur n’est toujours pas vaincue.

Autre essai, même constat…

Tout ça ne sont que des conneries se dit l’anéanti. Et il reprend sa route avec son sac sur le dos.

au moins un bon tiens valant mieux que deux tu l’auras il n’y aura qu’à mettre à bouillir les semelles pour les attendrir un peu.

J’aurais encore fait pour ce jour mon travail de père, pas plus pas moins.

Et le brave homme de reprendre son chemin en sifflotant pour alléger sa peine et se donner du cœur au ventre.

Oui des fois je regrette vraiment cette perméabilité à la magie dont nous bénéficions tous à la naissance. Et puis ensuite je passe à autre chose évidemment parce que les poulets ne tombent pas rôtis du ciel, ça se saurait.

Saltimbanques ( détails ) Collection privée. Patrick Blanchon 2004

Le modèle

J’avais passé une annonce dans un journal il y a de cela des lustres. Cherche modèle, sexe et âge indifférent.

J’avais eu un nombre de coups de fil prodigieux durant les quelques jours qui suivirent la parution. A chaque fois que je décrochais je fixais toute mon attention sur la voix de mon interlocutrice ou interlocuteur, pour traquer la fausseté.

Elle appela en fin de semaine, un vendredi en tout début d’après-midi et le timbre de sa voix était tellement spécial, que je décidais d’aller à sa rencontre dans un café de Saint-Germain.

Elle n’était pas jolie, ni laide et pourtant pas quelconque non plus.

Une femme qui avait dépassé la trentaine avec les traits qui commençaient à s’affaisser.

Et durant notre entretien elle parla avec le même timbre qui me fit penser à une frontière, à la lisière d’une foret impénétrable.

Cela m’excita bien sur et je n’eus plus qu’une envie alors c’est de pénétrer cette frontière.

Nous traversâmes tout Paris pour nous rendre à Aubervilliers où je vivais.

J’installais une toile sur le chevalet et lui demandais de s’asseoir près de la fenêtre.

Lorsque je me déplaçais pour la voir enfin, elle était nue.

Je dus montrer un signe d’étonnement car elle me dit à ce moment là

Il fallait bien que je me mette toute nue n’est ce pas ?

Toujours avec cette voix parfaitement égale sans la moindre aspérité.

Evidemment que cela m’excita encore plus.

J’ai pris un morceau de fusain et sans la quitter des yeux j’ai strié la toile de lignes

Son regard était dans le vague elle semblait fixer un point de la cloison derrière moi, jamais elle ne croisait mon regard.

Regarde moi dis je en passant au tutoiement

Elle orienta alors son regard vers le mien et j’eus cette sensation assez désagréable de me sentir traversé.

Comme si j’étais transparent.

Je tentais de mettre de coté cette sensation pour dessiner

mais je voyais bien qu’elle agissait sur mon trait

quelque chose qui n’arrivait pas à se fixer entre l’hésitation et la décision.

Au bout du compte j’obtins assez rapidement un gribouillis,

quelque chose d’insupportable.

comme si le désordre était la seule chose dont j’étais capable face à cette femme

qui s’était mise nue devant moi pour que je la peigne.

Je n’étais déjà pas bien riche à l’époque et ce n’était pas l’argent qui l’avait convaincue.

Je crois que l’on s’était mis d’accord pour un échange, quelques dessins contre une séance.

Elle travaillait, ce n’était pas pour l’argent m’avait t’elle déclaré.

Et cependant elle ne semblait afficher aucune curiosité, elle paraissait être là dans cette pièce comme si elle avait été n’importe où ailleurs.

Et bien sur moi j’étais un peintre comme j’aurais pu être facteur, boulanger ou chef de gare, cela ne semblait pas revêtir pour elle la plus petite importance.

Au bout de l’heure et de nombreuses esquisses ratées

Elle me dit, tu as l’air de vouloir t’acharner contre toi-même.

Je posais le fusain et me laissais tomber sur le tabouret attenant sans répondre quoi que ce soit.

-ça se voit que tu ne tournes pas rond, ajouta t’elle

-Les autres peintres m’auraient déjà touchée tu sais tu n’es pas le premier.

C’est à cet instant précis qu’elle se leva et marcha vers moi et j’eus la sensation de voir une géante me foncer dessus

j’étais désarçonné

totalement impuissant

Elle me prit dans ses bras comme un petit enfant et je sentis à ce moment là l’odeur de ses aisselles

affreusement désagréable mais dont pourtant je ne pouvais me détacher.

je me débattais mollement pour ne pas la vexer – du moins c’est ce que j’imaginais.

Elle se mit à genoux, dégrafa ma ceinture, baissa mon pantalon et me prit sans un mot dans sa bouche.

Ce fut si long que quelque chose de douloureux m’en reste encore à la mémoire.

Je ne me souviens même plus d’avoir joui ou pas.

Cette fascination de la voir à l’œuvre de la sentir enfin vivante, réelle, agissante était de la même teneur que ce que j’ai coutume de chercher dans la peinture.

Une réalité.

Et qui sans cesse m’échappe évidemment.

Elle se leva enfin et me caressa la joue. Une sorte de geste automatique comme avec les chevaux.

Voilà ça va aller mieux maintenant me dit-elle

Et elle fit mine de retourner s’asseoir.

Mais je n’étais plus du tout à la peinture à cet instant

je voulais la baiser sauvagement pour me venger comme si elle m’avait dérobé quelque chose d’important.

Peut-être un truc comme mon âme je me disais.

Je fis mine de me ruer vers elle

mais elle leva la main paume grande ouverte

-Il n’en est pas question- dit elle avec une autorité que je ne lui aurais pas prêtée quelques minutes auparavant.

Je me remis à l’ouvrage avec une sorte de dégout, d’écœurement de moi-même

Et chose inconcevable le dessin prit aussitôt fière allure.

Nous nous vîmes plusieurs fois durant quelques semaines durant lesquelles exactement le même scénario se produisit.

Et puis je ne la vis plus.

La vérité c’est que je ne l’ai jamais pénétrée ou possédée comme on dit et je n’ai jamais su si c’était quelque chose qu’il fallait considérer comme une défaite ou une victoire.

Mais je crois que j’ai été comme guéri de quelque chose à partir de là bien que je sois totalement infichu de dire quoi.

Visage imaginaire Patrick Blanchon 2021 huile sur papier 46x 38 cm
Visage imaginaire Patrick Blanchon 2021 huile sur papier 46x 38 cm

Il sera plusieurs fois cette fois.

Il était une fois un homme qui cherchait le bonheur et qui ne cessait de se lamenter car il ne le trouvait pas. Lorsqu’il regardait autour de lui, il était envieux de ce que possédaient les autres et il s’obstinait à relever tous les objets, les qualités, les avantages qu’une telle ou un tel semblait posséder et dont il se plaignait d’être dépourvu.

A le regarder attentivement il avait tout à fait le profil d’un comptable qui enregistre les entrées et les sorties d’un livre de comptes. Au fur et à mesure des années il avait même peu à peu emprunté cette apparence caractéristique des petits employés de bureau timorés. Aux coudes, sur sa veste de tweed il avait fait poser deux protections de velours pour ne pas abimer le tissus. Et si vous aviez pénétré jusqu’à son intérieur, vous seriez tombé sur une garde robe étonnante : le même costume pour chaque jour de la semaine, et les mêmes chaussures de couleur noire à semelles plates alignées sur une étagère.

Un peu plus loin dans la cuisine, sagement alignés dans les placards un verre par jour, ou bien encore une pile impeccable de 7 assiettes.

Bref quelque chose de maladif, d’étriqué semblait gouverner la vie de notre homme qui se plaignait sans relâche, mais bien sur dans son for intérieur, jamais de vive voix, de l’absence totale de bonheur auquel il se trouvait condamné.

Les rares fois où il avait tenté de trouver une explication à cet état de fait il avait invoqué la destinée, la fatalité, la faute à pas de chance et il n’avait guère exploré l’au delà du cercle de convictions dans lequel il s’était enfermé.


Il était une fois une femme qui cherchait l’amour et qui ne cessait de se plaindre à qui voulait bien l’entendre car elle ne l’avait jamais trouvé. Lorsqu’elle regardait autour d’elle, son cœur se serrait d’apercevoir tous ces couples qui s’aimaient et cette vision par ricochet ne cessait de la renvoyer à sa propre solitude.

Pour autant les rares fois où un homme l’abordait, qui dans la file d’attente d’un cinéma, d’un théâtre, qui à la table d’à coté au café ou au restaurant, qui dans les transports en commun, aucun ne paraissait digne suffisamment pour qu’elle lui accorde la moindre réponse. La peur de l’inconnu qui ne cessait de la tenailler depuis l’enfance, elle la projetait toute entière sur ces silhouettes qui s’approchaient d’elle et la renvoyait à sa vulnérabilité, à son manque totale de consistance-se disait-t ‘elle et qui lui dissimulait sa vraie nature : un orgueil maladif.

Lorsque parfois, à l’heure bleue du soir elle ouvrait ses fenêtres au haut de l’immeuble où elle vivait, elle s’appuyait sur la rambarde du petit balcon et contemplait les fenêtres des immeubles alentour. Elle restait là avec sa tasse de thé de longues minutes à observer les lumières s’allumer ou s’éteindre dans tous ces appartements, dans tous ces foyers où évidemment résidait l’amour dont elle était écartée.


Il était une fois un homme qui cherchait du travail et n’en trouvait que rarement car toutes les tâches qu’on voulait bien lui confier, il ne les trouvait pas assez nobles pour lui. A chaque fois on aurait pu rire de voir exactement le même scénario se dérouler.

Tout d’abord une joie excessive lorsque par le plus grand des hasards à la suite d’un entretien on lui accordait le job. Ensuite passait un mois ou deux, rarement trois où l’homme déployait tout un arsenal de politesse, d’assiduité, de ronds de jambes envers ses collègues, sous chefs et chefs, en n’oubliant pas d’afficher un mépris pour tout ce qui était au dessous de sa condition, puis comme une pendule suisse irrémédiablement à l’heure, toutes ces choses tombaient brusquement en quenouille. L’homme était comme frappé par une étrange maladie et plus un seul mot ne sortait de sa bouche qui ne manifesta alors toute l’acrimonie dont il se sentait la victime et qu’il renvoyait sur le monde entier.

Nul ne savait ce qui avait pu déclencher un tel changement de comportement. Et d’ailleurs nul ne s’y intéressait vraiment, surtout pas les dirigeants des diverses entreprises qui au bout du compte le licencièrent car évidemment on ne peut pas utiliser le temps d’une journée de travail à se plaindre uniquement.


Il était une fois un vieil homme qui était devenu veuf. Chaque matin lorsqu’il se réveillait il touchait la place près de lui pour constater l’absence de la femme tant aimée. Cela lui permettait de commencer la journée dans la plus grande tristesse mélanger à la dose de colère minimum pour se redresser sur le bord du lit et enfiler ses pantoufles.

Ensuite la série de gestes qu’il effectuait durant une grande partie de la journée ressemblait à ces cartes perforées que l’on introduisait dans les pianos mécaniques pour jouer perpétuellement la même rengaine.

La machine à café s’allumait toute seule une demie-heure avant qu’il enfile les fameuses pantoufles , tout avait été soigneusement programmé la veille avant d’aller se coucher.

Une fois le café bu, tout était rangé, la tasse et la cuillère dans le lave vaisselle, le petit coup d’éponge sur le carrelage de la table, le petit coup de serviette pour sécher toute trace d’humidité ensuite. alors sonnait 8h c’était le moment où le chien montrait quelques signes d’agitation.

L’homme décrochait la laisse de son clou, et le tintement de la ferraille comme un signal déclenchait un dialogue qui se répétait jusqu’au plus profond de la mémoire du chien et probablement de ce qui restait de la mémoire du vieux.

Ensuite l’homme disait au chien comme tous les matins : pas bouger

Puis il sortait pour aller démarrer son véhicule diesel. Lorsque c’était l’été c’était pour mettre en route la climatisation , lorsque c’était l’hiver, le chauffage.

Ensuite il revenait à la cuisine, prenait un bol dans le placard et se resservait un café qu’il buvait debout en regardant par la fenêtre.

Puis il reposait le bol près de la cafetière, se dirigeait vers la porte d’entrée et s’adressant au chien disait :

-Aller vieux, c’est l’heure on y va.

Le véhicule roulait au pas vers la sortie de la petite résidence puis prenait vers l’Est vers la foret qui se tenait à quelques kilomètres

L’homme et le chien marchaient une heure sur les chemins forestiers puis ils revenaient vers le véhicule.

Parfois ils avaient aperçu une biche, un chevreuil et l’événement durant quelques instants apportait un peu de baume au cœur du vieux. Mais ça ne durait guère.

Aussitôt qu’il s’arrêtait devant le magasin Lidl pour aller faire les emplettes de ses menus quotidiens, il repensait à son épouse et sur son front quelqu’un qui se serait intéressé à sa physionomie, aurait aperçu se creuser encore plus les rides de son front, et l’humidité soudaine lui brouillant la vue.


Il était une fois un homme ébloui par sa propre existence comme par toutes celles appartenant aux autres, pas seulement les être humains, mais aussi le moindre insecte, le moindre animal, la moindre fleur, le moindre brin d’herbe. Cependant qu’il n’arrivait pas à l’exprimer. C’était tellement énorme comment mettre des mots là dessus comprenez vous ?

Ce sentiment intense de vivre et cette impossibilité de pouvoir le partager en mot ou en geste avec tout ce qui existait sur cette terre l’avait comme paralysé depuis ses plus jeunes années.

Il se sentait impuissant comme lorsqu’on rêve de courir dans un rêve et que l’on découvre ne pouvoir faire que du sur-place.

Comment exprimer toutes ces choses que j’éprouve ne cessait t’il de ressasser durant des années.

Son esprit était tellement obsédé par cela que rien de ce qu’il vivait ne semblait l’intéresser véritablement. Il vivait dans ce paradoxe.

Parfois quelqu’un venait, un ami possible, une femme qui aurait pu devenir une compagne éventuelle, mais tous ces liens qu’on lui proposait de tisser ne lui paraissait jamais suffisamment intenses et il finissait toujours par éprouver de l’ennui.

Au bout de plusieurs années ainsi il décida de vivre seul, de refuser toute compagnie.

Il trouva un emploi pour subvenir à ses faibles besoins, un obscur travail dans un petit bureau au bout de cette ville.

Les horaires étaient convenables et la charge de travail suffisamment légère pour que la plupart du temps il puisse réfléchir à la façon dont il pourrait s’exprimer pour témoigner son grand message.

Les années passèrent et il se mit à écrire sur des petits carnets. Au bout de 20 ans il avait rédigé des centaines de ces carnets qu’il rangeait dans des cartons au fur et à mesure pour les remiser dans le petit grenier qu’il louait avec l’appartement dans lequel il vivait.

Un jour des voleurs vinrent et fracturèrent toutes les portes de ces greniers et dérobèrent les cartons imaginant y trouver des objets à revendre.

Ce fut pour l’homme au début la pire catastrophe qu’il n’aurait pu imaginer.

Durant des mois il devint l’ombre de cette ombre qui était lui-même. Il tomba gravement malade et pris un congés pour s’enfermer chez lui. Allongé sur son lit il ne cessait plus de ressasser son parcours et à se demander pourquoi, pourquoi, pourquoi moi.

Un soir d’été alors qu’il avait laissé sa fenêtre ouverte un petit oiseau pénétra dans la chambre. Durant quelques instants il se cogna aux murs étroits de celle ci puis finit par se poser sur le pied du lit et fixer l’homme obstiné à vivre son agonie.

L’oiseau se mit à chanter.

L’homme interloqué se redressa un peu, leurs regards alors se croisèrent et ce fut comme une délivrance enfin.

Puis l’oiseau ressortit de la chambre comme il était venu.

L’homme se secoua, se lava s’habilla et enfin s’installa à sa table pour écrire sur la nouvelle page d’un nouveau carnet.

Mais cette fois ci une fois le carnet terminé il le mit dans une enveloppe et l’adressa à une maison d’édition dont il appréciait depuis toujours les publications, la ligne éditoriale.

Puis il retourna à son travail totalement guéri. Et la vie continua ainsi aussi belle et intense telle qu’il l’avait toujours éprouvée sans jamais parvenir à vraiment le dire. Mais quelle importance de le dire se disait t’il désormais .

Comment en venir aux mots.

C’était à l’automne de cette année 1976 peu après cet épisode de grande sécheresse qui avait débuté durant l’été 75 et que l’on venait de revivre que je fis une découverte extraordinaire. Nous étions harassés je crois. Mon père notamment n’en pouvait plus de se débattre dans son désœuvrement. Le chômage avait frappé notre famille peu après la crise de 74. Et il se rendait compte à quel point tout ce qu’il avait cru avoir bâti et dont il avait coutume de s’enorgueillir de vive voix ne valait plus tripette.

Sans diplôme il devait serrer les dents pour passer des tests psychologiques à chaque nouvel entretien, lui le vendeur formidable, ce héros issu tout droit des divers faits d’armes de Corée , d’Algérie Du Sénégal ou de Trifouillis les oies, qu’il ne cessait de ressasser pour combler le vide de ses journées.

L’épouvante que représentait la misère à venir il la manifestait par une mauvaise humeur chronique. S’agaçant d’un manque de sel, rugissant contre le soleil, la lune et les oiseaux qui, disait-t ‘il, ne cessaient de faire du boucan dérangeant sa tristesse et son perpétuel apitoiement sur lui-même.

Ce fut à l’heure du diner peu après une crise aigue où il s’était emparé des ciseaux de couturière de ma mère pour trancher net un épis que j’arborais et qui l’agaçait au plus haut point que nous en vînmes presque aux mains faute de mots.

Une discussion politique qui tourne mal ça arrive. Ce genre de discussion d’autant plus dangereuse qu’elle charrie de nombreux ressentiments sans même que l’on en prenne conscience.

Ainsi en allait-t’il de l’abolition de la peine de mort au Canada , de la dévaluation du peso de plus de 50% au Mexique, ou bien encore de cette interdiction qu’avait lancée Aparicio Mendez à 15000 dirigeants des partis traditionnels Uruguayens d’exercer une activité politique pour une durée de 15 années.

Je crois qu’à cette époque je ne ménageais aucun effort pour m’insurger contre à peu près tout et n’importe quoi à partir du moment surtout où mon père tentait d’imposer son avis, et invariablement un avis contraire.

C’était si l’on veut la fin d’une dictature, sa statue était déboulonnée et mise à bas depuis tous ces mois passés durant lesquels, horrifiés, nous avions découvert le gamin capricieux qui se dissimulait derrière une carrure de géant gonflé de fatuité.

Ma mère faisait des aller-retours incessants depuis la cuisine vers la remise attenante pour s’enfiler du blanc directement au goulot. La télévision était allumée depuis des 5h du matin et ne s’éteignait pratiquement plus que durant quelques heures au creux des nuits.

Et malgré tout cela on continuait encore à me faire espérer dans un avenir, dans ces règles totalement débiles qu’imposent l’école, le monde du travail, alors que désormais tout concordait pour prouver leur vacuité.

Je crois que je souffrais de ces mensonges innombrables comme on peut souffrir de l’absence.

Il me semblait que je les avais perdu définitivement, qu’ils n’étaient plus que des fantômes d’eux mêmes. Et que par ricochet il fallait que j’agisse de manière pressante pour ne pas en devenir un moi aussi.

C’est peu après « la nuit des crayons » en Argentine ou quelques étudiants furent enlevés et certains probablement assassinés sous le prétexte fallacieux d’une manifestation pour les transports, vers la mi septembre, que je fis le parallèle à voix haute entre la dictature militaire et la façon de se comporter de mon père.

Il y avait des flageolets dans un grand plat de terre je m’en souviens encore très bien. Le coup de poing formidable que mon père décocha à la surface de la table fit léviter le tout comme au ralenti. Je vis la lèvre inférieure de ma mère trembler légèrement puis je fus trainé par une puissance inouïe vers la porte de la maison. Je fus éjecté ni plus ni moins presque sans un mot.

Tout cela tombait à pic. Nous étions parvenu à un paroxysme. Il fallait bien qu’un orage enfin éclate.

Néanmoins l’inconfort de me retrouver dehors pieds nus me fit ouvrir la porte et pénétrer à nouveau dans la maison. Je me hâtais d’aller chercher quelques affaires que je fourrais dans un sac tube, je pris soin de chausser aussi une paire de tennis . Et à cet instant où j’étais enfin paré pour l’aventure je les toisais tous les deux et le seul mot qui pu sortir de ma bouche fut « ciao! » C’était vraiment bizarre.

Je refermais la porte soigneusement tout en me demandant où j’allais bien pouvoir aller et j’optais presque aussitôt pour la gare depuis laquelle je pourrai prendre un RER et me retrouver à la Capitale.

Assis dans le wagon tout me paraissait tellement irréel. Je voyais le paysage défiler de chaque coté comme si je m’étais engagé dans un voyage intersidéral. Une sorte d’état d’apesanteur où je ne sentais plus du tout le poids de mon corps sauf la rage et la tristesse se mélangeant pour me donner une consistance sur laquelle m’appuyer un peu.

Un peu mais pas beaucoup non plus.

Je passerai rapidement sur les différentes astuces et expédients découverts pour survivre durant les quelques semaines qui suivirent. Et dont la plupart évidemment ne furent pas nobles. Il m’aura fallu voler, tricher, mentir, trahir, et je n’en ai pas conserver de mirifiques souvenirs.

Cependant que parallèlement à la débine dans laquelle enfin je pénétrais pour de vrai et que j’allais explorer quasiment sans interruption durant des années je découvrais le refuge des bibliothèques.

J’avais mis le doigt sur quelque chose qui me semblait plus gênant que la misère , c’était le manque de vocabulaire, l’impossibilité d’exprimer tout ce qui m’étouffait et la lecture fut à cet instant de ma vie aussi puissante que pour Bernadette Soubirou l’apparition de la Vierge. Je crois même que j’en fis une sorte de culte, une religion.

Apprendre à lire cela n’était rien.

Réapprendre à lire vraiment c’est à dire à développer sa propre pensée et le discernement fut comme un nouveau pallier.

Quelques semaines plus tard je passais un coup de fil pour avoir malgré tout quelques nouvelles et tombais sur la voix de ma mère qui me dit

ah c’est toi, ton père est à l’hôpital il vient de faire une crise cardiaque.

J’ai dit j’arrive.

Mais je ne suis pas allé à l’hôpital. J’en ai profité pour prendre quelques affaires que j’avais oubliées dans ma précipitation, notamment ma guitare. Chanter dans les rues et les cafés allait devenir bientôt mon gagne pain et c’est grâce à cette guitare sans doute que je n’ai pas sombrer totalement dans la délinquance.

Je suis retourné presque aussitôt vers Paris.

Tu es vraiment sans pitié avait lâché ma mère sur le seuil de la porte en me regardant partir à nouveau.

Ce n’était pas un choix c’était la seule solution que j’avais trouvée à ce moment là pour ne pas m’empêtrer dans la compassion ou la pitié.

Si j’ avais succombé à ces sentiments m’étais je dis sans vraiment me le dire, les choses auraient repris leur cours exactement comme avant j’en étais persuadé.

Si j’avais éprouvé compassion et pitié à cet instant de ma vie je n’aurais pas eu la même vie que celle-ci. Non pas que l’une puisse être plus intéressante qu’une autre, ni pire ni meilleure. Mais j’en avais tout simplement assez de cet amas de non dits, de ce mauvais silence entre nous tous.

C’est ainsi que j’en suis venu aux mots.