Donne ton avis

J’ai travaillé dans les sondages, vous savez ces gens qui vous appellent par téléphone pour vous demander votre opinion sur à peu près tout et n’importe quoi… du coup je crois que ça m’a énormément appris à la fois sur les sondages comme sur les opinions en général.

C’est un outil diabolique le téléphone vous savez parce que vous avez un accès direct à l’oreille de quelqu’un, n’importe qui dans le cadre des sondages. Et vous utilisez au début votre voix pour qu’elle entre dans cette oreille. Ce n’est pas toujours une chose facile comme on pourrait le penser. Parce qu’on ne sait rien de la personne au bout du fil on ne sait pas comment la première phrase que l’on va dire va être reçue.

Si vous dites Bonjour je suis Patrick et je viens vous sonder avez vous un moment à m’accordez souvent vous obtenez un non merci plus ou moins poli ou bien un clic car on vient tout simplement de vous raccrocher au nez. Il faut être plus malin que ça.

C’est ce qu’on ce dit quand on débute. On écoute comment s’y prennent les autres autour ça peut donner des pistes pour devenir plus rusé.

J’ai connu un type juste à la droite qui parlait aux gens avec une voix qui n’était pas la sienne, il parlait avec des mots savants un peu comme le fond les politiciens quand ils veulent embrouiller les gens. Les gens lui répondaient au début mais apparemment ils lâchaient avant la fin du sondage. Les questions c’est une chose vous savez mais vous ne pouvez pas discuter répondre en réfléchissant en même temps à ce que vous dites, c’est seulement oui ou non ou encore sur une échelle ou très bien c’est très bien et très mauvais c’est très mauvais vous répondriez quoi ? Ou sur une échelle de 1 a 5 ou de 1 a 10 …. Et quand ça répond autre chose on ne peut pas le rentrer dans l’ordinateur il faut relancer la question jusqu’à ce que la personne comprenne qu’en fait elle n’a pas d’autre choix que de répondre sur ce que vous lui proposez de répondre.

Côté sondé c’est tout un poème. Eux aussi veulent faire les malins, alors ils essaient de donner des exemples, racontent leurs vies, tentent de faire de l’humour mais toi t’es sondeur tu n’as pas le temps d’écouter tout ça au début tu tentes de le faire comprendre poliment avec des pincettes mais au bout de 100 coups de fil tu te rends compte que c’est une diablerie comme si au bout du compte tu pouvais comprendre toute une population par catégorie d’âge et de sexe et la façon dont chacune et chacun par catégorie et sexe arrive à te ressortir plus ou moins les mêmes souvenirs les mêmes remarques, le même type de blague. À la fin tu n’a plus qu’un interlocuteur une sorte de monstre protéiforme genre hydre de Lerne tu raccroches tu recompose tu retombes sur une nouvelle oreille de l’hydre sur les mêmes conneries que raconte la voix de l’hydre pour ne pas répondre simplement aux question pour essayer de ne pas vouloir comprendre les règles.

Bon ça change une vie ce genre de boulot, c’est à ça probablement que je voulais en venir. Les gens qui n’ont pas fait ce genre de job ne peuvent avoir le recul nécessaire sur la notion d’opinion celle que l’on demande comme celle qui est donnée avec toutes les entourloupettes que je viens de citer.

Personnellement j’évite de donner le moindre avis sauf si vraiment j’y suis acculé, mais je le fais en pro je dis oui non tres bien tres mauvais 4sur 5, 8 sur 10 et je raccroche sans rien dire je sais que c’est un travail de demander leur avis aux gens un travail difficile dont on ne sort pas indemne.

S’intéresser aux autres

Déjà rien que dans le mot j’ai le sentiment que tout est dit. Il y a un intérêt. Ce mot me sort par les yeux, chaque jour un tout petit peu plus. C’est que l’intérêt désormais fait tout de suite penser à des choses sales, à profit par exemple, à utiliser, à faire une sorte de boucle réflexive entre les autres et moi. Personnellement je n’ai d’attention le plus souvent que pour moi-même, aussi m’intéresser aux autres me demande un effort particulier, je n’imaginerais pas m’intéresser à quelqu’un comme ça pour rien. Il faut bien que j’en tire quelque chose, sinon ça ne vaut pas la peine.

Il y a des gens qui ne seront pas d’accord avec ce que je suis en train de dire. Ce sont les mêmes qui me traiteront tôt ou tard d’égoïste bien sûr. Car eux s’intéressent aux autres pour ce s’ils sont, c’est ce qu’ils disent ils ne pensent pas du tout à la réflexivité voilà tout. Donc soit ils ne savent pas du tout ce que veut dire le mot soit ils font plus ou moins semblant de l’ignorer. Et pourquoi donc ? Parce qu’ils ont peur qu’on les traite de personnes intéressées… drôle non…

Je fouille dans mes souvenirs et je me demande si une seule fois dans ma vie j’ai pu m’intéresser à quelqu’un pour lui-même… en m’aveuglant surtout à un point tel d’ignorer que lui-même et moi-même c’était du pareil au même. Jamais ! J’ai toujours été intéressé par moi en m’intéressant à quelqu’un mais pas toujours par pur profit pas toujours par pur intérêt. Non il y avait aussi de nombreuses autres raisons pour que ça me prenne de m’intéresser aux autres par réflexivité.

Comment un tel ou une telle peut s’y prendre pour parvenir à embobiner son monde sans que ça ne se voit comme un nez au milieu de la figure. Comment les pilleurs de troncs font ils pour récupérer le pognon des quêtes ? Comment Gaston Ledoux qui est laid comme un poux peut il avoir fait pour sortir avec Gabriella Sforza la plus belle fille du lycée. Ça ne manquait absolument pas d’intérêt de s’intéresser à ces gens là j’ai pu apprendre tout un tas de choses grâce à cela.

Alors quand on vient ensuite me dire Tu ne t’intéresses qu’à toi comment je dois le prendre ?

Comme une sorte de récrimination une plainte ?

Moi je crois plutôt que si les gens s’intéressaient vraiment à eux mêmes s’ils ne s’intéressaient vraiment qu’à eux, on aurait nettement moins de problèmes. Ce qui ne fonctionne pas c’est de faire semblant de s’intéresser aux autres sans s’avouer que c’est toujours par intérêt pour soi-même.

Plan fixe

1er juillet 2022 vendredi 6 heures le matin l’atelier est une grande pièce de 10 mètres de long par 7 mètres de large il fait sombre on ne voit pas grand chose depuis la porte ouverte sur la cour la cour entre la maison et l’atelier la-bas dans la campagne un coq chante il y a un interrupteur à l’entrée , si on appuie sur l’interrupteur les néons du plafond s’allument, certains clignotent un peu avant de s’allumer complètement, une fois que c’est éclairé on peut voir

En face un grand mur de 10 mètres de long. Le mur est blanc. Sur le mur sont accrochés des tableaux. On ne sait pas ce que représentent ces tableaux. Il y en a 11. 11 tableaux qui ne sont pas du même format. Ils ne sont pas alignés vraiment. Certains sont carrés d’autres rectangulaires. Sur ces tableaux il a des couleurs chaudes sur certains et sur d’autres des couleurs froides. Il y a des tableaux plus grands que d’autres. On ne sait pas ce que représentent ces tableaux ni s’ils sont terminés on ne voit pas la signature du peintre comme on peut normalement la voir sur un tableau terminé. Sous les tableaux il y a des étagères en fer et un long meuble en bois cela forme un long support qui s’étend sur toute la longueur du mur et où sont poses des objets. Il y a des mannequins d’étude dont un est habillé d’un tissu rouge qui pourrait être un genre de soie synthétique probablement des pots remplis de crayons de papier, des pots remplis de crayons de couleurs des pots remplis de pinceaux il y a aussi des objets hétéroclites comme des câbles, peut être des chargeurs, des cordons usb, un appareil photographique de la marque Canon, sur le long meuble en bois deux tiroirs semblent avoir été vissés sur le plateau pour qu’ils ne bougent pas. Dans l’un des tiroirs il y a des rubans de masquage certains sont neufs d’autres usages il y en a de différentes épaisseurs et on voit aussi deux cartes postales dépasser de ce tiroir on ne sait pas pourquoi. Entre les deux tiroirs, on n’arrive pas à distinguer vraiment ce que peut contenir le second, il y a une sorte de long bac en plastique noir dans lequel si on s’approche un peu plus on peut voir un mélange d’outils, encore des pinceaux des couteaux à peindre des compas des règles des gommes des petits morceaux de fusain un ticket de métro usagé un ticket de carte bleue il ne fait pas bien chaud pour un début juillet.

1 er juillet 1960 , vendredi 6 heures du matin c’est un atelier de menuiserie très vaste de long on pourrait mesurer environ 15 mètres et de large bien plus encore peut être bien une trentaine de pas au jugé il fait sombre encore le jour se lève doucement et un coq chante pas très loin. Si on appuie sur l’interrupteur près de la porte côté cour les néons au plafond, haut environ 6 à 7 mètres s’allument certains mettent un peu plus de temps que d’autres maintenant on y voit mieux il y a des machines à bois et un homme qui entre par la grande porte qui donne sur la rue des Ayencins perpendiculaire de la rue Nivolley où se trouve la partie habitation et bureaux de l’entreprise de menuiserie. Dans une partie de la menuiserie ont peu voir des meubles sur des tréteaux on ne sait pas s’ils sont totalement achevés peut être leur à t’in passe un vernis une céruse et qu’ils attendent de sécher. Il y a un journal sur un établi en gros titre l’indépendance du Congo et une vague de froid inhabituel, on note -10° degrés d’écart à Luxeuil par rapport aux températures saisonnières normales.

1er juillet 1950 samedi 6 heures du matin il fait doux sans doute une belle journée à venir un jeune homme sort de la maison traverse la cour et pousse la porte d’une grange. Il fait encore sombre mais on devine des silhouettes de chevaux faiblement éclairés par des fentes accidentelles du bardage il y a une odeur de paille, de crottin, et peut être aussi de vieux cuir, à un clou sur l’un des gros poteaux qui soutiennent la toiture du grand bâtiment des harnais pendent, le jeune homme traverse l’écurie pour aller s’asseoir sur une caisse puis il sort de ses poches une boîte d’allumettes et allume une cigarette ainsi qu’une revue apparemment en provenance d’outre Atlantique Astounding Science Fiction no 236. On mettra une bonne dizaine d’heures à maîtriser l’incendie et un peu plus encore pour aller récupérer les chevaux qui, par chance ont réussi à briser la paroi fragile du fond de l’écurie. On notera aussi qu’on se demandera durant des années où est passé un certain jeune homme qui vivait la à cette adresse jusqu’à ce qu’on retrouve sa trace par hasard sur l’une des pages de garde d’un recueil de nouvelles fantastiques écrites par Cyril Mary Kornbluthn américain dont il effectuera une traduction assez médiocre selon les linguistes compétents.

1er juillet 2023 6heures du matin il pleut une femme sort de la maison traverse la cour ouvre la porte de l’atelier, il n’y a plus rien sur les murs tous les tableaux ont été soigneusement emballés par la femme du peintre décédé quelques mois auparavant. Tous les tableaux sont empilés les uns contre d’autres ou sur les autres cela représente un volume conséquent il y en a au juge entre 1500 et 2000. Tout à l’heure l’entreprise de transport du musée des tableaux inachevés les emportera . Elle regarde encore une fois la pièce puis ressort en éteignant la lumière. Puis elle traverse la cour et rentre dans la maison.

Le musée enseveli ( 7 -ème jour chantier d’écriture)

D’après la proposition de François Bon «  descendre, descendre, descendre » thématique du 7eme jour de l’atelier d’écriture « #40jours »
Hier j’ai voulu imiter le style inimitable de Lovecraft pour parler de ma relations aux cartes au travers d’une fiction que vous pourrez lire en cliquant sur ce lien : https://www.tierslivre.net/ateliers/40jours06des-cartes-des-routes-et-des-chemins/
Je crois que j’étais hors sujet en réfléchissant aujourd’hui. D’après ce que j’arrive à comprendre de l’énoncé du jour, le fantastique n’est pas cet échappatoire, celui d’emporter le lecteur dans une autre réalité complétement différente de celle dans laquelle il vit. Tout au contraire ce serait prendre des points d’entrée dans ce réel commun, banal même, et montrer qu’il peuvent parfois faire surgir une fissure, modeste au début qui devient peu à peu une béance, puis un gouffre. 
L’idée de la ville, son espace, sa familiarité, son étrangeté, sa banalité traverse l’ensemble des thématiques proposées par l’atelier d’écriture.
J’éprouve une résistance à en parler je me rends compte. Et pourtant, j’ai toujours été un citadin, même si à de brèves occasions je me suis éloigné de la ville, sa présence autour de moi, en moi, ne peut être évincée. Sans doute est elle si présente qu’elle serait devenue une évidence et que c’est justement sur ce type d’évidence que chaque thématique attire mon attention tout d’abord et que j’éprouve tout à coup une sorte de mutisme m’empêchant d’en parler.
Pour ce septième jour, je vais vous parler d’un musée que je connaissais parfaitement puisque j’y ai travaillé en tant que maître Jacques, autrement dit factotum, ou homme à tout faire.
Et sitôt que je tiens cette idée, je peux la voir se désagréger au moment même où je pense la saisir, elle s’échappe.
Sans doute parce que s’attaquer au fantastique du musée nécessite d’en connaître impeccablement sa réalité dans les moindres détails. Il me faudrait alors compulser une documentation prodigieuse pour référencer convenablement son histoire, sa raison d’être, son pourquoi et puis il y a désormais plus de 30 ans que je n’y ai pas remis les pieds. Et, de plus j’avais accès à des parties invisibles au grand public, tout un univers parallèle autant que souterrain…
Je reviens sur la notion d’inimitable. Pourquoi le style de Lovecraft l’est il à ce point qu’on désire justement l’imiter ? Je crois pour ma part que l’on cherche à s’approprier une surface d’autant qu’on y devine une profondeur éminemment personnelle et que l’on serait bien en peine d’énoncer facilement.
C’est sur cette peine là justement que je désire porter mon travail.

Points d’entrées.

Le bureau des maîtres Jacques, comme un navire, et son capitaine, homme très humain mais roué. Mais te souviens tu où se situe ce bureau ? Au milieu d’un des nombreux couloirs sous terre. C’est une sorte de Minotaure chauve et barbu, qui fume comme un pompier et déverse sans cesse des ordres. Une tour de contrôle qui récence toutes les menus problèmes, pannes, incidents mineurs ou majeurs qui peuvent surgir dans cette immense ville sous terre, ce musée enseveli.

Amnésie. Comment je rentre ? Sûrement pas par la pyramide de verre dans mon souvenir. Plutôt par une entrée de service à l’allure tout à fait insignifiante.

Mes compagnons de travail sont débrouillards mais peu cultivés. Je ne m’estime pas vraiment plus cultivés qu’eux. L’art m’attire à l’époque mais je n’y connais pas grand chose. Et justement je m’étais dit que ce boulot serait une magnifique aubaine pour en étudier d’avantage, notamment sur la peinture.

Mais en fait jour après jour j’ai constaté une érosion, jusqu’à me dire que mon attrait pour l’art n’était encore qu’un engouement pour reprendre la sempiternelle sentence de mon père envers tout ce qui allait nous différencier l’un de l’autre. Et cela me fait penser aussi que le fait de vouloir disparaître sous terre, n’était qu’une tentative nouvelle de m’enterrer tout court ?

Qu’ai-je retenu de ces quelques mois passés au contact des chefs d’œuvres ? En premier sans doute le Gilles de Watteau. Surtout pour l’œil légèrement larmoyant de l’âne qui se trouve, presque invisible en bas à gauche du tableau, éradiqué par la splendeur du Gilles, sans doute que j’ai au travers de cet œil, dans ce regard échangé avec l’âne éprouvé- j’en suis capable- une relation extrêmement intime avec le peintre, jusqu’à saisir confusément au début mais de plus en plus clairement à chaque fois que je passais devant lui, un pourquoi silencieux que nous échangions.

Mais l’âne c’était moi avec ma ventouse au bout du bras, que j’essayais de dissimuler contre la hanche, pour ne pas attirer ce regard à la fois méprisant et un peu interloqué des touristes, des étudiantes venant ici pour copier tel ou tel grand maître avec une servilité qui déjà me hérissait le poil.

L’orgueil que j’avais dû crée, je ne l’ai crée que pour survivre à cette obsessionnelle nullité que je ressentais de moi-même. D’une certaine façon je peux dire que l’éducation sévère, cruelle, monstrueuse que tentait en vain de m’inculquer mon père, m’a volé presque aussitôt toute velléité de modestie valable, utile, une humilité de base si je peux dire et qu’il m’aura fallu des années de labeur à reconstruire seul.

Sans doute qu’à cette époque si j’avais eu cet outil formidable, la modestie, aurais pu retenir une foultitude de détails de cette ville extraordinaire, cette ville ensevelie encore bien plus profondément dans ma mémoire qu’elle ne l’est vraisemblablement sous les pavés parisiens.

J’avais soif, j’étais affamé d’un désir de savoir, de culture dont je commençais peu à peu à saisir l’intention. Elle n’était pas bien bonne cette intention , car en gros je ne cherchais guère autre chose que tuer le père par tous les moyens à ma disposition.

Le capitaine des maîtres Jacques connaissait la vie, on ne pouvait pas le leurrer de trop quant à qui nous étions vraiment. Son implacabilité se manifestait aussi soudainement que son sourire bienveillant nous plaçait sur une fréquence emphatique parfaitement modulé.

— arrête de faire ta gonzesse , sois fier de qui tu es, ne planque pas ta ventouse m’avait t’il dit au pire moment de vulnérabilité que je traversais. Une dégringolade sentimentale plutôt brusque et où déjà les fragiles parois d’un rêve, à peine bâties péniblement allaient s’écrouler dans un fracas sans bruit, sans paroles.

Non seulement j’étais ce pauvre type qui se rendait dans le moindre chiotte de la ville pour le déboucher, mais en plus j’avais été débouté d’une image d’Épinal que j’avais dessiné tout seul.

— je n’aurais jamais de gosse avec toi m’avait t’elle dit. Et à partir de là, ma nullité s’était amplifiée comme un ballon de baudruche remplie d’eau qui avait finit par éclater.

Toute la poétique amoureuse, j’avais cette sensation étrange de la déboucher avec ma ventouse chaque jour dans ce musée aussi imaginaire qu’enseveli. Les toilettes des femmes contre toute attente étaient le lieu le plus infernal, dégoûtant que j’avais connu jusque là . Et je m’en donnais à cœur joie de rapporter le nombre de Tampax, de serviettes hygiéniques et de petites culottes que ma chère ventouse en avait extrait. Tous ces artefacts féminins ajoutaient comme par miracle à mon dégoût et atténuaient via mes récriminations mes plaintes, ma colère. Jusqu’à rendre le moindre spécimen du genre tout à fait détestable.

Avec le recul il me fallait bien ça pour que je parvienne enfin à m’extraire de l’enfance. Encore que je m’attendais guère à ce que j’allais trouver ensuite.

C’est le Scribe des salles Égyptiennes qui me calma tout net comme par magie. Son regard turquoise dans le mien me paralysa, ma ventouse chut à terre et un instant je ne su plus du tout qui j’étais ni dans quelle époque.

Il émanait de lui une telle force de calme, de sérénité, et un peu d’humour aussi que tout à coup il me sembla que s’opérait un mélange, une sorte de fusion alchimique entre nous deux.

C’est à partir de ce moment aussi que la nécessité d’écrire me devint vitale. Sauf que ma vie étant si insipide, je ne voyais guère l’intérêt d’en commettre la plus petite chronique.

Mais à chaque nouvelle fois que je croisais le regard turquoise un peu de confiance s’accumula je ne sais comment, il m’encourageait silencieusement à écrire jour après jour.

Ce fut à partir de ce moment où je me mis à écrire que je passais sans même m’en apercevoir de la béance au gouffre.

Car tous les tableaux à mon passage se mettaient soudain à chuchoter, et je crus un moment que j’allais devenir fou.

Le radeau de la Méduse celui que personne ne regarde car tout le monde n’a d’œil hébété, exorbité que pour la star des lieux, Monalisa, profitait particulièrement de ce gouffre qui s’ouvrait en moi pour laisser chaque naufragé me raconter ses peines, ses faims ses soifs comme s’ils avaient senti que j’étais ou que j’allais devenir le dépositaire de tous leurs legs, de leur condition funeste, et ils y allaient de bon cœur, avec emphase et une exagération qui ne servait sans doute qu’à s’assurer d’une absence de limite de leur témoin et scribe.

L’hiver de mille neuf cent soixante dix huit, je tombais malade et fus dans l’obligation de me faire porter pâle auprès du capitaine des maîtres Jacques.

Ce fut lui en personne qui décrocha et en reconnaissant ma voix il fit une plaisanterie comme il avait souvent coutume d’introduire ses colères, homériques.

— mademoiselle se fait porter pâle comme ça, voyez vous ça … tu as perdu tes couilles entre les cuisses d’une petite salope dis plutôt ça moussaillon. On n’est jamais malade chez moi, pas la peine de revenir, t’es rayé des cartes.

J’accusais le coup comme je pouvais et le lendemain je me rendais à l’agence d’intérim par laquelle le musée m’avait embauché. Effectivement j’étais viré. Il n’y avait pas de pièce à y remettre. Alors je vis l’image du Musée s’effondrer sur elle-même, celle que je m’en étais constituée bien sûr. C’était comme une percée vers une profondeur que je n’avais jamais pu imaginer jusque là de ma vie. Et j’eus à peine le temps, avant de disparaître totalement avec elle, de m’accrocher à un regard turquoise, à l’œil légèrement larmoyant d’un âne, et de me boucher les oreilles pour ne plus entendre les plaintes des naufragés.

J’étais devenu un naufragé moi même et en ressortant de la boîte d’intérim je respirais bizarrement comme jamais, je ne me sentais plus du tout malade, ni fragile, ni même nul, c’était vraiment étrange, mais je ne pouvais guère m’appesantir trop longtemps sur ce bien être soudain, cette renaissance, on m’avait confié une nouvelle mission, proche du nettoyage des écuries d’Augias, je délaissais l’art pour pénétrer dans les Enfers, où tout du moins dans une mythologie tout à fait personnelle.

Je termine ce long jet et encore une fois je sens que quelque chose m’a échappé. Le plaisir de l’écriture emporte tout sur son passage. A moins que ce soit qu’une manie d’onaniste incorrigible, les malheurs d’Onan n’intéresseront sans que peu de lecteurs.
Finalement le gouffre ultime, la bocca de la Veritas ouvre en grand sa gueule…juste un clic pour mettre la main, la gauche, sans prendre trop de risque d’avoir à la perdre, ça ne serait pas une première fois.
Ps. Retrouver des images des coulisses du Musée, les décrire, comme dans l’exercice avec Google Earth, s’extraire de l’autobiographie complaisante.
Descendre encore plus bas dans le dur.

Ventre affamé n’a pas d’oreille.

Il y avait beaucoup de fausses notes dans ses rires mais elle cuisinait des ragouts comme personne. Et comme de nombreuses femmes de sa génération elle avait reçu toute une kirielle de modes d’emploi pour conserver un homme à la maison.

La bouffe et le sexe c’était là dessus qu’elle misait par reflexe plus que par une réflexion personnelle. Et en même temps qu’elle répétait ce que des générations de femmes avant elle avaient fait pour tenter de conserver les hommes sous leur toit, elle s’en révoltait.

Ce qui lui procurait un caractère effervescent , elle était capable de se refermer aussi rapidement qu’elle s’ouvrait comme ces pétales de sensitives qui se replient dès qu’on les touche

Et donc quand l’homme arriva chez elle, elle se plia en quatre, mit les petits plats dans les grands, se maquilla et passa une robe qu’elle jugea avantageuse pour une femme de son âge.. Du moins qui ne la désavantageait pas trop.

L’homme était un de ces journaliers qui va par monts et par vaux en quête de menus travaux, un coup la taille des vignes, un coup la cueillette des fruits suivant la saison. Il était frustre mais son sourire était franc et c’est ce sourire qui l’attira. Et aussi quelque chose d’autre car il possédait malgré les travaux des champs de très belles mains.

Elle l’invita ainsi à entrer chez elle car il passait souvent par le chemin devant sa maison. d’abord pour boire de l’eau, puis le café et puis au fur et à mesure des jours ils sympathisèrent.

Il venait de l’est et ne parlait pas bien le français mais elle s’en fichait, son sourire et ses yeux bleus lui suffisaient, elle se sentait tellement bien avec lui, c’est ainsi qu’elle l’avait invité à diner ce soir là.

Elle avait fait mijoter son ragout d’agneau depuis la veille au soir et venait juste d’ajouter les pommes de terre pour qu’elle s’imprègnent doucement de la sauce au vin blanc. Il fallait que tout soit parfait à l’heure du repas.

Elle le regarda manger de bon cœur son ragout en n’oubliant pas de le resservir sitôt que son verre ou son assiette étaient vides. Et elle parlait, beaucoup, de tout, de rien, et elle riait, un rire qui montait un peu trop dans les aigus tandis que l’homme face à elle la considérait d’un air doux imperturbable.

Elle l’abandonna quelques instants pour aller se remettre un peu de parfum puis elle revint à la cuisine et en riant toujours indiqua la casserole

— Encore un peu ? demanda t’elle

Mais l’homme n’avait plus faim. Il replia son couteau puis se leva en prétextant l’heure tardive, qu’il devait se lever de bonne heure le lendemain. Elle tenta de le retenir un peu en ondulant maladroitement et en battant des paupières et des mains mais ça ne changea rien.

Elle se tint sur le seuil de la maison pour le regarder partir durant un bon moment puis, quand il disparut derrière la colline, elle rentra chez elle et une expression ancienne qu’elle avait entendue chez les autres femmes lui revint ; Ventre affamé n’a pas d’oreille

Elle ôta ses boucles d’oreilles et sa jolie robe puis alla prendre une douche pour se débarrasser aussi de l’odeur de parfum. Enfin elle revient à la cuisine et débarrassa la table en constatant que son assiette était propre, qu’elle n’avait rien pu avaler ce soir là.

Elle se traita de folle, se jura de ne plus jamais recommencer et la vaisselle faite alla se coucher.

L’insatiable

Il dit qu’elle est insatiable et je l’écoute. Il lui faut ce mur pour projeter quelque chose, et faire son cinéma. Je n’en peux plus dit-il, elle m’épuise. Insatiable voilà ce qu’il dit de son épouse. Au début je pensais à une affaire de cul. J’imaginais des nuits torrides et des citrons rabougris à force d’être pressés.

Mais ce n’est pas cela. L’insatiabilité qu’il évoque n’est pas focalisée sur le sexe, mais sur tout. Il me parle d’une béance, il a beau tenter d’y pénétrer tout entier rien n’y fait. il est amer à cause de la perte d’illusion désabusé de devoir se désengager suite à un engagement vain.

Un vagin avec des dents flotte au dessus de nous dans le bistrot où nous papotons. Nous y allons de bon cœur sur la cruauté de la vie en générale et des femmes en particulier. Et nous buvons comme des trous.

La béance est en nous.

Pour un peu on ne serait pas bien loin de se trouver au poil entre couilles en oubliant tout le reste.

Qu’il dit.

Mais lorsque la serveuse passe avec son plateau il n’est déjà plus là , son regard de caniche en laisse à la hauteur de son popotin.

J’ai vu nos deux silhouettes dans le miroir au fond elles avaient le dos vouté et ça m’a agacé.

Je me suis redressé tout à coup et je lui ai dit je m’en fous.

Je m’en fous de ton histoire à la con de ton histoire de con insatiable.

C’était la première fois que je réagissais ainsi, aussi crument avec un autre.

ça m’a fait du bien je crois.

Ensuite j’ai filé, la ville entière était une béance, chaque rue était une béance, moi aussi je n’étais que béance et je ne cherchais pas à combler quoique ce soit, je tentais juste de m’adapter tout en calmant ma soif à chaque arrêt.

De profundis

Photo de Nicolas Postiglioni sur Pexels.com

—Lorsqu’on chute il n’y a rien de pire que de vouloir s’accrocher à quoique ce soit pour ne pas chuter. Je vous parle d’expérience, vous ne trouverez guère d’information dans les livres à ce sujet. Sauf peut-être dans la Bible, car tout absolument tout est dans celle-ci pour ceux qui ont des yeux pour voir évidemment.

Il était accoudé au zinc et nous avions engagé la conversation comme c’est l’ordinaire dans ce genre d’endroit entre naufragés lorsque toutefois ils sont bien conscients de leur état de naufragés.

C’est à dire que nous allions droit à l’essentiel, sans ambages. Et sa façon de boire m’en avait déjà appris sur lui plus que tous les longs discours que nous aurions pu échanger. C’est l’avantage que produit au fur et à mesure des mois, des années, la fréquentation des bars de tout acabit et de la population interlope qu’on y croise.

Il était enseignant à la Sorbonne, et son domaine était les humanités, enfin c’est ce qui m’en est resté. Chaque semaine nous nous retrouvions dans ce café dont le nom désormais m’échappe. J’ai tenté de retrouver son nom sur internet, mais cela fait désormais tellement de temps que tout a changé. Et puis ma mémoire aussi n’est sans doute plus digne de toute la confiance que je voudrais. Disons donc  » ce bar à l’angle de deux rues dans le quartier Saint-Germain », et où j’avais coutume d’échouer après avoir écumé tous les autres.

Nous étions lui et moi sur la même longueur d’onde et sans avoir commis le moindre effort pour y parvenir. Une basse fréquence du monde dans laquelle nous voyions tout en noir non sans plaisir et soulagement – oserais je dire avec délectation ?

— Je ne croyais pas au diable quand j’avais votre âge, vous êtes donc en avance sur moi si je puis dire car vous, vous savez qu’il est présent. Si j’avais eu votre audace…

— Mais de quelle audace parlez-vous donc demandai-je. Est-ce audacieux tant que ça de croire au diable ? ou est ce que ce n’est pas plutôt de la stupidité ? en ce qui me concerne j’ai encore quelques doutes qui subsistent.

Sauf qu’à la vérité je mentais, j’avais de moins en moins de doutes déjà à cette époque de ma vie. Mais ce type était en train de se réveiller et je ne voulais rien brusquer.

— Des années à étudier la philosophie, la logique, et tout un tas de choses très sérieuses pour en arriver là, à ce qu’hier encore j’appelais l’obscurantisme … et voici qu’un jeune homme de vingt ans à peine en est arrivé aux mêmes conclusions que moi sans être passé par ce parcours aussi ennuyeux qu’inutile…

— L’important c’est le résultat dis-je pour tenter de le calmer car visiblement il avait l’air désespéré. Il fallait boire de toute urgence, seul remède que je connaissais à l’époque pour soigner un grand nombre de maux et donc je fis signe au serveur pour qu’il nous recharge en munitions. Des Carlsberg bien fraiches dans mon souvenir.

— Connaissez vous le numéro 130 des psaumes pénitentiels jeune homme ? celui qui commence par « De profundis » … ?

— Je connais la chanson paillarde dans laquelle on ajoute morpionibus dis je pour essayer de l’entrainer vers la légèreté car je voyais que l’état d’accablement de mon interlocuteur s’aggravait de plus en plus malgré le verre rempli d’un joli liquide ambré que le serveur venait de déposer devant lui. Et donc voyant sa tête de cocker, in extrémiste j’évoquais aussi Bach et Messiaen ( mais ce dernier surtout pour faire le malin car discuter avec un universitaire demande un peu d’habileté pour ne pas perdre le fil )

Nous parlâmes ainsi de la valeur du temps pour apprendre des évidences, et puis soudain nous abordâmes le sujet des femmes, cela finit souvent ainsi ai-je observé.

Le professeur avait été amoureux d’une jeune femme qui je le compris à mi mot était une de ses étudiantes. Quand il l’évoqua son regard changea du tout au tout, et je vis cette flamme s’allumer que je connaissais par cœur, la flamme du désir qui vacille toujours derrière la confusion embuée des regrets et des pseudo sentiments.

— Vous ne pouvez savoir ce que c’est que de redevenir un jeune homme puisque vous l’êtes déjà me dit-il.

— Donc ce que vous regrettez ce n’est pas cette jeune fille mais votre jeunesse retrouvée et perdue à nouveau dis-je en lui souriant effrontément, œil pour œil, dent pour dent !

— Tous les prétextes sont bons pour s’engager dans la chute dit-il alors, comme s’il ne se parlait plus qu’à lui-même.

Et je dois vous remercier jeune homme car vous m’ouvrez encore un peu plus en grand les yeux décidemment. Du fond de l’abime il ne reste plus d’autre solution que de regarder bien en face une réalité qui d’ordinaire nous échappe. Il ne sert à rien d’atermoyer dans ce processus, de se trouver des raisons, des excuses ou je ne sais quoi d’autre encore. L’ivresse de la chute voilà vers quoi il faut se rendre de toute urgence !

Et il recommanda une nouvelle tournée à ma plus grande joie car je n’avais plus un kopeck et j’avais encore grand soif.

Ils l’avaient bien cherché.

Adam et Eve dans le jardin d’Eden Artiste
Johan Wenzel Peter (1745 – 1829)

« Le complotiste et le paranoïaque ont toujours raison car il n’y a pas de fumée sans feu » C’est cette hypothèse qu’il s’était forgée lui-même vers laquelle il revenait sans cesse comme on revient au centre d’un cercle. Et cette certitude l’aiderait désormais à ne pas sombrer dans la débilité absolue du monde moderne.

Pour lui l’humanité était frappée par une malédiction biblique sur laquelle il n’y avait plus à revenir. Et la preuve la plus évidente de cette malédiction, c’est qu’elle continuait sans répit ses ravages. Il n’y avait qu’à constater le peu de cas que l’on faisait des rituels, du divin, du sacré, relégués par l’incommensurable orgueil de cette humanité perdue à des croyances puériles et archaïques.

L’indifférence qu’il nourrissait désormais pour l’ensemble des turpitudes humaines était ce mat auquel il s’attachait pour traverser la journée.

Et l’on pouvait lui faire miroiter tout ce qu’on voudrait il n’en dérogerait plus, cette fois ci il en était certain, il n’avait plus de temps à perdre.

« Ils l’avaient bien cherché » était le mantra qui lui permettait de botter en touche aussitôt qu’un relent de compassion, résidu de son ancienne existence, surgissait de façon impromptue,

Son nihilisme lui permettait de s’enfoncer dans une obscurité de plus en plus épaisse au bout de laquelle, autre hypothèse à laquelle il s’accrochait, il apercevrait enfin la lumière.

Et cette lumière là n’avait bien sûr rien à voir avec toutes celles dont autrefois il avait rêvées, car même son imagination était une source permanente de doutes et de méfiance, cette imagination n’était qu’une mèche trempant dans la gadoue générale, et qui ne cessait de s’en imbiber, on ne pouvait pas faire grand chose contre tout cela sinon d’en être toujours conscient.

La haine qu’il entretenait désormais avec le monde était le pendant de son amour d’autrefois, piétiné par l’égoïsme , la bêtise crasse, l’intérêt personnel de tout à chacun et dont il s’était vu impuissant à s’opposer.

— A qui donc t’adresse tu quand tu répètes encore une fois ces choses ? demanda une voix douce.

Il sentit un frisson l’envahir comme la première fois que l’on joue au ouija.

—Qui est là ? Parvint il enfin à articuler en tentant de rassembler une fois encore toute sa méchanceté pour se défendre de sa naïveté.

— Qui voudrais tu que je soies ? répondit la voix sur le même ton. c’est à toi de le décider puisque visiblement tu sembles décider de tout…

— Très bien ! Ah tu veux jouer à ce petit jeu ? Et bien je pense que tu es encore un de ces démons imposteurs qui veut se faire passer pour un ange. vas-y qui sera tu donc cette fois ? L’archange Saint-Michel ? Jésus? Bouddha ?

Il y eut un silence et, dans la pénombre de la pièce un imperceptible mouvement. Puis la silhouette se laissa distinguer peu à peu jusqu’à qu’à devenir on ne peut plus visible.

Et il se vit comme on voit son propre reflet dans un miroir.

Mais il était tellement rodé au refus qu’il refusa de se voir une fois de plus.

Il tourna les talons et s’en alla s’occuper au jardin car il y avait beaucoup à faire pour maintenir la vie en vie et cette tâche désormais, il l’avait décidé aussi, passait avant toutes les autres.

Une fée m’habite

A 65 ans Gelsemina vient de troquer sa roulotte contre un appartement cosy dans le 8ème. Elle se sert un nouveau verre de Suze en contemplant les arbres du Parc Monceau au travers les grandes fenêtres ouvertes de son séjour.

Puis la sonnette tintinnabule, elle repose son verre et retrousse ses manches pour aller ouvrir à ce client qui l’a contacté il y a une semaine.

Lorsqu’elle ouvre la porte elle découvre un type, la soixantaine au crâne dégarni, mal rasé et au regard fatigué.

— Entrez c’est au bout du couloir à gauche.

Quand l’homme passe devant Gelsémina celle-ci ne manque pas de relever une odeur un peu étrange, un mélange de bonbon acidulé, de tabac et de chien mouillé.

— Asseyez-vous et racontez moi, dit-elle en s’installant sur un fauteuil Ikéa flambant neuf en vis à vis.

— Et bien voilà dit l’homme en se raclant la gorge pour affermir sa voix, une fée m’habite, et je n’en peux plus, il faut que ça cesse, vous comprenez ?

— Comment savez-vous que c’est une fée, demande Gelsémina le plus calmement du monde à son interlocuteur.

— Et bien c’est assez compliqué à expliquer comme ça, à vrai dire, je le sens c’est surtout ça.

— Et ça se manifeste comment plus précisément ?

— Et bien je fais apparaitre des choses complètement incongrues dans des circonstances où normalement ça ne devrait pas.

—Et vous avez des témoins à ces moments là où ces choses apparaissent ?

— oh oui il y a mon chat qui les voit et moi-même, enfin je crois, tenta t’il de plaisanter. Mais j’ai peur que d’autres les voient aussi et qu’ils ne m’en parlent pas pour ne pas me blesser ou me vexer.

— Quelles genre de choses ?

— Et bien pour vous donner un exemple, hier j’étais à une réunion, je suis trésorier dans une association de joueurs d’échecs, et tout à coup j’ai fait apparaitre un canard bizarre, un canard rose en plastique. j’étais en train de lire une liste d’achats à effectuer à la Présidente et à quelques autres personnes du bureau et paf ! vous imaginez un peu le malaise…

— et comment ont réagit ces personnes ?

— La présidente a fait une petite moue bizarre à cet instant en fixant l’objet, puis elle a demandé qui voulait du thé. Mais j’ai tout de suite compris qu’elle tentait de faire diversion évidemment.

— Et les autres personnes ?

— Rien ! Aucune réaction, personne n’a bronché. Mais tous regardaient là où se trouvait l’objet je l’ai bien remarqué.

— Vous voulez donc dire que vous faites apparaitre des sextoys de façon incontrôlée, si j’ai bien compris …

L’homme se renversa en arrière avec soulagement, visiblement il avait l’air de respirer enfin.

— OUI ! C’est cela, vous ne pouvez pas savoir comme ça me soulage de le partager enfin avec quelqu’un dans la réalité.

— Y a t’il autre chose à part des canards roses ? je veux dire vous avez une collection ? est ce que ce sont des jouets pour femmes spécifiquement ? Ou bien y en a t’il aussi pour hommes ? Expliquez moi ça, c’est important dit Gelsémina sans trop montrer son émotion.

L’homme se tortillait les doigts en essayant visiblement de faire des nœuds, son malaise revenait au grand galop. Elle regretta aussitôt d’avoir été si intrusive dans son questionnement.

— Ecoutez je ne vous garanti rien dit-elle. Je reviens d’une formation d’hypnose où j’ai appris un certain nombre de nouvelles techniques tout à fait révolutionnaires, et je n’ai pas eu encore l’occasion de les tester sur mes clients vraiment. Est-ce que je peux oser vous demander si ça ne vous fait rien d’essayer …

— Tout ce que vous voudrez madame mais par pitié je vous en supplie délivrez moi de ça au plus vite !

— Bien, alors le mieux est d’explorer ensemble tout cela, excusez moi j’ai juste besoin des notes que j’ai prises, dit elle en attrapant un cahier sur une table.

Gelsémina tâtonne un peu car le protocole n’est pas simple, mais ils parviennent à pénétrer ensemble dans une transe. Le voyage chamanique commence, elle n’a pas oublié de tapoter un petit tambourin qu’elle a attrapé aussi pour la circonstance.

Et là, la fée apparait enfin après quelques minutes. S’en suivent des passes magiques, des incantations, puis le sexagénaire se met à léviter, à hurler, à se débattre et comme c’est l’usage tout un tas d’objets métalliques lui sortent du corps et tombent sur la parquet.

— Bonne nouvelle dit-elle lorsque la séance s’achève enfin. Ce n’est pas du tout une fée qui vous habite, c’est autre chose. 90% des fois c’est autre chose vous savez , et là en l’occurrence c’est une saleté de poltergeist, ou d’extraterrestre, un truc qui vous suce l’énergie vitale. Mais c’est terminé pour de bon cette fois, vous l’avez éjecté, il ne reviendra plus, vous vous en souvenez n’est-ce pas…

L’homme émergea lentement comme s’il venait de faire une nuit de 12 heures, il cligna des paupières, il avait les yeux bouffis. Puis il sourit et ce sourire intrigua Gelsémina. Elle suivit du regard le sien et elle constata que la pièce était désormais envahie par une foule d’objets sexuels de toutes tailles et constitués de matières diverses. Elle constata que les canards roses étaient largement minoritaires par rapports aux phallus noirs, voire bleus et elle resta bouche bée un instant.

Puis elle se repris.

—Ce sera 100 euros pour la séance et j’ajoute aussi 50 de plus pour le voyage à la déchetterie.

Le sexagénaire ne discuta pas et plaça les billets sur une table puis elle le raccompagna à la porte d’entrée du l’appartement.

— Vous allez voir, votre vie va changer désormais lui dit elle avec un sourire d’empathie. Mais au moment de lui serrer la main il lui tendit une énorme bite fabriquée dans un matériau extrêmement doux au toucher Elle pensa qu’il avait du récupérer ce bidule dans le lot machinalement et oublier de le reposer, Dieu seul sait pourquoi.

Elle a un moment de recul puis elle attrape l’engin, ils rient un peu confus.

Enfin une fois la porte refermée elle le tourne dans tous les sens pour voir si un quelconque fabricant a laissé sa marque comme c’est l’usage. Et effectivement le « made in china » inscrit discrètement la rassure quelques instants.

Puis elle ouvre un placard dans la cuisine, s’empare du rouleau de sacs poubelle et commence à faire le ménage dans son cabinet de consultation.

Exorcisme moderne

Saul déboucha la bouteille de coke avec ses dents à la grande joie de Betty qui lui tendit aussitôt le gobelet blanc en plastique. Puis elle étendit sur le carton un napperon de dentelle, quelques pièces de Lego, la coquille vide d’un escargot et l’obligatoire bouquet de fleurs artificielles qu’ils avaient fauché plusieurs jours auparavant sur la tombe d’un chien crevé dans le jardin de madame Tronchu, elle même enterrée dans le cimetière du village.

— Tu es sure que tu veux vraiment le faire? demanda Saul encore une fois à la petite fille.

— Oui grand-père ! Trop c’est trop il faut que ça cesse.

À huit ans Betty possédait déjà l’essentiel qui ferait d’elle une femme au caractère bien trempé pensa Saul. Elle n’avait pas froid aux yeux, ne croyait plus au Père Noël depuis deux ans, et connaissait une quantité phénoménale de vocabulaire, notamment dans le domaine des gros mots, des invectives et des insultes.

Saul avait raccroché depuis des années, il ne consultait plus qu’en cas d’extrême urgence, et encore la plupart du temps il bottait poliment en touche et envoyait désormais les personnes qui venaient le trouver soit chez une confrère un peu plus jeune, soit à l’hôpital le plus proche, soit il se contentait tout bonnement d’un signe de tête qui indiquait un refus sans autre.

— Raconte moi encore une fois, et surtout avec le plus de détails possibles, c’est très important, demanda Saul à la petite fille

— Et bien ça arrive quand je suis endormie, je me réveille et j’ai cette putain de sensation bizarre d’être complètement paralysée, et là je dois faire des efforts incroyables pour ouvrir les yeux et je la vois. Elle se tient assise sur ma poitrine et elle pèse super lourd. Sa robe bleue pue la naphtaline et le moisi. Son auréole dorée brille comme un néon de troquet glauque. De plus son haleine a une odeur dégueulasse comme si elle s’était enfilée toute une boîte de cachous Lajaunie. Puis elle commence à me siphonner, sitôt que j’ai peur et que je me souviens d’être paralysée elle en profite. Au début j’ai cru que c’était la Vierge Marie, évidemment, mais vu son comportement j’ai tout de suite eut du mal à avalé ce bobard.

— Bien sur Betty tu as raison, rien à voir avec la Vierge je connais bien ce genre d’histoire. Beaucoup se sont déjà fait avoir que j’ai du remettre sur les rails. Je suis fier de toi vraiment, quelle sagacité pour ton âge ! Puis il ouvrit un paquet de cookies au chocolat, versa le coke dans les gobelets.

—Il faut que toi et moi ingérions ces saletés pour démarrer le rituel dit-il.

Ils le firent en silence. Puis une fois l’affaire achevée Saul leva une main et elle se transforma en oiseau qui virevolta devant le regard de la petite fille. Puis il entonna sa chanson fétiche, un vieux tube des années 70, mister tambourine man de Bob Dylan.

Betty dodelina un instant de la tête puis ce fut bon, elle était en état de transe comme Saul. Ils allaient pouvoir cheminer tous les deux ensemble dans le monde invisible.

— Rappelle toi surtout que c’est toi qui doit la repousser, moi je ne peux rien faire d’autre que t’accompagner ajouta t’il à la fillette.

Quelques minutes plus tard la fausse sainte Vierge surgit dans la pièce. Betty respirait difficilement et Saul l’aida de son mieux en élevant peu à peu la voix tandis qu’il chantait

Hey, Mr. Tambourine Man, play a song for me
I’m not sleepy and there is no place I’m going to
Hey, Mr. Tambourine Man, play a song for me
In the jingle jangle morning I’ll come following you

Betty mobilisa toute sa force pour repousser la fausse sainte vierge. Une fois découverte cette dernière émit un cri affreux, c’était un vrai déluge d’ultra sons qui durant un tout petit instant déstabilisa la petite fille.

Mais la chanson de Dylan l’aida à retrouver son chemin dans la confusion. Et pour se donner du cœur au ventre elle se mis à fredonner aussi tout en donnant de toutes ses forces des coups de pied imaginaires car elle était paralysée comme d’habitude.

Puis il y eut cette chose étrange, le décor changea , elle se retrouva seule devant l’entrée d’une grotte et Betty ne portait plus le même prénom, elle savait qu’elle se prénommait désormais Bernadette.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux c’était le crépuscule d’un soir d’été, et il y avait près d’elle un seau vide , il devait être tard et elle se souvînt qu’elle avait rendez vous avec ce jeune type- Paul ou Saul, elle ne savait plus vraiment- qui lui avait fait du gringue à la foire de Lourdes. Son cœur se remit à battre la chamade, elle se releva comme libérée d’un poids puis elle s’élança légère vers la rivière où ils devaient se retrouver.