Insipide incipit

Bon faut que j’avoue, de temps en temps cela fait du bien, et puis, parait-il, faute avouée est à moitié pardonnée. Une phrase de curé pédophile certainement, mais bon passons.

J’avoue que je ne sais pas du tout ce qu’est un incipit.

Je découvre le mot dans un commentaire ce matin. Au début j’ai cru à un genre d’insulte, à un gros mot.

— votre texte ferait un bon incipit.

j’ai simplement fait du léger, j’ai dit merci m’dame et bonne journée.

Puis j’ai foncé sur Google évidemment j’allais quand même pas rester con.

Donc bon pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Le nom incipit (du verbe latin incipere : « commencer » d’origine liturgique… ça donne presque aussitôt des boutons enfin passons puisque c’est récupéré par la didactique pour être ensuite employé dans l’analyse littéraire

 L’incipit d’une œuvre romanesque constitue un enjeu majeur du pacte de lectureN 2 : il a pour fonction de programmer la suite du texte, en définissant le genre, le point de vue adopté par le narrateur, les personnages, etc., mais surtout, il doit donner envie de lire la suite.

Remarquez que je copie ce que j’ai trouvé bêtement dans Wikipédia je n’invente rien, je vous donne même les liens.

Moi j’aurais dit pitch, résumé, ça m’allait tout aussi bien.

Mais incipit ça change tout.

Vous savez je me retrouve presque aussitôt à Paris avec un tel mot. Mettons face au Senat, assis sur une chaise en fer dans le jardin du Luxembourg en plein été. Il fait doux et les feuilles tremblent sous une brise légère, des parfums agréables dans l’air, vous voyez…

Et là quelqu’un passe devant moi, une jolie femme évidemment, sinon je ne vois que des silhouettes la plupart du temps. Son mouchoir tombe au sol et elle ne le voit pas. Je bondis sur mes deux pieds pour aller le ramasser et lui remettre, bonne occasion pour faire connaissance.

Elle travaille à quelques rues d’ici à Saint Germain, dans une maison d’édition, c’est une correctrice et là je me dis: tiens donc quel heureux hasard, je lui refourguerais bien un manuscrit. Et puis là elle me dirait mais pourquoi pas voyons et quel est l’incipit ?

Et puisqu’à cet époque je n’ai pas internet et que je suis une bille en latin je me gratterais l’occiput, je la fixerais bouche bée et je dirais alors,

— Non mais je plaisantais évidemment, loin de moi l’idée d’écrire quoique ce soit à part ma liste de commissions.

Et je m’épargnerais ainsi une longue histoire d’amour fatigante, éreintante, grâce à un tout petit moment d’honnêteté, de franchise.

Je ne tomberais pas dans le panneau de l’insipide incipit.

Le fantasme du tout en un.

Rien de nouveau sous le soleil me dit Berthe puis elle se penche et attrape sur un rayon du bas un gros bouquin à la couverture dépenaillée.

— tu vois, ça c’est le « Tout en Un » de ma mère qui le tenait de sa mère et qui elle même probablement l’a reçu en héritage de sa grand-mère , elle dit en me tendant l’ouvrage.

— Un bon poids la vache ! me dis-je. Puis je me mis à feuilleter délicatement le bouquin dont la date de publication était encore à peu près lisible:1910.

Il y avait là-dedans une somme invraisemblable d’informations portant sur tous les sujets susceptibles d’intéresser le quidam moyen du début du 20ème siècle. Cela allait de la recette de la potée au choux aux remèdes de grand-mère, des explications détaillées sur l’usage des ventouses et autres sangsues ,toute une partie traitant de botanique et de jardinage, avec de temps à autre un paragraphe amusant sur les vertus insoupçonnées de l’oseille et du pissenlit, puis, encore plus loin, on découvrait de vieilles cartes d’un monde révolu avec ses colonies ses comptoirs, des frontières totalement farfelues, le tout abondamment illustrées ensuite par des images d’indigènes. Et ce n’était pas tout, on tombait encore sur deux ou trois pages de citations grecques et latines, et encore plus loin des planches en noir et blanc alignant les bouilles des rois de France pour s’élancer ensuite sur la description détaillée du système respiratoire humain.

Je crois que c’est là que je me suis dit pouce, ça suffit et que j’ai refermé le bouquin pour allumer une cigarette.

— ça se lit sur une table pas au lit me dit Berthe en rigolant et aussi pour m’extirper de la fascination dans laquelle je suis toujours happé visiblement

Berthe c’est ma voisine de palier, elle frôle la soixantaine et vit seule avec son chat. C’est la seule qui a répondu à mon bonjour depuis que j’habite ici, dans cet immeuble sans ascenseur, à la Croix-Rousse.

De temps à autre nous nous rencontrons dans l’escalier, le dimanche principalement lorsqu’on remonte nos cabas du marché.

— Attendez je vais vous donner un coup de main j’ai dit la première fois en la voyant vaciller dans les étages au dessus de moi.

— oh ben c’est pas de refus elle a juste dit car elle était essoufflée. Et depuis c’est un rituel. Je me demande si elle ne guette pas mon retour du marché depuis la terrasse d’un bistrot pour se dépêcher de m’emboiter le pas lorsque j’en reviens car désormais on se retrouve en bas comme par miracle presque tous les dimanches.

—Les lyonnais, ce sont des cons finis, me dit Berthe assez régulièrement. On voit bien pourquoi c’est la capitale de la Gaule, jamais vu autant de connards au mètre carré elle ajoute.

Berthe vient de la région Parisienne, du coté de Pontoise. Une veuve qui a échouée ici, juste dans l’appartement d’à coté. J’avoue que selon mes premières impressions sur les autochtones je lui donne raison . Si à Paris les gens sont des cons de parisiens à Lyon les lyonnais leur dament le pion haut la main.

— On se refait le même ? Berthe dit, en me resservant un pernod sans attendre de réponse. Une dose du dimanche propice à enchainer la sieste avant même d’avoir déjeuné.

Après on bavasse de tout, de rien, on se tient compagnie comme ça une fois par semaine. Puis à un moment son chat miaule et vient se frotter contre elle, c’est le signal pour moi de me lever et d’aller rejoindre mes pénates. Il faut toujours se référer à un signal pour prendre congé élégamment des gens. Pour rester dans la zone où l’on n’est pas pesant pour l’autre.

De retour chez moi je range les courses et je vais m’allonger pour cuver l’apéro. Dans un demi sommeil les images naissent facilement sous les paupières, il faut relâcher toute la tension de celles ci pour obtenir la netteté, j’aperçois le bouquin, le tout en un posé sur la table où je l’ai laissé. D’un seul coup je me rends compte d’une petite douleur de ne pas en avoir un moi aussi. Car évidemment ma grand-mère et ma mère en possédait un, mais avec tous ces déménagements je ne sais absolument plus où je l’ai fichu.

Maintenant ça m’obsède bizarrement, je n’arrête plus de penser à ce bouquin. J’imagine que si je le retrouvais ce serait le signe certain d’une rémission, qu’il résoudrait d’un coup tous mes soucis, mes idées noires mes problèmes.

Peut-être même que je serais capable de coucher avec Berthe, que dis-je ? de vivre carrément avec elle, et ce juste pour être à proximité du bouquin qu’elle possède, si semblable à celui que j’ai paumé, je ne sais plus où, quelque part dans la vie.

Régularité

l’indomptable, huile sur toile 40×50 cm

J’ai retrouvé un carton dans le grenier de la maison de mes parents dans lequel se trouvent mes bulletins scolaires et un certain nombre de petites choses, par exemple les coquillages peinturlurés, en collier, en mosaïques mélangés à de petits cailloux… et autres bidules confectionnés avec de la pate à sel -enfin j’espère que c’est de la pate à sel vue la couleur terreuse qui recouvre la matière… ça ne sent rien de désagréable cependant. Juste le parfum des vieilles choses oubliées.

Ce qui revient le plus dans les commentaires des institutrices ou des professeurs : Elève dont les résultats sont irréguliers. Peut mieux faire.

Ainsi donc mon problème avec la régularité remonte t’il à loin comme on peut le constater. Je dis problème parce que pour mes enseignants ils le considéraient ainsi.

Ne pas être régulier, avoir des résultats en dents de scie. Peut mieux faire.

Cela fait 89 jours de suite que je publie un ou plusieurs textes dans ce blog et donc je m’entraine encore à la régularité après tout ce temps.

Sauf que je vois bien à quel point j’ai du mal à être régulier dans les contenus. Un coup je propose une fiction, ( d’ailleurs je mets souvent tout dans cette catégorie tellement tout ce qui me vient quand j’écris me parait provenir que de l’imagination comme je l’ai déjà dit) un autre coup ce sera de la poésie, une autre fois encore un article sur la peinture. Un peu comme les choses me viennent vous voyez.

C’est que je n’ai pas de fil conducteur vraiment sauf celle de m’asseoir chaque jour pour écrire quelque chose. Une régularité à vide si l’on veut. Une régularité qui, poussée ainsi à l’extrême, flirte avec l’absurdité, se retourne contre elle-même.

Il s’agit encore de colère certainement, une colère enfantine si l’on veut qui ne retient que ce qu’elle veut retenir pour se maintenir vive.

Autrement dit quelque chose a profondément été contrarié dans le temps. Et que j’ai oublié probablement.

De la notion de régularité je n’ai jamais retenu que la contrainte pour ne pas sombrer totalement dans la folie.

Je me suis autrefois rendu régulièrement à l’école, puis à l’usine, au bureau, au bistrot, au bureau de placement, aux putes, j’en passe et des meilleures.

Aujourd’hui encore ça continue. Des choses à faire de façon régulière entre lesquelles je slalome pour ne pas me perdre.

Des choses à faire surtout pour gagner sa vie. Ce n’est pas du tout une expression à prendre à la légère.

Sauf que dans le fond ça finit toujours plus ou moins par m’ennuyer. Par tourner à vide, par n’être finalement qu’une coquille vide cette régularité.

Comment voir les choses autrement ? Avoir un projet découpé dans le temps par étapes, allouer un temps à chacune de ces étapes avec un objectif à atteindre à une date donnée. C’est ce que proposent toutes ces personnes qui veulent vous extraire de la procrastination.

Je m’obstine à me dire que la créativité ne fonctionne pas ainsi. Du moins la créativité comme je la comprends. Ce que j’appelle créativité c’est d’être surpris surtout par ce qui surgit sur la toile ou sur la page blanche. Et je crois que ces surgissements ne se manifestent pas autrement que dans une sorte d’irrégularité justement.

Je veux dire que même si j’écris ou peins tous les jours ce que je trouve bon reste rare. Tout aussi rare que si je m’y mets quand cela me chante. Il n’y a pas d’autre avantage à la régularité que de se donner cette bonne conscience de l’ouvrier à la tache. Celle qui me fait penser que tout ça est forcément utile puisque je la fais tous les jours. Celle qui me fait dire voilà c’est bel et bien un travail…

C’est ce que j’ai fait une grande partie de ma vie. Trouver des jobs peu importe lesquels et me dire que j’étais tout à fait normal puisque je me levais chaque matin, je prenais les transports en commun, je m’emmerdais ensuite toute la sainte journée avec des gens sans point commun pour la plupart pour revenir le soir écœuré et m’endormir.

Bien sur je caricature. J’ai utilisé ma créativité pour un tas de choses en pratiquant ces boulots. Au profit d’autrui la plupart du temps, pas pour le mien vraiment.

On en revient à l’estime de soi. Quel faible estime de moi-même depuis toujours et cette colère entretenue afin peut-être qu’elle me serve de pivot, d’axe, de totem pour ne pas disparaitre complètement. J’utilise le mot colère, ce n’est peut-être pas le meilleur, mais il vient à mon esprit plus rapidement que « résistance ». Il est connoté négativement lorsque je l’examine du point de vue habituel, collectif.

En revanche si je l’étudie d’un regard de vieux grec, j’y vois du divin, de l’énergie en pagaille. En pagaille, en panique, une sauvagerie indomptable.

Ce qui m’entraine à penser : Pourquoi vouloir à tout prix dompter l’indomptable en l’encerclant dans une régularité de pacotille ?

Enseigner

Gumery Adolphe Ernest (1834-1871) Jeune femme devant une porte.

— Enseignez moi la peinture s’il vous plait.

Je la regarde, elle se tient sur le seuil de l’atelier, une silhouette fragile et nerveuse, une brindille.

Puis ses yeux. Et là j’entends : baisez-moi le plus fort le plus intensément possible s’il vous plait.

Je suis cinglé c’est évident. J’essaie de le cacher le plus souvent possible, mais de temps à autre je rechute.

C’est à dire qu’enseigner et ensemencer ce n’est pas vraiment loin, cette histoire de socle, de labour, l’importance des reins quand on doit tenir debout toute la journée, et aussi cette odeur de terre meuble je veux dire.

Eventrer le sol en premier lieu.

En y allant de bon cœur si possible. En total abruti dans un abrutissement complet.

Enseigner et baiser, dans le sens aussi de s’agenouiller d’embrasser la motte, de s’en foutre plein la bouche. Connaitre le gout des terres, leurs composants, l’argile, le calcaire, l’humus, le sable.

Carotter en passant afin d’établir de vagues pourcentages. supputer à quelle distance celle-ci se tient de la terre franche, propice aux plus beaux , au plus aimables et affolants jardinets.

Le désir d’enseigner se confond avec celui de baiser, on ne le dit pas assez.

Ce serait encore trop mal pris.

Vous vous rendez compte de ce que vous dites un peu ? Et les enfants alors ?

J’allume une cigarette. J’exhale la fumée, les yeux résistent, ne clignent pas.

Entrez donc, mettez vous à l’aise. Il fait froid, voulez-vous un café ?

Et puis j’oublie.

Je tartine mon désir, un beau glacis mêlé d’eau, d’attention bienveillante. Quelle belle transparence !

La patience et le sang-froid, premières qualités d’un enseignant.

On ne se pose pas assez de question sur les cellules notamment. Celles de la peau, l’épithélium, et encore moins sur l’énergie mise en branle pour les fabriquer. Et sur celles du sperme en passant, absolument pas.

On se masturbe à longueur de journée, mentalement ou pas sans vergogne aucune, sans prendre le moment de se poser la question de l’énergie ni de combien ça coute.

Quelle énergie il faut pour maintenir à flot les bourses, et celle pour conserver en angle aigu le bâton

On pense que tout cela fait partie de l’abondance, que c’est éternel, inépuisable, on gaspille.

Pas moi.

Je ne gaspille rien du tout. J’entretiens.

C’est aussi cela qu’il convient d’enseigner, conserver et maintenir le désir quelque soit la situation extérieure.

— Donc alors… Voudriez-vous donc bien me baiser s’il vous plait. Ou m’enseigner quoique ce soit ? C’est une invite en bonne et due forme sur laquelle il ne faut pas se gourrer.

Du moins si on veut un chiffre d’affaire stable, conserver ses élèves, ne pas tout donner d’un coup n’importe comment.

Parfois c’est regrettable, on voudrait bien mais on ne peut point.

C’est comme ça.

(Précision importante : Ce récit est une fiction je tiens à le préciser, ne vous faites aucune illusion si, par le plus grand hasard, vous venez prendre des cours chez moi. Je ne passe pas à l’acte de cette façon là. Je sais d’avance que certaines trouveront cela dommage et je vous prie donc de bien vouloir m’en excuser par avance. Et puis pour vous consoler, au besoin, la peinture, la vraie, commence souvent dans la déception, donc aucune raison de vous inquiéter, tout est normal)

De quoi s’agit-il ?

Jean Désiré Bacoulès Femme assise.

— Je suis perdu, je ne sais pas où je vais, je ne sais plus ce qu’il faut faire, de quoi s’agit-il vraiment ?

La litanie, toujours la même. Enervante à souhait au petit matin lorsque l’atelier est glacé. L’un de mes chauffages m’a lâché et je ne sais pas quand je vais pouvoir le remplacer. Moi aussi je pourrais participer au concert. Quand donc tout ça va t’il s’améliorer ? A la Beckett, quand donc est-ce qu’on va naitre enfin bordel ?

Mais je ne dis rien. Ce coup là je n’ai pas envie. Je me tais.

On me le reproche du regard. Avant c’était mieux, tu nous parlais de philosophie, on avait la sensation d’avoir un double cours. On en avait plus pour notre argent. On était heureux. Et maintenant, tu sembles absent. On t’a perdu.

Mon épouse en profite pour rebondir.

— ah tu vois je ne suis pas la seule à le dire.

Je ne sais pas quoi dire, en ai-je vraiment envie ? Ai-je envie de m’excuser, de me justifier de quoique ce soit ?

Je pourrais par exemple dire : trop de blabla, trop de magie tue la peinture. Mais je ne le dis pas.

J’allume une cigarette, je m’habitue au froid. Je pense à tous ces poèmes qui me réchauffent le matin, ils me glacent mais ils me réchauffent. Le feu et la glace. Je mesure mon insignifiance à l’aune de la poésie, à sa justesse, celle impossible à exprimer justement.

De quoi s’agit-il donc ? De quoi ça parle ? Justement ça parle d’un certain silence que l’on recouvre de mots. Comment dire ça, comment faire comprendre que la peinture c’est la même chose désormais que j’ai tant déployé d’artifices, pour justement entrainer tout ce petit monde vers le bon sens.

C’est comme l’amour, on s’en fait des idées mais ces idées ne servent à rien dans la réalité.

Il faut peindre comme il faut aimer dans une austérité dépourvue de pétards et de cotillons, il faut bannir l’atrocité des fêtes. Voilà de quoi il s’agit mais comment le dire sans provoquer de nouvelles agitations, je ne le sais pas.

Je fais silence.

Un peu plus tard je découvre les peintures de Jean Désiré Bacoulès au hasard de la navigation. Cette femme assise notamment. De quoi s’agit-il ? J’y trouve ma lassitude probablement.

Abandon

huile sur toile 20×20 cm

La bande partout et surtout en soi presse, réitère sans relâche sa demande : Donne. Mais la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a.

Il arrive qu’on ai envie d’abandonner. De s’ôter du chemin, comme de la grand-route. Vivre sa vie comme ça, seul car nous sommes en prise directe avec la sensation de trop plein ou trop vide. De s’abandonner comme d’abandonner.


Je m’abandonne, je t’abandonne ils ou elles m’ont abandonné, je vous ai abandonné, je me suis privé de donner à la bande.


Cette histoire de bande me taraude ce matin. Me revient à l’esprit la bande sonore permanente qui joue son jazz dans le salon familial.

Mon père aimait le jazz et en écoutait à gogo. Sauf que tous les musiciens sur cette bande enregistrée du gros magnéto Beomaster, équivalent pour lui d’une Rolls-Royce à l’époque en matière de rendu acoustique, s’y retrouvaient confondus.


Sur ce ruban souple et luisant, Louis Armstrong côtoyait Miles Davis, Duke Ellington, Thélonius Monk, Charlie Parker, Count Basie et tant d’autres encore que je ne suis pas parvenu à identifier.


Au décès de mon père j’ai retrouvé tout cela au grenier. Le magnétophone et les bandes magnétiques, dont l’identification de chacune était d’une sobriété, d’un laconisme émouvant.
Il y avait juste une étiquette sur laquelle était inscrit « Jazz » ou encore « Chansons ». Aucune mention n’était ajoutée quant aux détails, à l’identification des morceaux, pas même un vague titre.


Je n’ai pas fait mieux que lui en matière d’organisation. Je crois qu’il m’avait appris, sans insister cette fois aussi lourdement que d’habitude, que parfois le détail, la précision, dans certains cas ne servent à rien.


Mon père aimait le jazz et n’avait pas de préférence marquée pour un musicien ou un autre en particulier. De plus il n’en parlait jamais. Voilà ce que j’ai compris de cette petite anecdote sur lui.


Tous ces musiciens, anonymes pour l’enfant que j’étais, faisaient partie intégrante de la bande.
On ne pouvait pas dire qu’aucun ne se démarquait vraiment des autres.
La seule chose qui pouvait se produire c’était de préférer un morceau plutôt qu’un autre.


Cependant même là on n’était pas plus avancé étant donné que ce morceau ne pouvait s’attacher à un auteur ou à un interprète.


Cette confusion, ce désordre si l’on veut, dans mon approche de la musique, je les ai souvent considérés comme un handicap, quelque chose d’un peu honteux. Surtout lorsque j’entendais mes camarades se gargariser durant des heures du nom de groupes, de morceaux, de musiciens de rock. Les informations allaient bon train dans les cours de récréation, ils n’hésitaient pas à échanger avec force détails et références sur leurs gouts musicaux.


Et je me souviens que je me contentais souvent de hocher la tête et de rester silencieux. Le jazz alors n’était plus à la mode, c’était le rock surtout qui échauffaient les esprits. Et moi le rock cela ne me disait pas grand-chose. Je n’avais absolument aucune culture rock, j’étais un ignare absolu dans ce domaine.


C’est plus tard je crois après l’adolescence que je m’y suis un peu plus intéressé, mais sans excès. Et le peu que je me souvienne de cette période c’est d’avoir fait exactement comme mon vieux. J’ai enregistré des morceaux à la queue leu leu, j’ai écrit Rock sur la bande magnétique et puis pas plus.


À côté de cela j’ai toujours été admiratif pour les personnes qui s’adonnent à la musique à la façon des collectionneurs, ou des bigots, et qui sont capables par exemple de donner tous les détails d’un simple morceau, la date de création, dans quel studio, les noms des musiciens, jusqu’à la marque des instruments avec lesquels celui-ci aura été composé. Sans oublier bien sur ce qu’ils ont bu et avalé ce faisant.


Ce côté « fan » me passe bien haut au-dessus de la tête.


Aurais-je voulu faire comme tout le monde juste pour participer à ces interminables discussions ? Le fait est que je n’y suis jamais arrivé. La fausseté aurait été remarquée des deux côtés, par la bande d’abord et par moi-même par ricochet, à moins que ce ne soit l’inverse, peu importe.


Je n’avais pas cette attirance pour le recueil des détails parce que d’une part je ne me sentais pas suffisamment passionné, mais aussi parce que je sentais que la référence était une façon d’en imposer aux autres. Qu’elle servait d’instrument de pouvoir, de gouvernement si l’on veut.


Cet abandon, lorsque j’y pense en le réduisant simplement au domaine musical, parfois me fait un peu honte encore, mais en même temps il m’indique aussi une forme inédite de la résistance.

Une résistance intuitive, innée si l’on veut, un héritage aussi me venant du père. Une résistance qui consiste à ne pas céder à l’esbroufe, à cette facilité d’en imposer aux autres uniquement par un savoir livresque, par un vernis culturel dont était friand la petite bourgeoisie et quelques parvenus qui cherchaient à rejoindre la meute des rabâcheurs perpétuels des cours de récré, de toutes les cours et leurs prétendants fatiguant.

Sadhguru

— Cher Sadhguru je trouve bien plus facile de m’émerveiller du monde naturel que de l’humanité … comment être émerveillé par les êtres humains comme je le suis par le paon qui danse ?

— Et bien … c’est un être humain n’est-ce pas ? Non non, je me demande si c’est un oiseau qui pose une question … ? (petit rire ) Et bien les êtres humains n’ont pas d’aussi belles plumes que les paons…


Il caille. J’ai tourné à fond le bouton du radiateur de la Dacia. Je viens d’achever ma journée de travail il est 21h30. Personnellement à cet instant je suis émerveillé que ma bagnole démarre du premier coup.

C’est ce dialogue sur lequel je tombe. Ce dialogue entre un grand sage hindou et un de ses disciples, j’ai fait une fausse manip en sortant du parking et Youtube me propose ça. Bon je voulais plutôt écouter une émission sur la peinture mais j’ai les mains prises, parce que j’allume une cigarette en même temps, ma tablette est à coté, sur le siège passager. Laissons aller, pourquoi pas ? Trop crevé pour résister.

Et puis en vrai ça m’interpelle aussitôt ce dialogue. Je suis intrigué parce que moi non plus je ne porte pas vraiment les êtres humains dans mon cœur en ce moment. Je serais plutôt comme ce type qui pose sa question, à vouloir m’émerveiller des paons, et de tout un tas de choses que je trouve extraordinaires, plutôt que de tomber en pamoison devant n’importe quel être humain.

Même si je voyais à cet instant précis sur le bas de la route, une très belle femme qui fait de l’auto stop avec un magnifique sourire aux lèvres, je ne m’arrêterais pas.

Rien que d’y penser je suis déjà dégouté par ce long chemin à effectuer pour revenir chez moi.

De plus j’imagine qu’il faudrait certainement nourrir une conversation, et ça me fatigue d’avance.

Tenez, rien que d’imaginer tout cela je souris tristement. Car il y a une dizaine d’années je n’aurais pas agi ainsi. Je me serais arrêté bien évidemment et j’aurais dit

—Mais bien sur, à votre service, montez et avec le sourire en plus , le genre de sourire que l’on imagine sincère vous voyez… sincère un peu comme pour se prouver qu’on l’est.

Oui je peux tout à fait m’émerveiller de la présence d’un oiseau au loin, plutôt que de celle d’un être humain. Moi aussi je le peux désormais. Sans tomber dans le panneau.

J’écoute la conversation entre le grand maître Yogi et ses disciples, enfin le monologue. Il a l’air d’un vrai sage Sadhguru. De temps en temps je jette un coup d’œil sur l’écran: turban sur la tête, longue barbe blanche, petits yeux rieurs, posture de yoga en tailleur. Fascinant j’allais dire.

Pitoyable je me reprends.

Tout ça me renvoie des milliers d’années en arrière j’ai l’impression. Au temps où moi aussi je m’émerveillais des paons comme des êtres humains, je ne faisais à vrai dire pas de réelle différence.

C’est normal car je vivais seul. D’une certaine manière je ne prenais aucun risque.

Aucun paon, si magnifique soit-t ‘il, à cette période de ma vie, ne chie dans mon salon, et lorsque moi même j’éprouve le besoin de me rendre aux toilettes, je n’ai pas à m’agacer en constatant que quelqu’un s’y trouve déjà.

La route défile, l’ampoule du phare gauche a dû griller car l’intensité du faisceau est plus faible de ce coté de la route. Tout comme dans ma cervelle je pense. La partie droite est plus puissante que la gauche qui rend toute analyse, tout calcul, toute stratégie totalement ridicule désormais.

Etrange époque que cette époque du virus.

Ce type, ce yogi, il m’est soudain sympathique, plein de bon sens surtout. J’imagine presque aussitôt sa solitude. Etre obligé de s’accoutrer ainsi, comme un yogi, un sage, pour dire ce qu’il a dire afin que les gens veuillent bien prendre le temps de l’écouter… d’un seul coup je rigole tout seul. Je me demande : pourquoi éprouver ce besoin d’être écouté …? Pourquoi s’imposer aussi ce genre de « mission » si cela en est une ?

Avec ces périodes de confinement successives qui ont frappé le monde nous avons été obligé de cohabiter comme jamais auparavant nous ne l’avons fait. C’est à dire que nous nous sommes retrouvés confronté à nos contradictions les plus profondes.

Ces merveilleuses femmes et hommes qui se jurent un amour éternel sur les réseaux sociaux, confinés chez eux individuellement ou en famille se seront sans doute aperçu de cette contradiction.

Aimer, adorer les gens de loin c’est très facile. Vivre avec eux, partager le quotidien beaucoup moins, même si on en a souvent rêvé.

Du coup je pense à cette exposition que j’ai installée dans mon village. C’est mon épouse qui se charge d’effectuer les permanences car je vais par monts et par vaux pour mes cours.

J’imagine que je suis un visiteur, je pousse la porte et je vois tous ces tableaux accrochés sur les murs de la galerie. Je les vois comme si ce n’était pas moi qui les avais réalisés. Ils sont magnifiques, tout à fait comme de beaux paons avec de jolies plumes. Est-ce que j’aurais pour envie d’en accrocher le moindre sur mes murs ? Et surtout vivre avec chaque jour qu’il me reste à vivre …

Bien sur que non.

Chez moi les tableaux ne restent pas en place. D’un mois l’autre mon épouse se charge de la déco qui est sans arrêt renouvelée. Cela entraine au détachement.

Mon épouse… je pourrais aussi parler de la féminité, comment l’immobile envoie tout le mobile valdinguer …et comment tout ce qui est merveilleux à priori change totalement de visage selon la distance avec laquelle on le regarde. Mais je ne confonds pas les oiseaux avec les femmes non plus, du moins cela fait bien longtemps que je ne fais plus cette erreur.

Je ne veux pas mettre le lien vers la vidéo Youtube. Du coup je cherche une image de ce Yogi farceur et je tombe sur une photographie en noir et blanc de lui jeune avec son épouse. Je l’aime beaucoup ainsi. Il a dans le regard quelque chose qui m’explique la suite de son parcours. Ce mélange de mépris et d’amour que le yoga doit certainement, avec le temps, trouver le moyen de réunir dans une forme divertissante.

Fiction

Zoran Music , peinture.

Tout est souvent mal compris. Vite et mal. La surface seulement attire l’œil, la première impression, celle qu’on se hâte de recouvrir par des mots, des pensées, par tout un tas de choses qui nous confortent, nous rassure. C’est souvent comme ça mais on n’est pas obligé de s’y habituer. Il faut le savoir.

Ce genre de réflexion me ramène à Louis-Ferdinand Céline et aux premières lignes du Voyage. Il le dit très clairement que tout est dû à l’imagination. Cependant qu’on les passe vite ces lignes. Je me souviens comment je les ai avalées tout rond, en me disant tiens c’est certainement un artifice.

Il aura fallu que j’écrive des pages et des pages, des milliers pour me souvenir de ces premières lignes et de cette grande responsable qu’est l’imagination.

Responsable mais pas fautive.

Il faut le savoir aussi.

Et on en met un temps fou pour se rendre compte.

On écrit « je » et déjà c’est de l’imagination pure.

Il suffit d’écrire les premiers mots pour comprendre à quelle point la sincérité est suspecte. Comment elle est difficile à suivre, comment elle ne cesse de nous esquiver.

Jusqu’à la capitulation. Certains disent l’acceptation. Mais j’insiste. Capitulation ce n’est pas un vain mot lorsqu’il s’agit de remettre les clefs de la ville à l’imagination. Lorsqu’on saisit son pouvoir, sa puissance par rapport à toute quête de sincérité, d’authenticité, d’amour.

Capituler devant l’amour passe par l’acceptation des faits, par la reconnaissance d’une impuissance primordiale de ce « je » qui ne cesse de vouloir en placer une dans  » j’écris ».

Laisser les commandes à l’imagination sans se mettre en travers du chemin, en s’écartant pour la laisser passer.

ça ne donne pas grand-chose de plus dans l’absolu.

ça donne des récits, des fictions comme on dit.

Les lecteurs se demandent ensuite est ce que tout ça est vrai ?

Pourquoi faudrait-il donc tellement que quoique ce soit soit vrai ? Pourquoi ce besoin perpétuel de se rassurer dans la présence d’une vérité, dans l’idée de faire la part du vrai et du faux ? Dans cette chose que nous nommons raisonnable et qui nous ramène toujours plus ou moins à l’amertume.

Je n’arrive pas à boire mon café sans sucre. Bien que je n’en prenne désormais plus qu’un demi il me faut toujours ce gout légèrement sucré pour passer l’amertume. C’est peut-être mon coté hédoniste qui veut ça. Encore que je connaisse mieux comme hédoniste.

Il y a un tas d’hédonistes qui boivent leur café ou leur thé sans sucre.

Peut-être est-ce alors une relation personnelle à l’amertume en générale. En l’amertume tout court.

Peut-être il y a t’il tant d’amertume que la fiction du sucre et qui flirte avec la dangerosité de son effet sur les artères et le taux de cholestérol m’est utile pour vivre.

Je vis à la journée je ne vis pas pour dans 1000 ans.

Je suis déjà bien content comme ça.

Bien sur que ce texte est encore une fiction. Ils le seront tous à des degrés plus ou moindre.

Quand on écrit je crois qu’on n’est pas tout à fait soi. On est tout le monde et personne. C’est à la fois agréable et désagréable en même temps lorsqu’on ne s’en rend pas compte.

Il n’y a personne à féliciter ni à accabler surtout je crois que c’est ce qui manque à l’auteur le plus souvent

Car il y a indéniablement imposture. Enfin moi je le prends comme ça.

Ce qui fait qu’au bout du compte on peut me féliciter ou me conspuer, je m’en fiche, je sais bien que ce n’est pas tout à fait à moi que l’on s’adresse, même si pour ne pas heurter je fais semblant d’être content ou triste.

J’ai cru devenir cinglé plusieurs fois en effectuant ce constat. Et sans doute le suis-je devenu sans même me rendre compte. Dans ce cas ce ne sera pas bien grave non plus, je serai classé comme fou et voilà tout. Le monde continuera de tourner comme il l’a toujours fait, c’est à dire en rond en créant d’immenses mensonges d’énormes illusions autour d’un grain de sable que l’on veut à tout prix nommer la vérité.

— Et nous alors tu en fait quoi ? me disent un tel une telle.

Je n’en fais rien justement. Je vous regarde, sans doute que je vous aime, certainement je vous aime, mais je ne peux rien faire avec ça.

Je veux dire que la surface visible de cet amour je la traverse sans vraiment m’y attarder, c’est là le hic car c’est justement là que se situent pour la plupart les preuves.

Les preuves d’amour.

Je n’en suis pas dénué. Je ne cesse de donner des preuves si vous voulez, pas celles que vous attendiez.

Et puis des fois je me dis aussi que si vous m’aimez vraiment vous comprendrez, vous ferez vous aussi l’effort.

Moi j’ai l’impression d’avoir soulevé le monde déjà mille fois, sans doute que ça continuera encore mille fois sans que je ne me fatigue de trop.

Tant que j’ai suffisamment d’énergie pour me rappeler que tout ça n’est que de la fiction. Que je suis seul et fort pour supporter cette vérité.

Rouleau compresseur

Huile sur papier 15×15 cm

Je suis chanceux. Je pourrais vivre la vie de ce type assis au volant d’un rouleau compresseur. Je me dis ça en patientant au feu rouge. Circulation alternée à la hauteur de Reventin. Les secondes s’égrènent j’attends l’orange et en même temps je me dis que malgré tout, malgré toutes les merdes, malgré tout ce que je peux penser de moi, de ma vie, de mes échecs, je suis chanceux.

C’est un réflexe. Je ne suis pas altruiste pour deux ronds. Quand le feu devient orange, j’embraie en passant la première et j’oublie. J’allume la radio, France Culture, je m’oublie j’oublie tout. J’ai juste un but programmé sur mon planning. Me rendre à mes ateliers du mercredi, près de Lyon. Une bonne heure de route au volant. J’adore rouler ça ne me gène pas.

J’adore ce qui ne me gène pas. Ce genre de chose est suffisamment rare pour être adoré. Je veux dire qu’adorer une chose qui n’arrive presque jamais n’est absolument pas un risque. Pas besoin de changer grand-chose à sa vie pour adorer ainsi.

L’étude des reflexes est une de mes occupations préférée lorsque je conduis. Il suffit de faire attention à la route et à tout ce qui peut surgir dans sa propre cervelle. Il y a autant de chauffards sur la route que de reflexes dans une cervelle. Quand je dis reflexes ce sont plutôt des pensées que l’on rumine, que l’on use jusqu’à la corde parce qu’on n’a rien de mieux à se mettre sous la dent.

Par exemple ce type au volant d’un rouleau compresseur qui aussitôt me fait penser à la chance de ne pas être lui.

J’examine ça en conduisant, vous voyez.

ça me rappelle une histoire chinoise.

Un empereur regarde son royaume depuis la hauteur d’une tour de son palais. Il voit tout en bas son royaume et bien sur ses sujets. Et là il zoom sur un pauvre type et se dit zut qu’est ce qui ne va pas ? Tout le monde n’est pas heureux dans mon royaume ? Qu’est ce que c’est que cette histoire.

Il descend de sa tour et il se rend à pied jusqu’au pauvre type.

— Comment que ça se fait que t’es pas heureux dans mon royaume toi ?

Et là le pauvre type regarde l’empereur avec un regard d’incompréhension totale

— Qu’est ce que tu me veux connard ? il dit et il ajoute je suis très heureux comme je suis

La tête de l’empereur…

Comme la mienne à peu près en me souvenant de cette histoire. Sauf que moi j’ai un but, et j’y arrive

je donne des cours de peinture à des petits enfants. Pas le temps de m’apitoyer sur mon sort.

Bonjour les petits enfants comment ça va bien aujourd’hui ?

Le mercredi c’est une sacrée journée je ne rentre pas avant 22h30 chez moi.

J’aurais encore le temps de me rappeler d’autres histoires, de m’en inventer s’il le faut comme d’étudier d’autres réflexes, et d’éviter les chauffards.

C’est bien joli tout ça

Esquisse à l’huile sur papier, c’est bien joli mais… pas fini.

— C’est bien joli tout ça, la littérature, la peinture, la musique, le hasard, toutes ces choses dans lesquelles vous vous absentez mais… et moi ? me dit-elle.

Je la regarde et je la vois alors comme je ne l’ai encore jamais vue.

Tous les traits de son visage se sont modifiés, elle est bouffie. Et je me dis mince alors, dire que quelques minutes avant elle était belle. Je me demande si c’est elle ou si c’est moi. Ce changement brutal à quoi tient-il ?

Et puis le son de cette phrase, l’écho, cette locution déjà entendue mille fois et venant de tant de bouches différentes.

C’EST BIEN JOLI TOUT CA, MAIS…

On ne fait pas attention suffisamment à l’usure de la répétition. Cela devrait nous indiquer quelque chose pourtant. Cette fatigue, cet ennui qui nous grignote. Et puis soudain, lorsqu’on le voit, il est souvent trop tard, il ne reste plus que le ras le bol.

Pour temporiser je cherche le début. Comment tout cela a commencé.

Je cherche la première fois, sa vigueur, sa violence, l’énergie de la première fois. Celle qui m’ a rétamé sans que je ne la vois venir.

— C’est bien joli tout ça mais j’ai autre chose à faire que de te supporter …

— C’est bien joli tout ça mais as tu du cœur ?

— C’est bien joli tout ça mais à quelques centimètres près tu ne serais qu’une merde.

— C’est bien joli tout ça mais non je n’aurai pas d’enfant avec toi.

C’est bien joli de se souvenir du début mais ça ne fait pas avancer les choses vraiment. Le problème revient toujours et avec lui son cortège de soupirs et de soupirants.

Comment s’extirper de ce début qui ne cesse pas ?

Ce pourrait être un peu plus que joli, comme par exemple utile, voir un peu moins égoïste, ou alors plus responsable, plus attentionné, plus que moins, c’est à dire pas seulement joli.

Moi je lis. Je lis pour ne plus voir ça. J’ouvre un livre et je m’enfuis parce que sinon ça se transforme toujours plus ou moins en eau de boudin.

Des cris et des pleurs, des portes qui claquent et des bouderies à n’en pas finir.

Et en finir alors devient la priorité.

Je passe du début à la fin en un clignement d’œil.

— C’est bien joli tout ça mais vous me les brisez menues. Je vous le dis avec ma meilleure élégance disponible. Presque avec humour si vous voyez ce que je veux dire, c’est bien joli mais je ne suis pas que poli.

ça ne suffit pas non plus .

Etre poli ça ne suffit pas. Toujours plus…

Alors je ne suis plus poli. Vous l’aurez bien cherché.

—Espèce de grosse conne endimanchée. Non mais t’as vu ta gueule sale pute ? Espèce de salaud, espèce de ceci ou de cela. J’utilise espèce pour atténuer encore… parce que sinon j’irais directement au fait.

J’y vais par petites touches. Mais c’est douloureux tout de même. Et quand tout à coup je me rends compte qu’atténuer ne sert plus à grand chose, je rentre dans le vif du sujet.

Et là je m’arrache par lambeaux comme un oignon qui s’épluche. Toute ma délicatesse je la pèle comme un oignon couche après couche. Et plus j’arrive vers le germe, plus je deviens chaud, plus c’est douloureux. C’est bien douloureux mais bon en même temps quelle jouissance !

Dans ma tête je lui saute à la gorge la mords, la déchire à coups de dents, l’énucle, la découpe en tous petits morceaux la congèle, sac en plastique avec étiquette. La date sur l’étiquette avec le nom de la partie. En rouge la cervelle en bleu le cœur et l’utérus en jaune.

Alors c’est bien joli tout ça ? Redites le pour voir ?

Mon Dieu ça me revient d’un coup, toute l’histoire de ma vie avec le c’est bien joli tout ça, mais.

Faut que je vois un psy.

Bonjour madame la psy, je m’assois où ?

Tic tac tic tac la pendule, 45 minutes pas plus.

Elle est là en face de moi assise jambes croisées, une belle femme encore. J’aime les belles femmes, je les adore.

Je me mets à parler de tout et de rien, de tout ça, de ce qui me passe par la tête pour en avoir pour mon argent. C’est super dispendieux de s’examiner le nombril pour tenter d’y voir plus clair.

Elle ne dit pas grand chose. Moi un flot ininterrompu de mots alors qu’en fait une seule chose est importante et je ne la dis pas.

j’ai envie de dire mais je ne le dis pas

— c’est bien joli tout ça, mais je vous baiserais bien à couilles rabattues sur votre sofa.

ça ne se fait pas.

Je le sais, j’ai payé cher pour ça déjà.

— Enfermez moi j’en peux plus, un asile siouplé je dis à la dame. Et là je pense à ma bite bien à l’abri dans son vagin. Et à moi au bout de tout ça avec un entonnoir sur la tête.

L’imagination quelle soupape.

Je bredouille je gazouille, je fais semblant mais j’ai la trouille.

Puis à un moment arrive l’heure.

— C’est bien dit la dame et là le monde s’arrête, tout est en suspens

— C’est bien pour aujourd’hui elle dit, on reprendra la prochaine fois.

Je suis aux anges.

Je lui baiserais bien la main comme à une altesse.

Mais je me lève, fouille dans mes poches pour trouver mes ronds que je pose sur le sous-main de cuir vert.

Dans ma tête quelque chose encore en lâchant la liasse.

Dans ma tête quelque chose encore lorsque la porte se referme derrière moi

l’odeur d’encaustique des escaliers, l’écho de mes pas contre les murs blancs me reviennent, puis le porche et les bruits de la rue qui m’envahissent et me réduisent à si peu de chose.

Et là je me dis, me surprends

— C’est bien joli tout ça mais à quoi ça sert ?