Bâtir sur du sable 9

Le problème avec les adultes c’est qu’ils n’ont pas d’honneur. Alcofribas a pris son vélo et a roulé jusqu’à la carrière, c’est ici qu’à mains nues il creuse depuis des semaines un tunnel qui espère t’il lui permettra d’atteindre la Chine. Et en même temps qu’il brasse la terre chaude, il numérote tous ses griefs contre le monde.

Zorro voilà un type qui a de l’honneur, Thierry la Fronde, John Wayne… hélas ce sont des personnages de feuilleton, de cinéma, de pures fictions. Dans la vraie vie ce n’est pas cela. Les gens promettent pour se débarrasser de la gène d’avoir à dire non voilà en gros toute la lâcheté.

Alcofribas a bien progressé dans son tunnel, il a maintenant une belle profondeur, il faudra aller chercher du bois pour étayer un de ces jours se dit il. Mais pour l’instant c’est plus la rage qui l’aide à creuser, il constate qu’elle est une énergie inépuisable. Sitôt qu’il commence à réfléchir, à élaborer une stratégie pour la sécurité de son ouvrage, l’ennui lui tombe sur le paletot. Il n’y a aucun plaisir dans la prévision du risque, du pire. Autant rester au niveau de la rage.

De temps en temps il déblaie la terre pour faire propre. Il repense à ce film qu’il a vu. Un gamin sur un toit de Pékin qui regarde un cerf volant s’élever au dessus de la ville. Ce gamin là doit exister et il aimerait le rejoindre sans bien savoir pourquoi. C’est la seule image de la Chine qu’il a Alcofribas. Pour le reste il ne sait pas.

Il rentre à nouveau dans son tunnel et progresse lentement quand soudain un tout petit éboulis attire son attention. Et juste au moment où il se dit oh oh il faut que je ressorte patatras tout lui tombe dessus et le paralyse. On dirait que la colline toute entière s’est effondrée sur lui. Il panique quelques instants, se dit qu’il va mourir là c’est certain. Et une fois ce constat effectué la paix s’installe. Il ne bouge plus, il respire doucement, il observe comment la mort va s’emparer de lui. Il éprouve presque du plaisir finalement d’ être en contact avec la certitude qu’il va mourir. Rien ne lui a jamais paru aussi réel que ça de toute sa vie.

Peu à peu il s’engourdit, c’est peut-être la même chose que le sommeil se dit Alcofribas. On meurt comme on s’endort voilà tout.

C’est à ce moment là que son double surgit, le sale gamin qui n’en fait toujours qu’à sa tête. Le voleur le menteur, ce monstre qui lui fait peur mais vers lequel il est attiré car il sait que l’autre ne se fait pas d’illusion sur le chagrin, la tristesse le malheur. Celui là est bel et bien du même tabac que ses héros. Sauf qu’il n’a rien de solaire comme eux c’est même tout le contraire. Il vient du fond de la Terre, de la noirceur et de la pourriture qui se décompose.

Hey mec bouge toi tu es en train de crever au cas ou tu ne le saurais pas.

Alcofribas est à peine surpris d’entendre sa voix sarcastique. Il a envie de lui dire fiche moi la paix, laisse moi je n’ai pas la force.

Mais l’autre l’interrompt aussitôt

Taratata Dugenoux. bouge ton cul faut sortir de là, tortille toi, fais comme les taupes, marche arrière en avant toute nage dans la terre à l’envers.

Alcofribas s’exécute. C’est une sorte de reflexe qu’il a désormais sitôt qu’il rencontre une autorité quelle qu’elle soit. Son premier reflexe est toujours d’obéir, c’est ensuite que ça se gâte.

Allez zou tu y es presque encore un effort Dugenoux. Alcofribas a de la terre plein la bouche mais il continue à progresser à rebours. C’est comme dans ses rêves se dit il, il suffit de décider de se rendre d’un point à un autre de fermer les yeux à l’intérieur du rêve lui-même pour ça marche. En un clin d’oeil ainsi il pourrait atteindre Cassiopée, Aldébaran ou même ce foutu toit de Pékin il le sait. Mais il sait aussi qu’il n’est pas dans un rêve, qu’entre la prise de décision et l(atteinte de l’objectif un temps considérable peut s’étendre. Pourquoi y a t’il donc cette distance, tout ce temps à attendre, tous ces efforts à produire, pourquoi autant d’embuches au désir ?

Son cerveau est reparti en même temps que l’autre le tanne.

Plus vite gros lard tu traines là, si tu ne te dépêches pas c’est la colline entiere qui va t’avaler. Et le salaud rigole pour bien marquer son mépris envers Alcofribas.

Ce qui le met en rogne évidemment lui Alcofribas le doux, le gentil, il faut qu’il sorte de ce putain de tunnel pour l’agripper ce sale con et lui flanquer une raclée, désormais il l’a son objectif , et ça décuple sa rage et ça décuple son énergie, et ça décuple son envie de vivre d’un seul coup.

Enfin la chaleur du soleil sur ses mollets, encore un petit effort et il s’extirpera tout entier, ça y est il y est et au moment où il sort complètement du tunnel l’ouverture se rebouche presque aussitôt tout est désormais obstrué comme si rien de tout cela n’avait jamais existé.

Alcofribas se relève crache toute la terre qui l’empêche de gueuler, il va pour se retourner prêt à en découdre à se ruer sur l’autre. Mais à cet instant surprise il n’y a rien. La carrière ensoleillée, un léger frémissement de feuilles dans les arbres avoisinants, un oiseau qui s’envole dans le ciel bleu. L’autre a disparu soudainement.

Sors de ta cachette salaud gueule Alcofribas je vais te tuer !

Personne ne répond. Tout est calme et paisible indifférent à sa colère à sa rage à son chagrin d’être ce qu’il est et à son échec.

Il remonte sur son vélo et prend le chemin du retour.

Sa mère vient de saigner un lapin qui pend à une branche de pommier. Elle se retourne, son tablier est plein de sang et elle le voit ouvrir le portail.

Mais tu t’es vu ? Qu’est ce que tu as fichu durant tout ce temps ? Et tes vêtements !!! ? Mais qu’est ce qui m’a fichu un abruti pareil ? tu as vraiment le diable dans la peau. Attend un peu quand ton père va rentrer… elle a un petit moment d’hésitation, file te laver tout de suite on en reparlera sois certain.

Puis elle se retourne vers le lapin et lui coupe la tête d’un geste formidable, comme dans un film d’horreur, le sang jaillit partout, Alcofribas court et gravit l’escalier de ciment pour parvenir à l’entrée . Il se retourne une dernière fois sa mère est en bas et l’observe, elle a allumé une cigarette son visage est écarlate. Il pense que ça aurait été sans doute mieux de mourir ce jour là.

Cliché noir et blanc d’un détail Série Matière. Patrick Blanchon 2019

Bâtir sur du sable 8

A la fin de sa vie Alcofribas dira à la mort qu’il n’a pas le temps. La mort lui rira au nez et croira avoir gagné. Tout le monde d’ailleurs se mettra d’accord pour enterrer Alcofribas le plus vite possible afin de l’oublier, c’est à dire en faire une légende. Une histoire saugrenue à raconter qui ira se loger dans les cervelles comme elle peut, ou comme les cervelles peuvent la laisser entrer en elles.

La vérité c’est qu’Alcofribas a résolu le grand problème du temps dès son plus jeune âge. Juché sur sa tonnelle un soir d’avril il a compté sur les doigts d’une seule main tous les possibles.

Il y a le passé la mémoire, le présent la conscience et l’avenir qui n’est que prophétie. Il ne suffit que de jongler avec ces trois temps comme un saltimbanque durant un petit quart d’heure à peine pour se rendre compte de l’ineptie que représente le temps.

Ne peut on vivre à la fois dans tous les temps ? se demande Alcofribas. Et si on peut vivre dans ces trois domaines du temps, en même temps qu’est t’on vraiment ? Est ce que je suis le même Alcofribas que j’étais au moment même ou je me suis posé le début de cette question ? Serais je le même dans le silence qui la suivra ?

Evidemment non, Alcofribas est aussi imaginaire que le temps lui même, c’est sans doute leur point commun.

Partant de ce postulat comment vivre dans un tel monde où tout à chacun croit dur comme fer qu’il est « lui-même » et fait des projets, se donne des buts, des échéances, et mesurables en plus de tout ça !?

Se servir de la mémoire pour parvenir à enrichir la conscience afin qu’elle prophétise l’avenir , n’est ce pas en grande partie du foutu temps perdu ?

C’est ce que lui disent régulièrement ses parents.

Alcofribas tu te poses trop de questions, tu perds ton temps, agis et tout ira bien.

agir permettrait il vraiment d’oublier cette question du temps ? Agir pour Alcofribas lorsqu’il observe les gens autour de lui ce n’est que de l’agitation, cela n’empêche personne de vieillir d’espérer et de regretter.

Sauf peut-être le père Bory avec son bout de réglisse qui prend tout le temps qu’il faut pour l’éplucher en papotant avec lui.

Le père Bory s’est résigné à quelque chose, c’est tout le mystère de cette résignation qui intrigue Alcofribas, car malgré quelques fois où il cru que le père Bory pouvait être triste, ou mélancolique, la plupart du temps il a plus l’air de quelqu’un qui s’est détaché de la confusion des temps. Le père Bory est vraiment là où il se trouve, que ce soit lorsqu’Alcofribas l’observe tailler ses péchers dans le jardin, ou encore butter ses légumes, ou même s’il taille son bout de réglisse en papotant, il est tout entier dans ce qu’il est au moment où il l’est.

ça lui confère une sorte d’autorité silencieuse comme la lune la nuit. Quelque chose qui est toujours là, plus ou moins visible à l’œil nu et cette vision parfois partielle de la lune c’est bien plus en raison de’ l’œil qui l’observe qu’elle se produit. ça ne regarde pas plus la lune que la lune ne nous regarde.

Agir, agiter les molécules par le mouvement, la force, l’Energie, ça peut avoir l’air d’agir sur le temps. Un match de foot par exemple peut durer une éternité. Alcofribas déteste le foot. Par contre il n’y a jamais suffisamment de temps, le temps passe trop vite lorsqu’il aperçoit la belle Isabelle, la petite brune fille du buraliste chez qui il se rend dès qu’il le peut pour acheter des coquillages sucrés, des ours en guimauves et des malabars. Le regard d’Isabelle le foudroie dans tout son intérieur, détruit tous les temps d’une seul battement de cil pour le projeter dans une éternité dont il est aussitot extirpé sitôt qu’elle tourne les talons et que son père ouvre le tiroir caisse pour lui rendre la monnaie.

Agir, bouger le corps, la plupart des gens agissent de façon horizontale pour courir ou marcher. En y réfléchissant Alcofribas agit en grimpant aux arbres ou en s’enfonçant en rampant sous la maison. C’est une action personnelle pour lutter contre la gravité et pour l’explorer. Une sorte de rébellion.

Lorsqu’il fait beau et qu’il a la possibilité d’aller se jeter du ponton de l’Allée des Soupirs, Alcofribas expérimente différemment l’idée de profondeur. En retenant sa respiration il se laisse couler jusqu’au fond du lit du Cher et il compte lentement une seconde deux secondes etc mentalement. Il essaie de se dépasser chaque année, juste quelques secondes de plus avant de donner le coup de pied dans la vase qui le fera remonter.

Une fois il a tenter de respirer dans l’eau comme les poissons. Mais ça n’a pas marché. Pourtant il y avait cru. D’après l’encyclopédie Universalis on vient des poissons avant de venir des singes. Il doit y avoir une mémoire installée dans ce foutu rêve d’être humain, une mémoire d’une époque amphibie, la mémoire d’ouïes. Mais ça n’a pas marché. Et en y réfléchissant Alcofribas a découvert qu’il était pollué par la façon de voir générale par la croyance générale, par l’école notamment qui n’a pas cessé de lui marteler que lui est humain qu’il n’est pas un poisson.

Quel làche je suis se dit Alcofribas. Croire ainsi malgré moi à tout ce que l’on veut m’apprendre, et ce malgré tous les efforts de paresse que je déploie pour les contrer. Làche et trouillard de ne pas rêver suffisamment fort.

Jusqu’à l’âge de 7 ans Alcofribas est lucide au cours de ses rêves nocturnes. Mais depuis quelques semaines, les cauchemars s’accumulent et se répètent. Il n’arrive plus à transformer un arbre en fille nue pour l’étreindre et ça le préoccupe énormément. C’est comme si un sorcier lui avait jeté un sort. Il a d’ailleurs grossi de 10 kg en à peine deux mois. Il se traine, éprouve de plus en plus de difficultés à grimper aux arbres et pire que tout l’idée même de prendre son vélo pour se rendre au bord du Cher le fatigue.

Et depuis quelques jours il a découvert qu’un autre petit garçon qui lui ressemblait venait le visiter dans ses rêves, et même parfois il a l’impression qu’il est là réellement dans sa chambre Il peut l’entendre respirer. C’est un gamin comme lui ils pourraient être amis mais il souffre tellement que ça parait impossible. Ce gamin là est d’une méchanceté incroyable , il n’a pitié de rien ni de personne et quand Alcofribas se trouve face à lui il a l’impression que l’autre lit dans ses pensées les plus intimes.

Je sais que tu as été regarder ta mère à poil sous la douche, je sais tout un tas de choses sur toi mon petit Alcofribas.

Je sais que tu es aussi le plus grand des menteurs et des voleurs sous ton petit air poli et innocent, on ne me la fait pas mon vieux, oh non on ne me la fait pas. T’as pas une clope ?

Alcofribas a la trouille de l’inconnu mais il est tellement fasciné en même temps. Encore une particularité bizarre de ce temps qui peut se déployer en espace soudainement et créer des doubles sans crier gare.

Agir c’est aussi dessiner, Alcofribas vient de découvrir qu’il pouvait transformer le temps en Espace sur une simple feuille de papier. Dans cet espace il n’est plus cet être pataud qui tente de tenir debout comme tous les autres autour de lui. Dans cet espace de la feuille il peut s’allonger ou se rétrécir jusqu’à disparaitre totalement, quelque chose dessine, c’est à la fois lui et ce n’est pas lui. C’est un grand mystère qui sans doute lui prendra de nombreuses années élucider, à moins que tout à coup une intuition lui tombe dessus comme l’éclair.

A suivre…

Huile sur papier format 15x15cm Avril 2021 Patrick Blanchon.

Bâtir sur du sable 7

Les Dufresne vivent à l’ouest de la maison. En fait la maison juste à côté, mais ça fait tellement du bien de dire « à l’ouest » comme dans les films de John Wayne. L’orientation est sans doute une piste à explorer se dit Alcofribas.

Savoir s’orienter pour se rendre d’un point à un autre et pas forcément par le plus court chemin.

Alcofribas est un marcheur infatigable. Malgré son embonpoint il est capable d’avaler des collines , des champs et une bonne partie de la foret avant de ressentir la plus petite crampe, le moindre signe avant coureur de fatigue. De plus il est prévoyant, quand il sait qu’il va marcher longtemps il prend une barre de chocolat et un quignon de pain qu’il enveloppe dans du papier d’argent…

Comme il est curieux il explore quantité de sentiers divers et variés pour se rendre à un point donné. Là par exemple il a monté la grande côte qui mène vers Hérisson et il a boudé la grand route habituelle, il va emprunter un petit chemin qu’il a aperçut quelques jours auparavant en se rendant à l’Aumance en vélo pour taquiner les gougeons.

C’est encore pas tout à fait l’été les blés ont franchi aussi bien des étapes de leur parcours immobile, après les semis le levage et le tallage il profitent de la vigueur nouvelle que leur offre la montaison de ce début mai.

Alcofribas passe la main sur le blé tendre, il se sent lié à toutes ces plantes, il les écoute et les observe et souvent il trouve leur propos bien plus intéressant, passionnant que ceux d’à peu près tous les êtres humains.

Il a lu dans un livre que les premières traces de blé remontent à 15000 ans quelque part en Mésopotamie. qu’est ce que ça peut bien représenter 15000 ans se demande t’il… mais Alcofribas chasse vite cette idée, il ne va tout de même pas se mettre à calculer maintenant, lui qui a horreur du calcul, de ces baignoires qu’on vide ou remplit juste pour calculer le débit d’un robinet, quelle perte de temps.

15000 ans ça doit remonter au moins au Déluge, peut être aux dinosaures, à l’Atlantide si ça se trouve. Alcofribas ferme les yeux pour sentir l’odeur des blés se mêler à ceux de la terre, une légère brise lui caresse la joue et il cherche à tout noter de ce moment, si agréable, et qui lui demande doucement d’être heureux qu’il cède. Tout noter de ces moments là le plus précisément possible afin de s’en souvenir quand le temps se gâtera, que l’automne l’hiver, les vents glacials le lèveront sur le pays. Une sorte de poêle que l’on peut emporter partout avec soi.

Il fait la grimace… un poêle c’est le même son qu’un poil. Sa mère dit qu’il a un poil dans la main. Il a un poêle dans le cœur aussi. Mais il n’a pas envie de penser à tout ça, il veut juste être là a écouter le blé dans le vent…. le blé qui est sur terre depuis bien plus longtemps que lui Alcofribas. C’est certain, si on prête un peu d’attention à lui , si on l’écoute nul doute qu’on va en apprendre de bien bonnes.

Alcofribas imagine qu’il se retrouve soudain à Babylone à contempler les premières tentatives agricoles dans les jardins suspendus de la ville. Il imagine le soir qui tombe sur la Mésopotamie comme ici dans le bourbonnais. Des serpentins de lumière s’allument doucement dans la ville comme ici les lucioles et un équilibre doucement s’établit entre tous les règnes minéral, végétal et animal. Sans compter tous ceux que l’on ignore. Il y a tout ce qui vit dans l’invisible et qui cherche aussi à s’extraire de la solitude, à partager quelque chose, à apprendre comme à enseigner.

Il est presque arrivé au Cluseau et aperçoit les toits des baraques. C’est le hameau le plus pauvre de la région. Ici il n’y a plus de blé mais des pommes de terre et des têtards dans la mare.

C’est en arrivant devant un champs de patates qu’il aperçoit les premiers doryphores. C’est le père Dufresne qui en avait parlé l’année dernière, il se souvenait.

Saleté de doryphore qu’il avait déclaré en crachant par terre. Alcofribas avait été surprit parce que normalement le père Dufresne était un bon gros bonhomme bien calme. Il a juste perdu une jambe à la guerre de 14-18 mais il a eut du pot, il s’en est sorti et même qu’il n’a pas été gazé comme l’arrière grand père d’Alcofribas.

Saleté de Doryphore avait il répété encore avant de renter chez lui comme s’il allait soudain se mettre à pleuvoir.

Cela avait tellement intrigué Alcofribas qu’il avait poussé la porte du bureau de son père en son abscence. Là sur des étagères d’acajou rouge toute une collection de dictionnaires, et d’encyclopédie parurent le toiser sévèrement quand il s’en est approché. Mais la curiosité avait fini par l’emporter et il avait enfin trouvé un article dans l’Universalys concernant le bestiole.

D’origine mexicaine voyez vous cela …introduit en Europe durant la première guerre mondiale, et pire encore résiste à tout et même a tendance à se renforcer plus on essaie de l’éradiquer à coup d’insecticide.

Alcofribas est assis par terre au milieu du champs de patates, autour de lui se sont amassés des milliers et des milliers de doryphores, il ferme les yeux, il n’accepte pas qu’une bestiole soit méchante ou qu’elle ne serve à rien , tout à une raison d’être se dit il, il faut juste être patient pour comprendre ce que c’est.

Alcofribas écoute le bruissement des milliers de petites pattes et de mâchoires , il se mélange à elles tout entier jusqu’à devenir la musique doryphorique, une version inédite du monde vue au travers d’un chant jadis mexicain et dont il semble surprendre la tristesse enveloppant d’un linceul têtu leur exil.

Noir et doré c’est leur couleur, Et Alcofribas pense au Mexique, qu’il a aperçut dans un album de Tintin ou dans une autre bande dessinée dont il ne se souvient plus. Il voit qu’il est comme un grand condor qui plane au dessus du Matchupitchu et du lac Titicaca ces noms là il ne les a pas oubliés, ils résonnent comme le souvenir du blé tendre et le sanglot rageur des doryphores.

à suivre ….

Fusain et pastel sur papier Collection personnelle Patrick Blanchon 2021

Bâtir sur du sable 6

Alcofribas pédale vers le Cher. C’est un peu après le pont de Vallon en Sully qu’il faut tourner à gauche quand on vient de la Grave. Ensuite il n’y a qu’à longer le canal du Berry pour parvenir à cette descente qui conduit à l’allée des soupirs. Ca fait déjà un bon bout et il fait chaud pour un mois d’avril ce qui n’est pas bien bon pour la pêche, mais excellent pour s’asseoir au bord de l’eau et rêvasser.

Alcofribas pense à deux choses la plupart du temps. Comment trouver un ami et comment trouver une bonne amie. Et c’est déjà amplement suffisant ça prend une très grande place dans un cerveau.

Il y a bien le fils du meunier et la fille du restaurateur du coin qui pourrait faire l’affaire. Il les voit régulièrement, il s’y est habitué désormais, mais ce n’est plus vraiment une surprise, pas plus qu’une véritable amitié ou ce qu’il pense être de l’amour. D’ailleurs à force d’habitude justement il est simplement agacé de les apercevoir lorsqu’ils se présentent devant le portail de la maison.

Tout ça pour aller jouer, pour passer le temps. Et une fois le temps passé on se quitte comme ça sans même se retourner.

Ce n’est pas de cette amitié ni de cet amour là dont rêve Alcofribas.

Il lui faut de l’aventure, quelque chose de palpitant, des obstacles à franchir, des dangers et des récompenses en cas de réussite évidemment. Une intensité qui ne finit pas en peau de lapin.

D’ailleurs il la crée au besoin tellement il s’ennuie mais son engouement est loin d’être partagé. Il leur fait peur ou il est parfaitement ridicule, ce qui au final revient exactement au même.

Une fois le temps passé, écourté cette fois, on se quitte sans se retourner.

Une sorte de différentiel qui cloche au niveau de l’attention à l’instant. Des fréquences qui ne parviennent pas à s’ajuster.

Alcofribas une idée à la seconde, les deux autres une idée fixe pour une éternité d’ennui : jouer tranquillement dans le sylo gorgé de blé ou à la dinette ou au docteur dans une cabane proprette rigoureusement ordonnée.

Cette impossibilité de trouver une fréquence commune le met parfois hors de lui et il les envoie chier.

Vous me faites chier vous deux je m’en vais. Et c’est comme ça que ce jeudi Alcofibas roule jusqu’à l’allée des soupirs avec son attirail de pêche accroché à son vélo.

L’allée des soupirs c’est ce moment du Cher qui s’élargit en aval des abattoirs. De temps en temps on voit flotter des nappes de sang ce qui attire les poissons chats et les brochets.

Alcofribas s’éponge le front avec le bas de son marcel, il est encore tout énervé de sa prise de bec du matin. Cette fille veut tout diriger et elle me prend pour sa chose son bébé , fais donc ci fais donc ça , et elle en rajoute à chaque fois un peu plus. tout ça pour quoi ? pour soulever sa jupe et baisser sa culotte ? Pour que je vois qu’il n’y a strictement rien à voir la belle affaire !

Quant à l’autre le fils du meunier, il sait tout sur tout il veut être le chef lui aussi mais dans le fond quel benêt.

Est ce que ça s’appelle du hasard, de la chance ou de la malchance quand la providence place sur notre chemin des relations à la noix de ce genre ? Et si on les accepte, si on y adhère est ce qu’on n’est pas finalement le dernier des lâches ? Si on ne se révolte pas un peu contre la fatalité que vaut on vraiment?

Tout est monté le piquet planté la gaule installée, la ligne tendue, le bouchon rouge flotte.

tout disparait autour de ce bouchon qui flotte. Même l’individualité de chaque œil disparait avalée par la concentration du regard. Par la fixité qui s’accroche au courant du fleuve par cette intersection que produit le bouchon.

quelque chose s’apaise, et la cervelle s’ouvre à l’infini. Une ubiquité proche de celle du Dieu Odin qui n’a qu’un œil.

Et soudain le bouchon s’enfonce sous l’eau, sa couleur intense est avalée par la profondeur. Alcofribas ferre en expert et il admire l’étincelle d’argent du gardon qu’il ramène sur le talus.

Sans la moindre émotion il décroche l’hameçon de la gueule en empoignant le corps visqueux et frais dans sa paume.

Puis il place le gardon dans la bourriche qu’il reflanque à l’eau en vérifiant l’attache de la ficelle au piquet.

Puis la méditation reprend à nouveau.

Désormais son esprit est clair, l’évidence est là. Il n’a pas d’ami, pas d’amoureuse. Il n’a que des camarades de jeu fournis par la fortune le hasard va savoir… et c’est à son propre espoir qu’il devrait s’en prendre plutôt qu’à eux.

Gamme orange et vert Huile sur bois Format 20×20 Patrick Blanchon Avril 2021

Pêle-mêle

Ce gamin, Alcofribas il ne faut pas que je le perde de vue. Comme d’habitude je ne prépare rien je laisse venir ce qui vient au moment où j’écris, et le coq se rue sur l’âne et vice versa. Cela me fait penser à ce mot : pêle-mêle. Le désordre complet d’après ce qu’en disent les dictionnaires. Et également un cadre destiné à recevoir plusieurs photographies. Un désordre et un cadre en même temps. Bizarre…Mais peut-on en attendre plus de n’importe quelle définition ?

Je m’aperçois que j’ai une sorte de rêverie récurrente concernant l’ordre. Un espace presque vide d’ où j’imagine que la quiétude pourrait surgir comme un joli diable de sa boite. Et en même temps à chaque fois que j’ai habité de tels espaces je n’ai jamais pu y juguler l’angoisse qu’ils me procuraient.

A 30 ans j’ai raté de nombreuses fois l’occasion de me pencher sur ce paradoxe. Je me souviens notamment d’un immense atelier que l’on m’avait prêté gracieusement durant quelques mois à Clignancourt. Tout y était si merveilleux, murs peints en blanc, grande verrière donnant sur les toits, lumière pénétrant à flot dans la grande pièce… je n’ai jamais pu me résoudre à y travailler tranquillement. Au lieu de ça je me réfugiais dans une petite alcôve qui mesurait 5 m2 pour écrire sur mes foutus carnets. Et j’y écrivais des choses sans intérêt , des chroniques ayant pour principal sujet ma poitrine oppressée ma bite ou mon nombril.

De temps à autre un croquis, une petite aquarelle vite faite. Et au bout du compte quand la tension parvenait au paroxisme je me ruais vers la porte, dévalait l’escalier de bois menant à la cour, me hâtais encore d’aller ouvrir le lourd portail donnant sur la rue et je disparaissais dans l’errance et dans la marche. Des kilomètres et des kilomètres à me fuir. Fuir comme on dégueule.

Je crois que l’ordre m’était d’autant insupportable qu’il m’apparaissait comme la première marche à gravir d’un escalier qui me mènerait inéluctablement vers la réussite ou à la gloire. C’était quelque chose d’entendu depuis le début, dès mes premiers vagissements de préma. Réussite ou gloire comme des revanches en héritage. Enfin un but qui aurait l’apparence d’un but mais qui, dans la réalité ne serait rien d’autre qu’un résidu de miel au fond d’une tasse dans laquelle un insecte se débat en vain pour s’en extraire.

Cependant je n’arrivais pas à discerner ce mouvement de va et vient entre ordre et désordre, ce mécanisme que j’avais finalement mis en place depuis des années.

L’ordre ce n’est pas l’ordre tel qu’on a voulu le faire entrer dans ma cervelle, ça je n’ai jamais vraiment pu m’en satisfaire et donc y adhérer. Cet ordre là je devais en avoir une vision déformée par la douleur, l’espoir et la déception que je devais traverser systématiquement pour tenter d’y parvenir. Mon dieu tout ces efforts pour découvrir le vain… la fatalité ou le destin..

Cet ordre n’était ni plus ni moins qu’une redite d’un événement dont nul ne parlait jamais. Un viol, un saccage que l’on tente de dissimuler derrière une apparente propreté, quelque chose d’harmonieux d’autant plus effrayant, puis presque simultanément pathétique que cette harmonie. Cette harmonie semble s’être vidée de tout l’essentiel. Une harmonie froide sans vie.

Le désordre à bien y réfléchir récupérait cette idée de vigueur, il la recyclait, la transmutait. Le plus souvent en ennui d’ailleurs. En une relation fixe avec le monde. Une fixité comme issue du regard de la Gorgone qui te transforme en bloc de béton. Et par dessus le marché armé le béton. Ou plus modestement un boulet.

Et c’est en boulet que je traversais la ville, une pierre qui roule a rolling stone créant ainsi cette fameuse impulsion propre à la cinétique, nécessaire au mouvement. Il n’y avait que ce mouvement d’important, le mouvement du corps pour se sentir vivant. Le reste, les pensées, les émotions c’était accessoire totalement, je crois que j’en doutais perpétuellement à un point qu’il m’était facile d’en changer à ma guise comme on s’empare d’outils, de couteaux de boucher pour découper la viande. Pour découper la réalité et le temps, la tailler en pièce.

Un besoin de désordre, d’ennui, de mouvement, un refuge finalement contre cet ordre accepté tacitement par tous et qui me renvoyait cette image d’inaptitude chronique à y participer de bon cœur.

Une impuissance que je me dissimulais ou contre laquelle je luttais inconsciemment en incarnant le désordre le plus flamboyant.

Mon intelligence du monde fonctionne par association. Il n’y a rien de logique en apparence là dedans. Une dispersion tellement évidente, tellement obsessionnelle finalement qu’elle ressemble exactement à celle d’une ménagère qui du matin au soir briquerait sa baraque juste pour se défouler et ne pas se pendre.

C’est en cela que je pense que l’ordre, le désordre, ce fameux pêle-mêle, sont souvent des mots employés machinalement par la plupart des personnes qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs chaussures. Ils n’ont pas fait 10 mètres dans mes mocassins.

Ce qui évidemment me rend responsable mais plus coupable. Responsable totalement cette fois et si j’ose dire « en pleine conscience » d’accepter cette chance d’être ce que je suis. C’est à dire cet apparent pêle-mêle. Ce cadre que l’on accroche à un mur de sa cervelle avec deux trois instantanés permettant d’identifier quelque chose pour, le plus souvent et seulement, se rassurer d’avoir été et pourquoi pas d’être encore, d’être toujours.

Non je ne te laisse pas tomber Alcofribas. J’ai juste appris un peu plus de choses sur la patience et l’écoute. J’attends que tu ressortes de ton trou ou que tu redescendes de ton cerisier, de ta tonnelle. Tiens j’ai apporté un bout de réglisse, je vais l’éplucher tranquillement en attendant, et à la fin je le laisserai sur le muret si le cœur t’en dit… il fait bon, l’air s’est réchauffé, les oiseaux commencent juste à se réveiller, pas de raison pour que ce ne soit pas une bonne journée.

Ah oui j’ai fait fait quelques peintures il faut que je les mette comme on laisse des miettes sur le chemin avant de comprendre que les cailloux c’est mieux. les premières images sont des détails des tableaux qui suivent

Huiles sur bois Avril 2021 Patrick Blanchon

Bâtir sur du sable 5

Tout héros a besoin d’un ou de plusieurs mentor.

Un jour qu’il était juché sur la tonnelle à éplucher du bois, Alcofribas fit la connaissance du voisin d’en face, un vieil homme dont on disait qu’il était veuf depuis des années et que le passe temps favori était de s’occuper de son jardin.

Juché sur son arbre, il aperçut le vieux qui se préparait à prendre le route du village. Comme leurs regards se croisaient Alcofribas lui fit un signe timide de la main en guise de salutation. Le vieux s’arrêta net comme surpris et traversa la route pour s’approcher de lui.

Ils taillèrent un bout de gras durant quelques minutes ce jour là, puis le vieux eut l’air de considérer que c’était suffisant et cette fois ce fut lui qui lui fit un geste de salutation en guise d’au revoir.

Ce n’est pas tout cela mon garçon il faut que j’aille chercher mon pain !

Alcofribas, sensible à toute première fois examina longuement celle-ci tout en continuant à confectionner ses flèches.

Parmi tous les rêves qui traversaient ses nuits ceux qu’il préférait avait comme sujet principal l’amitié.

Avoir un ami était sans doute le plus beau trésor qu’on puisse avoir sur cette terre se disait Alcofribas. Cependant ça ne se trouve pas sous le sabot du premier cheval venu. Alcofribas avait fini par renoncer à l’amitié dans la vraie vie parce que c’était trop douloureux d’attendre perpétuellement ce qui n’apportait toujours que déception.

Aussi rêvait il de chien de loup, de chat et dans le plus beau de tous les rêves Le meilleur ami se présentait aussi sous la forme d’un grand étalon noir qui venait frotter ses naseaux sur son épaule.

Cette première rencontre avec le père Bory-c’était le nom du vieux- si difficile soit elle à rapprocher de ses fantasmes équestres, lui suggéra cependant une possibilité d’amitié. Derrière tout renoncement il peut encore se loger un peu d’espoir c’est ce qui fait apprendre à renoncer de plus en plus justement.

Et c’était d’autant plus merveilleux qu’à priori il ne pouvait pas y déceler de menace, pas de danger. Pas besoin comme c’était souvent le cas de créer un personnage qui n’était pas lui Alcofribas. Il pouvait simplement être le petit garçon seul juché sur son arbre face au vieux qui semblait doté d’un trésor inédit, la patience. Tout en n’y succombant pas non plus puisqu’apparemment il savait aussi faire montre de mesure.

Le fait que le vieux mette fin à leur premier entretien d’une façon soudaine mais peu brutale, comme un enfant lâche la main d’un autre , intrigua beaucoup Alcofribas. Et il se concentra sur cette petite scène se la rejouant mentalement tout le reste de la journée comme si celle ci ressemblait à un fruit à écorce dure comme la noix, la châtaigne et les noisettes.

En se remémorant ainsi la scène tout un tas de petits détails s’ajoutait à chaque fois.

D’abord il y avait le bruit des pas sur le gravier d’une allée en pente qui se répercutait sur les façades, puis le son produit par la pièce de ferraille servant à débloquer le portail du vieux. A noter qu’elle émettait un son vraiment particulier facile à retenir.

La silhouette ensuite surgissait, un petit bonhomme tout sec vêtu d’un costume sombre dans lequel il avait l’air de flotter. Des mouvements lents mais assurés pour avancer une jambe après l’autre et traverser la route.

Et ce geste étonnant comme un signe de ralliement, une sorte de message secret.

Car tandis qu’Alcofribas et le vieux avaient échangés quelques mots et beaucoup de silence dans le court laps de temps qu’ils avaient partagé, le Père Bory avait épluché avec son Opinel un bout de bois de réglisse.

Ce n’est pas tout ça mon garçon il faut que j’aille chercher mon pain. Et il lui avait tendu le petit morceau de bois jaune. Alcofribas était alors descendu de la tonnelle pour recueillir quasi religieusement l’offrande du vieux.

ça se suce ne le mâche pas ! avait il ajouté puis il avait tourné les talons et de dos il lui avait encore fait un petit signe de la main qui devait vouloir dire à un de ces quatre.

Alcofribas avait toujours côtoyé de vieilles personnes mais aucune ne semblait appartenir à la catégorie du père Bory.

En effet il réexaminait encore la scène pour la énième fois lorsque tout à coup il détecta une anomalie. Le père Bory n’avait pas parlé de lui un seul instant ni n’avait critiqué personne. Il s’était contenté d’évoquer des choses sans importance comme le temps qu’il faisait, et aussi avait prophétisé que ça durerait comme ça encore quelques jours, c’est à dire quelques belles journées ensoleillées en perspectives.

Puis il avait posé quelques questions faciles comme la nature des pointes de flèches qu’Alcofribas construisait et qui naturellement était en silex. Ils s’étaient également assez vite mis d’accord concernant le fait que le jeudi était probablement le meilleur jour de la semaine du gamin. Pendant tout ce temps là ils s’étaient jaugés l’un l’autre l’air de rien. Et puis le vieux était reparti comme il était venu.

Une simple feuille morte qui roule et virevolte au début de l’automne. Rien de plus.

Alcofribas était un lecteur boulimique. Il lisait presque autant sinon plus à bien y réfléchir qu’il était capable d’avaler du ragout de mouton, ce qui n’est pas peu dire.

Le moindre ouvrage qui passait dans son champ de vision et il y en avait beaucoup dans la maison, il l’emportait comme un trésor dans sa chambre. Ensuite il attendait plus ou moins patiemment suivant les jours que la cérémonie du bisou du soir se termine, que sa mère éteigne la lumière du plafonnier et referme doucement la porte derrière elle.

Il allumait alors une lampe de poche qu’il tenait cachée dans un endroit secret, fabriquait en hâte un tipi de fortune avec les draps et une longue règle qu’il plantait dans le matelas. Ensuite il soufflait comme le font les cétacés revenant à la surface des océans pour respirer un peu d’air avant de repartir dans les profondeurs abyssales.

La lecture était pour Alcofribas de la même nature que l’océan . Et bien sur comme dans les chansons de Felix Leclerc « au fond de la mer il y a des trésors » c’était obligé.

Une chose lui vint au bord de sombrer dans le sommeil ce soir là. Peut-être que le père Bory serait un mentor plus qu’un ami classique. Un mentor c’est quelqu’un qui donne les règles du jeu au héros lorsque celui ci a tout perdu dans la vie, qu’il est seul au monde le découvrant soudain totalement différent de ce qu’il avait toujours imaginé.

Et Alcofribas n’avait pas encore atteint ses sept ans qu’il avait déjà cette sensation d’avoir tout perdu. Il ne lui restait plus qu’à savoir lire les signes, ceux qui sont si difficiles à lire justement quand les mensonges ont fini par les recouvrir de bien des épaisseurs.

à suivre …

Note de l’auteur : Pour retrouver le texte entier vous pouvez vous rendre dans le menu puis « récits de fiction » et tout est désormais rangé dans la sous catégorie  » Bâtir sur du sable » qui n’est peut-être pas le titre définitif mais qui pour l’instant m’inspire plutôt bien.

Bâtir sur du sable 4

L’origine de la tragédie

Longtemps après avoir étudier le phénomène de la répétition, Alcofribas pouvait désormais en tirer un certain nombre de principes. Puis il classa ces différents principes en catégories afin de mieux encore cerner son sujet.

Ce qui était fameux c’est que l’on pouvait réutiliser ces principes, ces lois sur différents thèmes. A partir du moment où il y avait ce même phénomène de répétition il y avait de grandes chances de ne pas se tromper.

Parmi tous les thémes qu’Alcofribas avait étudiés, la Tragédie, occupait une place importante. Et bien sur ayant perçu les mêmes phénomènes répétitifs qui la faisait surgir il avait consacré beaucoup de temps à les étudier un à un avec patience et soin au sein même de sa propre famille. Il n’avait guère ménagé ses efforts pour faire de lui-même une sorte de laboratoire utile à disséquer la tragédie.

Généralement la peur surgissait la première et elle pouvait surgir à n’importe quel moment, d’une façon aléatoire en apparence. Ce qui provoquait cette peur pouvait être la surprise, le dérangement, la déception, le manque de nourriture impromptu, ou d’argent, la saleté de la maison, la propreté de la maison, les mauvaises herbes qui ne cherchaient qu’à envahir le potager, la poule qui ne pondait plus d’œuf, le lapin qui ne grossissait pas suffisamment vite, les fourmis, qui rentraient dans la maison, un bruit qui n’était pas habituel, un saignement de nez, un excès de bonne humeur, une toux, un cor au pied, une varice, une diarrhée ou son contraire, la sonnerie du téléphone, le son d’une lettre tombant dans la boite à lettres etc. La liste pouvait être aussi longue qu’un jour sans pain.

La peur était l’un des principaux déclencheur de l’agacement qui lui même engendrait la nervosité et les mots qui dépassent les pensées, ceux ci menant hors de soi, dans cet état que l’on appelle colère et qui si cette dernière ne se calme pas finit par se transmuter en rage, en trépignement, puis en tartes, en coup de poing, en coup de pied pour finir en bave et en sueur. Toute l’origine de la tragédie semblait se trouver dans ces quelques ingrédients.

Ensuite la tragédie était une sorte de ragout dont la saveur ne variait que très peu puisque les ingrédients ne variaient guère non plus.

Ce qu’éprouvait Alcofribas c’est que ces tragédies ressemblaient à de petites scénettes de Guignol ou encore à un dialogue interminable entre Monsieur Loyal et le clown Auguste. Elles n’étaient là finalement que pour servir de faire valoir à quelqu’un, pour que quelqu’un ait tort et qu’un autre ait raison. Et selon la loi des vases communicants il était important qu’il y ait toujours une victime et un gagnant à ce petit jeu là.

Sauf à l’occasion des enterrements.

Peut-être parce que tout simplement la mort était bien plus importante que n’importe quelle petite tragédie, on ne pouvait pas la ranger dans la même catégorie que toutes les autres et c’est la raison pour laquelle certainement les adultes se tordaient les doigts en se dandinant devant la bière, le cercueil le catafalque le mausolée, la dépouille, le cadavre , ne sachant pas s’il fallait orienter leur comportement vers la pudeur ou le fou rire.

Alcofribas ne cessait pas d’observer la nature tout en confrontant ses multiples découvertes aux comportement des humains qui l’entouraient.

La nature ne semblait pas du tout établir de frontière entre la paix et le tumulte, la joie et la peine, la bonne humeur et la tragédie, en fait toutes ces catégories de la pensée humaine, elle s’en fichait royalement.

Tout était une occasion pour elle de tirer un bénéfice de chaque micro incident. Alcofribas étudiait toutes les possibilités qu’avait l’eau notamment pour s’insinuer partout et triompher de tous les obstacles. Pas tellement différente d’ailleurs des fourmis en cela, ou des poux, ou des gendarmes.

Après les pluies de mars il se hâtait de se rendre au jardin pour creuser de petites mares qui lui servaient de laboratoire. Il étudiait l’intelligence de l’eau lorsqu’il plaçait des cailloux, des herbes, du sable n’importe quel objet pour tenter de lui barrer la route. Mais l’eau implacablement trouvait toujours une issue et continuait de s’écouler vers un point mystérieux dont il apprit par la suite le joli nom : le niveau de la mère ou de la mer…

Ainsi existait il un point déterminé vers lequel se concentrait tout ce qui existe et qui se situait au niveau de l’amer- Alcofribas adorait les mots dont la phonétique prodiguait une belle confusion des sens.

Toute répétition si elle se déroule comme beaucoup de répétition, sans fantaisie, est une source d’ennui pour l’esprit paresseux.

Aussi Alcofribas ne ménageait il pas ses efforts pour ne pas se laisser envahir par la paresse d’esprit et l’ennui. C’était une sorte de don qu’il s’était découvert de pouvoir changer son point de vue à volonté aussi facilement que l’on peut effectuer un pas de côté.

Une fois la peur, la déception, la colère et l’ennui traversés l’esprit peut jouir d’un territoire sans limite pour imaginer, et par l’intermédiaire de l’imagination, de toutes ces histoires que l’on se raconte sur le monde, il est tout à fait possible à un cœur vaillant de découvrir maintes choses auxquelles personne n’avait jamais pris le temps de penser.

C’est ainsi qu’Alcofribas ajouta une corde à son arc; il ne serait pas seulement un magicien comme tous les autres magiciens, il serait celui qui aide les gens à se libérer de toutes les tragédies car simplement elles n’étaient que des obstacles à la réalité vraie, elles n’étaient rien d’autres que des histoires répétitives sans beaucoup d’intérêt, des contes à dormir debout extrêmement fatigants une fois que l’on connaissait la conclusion de chacun d’eux.

à suivre…

Huile sur papier format 15×15 cm Patrick Blanchon 2021

Bâtir sur du sable 3

Vouloir ou ne pas vouloir pour obtenir

Alcofribas possédait le potentiel pour être magicien, ou du moins une grande partie de sa volonté s’arque boutait vers ce but. Ce n’était pas cependant chose facile car tout une série de petits événements s’interposaient entre cette volonté et l’obtention de ce statut.

Ainsi s’entrainait-il sans relâche pour parfaire son art de la magie.

Pour Alcofribas tout était relié mystérieusement et formait une immense unité que ne semblaient pas voir les adultes. Lorsqu’un événement imprévu advenait soudain ils invoquaient la chance ou la malchance et en règle générale les choses s’arrêtaient là.

C’était d’ailleurs de la malchance la plupart du temps, ou du moins ils ne semblaient vouloir retenir que cet aspect du phénomène. Les choses ne se mettaient-t ‘elles pas presque toujours en travers de leur volonté. Et dans ce cas alors il fallait faire montre d’une plus forte volonté, de ténacité, de courage pour affronter l’adversité.

L’effort à produire pour obtenir quelque chose d’important semblait le rendre d’autant plus précieux qu’ils avaient sué sang et eau afin de l’obtenir. Et une fois ce but atteint il serait très vite remplacé par quelque chose de nouveau et il faudrait tout recommencer à zéro.

Ainsi les parents d’Alcofribas redoublaient t’ils d’effort de but en but et chacun de ses buts une fois atteint s’évanouissait et se trouvait soudain rangé dans la catégorie du ça c’est fait.

Le père n’avait jamais obtenu qu’un diplôme de soudeur, ça c’était fait.

Il avait fait la guerre de Corée puis celle d’Algérie, et avait ainsi pris du galon jusqu’à devenir adjudant chef, ça aussi c’était fait. Et lorsqu’il avait comprit qu’il ne pourrait jamais s’élever plus haut, parce qu’il n’avait pas le bagage scolaire suffisant, il avait réorienté sa volonté vers le commerce.

Il était devenu simple voyageur de commerce, mais à force de travail acharné, en prenant des cours du soir au CNAM par correspondance, peu à peu il avait à nouveau gravit les échelons, inspecteur des ventes, puis chef des ventes jusqu’à parvenir à la fin de sa carrière au poste tant espéré de directeur commercial.

Malgré tous ces efforts, toute cette volonté, ce courage, cette ténacité il avait fini par se faire virer comme un malpropre à deux mois de la retraite parce qu’il était urgent d’effectuer des coupes budgétaires, d’apporter du sang neuf bon marché à cet ogre que représentait la firme à laquelle il avait ainsi donné le meilleur de lui-même.

Les désirs d’indépendance de la mère l’avaient amenée à créer une petite entreprise de couture. Elle s’était spécialisée dans la confection de robes de mariée et l’affaire décolla presque immédiatement. Au bout de quelques mois elle se rendit compte qu’elle ne pouvait plus assumer seule la charge de travail et embaucha une première ouvrière, puis une seconde, et encore une troisième. L’argent rentrait à flots et contre toute attente cela ne plu pas du tout au père d’Alcofribas.

Il commença par lui poser un tas de questions sur les raisons pour lesquelles une fois par mois elle devait se rendre à la Capitale, et comme ses réponses lui parurent trop évasives il s’en suivit quelques querelles homériques comme lui seul savait les créer.

La vie à la maison devenant invivable, la mère d’Alcofribas renonça. Elle congédia ses ouvrières et resta prostrée quelques mois. Ce fut une période magnifique pour Alcofribas car elle avait désormais beaucoup de temps pour l’emmener aux champignons et aussi pour confectionner sa recette préférée le haricot de mouton aux pommes de terre.

Ce fut encore un hasard, chance ou malchance on ne sait jamais avant que le mécanisme soit allé jusqu’à son terme qui extirpa de la prostration la mère d’Alcobribas. Car une fois les champignons ramassés, le ménage effectué et le haricot de mouton mitonné, elle passait le plus clair de son temps au lit à lire des magazines, ou à dormir tout simplement.

Le père fut soudain pris d’une lubie et apporta à la maison du matériel de peinture artistique. On ne su jamais vraiment comment c’était arrivé. Peut-être l’avait il obtenu de la part d’un client ou de la femme d’un client qui s’était essayé quelques mois à l’art pour y renoncer soudain. Peut-être tentait il encore d’atteindre un nouveau but, cette fois plus égoïste ? Personne ne su jamais le fin mot de l’histoire.

IL badigeonna une première toile de grande taille un samedi matin et le résultat final montrait une sorte de forteresse, un château fort juché sur une colline et dont Alcofribas considéra toute les difficultés d’acces méticuleusement pour en conclure que c’était véritablement un bâtiment imprenable.

Puis le père fort de sa victoire dégotta une toile gigantesque et la recouvrit d’ocre et de carmin. Ensuite il dessina un immense bouquet de roses et Alcofribas découvrit que son père avait un réel talent de dessinateur. Mais une fois l’ébauche au fusain achevée, la toile resta sur le chevalet plusieurs semaines sans que le père n’y touche.

A la fin il ne pouvait plus voir son bouquet en peinture comme on dit généralement et il remisa la toile et le reste du matériel au grenier.

Quelques mois plus tard la mère avait récupéré tout le matériel et s’était installé un atelier éphémère dans la cuisine.

Alcofribas vit qu’elle avait décidé de ne plus flemmarder au lit, et une fois toutes les tâches de la maison réalisées de bon matin elle s’employait tout le reste de la journée à copier les petits maitres du 17 ème et 18ème. Cela sembla la détendre beaucoup et en même temps qu’elle était présente, Alcofribas comprit qu’elle ne l’était plus tant que cela.

La passion qu’elle nourrissait désormais pour la peinture l’écartait peu à peu de la famille.

Quel était le but que la mère cherchait ainsi à atteindre par l’entremise de l’art se demanda Alcofribas, et il comprit peu à peu que ce n’était ni la célébrité ni la fortune, ni même une quelconque reconnaissance même si parfois elle aimait en parler sur le ton de la plaisanterie.

Peut-être que lorsque je ne serai plus là vous serez bien contents de trouver ces toiles, peut-être même vaudront- elles beaucoup d’argent qui sait ? Elle souriait et riait douloureusement à ces moments là, puis allumait une nouvelle cigarette et allait chercher dans la remise une bouteille neuve de vin blanc.

A la fin de la journée elle rangeait son atelier dans un coin, tournait la toile en cours face au mur, et reprenait son rôle de ménagère à l’apparence docile pour préparer le repas du soir, vérifier les devoirs et l’ hygiène buccale d’Alcofribas

Alcofribas compris que le but de la mère et dont la peinture lui servait d’outil comme de prétexte était de se retrouver elle-même, ou du moins d’essayer de se retrouver car à la fin de la journée les cendriers étaient pleins et la bouteille de blanc était vide.

Toutes ces petites scénettes qui avaient pour héros principaux ses propres parents dissimulait aussi un antagoniste terriblement puissant. Le désir. Et celui ci semblait posséder au moins deux têtes comme le chien qui garde le seuil des Enfers. Il y avait ce que l’on pensait vouloir obtenir, dont on aurait facilement aisément pu pouvoir parler et puis un autre souvent contraire et sur lequel nul ne s’exprimait jamais.

Comment être sûr qu’un désir ne cachait pas l’ennemi en son sein se demandait Alcofribas. Comment être certain d’un désir ? Comment ne pas se faire berner par ces désirs dont on ne sait rien et qui nous proposent leurs contraires pratiquement systématiquement.

Alcofribas était industrieux, d’un rien il savait créer des objets utiles comme par exemple découper une ceinture dans une vieille chambre à air, ou encore fabriquer un lance pierre avec une branche fourchue tombée à terre, et bien d’autres choses encore.

Il venait de confectionner un arc magnifique en bois de saule. Toute la matinée du jeudi avait été consacrée au choix de la bonne branche, à l’épluchage patient de l’écorce, puis il avait accroché une ficelle et avait confectionné avec la même patience, le même soin quelques bonnes flèches, avec de petits morceaux de silex servant de pointe.

Puis il avait avisé le tronc d’un arbre mort du jardin, avait dessiné une cible sur une grande feuille et s’était mis à s’entrainer. Comment atteindre la cible ?

Tout semblait se résoudre dans l’énigme, l’équation à deux inconnues que formaient le vouloir et le ne pas vouloir.

Comment trouver la bonne solution ? Celle qui permettrait d’atteindre la cible à tous les coups ?

Il passa la journée entière à décocher des flèches tout en notant à chaque fois sur un bout de papier deux mots

je veux, raté

je ne veux pas, gagné

je veux, gagné

je ne veux pas, raté

Combien de fois fallait il tirer de flèches pour établir une statistique fiable se demandait Alcofribas et quel est le vrai but de ma démarche dans le fond ?

Est ce que je veux trouver une solution pour toujours mettre dans le mille ?

Est ce que je veux trouver une sorte de formule magique me dispensant de tout effort et de tout courage ?

Est ce que je veux comme les bébés trouver un nouveau joli caca à montrer à papa et maman ?

Le soleil déclina lentement derrière les collines, une fenêtre s’ouvrit et la voix de sa mère parvint jusqu’à lui au bout de la troisième ou quatrième fois pour l’extirper de ses réflexions.

Dépité de ne pas avoir trouvé la solution il regagna la maison comme le grand Vercingétorix déposant les armes à Alesia pour se rendre aux Romains.

Huiles et fusain sur papier format 15×15 cm Patrick Blanchon 2021.

Bâtir sur du sable 2

L’infini et le temps.

Pour ses 7 ans Alcofribas reçut une montre bracelet qui l’extirpa de l’éternité et de l’ennui C’était une Kelton, les aiguilles se détachaient élégamment sur fond blanc et durant une journée entière il observa les petits sauts qu’effectuait la trotteuse à chaque seconde pour faire le tour des chiffres romains inexorablement. Au bout de quelques heures il parvint à déchiffrer chacun de ces chiffres, et à la fin de la journée il savait lire l’heure sans se tromper.

La grand-mère qui avait eut l’idée de ce cadeau, ne tarissait plus d’éloges sur les capacités merveilleuses de son petit fils. Elle en parla durant toute une semaine à qui voulait bien l’entendre ou pas.

A cette époque les grands parents d’Alcofribas vivaient et travaillaient encore à Paris. Ils louaient la moitié d’un septième étage dans une petite rue calme du 15ème arrondissement. Le balcon avait été aménagé spécialement pour empêcher tout drame. Un rideau de canisses de bambou tranquillisait tout le monde contre tout risque de chute ou d’évasion intempestive.

Alcofribas avait réussi a détecter un défaut dans la cuirasse de la forteresse, quelques lattes qu’il avait aidé à se briser et par cette meurtrière digne d’un véritable château fort il restait là à considérer la rue en bas, notamment le magasin du marchand de couleurs dont il était amoureux secrètement de la fille du propriétaire.

Il avait seulement suffit d’une fois pour que son imagination s’enflamme et ce en dépit des circonstances prosaïques qui formaient l’écrin de cette merveilleuse première fois. Du Spontex et du liquide vaisselle.

Va chez le marchand de couleurs et achète moi du Spontex et du liquide vaisselle je te note la marque sur le papier..

Ce devait être le second ou troisième jour des vacances, il y avait beaucoup de places libres dans la rue car les gens avaient rejoint leurs familles aux quatre coins du pays. Alcofribas poussa la porte du magasin et il se trouva nez à nez avec la plus belle de toutes les petites filles qu’il n’avait jamais vues. Il l’examina et ce qui l’émut le plus ce fut une petite fossette dans le creux d’une joue puis resta un long moment bouche bée car la petite fille avait un regard d’or dont il n’arrivait plus à se détacher.

S’il fallait trouver quelque chose de relativement similaire à ce choc esthétique, Alcofribas revenait évidemment à toutes les premières fois déjà vues et dont il établissait régulièrement la liste.

Et de toutes ces premières fois la seule qui fut vraiment à la hauteur de l’impression procurée par ces yeux dorés était la frondaison en fleur du vieux cerisier, celui du jardin dans sa campagne bourbonnaise.

Depuis lors, depuis cette rencontre et malgré tout l’aspect profane des circonstances, spontex et Mir, il n’avait plus de cesse de guetter par cette fente dans les canisses et ce aussi souvent qu’il le pouvait l’entrée du magasin de couleurs tout en bas dans l’espoir d’apercevoir à nouveau la petite fille. Il y avait quelque chose de douloureux et de délicieux dans cette attente qui n’en finissait pas et de temps à autre Alcofribas tentait de s’en distraire en regardant la trotteuse de la Kelton sauter par dessus chaque chiffre.

L’amour découvrit Alcofribas est du domaine de l’Eternel, de l’Infini du sacré, et de l’ennui … Et c’était sans doute la principale raison pour laquelle on avait inventé tellement d’occupations à seule fin de se libérer de cette éternité. Cette infini qui s’appelle seulement l’ennui quand le cœur ne bat pas la chamade. Quand il ne ressemble plus cette petite trotteuse qui saute de chiffre en chiffre et dont parfois on se réjouit d’autres fois non.

à suivre

Détail huile sur toile Patrick Blanchon 2021

Bâtir sur du sable 1

Le jeune Alcofribas

Voici le jeune Alcofribas, 7ans déjà et presque obèse car il se goinfre de toutes les saletés qui passent à sa portée. Que ce soient les sodas, les gâteaux, les bonbons, il parait doué d’un sixième sens pour les retrouver dans toutes les cachettes où sa mère tente de les dissimuler, en vain. Tandis que l’une déploie des trésors d’ingéniosité pour dissimuler les choses, l’autre se donne comme but d’être tout aussi habile à les découvrir.

Et puis menteur avec ça. Il est capable de dire- ce n’est pas moi !-avec la bouche encore toute souillée de chocolat ou de confiture. Ce qui évidemment lui vaut des dérouillées magistrales et tout un tas de déboires collatéraux. Comme être privé de se rendre dans le jardin le jeudi, d’aller jouer avec son meilleur ami, ou encore d’avoir à copier cent fois tout un tas de règles pour devenir un type bien.

Cependant on a beau le secouer comme un cocotier dans tous les sens, lui affliger des torgnioles, le punir, rien n’y fait. A la première occasion Alcofribas recommence à fouiner, à voler et à mentir sans relâche.

Les parents sont désespérés, ils disent qu’ils ont tout essayé mais qu’il n’y a rien à faire : Alcofribas est un idiot voilà tout. Et bien sur Ils s’inquiètent souvent tout haut pour son avenir.

Ce n’est pas faute d’avoir tout essayé disent les parents à qui veut bien l’entendre.

Le père invente chaque semaine quelque chose de nouveau pour aider Alcofribas à prendre conscience de son état et l’améliorer.

Une semaine il a le poulailler à nettoyer de fond en comble, une autre les stères de bois à ranger dans les hangars à l’aide de la brouette, une autre fois encore il lui apprend à bécher la terre du jardin, à retirer les mauvaises herbes, à ratisser les feuilles mortes, à balayer les escaliers. Et quand tu auras terminé tu te rendras au lait de l’autre coté du champs, ajoute la mère, ou encore au village pour chercher le pain.

Et à chaque fois c’est la même chose Alcofribas bâcle toutes ces choses, et évidemment le père, la mère le grondent et à la fin à bout d’argument, vraiment désespérés ils le traitent d’idiot.

>Si tu n’éprouves pas l’envie naturelle de réaliser des tâches pour la maison c’est grave, car dans ce cas tu n’ apprendras à les faire que par peur voilà tout dit le père

Et il retire sa ceinture pour lui donner une bonne correction. C’est cela l’amour du père, aller jusqu’à battre son enfant comme plâtre pour lui enseigner les principes fondamentaux de l’existence.

Et ça marche toujours mais seulement durant quelques jours. Alcofribas sent qu’il y a quelque chose de fort dans cette relation mais il n’arrive pas à poser de mot dessus. Il tente de suivre les règles que l’on veut qu’il apprenne, mais quelques jours plus tard le naturel revient au galop et ce d’autant plus fort qu’il aura fait d’effort dans l’autre sens pour contrer ces fameux « penchants naturels ».

Alcofribas aussi a tenté de nombreuses choses. Il a tenté de s’insulter lui-même de nombreuses fois en se traitant d’incapable, de fils indigne, mais ça n’a pas donné grand chose. Il a tenté de croire dans le bon dieu en se disant qu’il était peut être une sorte de christ que l’on crucifiait toutes les semaines. Il a succombé à la passion tout comme lui d’ailleurs… mon père mon père pourquoi m’as tu abandonné etc. Il a même tenté de se planter des clous dans les paumes, mais la douleur l’a fait reculer. Lâche en plus pour couronner le tout.

Il a tenté de suivre les préceptes du catéchisme aussi, tu respecteras ton père et ta mère etc… mais respecter demandait encore un sacrée réflexion . Est ce que respecter et aimer ne sont qu’une seule et même chose ?

Et Alcofribas n’a pas trouvé de solution à cette question.

Parfois il croit la trouver ce qui n’est pas pareil que de la trouver pour de vrai, tout le monde sait cela.

C’est plus facile aussi pour lui de se dire que le père est méchant et qu’il prend plaisir à le secouer comme un cocotier ou le battre comme plâtre, que c’est son pire ennemi, l’ennemi public numéro 1 du monde d’Alcofribas.

Suivi d’ailleurs de près par la maman munie d’un martinet.

Suivi encore par un frère cadet à qui tout semble dû et rapidement pardonné et qui en plus est totalement débile, ne veut jamais jouer avec lui et préfère les jupes de sa mère.

Quelle enfance pourrie se dit Alcofribas, lorsqu’il grimpe sur le cerisier ou celui des voisins pour aller chiper des cerises.

Il n’arrive pas vraiment à savoir si tout vient de lui ou de sa famille.

Il est habité par le diable qui s’est insinué en lui par le doute.

D’ailleurs on ne cesse de lui rappeler

>Tu as le diable dans la peau !

Au fond de lui-même le jeune garçon hésite entre tuer le monde entier ou se tuer personnellement. Choix cornélien.

Alcofribas et le nœud Gordien

Il a lu cette histoire dans laquelle le grand roi Alexandre se trouve nez à nez avec le nœud Gordien dans la cité de Gordion. Après avoir cherché une solution pour le dénouer il tire son épée et le tranche d’un coup. Dans d’autres récits l’événement est toutefois plus nuancé car on dit aussi qu’Alexandre aurait pris le temps de dénouer le nœud patiemment.

Ainsi se dit Alcofribas il y a toujours plusieurs façons d’arriver à une vérité et on ne saura jamais qu’elle en soit vraiment une pour de bon.

C’est le même nœud complexe qui se trouve dans ma tête. Dois je le trancher d’un coup ou bien prendre un temps incalculable à tenter de le dénouer…?

Cependant la vie continue, Alcofribas tente de s’appliquer quelques jours, cherche des motivations surtout pour pouvoir s’appuyer sur celles ci mais elles sont perpétuellement changeantes. Tuer ou se tuer ces deux actes peuvent prendre tellement de formes diverses et variées qu’il adorerait posséder cette épée et pouvoir d’un coup trancher cette hésitation obsédante.

Au lieu de cela il se résigne à reproduire les mêmes choses invariablement. Découvrir les cachettes ont sont cachés les bonbons, voler, mentir, à la fois dans l’espoir d’être pris ou de n’être pas pris, il n’arrive pas à se décider une fois de plus sur le but de toutes ces choses.

Une fois, il a reçu trop de coups et d’insultes et il s’est senti proche de la solution. Il s’est évanouit tout simplement et c’était délicieux. C’était comme s’il était sorti de son corps et planait au dessus de la scène. Il pouvait voir chaque défaut des tommettes sur le sol de la cuisine, et aussi les méandres tortueux qui faisaient agir ses parents. Tout lui paru limpide, lumineux, comme si tout était absolument parfait au moment où la scène se produisait.

Tout n’était qu’amour, c’est à cette conclusion qu’il était arrivé en planant tout au fond de l’évanouissement. Et effectivement il éprouvait un immense soulagement, une légèreté et une liberté comme jamais il n’en avait connues à ce jour.

C’est sur ce postulat une fois réveillé et numérotant ses abattis douloureusement qu’il eut l’impression d’avoir enfin pu tranché le nœud Gordien, qu’il avait chassé de lui le diable et tous les doutes. Tout n’était qu’amour même si cela n’avait pas grand chose à voir avec l’amour dont les gens parlaient autour de lui la plupart du temps.

En poursuivant son raisonnement juché tout en haut du cerisier du jardin il observait les insectes courir sur les branches tout autour de lui. Alcofribas était émerveillé par les dessins qu’il pouvait déceler dans chacune de leurs trajectoires. Chaque fourmi, chaque bousier, chaque gendarme vaquant ainsi à ses occupations, se concentrant sur celles ci sans être le moins du monde victime du moindre doute.

Comme il aurait aimé être un de ces insectes, mais il n’était qu’un petit garçon face à un monde tellement compliqué auquel il tentait vainement de trouver un sens. L’amour alors lui apparut comme la clef de toutes les difficultés qu’il devrait résoudre.

Cependant que l’ayant trouvé cette clef cela ne résoudrait pas grand chose. C’était comme s’il avait trouvé n’importe quelle autre clef sur la route du village. Sans la serrure, tout le monde sait qu’une clef ne sert à rien du tout.

Bâtir sur du sable

Comment être absolument certain de ce qu’il avait découvert ? Alcofribas était maintenant sous les fondations de la grande maison de ses parents. Une sorte de vide sanitaire dans lequel il allait se réfugier lorsqu’il voulait réfléchir intensément à sa vie.

Dans l’obscurité qui sentait le moisi il s’interrogeait sur la façon de construire une histoire qui tienne debout comme cette maison sous laquelle il se trouvait.

Il faut de bonnes fondations disait le curé de la paroisse, car sans celles ci c’est comme bâtir sur du sable, tout finira par s’effondrer.

Alcofribas se demandait si l’amour tel qu’il l’avait découvert était de la même nature que la dalle de béton sur laquelle il était assit.

Pouvait on jamais être sur d’aimer ou d’être aimé, le doute s’insinuait à nouveau en lui.

Tout à coup il entendit un bruit dans l’obscurité comme un grattement. Il se concentra un peu plus. Ses yeux s’habituèrent soudain à la pénombre et il vit que la dalle s’arrêtait pour laisser place à un coin de terre battue. Là un petit monticule était en train de prendre forme. C’était une taupe aveugle probablement qui s’était égarée depuis le jardin pour parvenir ici tout près de lui.

Alcofribas n’avait pas peur, il était intrigué. Jamais au cours de ses séances de réflexion intenses dans ce trou il n’avait vu de taupe. Pourquoi donc aujourd’hui précisément ? Ne devait il pas y avoir une sorte de message caché est ce que l’univers n’était pas en train de lui parler par l’entremise de ce minuscule événement ?

C’est à ce moment là qu’il ressentit ce dont le curé parlait souvent: l’état de la grâce

>ça vous tombe dessus comme ça-ajoutait il pas la peine de vouloir le chercher.

Était ce vraiment ça l’état de grâce ? se demanda Alcofribas où bien n’est ce pas parce que je voudrais tant que la grâce me trouve que je l’inventerais ainsi tout seul ?

Une fois encore il fut pris de doutes à son grand désarroi. Le dernier recours était le sommeil dans ces moments là .Il eut envie de s’endormir là et les dernières pensées qui lui vinrent ce furent des images de villes entières s’effondrant parce qu’elles avaient été bâties sur du sable.

à suivre ….

Techniques mixtes, 18×24 cm Patrick Blanchon 2018