Bâtir sur du sable 4

L’origine de la tragédie

Longtemps après avoir étudier le phénomène de la répétition, Alcofribas pouvait désormais en tirer un certain nombre de principes. Puis il classa ces différents principes en catégories afin de mieux encore cerner son sujet.

Ce qui était fameux c’est que l’on pouvait réutiliser ces principes, ces lois sur différents thèmes. A partir du moment où il y avait ce même phénomène de répétition il y avait de grandes chances de ne pas se tromper.

Parmi tous les thémes qu’Alcofribas avait étudiés, la Tragédie, occupait une place importante. Et bien sur ayant perçu les mêmes phénomènes répétitifs qui la faisait surgir il avait consacré beaucoup de temps à les étudier un à un avec patience et soin au sein même de sa propre famille. Il n’avait guère ménagé ses efforts pour faire de lui-même une sorte de laboratoire utile à disséquer la tragédie.

Généralement la peur surgissait la première et elle pouvait surgir à n’importe quel moment, d’une façon aléatoire en apparence. Ce qui provoquait cette peur pouvait être la surprise, le dérangement, la déception, le manque de nourriture impromptu, ou d’argent, la saleté de la maison, la propreté de la maison, les mauvaises herbes qui ne cherchaient qu’à envahir le potager, la poule qui ne pondait plus d’œuf, le lapin qui ne grossissait pas suffisamment vite, les fourmis, qui rentraient dans la maison, un bruit qui n’était pas habituel, un saignement de nez, un excès de bonne humeur, une toux, un cor au pied, une varice, une diarrhée ou son contraire, la sonnerie du téléphone, le son d’une lettre tombant dans la boite à lettres etc. La liste pouvait être aussi longue qu’un jour sans pain.

La peur était l’un des principaux déclencheur de l’agacement qui lui même engendrait la nervosité et les mots qui dépassent les pensées, ceux ci menant hors de soi, dans cet état que l’on appelle colère et qui si cette dernière ne se calme pas finit par se transmuter en rage, en trépignement, puis en tartes, en coup de poing, en coup de pied pour finir en bave et en sueur. Toute l’origine de la tragédie semblait se trouver dans ces quelques ingrédients.

Ensuite la tragédie était une sorte de ragout dont la saveur ne variait que très peu puisque les ingrédients ne variaient guère non plus.

Ce qu’éprouvait Alcofribas c’est que ces tragédies ressemblaient à de petites scénettes de Guignol ou encore à un dialogue interminable entre Monsieur Loyal et le clown Auguste. Elles n’étaient là finalement que pour servir de faire valoir à quelqu’un, pour que quelqu’un ait tort et qu’un autre ait raison. Et selon la loi des vases communicants il était important qu’il y ait toujours une victime et un gagnant à ce petit jeu là.

Sauf à l’occasion des enterrements.

Peut-être parce que tout simplement la mort était bien plus importante que n’importe quelle petite tragédie, on ne pouvait pas la ranger dans la même catégorie que toutes les autres et c’est la raison pour laquelle certainement les adultes se tordaient les doigts en se dandinant devant la bière, le cercueil le catafalque le mausolée, la dépouille, le cadavre , ne sachant pas s’il fallait orienter leur comportement vers la pudeur ou le fou rire.

Alcofribas ne cessait pas d’observer la nature tout en confrontant ses multiples découvertes aux comportement des humains qui l’entouraient.

La nature ne semblait pas du tout établir de frontière entre la paix et le tumulte, la joie et la peine, la bonne humeur et la tragédie, en fait toutes ces catégories de la pensée humaine, elle s’en fichait royalement.

Tout était une occasion pour elle de tirer un bénéfice de chaque micro incident. Alcofribas étudiait toutes les possibilités qu’avait l’eau notamment pour s’insinuer partout et triompher de tous les obstacles. Pas tellement différente d’ailleurs des fourmis en cela, ou des poux, ou des gendarmes.

Après les pluies de mars il se hâtait de se rendre au jardin pour creuser de petites mares qui lui servaient de laboratoire. Il étudiait l’intelligence de l’eau lorsqu’il plaçait des cailloux, des herbes, du sable n’importe quel objet pour tenter de lui barrer la route. Mais l’eau implacablement trouvait toujours une issue et continuait de s’écouler vers un point mystérieux dont il apprit par la suite le joli nom : le niveau de la mère ou de la mer…

Ainsi existait il un point déterminé vers lequel se concentrait tout ce qui existe et qui se situait au niveau de l’amer- Alcofribas adorait les mots dont la phonétique prodiguait une belle confusion des sens.

Toute répétition si elle se déroule comme beaucoup de répétition, sans fantaisie, est une source d’ennui pour l’esprit paresseux.

Aussi Alcofribas ne ménageait il pas ses efforts pour ne pas se laisser envahir par la paresse d’esprit et l’ennui. C’était une sorte de don qu’il s’était découvert de pouvoir changer son point de vue à volonté aussi facilement que l’on peut effectuer un pas de côté.

Une fois la peur, la déception, la colère et l’ennui traversés l’esprit peut jouir d’un territoire sans limite pour imaginer, et par l’intermédiaire de l’imagination, de toutes ces histoires que l’on se raconte sur le monde, il est tout à fait possible à un cœur vaillant de découvrir maintes choses auxquelles personne n’avait jamais pris le temps de penser.

C’est ainsi qu’Alcofribas ajouta une corde à son arc; il ne serait pas seulement un magicien comme tous les autres magiciens, il serait celui qui aide les gens à se libérer de toutes les tragédies car simplement elles n’étaient que des obstacles à la réalité vraie, elles n’étaient rien d’autres que des histoires répétitives sans beaucoup d’intérêt, des contes à dormir debout extrêmement fatigants une fois que l’on connaissait la conclusion de chacun d’eux.

à suivre…

Huile sur papier format 15×15 cm Patrick Blanchon 2021

Bâtir sur du sable 3

Vouloir ou ne pas vouloir pour obtenir

Alcofribas possédait le potentiel pour être magicien, ou du moins une grande partie de sa volonté s’arque boutait vers ce but. Ce n’était pas cependant chose facile car tout une série de petits événements s’interposaient entre cette volonté et l’obtention de ce statut.

Ainsi s’entrainait-il sans relâche pour parfaire son art de la magie.

Pour Alcofribas tout était relié mystérieusement et formait une immense unité que ne semblaient pas voir les adultes. Lorsqu’un événement imprévu advenait soudain ils invoquaient la chance ou la malchance et en règle générale les choses s’arrêtaient là.

C’était d’ailleurs de la malchance la plupart du temps, ou du moins ils ne semblaient vouloir retenir que cet aspect du phénomène. Les choses ne se mettaient-t ‘elles pas presque toujours en travers de leur volonté. Et dans ce cas alors il fallait faire montre d’une plus forte volonté, de ténacité, de courage pour affronter l’adversité.

L’effort à produire pour obtenir quelque chose d’important semblait le rendre d’autant plus précieux qu’ils avaient sué sang et eau afin de l’obtenir. Et une fois ce but atteint il serait très vite remplacé par quelque chose de nouveau et il faudrait tout recommencer à zéro.

Ainsi les parents d’Alcofribas redoublaient t’ils d’effort de but en but et chacun de ses buts une fois atteint s’évanouissait et se trouvait soudain rangé dans la catégorie du ça c’est fait.

Le père n’avait jamais obtenu qu’un diplôme de soudeur, ça c’était fait.

Il avait fait la guerre de Corée puis celle d’Algérie, et avait ainsi pris du galon jusqu’à devenir adjudant chef, ça aussi c’était fait. Et lorsqu’il avait comprit qu’il ne pourrait jamais s’élever plus haut, parce qu’il n’avait pas le bagage scolaire suffisant, il avait réorienté sa volonté vers le commerce.

Il était devenu simple voyageur de commerce, mais à force de travail acharné, en prenant des cours du soir au CNAM par correspondance, peu à peu il avait à nouveau gravit les échelons, inspecteur des ventes, puis chef des ventes jusqu’à parvenir à la fin de sa carrière au poste tant espéré de directeur commercial.

Malgré tous ces efforts, toute cette volonté, ce courage, cette ténacité il avait fini par se faire virer comme un malpropre à deux mois de la retraite parce qu’il était urgent d’effectuer des coupes budgétaires, d’apporter du sang neuf bon marché à cet ogre que représentait la firme à laquelle il avait ainsi donné le meilleur de lui-même.

Les désirs d’indépendance de la mère l’avaient amenée à créer une petite entreprise de couture. Elle s’était spécialisée dans la confection de robes de mariée et l’affaire décolla presque immédiatement. Au bout de quelques mois elle se rendit compte qu’elle ne pouvait plus assumer seule la charge de travail et embaucha une première ouvrière, puis une seconde, et encore une troisième. L’argent rentrait à flots et contre toute attente cela ne plu pas du tout au père d’Alcofribas.

Il commença par lui poser un tas de questions sur les raisons pour lesquelles une fois par mois elle devait se rendre à la Capitale, et comme ses réponses lui parurent trop évasives il s’en suivit quelques querelles homériques comme lui seul savait les créer.

La vie à la maison devenant invivable, la mère d’Alcofribas renonça. Elle congédia ses ouvrières et resta prostrée quelques mois. Ce fut une période magnifique pour Alcofribas car elle avait désormais beaucoup de temps pour l’emmener aux champignons et aussi pour confectionner sa recette préférée le haricot de mouton aux pommes de terre.

Ce fut encore un hasard, chance ou malchance on ne sait jamais avant que le mécanisme soit allé jusqu’à son terme qui extirpa de la prostration la mère d’Alcobribas. Car une fois les champignons ramassés, le ménage effectué et le haricot de mouton mitonné, elle passait le plus clair de son temps au lit à lire des magazines, ou à dormir tout simplement.

Le père fut soudain pris d’une lubie et apporta à la maison du matériel de peinture artistique. On ne su jamais vraiment comment c’était arrivé. Peut-être l’avait il obtenu de la part d’un client ou de la femme d’un client qui s’était essayé quelques mois à l’art pour y renoncer soudain. Peut-être tentait il encore d’atteindre un nouveau but, cette fois plus égoïste ? Personne ne su jamais le fin mot de l’histoire.

IL badigeonna une première toile de grande taille un samedi matin et le résultat final montrait une sorte de forteresse, un château fort juché sur une colline et dont Alcofribas considéra toute les difficultés d’acces méticuleusement pour en conclure que c’était véritablement un bâtiment imprenable.

Puis le père fort de sa victoire dégotta une toile gigantesque et la recouvrit d’ocre et de carmin. Ensuite il dessina un immense bouquet de roses et Alcofribas découvrit que son père avait un réel talent de dessinateur. Mais une fois l’ébauche au fusain achevée, la toile resta sur le chevalet plusieurs semaines sans que le père n’y touche.

A la fin il ne pouvait plus voir son bouquet en peinture comme on dit généralement et il remisa la toile et le reste du matériel au grenier.

Quelques mois plus tard la mère avait récupéré tout le matériel et s’était installé un atelier éphémère dans la cuisine.

Alcofribas vit qu’elle avait décidé de ne plus flemmarder au lit, et une fois toutes les tâches de la maison réalisées de bon matin elle s’employait tout le reste de la journée à copier les petits maitres du 17 ème et 18ème. Cela sembla la détendre beaucoup et en même temps qu’elle était présente, Alcofribas comprit qu’elle ne l’était plus tant que cela.

La passion qu’elle nourrissait désormais pour la peinture l’écartait peu à peu de la famille.

Quel était le but que la mère cherchait ainsi à atteindre par l’entremise de l’art se demanda Alcofribas, et il comprit peu à peu que ce n’était ni la célébrité ni la fortune, ni même une quelconque reconnaissance même si parfois elle aimait en parler sur le ton de la plaisanterie.

Peut-être que lorsque je ne serai plus là vous serez bien contents de trouver ces toiles, peut-être même vaudront- elles beaucoup d’argent qui sait ? Elle souriait et riait douloureusement à ces moments là, puis allumait une nouvelle cigarette et allait chercher dans la remise une bouteille neuve de vin blanc.

A la fin de la journée elle rangeait son atelier dans un coin, tournait la toile en cours face au mur, et reprenait son rôle de ménagère à l’apparence docile pour préparer le repas du soir, vérifier les devoirs et l’ hygiène buccale d’Alcofribas

Alcofribas compris que le but de la mère et dont la peinture lui servait d’outil comme de prétexte était de se retrouver elle-même, ou du moins d’essayer de se retrouver car à la fin de la journée les cendriers étaient pleins et la bouteille de blanc était vide.

Toutes ces petites scénettes qui avaient pour héros principaux ses propres parents dissimulait aussi un antagoniste terriblement puissant. Le désir. Et celui ci semblait posséder au moins deux têtes comme le chien qui garde le seuil des Enfers. Il y avait ce que l’on pensait vouloir obtenir, dont on aurait facilement aisément pu pouvoir parler et puis un autre souvent contraire et sur lequel nul ne s’exprimait jamais.

Comment être sûr qu’un désir ne cachait pas l’ennemi en son sein se demandait Alcofribas. Comment être certain d’un désir ? Comment ne pas se faire berner par ces désirs dont on ne sait rien et qui nous proposent leurs contraires pratiquement systématiquement.

Alcofribas était industrieux, d’un rien il savait créer des objets utiles comme par exemple découper une ceinture dans une vieille chambre à air, ou encore fabriquer un lance pierre avec une branche fourchue tombée à terre, et bien d’autres choses encore.

Il venait de confectionner un arc magnifique en bois de saule. Toute la matinée du jeudi avait été consacrée au choix de la bonne branche, à l’épluchage patient de l’écorce, puis il avait accroché une ficelle et avait confectionné avec la même patience, le même soin quelques bonnes flèches, avec de petits morceaux de silex servant de pointe.

Puis il avait avisé le tronc d’un arbre mort du jardin, avait dessiné une cible sur une grande feuille et s’était mis à s’entrainer. Comment atteindre la cible ?

Tout semblait se résoudre dans l’énigme, l’équation à deux inconnues que formaient le vouloir et le ne pas vouloir.

Comment trouver la bonne solution ? Celle qui permettrait d’atteindre la cible à tous les coups ?

Il passa la journée entière à décocher des flèches tout en notant à chaque fois sur un bout de papier deux mots

je veux, raté

je ne veux pas, gagné

je veux, gagné

je ne veux pas, raté

Combien de fois fallait il tirer de flèches pour établir une statistique fiable se demandait Alcofribas et quel est le vrai but de ma démarche dans le fond ?

Est ce que je veux trouver une solution pour toujours mettre dans le mille ?

Est ce que je veux trouver une sorte de formule magique me dispensant de tout effort et de tout courage ?

Est ce que je veux comme les bébés trouver un nouveau joli caca à montrer à papa et maman ?

Le soleil déclina lentement derrière les collines, une fenêtre s’ouvrit et la voix de sa mère parvint jusqu’à lui au bout de la troisième ou quatrième fois pour l’extirper de ses réflexions.

Dépité de ne pas avoir trouvé la solution il regagna la maison comme le grand Vercingétorix déposant les armes à Alesia pour se rendre aux Romains.

Huiles et fusain sur papier format 15×15 cm Patrick Blanchon 2021.

Bâtir sur du sable 2

L’infini et le temps.

Pour ses 7 ans Alcofribas reçut une montre bracelet qui l’extirpa de l’éternité et de l’ennui C’était une Kelton, les aiguilles se détachaient élégamment sur fond blanc et durant une journée entière il observa les petits sauts qu’effectuait la trotteuse à chaque seconde pour faire le tour des chiffres romains inexorablement. Au bout de quelques heures il parvint à déchiffrer chacun de ces chiffres, et à la fin de la journée il savait lire l’heure sans se tromper.

La grand-mère qui avait eut l’idée de ce cadeau, ne tarissait plus d’éloges sur les capacités merveilleuses de son petit fils. Elle en parla durant toute une semaine à qui voulait bien l’entendre ou pas.

A cette époque les grands parents d’Alcofribas vivaient et travaillaient encore à Paris. Ils louaient la moitié d’un septième étage dans une petite rue calme du 15ème arrondissement. Le balcon avait été aménagé spécialement pour empêcher tout drame. Un rideau de canisses de bambou tranquillisait tout le monde contre tout risque de chute ou d’évasion intempestive.

Alcofribas avait réussi a détecter un défaut dans la cuirasse de la forteresse, quelques lattes qu’il avait aidé à se briser et par cette meurtrière digne d’un véritable château fort il restait là à considérer la rue en bas, notamment le magasin du marchand de couleurs dont il était amoureux secrètement de la fille du propriétaire.

Il avait seulement suffit d’une fois pour que son imagination s’enflamme et ce en dépit des circonstances prosaïques qui formaient l’écrin de cette merveilleuse première fois. Du Spontex et du liquide vaisselle.

Va chez le marchand de couleurs et achète moi du Spontex et du liquide vaisselle je te note la marque sur le papier..

Ce devait être le second ou troisième jour des vacances, il y avait beaucoup de places libres dans la rue car les gens avaient rejoint leurs familles aux quatre coins du pays. Alcofribas poussa la porte du magasin et il se trouva nez à nez avec la plus belle de toutes les petites filles qu’il n’avait jamais vues. Il l’examina et ce qui l’émut le plus ce fut une petite fossette dans le creux d’une joue puis resta un long moment bouche bée car la petite fille avait un regard d’or dont il n’arrivait plus à se détacher.

S’il fallait trouver quelque chose de relativement similaire à ce choc esthétique, Alcofribas revenait évidemment à toutes les premières fois déjà vues et dont il établissait régulièrement la liste.

Et de toutes ces premières fois la seule qui fut vraiment à la hauteur de l’impression procurée par ces yeux dorés était la frondaison en fleur du vieux cerisier, celui du jardin dans sa campagne bourbonnaise.

Depuis lors, depuis cette rencontre et malgré tout l’aspect profane des circonstances, spontex et Mir, il n’avait plus de cesse de guetter par cette fente dans les canisses et ce aussi souvent qu’il le pouvait l’entrée du magasin de couleurs tout en bas dans l’espoir d’apercevoir à nouveau la petite fille. Il y avait quelque chose de douloureux et de délicieux dans cette attente qui n’en finissait pas et de temps à autre Alcofribas tentait de s’en distraire en regardant la trotteuse de la Kelton sauter par dessus chaque chiffre.

L’amour découvrit Alcofribas est du domaine de l’Eternel, de l’Infini du sacré, et de l’ennui … Et c’était sans doute la principale raison pour laquelle on avait inventé tellement d’occupations à seule fin de se libérer de cette éternité. Cette infini qui s’appelle seulement l’ennui quand le cœur ne bat pas la chamade. Quand il ne ressemble plus cette petite trotteuse qui saute de chiffre en chiffre et dont parfois on se réjouit d’autres fois non.

à suivre

Détail huile sur toile Patrick Blanchon 2021

Avoir un but dans la vie

Cette expression était l’une des favorites de ma grand-mère paternelle et elle l’utilisait la plupart du temps de façon négative. Oh mais regardez donc celle ou celui là, il n’a pas de but dans la vie, c’est un errant, un égaré. Et je crois me souvenir qu’elle accompagnait son jugement d’une grimace de dégout presque à chaque fois. Je dis presque parce qu’après toutes ces années lorsqu’elle parlait de mon grand-père, la phrase sortait de façon automatique sur le même ton que il faut que j’aille chercher le pain, ou encore il est l’heure de faire la vaisselle, ou de repasser du linge.

N’avoir pas de but dans la vie était pour ma grand-mère la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un, et chose étonnante, elle associait cette catastrophe avec l’ennui.

Est ce que tu t’ennuies mon petit ? Elle me questionnait plusieurs fois par jour lorsque j’allais passez les vacances chez eux. Etrangement même si je passais souvent le plus clair de mes journées à m’ennuyer profondément, je lui répondais que non. J’avais comme le pressentiment qu’il valait mieux cacher l’ennui comme une sorte de handicap, de tare, au même titre que les différents larcins, mensonges et autres bêtises que je commettais justement je crois parce que je m’ennuyais « à 100 sous de l’heure ».

L’ennui pour la génération de mes grands parents était quelque chose d’incompréhensible une anomalie, une singularité. Cela représenterait aujourd’hui à peu près la même chose que de voir débarquer des extraterrestres . Mais je crois bien plutôt qu’ils ne voulait surtout pas l’admettre, même si c’était le cas au moment de leur retraite, ils subissaient de plein fouet l’ennui comme tout à chacun. Et ce malgré toutes les réussites, les belottes, les écossages de petits pois, j’en passe et des meilleures.

On peut tout à fait s’ennuyer aussi sans même sans rendre compte. C’est pourquoi des couples qui ont vécu des années ensemble explosent soudain lorsque l’un des deux prend conscience de cet ennui profond dans lequel ils se seront habitués à vivre.

Encore que d’en prendre conscience est une chose, et que chercher une solution en soit une autre.

Le remède semblait donc pour mes grands parents comme pour tous ceux avant eux, comme pour la plupart de ceux qui viennent après , d’avoir un but dans la vie.

Et ce remède avait du se transmettre de génération en génération visiblement jusqu’à arriver à moi pauvre diable victime au champs d’ennui recroquevillé dans ma tranchée d’inoccupation, assailli par des obus de doutes et d’incertitudes qui laissaient dans le paysage calme et vallonné de notre campagne bourbonnaise des fragrances de poudre à canon et un gout de caillasse et de ferraille sur la langue.

D’ailleurs il n’y avait pas la moindre fête, le moindre anniversaire, mariage ou enterrement sans que cette question ne surgisse tôt ou tard.

Quel est donc ton but dans la vie ?

Et j’étais toujours embarrassé d’y répondre évidemment.

A bien y réfléchir il me semble que j’étais dans une impossibilité chronique à la fois de me projeter dans le futur comme de choisir une voie sans être lacéré par les doutes qu’elle fusse la bonne, ou plutôt la mauvaise.

Parce que cette binarité du bon et du mauvais planait comme un épée magistrale, énorme au dessus de nos têtes à tous. Chaque choix ne devait il pas être murement pesé, analysé avec toute la dose de supputations et de plans sur la comète à dessiner le plus clairement possible ? La peur de se tromper était le monstre à éviter, l’échec risquait de tous nous dévorer d’un seul coup sans qu’on ait le temps même de crier ouf.

Lorsque je revois cette famille je crois qu’ils s’étaient tous trouvés pour se serrer les uns contre les autres afin de se rassurer. Une portée de taupes qui met tout l’effort à garder les yeux fermés et à se repaitre d’une chaleur mutuelle.

Sauf que cette chaleur là ne me disait rien de bon. Elle semblait me paralyser plus encore et de façon insidieuse en se présentant comme une sorte de nec plus ultra du confort. Le confort que l’on peut ressentir en mettant tous les jours de vieilles chaussures jusqu’à ce qu’elles finissent par exploser totalement et qu’on doive les abandonner enfin à la poubelle à grand renfort de petits chagrins et de regrets. De nostalgie.

Je crois que j’ai reporté en ce qui me concerne cette notion de confort sur les chaussures, je pourrais en parler durant des heures, les énumérer, chaque paire l’une après l’autre comme des grains de chapelet.

Comme si j’avais choisi le ridicule ou le burlesque pour laisser s’épancher ce trop plein sentimental qu’offre en contrepartie du confort de se souvenir, la nostalgie.

Lorsque me revenait à l’esprit cette histoire de but dans la vie le premier était surement de ne pas crever sans avoir fait l’amour. Celui là était depuis l’enfance une priorité devançant toutes les autres comme celle d’avoir un bon métier, une famille, une voiture, toute la collection de vinyles de Charles Trenet , de Georges Brassens, ou de Felix Leclerc.

Faire l’amour résumait pour moi le saint Graal que devait rechercher tout chevalier qui se respecte un tant soi peu.

D’ailleurs je crois bien qu’à cette époque, au seuil de l’adolescence, 99,9% de mes pensées tournaient irrémédiablement autour de ce but réduisant tous les autres en contingences, en une sorte d’héritage ou de flambeau à récupérer comme dans une course de relais.

La règle était sans même que quiconque n’en parle de faire mieux que ceux d’avant. C’était l’implicite, la raison d’être et en même temps j’avais lorsque j’y repense aujourd’hui des images de suppositoire qui surgissaient sitôt que je pensais à cette fameuse « mission ».

Des suppositoires ou des capsules Apollo, que je confondais inconsciemment puisque j’avais pu assister en direct ou en retransmission de quelques secondes à peine de décalage à cette incroyable épopée lunaire.

Peut-être aussi en raison de la forme de la fusée rouge et blanche de Tintin.

L’aventure spatiale comme le fait d’être propulsé moi-même comme tête de forage par les générations passées finirent sans doute par se confondre. En tous cas je me souviens du poids supplémentaire que je ressentis sitôt que je pris conscience d’avoir déjà tout ce passif à rembourser avant même de pouvoir formuler un éventuel souhait personnel.

Faire l’amour fut donc une manière de botter en touche vis à vis des responsabilités qui m’incombaient tacitement.

A vrai dire je ne suis plus du tout certain que ce fut l’exacte expression que j’utilisais. Sans doute qu’aujourd’hui le terme le plus approprié dans sa transcription phonétique serait niquer ou pour les plus âgés qui poursuivraient encore quelques chimères le terme de baiser conviendrait il tout aussi bien.

Mais le fait de dire que le seul but qu’on ait dans la vie c’est de faire l’amour avec une femme c’est tout de même plus élégant, plus respectueux. Ce qui n’empêche absolument pas toute la pornographie ou l’érotisme qui pourrait soudain s’y trouvé associé.

C’est une manière d’être pudique envers soi même ou totalement hypocrite vis à vis de ses véritables pulsions aussi.

Faire l’amour finalement devait représenter bien plus que de faire l’amour, et ce de quelque façon que j’eusse pu le fantasmer. Les images qui s’associaient à l’expression et dont l’inspiration me venaient des magasines auxquels ma grand mère s’était abonnée, ces images avaient une source et il fallait lécher son pouce pour feuilleter le catalogue jusqu’à parvenir à la catégorie lingerie. La simple vision en quadrichromie sur papier brillant d’un bout de cuisse ou l’arrondi d’une fesse, d’un sein côtoyant les frous frous, la soie et les dentelles on devait l’user jusqu’à la corde, jusqu’à s’en dégouter totalement à la fin et se trouver face à une béance que l’on pourrait qualifier d’usure du désir, de fatigue absolue vis à vis de celui-ci.

Et une fois bien fatigué mais calme le second but dans la vie pouvait se profiler. Aller à la pèche !

J’allais vite chercher la fourche et allait gratter le tas de fumier pour y récupérer quelques beaux vers, puis j’allais le plus loin possible de la maison vers un petit cours d’eau dans un vallon voisin. Parvenu enfin au cœur de l’action, on n’entendrait plus parler de moi de toute la journée. J’allais pécher Moby Dick si l’on veut tel Achab sur les flots déchainés d’un océan démonté. Sauf que c’était souvent l’été, qu’il faisait beau, et que le clapotis de l’eau n’était qu’une chanson tout à fait paisible.

Les ouragans, les tempêtes, le tumulte, tout cela n’était évidemment que dans ma tête.

Cette outrecuidance de jeune trou du cul provenait d’un défaut de confiance en moi et d’une admiration sans borne envers la plupart des membres de ma famille que je devais finir par trouver insupportable.

Le fait de toujours voir les choses et les êtres comme si j’étais en lévitation, d’une certaine altitude, m’évitait probablement de regarder en face mes propres défauts, ma bassesse d’esprit qui dans le fond était tout autant exagérée.

L’exagération aura toujours été un outil puissant dans ma vie pour comprendre le phénomène des vases communicants. Comme si j’avais besoin de grossir ou de caricaturer les petits événements, toute la banalité du monde, pour m’inventer une sorte de rétribution à mon malheur personnel d’être incapable de rentrer dans le rang .

Il en résulta une navigation de cabotage entre doutes et certitudes harassante. Si harassante qu’impérieusement l’envie de faire l’amour devint d’autant plus ce graal, cette Amérique, ce Nouveau Monde qui me positionnerait soit en tant que preux, soit en tant qu’aventurier, d’explorateur intrépide.

L’admiration est tellement proche de la haine, tout comme l’amour. Tant que l’on cherche une reconnaissance, un échange équilibré, une justice ou je ne sais quelle autre turpitude à la mode, tout cela nous rend petit et assez méprisable. Et si l’on s’en rend compte ne serait ce qu’intuitivement, alors s’opère une sorte de transmutation bizarre. De méprisable on devient méprisant.

Et on y perd un temps fabuleux. De plus l’effet cumulé de toutes ces petites erreurs de jugement, de toutes ces interprétations erronées finit par former à partir d’un tout petit cristal de glace un véritable iceberg qui obstrue considérablement le regard de l’observateur.

Nous voici soudain projeté tel un pingouin affublé d’un uniforme de juge omnipotent, claudiquant d’un point l’autre en tempêtant, grinchant, tel le Joker, le méchant, cet antagoniste tellement humain de ce héros à l’aura sombre qu’est Batman.

Car tout ce temps pour observer, pour jouir de mon ennui, à qui donc le devais-je sinon à tous ceux là que je ne cessais de mépriser pensant qu’ils ne m’aimaient pas assez, ou bien qu’ils ne me voyaient pas tel que je pensais être. Comme un héros, ou un jeune prince auquel tous les égards devaient être dus. Evidemment on ne pense pas à tout cela quand on est en pleine lévitation, quand on n’est que résistance à la pesanteur et gravité du monde.

Pourtant la culpabilité est belle et bien là, et si on ne s’en rend pas compte, sa puissance dévastatrice ne cesse sans relâche d’agir au travers de tous les mauvais choix que l’on effectue, et dans les buts que l’on s’invente aussi.

Vouloir devenir quelqu’un d’extraordinaire fut un nouveau but une fois que le premier fut accompli. La déception fut tellement écrasante qu’il me fallut sans doute un alcool encore plus fort que tous ceux que j’avais déjà bu.

Survivre à la catastrophe nécessite d’effectuer le bilan de ses ressources, d’élaguer entre l’utile et le superflu. Aussi c’est très tôt que je quittais la maison familiale, quelques jours seulement après m’être fait dessalé par une prostituée de Pigalle. Je n’avais jamais vraiment effectué de lien entre ces deux faits, mais désormais que le temps a passé, que tous les êtres autrefois hais ou adorés sont six pieds sous terre, je me sens plus libre de parvenir à des associations jamais effectuées.

Il fallait que j’en finisse avec le graal, avec le rêve de toutes urgences, et probablement avec cette image de moi erronée. Il y avait du désespoir, de la lâcheté et de la colère bien sur . Et tout cela n’était dû finalement qu’à ma presque totale absence de responsabilité dans la vie. Je crois que je m’en suis rendu compte et que j’ai voulu détruire cette belle image qui ne cessait de m’entraver, et de me faire vivre uniquement dans l’imaginaire. Dans un monde que je pouvais interpréter à loisir et à ma convenance tout en dressant systématiquement de moi même le portrait d’une victime ou d’un héros.

Tout aurait pu aller pour le mieux pourtant, j’allais faire des études, décrocher un diplôme, j’avais déjà trouvé ma future femme, j’imaginais une flopée de gamins, une vie normale. D’un rêve de graal à l’autre…

Mais quelque chose s’est produit tout à coup, un faisceau de petites choses presque insignifiantes. Comme une ou deux remarques désobligeantes de la part de mes parents sur ma fiancée. Que cette fiancée en question cache mon existence à ses propres parents. Que finalement le doute s’installe comme un grain de sable pour tout enrayer comme à chaque fois dans cette formidable mécanique de construction des châteaux hispaniques.

Une colère voilà ce qui m’a permis de m’extraire de l’imaginaire.

Je me suis soudain retrouvé propulsé rue des mauvais garçons en plein cœur de la capitale dans une chambre d’hôtel miteuse. Là j’ai du rester allongé sur ma paillasse une bonne semaine le temps de dissiper les derniers ronds que je possédais sur mon livret A.

Cependant au moment même où mon navire coulait et que je grimpais le plus haut possible en haut du mat pour ne pas boire la tasse, pour me laisser un peu de temps d’observer le naufrage, quelque chose d’étonnant se produisit : un soulagement immense, une joie féroce et qui semblait me redonner une nouvelle énergie. J’avais enfin un vrai but dans la vie, c’était de ne pas crever comme un cloporte de faim et de froid dans la rue, ce qui me pendait au nez comme un sifflet de deux ronds.

La seule chose que je pouvais faire pour pallier à l’urgence c’était de prendre ma guitare et d’aller jouer dans les rues.

Ce que je fis avec la trouille au ventre car mon orgueil était encore magistral. J’allais forcément être ridicule, me faire moquer, et d’un autre coté si je ne le faisais pas j’allais crever. Le choix fut vite fait et non sans quelques hésitations encore le long du chemin et au moment de le faire, je posais ma housse sur le pavé juste devant l’église Saint Merry sous la protection de Baphomet et poussait la chansonnette en observant l’indifférence et l’intérêt passer devant moi.

Huile sur toile 50×60 Patrick Blanchon 2021

Bâtir sur du sable 1

Le jeune Alcofribas

Voici le jeune Alcofribas, 7ans déjà et presque obèse car il se goinfre de toutes les saletés qui passent à sa portée. Que ce soient les sodas, les gâteaux, les bonbons, il parait doué d’un sixième sens pour les retrouver dans toutes les cachettes où sa mère tente de les dissimuler, en vain. Tandis que l’une déploie des trésors d’ingéniosité pour dissimuler les choses, l’autre se donne comme but d’être tout aussi habile à les découvrir.

Et puis menteur avec ça. Il est capable de dire- ce n’est pas moi !-avec la bouche encore toute souillée de chocolat ou de confiture. Ce qui évidemment lui vaut des dérouillées magistrales et tout un tas de déboires collatéraux. Comme être privé de se rendre dans le jardin le jeudi, d’aller jouer avec son meilleur ami, ou encore d’avoir à copier cent fois tout un tas de règles pour devenir un type bien.

Cependant on a beau le secouer comme un cocotier dans tous les sens, lui affliger des torgnioles, le punir, rien n’y fait. A la première occasion Alcofribas recommence à fouiner, à voler et à mentir sans relâche.

Les parents sont désespérés, ils disent qu’ils ont tout essayé mais qu’il n’y a rien à faire : Alcofribas est un idiot voilà tout. Et bien sur Ils s’inquiètent souvent tout haut pour son avenir.

Ce n’est pas faute d’avoir tout essayé disent les parents à qui veut bien l’entendre.

Le père invente chaque semaine quelque chose de nouveau pour aider Alcofribas à prendre conscience de son état et l’améliorer.

Une semaine il a le poulailler à nettoyer de fond en comble, une autre les stères de bois à ranger dans les hangars à l’aide de la brouette, une autre fois encore il lui apprend à bécher la terre du jardin, à retirer les mauvaises herbes, à ratisser les feuilles mortes, à balayer les escaliers. Et quand tu auras terminé tu te rendras au lait de l’autre coté du champs, ajoute la mère, ou encore au village pour chercher le pain.

Et à chaque fois c’est la même chose Alcofribas bâcle toutes ces choses, et évidemment le père, la mère le grondent et à la fin à bout d’argument, vraiment désespérés ils le traitent d’idiot.

>Si tu n’éprouves pas l’envie naturelle de réaliser des tâches pour la maison c’est grave, car dans ce cas tu n’ apprendras à les faire que par peur voilà tout dit le père

Et il retire sa ceinture pour lui donner une bonne correction. C’est cela l’amour du père, aller jusqu’à battre son enfant comme plâtre pour lui enseigner les principes fondamentaux de l’existence.

Et ça marche toujours mais seulement durant quelques jours. Alcofribas sent qu’il y a quelque chose de fort dans cette relation mais il n’arrive pas à poser de mot dessus. Il tente de suivre les règles que l’on veut qu’il apprenne, mais quelques jours plus tard le naturel revient au galop et ce d’autant plus fort qu’il aura fait d’effort dans l’autre sens pour contrer ces fameux « penchants naturels ».

Alcofribas aussi a tenté de nombreuses choses. Il a tenté de s’insulter lui-même de nombreuses fois en se traitant d’incapable, de fils indigne, mais ça n’a pas donné grand chose. Il a tenté de croire dans le bon dieu en se disant qu’il était peut être une sorte de christ que l’on crucifiait toutes les semaines. Il a succombé à la passion tout comme lui d’ailleurs… mon père mon père pourquoi m’as tu abandonné etc. Il a même tenté de se planter des clous dans les paumes, mais la douleur l’a fait reculer. Lâche en plus pour couronner le tout.

Il a tenté de suivre les préceptes du catéchisme aussi, tu respecteras ton père et ta mère etc… mais respecter demandait encore un sacrée réflexion . Est ce que respecter et aimer ne sont qu’une seule et même chose ?

Et Alcofribas n’a pas trouvé de solution à cette question.

Parfois il croit la trouver ce qui n’est pas pareil que de la trouver pour de vrai, tout le monde sait cela.

C’est plus facile aussi pour lui de se dire que le père est méchant et qu’il prend plaisir à le secouer comme un cocotier ou le battre comme plâtre, que c’est son pire ennemi, l’ennemi public numéro 1 du monde d’Alcofribas.

Suivi d’ailleurs de près par la maman munie d’un martinet.

Suivi encore par un frère cadet à qui tout semble dû et rapidement pardonné et qui en plus est totalement débile, ne veut jamais jouer avec lui et préfère les jupes de sa mère.

Quelle enfance pourrie se dit Alcofribas, lorsqu’il grimpe sur le cerisier ou celui des voisins pour aller chiper des cerises.

Il n’arrive pas vraiment à savoir si tout vient de lui ou de sa famille.

Il est habité par le diable qui s’est insinué en lui par le doute.

D’ailleurs on ne cesse de lui rappeler

>Tu as le diable dans la peau !

Au fond de lui-même le jeune garçon hésite entre tuer le monde entier ou se tuer personnellement. Choix cornélien.

Alcofribas et le nœud Gordien

Il a lu cette histoire dans laquelle le grand roi Alexandre se trouve nez à nez avec le nœud Gordien dans la cité de Gordion. Après avoir cherché une solution pour le dénouer il tire son épée et le tranche d’un coup. Dans d’autres récits l’événement est toutefois plus nuancé car on dit aussi qu’Alexandre aurait pris le temps de dénouer le nœud patiemment.

Ainsi se dit Alcofribas il y a toujours plusieurs façons d’arriver à une vérité et on ne saura jamais qu’elle en soit vraiment une pour de bon.

C’est le même nœud complexe qui se trouve dans ma tête. Dois je le trancher d’un coup ou bien prendre un temps incalculable à tenter de le dénouer…?

Cependant la vie continue, Alcofribas tente de s’appliquer quelques jours, cherche des motivations surtout pour pouvoir s’appuyer sur celles ci mais elles sont perpétuellement changeantes. Tuer ou se tuer ces deux actes peuvent prendre tellement de formes diverses et variées qu’il adorerait posséder cette épée et pouvoir d’un coup trancher cette hésitation obsédante.

Au lieu de cela il se résigne à reproduire les mêmes choses invariablement. Découvrir les cachettes ont sont cachés les bonbons, voler, mentir, à la fois dans l’espoir d’être pris ou de n’être pas pris, il n’arrive pas à se décider une fois de plus sur le but de toutes ces choses.

Une fois, il a reçu trop de coups et d’insultes et il s’est senti proche de la solution. Il s’est évanouit tout simplement et c’était délicieux. C’était comme s’il était sorti de son corps et planait au dessus de la scène. Il pouvait voir chaque défaut des tommettes sur le sol de la cuisine, et aussi les méandres tortueux qui faisaient agir ses parents. Tout lui paru limpide, lumineux, comme si tout était absolument parfait au moment où la scène se produisait.

Tout n’était qu’amour, c’est à cette conclusion qu’il était arrivé en planant tout au fond de l’évanouissement. Et effectivement il éprouvait un immense soulagement, une légèreté et une liberté comme jamais il n’en avait connues à ce jour.

C’est sur ce postulat une fois réveillé et numérotant ses abattis douloureusement qu’il eut l’impression d’avoir enfin pu tranché le nœud Gordien, qu’il avait chassé de lui le diable et tous les doutes. Tout n’était qu’amour même si cela n’avait pas grand chose à voir avec l’amour dont les gens parlaient autour de lui la plupart du temps.

En poursuivant son raisonnement juché tout en haut du cerisier du jardin il observait les insectes courir sur les branches tout autour de lui. Alcofribas était émerveillé par les dessins qu’il pouvait déceler dans chacune de leurs trajectoires. Chaque fourmi, chaque bousier, chaque gendarme vaquant ainsi à ses occupations, se concentrant sur celles ci sans être le moins du monde victime du moindre doute.

Comme il aurait aimé être un de ces insectes, mais il n’était qu’un petit garçon face à un monde tellement compliqué auquel il tentait vainement de trouver un sens. L’amour alors lui apparut comme la clef de toutes les difficultés qu’il devrait résoudre.

Cependant que l’ayant trouvé cette clef cela ne résoudrait pas grand chose. C’était comme s’il avait trouvé n’importe quelle autre clef sur la route du village. Sans la serrure, tout le monde sait qu’une clef ne sert à rien du tout.

Bâtir sur du sable

Comment être absolument certain de ce qu’il avait découvert ? Alcofribas était maintenant sous les fondations de la grande maison de ses parents. Une sorte de vide sanitaire dans lequel il allait se réfugier lorsqu’il voulait réfléchir intensément à sa vie.

Dans l’obscurité qui sentait le moisi il s’interrogeait sur la façon de construire une histoire qui tienne debout comme cette maison sous laquelle il se trouvait.

Il faut de bonnes fondations disait le curé de la paroisse, car sans celles ci c’est comme bâtir sur du sable, tout finira par s’effondrer.

Alcofribas se demandait si l’amour tel qu’il l’avait découvert était de la même nature que la dalle de béton sur laquelle il était assit.

Pouvait on jamais être sur d’aimer ou d’être aimé, le doute s’insinuait à nouveau en lui.

Tout à coup il entendit un bruit dans l’obscurité comme un grattement. Il se concentra un peu plus. Ses yeux s’habituèrent soudain à la pénombre et il vit que la dalle s’arrêtait pour laisser place à un coin de terre battue. Là un petit monticule était en train de prendre forme. C’était une taupe aveugle probablement qui s’était égarée depuis le jardin pour parvenir ici tout près de lui.

Alcofribas n’avait pas peur, il était intrigué. Jamais au cours de ses séances de réflexion intenses dans ce trou il n’avait vu de taupe. Pourquoi donc aujourd’hui précisément ? Ne devait il pas y avoir une sorte de message caché est ce que l’univers n’était pas en train de lui parler par l’entremise de ce minuscule événement ?

C’est à ce moment là qu’il ressentit ce dont le curé parlait souvent: l’état de la grâce

>ça vous tombe dessus comme ça-ajoutait il pas la peine de vouloir le chercher.

Était ce vraiment ça l’état de grâce ? se demanda Alcofribas où bien n’est ce pas parce que je voudrais tant que la grâce me trouve que je l’inventerais ainsi tout seul ?

Une fois encore il fut pris de doutes à son grand désarroi. Le dernier recours était le sommeil dans ces moments là .Il eut envie de s’endormir là et les dernières pensées qui lui vinrent ce furent des images de villes entières s’effondrant parce qu’elles avaient été bâties sur du sable.

à suivre ….

Techniques mixtes, 18×24 cm Patrick Blanchon 2018

Le vide et le plein

Quelques semaines que je me cantonne à la réalisation de petits formats. Comme il faut quelques contraintes j’ai décidé au début de ne pas utiliser de bleu et de ne travailler qu’avec de l’ocre, du vermillon du noir et du blanc.

Mon idée était de travailler à la fois la composition et la nuance des couleurs de façon à ce que ces petits formats soient attractifs vus de loin. Que l’on ait envie de s’approcher d’eux. J’avais donc la contrainte et le but, ce n’était pas si mal. Ensuite je pourrais disserter durant des heures et de façon psychanalytique évidemment sur les formes, sur ce que tout cela représente ou ne représente pas, cela n’a pas grand intérêt.

Une chose que j’ai retenue c’est que plus le format est petit plus le rapport entre vide et plein est important à trouver.

Cependant le plaisir de découvrir toutes ces couleurs, toutes ces nuances et de les apposer les unes à coté des autres m’aura fait oublier cette dernière contrainte.

Finalement la peinture ressemble beaucoup à l’écriture.

Ca ne sert pas à grand chose d’avoir beaucoup de matières beaucoup d’idées et de toutes les étaler en même temps.

A trop vouloir en dire on finit par ne plus rien dire du tout.

Cela me laisse un sale gout dans la bouche.

Mais en même temps il y a là matière à réflexion et à travailler d’autant plus.

Supprimer tout ce qui n’est pas essentiel demande de savoir au préalable ce qui l’est vraiment.

Peut-être que tout ce désordre, ce coté brouillon dans lequel je ne cesse jamais de m’engager dans tout travail de peinture ou d’écriture n’est que la répétition perpétuelle d’une recherche d’essentiel.

Cependant je m’arrête souvent avant de l’avoir découvert cet essentiel comme si je ne voulais au bout du compte pas le voir. Comme s’il allait me flanquer, sitôt aperçu, sur une mauvaise piste. Comme si soudain j’allais surtout perdre tout plaisir de désordonner le monde.

Le plaisir du désordre et l’austérité de l’essentiel.. ce serait donc ainsi que je vois les choses ?

Alors que la plupart des personnes me diront que c’est tout l’inverse bien sur …

Cet équilibre du vide et du plein c’est aussi celui que je m’inventerais alors entre ordre et désordre, entre s’exprimer et ne rien dire.

En rephotographiant ces tableaux avec un bon appareil et en utilisant un logiciel de traitement d’images je les redécouvre tout à coup. J’effectue des sélections, des recadrages dans cette parole ininterrompue que représente la peinture.

Cela pourrait très bien être un vrai travail que de partir de ces fragments pour réaliser de grands formats.

Je suis sur un fil en plein vent au dessus des gouffres. Je vacille perpétuellement dans cette quête d’un équilibre qui au bout du compte me procurerait cette confiance que j’imagine nécessaire pour effectuer le pas suivant… Et bien sur , et évidemment, dans une sensation de confort ou de sécurité qui, sitôt qu’elle advient, me parait être une lâcheté de plus et que je m’emploie à détruire aussitôt.

Le recours à la dispersion c’est le champs de bataille sur lequel tous les possibles tombent les uns après les autres fauchés par ce combat entre confort et risque pour ne pas s’arrêter à la facilité tout en ne cessant pas de l’explorer.

Parce qu’il y a des choses qui semblent faciles et qui ne le sont pas du tout et qui rendent le difficile soudain plus supportable, car on le comprend comme refuge.

Au bout du compte les deux se rejoignent- facile et difficile-, vide et plein etc. Ils se rejoignent mais ne se confondent pas. Il y a un écart parfois tellement infime que l’on peut s’y tromper, se maudire, ou s’encenser bêtement.

Ceci expliquant cela entre les montées de confiance en soi intempestives et les dépressions qui ne tardent jamais à les suivre.

Evidemment pénétrer dans la vacuité, l’impermanence serait une sinécure. Pas de doute que la lévitation arriverait en bonus, cet upsell comme disent les vendeurs de soupe qui veulent bourrer le panier de la ménagère.

Là aussi il y aurait beaucoup à dire sur les besoins véritables et les désirs imaginaires. Surtout sur cette obsession de vouloir être autre par le fait non pas d’être mais d’avoir.

Un grand fil en travers du grand Canyon, des vents qui font rage, du ciel et des gouffres et je suis là en plein milieu prêt à chuter à tout instant sans même le recours d’un balancier. Je m’y suis engagé à bras nu, avec ma bite et mon couteau. C’est surement d’une ineptie totale et ça risque de bien mal finir si je me mets à y penser.

Il y a déjà eut tous ces jours à s’enfoncer dans le gras du quotidien à faire des jobs de merde, à vivre une vie de merde, et le mot merde me monte naturellement, tout ça juste parce que je ne me sentais pas d’accord, parce que je croyais que j’étais différent, et surement je pensais aussi que j’avais totalement raison envers vents et marées de m’accrocher à cette idée de m’exprimer.

L’envie d’être comme tout le monde me terrasse à chaque fois de la même façon.

L’envie d’être comme tout me monde arrive sur son char armée d’une lance et je suis à poil face à elle, cette salope , sur le champs de bataille.

Des milliers de fois je suis parvenu à m’écarter au bon moment lorsqu’elle me fonçait dessus. Une fois ou deux peut-être j’ai réussi à la déstabiliser mais pas vraiment à la vaincre une bonne fois pour toutes.

Pas faute d’avoir rêvé à ces nuées de corbeaux qui la becquèteraient par lambeaux.

Je ne suis pas Prométhée faut que je me rentre ça dans le crâne aucun vautour à l’horizon, Je ne le suis plus.

Dans mes pires moments, je ne suis plus qu’un sombre idiot, une sorte de débile mental ou un gamin qui ne parvient plus à se relever tant il a finit par s’infliger lui même des coups pour se sentir vivant dans le territoire des morts.

Je vais ranger ça dans récits de fiction. Ce genre de choses qui me traversent et par lesquelles je me laisse traverser sans trop broncher. Je n’ai absolument aucune idée sur la teneur de ce genre de propos. Est ce du lard ou du cochon ? Du vide ou du plein ? du vrai ou du faux ?

Je me contente juste de l’écrire tel que ça vient au cas où ça puisse servir un de ces quatre à moi ou à quiconque peu importe.

C’est un petit format comme ceux que je peins avec souvent beaucoup trop de choses. Mais dont l’agrandissement d’un fragment réservera peut-être une ou deux surprises voilà tout simplement ce que je me dis.

Et peut-être aussi que ça me permet d’avancer d’un pas de plus pour aujourd’hui sur ce putain de fil

on ne sait jamais.

Confiance et pognon

Une chose importante pour le premier banquier venu est la confiance. Si elle n’est pas là vous n’aurez rien, vous n’existerez pas sauf si vous allez par mégarde faire un tour dans le rouge. Mais vous existerez en négatif alors, en mouton noir, en vilain petit canard.

Sans la confiance il y a de grandes chances qu’aucun système économique viable n’existerait.

Cependant à force d’assimiler confiance et pognon nous avons probablement fini par y perdre notre latin.

Si fidus désormais ne se décline plus autrement que par fiducier, finances, on peut nonobstant le mystère des consonnes qui dérivent avec le temps du d vers n… imaginer que la confiance part d’un échange tout bête pour s’achever désormais en catastrophe planétaire.

Heureusement la naïveté générale vient à la rescousse. C’est son rôle principal d’ailleurs car sans elle il y a fort à parier que nous n’entretiendrons les uns envers les autres que des relations de méfiance.

Etre naïf peut ressembler à une tare lorsqu’on est jeune et inexpérimenté. Je veux dire qu’on s’en veut beaucoup à soi-même de l’être, de l’avoir été, tout en se jurant qu’on ne nous y reprendrait plus.

Cependant qu’avec le temps, l’âge on s’aperçoit que c’est une ineptie de l’écarter, de la reléguer dans les oubliettes, de la conspuer ou de la maudire.

Et tout ça sous prétexte que l’on aurait apprit quoique ce soit sur la vie, sur nos contemporains, qu’on serait devenu « lucide ».

La lucidité est une prison, je peux vous l’assurer, et une fois qu’on y est on ne cherche qu’une seule chose, c’est bel et bien de s’en évader.

Se re présente alors la naïveté qui nous fait de l’œil, avec la lime adéquat à limer les barreaux, la corde tressée d’espoirs et on se dit que ce serait bien ballot de ne pas en profiter.

Redonner de la confiance à la naïveté est sans doute l’une des dernières aventures digne de ce nom pour un aventurier qui se respecte un peu.

Evidemment il y a toujours un risque de se faire avoir si on espère. Et n’espère t’on pas toujours plus ou moins ?

Récemment j’ai été contacté par un client qui m’a déjà acheté plusieurs toiles à bon prix. Et celui ci me propose soudain de lui proposer de grands formats qu’il exposera sur une plateforme internet bien connue et sur laquelle il possède un gigantesque réseau de followers.

Jusque là tout va bien. Tout est gratuit. Je n’envoie pas de toile tant qu’elle n’est pas achetée et payée… une sinécure pour artiste peintre forcément.

J’allais commencer à effectuer des sélections parmi mes jpeg, créer de jolies fiches, bref tout préparer pour passer à l’action quand tout à coup je me suis demandé quel pouvait bien être l’intérêt de ce client galeriste d’exposer mes œuvres virtuellement. Qu’est ce qui le différencierait de ce que je pratique déjà moi-même… ?

En allant jeter un coup d’œil à la page en question et à son fil d’actualité je vois des œuvres d’art entourées de jolies filles un peu dénudées accompagnées de musique, le tout en vidéo ou en photographies et effectivement le truc à l’air de bien fonctionner étant donné le nombre de vues pour chacun de ces post. Pas beaucoup de « like » mais énormément de vues.

Ma première réaction est de me dire comme c’est de mauvais gout. Je pense à ces pubs de bagnoles avec ces nanas qui lèchent le capot et je me dis ensuite quel est donc le public visé par ce genre de produit ?

Des parvenus, des nouveaux riches, des gens incultes et sans gout avec de grosses gourmettes au poignet assurément…

Et où trouve t’on ce genre de spécimen le plus actuellement ? En Russie et en Chine. D’ailleurs il y a beaucoup de mannequins de l’Est et d’Asie sur les posts en question.

Bien Bien Bien…. je cogite je cogite … Finalement je me dis que j’ai un esprit petit bourgeois mâtiné de gauche caviar pour avoir un tel toupet question gout… Car finalement si on vend de la lessive, des brosses à dents, des bagnoles et des assurances déces comme ça pourquoi la peinture ferait-t ‘elle exception ?

Du coup je transmute gentiment le mauvais gout en phénomène d’avant garde, je me dis oh mais finalement on détourne les codes c’est tout à fait chouette pourquoi pas.

Je me remets le nez dans le tri, je m’ébaubis, tout en tirant la langue en m’appliquant à bien tout noter et surtout le prix de mes œuvres dans ce joli dossier prêt à être envoyé.

Je monte mes prix du coup parce que je me dis que si je mets les prix habituels on va me rire au nez.

Est ce qu’un milliardaire russe ou chinois va prendre au sérieux une toile à 100 balles ? Que nenni, un peu de jugeotte mon vieux.

Je me dis sois pas con monte encore un peu plus. Voilà tu y es presque encore un effort, piétine donc ta moralité à la noix, ta philanthropie, ta générosité et ta gentillesse, tout cela ne sert à rien pour l’occasion.

Je m’arrête en plein vol cependant car tout à coup de sombres pensées me viennent du fin fond de l’encombrante lucidité qui certainement a pour petit nom ma connerie et qui ne cesse de m’entraver comme un boulet au pied.

Et si c’était la mafia ? Et si c’était rien que pour blanchir du pognon sale toute cette affaire ?

Peu importe les prix et au contraire tant mieux s’ils sont gros, ils achèteront à tour de bras.

Oh la la Patriiiiiiick qu’est ce que tu es en train de penser et que t’apprêtes tu à foutre ?

Et puis je me suis fait un café… j’ai fumé une clope, je me suis gratté la tète, un peu les couilles aussi pendant que j’y étais et je me suis dit t’es vraiment un putain de parano.

Sois confiant en ton étoile, mise tout ce que tu as vas y, que risque tu au bout du compte ? De devenir riche juste ça, est ce vraiment si grave ?

D’être ridicule aussi ? quelle importance finalement tu l’es déjà tellement, un peu plus un moins ça ne te changera pas vraiment la vie.

Et depuis j’ai tout laissé en stand by, un coup je me dis oui un coup je me dis non, le diable est là au fond de moi et me tripatouille sans relâche en prenant la tête de KAAA le serpent du livre de la jungle qui susurre

« aie confiance aie confiance »

Les faits rien que les faits

Eva s’était installée à la terrasse d’un café et regardait passer les gens. Elle tentait de découvrir qui chacun pouvait bien être afin de ne plus penser à qui elle pouvait être elle-même. C’était comme des bribes, des fragments qui probablement seraient puisés dans cette absence, ce vide de pensées personnelles qu’elle essaieraient ainsi de coller les uns aux autres dans l’espoir qu’elle savait vain d’obtenir une unité.

Un type venait de s’asseoir à la table voisine et elle le scanna de la tête aux pieds. La quarantaine, soigné, l’homme avait déplié le Monde et parcourait les gros titres en attendant le retour du serveur à qui elle l’avait entendu commander un café.

Eva ne put s’empêcher d’observer sa main gauche et vit qu’il portait une alliance. Puis elle consulta son smartphone et apprit qu’il était 10h du matin. Que pouvait bien faire ce type assit à la terrasse d’un café à 10h du matin ? Quel était son job ? En avait il un ? Habitait il le quartier, la ville ou venait il de plus loin, de banlieue, peut-être même de province ? En continuant à l’observer elle constata qu’il était concentré sur son journal, que son regard n’errait pas sur les femmes qui passaient à leur hauteur pour descendre les escaliers et rejoindre le cœur de la capitale. C’était une magnifique journée de printemps, les femmes étaient vêtues de tenues légères découvrant leurs jambes et leurs épaules. Eva savait que très peu d’hommes savent résister à la tentation de regarder, surtout les plus mariés.

Elle regretta d’avoir mis un haut à manches longues et un pantalon . Puis ses pensées dérivèrent vers une mère qui passait en poussant une poussette avec un bébé, et elle fut requinquée presque aussitôt. Sa carrière ne lui avait pas permise d’avoir d’enfant et elle s’accrochait encore à cette sensation agréable qui surgit à chaque validation d’ une décision murement réfléchie lorsque l’homme reposa sa tasse, se leva et parti.

Elle se retrouvait seule soudain à la terrasse de ce café de la rue Custine et elle en éprouva une sorte d’agacement . En regardant le dos de l’homme qui s’éloignait elle se demanda si ce type n’était pas tout simplement un goujat car il l’avait totalement ignorée, pas même un petit regard en biais. Ce manque d’attention flagrant acheva de lui permettre de ranger l’homme dans la catégorie des pauvres types, catégorie qui finissait par être la plus importante en matière d’hommes selon Eva.

Puis elle repensa à ce qui avait pu l’entrainer à s’inscrire à cette agence matrimoniale, puis à s’en désinscrire soit quelques jours après l’unique rendez vous auquel elle s’était rendue et dont elle était revenue avec une impression encore plus forte de solitude.

Un jeune homme s’installa à la même table que l’homme venait de quitter. Quel âge pouvait il avoir ? Entre 30 et 35 ans, de toutes évidences indifférent à sa tenue vestimentaire, jean et basquettes, chemise à col ouvert, manches roulées n’importe comment pour dégager de fins avant bras. Belle gueule, pas vraiment bien rasée. Une certaine vigueur inscrite dans les sourcils bien fournis, des lèvres indiquant un caractère généreux et sensuel. Les narines indiquaient aussi quelque chose d’animal mais quelque chose clochait. Une sorte de confusion dans ce visage et où la virilité et la féminité semblaient s’affronter, ne pas pouvoir décider d’une harmonie durable.

Il aurait pu être un fils si elle avait pu être mère. Puis elle chassa cette pensée presque aussitôt car une ombre soudaine tombée du ciel obscurcit la rue tout à coup. Elle leva la tête et par dessus les frondaisons des arbres elle vit un gros nuage stationner désormais. Il se mit à faire plus frais et elle eut l’impression de récupérer ce qu’elle avait perdu quelques instants plus tôt en pensant à ses manches longues, à son âge, à l’ignorance des hommes. Cette sensation lui redonna un regain de bonne humeur et elle se surprit à regarder le jeune homme avec bienveillance, presque de la tendresse. Ce conflit qu’elle avait décelé sur son visage lui rappelait sans doute son propre conflit, celui des genres dans lequel très tôt elle s’était sentie emprisonnée.

A 10h 15 elle appela le serveur, paya sans laisser de pourboire, prit son sac et quitta la terrasse d’un pas assuré pour rejoindre quelques portes plus loin l’adresse d’un homme qui l’attendait depuis une bonne dizaine de minutes déjà.

Elle décida de ne pas emprunter l’ascenseur et de gravir les quatre étages avec l’allure la plus normale possible pour ne pas parvenir au but totalement essoufflée.

Elle sonna et entra, puis avisa un magazine sur la table basse dont elle se saisit pour se donner une contenance lorsqu’il viendrait la chercher. Mais à peine allait t’elle s’asseoir qu’une porte s’ouvrit que celui ci apparut et silencieusement lui fit signe d’entrer.

Elle ne jugea pas opportun d’expliquer les raisons de son retard et il ne lui demanda rien non plus, sauf comment elle allait.

Comment allez vous aujourd’hui madame Klepper dit il en la regardant bien droit dans les yeux sans sourire.

C’est à ce moment là qu’elle sentit qu’elle ne pouvait plus mentir, ses épaules s’affaissèrent, sa poitrine fut en prise à des spasmes répétitifs et des larmes jaillirent soudain totalement incontrôlables. Eva Klepper essaya de se mettre en colère mais elle ne put y parvenir. Au lieu de cela elle fut horrifiée de s’entendre dire qu’elle n’allait pas bien du tout d’un ton enfantin.

Je suis totalement paumée lui jeta t’elle enfin au visage, voilà comment je vais parvint t’elle enfin par conclure en se reprenant.

Très bien madame Klepper, Eva… vous rappelez vous notre dernière conversation ? Ce qui est vrai, ce qui provient de l’imagination, et toute la confusion que cela peut entrainer… rappelez vous…

Donc concentrons nous sur les faits, seulement les faits, parce qu’on ne sait pas si tout le reste est vrai ou faux, vous le savez comme moi.

Quelques instants plus tard Eva retrouvait la rue, il faisait à nouveau beau. Elle se sentait calme et éprouva l’envie d’aller à nouveau s’installer à la terrasse du café qu’elle avait quitté avant sa séance. Le jeune homme était toujours là, elle se rendit compte qu’elle l’avait espéré. Leurs regards se croisèrent et ils se sourirent timidement.

Puis elle se demanda où elle voulait vraiment en arriver, elle détourna les yeux, sa mâchoire se crispa légèrement sous l’effet d’une tension des dents se resserrant les unes sur les autres et elle continua son chemin sans s’arrêter.

En rejoignant son appartement elle récapitula. Je suis une femme de 55 ans, célibataire, sans enfant, j’ai pris une journée de congés parce que je suis fatiguée et que j’éprouve le besoin de me reposer. J’ai fait beaucoup de bêtises à cause de mon excès d’imagination et pour dissimuler ma sensibilité dans un univers hostile. J’ai un bon emploi, je ne suis pas une imbécile, et si j’ai faim j’ai de quoi manger dans mon frigo. Voilà les faits et rien que les faits.

Gammes huile sur châssis bois 20×20 cm 2021 Patrick Blanchon

La reconnaissance.

C’est durant le seder, au moment de tremper le persil dans l’eau salée, qu’Harry ne pu réprimer ses larmes en écoutant Ravier rappeler à l’assistance les turpitudes anciennes qu’avait traversées le peuple juif au moment de s’émanciper du joug pharaonique. De grosses larmes salées commencèrent à dégouliner le long de ses joues et à rejoindre sa barbe lorsque tout à coup Ravier lui posa la main dans le dos puis le frotta afin qu’il se redresse.

Et surtout il faut être reconnaissant ajouta le rabbin. Reconnaissant pour tout le travail effectué en amont afin que nous puissions avoir ces herbes sur cette table, reconnaissant pour le sel, reconnaissant pour l’agneau, reconnaissant pour être là encore une fois tous ensemble autour de cette table.

Harry hoqueta et la main du rabbin s’éloigna de lui. Ce dernier reporta tout son poids sur le coté gauche, le bousculant un peu ce faisant et l’obligeant par la force cinétique à faire de même. Se redresser.

Le persil qu’il mit dans sa bouche était d’ une fraicheur telle qu’il calma immédiatement l’angoisse et la peine qu’il éprouvait. Soudain surpris il porta une attention plus accrue à sa mastication tandis que Ravier continuait à lire les prescriptions de la Haggada d’une voix forte et assurée.

Dieu soit loué reprirent les convives et on brisa en deux la matza, le pain non levé. La plus grande partie devait être réservée pour la fin du repas. Puis tous les regards se tournèrent vers Harry car en tant que fils et le plus jeune des convives c’était à lui de poser les quatre questions. Une fois de plus Ravier parla et demanda sans le regarder :

Qu’y a t’il de changé ? Pourquoi cette nuit est t’elle différente des autres nuits ?

Puis il leva la seconde coupe de vin et le bras, la main, le verre avec son liquide, tout resta ainsi suspendu un instant dans l’attente qu’il la porte enfin à ses lèvres pour la boire. Enfin lorsqu’il reposa le verre la première question fut posée.

Pourquoi mange t’on que des pain azymes ? demanda Harry avec une voix qu’il avait oubliée depuis son enfance.

Ravier le regardait désormais comme pour mieux l’encourager.

Pourquoi ne mange t’on que des herbes amères ? s’enhardit Harry

Pourquoi ne mange t’on que de la viande qui doit être rôtie ?

Pourquoi trempe t’on deux fois alors que les autres nuits on ne trempe même pas une fois ?

A la fin de la dernière question Harry se mit à sangloter comme un enfant. Ce fut au tour de Margherita de rompre le silence gênant qui envahissait la salle à manger.

-Nathan dit-t’elle en s’adressant à Harry c’est bien que tu sois venu après toutes ces années, nous t’en sommes tous reconnaissants, soies le bienvenu mon fils, Dieu soit loué et elle s’interrompit car elle aussi avait les larmes aux yeux.

Ravier se racla la gorge puis déclara qu’il était temps de se laver les mains. En joignant la parole aux actes il se leva pour aller chercher une bassine, puis une fois qu’il se fut essuyé les mains il la passa à Harry qui fit de même à son voisin.

Il était encore sonné d’avoir entendu la mère prononcer son vrai nom. Personne ne s’était adressé à lui ainsi depuis des années, et même lui, Harry avait finit par croire qu’il s’appelait véritablement Harry.

Il avait quitté la maison tellement jeune, il n’avait jamais eut la chance de poser les quatre fameuses questions au moment de Pessa’h. Et il lui semblait que toute sa vie d’errance soudain s’expliquait par ce manque.

Apprendre à un enfant la reconnaissance de lui-même en posant des questions aux autres, tel était le sens du rituel.

Quelqu’un lui tendit le rouleau d’essuie tout, il s’essuya, puis regarda les convives l’un après l’autre, aucun ne paraissait lui en vouloir de quoi ce soit ce soir là, tous étaient bienveillants les uns envers les autres.

A un moment il eut l’impression de voir passer une ombre dans le regard de Margherita, mais ce n’était qu’un papillon de nuit qui voltigeait autour de l’ampoule nue de la pièce.

Cette nuit nous quittons l’esclavage, nous retrouvons la liberté lui confia Ravier comme pour lui seul avant de reprendre la lecture de la Haggada.

Pessa’h Huile sur toile 60×80 cm 2021 Patrick Blanchon

Il y a de l’Ubu…

En 1957 Eugène Ionesco éprouva l’envie irrépressible d’énoncer de vive voix la liste de ses récompenses et nominations pour bons et loyaux services envers l’absurdité du monde.

« Je suis couvert de galons. Non seulement je suis membre de l’Académie française, mais aussi de l’académie du Maine, de celle du Monde latin, de celle des Arts et Lettres de Boston, de celle de Vaucluse, et je suis, surtout, c’est mon titre de plus important, Satrape du Collège de ‘Pataphysique ; le Collège de ‘Pataphysique couronne, d’ailleurs, toutes les académies passées, présentes et futures »

Ce dernier titre dont Eugène se gargarisa avec volupté ainsi qu’on peut, de façon décente, se gargariser avec un flacon d’Hextril m’impressionna énormément lorsque j’atteins enfin l’âge de raison une dizaine d’années environ après les faits et que je tombais sur ce reportage dans un magazine.

Ce fut l’instituteur du village, un homme charmant et doté d’une dose anormale de discernement qui me fit sauter une classe en raison de mes aptitudes peu ordinaires pour la lecture et l’écriture. Pour tout dire ce fut aussi le premier à poser un mot sur la relation étrange que j’entretenais avec les choses et les êtres, le monde en général. Il nous parla de l’absurdité.

Il devait adorer l’absurde, d’ailleurs il l’adorait tellement qu’un jour il décida de jeter l’éponge, en freinant d’un coup des quatre fers abandonnant soudain son métier d’instituteur, pour partir faire autre chose que nous n’avons jamais su.

Quelques jours avant son départ, j’avais noté des mots en marge de mon cahier de textes provenant d’un petit discours que notre bon maître s’était senti obligé de prononcer avant de nous quitter à tout jamais.

Ces mots étaient « Satrape » et « pataphysique »

Je ne saurais pas reconstituer ce magnifique discours dans son intégralité. De ce souvenir il ne me reste tout au plus que deux ou trois sensations fébriles et ces deux mots inscrits en marge . C’est en rangeant des cartons que j’ai redécouvert ce cahier et avec lui cette sensation vierge qui, comme un flacon, contient encore des fragrances de complicité, de gentillesse, de fierté, de chagrin et bien sur : d’absurdité.

Avant de quitter pour toujours nos existences, notre généreux maître avait confié à la bibliothéque de l’école communale un certain nombre d’ouvrages parmi lesquels la collection complète des œuvres d’Alfred Jarry, de Mac Orlan, quelques livres écornés de Jacques Prévert et bien sur d’Eugène Ionesco et surement d’autres encore que je n’ai plus en tête.

On l’avait vu stationner sa camionnette et transbahuter tout un tas de cartons en même temps que madame la directrice joignait les mains en inclinant le buste et la tête comme un rabbin en transe. A chaque nouveau carton qu’il empoignait pour aller le déposer dans le hall de la bibliothèque, elle semblait léviter de plus en plus. Ce qui m’obligea à me frotter plusieurs fois les yeux.

Les livres furent ensuite déballés, puis alignés sur les étagères, côtoyant ainsi la comtesse de Ségur, le club des 5 et le clan des 7 sans oublier les Tintins, les pieds nickelés, les Rahan et encore bien d’autres ouvrages tout à fait dignes d’attention pour les gamins du bled.

En ouvrant le cahier redécouvert de petites notes volantes ont voltigé sur le plancher.

Satrape : »du grec ancien σατράπης satrápês, lui-même adapté de l’iranien xšaθrapā, du vieux perse xšaθrapāvan, signifiant « protecteur du pays ») est le titre porté par certains membres du Collège de ‘Pataphysique, en allusion aux satrapes de l’Empire achéménide. »

Pataphysique :  « science des solutions imaginaires qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité. »

C’est drôle comme il faut peu de chose à la mémoire comme à l’imagination d’ailleurs pour reconstituer des scènes, toute une histoire. Ensuite faut il perdre du temps et éprouver de la peine à s’interroger sur la véracité de ces histoires ? J’avoue que ça ne m’a jamais étouffé.

Et d’ailleurs cela tombe bien sinon je n’aurais jamais pu écrire ces lignes.

Ni comprendre la notion importante contenue dans le terme de Satrape ni dans l’art d’exceller dans le domaine de la pataphysique.

Je ne saurais même pas qui était Boris Vian… imaginez.

Avec le recul désormais je me rends compte que mon élan vers l’absurdité n’était certainement dû qu’à l’autorité qu’exerçaient les règles d’une raison raisonnable, modus vivendi de la plupart des gens qui m’entouraient alors.

Enfant cette raison m’était la plupart du temps incompréhensible Elle était la partie visible d’un manteau dont la doublure pouvait tour à tour se nommer injustice, violence, bêtise, absurdité.

Dans mon esprit simpliste de gamin j’avais finalement effectué une sorte de tri à l’aide du sentiment et de la sensation, et certainement aussi à l’aide des cours de catéchisme que le curé du village nous dispensait pour retirer tout ce qui ne m’arrangeait pas concernant à la fois la raison comme l’absurdité dans laquelle je vivais.

Je n’en avais retenu qu’une sensation encore diffuse que je pourrais appeler l’étrangeté. Et cette étrangeté devint par la suite le seul socle tangible que je découvrais à ce que l’on a coutume d’appeler la poésie.

Seule la poésie pouvait être utile pour lutter contre la méchanceté du monde voilà donc où j’en étais arrivé à peu près au même moment où l’instituteur nous fit faux bond en invoquant les satrapes et la pataphysique.

Je n’ai jamais fait de recherche. J’ai laissé comme d’habitude les événements se dissoudre dans l’oubli en espérant que cette négligence paie un jour par les regrets et les remords qu’elle ne tarderait pas d’entrainer.

Parfois la technique fonctionne d’autre fois non.

Et puis comme le hasard fait relativement bien les choses, que la tristesse est toujours le signe avant coureur de petites joies à venir, que le printemps est enfin arrivé, je me suis dit que peut-être il fallait rendre à César ce qui appartient à César.

Aller revisiter tout cela.

Je n’ai pas fait de recherche. C’est à dire que je ne possède aucune preuve tangible, aucune raison valable pour la raison de penser que cet instituteur parti en coup de vent soit parti pour une raison valable non plus si ce n’est pour aller courir dans les Aurès avec tant d’autres jeunes gens de son âge.

Des rumeurs à l’époque portaient l’idée qu’il fut parti à la guerre en tant qu’appelé. Mais en consultant les dates cela parait improbable, la seule guerre a laquelle il eut pu participer aurait été celle-ci, celle contre l’indépendance de l’Algérie qui s’acheva en 1962. Bien avant que tous ces souvenirs prennent leur sources dans les faits.

Toute ma vie cependant je me suis expliqué les choses ainsi. L’instituteur sera donc parti sur un front dont il n’est jamais revenu. Ce qui au final et selon la totale absence de règle de la discipline pataphysique est tout à fait au poil.

Evidemment je ne peux pas mettre un titre pareil à ce billet sans évoquer Alfred Jarry dont l’inspiration d’Ubu lui vint en côtoyant le professeur Hébert qui enseignait la physique et qui incarnait tout le grotesque qui est au monde.

Des professeurs de ce type j’en ai aussi connu quelques uns que mon tri poétique n’a pas voulu retenir. J’ai fabriqué une sorte d’inverse d’Ubu par l’intermédiaire de cette histoire que je me serais comme d’habitude inventée à partir d’une anecdote, du départ d’un instituteur qui avait sur me porter un peu d’attention voilà tout.

Cependant tout bien pesé je pourrais comme Jarry déclarer qu’il y a en cela de l’Herbert ou de l’Ubu en moi, ça ne me dérangerait pas plus que ça.

Je pourrais aussi me dire que je n’ai fait, en honorable pataphysicien, que de redécouvrir les vertus de la fameuse « solution particulière » en construisant à partir d’une anomalie familiale- celle de mon parrain tué en plein désert algérien- et dont longtemps le non dit fut désagréablement omniprésent, pour tenter de résoudre ce qui pour moi comme pour bien d’autres représentait une énigme.

« Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas ». disait Boris Vian qui lui aussi avait adoré la belle aventure, une pièce de théâtre de  Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet.

Ceci tentant plus ou moins adroitement d’expliquer cela, et pour en revenir à la peinture, il y a aussi pas mal d’Ubu dans celle ci vue par ma lorgnette. Mais comme tous les chemins mènent à Rome, ou à Tataouine, je ne vois vraiment pas pourquoi je m’en inquiéterais soudain. Quand une histoire est lancée, elle poursuit sa course et voilà tout.

huile sur papier format 18×24 2021 Patrick Blanchon

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