Comment en venir aux mots.

C’était à l’automne de cette année 1976 peu après cet épisode de grande sécheresse qui avait débuté durant l’été 75 et que l’on venait de revivre que je fis une découverte extraordinaire. Nous étions harassés je crois. Mon père notamment n’en pouvait plus de se débattre dans son désœuvrement. Le chômage avait frappé notre famille peu après la crise de 74. Et il se rendait compte à quel point tout ce qu’il avait cru avoir bâti et dont il avait coutume de s’enorgueillir de vive voix ne valait plus tripette.

Sans diplôme il devait serrer les dents pour passer des tests psychologiques à chaque nouvel entretien, lui le vendeur formidable, ce héros issu tout droit des divers faits d’armes de Corée , d’Algérie Du Sénégal ou de Trifouillis les oies, qu’il ne cessait de ressasser pour combler le vide de ses journées.

L’épouvante que représentait la misère à venir il la manifestait par une mauvaise humeur chronique. S’agaçant d’un manque de sel, rugissant contre le soleil, la lune et les oiseaux qui, disait-t ‘il, ne cessaient de faire du boucan dérangeant sa tristesse et son perpétuel apitoiement sur lui-même.

Ce fut à l’heure du diner peu après une crise aigue où il s’était emparé des ciseaux de couturière de ma mère pour trancher net un épis que j’arborais et qui l’agaçait au plus haut point que nous en vînmes presque aux mains faute de mots.

Une discussion politique qui tourne mal ça arrive. Ce genre de discussion d’autant plus dangereuse qu’elle charrie de nombreux ressentiments sans même que l’on en prenne conscience.

Ainsi en allait-t’il de l’abolition de la peine de mort au Canada , de la dévaluation du peso de plus de 50% au Mexique, ou bien encore de cette interdiction qu’avait lancée Aparicio Mendez à 15000 dirigeants des partis traditionnels Uruguayens d’exercer une activité politique pour une durée de 15 années.

Je crois qu’à cette époque je ne ménageais aucun effort pour m’insurger contre à peu près tout et n’importe quoi à partir du moment surtout où mon père tentait d’imposer son avis, et invariablement un avis contraire.

C’était si l’on veut la fin d’une dictature, sa statue était déboulonnée et mise à bas depuis tous ces mois passés durant lesquels, horrifiés, nous avions découvert le gamin capricieux qui se dissimulait derrière une carrure de géant gonflé de fatuité.

Ma mère faisait des aller-retours incessants depuis la cuisine vers la remise attenante pour s’enfiler du blanc directement au goulot. La télévision était allumée depuis des 5h du matin et ne s’éteignait pratiquement plus que durant quelques heures au creux des nuits.

Et malgré tout cela on continuait encore à me faire espérer dans un avenir, dans ces règles totalement débiles qu’imposent l’école, le monde du travail, alors que désormais tout concordait pour prouver leur vacuité.

Je crois que je souffrais de ces mensonges innombrables comme on peut souffrir de l’absence.

Il me semblait que je les avais perdu définitivement, qu’ils n’étaient plus que des fantômes d’eux mêmes. Et que par ricochet il fallait que j’agisse de manière pressante pour ne pas en devenir un moi aussi.

C’est peu après « la nuit des crayons » en Argentine ou quelques étudiants furent enlevés et certains probablement assassinés sous le prétexte fallacieux d’une manifestation pour les transports, vers la mi septembre, que je fis le parallèle à voix haute entre la dictature militaire et la façon de se comporter de mon père.

Il y avait des flageolets dans un grand plat de terre je m’en souviens encore très bien. Le coup de poing formidable que mon père décocha à la surface de la table fit léviter le tout comme au ralenti. Je vis la lèvre inférieure de ma mère trembler légèrement puis je fus trainé par une puissance inouïe vers la porte de la maison. Je fus éjecté ni plus ni moins presque sans un mot.

Tout cela tombait à pic. Nous étions parvenu à un paroxysme. Il fallait bien qu’un orage enfin éclate.

Néanmoins l’inconfort de me retrouver dehors pieds nus me fit ouvrir la porte et pénétrer à nouveau dans la maison. Je me hâtais d’aller chercher quelques affaires que je fourrais dans un sac tube, je pris soin de chausser aussi une paire de tennis . Et à cet instant où j’étais enfin paré pour l’aventure je les toisais tous les deux et le seul mot qui pu sortir de ma bouche fut « ciao! » C’était vraiment bizarre.

Je refermais la porte soigneusement tout en me demandant où j’allais bien pouvoir aller et j’optais presque aussitôt pour la gare depuis laquelle je pourrai prendre un RER et me retrouver à la Capitale.

Assis dans le wagon tout me paraissait tellement irréel. Je voyais le paysage défiler de chaque coté comme si je m’étais engagé dans un voyage intersidéral. Une sorte d’état d’apesanteur où je ne sentais plus du tout le poids de mon corps sauf la rage et la tristesse se mélangeant pour me donner une consistance sur laquelle m’appuyer un peu.

Un peu mais pas beaucoup non plus.

Je passerai rapidement sur les différentes astuces et expédients découverts pour survivre durant les quelques semaines qui suivirent. Et dont la plupart évidemment ne furent pas nobles. Il m’aura fallu voler, tricher, mentir, trahir, et je n’en ai pas conserver de mirifiques souvenirs.

Cependant que parallèlement à la débine dans laquelle enfin je pénétrais pour de vrai et que j’allais explorer quasiment sans interruption durant des années je découvrais le refuge des bibliothèques.

J’avais mis le doigt sur quelque chose qui me semblait plus gênant que la misère , c’était le manque de vocabulaire, l’impossibilité d’exprimer tout ce qui m’étouffait et la lecture fut à cet instant de ma vie aussi puissante que pour Bernadette Soubirou l’apparition de la Vierge. Je crois même que j’en fis une sorte de culte, une religion.

Apprendre à lire cela n’était rien.

Réapprendre à lire vraiment c’est à dire à développer sa propre pensée et le discernement fut comme un nouveau pallier.

Quelques semaines plus tard je passais un coup de fil pour avoir malgré tout quelques nouvelles et tombais sur la voix de ma mère qui me dit

ah c’est toi, ton père est à l’hôpital il vient de faire une crise cardiaque.

J’ai dit j’arrive.

Mais je ne suis pas allé à l’hôpital. J’en ai profité pour prendre quelques affaires que j’avais oubliées dans ma précipitation, notamment ma guitare. Chanter dans les rues et les cafés allait devenir bientôt mon gagne pain et c’est grâce à cette guitare sans doute que je n’ai pas sombrer totalement dans la délinquance.

Je suis retourné presque aussitôt vers Paris.

Tu es vraiment sans pitié avait lâché ma mère sur le seuil de la porte en me regardant partir à nouveau.

Ce n’était pas un choix c’était la seule solution que j’avais trouvée à ce moment là pour ne pas m’empêtrer dans la compassion ou la pitié.

Si j’ avais succombé à ces sentiments m’étais je dis sans vraiment me le dire, les choses auraient repris leur cours exactement comme avant j’en étais persuadé.

Si j’avais éprouvé compassion et pitié à cet instant de ma vie je n’aurais pas eu la même vie que celle-ci. Non pas que l’une puisse être plus intéressante qu’une autre, ni pire ni meilleure. Mais j’en avais tout simplement assez de cet amas de non dits, de ce mauvais silence entre nous tous.

C’est ainsi que j’en suis venu aux mots.

La conscience et le temps

Depuis plusieurs jours je ne cesse de penser à mille petites choses qui d’ordinaire me paraitraient insignifiantes. Lorsque je dis « penser » c’est un bien grand mot. Car à la vérité, elles se présentent à ma conscience sous forme de petits flashs, comme ces étoiles filantes dans le ciel nocturne de la mi aout. Il y a toujours un doute sur leur apparition et leur disparition. A un tel point que le spectateur lui-même pourrait , à ce moment là, douter de qui il est.

Ce sont de petites choses comme par exemple le fait que très récemment quelqu’un sur le parking a éprouvé le besoin pressant de s’emparer des essuie-glace de mon vieux Kangoo. Ou encore le fait que mon attention se soit soudain fixé sur une anfractuosité du grand mur bordant la cour à l’Est. Cela m’arrive régulièrement d’examiner les murs, je pourrais presque parler de manie, ou d’habitude. Alors pourquoi est-ce que mon esprit rejoue régulièrement la scène de cet instant là particulièrement ? Comme s’il représentait une sorte de synthèse de toutes les anfractuosités déjà observées tout au long de ma vie. Comme si aussi ce vol d’essuie-glace n’était pas seulement un vol d’essuie-glace mais le symbole de nombreux larcins dont j’ai été la victime, et même le coupable finalement.

C’est comme si ces micro évènements étaient des punaises qui à un moment donné épinglent la conscience dans un instant particulier, la focalisent sur celui-ci et que simultanément il n’existe plus que cette scénette, que tout le reste tout autour s’évanouisse mystérieusement.

Cela forme une sorte de galaxie mais en fait je pourrais aussi bien parler d’un espace clos à l’instar d’un bocal dans lequel ma conscience aurait à peu de chose près la forme d’un poisson rouge.

Et évidemment ce poisson se heurte perpétuellement aux parois de verre du bocal. Il ne peut avoir accès à l’au-delà de celui-ci.

Ce qui me fait réfléchir sur l’attention que l’on porte à certains pans de notre existence, à certains pans de la réalité qui nous entoure, et pas à d’autres.

N’est-ce pas cette attention seule qui crée ce que nous nommons la vie, la réalité, le monde, et je ne sais quoi d’autre encore ?

Et nous faisons exactement là même chose avec la notion de temps.

Nous attribuons de l’importance, de l’attention à certains instants et très peu à d’autres. C’est comme si nous vivions dans une large proportion de notre existence totalement inconscients et du temps et de la réalité.

Aussi loin que je puisse me souvenir de qui je suis j’ai toujours été frappé par cette évidence: l’inconscience dans laquelle nous baignons tous et en même temps ce genre de folie d’attacher une attention souvent démesurée à ce que nous nommons « important ».

Peut-être que ma révolte à l’origine ne provient que d’une indignation profonde et qui concerne en grande partie cette indifférence que la plupart des gens entretiennent avec le monde et eux-mêmes.

J’ai perdu si je peux dire un temps formidable, des années à m’insurger contre l’évidence.

Mais dans le fond je ne suis pas si différent que tout à chacun. Je n’attribue pas non plus de l’importance à tout. Parfois même en ayant poussé jusqu’à l’extrême l’indignation je n’en ai plus attribué à rien.

J’ai passé aussi un temps fou à me foutre royalement de tout et surtout de moi-même.

Aujourd’hui j’ai exploré à peu près tout ce qui était en mon pouvoir en matière d’attention ou d’inattention et j’en reviens encore une fois à la position du milieu. En espérant qu’il soit juste.

Juste pour ne faire pencher le fléau de la balance ni vers l’une ni vers l’autre.

Parvenir à une équanimité quasi totale.

Mais c’est une folie évidemment et pour m’en préserver à un moment donné j’ai du avoir l’intuition que je parviendrai à cette conclusion un jour ou un autre, et je me suis préparé un antidote.

Le fait de me marier.

C’est extraordinaire le mariage quand on y pense. A deux on se corrige perpétuellement en matière d’attention.

Lorsque mon épouse par exemple me dit « tu ne fais attention à rien » j’entends tu ne fais pas assez attention à moi.

Et vice versa évidemment.

On a toujours de quoi corriger le tir. Par tâtonnement peut-on dire, on appréhende ce que peut être la paix du foyer, quand on est fatigué des guerres.

Cette fatigue pour autant qu’on s’y intéresse, que l’on puisse aussi lui accorder de l’attention représente souvent ce que l’on nomme la fatigue du quotidien.

C’est à dire toute cette attention que l’on porte à des habitudes comme aux parois du bocal. Ces habitudes qui créent le bocal dans lequel il n’y a plus seulement un poisson rouge mais deux.

On se plaint parfois de cette fatigue, lorsqu’on lui porte une attention trop importante. C’est à dire que l’on ne voit pas les bénéfices qu’elle dissimule, qu’on ne veut pas les voir sans doute.

Pourtant ces deux poissons rouges ne sont pas là par hasard autant qu’on puisse le croire.

J’étais en train d’écrire ce texte lorsque soudain mon épouse m’appelle. Un problème avec son ordinateur à résoudre de façon urgente.

La première chose qui me vient est bien sur l’agacement. Je déteste être interrompu pendant que j’écris. je maugrée, je râle plusieurs fois, je fais ça aussi par habitude. Mais je sais aussi qu’à un moment ou à un autre je vais me lever et me diriger vers son bureau, et examiner le problème.

C’est toujours le même schéma mais j’éprouve cette nécessité de râler malgré tout, de m’attarder quelques instants pour m’apitoyer sur mon propre sort. Le genre « pourquoi moi ? » on connait tous plus ou moins cela n’est-ce pas.

Cet instant, la conscience de cet instant où soudain on baisse les bras et où l’on se dit que ce qu’on est en train de faire n’a pas plus d’importance finalement que le vol d’une paire d’essuie-glace ou bien l’attention que l’on porte à un trou dans une paroi.

On se lève et l’on plonge dans l’inconnu que représente cette nouvelle panne informatique et on ne se rend même pas compte que c’est une chance de traverser enfin la paroi d’un bocal où d’une relation que l’on a installée malgré nous ou à cause de nous. Que c’est une chance qui s’offre pour voir un peu plus loin que le bout de ses nageoires.

Un dégout de l’habileté

Cela fait quelques mois, peut-être même une année ou plus que cette sensation de dégout ne me quitte plus. Car ce que j’entrevois souvent lorsqu’on me parle d’habileté c’est le but à atteindre par celle-ci. Et ce but n’a pas grand chose à voir la plupart du temps avec l’art tel que je le considère.

L’habileté est une sorte de mot d’ordre, une injonction par lesquelles le dessinateur ou le peintre s’égare.

Challenge personnel de l’artiste qui chercherait naturellement à se performer lui-même ou encore passage obligé soi disant pour atteindre l’objectif du « chef d’œuvre » tel que celui-ci est la plupart du temps perçu par le grand public.

Mais quel est le but qui se dissimule vraiment pour chacun et qui utilise l’habileté et l’art comme prétextes ?

Je me souviens par exemple avoir passé beaucoup de temps à dessiner des caricatures de mes camarades lorsque j’étais écolier pour attirer leur attention au début puis assez rapidement, comme si celle ci ne suffisait pas, pour aspirer comme un crève la soif leur admiration.

Mon but n’était pas de faire de l’art à l’époque, c’était plutôt tenter d’exister auprès de mes camarades. J’étais un être falot, bon en rien vraiment, et d’une timidité maladive. Aussi la plupart du temps je me tenais en retrait des autres, drapé dans cet orgueil incommensurable que seuls d’ailleurs les timides possèdent.

Je ne me souviens plus vraiment comment les choses ont commencé. Un jour je me suis découvert une certaine habilité à dessiner phénomène lié à ma seule capacité exceptionnelle d’observation, et j’ai décidé de l’utiliser pour créer du lien avec les autres.

Ce ne fut pas génial tout de suite mais probablement suffisamment insolite pour attirer en premier lieu l’attention.

Puis le fait d’être parvenu à cette première étape m’a procuré le gout de m’améliorer encore et encore et, à force d’observation et surtout d’entrainement, je suis parvenu à recueillir ce que je briguais, sans jamais vraiment me l’avouer clairement , c’est à dire l’admiration d’un public.

Cependant que parallèlement au plaisir d’être admiré pour la qualité de mon trait, pour cette faculté à relever et grossir, exagérer les défauts sur les visages de mes congénères, j’ai aussitôt senti naitre un sentiment d’imposture carabinée.

C’était comme si j’avais fait un très mauvais usage d’un don. On sent très bien ce genre de chose lorsqu’on est enfant. C’est à dire que l’on comprend intuitivement à quel point on s’éloigne de la justesse par le mensonge progressif que l’on construit vis à vis de soi et des autres.

Cette dissonance entre l’habilité et la justesse de l’intention aura fini par interrompre mon engouement pour la louange et la gloriole assez rapidement. Et me fis prendre en grippe le dessin tout simplement.

Au bout du compte Je retournais au fond de la cours de récréation, encore plus peiné que je ne l »étais auparavant et je consacrais toute mon attention à l’étude des doryphores et autres insectes qui peuplaient les abords du jardin qui s’étendait au delà des grillages.

Délaissant l’exhibition de mes talents de dessinateur, je m’employais alors tant bien que mal et pour exactement les mêmes raisons que précédemment, à faire rire mes camarades. Là aussi il semblait que je possédais une sorte de don pour me transformer en pitre très apprécié par les garçons, mais qui ne m’aidait guère lorsque je m’avisais soudain d’attirer l’attention des filles.

Leurs mines attristées, voire dégoutées semblait ne jamais cesser de m’avertir à quel point je me gâchais. Aussi la plupart finirent par ne plus me regarder du tout et c’est ainsi que je devins une fois de plus transparent.

Sauf une, une petite boulotte, maladroite et impulsive, dont les traits étaient plutôt ingrats et la conversation assommante. Elle se prénommait Louise et la plupart du temps elle aussi errait seule de l’autre coté de la cour.

C’était tellement ironique que j’aurais pu bénir le Ciel de me faire découvrir son humour. Sauf qu’à cette époque j’étais tout à fait incapable d’un tel recul.

Evidemment je ne souhaitais absolument pas entretenir la moindre relation avec elle ni montrer le plus petit signe de sympathie.

Malgré mon isolement j’étais aussi intransigeant que la plupart de mes camarades qui, en matière de filles les divisaient soient en canons soit en boudins. J’ai beau me creuser la cervelle même vieux, je ne me souviens pas qu’il exista de catégorie entre ces deux extrêmes à cette époque. Ce qui me fait songer à une sorte de consensus silencieux nous obligeant quelque soit notre condition de petits mâles à parler le binaire comme une langue maternelle.

Ce fut un jour de novembre, la nuit s’était posée sur le village presque à la sortie de l’école et l’éclairage public était défectueux. Je me retrouvais donc à devoir rentrer à pied jusqu’à chez moi à quelques kilomètres de là dans une obscurité presque parfaite. Mais je connaissais la route comme ma poche et ma foi, que pourrait il bien m’arriver ? me raisonnais je

J’avais placé mon cartable sur mon dos et j’attaquais de bon cœur le chemin lorsque j’entendis une petite voix derrière moi qui m’appelait.

C’était Louise.

J’hésitais un instant en continuant sur ma lancée comme si je n’avais rien entendu. Elle habitait à quelques centaines de mètre de chez nous, c’était la fille du couple de restaurateurs qui tenaient un établissement luxueux au carrefour du Lichou à Vallon en Sully, juste avant la Grave. D’emblée le fait qu’elle vienne d’une famille aisée me la rendait suspecte mais en plus son embonpoint additionné à sa maladresse notoire, et à son excitation perpétuel, ne me donnait absolument aucune envie qu’elle m’accompagne.

-Attend s’il te plait j’ai trop la trouille il fait noir lâcha t’elle d’une voix pleurnicharde en parvenant à ma hauteur.

J’ai pris la posture de John Wayne quand il est furax. Puis je me suis souvenu qu’on n’y voyait goutte et je me détendis un peu. Après tout ça ne servait plus à grand chose d’avoir l’air. Nous n’étions plus que nos pas et nos voix sur la route et du coup je reportais toute mon attention sur ceux-ci.

Elle marchait sans rythme, de syncope en syncope, tantôt avec lourdeur, tantôt en se trainant et sa respiration semblait difficile ce qui ne l’empêchait pas pour autant de parler de tout et de rien comme si elle avait peur d’écouter tout simplement le silence nous entourant.

D’ailleurs je lui ai dit non sans une certaine méchanceté soudaine

Mais arrête de parler tu me saoules

Elle obtempéra à ma grande surprise et je su alors qu’elle était capable de m’obéir, ce qui me laissa une sensation mi figue mi raisin.

Nous marchèrent ainsi en silence à travers les rues désertes du bourg, atteignîmes à mi chemin le petit pont qui enjambe le canal du Berry depuis lequel nous quittâmes la grand route pour longer les berges. Une odeur forte flottait dans l’air où se mêlait des effluves de gasoil , de feuilles en décomposition et aussi celles de la vase et peut-être même de poisson.

Louise se taisait elle n’essayait plus de rompre la magie de la nuit. Ce qui me la rendit peu à peu sympathique.

Ce fut lorsque nous parvînmes au grand pont qui traverse le fleuve , le Cher que nous reconnûmes l’odeur du sang.

Les abattoirs du village se trouvaient en contrebat et durant les périodes de grande activité on pouvait voir des nappes de sang brun flotter à la surface des eaux ce qui faisait un effet bœuf il faut bien le dire.

L’obscurité rendait presque palpables les odeurs et parmi toutes je découvris l’odeur de Louise. Une odeur de petite fille avec un je ne sais quoi de parfumé mélangé à des fragrances inconnues.

Tu es sympa de m’accompagner déclara t’elle à cet instant. Et je sursautais comme si j’avais été pris au piège, comme si elle s’était introduite dans mes pensées.

Je me contentais de grommeler un truc comme on est presque arrivé histoire justement d’avoir l’air sympa. Et elle du sentir mes efforts car elle ne pipa plus mot jusqu’à la fin du chemin lorsque je la laissais devant chez elle.

La lumière des lampadaires était revenue comme j’arrivais chez moi j’aperçu la voiture de mon père garée sur le bas coté et je lui trouvais un air menaçant comme à l’ordinaire juste avant de pousser le portail de fer.

On avait livré du bois dans la cour. J’apercevais une masse informe de rondins que j’aurais certainement à ranger les jours prochains.

Enfin au bas de l’escalier je respirais un bon coup et me refaisais une tète de gamin médiocre et falot. Je ne savais pas si c’était ma vraie tête tout ce dont je me souviens c’est que là aussi je m’étais beaucoup exercé pour avoir l’air . Et probablement aussi dégouter mes parents qui ne juraient que par l’habileté par ci et l’adresse, la dextérité par là.

Ce fut ce soir là je crois, en m’endormant que j’ai imaginé que Louise et moi puissions devenir amis. Cette promenade dans la nuit où elle était parvenue à se taire m’avait grandement impressionné. C’était à mon tour d’être admiratif pour une fois. Et ça m’a flanqué une envie de pleurer comme un idiot mais je tenais un truc enfin je le sentais.

Ce truc se situait à des années lumières de toute idée d’habileté ou d’art. C’était juste le mouvement lent et profond du cœur qui se met enfin à battre. Ca valait bien toute la reconnaissance ou l’admiration du monde, ça valait mille fois mieux, ça n’a aucun prix voilà tout, pas plus qu’aucune raison d’être.

Une partie de ping-pong cosmique.

Il y a des scènes, des souvenirs que l’on conserve toute une vie sans savoir vraiment pourquoi. Comme cette partie de ping-pong à laquelle je suis en train d’assister dans le patio de l’hôtel Arencetto à Meta Di Sorrento.

C’est fou comme je peux porter mon attention d’une façon précise, aiguisée désormais sur le moindre détail de cette scène. Je la vis cette scène en même temps que je me la « représente ». Et à chaque fois son contenu paraît inépuisable. N’est ce pas comme ces œuvres d’art que l’on accroche aux murs des musées et qui ne livrent jamais leur secret dans l’immédiat ?

La mémoire des musées, la mémoire des hommes, contient beaucoup de pièces maîtresses encore inexpliquées, peut-être même inexplicables.

C’est une jeune femme et un jeune homme qui jouent à l’heure de la sieste. L’hôtel est silencieux sauf le bruit des raquettes frappant la balle qui rebondit comme l’écho sur la dureté des murs et de la table. Que la maladresse fait choir sur la terrasse de ciment.

Je suis spectateur. Mais pas encore détaché.

J’ai tout juste quinze ans et je suis amoureux de cette jeune femme qui joue : Valeria, une napolitaine venue passer quelques jours ici.

Follement amoureux.

Du moins c’est ce qu’imagine, crois, pense et à quoi s’accroche désespérément cet adolescent que je retrouve

En fait je suis bien plus amoureux de l’ambiance de cet été que je vais traverser comme dans un rêve et dont la partie de ping-pong à laquelle j’assiste semble être un des éléments clefs.

Son partenaire n’a plus de visage depuis longtemps. Il pourrait en posséder de multiples. Tous les adversaires, tous les traitres qui en premiers lieux se présentent comme amis et dont j’observe la boue des traits se décomposant dans la boue des jalousies, des mesquineries.

Elle reste radieuse comme une nécessité dont on ne veut pas se passer. Ses formes épousées par le tissus d’une robe légère, des courbes dansant dans l’ombre comme des ondes indiquent la présence d’un au delà. De quelque chose qui se dissimule à peine à l’œil fixé sur une volonté. Ce que dissimule la grâce et le miel au delà de l’agréable, du plaisir à regarder.

Cette confusion d’émotions à dénouer patiemment qui prend des années.

Ils jouent comme poussés par une mécanique, dont le tempo s’interrompt parfois pour laisser place à un silence inouï dans lequel comme un plongeur en apnée je puis reprendre mon souffle.

La profondeur immense de ce silence est devenue un besoin vital désormais que je suis devenu un vieil homme dont l’occupation est de peindre.

Toujours cette nécessité de ne pas rester fixé sur les apparences et de vouloir aller plus loin.

Ce n’est rien d’autre qu’une anecdote à laquelle je m’accroche encore comme à l’idée d’être un peintre parmi des milliers de peintres. Une anecdote parmi toutes celles que chacun d’entre nous se raconte ou se rappelle pour tenter de trouver du sens.

Un souvenir somme toute banal. Comme les premières idées qui nous viennent le sont aussi la plupart du temps. Les idées toutes faites.

Hier poussé par les nécessités de deux expositions qui vont se dérouler en parallèle j’ai éprouvé un moment de panique. Cela représente un grand nombre de tableaux à accrocher dans ces deux lieux simultanément.

J’ai senti comme un gouffre s’ouvrir sous mes pieds. Le doute a surgit comme il surgit régulièrement.

Ai je assez de pièces intéressantes ?

Est ce que je peux arranger le bordel pour en fabriquer de la cohérence ?

Cette partie de ping-pong ne cesse de se dérouler à de multiples niveaux de l’être. Il suffit juste d’une table, d’un filet et de deux joueurs. D’une joueuse envers laquelle je ne cesse d’éprouver un sentiment amoureux, comme par reflexe, par habitude. Alors que dans le fond l’émotion se porte bien plus sur l’atmosphère, l’ambiance, la légende du peintre que je fabrique jour après jour.

Cela m’a effleuré l’esprit de nombreuses fois qu’il ne pouvait sans doute s’agir que d’un mensonge. Mon effroi à ces instants m’emportait au paroxysme du ridicule et de l’angoisse.

Je me retrouvais comme ces cocus à la mine marrie en plein constat d’adultère. Comment puis je me tromper moi-même à un tel point ? Comment la vie peut-elle être aussi cruelle et aussi froide ?

Une longue plainte comme une rengaine.

Et le soulagement qui l’accompagne surtout auquel on évite de porter le moindre intérêt de peur qu’il s’évanouisse.

Et puis au final une sorte d’accouchement comme un désir inavoué. Un tableau oublié que l’on repose sur le chevalet.

Je fais quelques pas et le trouve vraiment trop sombre, trop dramatique, tragique. Malgré la richesse des matières et des collages que j’ai accumulés à sa surface comme si j’avais vidé en vrac tout un trop plein.

Prendre le pot de blanc et un pinceau pas trop gros, s’asseoir et se mettre en quête de clarté, de douceur.

Frotter et caresser, alterner.

Se lever et s’éloigner, se nettoyer les yeux et regarder à nouveau, y t’il un progrès ?. Et si oui comment le mesurer sinon en se détachant peu à peu de cette image ancienne tellement chérie comme on chérit l’erreur ou l’errance.

Tout porter vers la lumière.

L’été est revenu et avec lui j’entends le bruit de la balle de ping-pong rebondir dans tout l’univers. Quelque chose s’ouvre comme une rose que je n’ose nommer mon cœur. Un sourire naît béat s’élargissant vers les oreilles et je croise mon regard dans le petit miroir de l’atelier. Celui de l’homme qui rit peu à peu s’évanouit et il ne reste alors que le sourire , celui d’Auguste au pied de l’échelle.

Encore une fois je m’en tire à bon compte, j’échappe à la folie mais pas à la répétition des crucifixions.

Tirer partie de l’autisme.

Avant, j’étais une simple mouche, je cherchais la sortie. C’était une vaste pièce aux parois vitrées et je me cognais régulièrement le nez sans jamais trouver la porte. Entre deux collisions j’ai inventé la pensée, j’ai inventé l’imagination.

Et puis un jour j’ai décidé aussi de rire de tout ça. J’ai décidé d’être professeur de peinture.

J’ai fabriqué une jolie pancarte et j’ai attendu en continuant bien sur à buter de vitre en vitre pour passer le temps.

Comprenez que je ne peux faire autrement, j’ai découvert depuis peu que mon état porte un nom.

Je suis autiste.

On ne peut pas vraiment dire que c’est une maladie. C’est plus un état comme je le précisais.

Et si je dis qu’avant j’étais une mouche, je n’ai pas changé vraiment de morphologie suite à ma découverte.

J’ai juste peint sur mon front une palette et quelques pinceaux pour avoir l’air d’un professeur.

Et au bout d’un moment j’ai suscité la curiosité chez les autres.

Ils sont venus les uns après les autres s’asseoir ici dans la même pièce.

J’ai partagé mes couleurs et mes toiles avec eux.

Mais ça ne pouvait pas être une plaisanterie. ça non. Il fallait que ça ait l’air sérieux.

J’ai dit 50 euros au début. j’avais bien remarqué comment l’argent rend tout sérieux.

J’ai vu passer des tas de gens. pas assez de doigts aux mains et aux pieds pour tous les compter.

cela s’est ébruité, s’est propagé.

Et comme je ne savais rien faire d’autre finalement que de me cogner le nez aux vitres, j’ai reproduit ce modèle, j’ai enseigné ce modèle.

Prenez donc une feuille blanche ou une toile blanche

Et cognez vous le nez également.

Tout le monde n’a pas rigolé.

Mais quand même je ne peux pas dire que ce fut un échec total.

Il y a même eut de jolies réussites.

A force de répéter la même chose une Energie nait d’on ne sait où. Le feu nait.

On a commencé à dire que j’étais professeur, je n’étais pas une simple mouche. C’était assez flatteur mais je connais aussi la dureté des flatteries, je me suis cogné longtemps la dessus aussi.

Cela m’a permis de manger, de vivre c’était déjà pas si mal.

Ils peuvent bien dire ce qu’il leur chante.

Moi je sais que tout cela n’efface pas la pièce ni les parois vitrées ni même le simple fait que je sois une mouche.

Ni les bosses.

J’ai juste accepté tout ça à force de répéter

Il faut bien tirer partie de se que l’on est, autiste, peintre ou mouche peu importe.

collage

La banalité du mal.

C’est une accumulation de faits recueillis par l’observation et qui contraste avec l’a priori de l’imagination.

Comme si l’une ne pouvait exister sans l’autre.

Imaginer ce que peut-être un nouveau cours de peinture, un nouveau professeur, et toutes les œuvres qui découlent spontanément, sans effort de cette rencontre.

Puis se retrouver tout à coup devant la feuille, la toile, totalement perdu, privé de la béquille, du confort, de la sécurité des habitudes.

A se demander qui est vraiment responsable.

Est ce soi-même et l’excès d’imagination, ou bien le professeur et son système de communication forcément mensonger.

D’où le trouble qui s’aggrave de plus en plus à chaque séance.

Cette impression de se faire avoir contre laquelle on lutte à peine

et pour finir dans laquelle on se réfugie pour ne pas avoir à se remettre en question.

quelque chose de banal comme lorsqu’on se trouve dans les rayons d’un supermarché devant tous ces produits qui se ressemblent.

Ce qui nous fait choisir est un mystère se dit on. Et souvent on s’accroche au même pour éviter l’espoir et la déception.

Changer de cours de peinture n’est pas une petite affaire.

Elles sont deux à tenter l’aventure.

Deux femmes d’un certain âge. 10 ans qu’elles se rendent dans ce cours de peinture qui aujourd’hui fait naufrage en raison de la crise sanitaire.

Elles sont en quête d’une ile. Pour continuer à poursuivre le plaisir de peindre chaque semaine. Pour continuer à faire la même chose.

Ce qui est à la fois compréhensible et totalement saugrenu.

Humain.

Avec le prisme en prime du regret, de la nostalgie, du « c’était mieux avant », elles se mettent en quête.

Me voici donc posé sur la ligne d’horizon.

vous avez encore de la place ?

Et les voici l’une après l’autre qui débarquent à l’atelier.

Derrière quoi se cache t’on une première fois ?

La timidité pour l’une, et la réserve pour l’autre.

Je ne sais pas ce qu’elles sont venues chercher ici, je tâtonne.

qu’elle est la complémentaire du jaune ?

Silence.

10 ans de peinture à l’huile et rien sur les complémentaires. bon.

Dans un sens ça me soulage. Il va encore une fois de plus falloir tout reprendre.

Ici je tiens à vous le dire pour bien enfoncer le clou, vous ne ferez pas d’œuvre d’art.

Mais des exercices.

Silence gêné.

Rire à peine étouffé des anciens.

Je tâtonne encore un peu pour le plaisir.

Parlons la même langue si vous le voulez bien : qu’est ce que c’est qu’une valeur ? Le contraste ? la profondeur ?

Comme ça je suis sûr pour de bon.

Nous voici posés comme totalement étrangers. Ce qui après tout n’est jamais un mensonge.

Il va juste falloir prendre le temps.

Le temps d’apprendre à parler une langue commune.

Elles n’ont pas le temps. Je crois qu’elle ne pensent même pas à toutes ces choses.

Elles veulent savoir où elles vont avant tout.

Je ne le sais pas moi-même comment leur mentir ?

Elle vont le dire à chaque séance.

Accompagné de milles nuances

Je ne sais pas où je vais,

je suis perdue.

ce n’est pas beau.

Et au bout du compte elles repartiront en se disant je me suis trompée, ce n’est pas le bon.

Et je me dirai bien sur que c’est dommage qu’elles n’aient pas laisser un peu plus de temps au temps.

Que leur impatience à se rassurer pour se dire ouf c’est le même on a eut chaud était l’intention profonde du renoncement à venir.

Du coup je suis peiné, je me dis tu aurais pu faire un peu plus attention à ces deux nouvelles.

Et puis je me souviens que je vais bientôt avoir 62 ans, que le temps à moi aussi m’est désormais compté.

Que je n’ai plus tout ce loisir à me culpabiliser, à me plaindre à me lamenter à foncer tête baissée dans cette banalité

qui dit-on appartient au mal, qui en est l’estafette.

Je n’en ferai pas une théorie pour l’avenir. Je ne suis que peintre, mon boulot est juste l’observation j’ai appris avec le temps à rester à ma place.

Visage imaginaire

Béances

Elle se tient devant lui, assise à cette table, et tout à coup elle rit. Lui a cette Impression saugrenue de voir les soucoupes et les tasses léviter d’une façon anarchique.

Ce rire et la gravité dans laquelle il se maintient. Cette gravité à laquelle il s’accroche encore pour avoir l’air de quelqu’un ou quelque chose. Une béance, un infini de vide, hors de lui et en lui, dérange tous les possibles qu’il feuillète mentalement en quête d’horizon.

Iront ils au restaurant ? Puis au cinéma ? puis chez elle ou chez lui ?

Il tousse puis attrape la tasse en quête d’une solidité. Entre le pouce et l’index la rondeur de l’anse semble le rassurer un instant mais c’est sans compter sur le crescendo de ce rire qui s’envole vers les aigus.

Il décroche de l’instant présent pour tenter de trouver la logique de cette rencontre. La mémoire pour contrer le vertige.

Les premiers messages privés lui reviennent. Des propos raisonnables au début puis le premier écart quand soudain elle le charrie sur son humour.

Quelle carapace ! Vous vous prenez pour un intellectuel ? Je déteste les intellectuels ce ne sont pas de bons coups en général.

Pourquoi se défend t’il à cet instant précisément de ne pas en être un ? Et qu’est ce que ça peut bien vouloir dire « être un bon coup » ? Soudain il voit une file de silhouettes comme dans la chanson de Brel « Au suivant ». Une nausée bienfaitrice à laquelle il s’agrippe désormais que le rire est à son apogée.

Qu’est ce que je fous là se demande t’il.

Elle s’arrête de rire instantanément comme si elle pouvait lire ses pensées. Son regard devient grave et elle dit

Vous n’aimez pas mon rire.

Il est désarçonné. Tente de balbutier quelque chose mais ça ne sort pas. Une gorgée de café dénouerait-t ‘elle le nœud qui grossit au fond de la gorge ? Gagner un peu de temps… tout au plus.

En même temps il s’obstine. Il ne veut pas la voir se lever et partir. Elle n’est pas laide, les fines pattes d’oie au coin des yeux l’émeuvent. Au fond de la voix, mise à part les artifices, une limpidité surnage. Comme une petite fille en train de se débattre au beau milieu d’un fleuve.

Il a ressorti sa botte de Nevers. Transformer les femmes en petites filles pour se rassurer.

Peut-être que ce rire est une sorte d’épreuve à passer comme dans les romans chevaleresques. Il a plutôt l’air d’un Don Quichotte fatigué, celui du second tome, quand le rêve laisse place à la réalité. Dulcinée de Tobosco se transforme en Peggy la cochonne d’un obscur Muppet Show.

Vous reprenez quelque chose ? parvient il enfin à articuler . Et aussitôt il se sent fort, il bombe le torse légèrement et rectifie son axe, l’air de rien.

Une menthe à l’eau.

Il en pleurerait. Il fait signe au serveur une menthe à l’eau et un autre café.

Puis il plante son regard dans son regard à elle à la recherche d’une trace d’humanité.

Et si vous me racontiez… demande t’il d’une voix grave de vieux maitre zen.

Désormais il s’en fiche, les buts se sont évaporés. C’est une belle fin de journée et il lui semble être un survivant.

Elle se met à parler et sa voix change peu à peu tandis qu’il l’écoute. Et la béance est une sorte de lieu commun dans lequel ils pénètrent avec leur lot d’espoir et de déception passés.

Hystérie

Tout commence par un agacement. Une gentille pagaille. L’arrivée des femmes.

Des solitudes, chacune ostensiblement inouïe, qui s’agglutinent en bas des escaliers.

Et presque aussitôt en estafette : les parfums lourds ou fruités qui les précèdent, suivi des gloussements, des chuchotements, du bruit des talons hauts et plats, des froissements d’ étoffes… le mouvement d’une armée en marche s’accélérant dans l’assaut des marches et des paliers et enfin la marée déborde les portes de grande salle , l’envahit.

Leurs voix putain leurs voix. C’est tellement impudique se dit-il , une exhibition d’ovaires en furie.

L’homme assit à son bureau connait la musique. Il a prit soin de fermer la porte, de baisser les stores à mi fenêtre. Une bonne demie heure d’avance pour ne pas avoir à se mêler. Pour ne pas avoir à sourire ni à baisser la tête ni lâcher un bonjour, un comment allez-vous ? Cela fait des mois que ces rituels à petit feu le tuent, qu’il sert les dents à faire éclater la nacre et la faïence. Une érosion qui ronge les hautes falaises de craie d’une cote imaginaire. Une frontière qui se confond peu à peu avec cette hésitation, entre le solide et le mou, et qu’il tente de dissimuler sous un sourire bienveillant.

Il écrit un mot sur la page de son agenda électronique : lundi hystérie normale 9h02.

Depuis des semaines il note et cela semble lui redonner une consistance. Oh pas grand chose juste un petit acte de résistance se dit-il. Pour ne pas sombrer totalement dans la folie qui a envahit le monde ou l’entreprise. Cette sauvagerie se profilant sous le rouge à lèvres, cette bêtise affublée d’un décolletée trop ouvert , tout ce bazar d’ émotions, cette sensiblerie drapée dans le coton le lin la soie le cuir des escarpins.

Accroché à son agenda comme à un mat l’homme se tient bien calé sur son siège, dos bien droit. Dans son esprit des images flottent où se mêlent héros grecs, samouraïs nippons le tout sur un air wagnérien évidemment.

La chevauchée des Walkyries, une magnification des puissances obscures de l’utérus.

Lorsqu’il pense à toute cette journée qu’il lui faudra traverser comme un océan l’écœurement se lève.

Il se lève et marche jusqu’à la machine à café. La sienne. Pour ne pas avoir surtout à se rendre à l’autre, collective.

Le liquide noir dans la tasse blanche lui rappelle Talleyrand:

Noir comme le diable Chaud comme l’enfer Pur comme un ange Doux comme l’amour.

C’était marqué quelque part dans son enfance sur un pot, comme un message, une prophétie.

Un dégout de le boire sans sucre auquel lentement le palais s’habitue pour au final décider d’un plaisir, d’une satisfaction.

Peut-être que le café est un peu comme l’hystérie. Au début on a du mal et peut-être qu’à la fin on finira par y prendre gout.

Il note café et hystérie 9h05.

Puis l’homme s’enfonce encore un peu plus loin dans le travail. Désormais il s’acharne à créer des formules de plus en plus complexes sur son tableur pour -espère t’il – gagner encore plus chaque jour en efficacité.

Tout ce qui résonne

Je farfouille à l’arrière de la Dacia Logan break en reprenant mon souffle. Je viens d’accrocher 48 toiles qui seront exposées pendant un mois au centre culturel de Valloire, Savoie, France. Et plus une seule clope.

Faut que je me raisonne. Après une pénible vérification effectuée, l’unique tabac du coin n’est ouvert que trois demies journées par semaine et je suis arrivé le mauvais jour.

Cela m’avait effleuré l’esprit en quittant Saint-Jean de Maurienne. Mais il faudrait s’engager dans le centre-ville, se garer, voir la foule sous 35° en cette fin de matinée, avec en prime le risque d’un marché … la flemme.

J’avais hâte d’arriver en altitude, doubler le col du Télégraphe et acheter mon paquet de 30, peinard comme je me l’imaginais dans un petit boui-boui bucolique.

Raté.

Du coup je tapais à tire-larigot dans les plaquettes de gomme à mâcher. Je devais en être au moins à la dixième en une heure et je me sentais entre excité et fébrile. Pas à prendre avec des pincettes.

Je ressors le nez de la Dacia et elle est là juste devant moi. Une vieille dame toute fluette à mi chemin entre le phasme et la brindille.

Vous êtes responsable me demande t’elle ?

Juste de moi-même, et encore pas tous les jours je réponds.

Et là vlan en à peine deux minutes elle me déballe tout.

Elle a garé sa voiture à l’ombre sous l’auvent, elle espère ne déranger personne, elle est musicienne, prof dans deux conservatoires, elle est venue pour enfin pouvoir retrouver son âme sœur qui donne un concert dans la neige là haut vers le Galibier.

Quel coffre !

Je ne me rappelle plus du nom du concert ni du concertiste d’ailleurs. Mon attention n’était pas là. J’ai juste recueilli les paroles comme ça.

Cela fait 30ans que je le suis partout, oh mais nous sommes vraiment de très bons amis (gloussement d’aise). Par contre jamais aucun « rapprochement physique », c’est seulement d’âme à âme vous savez, totalement platonique.

Oui on peut le dire je suis une « Fan », une fan fanée ( gloussement de dépit).

Puis comme je me contentais de sourire elle a ajouté je ne sais plus quoi et nous nous sommes séparés comme ça.

J’ai enfin trouvé ce que je cherchais au fond de la bagnole, puis j’ai été numéroter mes toiles sur une feuille volante pour pouvoir envoyer quelque chose de propre au secrétariat par la suite.

Le centre culturel m’a mis à l’honneur vraiment. Une grande affiche qui surgit de temps à autre sur le panneau lumineux entre deux propositions de film. J’ai essayé de faire une photo mais la nuit commençait à tomber et l’écran était tout blanc.

Le lendemain matin en quittant Valloire je me souviens de la photo ratée et je me dis va en faire une autre c’est pas tous les jours que ton travail apparait aussi lumineux.

La vielle dame était dans sa voiture. Visiblement elle a passé la nuit ainsi enroulée dans une couverture.

Je me suis garé un peu à l’écart et je l’ai regardée sortir de son véhicule toute hirsute. En me voyant elle a remis de l’ordre dans ses cheveux et m’a fait un sourire.

J’ai répondu par un petit signe de la main puis j’ai quitté la ville.

En rentrant j’ai cherché sur internet ce fameux concert dans la neige. Cela m’étonne car j’en ai vu vraiment peu de la neige.

Rien trouvé.

Dommage j’aurais préféré que cette petite dame ne soit pas totalement folle comme j’en ai eu aussitôt le pressentiment en la voyant durant la toute première salve de secondes de notre rencontre.

Il y a ainsi des évènements sur lesquels mon attention se porte puis se focalise pour je ne sais quelle raison.

On dirait que ce sont comme des choses qui résonnent au fond de moi sans que je ne puisse les relier à un son original.

Peut-être que je suis probablement aussi cinglé que cette vieille dame finalement.

Peut-être que j’écris ces choses aussi pour tenter de me convaincre du contraire. La vérité c’est que je ne sais pas, c’est comme ça et voilà tout.

Affiche lumineuse Valloire Savoie
Maurienne Patrick Blanchon

La scalabilité

La fin d’un paradigme

Tant d’efforts pour si peu de chose, c’est cette réflexion qui me vient hier après-midi en me rendant à la MJC où je donne des cours de peinture.

Du coup me voici totalement imperméable à France culture et j’éteins la radio. On ne peut pas dire qu’il fasse mauvais, on ne peut pas dire non plus qu’il fasse beau. C’est entre les deux, un peu comme mon état d’esprit du moment.

Cela revient régulièrement, il n’y a pas au moins une ou deux fois dans la semaine où je ne me pose cette question qui fâche :

A quoi bon tout ça ?

Est-ce que je ne suis pas totalement crétin de conduire ma barque comme je le fais depuis des années ? Est ce que ce n’est pas totalement prétentieux, ou orgueilleux de me ficher comme je le fais de la rentabilité en ne misant que sur l’autonomie et le plaisir d’exercer ce métier formidable d’être artiste-peintre et d’enseigner la peinture… ?

C’est que j’ai une excellente mémoire et ce n’est certainement pas un avantage dans les circonstances actuelles.

Avec ce déconfinement je remarque une certaine lourdeur qui s’installe paradoxalement au plaisir que l’on est en droit de savourer après tous ces mois d’enfermement.

Si aller s’installer en terrasse pour savourer un café suffisait ce serait magnifique.

Mais pour tout dire je ne mets plus les pieds dans les cafés depuis belle lurette. Et ce n’est pas ce déconfinement qui va me pousser par une sorte d’effet de mode à m’y rendre tout à coup.

Je dirais que je me sens un peu plus vétéran que d’ordinaire. Comme si j’avais échappé par chance au pire ces derniers mois.

Bien sur c’est satisfaisant, mais vous connaissez l’esprit humain comme moi, on ne se satisfait longtemps d’une seule chose, il faut toujours plus.

Du coup je gamberge.

Du coup je fouine un peu partout comme le font les rats de laboratoire qui cherchent une issue dans le labyrinthe que leur confectionnent les laborantins malicieux.

Ce que me dit ma mémoire c’est qu’on ne peut plus continuer comme avant. Qu’il faut changer son fusil d’épaule afin de s’engouffrer dans ce que je perçois comme un nouveau paradigme.

Une nouvelle guerre se prépare encore qui décimera une sacrée partie de la population ébaubie par la joie du déconfinement sans même qu’elle ne voit venir la balle, l’obus qui la frappera de plein fouet.

Cette partie de la population qui croit encore en la valeur de l’effort, de l’endurance, de la régularité et des « méthodes » pour exercer un travail.

A vrai dire cette mentalité tend de plus à disparaitre depuis des années sans même qu’on s’en rende vraiment compte.

Ne sommes nous pas depuis une bonne vingtaine d’années déjà les témoins de la fin d’un paradigme ? N’en suis je pas aussi l’un des initiateurs du nouveau modèle en train de naitre ? La scalabilité c’est à peu près ce que la révolution industrielle fut. C’est ce qui nous pend au nez comme un sifflet de deux ronds.

La faille des méthodes.

To scale est un mot qui doit, d’après mes faibles connaissances dans la langue de Shakespeare faire référence à la notion d’échelle. C’est une capacité à s’adapter sans perdre en rentabilité, à une modification importante de la demande. Ce terme de scalabilité provient à l’origine du vocabulaire des informaticiens, des développeurs qui planchent sur leurs applications afin de les améliorer sans cesse. On parler de « scaler » une appli, c’est à dire de pouvoir ajouter des ressources, des options supplémentaires en étudiant les retours d’expérience des utilisateurs. Evidemment pour que cette application soit plus conviviale, plus pratique, qu’elle réponde de mieux en mieux à un contexte et qu’elle offre ainsi un « meilleur confort utilisateur » selon la sacro sainte formule de Google.

Ce meilleur confort utilisateur je m’en suis souvent moqué personnellement parce que cette locution remontait par tombereaux des sensations éprouvées à la lecture d’ Huxley dans le « Meilleur des mondes » et d’ Orwell dans « 1984 »

J’étais resté un tantinet bloqué sur la conséquence perturbante de « Big brother is watching you ».

Qu’il me regarde tant qu’il le désire je sais désormais que tout le monde ne voit que ce qu’il veut et qu’au bout du compte nul ne voit vraiment grand chose.

Donc je suis d’une génération qui croit à la valeur du travail parce que celui-ci fonde une identité tout simplement.

D’ailleurs toutes les personnes qui ont mon âge lorsqu’elles se rencontrent n’ont qu’une question qui leur brule les lèvres c’est le fameux : tu fais quoi dans la vie ?

ça c’était avant.

Pour moi en tous cas c’était au temps d’Hérode.

Victime d’un burn out, ou responsable plutôt de celui ci ce serait plus juste de le dire, au début de ce siècle, j’ai découvert qu’il était possible d’avoir une identité qui ne passait pas par ce que l’on fait dans la vie.

Ca secoue un peu au départ, mais on fini par s’y faire assez bien.

Pourtant lorsque j’examine cette première partie de ma vie je remarque quelque chose c’est mon décalage par rapport à une époque, une sorte de précocité, non seulement à fabriquer des méthodes pour à peu près tout dans la vie, que ce soit en matière de travail, de loisir, de bouffe et de sexe.

Je suis un pur produit de la notion de méthode. Sauf que j’en changeais régulièrement parce que je déteste m’ennuyer.

Ce qui ne convient évidemment pas à un système qui fabrique de la méthode pour être peinard vous en conviendrez aisément.

Je crois que le summum ce fut la mise en place des normes Iso dans les années 90. vous savez le fameux « écrivez ce que vous faites et faites ce que vous avez écrit. » A cette époque là j’ai vu la folie envahir le monde de l’entreprise. Tout le monde s’est mis à courir encore plus vite et à brasser de l’air. C’était en gros le fruit de la fameuse méthode perceptible comme on perçoit la face émergée d’un iceberg que l’on ne va pas tarder à percuter.

Avec cela l’excitation totalement irrationnelle des vieillards de Miami Beach en train de baver, et de faire des bulles en apercevant la courbe croissante de leurs dividendes. Avec cela une déshumanisation à peu près générale et radicale s’opérant paradoxalement avec l’accroissement des embauches de femmes dans le secteur du tertiaire.

Sans vouloir à tout prix montrer mon machisme congénital, essayez de travailler dans une entreprise où les femmes sont à des postes clefs, en tant qu’homme vous verrez vos couilles se ratatiner aussi surement que si vous restiez plongés dans une baignoire toute une journée.

C’est que le vice dans le management féminin frôle le grand art et ma foi on ne pourra guère leur jeter vraiment des cailloux étant donné que c’est en grande partie à cause de nous, les mecs roulant des mécaniques, les machos, les petits enfoirés crêtus et couillards qui oscillons sans relâche entre la maman et la putain et qui avons depuis le début organisé cette enculade mirifique.

Tout est sexuel surtout là où ce n’est pas sensé l’être.

Donc la méthode c’est bien, c’est une sorte de Graal mais lorsque les femmes s’en mêlent nous les mecs on n’y comprends plus rien.

La vérité c’est qu’elles sont bien plus efficaces que nous mais ça il faut au moins être armé d’un dégorgeoir de pêcheur pour parvenir à se l’avouer…

En fait je crois que la scalabilité est une qualité typiquement féminine au départ. Ce n’est pas étonnant vu le nombre de choses que nous leur avons laissées prendre en charge.

La bouffe, le ménage, les aller retours entre l’école et la maison, gérer les budgets divers, surveiller les niveaux d’eau et d’huile de la bagnole etc etc.

La liste n’est évidemment pas exhaustive.

Je caricature un peu parce que les mecs s’occupent généralement des niveaux, enfin c’est ce qu’ils veulent faire croire comme de s’intéresser au football lorsqu’ils sont entre couilles.

A partir du moment où vous vous appuyez sur une méthode vous oubliez le but pour lequel cette méthode existe. C’est ce que je tente de dire.

La méthode est une sorte de pendule que l’on promène devant le regard de celle ou celui que l’on cherche à hypnotiser ou plutôt qui cherche à s’hypnotiser tout seul. C’est à dire à fuir cet instant tellement désagréable d’avoir à faire quelque chose de totalement con, d’épuisant, d’éreintant : travailler.

Et puis le cerveau s’endort une fois qu’on est bien au chaud dans une méthode comme dans une couette.

Moi j’ai de la chance et je crie vive l’ennui !

C’est grâce à l’ennui que j’ai pu expérimenter tout un tas de méthodes, me mettre en marge de La Méthode pour en créer d’autres comme des escarmouches, des actes de résistance.

Le seul but qui m’en aura fait inventer de si nombreuses : ne pas m’ennuyer au travail et ne pas voir le temps passer tout en faisant le job et ce quelque soit la masse de boulot qu’on me flanquait sur les épaules.

L’effet pervers c’est que plus vous être habile à créer des raccourcis, des méthodes inédites, plus on vous on flanquera sur le dos et en plus on se méfiera énormément de vous.

Retour au bac à sable en gros.

En 2008 Barack Obama remporte les élections il dit « Yes we can ! » et je pense au vieux Jars de Niels Olgersson.

Ce n’était pas rien à l’époque d’être américain et de voir arriver un métis au pouvoir, cependant que bon nombre de personnes notamment les fameux « grands électeurs » préférèrent placer un black au pouvoir plutôt qu’Hillary Clinton.

Ce « yes we can » je ne sais pas si vous vous en souvenez, était une sacrée trouvaille marketing.

Dans le fond des choses j’imagine que beaucoup de personnes savaient que rien ne changerait vraiment mais le slogan pouvait laisser imaginer que le changement était une possibilité, et faisait référence à cet espoir logé en chacun de nous qu’on puisse lutter encore contre la fatalité et l’apparence définitive des choses, que l’on nomme le confort pour s’en rassurer.

A partir du moment où un pays tel que les Etats-Unis pouvait placer un noir à la présidence on n’était pas loin d’imaginer que tout, absolument tout deviendrait enfin possible. Et en fait en réalité tout l’est.

Le mariage homosexuel, la PMA, le rabbinat pour les femmes, changer de sexe, cloner des brebis, arrêter de fumer grâce à l’auriculothérapie etc.

C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai pété un plomb et que je suis resté terré au fond de mon lit incapable de me rendre à mon boulot.

Tout était tellement possible même le fait de s’interroger sur sa propre existence que l’on pouvait bien alors déclarer d’un coup ça suffit.

Babyboomer comme moi Barack Obama s’est retrouvé le vecteur d’un espoir de changement avec un slogan qui devait provenir du fond le plus archaïque de l’espèce.

Le « yes we can » est d’une ambiguïté merveilleuse car il s’appuie à la fois sur John Wayne héros emblématique de l’Amérique pour qui rien n’est impossible à condition qu’on n’ait pas peur de la bagarre, qu’on sache boire un litre de Whisky sans ciller, et flanquer une torgniole à Maureen O’hara si elle la ramène un peu trop et qui visiblement n’attend que ça.

Genre l’aspect viril qu’on espère chez tout président, chez tout chef.

Et en même temps cette élégance quasi féline, cet art consommé de la mastication associé à un humour de potache le rendant facétieux, forcément génial du fait d’être arrivé là alors que rien ne l’aurait dit.

Une sorte de messie black si l’on veut qui allait extirper le monde via Mac Do, Nike et Coca Cola de son marasme après avoir dit basta à la guerre d’Irak que ce petit roquet de Bush avait programmée pour se faire mousser.

Les chiens font toujours des chats qui apprennent à remuer la queue comme des chiens.

Si la génération précédente, était celle qui avait produit De Gaulle, Jean Gabin, Ventura, mes parents, et mai 1968, la mienne n’aura pas produit grand chose à part beaucoup de vent. Les babyboomers auront surtout passé leur vie les doigts de pieds en éventail, à se dorer la pilule devant l’écran bleu des télés leur attention happée par toutes les nouveautés qu’une frange minime d’individus auront produit pour capter leur attention.

C’est à dire que c’est presque mathématique. Une génération connait la guerre et celle qui suit profite de ses bienfaits tout en oubliant un certain nombre de valeurs, glissant vers la décadence.

Les chiens ne font pas des chiens spontanément. Il faut que le chat apprenne à remuer la queue, à avoir l’air d’un chien. Ensuite chacun choisira son camp.

Ce qui est dingue c’est la génération de trentenaires qui prônent des méthodes en pagaille pour travailler moins et devenir plus riche en étant plus malin.

Je reçois une bonne dizaine de mails chaque jour dans ma boite à lettres qui me proposent des méthodes infaillibles pour ne plus me prendre la tête et voir des poulets grillés tomber des cieux.

Et chacun de renchérir sur le voisin avec des mots clefs appropriés, des tagues comme « jamais vu », « nouveau »  » « comment devenir con lorsqu’on souffre d’être trop intelligent ».

Et évidemment je ne compte plus le nombre de fois où l’on parle de scaler son businesse

Au bout du compte cela devient un brouhaha global et peu de choses se distingue véritablement.

Et là je prends l’Ipad j’ouvre l’appli Youtube et je regarde d’un oeil bovin à un feu rouge le fil d’actualité.

Oussama Ammar gonflé à l’hélium

J’aime bien ce gars, il possède un talent extraordinaire de conteur. Sauf que son sujet c’est le business pas Blanche Neige et les sept nains. Je l’ai écouté de nombreuses fois en analysant son discours ou parfois en ne l’analysant pas, me laissant simplement porter par les histoires qu’il raconte.

sans doute le fait qu’il soit libanais d’origine, que sa vie soit chaotique comme la mienne au départ, il fait un détour par Kinshasa pour aller échouer en Indre et Loire, et qu’à 12 ans il crée sa première boite tout cela suffit pour que je le considère fascinant.

En 2008 Il cofonde la société Hypios qui propose des résolutions de problèmes en ligne notamment dans le secteur du R&D ( recherche et développement) à des entrepreneurs. Société dont il se fera virer en 2011…

On sent chez ce type une capacité de résilience phénoménale dont il a su tirer partie pour faire du fric ce qui après tout n’est pas plus critiquable que dans mon cas faire de la peinture.

anyone can scale voilà la vidéo sur laquelle je suis tombé tout à coup et j’ai augmenté soudain le volume quasi machinalement.

Bon évidemment c’est une promo pour une formation que « koudetat » – la chaine Youtube- propose à des boites vendant du service et qui s’imaginent ne pas pouvoir scaler leur activité.

Du coup ça se scale ou pas un artiste peintre ?

J’ai pensé à ça sur le chemin du retour, la nuit commençait à tomber, j’ai mis les codes et j’ai roulé sans radio, sans YouTube, sans musique.

Je me suis redemandé encore une fois pour quelles raisons j’ai toute ma vie durant fait autant d’efforts tout azimuts pour si peu de choses, c’est à dire pour me retrouver à toujours galérer à joindre les deux bouts chaque fin de mois.

Je me suis pincé.

J’ai fait du bruit avec ma bouche un grand broooooouuuuuuu dans la cabine en hurlant soudain nooooon !

J’ai pensé à Titanic un brin quand Léonardo ouvre grand les bras en disant nous sommes les rois du monde un peu avant de sombrer sur un air de Céline Dion.

Y avait du pour et du contre, il y a toujours du pour et du contre c’est ça la difficulté, celle de choisir.

J’ai dit j’ai choisi

Un jour je me suis dit que je voulais tout simplement être heureux de faire quelque chose qui ne m’emmerde pas de mes journées.

ça j’y suis arrivé.

Et c’est un pas énorme par rapport à toutes les années vécues sur cette planète où j’en aurais bavé des ronds de chapeau.

D’une certaine manière j’en connais un rayon moi aussi sur la scalabilité, à ma façon , vous aussi certainement si vous prenez quelques minutes pour y penser. C’est certainement l’époque qui veut ça…

Tout le blabla ambiant comme mes pensées s’étaient enfin apaisées en arrivant chez moi.

J’ai diné d’un bol de soupe et je me suis dit que c’était le meilleur moment pour me remettre à la lecture de Factutum de Bukowski plutôt que de me servir un Whisky.

J’ai du lire quelques pages, le nécessaire en fait pour m’engourdir un bon coup et sombrer dans les bras de Morphée.