je l’écoute parler

Bien placé au premier rang je l’écoute parler. Le débit est rapide, les mots simples, le tout sans phrase excessivement longue, des poses bien mesurées entre virgules et point. De tant à autre surgissement d’un point-virgule. D’une pose significative , suggérant la suspension, mais le contenu ne m’intéresse pas du tout. Nul besoin de comprendre le sens de ces phrases, du discours, du blabla. Je le regarde je ne l’admire pas. Il me fait mal. Tout mon corps se rebiffe en l’écoutant, de la chair à l’os du plus petit nerf au plus massif des tendons. Les mots en moi attaquent le corps comme des fauves. Ils ne le suppportent plus, les mots se révoltent se rebellent. Ils sont comme des bêtes sauvages. Quand à lui pensez vous que ça le gêne, mais pas du tout. Il se tient comme un surfeur sur la crête de cette putain de vague qu’il connaît, qu’il maîtrise. Aucune erreur. Aucune maladresse. Ce type ne doit pas être humain. Il s’agit d’un mutant ou d’un nouveau modèle d’androïde. Et je sais qu’il ment. Il ment d’une façon spectaculaire, éhontée, sans la plus petite trace de remords de regret dans le blanc de l’œil. Il se tient sur la couche la plus superficielle du langage. Il n’en démordra pas. En douce je sors mon portable pour ouvrir l’appli photo. C’est bien lui pas d’ambiguïté possible. J’attends encore un peu, le temps de numéroter mes abattis, puis je bondis de mon siège sur l’estrade et je lui tranche direct la carotide avec les dents. Son sang gicle sur mon visage chaud et épais, pression étonnamment ordinaire, normale du flux, si je prenais son pouls il n’excèderait même pas 60 battements par minute. Il me regarde légèrement étonné, ses lèvres continuent à balbutier quelque chose, il ne peut donc toujours pas s’empêcher de jacqueter même au moment de crever. Je l’écoute encore, je sais que ce ne sera plus très long avant qu’il ne la ferme définitivement.

Envoûtement

J’ai cliqué sur la petite marque pour agrandir la fenêtre, à présent elle me paraissait plus proche encore, dans une intimité dont je n’aurais voulu m’évader pour rien au monde. Comment pourrais-je la décrire, une américaine qui parle français impeccablement avec un accent provençal. Une blonde genre oxygénée mais qui aurait emprunté des mimiques faciales de brune ou de rouquine. Tout un métalangage pour dire aimez-moi mais pas touche. Un énorme chat derrière elle se prélasse sur le parquet. Au fond de la pièce les stores sont baissés, éclairage tamisé ça et là, mais probable qu’un de ces anneaux lumineux à la mode face à elle, diffuse cette lumière qui gomme toutes les imperfections du visage. On ne voit guère que les yeux très bleus avec la pupille noire en tête d’épingle, soulignés de khôl et sa bouche. Une bouche rose bonbon. Elle parle mais je ne l’écoute pas je suis fasciné par cette bouche, comme une rose qui se mettrait soudain à parler, à parler provençal qui plus est. Je dis une rose pour ne pas dire autre chose naturellement. Puis je parviens à me détacher enfin et mon cerveau se remet en branle. De quoi parle t’elle. Sa chaîne s’intéresse aux mystères non résolus. Tous les dimanches une nouvelle vidéo. Je réduis la fenêtre sur le bas de l’écran à droite pour pouvoir jeter un œil aux autres vidéos. Les titres sont évocateurs. Extraterrestres, Atlantide, terre creuse, maisons hantées … j’ai toujours été attiré par ces sujets je peux bien l’avouer. Cela fait aussi partie de l’imagination. Peut-être envie de me détendre, de regarder une connerie. De débrancher. La par exemple elle m’apprend que la population de la terre creuse à certainement dû faire appelle aux extraterrestres pour qu’ils viennent nous mettre sur la gueule sans distinction de gentil ou de méchants. La faute encore aux américains qui n’auraient pas respecté un traité établi de longue date. Pour le coup ce genre de raison me paraît tout à fait évidente. Tout ça pour continuer à developer le complexe militaro-industriel. Pire encore les américains seraient en ce moment en train de tourner leur veste pour les anéantir. Le grand raout serait prévu pour juillet 2022. Ce qui secrètement me réjouit, car fini les factures d’électricité de gaz, les huissiers et toute la clique des gêneurs ordinaires. Tout cela énoncé avec une voix charmante. De temps en temps elle relève une mèche de ses cheveux, je vois sa longue main aux ongles impeccables, de temps en temps elle appuie l’index sur une joue, à peine un millième de seconde. Je vais jusqu’au bout de la video de 30 minutes. Puis j’enchaîne avec une autre qui date de 4 ans. Son visage est plus jeune plus épais, moins sophistiqué, mais la bouche est toujours la même. Je me demande tout à coup si tous les abonnés ne font pas exactement ce que je suis en train de faire, c’est à dire de se laisser glisser dans cette sorte d’envoûtement à distance. J’ai dû trouver la faille pour m’en sortir à la quatrième vidéo vers la minute 00:08. Elle attaque le thème des amis imaginaires. Elle diffuse des vidéos de mauvaise qualité de gamins en train de parler tout seul. Et si ce n’était pas que de l’imagination elle dit… j’ai arrêté la car j’avais bien trop peur d’entendre la suite. Ou plutôt c’était l’heure du repas et j’ai rejoins mon épouse au salon. Soupe aux vermicelles j’ai proposé, soupe aux vermicelle elle a répondu en faisant mine d’être enchantée et sur ce ton festif que le lui connais si bien.

De toute éternité

Il y a les faits et puis il y a la mémoire des faits. Le risque de confondre les deux, d’en extraire une conclusion, une réalité, est un piège dans lequel nous tombons tous. Toutes les opinions que nous fabriquerons ensuite, seront pour la plupart totalement erronées. C’est ainsi que l’on invente son histoire, sa légende, tant que personne toutefois ne se met en travers et nous prouve à quel point nous avons fait fausse route. Et c’est parfois une chance, une bénédiction de rencontrer cette personne. Encore que la pilule soit difficile à avaler, il y aura un avant et un après elle. C’est un peu comme un accident de la circulation, si on ne s’en sort pas indemne, le simple fait de se sentir malgré tout en vie peut aider à amortir tous les chocs. On peut même éprouver de la gratitude si l’émotion nous déborde. Et ce n’est pas plus idiot que de se plaindre ensuite toute une vie d’un instant d’inattention de quelques millisecondes. Toute rencontre véritable nous modifie qu’on le veuille ou non. Rencontrer l’autre, le rencontrer vraiment c’est se rencontrer soi-même sous un angle inédit. Quel genre de type j’étais en arrivant à Paris je crois que j’ai honte de m’en souvenir vraiment. J’avais choisi un petit hôtel avec le premier pécule que j’avais gagné à 16 ans en jouant de la guitare dans les rues. « L’hôtel des mauvais garçons » ça ne s’invente pas. Ne vérifiez pas sur Google, vous ne le trouverez pas, du moins en tant qu’hôtel c’est désormais un restaurant. Mais pas étonnant, je vous parle de l’année 1976. Et désormais nous sommes de moins en moins nombreux à avoir connu ces années là. 1976, le gouvernement Chirac, l’année où le PCF après le PCE, Parti communiste espagnol, lors de son vingt deuxième congres renonce à l’appellation « dictature du prolétariat » et se rapproche même du « gaullisme » débordant soudain la fameuse « union de la gauche ». 1976 l’année où le service d’ordre de la CGT s’en prend à des féministes dans les défilés syndicaux. 1976 l’année du casse de Spagiarri. 1976 l’année de l’augmentation de l’impôt sécheresse qui entraînera la démission de Chirac. 1976, L’année même où je m’étais amouraché de cette fille militante à la ligue communiste révolutionnaire, ce qui m’avait valu de participer à bon nombre de manifs, de payer ma toute première cotisation, et de me casser la voix à gueuler des slogans dont je n’avais pas grand chose à foutre. Mais l’ambiance nous emporte, on ne peut rien contre l’ambiance, surtout pas à 16 ans. D’ailleurs c’est sur ces entrefaites que le conflit naquit presque aussitôt avec mon père. Un conflit larvé qui ne cherchait qu’une bonne occasion pour que nous crevions enfin cet abcès. Ce fut un dimanche le jour des côtes de bœufs saignantes et des pommes de terre rôties que nous nous empoignâmes Moi gueulant sale bourgeois lui me rétorquant petit con de gauchiste. Ma mère au milieu tentant d’attirer en vain notre attention sur la tendreté de la viande, ma mère toujours habile à tenter de désamorcer les tragédies, les créant même parfois pour jouir du plaisir de les désamorcer. Ce fut à la seconde bouchée qu’il se leva, me saisit par le colbac et me traîna de la cuisine à la porte d’entrée de la maison. La chienne boxer que nous avions à cet époque était couchée dans l’entrée et nous toisa soudain d’un œil très triste. La porte s’ouvrit, nous étions au début de l’automne. Quelques jours avant la rentrée scolaire. Puisque tu veux faire la révolution va donc la faire en dehors de chez moi m’a dit mon père calmement, il m’a flanqué dehors et m’a refermé la porte au nez. Sur quoi aussi sec j’ai réouvert cette putain de porte, suis monté à l’étage pour me faire un sac de vêtements, quelques bricoles et ma guitare, et en redescendant j’ai tout de même mis mes chaussures, des Clark dont le bout commençait à bailler. Des godasses de gauchiste disait mon vieux à chaque fois qu’il regardait mes pieds. Bref j’étais paré, je pouvais désormais dire : puisque c’est comme ça, pas prêt de me revoir. Et j’ai claqué la lourde bien fort pour bien marquer le coup. Ensuite je crois que simultanément deux émotions s’affrontaient en moi, d’une part un soulagement inouï d’avoir osé me barrer comme ça si facilement, et de l’autre déjà une forme de regret en me préparant à affronter l’inconnu qui s’étendait devant moi. Malgré tout c’était un beau jour, l’un de ces dimanches ensoleillés où l’on n’à pas envie de rester dans la pénombre d’une maison à regarder la télé, un de ces dimanches où l’on n’éprouve nulle envie de digérer de longues heures des repas trop riches, un de ces dimanches où l’ennui nous saisit sans qu’on y prenne vraiment garde. J’avais réussi ce jour là à rompre l’ennui. De quoi serais-je encore capable par la suite, aucune idée, et c’était cette partie aventureuse de moi qui trouvait cela excitant tandis qu’une déjà, sur la route menant vers la gare, me serinait de remonter vers la maison familiale pour m’excuser. Ces moments je ne sais pas si je les ai inventés ou si je les ai véritablement vécus ainsi. Peut-être y aurait-il un ou deux détails à modifier, peut-être que finalement ce n’était pas des côtés de bœuf ce jour là, peut-être était-ce le fameux bœuf bourguignon spécialité de mon vieux qui lorsque la lubie le prenait se levait aux aurores pour nous le mitonner. Le vieux et la bouffe. Mon Dieu j’en arrivais parfois à vomir rien que d’y penser des années plus tard. Mais j’appris aussi que faire la cuisine pour les autres ce n’est pas seulement affaire de nourriture c’est aussi une manière d’aimer quand on n’en possède pas vraiment d’autres Une manière évidemment souvent égoïste, surtout chez mon père, mais qui donc n’a pas de défaut sur cette terre, et surtout ce sont justement tous ces défauts qui font que nous replongeons dans ces parties de nous, elles font tellement partie de nous qu’on les croirait être là de toute éternité.

vrombissement

Lorsque j’y repense aussitôt le mot vrombissement. Possible qu’un insecte se soit trouvé au même moment prisonnier des grands rideaux tirés contre les vitres. Qu’il tenta à ce moment même de s’échapper. En tous cas ce bruit reste associé au souvenir de la scène . Peut-être les prémisses d’une sorte de prémonition. N’étais-je pas réduit au genre bidule volant, celui des insectes genre bourdon tout compte fait. Un bon petit soldat gonflé à bloc prêt à point pour sauter par dessus la tranchée et en prendre plein l’abdomen. Une sorte de gâte- sauce pour tourner le miel avec sa cuillère en bois. Mais surtout ne mégotons pas. Quand je pense au vrombissement c’est à sa matrice que je pensais. Un ronflement de moteur d’avion fabuleux, extraordinaire, un vortex de vibrations qui m’entraînerait à coup sûr vers mon dernier souffle si toutefois je daignais. C’était gros comme l’empire state building au moins. Encore que de toutes les morts auxquelles j’avais déjà rêvées, celle de crever englouti, étouffé par une vulve insondable ne pouvait sûrement pas être la plus bête de toutes. Ça poserait même probablement son homme. Même niveau que certains présidents de la RF ou de magnats libidineux et richissimes de l’agroalimentaire. Parvenir enfin au spasme définitif en même temps que se vider, se répandre dans une apothéose lumineuse, le regard révulsé lâchant à regret de l’œil et de la paume ses seins généreux , me retrouver sous forme ectoplasmique coincé entre le rideau et la vitre. Être cet insecte enfin clairement, sans la plus petite ambiguïté, être tout et rien en même temps enfin. Et puis voir la scène de haut, avec une indifférence magistrale. Sans doute une bonne intro au fameux nirvâna. Mais non au lieu de ça, je fis ma coquette, ma begueule. Je me cramponnai tout à coup à mon statut professionnel. Évident que j’allais tirer ses négatifs, avec plaisir même, puisque il était entendu que je serai rémunéré. Mais de là à servir de chair à canon, devenir canon ou homme canon, non merci. Enfin pas tout de suite. Un minimum d’entregent, de faux hasard, de délicatesse, voire de tendresse si possible, un verre de whisky à défaut de gnole. Que tout ne soit pas une braderie où j’aurais été un lot parmi d’autres, sorte de peluche qu’on chope au ball-trap, un bonus. Ce jour là il ne se passa strictement rien. A un moment quelqu’un, elle ou moi, je ne sais plus, a dû ouvrir l’une des fenêtres et l’insecte a disparu. L’atelier où nous étions devint un lieu beaucoup plus calme. Une mobylette passa un peu plus loin sur le boulevard, ce qui me fit sursauter légèrement. Mais j’étais tellement sur les nerfs pour un rien en ce temps là, je me mis à respirer à fond comme j’en avais acquis l’habitude. Et nous passâmes soudain à autre chose.

Le personnage et son auteur

Comment agir subtilement dans la réalité du quotidien, sinon par un nombre phénoménal de compromissions, de mensonges éhontés, de mimiques d’approbation entendues, de sourires complices, de petites tapes dans le dos, de mine contrite ou affectée. Sans omettre l’apprentissage de listes de mots favorisant une connexion avec les divers groupes humains auxquels on se retrouve contraint de partager des activités. Apprendre, par exemple, quelques noms de joueurs de football et leur position sur le terrain, peut permettre parfois de briser le silence pesant lors d’un repas d’entreprise. À moins que cela n’arrive comme un cheveu sur la soupe. Que l’on devine presque aussitôt ainsi votre fond brutal, indocile, votre inaptitude crasse à participer à des conversations sérieuses. Votre absence d’à- propos se superposant tout à coup à votre manque criant de professionnalisme. Le seul fait d’être repéré comme individu gêné par l’ennui, à cet instant, atomisera tout espoir de carrière par la suite. On se souviendra de vous comme le gars qui flanque du football sur la table, pauvre gars, aussi maladroitement que de la sauce bolognaise le jour des nouilles à la cantine. Apprenons des listes de mots certes, mais également à les utiliser à bon escient. Un apprentissage long et fastidieux, mais souvent payant. Savoir jouer de la cornemuse sans pour autant l’exhiber, une science délicate qui authentifiera à coup sûr votre personnage de gentleman.

Pourquoi faire autant d’effort pour un résultat somme toute si décevant ? Puisque au fond de vous, peu vous chaut d’être ce que vous n’êtes pas. Vous le savez, vous vous indignez même parfois. Mais, vous continuez parce que vous ignorez surtout comment faire autrement. C’est une habitude bien ancrée. Qu’il vous prenne comme un refroidissement de vouloir tout à coup changer d’usage, c’est encore pire. Vous sortez de vos gonds, employez un langage de barbare, arborez une tenue débraillée, misez tout sur un engouement soudain et absolument irréfléchi pour la provocation. Vous constaterez alors que l’indifférence naît encore plus vite dans l’œil de vos interlocuteurs. Que vous soyez poli ou rustre, les gens s’en foutent royalement. Tout ce qui compte, c’est le rôle qu’ils vous attribuent pour une raison extrêmement précise. De plus, il semble y avoir autant de raisons que d’êtres humains sur la terre, et toutes peuvent paraître à priori singulières. Néanmoins, avec de l’entraînement, un peu d’observations ajoutées à quelques déboires, une classification simple peut s’établir. Surtout vous aider à comprendre que ces raisons qui paraissent si nombreuses ne le sont que par pure dissimulation de la part de leurs émetteurs. Bouffer, baiser, accessoirement se reproduire, se sentir en sécurité, avoir un toit au-dessus de la tête, acquérir un pouvoir sur autrui, voilà en gros les principaux fondements. Une fois qu’on le sait, la vie devient délicieusement plus simple à vivre. Et l’on peut même s’amuser à constater la créativité de nos contemporains qui s’evertuent à les évincer derrière un blabla pathétique, des gesticulations horripilantes, des sentiments de pacotille. Tout le monde ouvre sa porte le matin et refuse de sortir à poil. La nécessité d’un habit, d’un costume, d’une panoplie reconnaissable entre toutes fera de vous un type reconnaissable entre tous. Ainsi, la confiance naîtra comme par magie avec l’habitude prise de vous voir avec systématiquement le même nez au milieu de la figure. Que soudain un accident se produise, un accroc même léger, les jugements fuseront alors en priorité dans votre propre cervelle. Vous oubliez toujours que les gens n’en ont strictement rien à foutre de vous, de votre personnage tant que tout roule comme sur des roulettes. Même si vous chutez en plein milieu de la chaussée, l’unique personne qui trouvera cela con, qui se débattra encore pour avoir l’air, ce sera encore et toujours vous. Voici la réalité dans laquelle nous vivons. Un théâtre de fantômes où chacun s’imagine des histoires en continu pour tenter d’incarner un tout petit peu quelque chose ou quelqu’un. Le public, quel est-il, mais vous-même toujours. Vous êtes de même l’acteur et le narrateur de votre propre aventure. Ça vous occupe. Ça passe le temps. Pas grand-chose d’autre sinon. En prendre conscience est une bénédiction autant qu’une malédiction. Toujours ce foutu jugement sur tout ce qui vous arrive. Que pouvons-nous vraiment y faire, cela paraît insoluble à première vue. Ensuite, il semble dérisoire de flanquer un coup de coude à notre voisin en s’exclamant tout à coup:je viens de me réveiller. Tu peux le faire aussi. Non non non, mauvaise idée. Trop frontale. Continuez d’apprendre des listes de mots sans les utiliser n’importe comment. Construisez-vous une perspective. Meme si elle n’aboutit à rien, cela vous aidera à passer le temps plus agréablement. Sinon vous pouvez aussi adopter un chien, un chat, un perroquet, faire des enfants et vous en occuper. Vu sous un nouvel angle ce peut être divertissant. Mais pas un mot sur ce que je viens de vous dire, gardons cela secret, absolument inutile de le répandre au tout venant.

mauvaise volonté

Daumier, les gens de justice.

Reçu une lettre d’huissier pour un paiement non effectué à une AGA, association de gestion à qui, il y a deux ans, on a transmis mon compte client au moment où l’association précédente fermait. Mon dossier client transmit comme on transmet du bétail un cheptel. En deux ans aucune relation avec cette Aga sinon le paiement d’une facture de 250 euros. Ils avaient établi leur courrier ( leur e-mail ) à une ancienne adresse qui doit dater de plus de 10 ans. Je leur avais transmis ma nouvelle adresse mais pas de résultat. Le denier e-mail reçu il y a bien six mois toujours avec cette en-tête à la mauvaise adresse. Agaçant. Donc il y a deux mois je découvre un message vocal d’un huissier qui me prie de le joindre de toute urgence avant que des poursuites s’engagent. Cela m’agace encore plus. J’appelle, trouve une façon de payer à tempérament, pas plus de deux fois m’enjoint la femme au bout du fil. Bon, je vais m’arranger je dis. Et là, évidemment, en deux mois beaucoup d’eau coule sous les ponts. Et l’URSSAF qui ne dort jamais me prélève d’un coup, il y a deux jours , la somme astronomique de 6022 euros. Comme ça paf sans revenir. Évidemment j’appelle mon banquier lui dit de rejeter le prélèvement. Mais il faudra quelques jours encore avant que la situation de mon compte redevienne « normale ». Et là, je découvre la missive de l’huissier dans ma boîte e-mail.

« Puisque vous mettez autant de mauvaise volonté à payer etc etc nous allons donc commencer les poursuites. »

Je suis resté un instant baba. Sonné. Mais l’expression mauvaise volonté m’a chauffé le sang assez rapidement. J’ai aussitôt écrit un message de réponse pour m’indigner ouvertement ( sans doute beaucoup trop ) concernant l’expression. Le fait que je n’étais pas un gamin de cinq ans, que même s’ils avaient la sacro-sainte loi de leur côté ce n’était pas une raison pour traiter les gens comme ça, que c’était un manque total de respect etc etc… puis j’ai effacé le message. J’étais calmé de l’avoir écrit. Mais j’ai jugé qu’ils ne méritaient aucunement une attention si aiguë. Que c’était très certainement un genre de lettre type rédigée par un gros con ou une grosse conne assit toute la journée a s’emmerder dans un bureau mal aéré. Des malheureux qui font suer des malheureux, rien de plus banal en somme. Bref que la façon dont cette lettre était écrite en disait bien plus long sur la personne qui l’avait réfléchie qu’elle m’était adressée. Voilà une vraie maladresse pour l’occasion. Cela fait des mois que je conserve dans une partie de la cervelle toutes ces turbulences administratives. Une révolte sourde contre tous ces parasites qui nous ponctionnent même quand on n’a plus de quoi. Ma technique favorite est l’inertie. J’ai appris cela en entreprise avec tous les e-mails notifiés « urgent » « prioritaires » que l’on reçoit par paquets de cent chaque jour. Au début j’empruntais la figure du sémaphore, je faisais de grands gestes, m’affolais, tant ces termes paraissaient sérieux, m’en imposaient. Puis avec le temps j’ai appris à pondérer mes gesticulations. D’autant que les gens appuient sur prioritaire et urgent comme ça leur chante. Que ce genre d’e-mail peut tout à fait s’enfoncer dans la pile sans que quiconque ne fasse la moindre observation. Bref que la véritable urgence n’est jamais là où on l’attend. Avec les années, je suis devenu plus calme, extraordinairement calme. Un sang-froid à toutes épreuves. Je m’en étonne même moi-même. Donc poursuivez poursuivez si cela vous chante vous ne savez pas à quel point je suis encore capable de m’évader, de mourir même s’il le faut pour ne plus regarder votre triste votre ubuesque votre dramatique réalité. Des fois on se croirait vraiment à la télé.

Le peintre qui voulait peindre rien.

Vais-je avoir des enfants ? C’est la question la plus posée à Cell-ion depuis sa création en 2017.
Intelligence augmentée, la machine d’aide à l’indécision va vous aider dans vos choix, mais pas forcément comme vous pourriez l’imaginer.
La machine est le fruit d’une collaboration entre chercheurs du CNRS, ingénieurs et artiste, avec comme principale motivation, créer la machine ultime qui puisse répondre à toutes les questions en prenant comme postulat de départ le travail de Gödel et Lorentz.

Le peintre tentait d’abolir sa capacité à établir des différences. Durant des années il alla ainsi d’échec en échec. Pas un seul tableau où la différence ne surgisse pas. Différence de matière, différence de couleur, différence de nuance. A chaque fois surtout lorsqu’il qu’il piaffait de contentement, qu’il sentait le but proche, celui-ci s’évanouissait, une première différence s’affichait soudain qu’il n’avait pas vue, puis une autre et encore une autre… la différence produisait seule sa propre abondance. À côté de cela la peinture dans son ensemble sombrait dans l’invisible peu à peu. Malgré tous les mouvements, toutes les tentatives effectués par les peintres pour tenter de surnager, de se rendre visibles… par l’exhibition de leurs différences, le peintre tentait toujours de ne pas perdre de vue celle-ci. Mais la peinture devenait comme l’une de ces grandes métropoles modernes, elle disparaissait, s’évanouissait peu à peu au profit des particularités que tout à chacun voulait lui coller dessus.

Il y avait bien eu quelques tentatives, quelques peintres avaient essayé d’alerter l’opinion, clairvoyants d’une catastrophe silencieuse à venir. Mais ils avaient été rejetés à la marge considérés comme quantité négligeable. La vérité est qu’on ne change pas ainsi la vision d’une opinion publique puisque cette vision a été fabriquée pour de bonnes raisons. L’éloge de la différence, de la particularité nécessaire pour imprimer dans les esprits l’illusion des hiérarchies, du bien et du mal, du beau et du laid avait été mise en place depuis tant d’années qu’elle était désormais devenue une compétence inconsciente des foules. D’instinct on savait s’appuyer sur la moindre différence pour fabriquer un jugement. Se ranger dans un camp ou dans un autre. Pérorer sur la peinture, y aller bon train de la glose et de l’exégèse. Mais au final la catastrophe était là, une uniformité, sorte de carapace désormais inviolable qui recouvrait la peinture comme une couche épaisse de vernis au travers de laquelle ne s’agitait plus que des souvenirs, des réminiscences, des reproductions de reproductions, un infini plagiat.

Pour se rendre dans le lieu de la peinture, songeait le peintre, peut-être fallait-il abandonner ce qui de tout temps avait été décrété lui appartenir intimement. Rejeter tout ce qui jusque là avait été considéré comme outils nécessaires pour la produire. Était-ce nécessaire d’avoir autant de pinceaux, de tubes de couleurs, de toiles de formats divers… durant des années le peintre tenta d’abord de réduire ce nombre d’outils. À la fin il ne lui resta plus qu’un seul pinceau, un seul tube de couleur et une seule toile. Au bout du millième monochrome effectué ainsi, la différence se voyait toujours comme un nez au milieu d’une figure. Alors il décida de se séparer de son dernier pinceau, de son dernier tube de couleur, et des mille monochromes qu’il avait réalisé sur la même toile, chaque fois effaçant le précédant.

Désormais il se tenait seul au milieu d’une grande pièce vide. Il contemplait les murs blancs, il ne voyait plus que ce blanc. Dans un moment d’euphorie il fit appel à un peintre en bâtiment pour que celui-ci repeigne tout en noir. Et durant quelques mois encore il plissa les yeux en observant les murs noirs. Mais il percevait encore des différences, selon le moment de la journée la lumière créait de la différence.

Éreinté, désespéré, le peintre subit à nouveau une nouvelle poussée d’euphorie. Il devait se crever les yeux. Ce qu’il fit aussitôt. Mais même en étant aveugle, ce qu’il projetait du plus profond de son aveuglement possédait encore quelques différences, quelques nuances. A bout de souffle il pu toutefois une dernière fois s’enthousiasmer pour une ultime idée. Il dépêcha un gamin pour que celui-ci aille lui chercher une corde et le paya grassement pour installer ensuite le nécessaire pour une pendaison réussie. Vas-y maintenant retire la chaise dit-il au gamin tu pourras prendre tout l’argent qui reste dans mes poches. Le gamin ne se fit pas prier. le peintre senti le vide sous ses pieds, puis il sombra dans l’inconscience totale que lui avait procuré à la fois le choc et l’étranglement du noeud coulant. Il était en train de mourir . quelle différence cela pouvait-il faire puisque la vie ne lui permettait pas d’atteindre à l’invisible, à la peinture… peut-être que la mort lui offrirait enfin ce qu’il cherchait. Quand il se rendit compte qu’il établissait encore une différence entre la mort et la vie, il était trop tard. Cependant il parvint tout de même à percevoir simultanément toutes les possibilités qu’il n’avait pas exploitées pour parvenir à son but. Pour approcher ce qu’il nommait depuis toujours la peinture il existait désormais mille possibilités, mais il compris aussi, dans le même temps, qu’il lui était nécessaire d’être rien, de parvenir à cet état de vide, de néant, de mort pour éprouver ce grouillement incroyable de vie qui résidait au fond de lui -même. Enfin l’aboutissement de toute une vie se réalisait pour le payer de tant d’efforts. Quand les pompiers vinrent pour le décrocher ils furent étonnés de voir pour la toute première fois de leur carrière un pendu souriant, un pendu béat. Un journaliste à l’affût d’un bon article et qui trainait dans le coin s’intéressa a l’affaire. L’article paru dans les journaux locaux, en cinquième page. Puis un autre journaliste un parisien, un jour maussade, un jour où l’inspiration manquait, feuilleta le même journal et tomba sur l’article. Il effectua des recherches, rencontra la veuve du peintre, eut des rapports intimes avec celle-ci qui ne se fit pas prier ensuite pour lui donner accès à l’œuvre du peintre…. le journaliste se frotta les mains il avait de quoi faire un papier complet. D’autant qu’il découvrit le journal du peintre qui relatait dans le menu tous les affres de son calvaire pictural. Il trouva un bon titre. « Le peintre qui voulait peindre le rien » Puis il alla brandir son article dans le bureau du rédacteur chef qui le lu puis le jeta aussitôt à la corbeille. Aucun intérêt pour nos lecteur mon cher. Revoyez votre copie. Google ne laissera aucune chance à ce genre de ramassis de conneries.

En hommage à Grégoire Falque, autrefois nommé le Délesteur, assassiné par Google. Dont je viens d’avoir tout juste des nouvelles par mail ( coucou Grégoire, vais faire le nécessaire pour les anciens liens 😉 ) voici le lien de son nouveau site https://www.arseneca.com/account/etude-de-cas-pour-ne-rien-acheter/

Marengo

La petite dame est née en 1930 à Marengo, Algérie. Une histoire surréaliste encore une fois comme on en voit tant en réalité. Élevée par sa grand-mère qui toute son enfance se fera passer pour sa mère. Sa mère engrossée par on ne sait qui. Cette jeune femme volage qui quittera rapidement la ville neuve et qu’elle, la petite dame considéra, les rares fois où elles se croisèrent, comme une lointaine cousine. Tout le quartier savait, elle se souvient parfois. Elle le répète en boucle quand ça lui revient, comme une vieille blessure qui se réouvre, une humiliation cinglante qui l’extirpe de l’oubli dû à la maladie, une façon de tenir bon.

Le père on n’en parle pas. On ne sait qui il est. Aucune trace.

Quand elle se souvient elle dit j’allais à l’école à Marengo. Mais cette ville porte désormais un autre nom-Hadjout-Peut-on dire pour autant qu’elle n’existe plus. Quelles traces résisteraient encore à l’érosion. Fortuitement hier je découvre le travail de Xavier Georgin site qui m’a beaucoup touché. La notion d’exil qui m’est une fois de plus revenue en plein cœur. Et aussi une nouvelle confirmation, une confortation si je peux dire quant au fait qu’il n’existe pas de hasard. Que seul notre attention sans doute à ce que nous considérons comme hasard peut-être cet outil pour tisser des liens entre les choses d’apparences bizarres, voire totalement saugrenues.

Qu’un texte sur Istamboul se retrouve soudain inséré dans son travail sur l’Algerie ne m’étonne pas. La présence Turque en Algérie a bel et bien existée. Ainsi nos pas semblent nous conduire par des chemins d’errance qui n’en sont pas vraiment. Tout semble déjà écrit quelque part dans le grand livre de notre vie. Mais ce qui compte, comme pour tout livre, c’est seulement la bonne volonté du lecteur. Le nouveau nom de Marengo signale justement tout un pan d’histoire qui s’est achevé en 1830, date de fin d’une vassalité de l’Algérie aux maîtres Ottomans. Qui se souvient encore de la Régence d’Alger, de cette allégeance crée par la peur d’être sous le joug des Espagnols. De l’intervention des corsaires Barberousse, deux grecs convertis à l’islam qui jouèrent le rôle de diplomates entre les turcs et les populations de Bejaia puis d’Alger. Qui sait encore l’origine d’expressions administratives comme « ibn al-turki » fils du turc ou fils du serviteur.

Vingt ans plus tard (1851) Marengo remplace Meurad, ancien nom de la localité. Meurad a subit un sort étrange également puisqu’elle fut « déplacée » à quelques kilomètres seulement de la nouvelle ville. Peut-être que si la petite dame avait encore toute sa tête elle se souviendrait y avoir été. Cinq kilomètres tout au plus…

Ainsi l’oubli se présente ainsi à nous comme un fléau. Certains l’acceptent comme une donnée fondamentale de la vie, d’autres ne peuvent s’y résoudre. Exhumer des traces, des souvenirs, c’est se plonger dans toute une histoire. D’emblée je comprends le magnétisme qu’opère une telle quête. Tenter de raccrocher le présent au passé notamment. Mieux comprendre sa propre histoire. Relier une autobiographie à quelque chose qui la dépasse, et la dépassant nous libère du poids que tout exil semble provoquer. Cette sensation d’étrangeté au monde que je connais bien. Ainsi trois personnages pourraient se distinguer soudain pour écrire une fresque, un récit qui relie aujourd’hui et hier. Une vieille dame dont la mémoire bat de l’aile et qui revient de façon obsessionnelle à son enfance, à Marengo. Un homme qui manipule des cartes les presse entre ses mains pour tenter d’en extraire le visage d’un pays qui n’existe plus pour ses nouveaux habitants. Et puis cet homme torturé par l’histoire de son père ancien sous-officier durant la guerre d’Algérie par l’histoire d’un autre exil, celui dont il aura pris connaissance par la mère, la grand-mère les récits autour d’un grand-père inconnu estonien, en 1917 période où les soviétiques font main basse sur les pays baltes. À cela s’ajoute des bribes de souvenirs entendues dans l’enfance tout à fait surréalistes quand j’y repense. La mère de mon père aurait tenu un commerce à Alger. C’est tellement fugace, nul n’en parlait que parfois il m’a semblé avoir rêvé ces souvenirs. Lorsque j’ai déménagé la maison de mon père après son décès en 2013 j’ai retrouvé des cahiers dans lesquels il avait recueilli des notes sur l’empire Ottoman, sur l’histoire des sultans, l’Arabie des Abassydes. Et puis un sac en plastique au dessus d’une armoire dans lequel un béret rouge, des insignes, des médailles. Comment l’histoire passée impacte le présent et qui nous sommes vraiment, c’est un mystère. Il y a aussi une honte que nous avons comme tâche, que nous nous donnons comme tâche ou pour mission de transformer en quelque chose d’autre. Ce serait trop simple de parler de fierté et probablement bien trop symétrique. Mais explorer ces hontes, ces malaises éprouvés durant tant d’années par toute forme d’exil qui cherche à rencontrer l’autre, à se relier, à recréer quoi du pays, de la géographie, de l’orientation je crois que la beauté est d’autant plus touchante qu’elle ne sert à rien dans ce nouveau monde dans lequel l’oubli, l’immédiateté, sont devenus des mots d’ordre

Indécis.

Joos van Craesbeeck, La Tentation de Saint Antoine, v. 1650, huile sur toile, 78 x 116 cm, Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe (Allemagne).

Je me suis défroqué plusieurs fois. En tant que prêtre. Cela pour mon chemin de croix mon calvaire personnel. Un jour je crois l’autre plein de doutes. Saint-Antoine ou Flaubert. Adepte de l’indécision, juste sans doute pour voir où elle menait. Dans le désert probablement. Et à la fin buisson ardent ou pas, c’est là que je suis le plus serein.

voir au-delà

Hier j’ai mangé une mouche. Elle s’est retrouvée prisonnière sous le couvercle, dans la poêle où grillait une côte de porc. Quand j’ai ôté le couvercle je l’ai aperçue, elle se tenait sur l’un des points les plus hauts de l’os. Une naufragée. J’allais l’aider à s’évader d’un geste de la main, mais elle s’est jetée dans l’huile. Elle y a disparu aussitôt. Je n’allais sûrement pas jeter la nourriture. Impossible de commettre un tel acte comme bon nombre, écœurés, l’auraient sûrement fait. J’ai trop crevé de faim dans ma vie. Et puis qu’est-ce qu’une mouche par rapport à un porc. N’a t’elle pas aussi une valeur nutritive une fois l’imagination écartée. J’ai évité la graisse, cette sauce à la mouche que le destin farceur m’avait préparée. Cependant à chaque bouchée je ne pouvais pas ne pas y penser. tu es en train d’avaler du porc à la mouche. Leurs deux âmes ont fusionnées dans la poêle. Ce que ça peut donner sur mon propre organisme… je l’ignore. J’avais déjà gamin une affection particulière pour la boue, la bauge, peut-être que c’est un vœu secret de l’œil de bouffer une mouche pour y voir plus loin, plus vite, partout, instantanément. A moins que ce ne soit que du pragmatisme, aller jusqu’au bout d’une action, cuire du porc et l’avaler quelques soient les aléas.

Ceci pour la réalité prosaïque. Mais il existe bien d’autres paliers au delà de celle-ci. Des paliers sur lesquels le rêve et la réalité s’entremêlent se confondent pour proposer d’autres versions de l’être, de l’existence, du temps et de la matière. De l’esprit. Se nourrir de porc et de mouche sur ces paliers précisément ne signifie aucunement ce que de toute évidence, malgré toute évidence, ce que l’on imagine. Il faut plutôt se diriger vers le syncrétisme. Se souvenir que les saints sont de vieilles divinités africaines parfois. Et que sur le plan d’avaler, la couleuvre comme porc et mouche ne sont que des moyens, des vecteurs permettant l’émission comme la réception de messages d’un monde l’autre.

Ce ne peut jamais être pour rien, ou comme on dit, un hasard, que l’on ingurgite une mouche. Ses principales qualités d’après ce que j’en sais sont la vigilance et la rapidité. Peut-être en bénéficierais-je alors puisque je suis depuis de nombreuses semaines dans un état d’indétermination quasi totale dans tous les domaines de ma vie. L’émotion m’accable d’autant que tout ce que j’imaginais de ma rationalité s’évanouit de plus en plus. Non pas que j’ai peur de l’irrationnel, mais la solitude dans laquelle celui-ci me contraint distancie le monde parfois jusqu’à perte de vue, m’éloigne de tout ce qu’auparavant j’appelais le proche. Avaler une mouche et récupérer ainsi rapidité et vigilance sur plus d’un plan de la réalité. Pouvoir justement grâce à cet œil à facettes les observer tous en même temps et ne pas traîner pour agir en restant accroché à la pensée. Préférer l’intempestif ou l’intuition. Se tenir impeccablement prêt en toutes circonstances. Sans rien dévoiler cependant qui effraierait le monde toujours prêt à frémir à la moindre circonstance. Dire seulement comme une histoire complètement conne «  hier j’ai mangé une mouche » peut-être pour exorciser aussi quelque chose, pour ne pas glisser dans la folie complètement. Entendre les rires, les cris, mesurer la stupeur . Tout ce qui peut encore faire de moi, si ridicule cela soit-il, un être encore un peu humain.