Les étrennes.

C’est un mot qui n’est plus beaucoup utilisé, dans les années 70, chaque année pourtant il m’était familier. Mes grands parents m’offraient quelque chose de neuf qu’il fallait en toute hâte en janvier étrenner. Souvent des vêtements, un pull over que « mémé » avait tricoté durant plusieurs semaines en pensant à moi, au plaisir que j’aurai à le porter, à la chaleur qu’elle me transmettait ainsi au travers la maille et la laine. Mon grand père lui était comme moi aujourd’hui, il déléguait beaucoup et d’ailleurs c’est surement en raison de cette absence d’attention que je lui faisais les poches, ou lui ai piqué les premières gitanes blanches sans filtres avec lesquelles je me suis époumoné. Comme on s’époumone à prier en vain le dieu Janus, en guettant un signe qui ne fut pas de mauvaise augure tel un corbeau noir, si fréquent dans mon cher bourbonnais. Ainsi va la vie et le destin, la chaleur humaine se transmet par la laine et la malice par l’oubli ou la négligence.

Art digital Patrick Blanchon 2020

Je ne sais plus quand les choses ont commencé à mal tourner vraiment, et où les pulls, les écharpes, les grosses chaussettes se sont transformés en dépôts annuels sur un compte épargne à mon nom que je ne pourrai toucher qu’à ma majorité. Quelque chose dans le temps s’était gâté, l’idée des étrennes avait glissé vers l’épargne vers le surlendemain des fêtes de fin d’années, de toutes évidence ça sentait le pâté et tout filait à vive allure en eau de boudin. Peut-être à la hauteur des années 80. J’avais 20 ans alors et c’est vrai que j’étais plus grand, tricoter des pulls de géants devait avoir finit par ennuyer mémé et puis pour dire toute la vérité je ne les portais carrément jamais, à part pour bricoler.

Ces étrennes de l’enfance je les regrette régulièrement une fois l’an. Ce qu’elles représentaient, cette antique filiation avec les générations passées dont j’avais comme une sorte de pressentiment. J’ai du vivre à Babylone autrefois et je me souvenais vaguement de vieilles pratiques à l’origine des vœux pour récupérer le matériel agricole prêtés à nos voisins que l’on espérait qu’il nous rendent ce jour là. Et aussi lorsque me traverse parfois le bruit du stylet sur la pierre quand j’étais scribe et que j’entendais les cris et les rires des enfants par ma fenêtre, quand montaient les eaux du Nil.

Sans doute ai je aussi été ce soldat allant se battre contre les Pictes ou les Gaulois et qui déserta de sa cohorte pour rejoindre la fille d’un druide. Là je me souviens des taureaux blancs et du gui trempé dans l’eau qu’on leur offrait en breuvage pour qu’il procréent et grossissent les troupeaux signe d’opulence et de sérénité.

Lorsque je pense à toutes ces vies vécues et à celles ci je me dis que c’est étrange, que sans doute un tour entier aura été fait. Pas seulement 365 jours calendaires. Non. 2021 m’inspire bien plus que cela, un cycle qui s’achève et un autre totalement inédit qui commence. Un grand cycle dans lequel on m’a donné l’opportunité de comprendre que j’ai beaucoup vécu, énormément appris .Et aussi de saisir ma volonté d’insignifiance en cette vie en me dissimulant sous tant de déguisements, tout comme Janus, le dieu qui marque aussi le mois de ma naissance.

Je suis de cette race de journaliers qui peuplent la mémoire des clans qui m’ont accueilli, comme une bourrasque passagère empruntant parfois les oripeaux d’un homme, d’une femme, d’un enfant et probablement d’une bête domestique aussi.

Je ne suis que de passage depuis toutes ces années ces siècles ces millénaires appartenant à ce grand cycle et ma mémoire est pleine à l’instar des disques durs d’aujourd’hui, d’une mémoire vive ou morte saturée d’informations dont le destin est de s’effacer à tout jamais.

Ce n’est pas l’information le plus important c’est l’esprit qui courre entre elles, l’esprit d’un enfant secret depuis la nuit des temps.

Un enfant qui met des vies et des vies à emprunter des vies d’adultes que pour revenir de mieux en mieux à l’enfance.

Car s’il n’y avait qu’un vœu vraiment à formuler pour ce nouveau cycle de l’univers, ce serait que tout à chacun retrouve son propre enfant secret comme je ressens parfois le mien.

Un enfant sage, qui sait se tenir entre l’espièglerie et la générosité pour que le soleil se repaisse avidement de sa chaleur et continue à produire la lumière.

Je vous souhaite donc l’enfance du monde tout doucement, et en ce jour pour vos étrennes ce petit texte, cette nouveauté pour dire adieu à tout ce qui de près ou de loin brûle et doit être oublié profondément pour que la mémoire enfin vous revienne.

L’abject

Quand je regarde sa bouche à l’instant où elle prononce ce mot, je ressens un trouble. Comment pouvez vous être aussi abjects ?

Elle s’adresse à tout le monde, personne en particulier, les lèvres remuent et j’aperçois la ligne centrale qui se déforme, les commissures qui remontent vers le haut, c’est quasiment le même mouvement qu’un sourire. D’autant qu’elle le dit dans une expiration, quelque chose qui oscille entre confidence et questionnement.

Tous ces infimes détails j’ai décidé de les conserver en moi à cause du violent désir qu’ils ont provoqué la toute première fois et qui à chaque fois qu’elle utilise ce mot semble se renouveler, me procurer une vigueur depuis l’absurde dans lequel j’ai l’habitude de me réfugier.

Visage acrylique et fusain format 30x30 Patrick Blanchon 2020
Visage acrylique et fusain format 30×30 Patrick Blanchon 2020

Les mathématiques me conduisent au constat de ma propre absurdité irrémédiablement. Et donc lorsque la prof, une petite brune aux yeux noirs constate notre abjection à voix haute, je le prends comme un message personnel. Comme une invitation au sabbat.

C’est vrai que nous n’ y allons pas de main morte. Elle est là sur l’estrade à écrire sur le tableau noir ces signes cabalistiques à la craie blanche et nous en profitons pour nous chamailler, pour faire les pitres dans son dos. Nous n’avons du respect que lorsqu’elle se retourne pour nous toiser. C’est une femme au bord de l’ordinaire mais qui détient néanmoins un secret, des formules magiques que nous tentons d’apprendre bon an mal an ou de comprendre. Personnellement j’ai lâché l’affaire depuis un moment. J’ai décidé que cette matière m’échappe, elle déborde ma compréhension des choses car elle est surtout dépourvue d’émotion.

Nous serions abjects parce que trop dépendants de cette émotion c’est une sorte d’évidence. Une évidence mathématique forcément.

Pourtant lorsque j’entends le mot, quand j’observe sa bouche, quand je perçois ce je ne sais quoi de sadique dans le sourire qui clôt cette parole, j’éprouve une émotion violente que je ne sais pas nommer autrement que du désir.

Une envie de répondre à cette invitation, d’être totalement abject surtout.

A ces moments là je pourrais me lever , baisser ma braguette pour extirper ma verge et me branler je suis près à parier qu’elle exulterait. Peut-être que si je ne le fait pas c’est tout simplement pour profiter de ce trouble, pour en jouir solitairement le plus longtemps possible. En égoïste abject que je suis.

Et puis évidemment, j’aurais l’air fin mais ce n’est pas une préoccupation majeure.

Peut-être que cette possibilité de faire exploser le cadre que je tiens en respect par peur ou convention, participe pour beaucoup à l’irruption du désir au moment où elle prononce le mot.

Si je remonte plus haut, je vois nettement le frémissement des narines. Il y a de la truffe, du groin, des naseaux, de la bête qui m’amène à me penser mufle et donc ne pas répliquer du tac au tac à sa bestialité.

Et si je continue encore que je tombe dans ses yeux noirs, la mince lueur d’ironie que je détecte n’arrange rien.

Vous être abjects, et s’il te plait, je te prie, je t’implore, chiche que tu me le prouves vraiment dans ce cas !

Elle n’est pas appréciée cette prof, soit on la méprise, soit on l’ignore, à part les deux ou trois bon élèves du premier rang, elle ne doit être qu’une vague silhouette pour le reste de la classe.

Utiliser l’abjection pour se rendre tout à coup visible, quelle audace … il y a quelque chose d’émouvant dans cette tentative de fuir la résignation, la désespérance, l’ennui peut-être… tout le monde la voit comme une vieille fille aigrie. Pas moi, oh la la c’est même tout le contraire que je repère depuis mon abjection reconnue.

Ce qui m’amène toujours à remettre en question la nature de la bêtise, comme celle de l’intelligence. Peut-être que l’abject est une sorte de sas, un passage entre les deux prisons de la pensée que sont bêtise et intelligence. Sombrer dans l’abject alors serait une tentative d’échapper au classement, tout en montrant par la stupidité à quoi on arrive en tentant de l’écarter à tout prix.

Etre bête, Etre abject ça doit être parfaitement synonyme pour cette femme. Et c’est aussi sa désespérance qu’elle exhibe ainsi par ce mot qu’elle nous lance en expirant et en souriant. D’une certaine manière elle se masturbe ouvertement, en se croyant bien planquée, à l’abri, en balançant à l’encan l’idée de l’abjection.

Faites donc de moi une bête comme vous êtes finalement afin que je soies moins seule.

Après tout, les prof de maths ne sont peut être pas tous aussi hermétiques qu’ils veulent l’afficher. Il y a toujours si on observe attentivement leurs gestes, une porosité rassurante.

Comme un gamin

A les écouter on deviendrait fou. C’est à dire qu’on ne serait plus soi-même. Tout ça à cause de la solitude évidemment et de quelques petits tracas de la même espèce. Alors on se rassemble, on se caresse dans le sens du poil, on se lèche copieusement, on se fourre, on se tripatouille, on s’étreint. Juste derrière la Joconde accrochée au musée du Louvres il y a le radeau de la Méduse.

Hasard ou ironie ? Peut-être bien. Le fait est que lorsque on aperçoit la foule, la cohue certains jours le véritable tableau se situe entre les deux. Toute la comédie ou la tragédie humaine est là, entre Da Vinci et Jéricho.

Au début on ne choisit pas la solitude. Elle nous tombe dessus comme la grâce, un matin d’ennui à couper au hachoir. La solitude est ce coup de hachoir flanqué par un boucher métaphysique. Un ogre fabuleux qui dévore d’un seul coup tous les appuis branlants sur lesquels assez péniblement on se croyait en sécurité pour dire « nous ».

C’est avec la solitude que je suis né véritablement, avant je n’étais que du nous en pagaille.

Il a fallu que je m’éloigne que je quitte les grandes artères, les boulevards. J’ai fait cela à Venise pour m’enfoncer dans les ruelles du ghetto. C’était irrépressible. Je crois que c’était au fin fond de mes cellules avant que cela n’arrive à ma cervelle. La mémoire de toutes les humeurs charriée par le sang remonte à l’infini des massacres au nom des « nous ».

Dans le ghetto désert tout me parlait à mi voix. Ce n’était pas une parole d’homme ni de femme, pas même d’enfant. C’était un son de pierre ocre et grise, un son issu de l’eau verdâtre rejoignant la matité presque inaudible de mes pas sur le pavé de ce quartier sextière du Cannaregio.

C’est le premier de tous les ghetto qui date de 1516 date à laquelle on mis en demeure les juifs d’y résider. L’origine du mot provient peut-être d’une étymologie syncrétique entre le vénitien et l’hébreu. Il est associé au travail de la fonderie du cuivre, qui était une des principales activité de ce quartier, le plus septentrional de la ville. Et surtout au terme de « déchet » car le travail du cuivre en produisait en quantité conséquente. Tout cela pour construire des armes, des bombardes, des canons de cuivre.

La solitude et le ghetto, le déchet, tout cela m’allait au poil étant donné ma relation quasi hébraïque au monde, mon obsession du commentaire et de l’exégèse. Sauf que là le silence était mon seul interlocuteur, et qu’il m’était à l’époque encore étranger. Le silence et moi, deux étrangers dans le premier ghetto d’Europe, cela peut paraitre insolite, presque ridicule comme sujet de réflexion.

Sauf si l’on pense à la mémoire de nos humeurs, de nos cellules. Le destin finalement c’est tout ce qu’on ne comprend pas, comme le hasard, de l’intime logé tout au fond de soi.

Cette solitude et ce silence c’est l’intime. Je comprend qu’on puisse le fuir obstinément lorsque on croit à l’intimité, à la chaleur humaine, à l’amour fou, comme à l’avenir.

J’avais perdu foi en tout cela dans le ghetto de Venise cette année là, l’hiver de cette année, semblable à cette fin d’année aujourd’hui.

Tout le monde parle de liberté mais qui est vraiment prêt à en payer le prix ? son pesant en solitude et en silence ? D’autant que la mesure elle aussi est exotique quand on ne pèse plus lourd, quand on ne pèse presque plus rien du tout, que l’on se tient dans l’antichambre de toutes les légèretés.

Chaque fin d’année la nostalgie me revient par bouffée avec les regrets sans que je ne comprenne pourquoi vraiment. C’est comme si j’apercevais un autre moi même, parallèle et qui marche dans une dimension contiguë de la mienne. Un autre moi-même à qui tout aurait miraculeusement réussi c’est ce qu’il doit penser. Et qui pour cette insouciance j’aurais moi-même arraché mes propres viscères, mes boyaux.

Pour que celui là réussisse je me serais sacrifié totalement dans la solitude et le silence tel un martyr anonyme.

Je pourrais en bon juif me moquer de cette impertinence à convoiter la position de martyr évidemment. Je m’en suis toujours bien fichu. Cependant que quelque chose aujourd’hui semble différent.

Un vent léger s’est levé et a balayé les pavés de tous les ghettos réels ou imaginaires par lesquels je suis passé, dans la vraie vie ou dans l’imaginaire, les nuages au dessus se sont écartés doucement sans que je ne m’en aperçoive. C’est le cri d’un oiseau quelque part au ciel qui m’a fait lever les yeux et voir le ciel bleu.

Je n’ai plus rien à dire de ce coté là.

Alors j’ai enfin pu peindre un peu quelques petits formats, avec du brou de noix, de l’encre et des collages. J’ai réduit tous mes moyens comme toutes mes ambitions et je m’amuse enfin comme un gamin.

Visage sur petit format brou de noix encre et collages Patrick Blanchon 2020
visage encre, brou de noix , collages Patrick Blanchon 2020

Visage encre brou de noix et collages Patrick Blanchon 2020

Cacophonie

L’habitude impose que nous placions des frontières entre les sens. Ce qui nous informerait par le regard possèderait une logique qui n’est pas celle de l’odorat, ni du toucher, et encore moins celle de l’ouïe. C’est sur ce postulat, que sont nées ces limites, ces différences. Le besoin de différencier, de nommer et de définir chaque chose afin de découvrir un ordre, de pouvoir s’orienter momentanément dans le chaos du monde et sans doute aussi le notre. L’ordre serait une composante essentielle de l’harmonie et derrière celle-ci il y aurait cette intelligence supérieure, une intelligence divine, celle qui, selon les textes, nous a crée à sa propre image.

Nous nous sommes habitués à cette idée de frontière, de différence, d’ordre et d’harmonie que nous n’en avons même plus conscience, nous ne nous exprimons mêmes plus sur celle ci et surtout nous ne la remettons que fort rarement en question.

Sauf les artistes.

Les artistes sont comme des philosophes de la sensation, de l’émotion, des chercheurs du rêve. On devrait les prendre vraiment au sérieux car leur boulot vaut tout autant que les plus hautes sommités de la science. Les artistes comme les philosophes passent le plus clair de leur temps à résoudre des contradictions.

Ce n’est pas rien comme matière même si pour la plupart des gens la contradiction est quelque chose qui ne les intéresse en général que peu. Et même que l’on cherche à éliminer si je puis dire le plus souvent par des décrets, des certitudes, des lois.

L’artiste comme le scientifique met les mains dans le cambouis. Comment à partir d’opposés créer de l’harmonie, comment trouver la mélodie au sein même de la grande cacophonie ? voilà l’obsession.

La mienne en tous cas.

Aussi loin que je me puisse me souvenir j’ai toujours mis les mains dans la boue avec plaisir, j’ai vu au bout de mes doigts comment naissent les montagnes et les gouffres, les sources et les grands fleuves qui se jettent dans la mare, toujours la même aussitôt que la pluie tombait dans notre jardin de campagne. L’odeur électrique des foudres et de la terre mouillée et le gout acide de la feuille d’oseille.

Toutes ces informations reçues simultanément d’un moment de la création du monde me sont parvenues comme un chaos, une cacophonie énorme semblable au jardin des délices de Jérôme Bosch conservé au musée du Prado. Enfin j’ai retrouvé à la surface du triptyque l’effroi mélangé au merveilleux créant quelque chose d’a la fois moderne et éternel. Et tout ce que j’avais cru avoir oublié m’est revenu par vagues, le son des cornemuses et l’intensité des coloris.

Jardin des délices ( détail) Jérôme Bosch 1480-1490

Et puis ce que j’en ai retenu c’était ce silence et ma propre disparition soudaine à cet instant.

Une disparition totale du jeune garçon que j’imaginais avoir été comme l’homme qui était sensé se trouver dans un musée espagnol. Mais ce qui s’absenta fut aussitôt remplacé par quelque chose d’immense, un vertige, qui n’avait plus besoin des sens pour être.

Cela ne dura pas. Et c’est tout aussi étonnant de remarquer la réapparition des sens que d’assister à leur disparition. L’importance que j’accorde à la parenthèse, au silence entre les notes, aux gris faisant le grand écart encore l’ombre et la lumière, m’est probablement venue de la répétition de ce genre d’éblouissement.

Car cela se reproduisit de nombreuses fois. Comme une intermittence dans la continuité de soi.

Je pense à cela ce matin car je me suis réveillé avec la sensation du plomb. J’ai commis l’erreur de vouloir regarder en arrière et de penser ma vie ratée, encore une fois de plus. Tous les ans c’est pareil je devrais y être habitué. Mais non il faut obstinément que je recommence que je m’enfonce dans mes propres ombres jusqu’à atteindre cette émotion lourde du reproche et des regrets. C’est seulement là, accompagné de cette pesanteur inouïe que je peux tendre l’oreille et renouer avec l’antique cacophonie du monde, ou de moi-même.

Alors à cet instant les démons de Jérôme Bosch sont les miens, certains lèvent un doigt pour le placer sur leurs lèvres pour m’imposer de m’asseoir et me taire, puis ils se saisissent de leurs flutes, de leurs cornemuses et tous les binious possibles et imaginables et juste après une bourrasque d’automne en guise d’intro s’élève vers le ciel de bronze et de turquoise l’effroyable et merveilleuse musique, la plus poignante des cacophonie.

C’est à cet instant que je peux comprendre tous mes ratages exactement. Puis par une opération qui tient de la science ou de la magie, les faire entrer dans la danse, les rendre autonomes et à la fois universels, afin de mieux observer leurs formes, la récurrence de ces formes et de ces lignes pour voir autre chose, qui disparait sitôt que je la surprend et désire la saisir.

Nature et culture

C’est dans un recueil de nouvelles de Paul Bowles que j’avais noté cette histoire de scorpion et de grenouille. Un scorpion et une grenouille se rencontrent devant une rivière et le scorpion demande à la grenouille de le transporter sur l’autre rive. La grenouille réfléchit un instant et parvient à la conclusion qu’il est improbable que le scorpion puisse la piquer avec son dard puisque s’en serait fini de tous les deux. Elle accepte donc et au beau milieu du fleuve le scorpion la pique. Mais pourquoi fais tu cela demande alors la grenouille, et le scorpion répond  » parce que c’est ma nature ».

Paul Bowles n’est pas l’inventeur de cette histoire, on la retrouve sous de nombreuses variantes et peut-être que l’origine de celle-ci remonte à Esope dans la fable du fermier et de la vipère nommée aussi le laboureur et le serpent gelé. On la retrouve également dans un roman russe paru en 1933  » le quartier Allemand » de l’écrivain Lev Nitoburg et également chez un autre russe Jura par Georgii Tushkan qui sera traduit en anglais sous le titre  « The Hunter of the Pamirs »

Elle deviendra célèbre définitivement en Occident grâce à Orson Wells et à son film Mr Arkadin en 1955.

Si cette histoire a tellement inspiré les artistes russes et ce génie du cinéma ce n’est certes pas pour rien. Car elle illustre un fait une énigme qui doit remonter à l’origine de l’humanité :Certains comportements sont irrépressibles, indépendamment des conséquences.

C’est ce qu’essaie avec plus ou moins de succès d’empêcher toujours en vain la culture en tentant d’y opposer la réflexion, la pensée, le savoir et l’art de maitriser l’émotion.

Cela m’a toujours passionné depuis l’enfance, je veux dire en voyant les adultes se conduire de façon totalement absurde en apparence en même temps qu’ils m’invitaient à obtenir de bonnes notes par mes efforts d’apprentissage scolaire et sur moi même afin d’apparaitre raisonnable et poli.

Ce paradoxe m’a énormément effrayé au début et puis avec le temps je m’y suis habitué. La nature même de l’existence n’est-elle pas tellement paradoxale?

Cependant je n’ai jamais véritablement cherché à aller contre ma propre nature malgré tous les avertissements ni même les menaces puis les sanctions. Cette nature après tout m’appartient au même titre que la culture que je me serais inventée pour être en mesure de communiquer avec mes contemporains. Et il m’arrive souvent encore de faire bien plus confiance à cette nature qu’à ma propre culture tant parfois que vois combien sa logique n’est qu’une sorte de digue vulnérable face au comportement irrépressible de la bêtise humain et de la nature en général.

Si je n’ai jamais vraiment respecté grand chose chez les êtres humains, j’ai toujours été extrêmement attentif et respectueux vis à vis de tout ce qui touche de près ou de loin à la nature. La différence entre la nature et la bêtise humaine c’est que cette dernière n’est pas correctement assumée par la plupart d’entre nous. Si elle l’était vraiment on pourrait voir à quel point la vie est bien plus simple qu’on ne le pense.

Je détesterais tuer une mouche ou d’ailleurs n’importe quel insecte alors que je n’ai absolument aucun scrupule à tricher, ou dévaliser le premier couillon venu qui, pour se prémunir en toute innocence en toute inconscience du danger, se réfugie derrière les bonnes manières et les lois.

Je n’aime pas les zombis. De mêmes les personnes qui ne parlent que par slogan, en récitant comme des perroquets des choses qu’ils ne comprennent même pas en profondeur.

Je n’aime pas la bêtise humaine qui la plupart du temps derrière un masque cultivé insulte tout ce qui peut y avoir de naturel chez eux en le masquant en le dissimulant par peur d’apparaitre ridicules. Ces gens là ne vivent que dans le paraitre, autant dire qu’ils n’existent pas.

Ces personnes tartinées de culture sont pour moi l’incarnation de la vulgarité la plus crasseuse. Et j’ai fréquenté des cloportes qui possédaient bien plus d’élégance et de dignité qu’ils n’en n’auront jamais.

Même si je suis un peu plus coulant, que j’ai vieilli je conserve une sorte de hargne particulière, une réaction quasi épidermique en leur présence. J’ai juste appris avec le temps à mieux cacher mon jeu et à conserver le sourire, voire même faire le clown. Après tout inspirer de la pitié voir du mépris est la meilleure garantie que j’ai su trouver assez rapidement pour qu’ils me fichent la paix.

Toutes ces personnes n’aiment la nature que lorsqu’elle est policée, bien contrôlée et qu’elle ne fait pas de vague. Dans un cadre de préférence dont elle ne débordera pas.

J’ai toujours pensé que la politesse était une arme merveilleuse qu’il fallait sortir le premier sous peine d’être vite descendu par le premier venu. C’est pourquoi la plupart du temps je suis toujours poli, affable, et respectueux de toutes et de tous. C’est une distance que je pose d’emblée avec la plupart. Et celles et ceux que je découvre couards, hypocrites, mal accordés je les embobine sous des flots de palabres jusqu’à ce qu’ils fuient je ne leur laisse guère le crachoir et ils finissent par avaler leur propre morgue.

C’est que je n’ai pas confiance comme ça. Plus maintenant. Plus je vieillis plus je me préserve. Et je préfère souvent m’enfoncer dans la nature, que ce soit la mienne ou celle des animaux, et de la campagne plutôt que d’entretenir le moindre commerce avec les gens en général.

Lorsque je suis dans cet état de nature il n’existe plus rien de vraiment humain en moi. Je peux être ce grand arbre planté farouchement dans le sol et qui s’élance vers le ciel durant des heures, ou bien tout un tas d’autres choses, je ne suis séparé de rien en repoussant hors de moi tout l’humain.

Pour repérer les cons j’ai une question :

D’après vous cher mossieur, cher madame , est ce qu’une bicyclette est quelque chose de naturel ?

Est-ce qu’une bicyclette est quelque chose de naturel ?

S’il répondent à coté tant pis pour eux , ils n’ont rien compris au film et puis voilà tout, je tourne les talons et je m’en fous.

Conte de Noël

paul léautaud Simon Auguste

Cette histoire remonte à loin, juste avant l’arrivée de la télévision dans les foyers. A une époque où, dans le village on se réunissait encore chez Pierre Paul ou Jacques pour passer de bonnes soirées ensemble à papoter d’un tas de choses sans beaucoup d’importance.

Ce soir là cela se passait chez Jacques, un journaliste de La Montagne, le quotidien du coin, qui rédigeait des chroniques assassines dont mon aïeul se délectait. Ma mère qui avait besoin de souffler nous avait laisser mon frère et moi accompagner l’arrière grand père qui comme tous les mercredi soirs avec quelques compères se retrouvaient chez le folliculaire.

Il habitait une vieille baraque pas bien loin de la notre, juste avant le virage qui mène au Cluzeau. Avec les gamins du quartier il nous arrivait d’aller chiper ses cerises et ses fraises, et même certains jours de forcer la porte de sa cave pour gouter les fruits qu’il remisait dans de gros bocaux d’eau de vie.. Je me souviens encore tout à fait nettement de cette cave comme du magnifique jardin très bien entretenu, et ce de père en fils d’après ce que racontaient les légendes locales.

Jacques était un homme entre deux âges, mais pour nous les gamins c’était un vieux comme tous les vieux, ça ne faisait guère de différence, et comme tous les vieux il nous faisait un peu peur pour dire toute la vérité.

Jamais on ne le voyait rire ou sourire, c’était un type du genre « pisse-froid » comme disait mon père. Lorsqu’il s’en allait au village pour acheter son pain ou bien lorsqu’il surgissait d’on ne savait où, sa longue et maigre silhouette toujours enveloppée d’une sorte d’imperméable improbable il ressemblait à un de ces oiseaux de mauvaise augure, corbeau ou corneille, et comme eux il avait cette manie de surgir au moment où nous nous y attendions le moins.

Ce qui sans doute était une qualité qui lui avait beaucoup servi pour enquêter sur tous les faits divers dont il faisait  » ses choux gras » comme disait ma mère.

Il avait même un très mauvais caractère, un de ces caractères de cochon comme en possèdent certains vieux garçons . Il devait être veuf ou célibataire, en tous cas on ne l’avait jamais vu avec une femme, le doute subsistait néanmoins à cause de la vieille Victorine, la doyenne du coin qui se rappelait vaguement, un été, avoir aperçu une silhouette féminine ouvrir les fenêtres de l’étage de la maison de Jacque et secouer un édredon qu’elle laissa deux bonnes heures pas moins sur la rembarde du balcon.

Lorsque nous arrivâmes le feu crépitait dans la cheminée de la grande pièce qui servait à la fois de salon, de bureau et de bibliothèque. Des étagères chargés de livres de toutes sortes, entouraient la pièce- sauf à l’endroit des fenêtres. Il y avait des piles de papiers, posées à même le plancher qui formaient des ilots ça et là . Et aussi des dossiers, des piles de chemises sur un bureau Napoléon recouvert d’un sous main vert épinard. Et puis aussi une quantité impressionnante de paires de lunettes entassées pèle -mêle dans une grande corbeille en jonc tressés tout près d’une collection de pipes. Ces dernières semblaient avoir énormément bourlingué vu la quantité conséquente d’ accidents qu’on était en mesure d’y apercevoir, tant sur les lentilles mordillées au terme des tuyaux, que sur les foyers accidentés à force d’être frappés pour vider les chambres.

Cette collection de pipes pour moi désignait le bonhomme, il se rapprochait de mon père qui avait alors la même manie. L’état d’une pipe m’en disait fort long sur le caractère d’un homme déjà à cette époque.

Dans la maison on pouvait compter quelques chats et un chien qui ne se dérangeaient pas le moins du monde. Lorsque nous arrivâmes mon arrière grand père et moi une forte odeur d’ammoniaque caractéristique de l’urine des félins flottait dans l’air. Mais nous nous y habituâmes assez rapidement puisqu’elle se mêlait aux exhalaisons de bois brûlé et à une vague fragrance de chicorée.

Des années plus tard lorsque je lirai le journal de Paul Léautaud je repenserai à ce journaliste vivant comme un ermite à deux pas de chez nous.

Paul Léautaud Peinture de Simon Auguste

Hormis cela, Jacques était un homme aimable avec nous. Aimable avec cette distance respectueuse et respectable. Il n’était pas du tout du genre comme certains adultes à donner de grandes claques dans le dos ou sur les cuisses pour tenter de nous amadouer. J’aimais bien sa façon de nous parler comme à des adultes. Il nous accueillait exactement ainsi sans discrimination. Asseyez vous donc où vous pouvez les enfants. Et les animaux qui l’entouraient semblaient tout aussi importants sinon plus et il les traitait avec la plus aimable des attentions. De plus Jacques avait toujours de l’eau qui pique au frigidaire spécialement réservée pour nous.

A l’époque j’adorais cette boisson, mon aïeul également, ça devait être d’ailleurs une sorte de mode dans le quartier car Victorine, si je me souviens bien, la louait également.

Des petits sachets que l’on achetait à la Coop. Avec un seul on pouvait se fabriquer un bon litre. Nous aimions rajouter parfois quelques gouttes de sirop de grenadine, mais seulement les jours de fêtes, ou bien à la période de Noël. Ce soir là je m’en souviens très bien, nous découvrîmes pour la toute première fois le sirop de menthe mon frère et moi.

La soirée débuta sur une conversation politique, quelques mois plus tôt les fameux « événements de 1968 » avaient éclatés à la capitale et s’étaient plus ou moins clos avec les accords de Grenelle. Les deux hommes s’étaient chamaillés au sujet de l’augmentation pharamineuse du SMIG pour Jacques, et qui semblait tout à fait convenable pour Charles Brunet mon aïeul qui en bon instituteur en retraite ne cachait pas ses sentiments socialistes. On avait évoqué la dissolution de l’assemblée Nationale par De Gaulle sur les conseils de Pompidou afin d’organiser de nouvelles élections législative et le retour à l’ordre par les derniers nettoyages effectués par les CRS. Puis on passa à l’assassinat du Pasteur Martin Luther King. Mon frère s’était endormi contre l’un des chats avec lequel il avait sympathisé, Jacques se leva pour remettre une nouvelle buche.

C’est toujours la même chose, l’être humain est décidemment une triste engeance, vous allez voir ce que vont faire ces cons de démocrates américains, à chaque fois c’est la même chose ils ne sont bons qu’à vouloir jouer les superman, le Vietnam c’est encore une de leurs clowneries. Mon arrière grand père hocha le tête en silence, pour lui je crois que toutes les guerres se valaient. Il en avait connu déjà deux et cela lui suffisait amplement pour en comprendre toute l’ineptie.

Ce Nixon je ne le trouve pas très franc du collier se contenta t’il d’ajouter.

J’écoutais d’une oreille distraite et je commençais à m’ennuyer un peu quand Jacques du s’en rendre compte. Il se leva et me fit un petit geste de la main comme s’il m’invitait à patienter. Il disparu dans la maison, on entendit son pas dans l’escalier menant vers l’étage, puis le plafond craqua par endroit indiquant vaguement qu’il se déplacait d’une pièce l’autre à la recherche de quelque chose.

Quelques minutes plus tard il revint vers nous avec un sac en papier volumineux. J’allais oublier, j’ai retrouvé cela en faisant un peu de rangement, tenez ce sera votre Noel à tous les deux. et il me confia le paquet.

C’était toute la collection des pieds nickelés une série d’illustrés ante diluviens que Jacques avait du récupérer je ne sais où car il n’avait visiblement pas d’enfant. Les ouvrages devaient dater de plus de 20 ans, et je fus frappé par la différence de coloration des images tellement différente que celle que je découvrais dans les albums de Pilote ou de Tintin que nous recevions quand mon père avait fait de bonnes affaires et qu’il se pointait de bon poil à la maison.

Noël chez nous n’était pas une fête extraordinaire. Mon père était un athée obstiné qui fuyait la bondieuserie comme la misère, quand à ma mère d’obédience orthodoxe mais non pratiquante, le 25 décembre n’avait pas non plus une importance particulière. On faisait juste un repas un peu plus recherché que d’ordinaire, et le lendemain comme cadeau on déposait une orange dans nos chaussures. S’il n’y avait pas eu les copains qui racontaient leur Noel extraordinaire tout en énumérant les présents qu’ils avaient reçus, nous n’aurions guère été malheureux dans le fond, mon frère et moi.

Aussi ce paquet d’illustrés, si antiques furent ils, équilibra un peu les choses. Ce fut une de mes toutes premières rencontres avec la Providence. Cet homme à l’air tellement triste et austère dont nous avions peur, et qui eut ce pouvoir soudain de redorer l’image de Noel, et de nous rendre à la normalité si je puis dire.. J’ai du avoir les larmes aux yeux car j’étais vraiment touché qu’il se soit soucié de nous, et qu’en plus il nous offre quelque chose qui, pour lui, semblait représenter un véritable trésor.

J’ai conservé cette collection des Pieds Nickelés durant une bonne partie de ma vie, la trimballant avec moi dans d’innombrables déménagements. Et puis un jour où j’étais vieux, un jour ou j’étais probablement aussi triste et austère que ce monsieur Jacques j’ai du m’en délester dans les bras d’un autre gamin en mal de cadeau. C’était un juste retour des choses, on ne plaisante pas avec la Providence, ni d’ailleurs avec Noël et les fêtes en général.

Recrudescence des crèches

Comme les théâtres et les cinéma, les réveillons en ont pris un sacré coup dans l’aile. Peut-être parce qu’ils sont du même genre plus ou moins consciemment dans l’esprit tellement pragmatique de ceux qui nous gouvernent. Une sorte d’art absolument dégoutant. Une pratique barbare dont le risque est toujours aigu de détraquer le meilleur confort utilisateur, et qui, sous le prétexte de resserrer les liens familiaux tout en s’en mettant plein la lampe finit généralement par frôler le pugilat verbal en matière d’opinion sur tout et notamment en politique.

Fort heureusement c’est à peu près toujours à cet instant où le risque sera maximum que les femmes de la maison montreront le bon vieux sapin aux hommes à l’aide de leur index mais plus généralement du pouce et demanderont de faire une pause pour qu’ils se déchaussent s’ils ne l’ont pas déjà fait. Car c’est le bon moment d’aligner tous les souliers pour identifier dieu sait comment les destinataires des cadeaux. Et oui dans la famille de la femme qui partage ma vie on se fait des cadeaux le soir même, on ne traine pas.

Etant sans famille depuis des années j’avais oublié cette pratique que je ne connaissais d’ailleurs que fort partiellement puisqu’elle remontait vaguement à l’enfance. A cette époque non seulement on ne déballait pas les cadeaux la veille de Noël, mais en plus ils n’avaient pas du tout la même apparence dans la lumière du lendemain matin, que ceux d’aujourd’hui. Que ce soit le soir ou le lendemain j’ai toujours noté qu’une orange même très belle ne changeait pas beaucoup. Pour moi l’équation à une inconnue qui représente Noël c’est un simple taux de sucre ou d’acidité selon les années.

Je me faisais prendre à l’histoire tous les ans. Il faut dire que tout était conçu pour que l’on s’y prenne les pieds dedans en beauté. Tout le monde en parlait, que ce soit dans les magazines mensuels ou hebdomadaires que j’avais un plaisir dingue à feuilleter chez le dentiste, chez l’astrologue, ou au rez de chaussée de la maison quand mon arrière grand père, paix à son âme, était encore de ce monde.

J’ai toujours feuilleté ces magazines de ventes par correspondance également où, entre des dames en petites tenues un ou deux placards publicitaires vantaient la folie furieuse du chocolat Lanvin, des Mon Chéri, du saumon fumé ou des Truffes. Autant d’apparitions auxquelles même dans mes meilleurs rêves je n’avais pas accès. Du reste je me demande encore aujourd’hui dans tout ça ce qui me faisait saliver le plus. Comme si les jeunes enfants étaient des anges dépourvus de sexe et qu’ils n’avaient pas d’accès à la libido comme les grandes personnes …

C’est en rencontrant ma seconde femme ( je voulais dire épouse mais au moment de la rencontrer je ne l’avais évidemment pas encore épousée) ma seconde compagne est politiquement plus correct peut-être, ma seconde amie soulignerait bien trop les vicissitudes rencontrées entre amitié, passion, et amour dans ma vie. Ma seconde femme, après tout ce n’est peut-être pas tant seconde femme que « ma » l’intrus. Allons donc pour « c’est en rencontrant une seconde femme qui devint pas la suite une épouse parmi toutes les épouses qui peuplèrent ma vie » que je redécouvrais la pratique de la dinde farcie, non, je m’emballe là , car j’ai beau me creuser la mémoire, c’était bien plus du gigot d’agneau en général ces soirs là. Enfin excusez les digressions je fais comme les chinois du temps jadis, j’aime emprunter des chemins tortueux, je déteste la ligne droite.

Tout ça pour dire que dans la famille de la femme qui m’accompagne comme je l’accompagne au quotidien, on ne lésine pas avec la tradition de Noël, à un détail près: je n’ai que rarement vue voir jamais la présence d’une crèche.

Si je n’avais autrefois pour cadeau qu’une simple orange, et qui d’ailleurs le matin de noël était absolument tout sauf simple à avaler, chez nous l’importance de la crèche surtout pour ma mère était capitale Elle la bichonnait en déballant avec délicatesse d’une boite en carton tous les santons et le décor que nous installions ensemble sur le haut d’une commode.

Sans doute avait-elle conservé un je ne sais quoi à mi chemin entre le païen et le chrétien de ses origines vikings car tous les personnages semblaient avoir pour elle un double sens qui lui rappelait une abdication lointaine, la nostalgie d’une époque inconnue avant l’apparition de tous les syncrétismes.

Pour ma mère il était inconcevable de se laisser prendre à la folie mercantile qui sévissait à cette époque de l’année. Noël était un moment sacré dont la crèche et les santons comme le sapin étaient les symboles à la fois incontournables et suffisants. Sombrer dans l’excès que ce fusse par l’absorption de denrées, et même de boissons, alors qu’elle était au demeurant une alcoolique discrète, participait clairement pour elle à applaudir l’arrivée du Ragnarök, la fin du monde. Et je vous parle de cela bien avant les années 70. J’imagine que derrière tout cela elle devait espérer appartenir aux survivants à tous les Lif et Lífþrasir qui rencontreraient les dieux au retour de l’âge d’or.

Mon père de souche gauloise quant à lui ne croyait en rien et ce manque il le compensait par l’absorption gargantuesque autant qu’il lui était possible de le faire, pas seulement à Noel mais chaque jour que le bon dieu pouvait faire. Autant dire que tout petit je fus instruit presque immédiatement de tout ce qui pouvait de près ou de loin toucher au politique.

Quand ne pouvant se retenir spécialement ce soir là de ramener un gros chapon bien gras, il poussait la porte de la maison triomphalement pour qu’il n’y ait pas de discussion. Mais le fait accompli n’a jamais rien résolu du tout dans ce genre de conflit profond. Il s’en suivait des repas presque muets à part le bruit de mâchouillage et de succion des os. C’était des réveillons qui se déroulaient dans une tension palpable. Il y avait de l’Almodovar mélangé avec du Zidi et je crois que ça c’était vraiment du spectacle offert à nos yeux ébahis de gamins, pour mon frère et moi.

Presque systématiquement ma mère explosait tout de même la première au moment de sortir la buche du frigo. Il en manquait toujours un petit bout et elle surgissait en portant à deux bras la victime sur le seuil de la salle à manger, là elle faisait une pause et s’indignait copieusement de notre manque général de respect pour les choses sacrées.

Qui a mangé la bûche ?

Silence lourd que nous aimions visiblement faire durer pour accentuer le climax. Celui ci enfin surgissait généralement par l’envoi intempestif du plateau d’alu muni de sa buche amputée sur la nappe blanche, ma mère tournait les talons et allait se coucher.

Vous n’êtes que des sauvages dans cette famille.

Mon père ne se gênait pas pour découper la buche et nous servir copieusement, on réservait un tout petit bout pour ma mère afin en même temps de la punir et la récompenser d’on ne savait quoi, et après avoir soufflé les bougies, éteint la guirlande électrique, nous allions nous coucher nous aussi.

Depuis l’étage nous faisions attention de ne pas louper la fin du spectacle mon frère et moi, en collant nos oreilles au plancher afin d’entendre les dernières réprimandes, les dernières larmes et les premières grognements qui nous intriguaient alors énormément.

Ils se dévorent pour faire la paix avais je dit à mon frère de 3 ans mon cadet sur un ton doctoral.

Et puis la vie passe elle est faite pour ça, on oublie, on se souvient, on oublie encore et on se souvient à nouveau de toutes ces scénettes surtout lorsqu’on les vit différemment par la suite avec d’autres. Parce que tout bêtement tous les réveillons se valent un peu au bout du compte. Ce qu’on nomme la famille ce n’est au bout du compte qu’une réunion d’inconnus que l’on accepte de côtoyer un moment sous le prétexte du familier.

En feuilletant les articles d’un site d’actualité, je suis tombé sur une photographie étrange. C’est celle de la crèche du Vatican cette année. Et puis maintenant que j’y repense j’ai du être plus attentif sur un certain nombre d’autres événements où il était question de santons et de crèches, que ce soit sur les réseaux sociaux, à la télévision, et je ne sais où encore.

Je trouve cette crèche du Vatican étrange et je ne peux m’empêcher d’y voir des totems païens remontant du fond des âges ..que ce soit du coté des anciens vikings comme des anciens sumériens peu importe en fait… Ce que j’imagine dans cette volonté du Vatican c’est une grosse fatigue qui entraine peut-être le Pape et tous ses acolytes à tenter d’éveiller les esprits sur le retour du syncrétisme en association avec cette fin du monde du à l’immense crise sanitaire et économique.

Ce syncrétisme à étage si je puis dire qui part du soi disant païen comme une fusée à Cap Canaveral puis se déleste, s’allège peu à peu, par la religion chrétienne pour enfin s’achever sur un retour à ces formes simples géométriques mais universelles. Je me demande si l’Eglise ne va pas lâcher le morceau le jour de Noel, abdiquer au final pour nous expliquer que cette crèche n’a rien à voir avec le petit Jésus tel qu’on nous l’a fait gober depuis deux millénaires.

A partir de cette intuition on peut s’attendre à tout, au pire comme au merveilleux. J’opterais facilement comme à mon habitude pour le pire, un truc du genre l’arrivée proche des Annunakis qui vont venir nous récolter comme de la laine ou du coton, nous pauvre engeance. Des massacres sidéraux, un chamboulement tel qu’on comprendra intimement ce que ressentent les poulets élevés en batterie.

Mais j’ai aussi envie de croire au merveilleux comme tous les ans, à quelque chose de moins dicible, de moins hollywoodien, et sans doute de très intime aussi. Quelque chose qui serait en rapport avec le choix que l’on peut toujours faire à n’importe quel moment de notre vie de la voir en noir, en rouge, ou en bleu.

Mythologie personnelle

« Comment veux tu obtenir quoi que ce soit si tu ne sais pas ce que tu veux ? » avait déclaré la jeune femme rousse à la femme plus âgée aux cheveux argentés. J’étais juste à coté d’elles, je venais de m’assoir à une table voisine. Comme elles étaient absorbées dans leur conversation d’une manière si appliquée, tellement concentrée , je me sentis disparaître de leur champ de vision, de leur bulle, presque immédiatement une fois les quelques micro secondes nécessaires et suffisantes qui suffisent à la plupart des êtres humains pour percevoir un événement, et le classer aussitôt en menace ou dans l’anodin, la banalité. Je n’étais plus que cette silhouette qui venait de prendre place à coté d’elles et dont elles n’allaient pas perdre la moindre seconde à se soucier le moins du monde.

J’adorais me balader dans la ville à cette époque. La marche me désépaississait de mes misères jusqu’à atteindre à la légèreté requise du funambule. Parfois durant des kilomètres afin d’être en mesure de jeter sur mes petits carnets quelques notes que je ne jugerais pas totalement pathétiques à la relecture.

Les cafés parisiens possèdent cette atmosphère si particulière constituée par l’entrechoquement des tasses, des verres des petites cuillères, du grésillement des néons des soupirs et éternuments des percolateurs, de la menu monnaie qui tinte dans les soucoupes .

A condition de posséder l’oreille absolue capable d’établir non seulement une distinction mais d’élaborer des hiérarchies auditives à partir du brouhaha incessant des conversations qui se mêlent par intermittence aux bruits de la rue, et à la musique qu’un jukebox antique joue encore dans mes souvenirs. La séduction de tel ou tel lieu m’est toujours parvenue plus ou moins par l’audition en premier.

Un écrivain se doit de savoir quel type d’établissement lui convient le mieux. Et bien sur pour cela, pour lui permettre d’effectuer des comparaisons raisonnables il doit en essayer beaucoup. On pourrait même en tirer comme une sorte d’axiome, une formule magique, qui dirait en gros : « dis moi le café parisien que tu fréquentes je te dirais le genre d’écrivain que tu es. »

Evidemment à 20 ans on s’accroche beaucoup à la rumeur, aux lectures avalées tout rond, on se crée ainsi pour survivre et se donner du courage une mythologie personnelle, avec des cartographies singulières en apparence, des habitudes, des rituels, et un point de vue qui ressemble à un « ton » bien plus qu’à du discernement.

On ne se rend pas compte que le ton que l’on utilise pour nourrir ce long monologue est un long fleuve qui charrie toutes les ordures et les merveilles des auteurs dont on est encore imbibé.

On passe parfois des années sans pouvoir se détacher de toutes ces voix qui se seront insinuées par nos pupilles notre rétine, jusqu’à la cervelle et à la pulpe de nos doigts.

Notre attention à tous ces mots, ces phrases écrites par d’autres que l’on conspue ou vénère en les absorbant en les ruminant, en les chantonnant comme ces tubes à succès sous la douche; on pratique comme ça sans même se rendre compte de cette petite musique une ritournelle issue d’une invisibilité elle aussi, celle de tous les caractères typographiques, toute cette encre d’imprimerie qu’on avale sans même comprendre pourquoi on le fait.

Je ne parle pas du désir ni de l’envie de surface qui pourrait se résumer à l’idée de vouloir absolument être différent, et si possible original lorsqu’on est jeune.

Je parle du désir profond, celui dont use abondamment la destinée pour se faire oublier à la plupart d’entre nous. Pour brouiller toutes les pistes jusqu’au moment opportun.

J’écoutais toujours le son de la voix de la jeune femme rousse, du moins je ne m’attachais plus tant à ce qu’elle disait à son vis à vis qu’à ce que m’inspirait le timbre, la couleur, le rythme, l’amplitude entre les basses et les aigues, tout ce qui, en surface, pouvait m’inspirer des images, des sensations, des fulgurances susceptibles de m’informer sur le caractère, le poids de sa personnalité, de son tempérament ou de son âme je n’avais guère d’autre mot pour tracer le contour vague de ma rêverie à cette époque.

Ce n’était juste qu’une pièce de plus à ma collection, quelque chose de dérobé dans le fil des jours. A cet instant j’avais le pouvoir d’ouvrir mon carnet et de noter deux trois phrases, puis j’appelais le loufiat, payait ou recommandais la même chose selon la vitesse du vent et, souvent aussi un je ne sais quoi, une sorte d’intuition qui m’apprenait que l’affaire pour l’instant était close, que je pouvais aller me faire voir ailleurs sans soucis.

Installé dans ce personnage de l’écrivain que pouvait-il bien m’arriver ? Mais tout absolument tout, tout ce que je puisse désirer qu’il m’arrive. Cependant que je ne souhaitais rien en particulier, je ne désirais rien de précis. Je n’étais qu’un désir surprit d’être désir et pas grand chose de plus.

Sans doute est ce pour cela que la phrase de le jeune femme rousse avait capté mon attention ce jour là. Je ne voulais rien de particulier à cette époque de ma vie, sauf être écrivain- mais je ne m’étais guère interrogé vraiment sur ce que signifiait « pour moi » être écrivain.

J’avais juste imaginer l’ambiance. Une ambiance que j’étais en mesure d’imaginer toujours chez les auteurs que j’adorais et dont je grapillais quelques effluves, quelque fragrance comme celle que laisse derrière elle une jolie femme … Une flottaison perpétuelle entre le réel et l’imagination et qui, de temps en temps prend l’eau. C’est peut-être à ce moment, proche du naufrage, de l’engloutissement que l’on pouvait se mettre à écoper en jetant sur le papier quelques phrases. N’était ce pas ainsi que l’inspiration pouvait surgir ? Il fallait d’abord aspirer le plus possible pour être inspiré à son tour.

La réalité- celle que tout le monde évoquait le plus souvent dans la plainte- ne m’intéressait pas vraiment, elle me renvoyait perpétuellement à un fond personnel que je ne n’avais pas le courage à l’époque de vouloir sonder. Ma solitude d’ailleurs était ce rempart que j’avais construit pour ne jamais avoir à me confronter à ma vision de cette réalité intérieure. Ma solitude aussi était cette ambiance dans laquelle je ne cessais de m’accrocher. Il y avait quelque chose de farouche, une obstination que je ne désirais pas voir et dont je n’avais de cesse de m’écarter pour fuir.

Si pourtant j’étais mis en demeure par cette réalité commune, par l’entremise du boulot, où par un coup de poing bien asséné dans les gencives lors d’une rixe, si soudain mon invulnérabilité s’effritait tout à coup et que, par bouffées nauséabondes, la réalité se manifestait, elle s’amenait telle une garde chiourme, une sorte de domina cuirassée destinée à aiguiser le plus rapidement possible la culpabilité la honte ou le ressentiment la plupart du temps.

Comme si j’avais besoin d’une bonne dose de sentiments hostiles comme fondation à ma rêverie. Réminiscence enfantine du martinet et de la ceinture de cuir.

J’étais infréquentable totalement. Même personnellement j’avais un mal de chien à me regarder droit dans les yeux le matin en me rasant.

Je ne voyais pas autre chose qu’un pauvre type, un malheureux pétri par toutes ses lâchetés, ses faiblesses qui n’avait pas le courage ni la volonté de participer clairement au monde.

La confusion, l’à peu près, le vague et le flou formaient ce territoire que je m’étais inventé pour fuir la précision atroce de ce que pensais connaitre sur le bout des doigts.

Ce personnage d’écrivain était ce que j’avais inventé de mieux dans ma misère et qui me paraissait le plus solide afin de m’appuyer sur lui pour survivre à cette époque. Un personnage suffisamment vague, insaisissable me permettant de fuir quotidiennement la réalité. Une sorte de pansement à refaire chaque matin en urgence dès le réveil.

Parallèlement à tout l’effort d’imagination que je déployais pour m’inventer une vie vivable, ma production en tant qu’écrivain véritable était totalement risible. Sitôt que je prenais un peu de recul, que je me relisais rien n’allait et j’avais des nausées. C’est que dans cette folie que je traversais la réalité me revenait sans doute par la bande au travers de ces relectures. Tout m’apparaissait alors insipide, vain, juste des chroniques personnelles, il n’y avait pas du tout ce souffle susceptible d’emporter le moindre lecteur et surtout pas le lecteur que j’étais.

J’étais si fier, pour compenser toute la honte éprouvée sans doute, d’avoir crée ce personnage d’écrivain, que je devais me dire que l’essentiel du job était fait. Et évidemment la lecture de Miller, de John Fante à cette époque n’arrangea pas du tout les choses.

La lecture de leurs bouquins me soulevait d’enthousiasme que pour retomber très vite ensuite dans la pire des morosités, dans la négation de ma production « littéraire ». Tout ce qu’ils racontaient bon dieu je le vivais, j’étais barricadé dans une naïveté telle que je voulais tout prendre pour argent comptant. J’étais incapable de m’expliquer à la fois mes engouements comme mes dépressions à leur lecture.

Ils maniaient le rêve et la réalité dans un dosage savant et je ne voulais pas savoir qu’ils usaient de recettes, comme des chefs de cuisine. Je préférais encore une fois rester dans l’ambiance, ne pas sombrer dans la bassesse de tout décortiquer froidement, d’analyser paragraphe par paragraphe, je ne voulais pas tomber sur le double fond du chapeau. Je croyais dur comme fer au lapin blanc et merde au deus ex machina !

« Comment veux tu obtenir quoi que ce soit si tu ne sais pas ce que tu veux » j’avais noté cette phrase dans les années 80 avec une description succincte: une jeune femme rousse s’adressant à une autre plus âgée dans un café parisien.

Je l’ai relue récemment en triant de vieux papiers, et des carnets qui ont survécu à tant de naufrages. Evidemment j’ai immédiatement retrouvé tous mes vieux démons, cette nausée du temps de ma jeunesse m’a à nouveau sauté à la gorge comme un petit animal apeuré.

Est ce que j’ai su vraiment ce que je voulais une fois dans ma vie ? Est ce que vraiment je ne voulais rien comme pour m’excuser perpétuellement de désirer tant de choses impossibles ?

Pour conserver intact le désir suffisamment longtemps avant de savoir clairement comment lui donner du sens ?

Peut-être que je n’étais pas si égaré que ce que j’ai souvent pu l’imaginer. Il se peut même que cet égarement soit une sorte de chef d’œuvre personnel que je peux accrocher à mes murs intérieurs et dont je serais fier.

En tous cas à chaque fois qu’il me prend l’idée de le regarder en face cet égarement j’ai l’impression d’être ce collectionneur heureux d’avoir fait l’acquisition d’une œuvre d’art et qui chaque fois ne s’en lasse pas. C’est mon musée personnel avec ses ors et ses bronzes, et qui représentent les divers héros d’une mythologie trop personnelle pour que je trouve un jour l’audace de pouvoir en parler.

Illustration pour cet article une œuvre de Garouste dans laquelle ma folie se reconnait dans la sienne.

Ce que je peux dire de Gérard désormais

Parmi tous les vendeurs de la boite, une concession automobile à l’air flambant neuf, qui avait poussé en quelques mois en bordure de la RN19 au haut de la colline, juste en face du magasin de pompes funèbres, Gérard était celui qui attira immédiatement mon attention. Il y avait quelque chose qui détonnait chez lui et je ne parvenais que vaguement à poser le doigt dessus.

On ne peut pas dire qu’il possédait le physique de l’emploi. La plupart des vendeurs étaient jeunes, entre 30 et 40 ans je dirais et, si l’on devait établir un classement à l’aide de particularités physiques, la principale aurait été leur aspect athlétique. Sinon les costumes qu’ils arboraient sortaient tous de ce nouveau type de magasins où le rapport qualité prix est suffisant pour donner une apparence d’élégance. Je précise qu’il ne s’agissait que d’apparence parce que j’étais encore un jeune homme à l’époque lorsque je fis mes premières armes comme vendeur secteur de véhicules neufs et que je ne me souviens plus avoir manifesté beaucoup de curiosité à cette époque envers l’élégance. Leurs vêtements étaient clean, leurs cols de chemise nickel, ils avaient l’air impressionnant et ce n’est qu’aujourd’hui que je peux me rendre compte de la confusion ou de l’ignorance dans laquelle je résidais à cette période de ma vie en matière d’élégance. Ils étaient somme toute plus impressionnants qu’élégants. Et ce qui m’impressionnait surtout c’est que leurs costumes symbolisaient la réussite que je briguais plus ou moins en tant que vendeurs professionnels, alors que j’avais acheté le mien quelques jours plus tôt à l’arrache au supermarché derrière la gare.

Gérard n’avait absolument rien du tout d’athlétique et ses costumes étaient d’une banalité à faire pleurer. Plus âgé que la plupart d’entre nous, il arrivait le lundi matin sans faire de bruit, assistait à la réunion hebdomadaire en silence, puis disparaissait jusqu’au lundi suivant. Il serait passé totalement inaperçu si ses résultats n’étaient pas en tête de ce foutu tableau d’honneur que le directeur commercial, un quinquagénaire à tête de furet et costumé chez Cardin, s’amusait à cocher, à raturer les objectifs puis soudain les effacer pour les écrire en plus gros et en rouge, et enfin à gribouiller des flèches ascendantes et descendantes en regard de chacun de nos noms inscrits en tête de ligne.

Visiblement Gérard ne manifestait pas le moindre signe de fierté, ni même de satisfaction d’être ainsi félicité visuellement chaque semaine. Il restait impassible et si le directeur décollait légèrement de son tableau, faisait soudain volte face dans une sorte de mouvement théâtrale qui m’apparaissait comique, et le montrait du doigt en disant « cet homme là », alors Gérard enfonçait seulement la tête entre ses deux épaules qu’il avait larges. Je me suis demandé s’il n’y avait pas des épaulettes rigides incrustées dans le tissu de ses vestes et qui permettait de créer ou d’augmenter cette impression de solidité, de sécurité, qui est la première arme à acquérir pour tout bon vendeur qui se respecte. Mais il suffisait alors de regarder ses mains pout tomber sur un paradoxe.

Gérard avait des mains de maquignon, avec de gros doigts, poilus sur les phalanges, et, à chaque réunion, on aurait dit qu’il ne savait pas quoi en faire sinon les frotter l’une contre l’autre en se tordant nerveusement les doigts. A l’annulaire une alliance dorée parfaitement banale- mais je rappelle ici que je confondais souvent sobre et banal en ce temps là- renforçait encore cette impression rustique créant deux petits bourrelets qui, pour ce que j’étais en mesure de comprendre, évoquait un mariage qui devait dater de Mathusalem au moins.

Je m’interroge en y repensant désormais plus de 40 ans après, si mon expérience de la vente si fugace a t’ elle été , n’aurait pas été totalement différente si j’avais eu l’opportunité d’avoir Gérard comme mentor. Au lieu de ça ce fut le directeur commercial à tête de fouine qui m’initia et lorsque j’y repense la nausée me revient presque aussitôt.

Marin, c’était son nom s’imaginait probablement dans une sorte de monde parallèle constituée de réminiscences des temps barbares, ou héroïques. Il ne dissimulait pas en tous cas une langue belliqueuse constituée de termes meurtriers. En gros pour lui le client était quelqu’un que l’on devait faire plier, après un plus ou moins long siège, et si possible en troussant sa salope d’épouse, on revenait à l’antique tradition des viols et des pillages, à la récompense du vainqueur cédée par le vaincu. Même si je n’étais pas un enfant de chœur tout à fait, sa philosophie de la vente me dégouta instantanément. Il faut dire que mon père était voyageur de commerce et que je ne parvenais pas à croire qu’il puisse appartenir à ce genre de cohorte dans l’armée des pauvres types de la Terre. L’autorité de la figure paternelle que l’on superpose si facilement sur la figure du chef, du patron, me donnait une belle envie systématique de dégueuler.

Je vendais des véhicules neufs pour une grande marque française. En porte à porte. Et de plus dans les cités mal famées de ce coin reculé de la banlieue Sud Est. Par tous les temps qu’il vente qu’il pleuve qu’il neige j’arpentais ces quartiers, ces barres d’immeubles se ressemblant toutes en me recevant toute la journée des portes dans la figure. Le meilleur entrainement de tous pour le jeune spartiate, me confiait le dirlo à tête de nœud.

Lui n’était pas du tout impressionné par les portes qui se referment, il avait de bonnes godasses qu’il plaçait toujours opportunément pour lancer un petit truc séducteur, on ne sait jamais, me disait il ensuite, tu ne peux pas savoir ce que sont prêtes à faire toutes ces salopes dans une seule journée. C’était affreux vraiment de supporter autant de conneries ainsi mais je me taisais, je faisais le gars qui écoute et apprend, et évidemment je me demandais bien ce que mon père pouvait bien foutre chez ses clients pendant tout ce temps qu’on ne le voyait pas à la maison.

Oui je repense à Gérard ce matin, je ne sais pas pourquoi ça m’est venu, de plus il ne devait pas s’appeler Gérard mais ce n’est pas bien grave. Avec lui j’imagine que les choses auraient été totalement différentes. J’aurais vraiment appris la vente par la voie royale, par le travail, l’endurance, la mesure des échecs, la sobriété et l’efficacité des moyens.

Et peut-être aussi que je serais passé comme lui, par tout ça, par ces réunions animées par une tête de con, en me tordant les doigts moi aussi et en frottant mon alliance de temps en temps, pour ne pas oublier pourquoi je devais faire ce que je faisais, en la fermant et en quittant la meute par mon application, mon obstination vers l’excellence comme on veut gagner à la belote, comme une raison à passer le temps.

C’est ce que je peux dire de Gérard aujourd’hui, des années lumières après, et il me semble que même si nous ne nous sommes jamais parlés, même nous n’avons même jamais pris le temps de boire un simple café à la boite tous les deux, son souvenir m’offre comme une possibilité de justesse, d’honnêteté en regard d’un doute qui subsiste vis à vis d’une autre image paternelle détestable celle ci, et que je n’ai jamais voulu encaisser durant des années.

Fais pas ci fais pas ça

Les premiers mois furent difficiles. Ayant conservé des souvenirs douloureux de l’école, y revenir en tant que professeur de dessin à la cinquantaine passée produisait en moi autant de trouble que de plaisir. Parce qu’on ne conserve que les mauvais souvenirs en général et que lorsqu’on arrive à nouveaux dans les lieux, d’autres surgissent comme l’odeur de la salle de classe, la bonne chaleur des radiateurs, et un je ne sais quoi indéfinissable en relation avec l’insouciance de ces années d’enfance probablement. Le taux de colorimétrie, de couleurs primaires, vives joue probablement son rôle aussi.

Du coup je n’avais pas envie de reproduire ce que l’on m’avait fait subir. Je ne voulais pas imposer d’autorité, pas de cadre trop sévère, juste partager avec les enfants un bon moment autour du dessin, les voir sourire et prendre du plaisir.

Ce fut une erreur évidemment. Je le compris rapidement, mais le mal était fait, j’étais un prof cool, je n’avais pas imposé de limite, pas de fais pas ci et fais pas ça. Et bien sur il ne fallut pas longtemps pour que je sois crucifié sur l’autel se la suspicion enfantine.

Ils eurent tôt fait de comprendre l’insincérité de ma démarche pédagogique. Ca ne les intéressait pas vraiment un prof cool. Ca les embêtait profondément. Car je devenais suspect, inclassable, forcément dangereux. Et, comme on le sait les enfants qui se sentent en danger n’ont pas froid aux yeux, ils peuvent devenir terribles.

En même temps ce fut une belle leçon. Cela me fit revenir des siècles en arrière et je compris bien mieux la sévérité de mes maitresses et de mes maitres. J’avais pensé jusque là que la sévérité était tout simplement leur nature, que cette nature les avait entrainés à choisir cette profession qui leur permettait de donner libre cours à toutes leurs velléités de méchanceté. Ce fut une sorte de soulagement de constater que je m’étais trompé.

Au second semestre je décidais de changer de stratégie. Les vacances d’hiver avaient effectué ce rôle de tampon, de sas, qui leur permettrait sans doute de ne pas trop s’étonner du changement de cadre.

En janvier de cette année 2010 il faisait froid et pour obtenir le calme l’équipe d’encadrement de l’école demandait aux enfants de se mettre en rang deux par deux dans la vaste cour. Le brouhaha s’amenuisait rapidement et on pouvait alors faire l’appel. Puis calmement on intimait l’ordre aux gamins de rejoindre les salles de cours. Tout se passait à peu près bien jusqu’à la porte vitrée du bâtiment dans lequel ils pénétraient. Mais une fois cette limite franchie, c’était un joyeux bordel, les gosses cavalaient dans les couloirs en se donnant de bonnes bourrades, des coups de pieds et se jetant des quolibets et des insultes. Jamais je n’aurais cru que les petites filles notamment pouvaient désormais pousser de tels jurons avant cette année là.

On devait à nouveau imposer le calme avant de pénétrer dans la classe. Mais comme j’étais un prof cool c’était déjà un premier obstacle. Je tentais donc une première fois d’imposer le calme et le silence, mais comme ce n’était pas vraiment mon truc, il le sentait on ne me prit pas vraiment au sérieux. Du coup je leur indiquais l’entrée d’un geste en haussant les épaules.

Les dames dans la cour qui s’occupent de la discipline, les ATSEM ou ASEM n’arrêtent pas de hurler pour imposer le silence et l’ordre dans les rangs. Je trouvais ça stupide, de mon point de vue de prof cool évidemment. Mais je me disais aussi que c’était une énergie dépensée en vain et qui devait les épuiser correctement.

J’essayais malgré tout afin de créer un contraste entre les deux semestres. SILENCE !

Les gamins me regardèrent et pensèrent que je plaisantais. Il fallut que je prenne la pose, sourcils froncés, en me retenant de rigoler moi-même pour que, quelques secondes plus tard le doute s’installe. Je restais debout appuyé contre une table afin de trouver une position qui me paraisse juste entre fermeté et décontraction. Puis je croisais les bras, signe de fermeture, et j’attendis.

Il fallu quelques minutes pour que le calme soit enfin pur, sans crissement de pied de chaise sur le carrelage, sans toussotement forcé, sans pouffement irrépressible, et j’allais crier victoire lorsque le bruit d’un pet secoua tout à coup toute la classe de rire.

J’attendis avec l’impassibilité d’un moine zen que l’excitation retombe.

J’attendis et il fallut un moment encore aux enfants encore pour se rendre compte que c’était eux que j’attendais.

Cependant je décidais de ne pas broncher. D’attendre encore une minute ou deux dans le silence.

Les premières interrogations surgirent alors, on fait quoi aujourd’hui monsieur ? Je ne répondis pas. Les bras croisés, debout j’étais comme un arbre planté dans le sol et je pensais à mes orteils dans mes souliers, aux semelles de mes ces souliers en contact avec la surface froide du carrelage. A la chape de ciment sous le carrelage, à la terre sous la chape de ciment. Je me concentrais juste sur ça en ignorant toutes les questions des enfants.

Puis je me mis à m’adresser au premier rang avec une voix inaudible en murmurant en chuchotant, je tentais même quelques phrases en gromelot, et je fis exprès pour que même les enfants au premier rang ne comprennent rien.

Il y eu des remarques provenant du fond de la classe. On entend rien m’sieur, vous dites quoi ?

Je restais imperturbable.

Puis je me rendis au tableau et avec la craie je dessinais les formes géométriques de base. Et j’ajoutais une question : que peux tu dessiner avec ces formes géométriques ?

Enfin, je revins à la même place, je croisais à nouveau les bras et me remis à me concentrer sur mes orteils.

Encre Dubuffet

Il y eut des fou rire, des questions, des rires, quelques rots et quelques pets, mais je restais impassible, imperturbable.

Au bout d’un moment ce furent les élèves eux mêmes qui se chargèrent de la discipline. Les filles notamment qui devaient être les bonnes élèves les plus attentives se mirent à jouer les mamans, un garçon ou deux tenta de jouer les papa il y eut des cris, des révoltes, des règlement de compte en public.

Je laissais faire tout ça sans broncher en restant silencieux.

L’heure s’écoula ainsi. Et, presque parvenu au terme de ce cours, les enfants s’étaient calmés ou bien ils étaient fatigués, j’en profitais pour leur parler d’une voix calme paisible sans émotion.

Voyez vous les enfants une vie, c’est un peu comme cette heure de dessin. Pour trouver le calme nécessaire pour dessiner il faut passer par pas mal d’états différents, l’excitation, l’énervement, la joie, la colère, la tristesse aussi, l’incompréhension, tant que l’on est occupé à se laisser envahir par toutes ces émotions vous l’avez remarqué on n’est pas capable d’écouter, ni de dessiner.

Puis je regardais par la fenêtre les premiers rangs se reformer dans la cour, les ATSEM virevoltaient un peu partout en hurlant en invectivant les enfants de « fais pas ci fais pas ça ». Je déclarais la leçon terminée et aussitôt ils s’égayèrent dans les couloirs, oh leur excitation ne durerait que quelques secondes le temps de parvenir à la cour à nouveau d’être remis dans les rangs.

Je me dis qu’il allait falloir être attentif, et laisser venir l’inspiration ainsi à chaque fois que je reviendrais désormais faire cours. Ne surtout pas préparer d’ébauche, de plan, de cadre à l’avance. Rester droit dans mes bottes de dessinateur et de peintre avant d’imiter ce que je pouvais imaginer qu’un prof de dessin fasse ou doive faire.

Tester différentes choses, montrer toute ma panoplie de Zorro et de Thierry La Fronde me semblait tout à fait opportun.