De profundis

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—Lorsqu’on chute il n’y a rien de pire que de vouloir s’accrocher à quoique ce soit pour ne pas chuter. Je vous parle d’expérience, vous ne trouverez guère d’information dans les livres à ce sujet. Sauf peut-être dans la Bible, car tout absolument tout est dans celle-ci pour ceux qui ont des yeux pour voir évidemment.

Il était accoudé au zinc et nous avions engagé la conversation comme c’est l’ordinaire dans ce genre d’endroit entre naufragés lorsque toutefois ils sont bien conscients de leur état de naufragés.

C’est à dire que nous allions droit à l’essentiel, sans ambages. Et sa façon de boire m’en avait déjà appris sur lui plus que tous les longs discours que nous aurions pu échanger. C’est l’avantage que produit au fur et à mesure des mois, des années, la fréquentation des bars de tout acabit et de la population interlope qu’on y croise.

Il était enseignant à la Sorbonne, et son domaine était les humanités, enfin c’est ce qui m’en est resté. Chaque semaine nous nous retrouvions dans ce café dont le nom désormais m’échappe. J’ai tenté de retrouver son nom sur internet, mais cela fait désormais tellement de temps que tout a changé. Et puis ma mémoire aussi n’est sans doute plus digne de toute la confiance que je voudrais. Disons donc  » ce bar à l’angle de deux rues dans le quartier Saint-Germain », et où j’avais coutume d’échouer après avoir écumé tous les autres.

Nous étions lui et moi sur la même longueur d’onde et sans avoir commis le moindre effort pour y parvenir. Une basse fréquence du monde dans laquelle nous voyions tout en noir non sans plaisir et soulagement – oserais je dire avec délectation ?

— Je ne croyais pas au diable quand j’avais votre âge, vous êtes donc en avance sur moi si je puis dire car vous, vous savez qu’il est présent. Si j’avais eu votre audace…

— Mais de quelle audace parlez-vous donc demandai-je. Est-ce audacieux tant que ça de croire au diable ? ou est ce que ce n’est pas plutôt de la stupidité ? en ce qui me concerne j’ai encore quelques doutes qui subsistent.

Sauf qu’à la vérité je mentais, j’avais de moins en moins de doutes déjà à cette époque de ma vie. Mais ce type était en train de se réveiller et je ne voulais rien brusquer.

— Des années à étudier la philosophie, la logique, et tout un tas de choses très sérieuses pour en arriver là, à ce qu’hier encore j’appelais l’obscurantisme … et voici qu’un jeune homme de vingt ans à peine en est arrivé aux mêmes conclusions que moi sans être passé par ce parcours aussi ennuyeux qu’inutile…

— L’important c’est le résultat dis-je pour tenter de le calmer car visiblement il avait l’air désespéré. Il fallait boire de toute urgence, seul remède que je connaissais à l’époque pour soigner un grand nombre de maux et donc je fis signe au serveur pour qu’il nous recharge en munitions. Des Carlsberg bien fraiches dans mon souvenir.

— Connaissez vous le numéro 130 des psaumes pénitentiels jeune homme ? celui qui commence par « De profundis » … ?

— Je connais la chanson paillarde dans laquelle on ajoute morpionibus dis je pour essayer de l’entrainer vers la légèreté car je voyais que l’état d’accablement de mon interlocuteur s’aggravait de plus en plus malgré le verre rempli d’un joli liquide ambré que le serveur venait de déposer devant lui. Et donc voyant sa tête de cocker, in extrémiste j’évoquais aussi Bach et Messiaen ( mais ce dernier surtout pour faire le malin car discuter avec un universitaire demande un peu d’habileté pour ne pas perdre le fil )

Nous parlâmes ainsi de la valeur du temps pour apprendre des évidences, et puis soudain nous abordâmes le sujet des femmes, cela finit souvent ainsi ai-je observé.

Le professeur avait été amoureux d’une jeune femme qui je le compris à mi mot était une de ses étudiantes. Quand il l’évoqua son regard changea du tout au tout, et je vis cette flamme s’allumer que je connaissais par cœur, la flamme du désir qui vacille toujours derrière la confusion embuée des regrets et des pseudo sentiments.

— Vous ne pouvez savoir ce que c’est que de redevenir un jeune homme puisque vous l’êtes déjà me dit-il.

— Donc ce que vous regrettez ce n’est pas cette jeune fille mais votre jeunesse retrouvée et perdue à nouveau dis-je en lui souriant effrontément, œil pour œil, dent pour dent !

— Tous les prétextes sont bons pour s’engager dans la chute dit-il alors, comme s’il ne se parlait plus qu’à lui-même.

Et je dois vous remercier jeune homme car vous m’ouvrez encore un peu plus en grand les yeux décidemment. Du fond de l’abime il ne reste plus d’autre solution que de regarder bien en face une réalité qui d’ordinaire nous échappe. Il ne sert à rien d’atermoyer dans ce processus, de se trouver des raisons, des excuses ou je ne sais quoi d’autre encore. L’ivresse de la chute voilà vers quoi il faut se rendre de toute urgence !

Et il recommanda une nouvelle tournée à ma plus grande joie car je n’avais plus un kopeck et j’avais encore grand soif.

Ils l’avaient bien cherché.

Adam et Eve dans le jardin d’Eden Artiste
Johan Wenzel Peter (1745 – 1829)

« Le complotiste et le paranoïaque ont toujours raison car il n’y a pas de fumée sans feu » C’est cette hypothèse qu’il s’était forgée lui-même vers laquelle il revenait sans cesse comme on revient au centre d’un cercle. Et cette certitude l’aiderait désormais à ne pas sombrer dans la débilité absolue du monde moderne.

Pour lui l’humanité était frappée par une malédiction biblique sur laquelle il n’y avait plus à revenir. Et la preuve la plus évidente de cette malédiction, c’est qu’elle continuait sans répit ses ravages. Il n’y avait qu’à constater le peu de cas que l’on faisait des rituels, du divin, du sacré, relégués par l’incommensurable orgueil de cette humanité perdue à des croyances puériles et archaïques.

L’indifférence qu’il nourrissait désormais pour l’ensemble des turpitudes humaines était ce mat auquel il s’attachait pour traverser la journée.

Et l’on pouvait lui faire miroiter tout ce qu’on voudrait il n’en dérogerait plus, cette fois ci il en était certain, il n’avait plus de temps à perdre.

« Ils l’avaient bien cherché » était le mantra qui lui permettait de botter en touche aussitôt qu’un relent de compassion, résidu de son ancienne existence, surgissait de façon impromptue,

Son nihilisme lui permettait de s’enfoncer dans une obscurité de plus en plus épaisse au bout de laquelle, autre hypothèse à laquelle il s’accrochait, il apercevrait enfin la lumière.

Et cette lumière là n’avait bien sûr rien à voir avec toutes celles dont autrefois il avait rêvées, car même son imagination était une source permanente de doutes et de méfiance, cette imagination n’était qu’une mèche trempant dans la gadoue générale, et qui ne cessait de s’en imbiber, on ne pouvait pas faire grand chose contre tout cela sinon d’en être toujours conscient.

La haine qu’il entretenait désormais avec le monde était le pendant de son amour d’autrefois, piétiné par l’égoïsme , la bêtise crasse, l’intérêt personnel de tout à chacun et dont il s’était vu impuissant à s’opposer.

— A qui donc t’adresse tu quand tu répètes encore une fois ces choses ? demanda une voix douce.

Il sentit un frisson l’envahir comme la première fois que l’on joue au ouija.

—Qui est là ? Parvint il enfin à articuler en tentant de rassembler une fois encore toute sa méchanceté pour se défendre de sa naïveté.

— Qui voudrais tu que je soies ? répondit la voix sur le même ton. c’est à toi de le décider puisque visiblement tu sembles décider de tout…

— Très bien ! Ah tu veux jouer à ce petit jeu ? Et bien je pense que tu es encore un de ces démons imposteurs qui veut se faire passer pour un ange. vas-y qui sera tu donc cette fois ? L’archange Saint-Michel ? Jésus? Bouddha ?

Il y eut un silence et, dans la pénombre de la pièce un imperceptible mouvement. Puis la silhouette se laissa distinguer peu à peu jusqu’à qu’à devenir on ne peut plus visible.

Et il se vit comme on voit son propre reflet dans un miroir.

Mais il était tellement rodé au refus qu’il refusa de se voir une fois de plus.

Il tourna les talons et s’en alla s’occuper au jardin car il y avait beaucoup à faire pour maintenir la vie en vie et cette tâche désormais, il l’avait décidé aussi, passait avant toutes les autres.

Une fée m’habite

A 65 ans Gelsemina vient de troquer sa roulotte contre un appartement cosy dans le 8ème. Elle se sert un nouveau verre de Suze en contemplant les arbres du Parc Monceau au travers les grandes fenêtres ouvertes de son séjour.

Puis la sonnette tintinnabule, elle repose son verre et retrousse ses manches pour aller ouvrir à ce client qui l’a contacté il y a une semaine.

Lorsqu’elle ouvre la porte elle découvre un type, la soixantaine au crâne dégarni, mal rasé et au regard fatigué.

— Entrez c’est au bout du couloir à gauche.

Quand l’homme passe devant Gelsémina celle-ci ne manque pas de relever une odeur un peu étrange, un mélange de bonbon acidulé, de tabac et de chien mouillé.

— Asseyez-vous et racontez moi, dit-elle en s’installant sur un fauteuil Ikéa flambant neuf en vis à vis.

— Et bien voilà dit l’homme en se raclant la gorge pour affermir sa voix, une fée m’habite, et je n’en peux plus, il faut que ça cesse, vous comprenez ?

— Comment savez-vous que c’est une fée, demande Gelsémina le plus calmement du monde à son interlocuteur.

— Et bien c’est assez compliqué à expliquer comme ça, à vrai dire, je le sens c’est surtout ça.

— Et ça se manifeste comment plus précisément ?

— Et bien je fais apparaitre des choses complètement incongrues dans des circonstances où normalement ça ne devrait pas.

—Et vous avez des témoins à ces moments là où ces choses apparaissent ?

— oh oui il y a mon chat qui les voit et moi-même, enfin je crois, tenta t’il de plaisanter. Mais j’ai peur que d’autres les voient aussi et qu’ils ne m’en parlent pas pour ne pas me blesser ou me vexer.

— Quelles genre de choses ?

— Et bien pour vous donner un exemple, hier j’étais à une réunion, je suis trésorier dans une association de joueurs d’échecs, et tout à coup j’ai fait apparaitre un canard bizarre, un canard rose en plastique. j’étais en train de lire une liste d’achats à effectuer à la Présidente et à quelques autres personnes du bureau et paf ! vous imaginez un peu le malaise…

— et comment ont réagit ces personnes ?

— La présidente a fait une petite moue bizarre à cet instant en fixant l’objet, puis elle a demandé qui voulait du thé. Mais j’ai tout de suite compris qu’elle tentait de faire diversion évidemment.

— Et les autres personnes ?

— Rien ! Aucune réaction, personne n’a bronché. Mais tous regardaient là où se trouvait l’objet je l’ai bien remarqué.

— Vous voulez donc dire que vous faites apparaitre des sextoys de façon incontrôlée, si j’ai bien compris …

L’homme se renversa en arrière avec soulagement, visiblement il avait l’air de respirer enfin.

— OUI ! C’est cela, vous ne pouvez pas savoir comme ça me soulage de le partager enfin avec quelqu’un dans la réalité.

— Y a t’il autre chose à part des canards roses ? je veux dire vous avez une collection ? est ce que ce sont des jouets pour femmes spécifiquement ? Ou bien y en a t’il aussi pour hommes ? Expliquez moi ça, c’est important dit Gelsémina sans trop montrer son émotion.

L’homme se tortillait les doigts en essayant visiblement de faire des nœuds, son malaise revenait au grand galop. Elle regretta aussitôt d’avoir été si intrusive dans son questionnement.

— Ecoutez je ne vous garanti rien dit-elle. Je reviens d’une formation d’hypnose où j’ai appris un certain nombre de nouvelles techniques tout à fait révolutionnaires, et je n’ai pas eu encore l’occasion de les tester sur mes clients vraiment. Est-ce que je peux oser vous demander si ça ne vous fait rien d’essayer …

— Tout ce que vous voudrez madame mais par pitié je vous en supplie délivrez moi de ça au plus vite !

— Bien, alors le mieux est d’explorer ensemble tout cela, excusez moi j’ai juste besoin des notes que j’ai prises, dit elle en attrapant un cahier sur une table.

Gelsémina tâtonne un peu car le protocole n’est pas simple, mais ils parviennent à pénétrer ensemble dans une transe. Le voyage chamanique commence, elle n’a pas oublié de tapoter un petit tambourin qu’elle a attrapé aussi pour la circonstance.

Et là, la fée apparait enfin après quelques minutes. S’en suivent des passes magiques, des incantations, puis le sexagénaire se met à léviter, à hurler, à se débattre et comme c’est l’usage tout un tas d’objets métalliques lui sortent du corps et tombent sur la parquet.

— Bonne nouvelle dit-elle lorsque la séance s’achève enfin. Ce n’est pas du tout une fée qui vous habite, c’est autre chose. 90% des fois c’est autre chose vous savez , et là en l’occurrence c’est une saleté de poltergeist, ou d’extraterrestre, un truc qui vous suce l’énergie vitale. Mais c’est terminé pour de bon cette fois, vous l’avez éjecté, il ne reviendra plus, vous vous en souvenez n’est-ce pas…

L’homme émergea lentement comme s’il venait de faire une nuit de 12 heures, il cligna des paupières, il avait les yeux bouffis. Puis il sourit et ce sourire intrigua Gelsémina. Elle suivit du regard le sien et elle constata que la pièce était désormais envahie par une foule d’objets sexuels de toutes tailles et constitués de matières diverses. Elle constata que les canards roses étaient largement minoritaires par rapports aux phallus noirs, voire bleus et elle resta bouche bée un instant.

Puis elle se repris.

—Ce sera 100 euros pour la séance et j’ajoute aussi 50 de plus pour le voyage à la déchetterie.

Le sexagénaire ne discuta pas et plaça les billets sur une table puis elle le raccompagna à la porte d’entrée du l’appartement.

— Vous allez voir, votre vie va changer désormais lui dit elle avec un sourire d’empathie. Mais au moment de lui serrer la main il lui tendit une énorme bite fabriquée dans un matériau extrêmement doux au toucher Elle pensa qu’il avait du récupérer ce bidule dans le lot machinalement et oublier de le reposer, Dieu seul sait pourquoi.

Elle a un moment de recul puis elle attrape l’engin, ils rient un peu confus.

Enfin une fois la porte refermée elle le tourne dans tous les sens pour voir si un quelconque fabricant a laissé sa marque comme c’est l’usage. Et effectivement le « made in china » inscrit discrètement la rassure quelques instants.

Puis elle ouvre un placard dans la cuisine, s’empare du rouleau de sacs poubelle et commence à faire le ménage dans son cabinet de consultation.

Exorcisme moderne

Saul déboucha la bouteille de coke avec ses dents à la grande joie de Betty qui lui tendit aussitôt le gobelet blanc en plastique. Puis elle étendit sur le carton un napperon de dentelle, quelques pièces de Lego, la coquille vide d’un escargot et l’obligatoire bouquet de fleurs artificielles qu’ils avaient fauché plusieurs jours auparavant sur la tombe d’un chien crevé dans le jardin de madame Tronchu, elle même enterrée dans le cimetière du village.

— Tu es sure que tu veux vraiment le faire? demanda Saul encore une fois à la petite fille.

— Oui grand-père ! Trop c’est trop il faut que ça cesse.

À huit ans Betty possédait déjà l’essentiel qui ferait d’elle une femme au caractère bien trempé pensa Saul. Elle n’avait pas froid aux yeux, ne croyait plus au Père Noël depuis deux ans, et connaissait une quantité phénoménale de vocabulaire, notamment dans le domaine des gros mots, des invectives et des insultes.

Saul avait raccroché depuis des années, il ne consultait plus qu’en cas d’extrême urgence, et encore la plupart du temps il bottait poliment en touche et envoyait désormais les personnes qui venaient le trouver soit chez une confrère un peu plus jeune, soit à l’hôpital le plus proche, soit il se contentait tout bonnement d’un signe de tête qui indiquait un refus sans autre.

— Raconte moi encore une fois, et surtout avec le plus de détails possibles, c’est très important, demanda Saul à la petite fille

— Et bien ça arrive quand je suis endormie, je me réveille et j’ai cette putain de sensation bizarre d’être complètement paralysée, et là je dois faire des efforts incroyables pour ouvrir les yeux et je la vois. Elle se tient assise sur ma poitrine et elle pèse super lourd. Sa robe bleue pue la naphtaline et le moisi. Son auréole dorée brille comme un néon de troquet glauque. De plus son haleine a une odeur dégueulasse comme si elle s’était enfilée toute une boîte de cachous Lajaunie. Puis elle commence à me siphonner, sitôt que j’ai peur et que je me souviens d’être paralysée elle en profite. Au début j’ai cru que c’était la Vierge Marie, évidemment, mais vu son comportement j’ai tout de suite eut du mal à avalé ce bobard.

— Bien sur Betty tu as raison, rien à voir avec la Vierge je connais bien ce genre d’histoire. Beaucoup se sont déjà fait avoir que j’ai du remettre sur les rails. Je suis fier de toi vraiment, quelle sagacité pour ton âge ! Puis il ouvrit un paquet de cookies au chocolat, versa le coke dans les gobelets.

—Il faut que toi et moi ingérions ces saletés pour démarrer le rituel dit-il.

Ils le firent en silence. Puis une fois l’affaire achevée Saul leva une main et elle se transforma en oiseau qui virevolta devant le regard de la petite fille. Puis il entonna sa chanson fétiche, un vieux tube des années 70, mister tambourine man de Bob Dylan.

Betty dodelina un instant de la tête puis ce fut bon, elle était en état de transe comme Saul. Ils allaient pouvoir cheminer tous les deux ensemble dans le monde invisible.

— Rappelle toi surtout que c’est toi qui doit la repousser, moi je ne peux rien faire d’autre que t’accompagner ajouta t’il à la fillette.

Quelques minutes plus tard la fausse sainte Vierge surgit dans la pièce. Betty respirait difficilement et Saul l’aida de son mieux en élevant peu à peu la voix tandis qu’il chantait

Hey, Mr. Tambourine Man, play a song for me
I’m not sleepy and there is no place I’m going to
Hey, Mr. Tambourine Man, play a song for me
In the jingle jangle morning I’ll come following you

Betty mobilisa toute sa force pour repousser la fausse sainte vierge. Une fois découverte cette dernière émit un cri affreux, c’était un vrai déluge d’ultra sons qui durant un tout petit instant déstabilisa la petite fille.

Mais la chanson de Dylan l’aida à retrouver son chemin dans la confusion. Et pour se donner du cœur au ventre elle se mis à fredonner aussi tout en donnant de toutes ses forces des coups de pied imaginaires car elle était paralysée comme d’habitude.

Puis il y eut cette chose étrange, le décor changea , elle se retrouva seule devant l’entrée d’une grotte et Betty ne portait plus le même prénom, elle savait qu’elle se prénommait désormais Bernadette.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux c’était le crépuscule d’un soir d’été, et il y avait près d’elle un seau vide , il devait être tard et elle se souvînt qu’elle avait rendez vous avec ce jeune type- Paul ou Saul, elle ne savait plus vraiment- qui lui avait fait du gringue à la foire de Lourdes. Son cœur se remit à battre la chamade, elle se releva comme libérée d’un poids puis elle s’élança légère vers la rivière où ils devaient se retrouver.

Le privilège.

De toutes les foutaises qui s’échappaient du poste pour tournoyer dans l’habitacle avant de s’élancer à l’extérieur du véhicule par la vitre grande ouverte, les élections à venir tenaient le pompon. Une vraie bagarre de chiens en rut, jappant, bavant, surenchérissant autant que faire ce peu, comme des camelots à la foire d’empoigne. Mais Louis n’y prêtait que peu d’ attention , maintenant que la nuit était tombée il se hâtait lentement pour revenir chez lui. C’est à dire qu’il avait pris l’A7 en direction de Marseille, tout en prenant grand soin de ne pas dépasser le 90 km heure.

Un sourire de satisfaction s’affichait sur son visage fatigué lorsqu’il apercevait dans son rétro les bolides obligés de le doubler puis qui se rabattaient ensuite rageusement sans même daigner allumer leur clignotant.

Il alluma une Winfield et appuya le coude à la fenêtre tout en conduisant d’une main. La nuit était chaude et douce, et Louis nota avec satisfaction que les véhicules qui remontaient en sens inverse vers Lyon ne l’éblouissaient pas. L’opération avait été un succès. Désormais à 60 ans passés non seulement il y voyait plus clair, mais plus grand chose ne pouvait l’éblouir sur la route comme autrefois.

Il nota aussi l’absence totale de surprise lorsque l’accident se produisit. Et aussi la dilatation du temps lors de celui-ci. Lorsque le 15 tonnes rencontra l’arrière du véhicule pour s’y enfoncer comme dans du beurre mou, il se retrouva projeté quelque part au dessus de la scène sans éprouver d’émotion particulière. Il vit pourtant nettement son corps traverser le pare-brise et s’en aller bouler sur le bas-côté, puis il remarqua aussi la présence d’un parfum familier. Une odeur de vétiver qui ne l’étonna pas non plus. Le parfum dont s’aspergeait son père et dont l’empreinte olfactive lui revenait tout à coup.

Il y eut un carambolage sensationnel, des voitures qui n’avaient pas eu le temps de freiner et qui au ralenti s’emboitaient les unes dans les autres. Et Louis se tenait là quelque part à observer toute la scène comme spectateur. Puis la nuit envahit son champs de vision et il n’y eut plus rien.

Lorsqu’il reprit conscience le parfum de vétiver était encore plus présent et il vit son père naturellement. Sa mère aussi était là et tout un tas d’autres personnes dont les visages lui étaient vaguement familiers.

C’était difficile d’imaginer vraiment être là remarqua t’il encore. Il n’avait pas de corps vraiment, juste cette conscience qu’il était Louis et que toutes ces personnes étaient arrivées là tout autour de lui Dieu sait comment.

Ce qui ne collait pas c’était leurs sourires. Tout à fait le genre de sourires de faux-culs qu’il leur avait toujours connu et aussitôt il retrouva sa vigilance car pas de doute, un coup fourré se préparait.

Comme si toutes ces personnes avaient pu lire dans ses pensées elles s’écartèrent soudain pour laisser passer un nouveau personnage. Le type avait la trentaine environ est était habillé avec un rideau. Ses cheveux longs crasseux et sa barbe mal taillée contrastaient avec la limpidité de son regard gris bleu.

Un regard d’amour dans lequel Louis fut tenté un bref instant de se noyer complètement. C’est à cet instant qu’il se souvint qu’il avait déjà vu ce genre de regard plein d’amour chez les curés de son enfance juste avant qu’ils le malmènent et abusent de lui.

Au moment où toutes ces choses lui revinrent la répulsion lui apparu comme la plus réelle la plus authentique des forces à sa disposition. Une force sur laquelle s’appuyer pour résister à tout ce cinéma.

— Vous êtes morts, vous n’existez pas, vous n’êtes qu’une putain de fiction murmura alors Louis. Et les personnages se dissipèrent tous comme par magie.

Sauf un.

C’était un enfant blond aux yeux tristes qui lui souriait doucement et qui le prit par la main. Jusque là Louis n’aurait su dire s’il possédait des mains et c’est cette main tendue de l’enfant qui matérialisa la sienne une main qui lui appartenait il le sentait vraiment.

—Je ne suis pas sur d’être encore en vie ni d’être vraiment mort se dit Louis. Et cette incertitude ne l’effraya pas non plus. C’était même une sorte de vecteur fantastique qu’il découvrait en même temps qu’il en prenait conscience. Une lueur déchira doucement la nuit pour créer un passage qui les invitait à pénétrer l’enfant et lui.

C’était une pièce familière que Louis reconnut aussitôt, une chambre d’hôtel dans laquelle il avait passé quelques mois dans sa jeunesse. Sur la table ronde dont un des pieds était calé par un bouquin de Camus, trônait une vieille Remington et à coté d’elle un paquet de feuillets dactylographiés.

L’enfant alla s’asseoir sur le lit comme pour tester l’élasticité des ressorts du sommier. Il y eut effectivement ces fameux grincements que Louis connaissait par cœur. Ils se sourirent franchement tous les deux.

Puis il aperçut le transistor et machinalement tourna le bouton. Une voix de femme envahit la chambre. Une voix extraordinaire avec cette toute petite pointe d’humour qui aussitôt nous indiquait que l’on était sur FIP dans le temps. Ca tombait à pic, Louis se senti délicieusement bien des les premières mesures de « So What » , aux anges si on peut dire, quand la trompette de Miles envahit la chambre toute entière.

Il s’empara du paquet de feuillets juste à ce moment là, et entreprit de les relire encore une fois, calmement, comme si désormais un grand pont avait été construit quelque part reliant toutes ses incertitudes. Et ce pont le menait sans nul doute quelque part, n’importe où, et en fait peu lui importait c’était là son seul et unique privilège de s’en foutre totalement.

97. Notule 97

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Jojo, ou Lulu, Bubulle si vous préférez être plus conventionnel.. De toutes façons peu importe. Est-ce qu’un poisson rouge se soucie d’avoir un patronyme ? Quoique enfermé toute la sainte journée dans un bocal on peut se faire des soucis pour bon nombre de choses. S’en inventer au besoin, pour tromper l’ennui.

Tromper l’ennui, drôle d’expression. Puisque déjà l’ennui est une erreur d’appréciation. Tromper une erreur serait-il une voie plausible pour retrouver le droit chemin ? Dans un bocal le droit chemin mène à une paroi de verre vous le savez bien. Nous ne sommes plus à un paradoxe près naturellement.

D’ailleurs que serait cette vie sans paradoxe, l’avez-vous déjà imaginé ? Moi oui, en tant que poisson rouge je peux tout à fait relever les paradoxes et même y prendre goût. Car vous me croyez enfermé dans mon bocal, de temps en temps vous daignez égrainer quelques miettes pour que je puisse me sustenter et vous vous dites: ce poisson rouge dans son bocal ce n’est pas moi ; comme ça me rassure.

Mais moi je peux tout à fait penser de même. Ces pauvres gens qui me donnent de la graine et font des mines grotesques pour tenter de me consoler d’être ce que je suis, quelle compassion m’envahit quand j’y pense !

—Et moi est-ce que tu auras de la compassion pour moi quand je vais te faire ta fête ? dit le chat sans ouvrir les yeux. Tout le monde parle de cette fichue compassion pourquoi je n’en parlerais pas moi aussi hein ?

Et puis vient un moment où le spectacle s’achève. La maison est vide, le bocal est vide et le coussin où dormait le chat est déchiré, vide aussi.

Tout est soudain vide remplit par l’absence.

Et l’absence énumère ses abattis, puis s’ébroue pour enfin s’en aller ailleurs visiter un nouveau logis.

66. Elohim

huile sur toile 150×60 cm 2019

— J’arrive toujours au bon moment me dit Maria.

— Oui comme dans mes rêves érotiques au moment où enfin je suis à deux doigts de conclure quelque chose, je réponds.

Elle rit, mais moi non. La répétition me claque.

— tout le mensonge est fondé sur ça je commence à le comprendre Maria.

— sur ça ?

— sur cet interdit, ce tabou, celui de ne pas avoir de relation sexuelle avec la mère, ou inversement que celle-ci n’en ait point avec ses enfants.

— Shanti ! mais tu délires où donc va tu chercher toutes ces inepties, la torture t’a secoué, il faut que tu te reposes et que tu y voies plus clair.

— Mais on ne fait que ça se reposer Maria, je commence vraiment à en avoir ras la casquette. Il me faut de l’action !

— chaque chose en son temps. Un temps pour chaque chose.

— bla bla bla… je crois plutôt que tu essaies de noyer le poisson.

— Comme toujours tu te poses tellement de questions Shanti, tu as toujours été comme ça et j’avais presque oublié à quel point tu peux être usant.

— A enfin quelque chose de vrai ! j’espère que ça ne t’a pas couté de trop de le lâcher, Maria.

— tu es comme tous les Elohim, Shanti, à la longue on finit par s’y faire.

— Elohim ? qu’est ce que c’est que ça ? ça me rappelle vaguement mes cours de catéchisme.

— Elohim c’est une forme pluriel du mot dieu en hébreu, mais c’est une appellation humaine je te rassure, Tu n’es pas plus un dieu que moi je ne suis une vierge. Ou alors il faut ouvrir ton esprit pour reconsidérer le mot « dieu » comme celui de « vierge »

— Pitié non Maria, pas un cours d’hébreu, j’ai suffisamment été torturé comme ça pour aujourd’hui. Par contre je me souviens vaguement de mes lectures de la Bible et que les Elohim seraient descendus sur terre pour connaitre les filles des hommes. Le mot connaitre valant celui utilisé pour parler aussi de la manière dont Noé à connu ses fils et ses filles. Tu vois on y revient.

— C’est compliqué Shanti, les récits bibliques recèlent une telle profondeur qu’il faut bien plus d’une vie pour parvenir à en comprendre les secrets. D’ailleurs si tu peux t’en souvenir tu as déjà dépassé la dose prescrite à un individu normalement constitué.. Tu l’as déjà lue plus de 100 fois lors de tes existences terrestres. Et il ne suffit parait-il que de 7 pour devenir fou.

— Donc pour résumer je suis un dieu tout à fait banal qui veut se taper sa daronne déguisée en serpent à plumes. Et c’est pour ça que tu m’interromps à chaque fois que je risque d’y parvenir. Car il en va de l’équilibre tout entier du monde, voir de l’univers ? tu ne serais pas en train de te foutre de moi des fois Maria ? à moins que tu ne soies tout simplement jalouse … Ah voilà je crois que je touche un point sensible, tu es jalouse !

— Pas du tout Shanti tu dérailles voyons.

— Mouais, on me dit aussi toujours que je déraille sitôt que je touche un point sensible. j’ai l’habitude. Donc si je me souviens bien les Elohim sont venus sur terre pour copuler avec les femmes humaines et voilà le résultat, la race de débiles mentaux qui occupent la planète. Effectivement vue le résultat mieux vaut interdire les relations sexuelles dieux/humains.

— La vérité est encore plus perturbante que la simple notion d’inceste Shanti. Car c’est souvent par métaphore que sont relatés les événements. En fait tout se situe plutôt au niveau de la génétique. L’interdit de l’inceste est vendu comme une dangerosité génétique surtout bien plus qu’un interdit purement moral. Et au delà de cet interdit se dissimulent des vérités que le quidam moyen n’a pas besoin de savoir pour exécuter les taches qui lui sont demandées.

— Ah oui je connais ces théories où ce seraient les extraterrestres qui seraient venus sur la terre pour créer l’homme à partir de leur propre ADN et celui des primates. Mais j’ai toujours pensé que ce n’était que des conneries ni plus ni moins.

— Tu faisais partie de cet équipe Shanti… et d’ailleurs je sais que tu as des souvenirs de cette époque, que c’est exactement pour cette raison précisément que tu as lancé cette conversation sur les Elohim et l’inceste.

— Oh Maria arrête un moment… C’est beaucoup trop pour ma petite tète. tu es en train de me dire que je suis aussi un Anunnaki, que je viens de la planète Nibiru qui connait une défaillance orbitale et que nous sommes spécialement venus sur terre pour récupérer de l’or afin d’ioniser l’atmosphère et redresser son orbite ? toutes ces conneries là ?

— Pourquoi t’obstines tu à vouloir classer toutes ces choses dans cette catégorie fourre tout que tu nommes la connerie ? C’est d’une telle violence que c’est un peu suspect tu ne crois pas ? D’ailleurs regarde tu en connais un sacré rayon sur la question pour quelqu’un de prétendument septique…

Maria n’a pas tort, j’en connais un sacré rayon comme elle dit et je pense à ce flux incroyable d’informations qui m’est tombé dessus quelques instants plus tôt alors que Mengele m’arrache un nouvel ongle.

— C’est ton chakra neuronal qui s’est ouvert au paroxysme de la douleur me dit Maria qui lit toujours dans mes pensées. Ce flux d’information que tu as reçu tu n’as plus qu’à le décortiquer tranquillement, mais si à chaque fois que quelque chose te gène ou t’effraies dans ce que tu y perçois souviens toi qu’il s’agit du désir de comprendre, de connaitre qui s’oppose à tes habitudes et qui crée cette peur. Comme une résistance au changement utilisée désormais comme locution passe partout par tous les psychologues de bas étage.

Je regarde Maria à cet instant, et je la trouve désirable comme autrefois je trouvais désirable ces filles des hommes, je m’en souviens à présent. Je me sens soudain vieux, extrêmement vieux face à elle. Ce désir est douloureux, aussi douloureux que si on m’arrachait encore un nouvel ongle. Et je me demande ce que peut encore dissimuler comme nouvelle information, ce fameux désir qui ne me semble être désormais plus rien d’autre qu’une croute que l’on ne cesse de gratter pour retrouver sous celle-ci la brulure d’une plaie vive.


Clignancourt octobre 1989

Entre Rose et moi nul besoin de contrat de travail. Pas plus que de feuille de paie, de cotisation sociale, de points de retraite. C’est à des années lumières de mes préoccupations. A 29 ans je ne pense qu’à repartir dans ma sinécure portugaise, ce boulot c’est une aubaine par rapport à tout ce que j’ai pu effectuer comme emplois subalternes jusqu’à ce jour.

Développer des photographies est plus une passion, un plaisir qu’un travail à proprement parler. Encore que je ne me considère plus comme photographe véritablement. J’ai peu à peu abandonné la prise de vue, il y a des années déjà, à mon retour d’Asie pour m’adonner à la magie de la chambre noire.

A cette époque de ma vie je crois avoir trouvé ma véritable vocation enfin, celle d’écrire. Mais j’ai si peu confiance en moi-même, cela me demande de détruire tellement de préjugés, d’habitudes de pensées, de tabous que j’expérimente dans le dur si je peux dire tous les personnages qui me passent par la tête.

En cela la littérature américaine m’influence beaucoup. Ecrire et vivre vont ensemble indéniablement si on ne veut pas se cantonner à la masturbation pure et simple.

— ll faut une sacrée maturité pour s’autoriser à écrire me dit Rose lorsque entre deux tirages je lui explique que je suis parti au Portugal pour écrire un roman.

Ce mot de maturité me blesse instantanément. Il soulève une question fondamentale si je peux dire. L’interrogation perpétuelle qui ne cesse de me tarauder. Celle de mon irresponsabilité, de mon immaturité, et qui résume à peu près toutes les ruptures que j’ai essuyées depuis mes premiers jours avec les autres.

— Quand on ne pense pas comme les autres et que l’on a moins de 30 ans on est souvent immature je réplique intérieurement. Et du coup je prends de la distance aussitôt avec le désir que j’ai commencé à nourrir pour Rose. Comment peut-elle oser me sortir de genre de chose alors qu’on ne se connait à peine ? Je ne vois là qu’une forme de provocation. Et que veut-elle donc provoquer vraiment ? Du coup mon attention est aiguisée plus encore, elle se porte sur chacun de ses mouvements, de ses gestes, sur le timbre un peu trop aigue parfois de la voix. J’y ressens beaucoup de nervosité surtout, quelque chose d’agaçant à priori comme le vrombissement d’un insecte.

J’ai beaucoup travaillé sur ce genre d’agacement. Je me souviens à quel point le bruit de la rue m’était insoutenable lorsque j’avais atterri dans ma première chambre d’hôtel, rue des poissonniers dans le 18 ème. Un quartier extrêmement vivant si je peux dire à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

L’été la chaleur étant devenue suffocante, je vivais avec la fenêtre toujours ouverte . J’étais littéralement envahi par tout ces bruits de voix, les cris, la musique, les klaxons les hurlements la nuit. C’était tellement insupportable que je m’étais donné comme enjeu de le supporter justement. Avec cette idée qu’un écrivain doit explorer toutes les possibilités qui se présentent à lui. De toutes façons je me disais que je ne pouvais pas faire autrement qu’accepter cet état de fait. Le refuser eut été comme déserter la proposition, la leçon à apprendre.

J’ai donc appris à supporter peu à peu le bruit ambiant jusqu’à m’y habituer et finalement ne plus en tenir compte vraiment.

Aussi je peux m’imaginer que cette étape est comme un jeu vidéo. Il faut parvenir à cocher toutes les cases pour parvenir tout d’abord à la quiétude du Portugal, puis à cet agacement que je retrouve dans la voix de Rose.

Cette femme mure qui m’évoque une notion de maturité nécessaire pour écrire me provoque, ou plutôt provoque le destin si je peux dire.

Elle est belle évidemment, elle semble à l’aise financièrement, c’est la patronne aussi. De plus elle possède une vénération pour ce chanteur qui est pour moi un père de substitution, Georges Brassens, Et de la voir nue avec lui sur les tableaux qu’elle m’a montrés m’a mis extrêmement mal à l’aise.

J’y ai réfléchi à ce malaise. Directement en relation avec l’inceste si je peux dire, comme un tabou qu’elle aurait explosé ou exposé à mon regard.

Elle est plus âgée d’environ 15 ans et elle m’apprend qu’elle est mère d’un enfant de huit ans.

Tous les ingrédients semblent réunis pour s’embarquer dans une nouvelle catastrophe. J’aimerais tellement à cette époque éprouver un sentiment contradictoire, et qui, enfin, contredirait ce que je ne cesse jamais de pressentir. Je crois aussi que toute cette histoire avec Rose n’aura servi finalement qu’à cela : à prendre enfin confiance dans mon intuition. Mais aussi à comprendre que chacun doit créer sa propre idée de la liberté. A moins que je ne me trompe encore que j’ai tout faux sur toute la ligne, cela m’arrive encore, heureusement d’avoir des doutes.

Rose refuse d’être une mère et pourtant c’est avant tout ce qu’elle est. Du coup elle me provoque ce qui me jette presque aussitôt dans sa propre ambiguïté, proche de la mienne, dans notre ambiguïté commune.

— tu ne trouves pas que ce tirage pourrait encore être meilleur me dit elle

— Et bien il y a deux façons de voir les choses pour tirer quelque chose une épreuve , soit je peux restituer exactement l’intégralité des informations du négatif, restituer si tu veux l’image telle quelle, brute, ou alors je peux supprimer certaines informations dans les ombres ou dans les lumières. Améliorer ou réduire les contrastes ou les valeurs. La seule chose que je ne peux pas faire vraiment, à moins que tu ne le demandes c’est de recadrer l’image de mon propre chef.

— Et pourquoi donc ?

Je suis resté silencieux, je n’ai pas su répondre à cette question. J’ai refusé de comprendre plutôt qu’elle réclamait cette prise d’initiative à la fois sous l’agrandisseur, mais aussi dans un périmètre plus vaste.

Les premières difficultés se manifestent assez rapidement. Car pour moi les choses sont relativement claires, gagner de l’argent pour repartir au Portugal est ma priorité, si la patronne veut s’amuser pourquoi pas mais je n’imagine pas ces premiers entretiens comme une relation amoureuse vraiment. Qu’est ce qu’elle peut trouver à un pauvre type comme moi, sinon prendre un peu de bon temps, une récréation et voilà tout. restons lucide !

Rose déborde de bons sentiments, encore une sacré provocation pour moi qui ne supporte pas ceux-ci. Cette façon qu’ont les gens parfois de vous ficeler de vous saucissonner avec leurs bons sentiments et puis ensuite cette violence qu’ils vous balancent en pleine poire quand ils se rendent compte qu’on ne suit pas la cadence, la mesure… Là dessus aussi je suis hyper entrainé. Pas de soucis. J’ai creusé la question à fond et je vois au fond de tout ça que beaucoup de maladresse. Une erreur d’adressage, une erreur du postier, de la poste toute entière.

Ce genre d’erreur qui au bout du compte est d’une habileté impitoyable.

De temps en temps il m’arrive d’écouter encore des chansons de Georges Brassens. Ce n’est cependant plus tout à fait la même chose qu’autrefois, qu’avant ma rencontre avec Rose.

Souvent en l’écoutant je pense à cette question qu’aurait posé Jésus à son Père juste avant de mourir sur la croix.

« Eli, Eli, lama sabachthani ? » ( Mon Père pourquoi m’as tu abandonné ?)

ll y a un peu de crucifixion chez tout le monde qu’on le veuille ou pas. Parfois on est même étonné d’en trouver là où on n’en n’attendrait pas du tout.

65.Puisque toi et moi ne faisons qu’un

Il faudrait que je trouve un nom à ce personnage, un nom pas trop gnangnan. Un nom qui dit ce qui est. On ne trouve pas ça sous le sabot du premier âne venu. Comment s’y prend JR TOLKIEN pour qualifier ses personnages de noms mélodieux ou carrément abjects ?

Il suffit de claquer des doigts, de le faire apparaitre pour lui poser la question. C’est évident puisque toi Tolkien, tel que je te connais et moi ne faisons qu’un.

Au 8 ème ongle, je retrouve mon humour. Je m’invente une nouvelle histoire, des protagonistes, des rebondissements. Disons que ça passe le temps, ça rompt avec l’ennui. On peut aussi éprouver de l’ennui sous la torture, exactement comme lorsqu’on baise ou qu’on bosse à la chaine.

C’est une relation figée avec le monde et ne pas savoir comment changer de jambe n’arrange pas les choses.

— je sais que tu me trouves désirable dit, pile poil à cet instant, SHRIKKK la reine des lézards.

Voilà qui est fait. C’est presque ridicule mais il vaut mieux être ridicule que de ne pas être, telle est ma devise. Et puis presque, parce que, comme le dit René Girard, cela rend le semblable plus monstrueux encore. Voilà pour la culture, une petite référence opportune.

Et c’est souvent par le ridicule que l’évidence s’amène.

Le ridicule c’est la citrouille qui devient carrosse jusqu’à minuit seulement car ensuite les carottes sont cuites. On perd son soulier de vair et on avance à cloche pied sous le regard embué du Prince, charmant ou pas. Mieux vaut pas.

— Aie ! je dis vous me faites mal espèce de gros plouc de Mengele. Et de rire du ridicule de ce aie. Et de me fendre la poire copieusement devant les yeux de lézard de SHRIKKK.

Mon esprit se lézarde déjà depuis tellement longtemps que je ne suis plus à une nouvelle fissure près.

De plus je suis tellement sensible aux ondes de tout acabit. Les vibrations du croupion ou du bas ventre notamment. Je ne sais comment je m’y prend pour les déceler, si dissimulées, si infimes soient-elles.

SHRIKKK se dandine, c’est évident, elle veut se farcir mon avatar, elle commence à me susurrer des banalités à l’intérieur desquelles sont lovées des mines anti personnelles prêtes à exploser si je tends un peu trop l’oreille.

Si je perds ne serait ce qu’une fraction de seconde l’attention.

Il faut que je respire voilà tout. Inspiration, expiration. Voilà, la douleur reflue et l’envie de baiser aussi par la même occasion. Entre deux respirations je me dissous, ridiculement, plus de roue pour le hamster. Juste l’examen neutre de la douleur et du désir et de ce ridicule qui me sert de bâton de berger.

Au cimetière du Père Lachaise le bon berger et ce vieil homme encore vert, aux sourcils très fournis qui sort son pipeau pour attirer les jeunes femmes.

Je n’y croyais pas même en voyant la scène. Un véritable sabbat en plein lundi à l’heure de midi. Elles l’astiquent copieusement devant la statue du bon berger avant d’aller derechef se frotter l’entrejambe sur Victor le Noir.

De quoi rester pâle.

Mais pas du tout.

La respiration encore une fois et hop. On se fait à tout ainsi. Entre deux inspires et trois pater noster.

Car l’envie de cierge n’est pas rare chez les coincées du cul j’ai remarqué. Quoique les autres puissent faillir tout autant. C’est sans doute quelque chose comme une fragrance dans l’air du temps qui les oblige à battre le briquet pour allumer l’érection de ces bâtonnets cireux.

Le fait aussi d’allumer un cierge à la flamme d’un autre. Je ne suis pas psychanalyste je peux donc sombrer sans culpabilité aucune dans une vision ( édulcorée attention les enfants) de gang-bang. Sexe et mysticisme, la frontière est fine.

Va t’on m’arracher un ongle de plus ou me détacher les mains pour les arrimer à une croupe reptilienne ?

Entre les deux mon cœur balance.

Ce petit bout de viande que j’ai entre les deux guiboles ne s’émeut même pas. C’est désormais mon Dalai Lama, mon Bouddha et mon Jésus. Je pourrais l’appeler mon « coi ».

Comme dans la phrase de Stevenson : mon oncle ne prêta aucune attention à mes paroles, se contentant de baisser la tête et de rester coi 

ça vous la coupe je sais.

Non mais quoi, ce n’est pas parce qu’on est fou qu’on est inculte. Faut pas pousser mémé dans les orties.

Une bonne soupe d’orties ça fait une éternité.

Merde le temps passe.

Respire.

Je pourrais faire 300 pages juste sur cette scène de torture, mettons que je passe aux ongles des pieds ou que je commencer à lutiner la lézarde. Je pourrais même créer des chapitres, des sections, des sous sections. Puis flanquer une table des matières tellement j’en connais un sacré rayon.

Mais le vérité est toujours le pire à accepter. Tout ça n’intéresse ou ne regarde que moi. Oh nanisme quand tu surgis je m’emporte.

Abrégeons. Deux pistes se précisent.

L’ongle du petit doigt du pied

un orgasme royal de reptilienne.

Am stram gram …

Ni l’un ni l’autre banane. Tu ne vas pas changer de main à ton age.

—COUPEZ ! Dit la voix de Woody comme celle qui atteint l’oreille interne de Jeanne D’Arc à Domrémy.

Mettez lui un bonnet sur la tête qu’il ait vraiment la tète du gland, oui comme ça, oh mais c’est génial, aller on la refait

— Qu’est ce que je fais là ? réplique culte.

— Avec l’accent africain ce serait encore mieux s’il te plait insiste Woody.

— Qu’est ce que je fais là présentement ?

— Mais non merde pas Michel Leeb joue la normalement.

Bon d’accord si on ne peut même pas faire un brin d’humour c’est vraiment la fin des haricots. Et la tristesse encore une fois m’envahit parce que je le vaux bien.

— Il a l’air paniqué dit Shrikkk.

— Pas niquée toi même connasse je réplique mentalement.

ça pourrait s’arrêter comme ça pour aujourd’hui, le mal étant fait. Mais quelque chose me dit que non, qu’il faut persévérer. Percez et vous verrez dit un oiseau dans mes cheveux ( rares) merci Louise.

Je suis dans le jardin tout près de l’enclos de la dame à la Licorne tout soudain.

Et je suis aussi Frère François et Joseph Delteil.

que d’amour soudain !

Ma foreuse a rencontré un filon de diamant et je m’y enfonce comme dans du beurre mou, avec ce plaisir ineffable de ne pas voir la biscotte se péter en miettes.

J’ai creusé un puits profond, j’entends le gargouillis de l’eau souterraine, le liquide sourd, une mare se crée, secrète. Une nouvelle Riviera, sans russe ni transat.

sans personne. Je suis nu et je marche sur la plage. Je pourrais marcher comme Aldo bien sur et passer devant la reine des serpents en cambrant les reins.

Il suffit que je la redessine, que je lui arrange une ou deux courbes, et que sa poitrine tombe un peu. Qu’elle ait les yeux bordés de reconnaissance si possible.

Cette méchanceté je pourrais la laisser derrière moi encore une fois de plus, la laisser refluer comme la vague d’Hokusai au large.

Prendre un ticket de cinoche pour le dernier Walt Disney.

Mais je vomis plutôt. Cette gentillesse amerloque est bien pire que toute la méchanceté dont je ne serai jamais capable.

Et là juste au bon moment j’entends la respiration rauque de Dark Vador, je me retourne et je vois une silhouette sombre.

— Je suis ta mère Shanti

Bah voilà, enfin un rebondissement je me dis pour accuser le coup sans me répandre sur le plancher.

La reine des lézard c’est donc elle. Voilà pourquoi j’ai un crâne d’œuf.

Soudain le plafond explose, et je vois descendre des soldats par des filins. Rapidement ils empoignent Mengele, Herman le Bosch et Shrikkk maman. Puis l’un d’eux s’approche de moi pour me délivrer de mes liens. Il porte une armure en titane, probablement amélioré puisque c’est la mode dans les nouvelles séries Télé.

— Shanti tu vas bien ? Nous arrivons juste à temps j’ai l’impression.

Je reconnais la voix de Maria tout à coup. Et je ne sais pas pourquoi, je suis déçu. Comme si enfin j’allais avoir le fin mot de cette histoire et que cette opération militaire tout à fait inopinée m’en prive.

Je reviens à l’essentiel comme on revient au bercail. Respirer, laisser toutes les pensées, les idées, les opinions, les émotions et les sentiments s’évaporer.

Inspiration, expiration. ça marche pour tout un tas de choses. Ne pas jouir trop vite, endurer la souffrance comme le plaisir, Et surtout saisir dans la profondeur inouïe, entre deux respirations que tous ces personnages et moi-même Shanti ne faisons qu’un avec l’auteur de ce récit.


Clignancourt Septembre 1989

— Mais entrez donc !

Elle s’efface pour me laisser passer. Et déjà toute l’histoire entre nous est dans ce mouvement qu’elle effectue à la porte de l’atelier. En est-t ‘elle consciente ? En suis je conscient ? Bien sur que non. Mais tout pourrait se résumer comme ça.

— j’ai besoin de quelqu’un pour tirer mes négatifs noir et blanc et on m’a dit que c’était dans vos cordes. Vous trouverez ici tout ce qu’il faut, l’agrandisseur, les bassines, les produits, les papiers. Vous voulez un thé ?

— Un café plutôt si vous avez.

Pendant qu’elle disparait dans la cuisine j’observe les lieux. C’est un vaste atelier dont les grandes baies vitrées sont masquées par des rideaux de toile beige. La lumière pénètre doucement, atténuée par ces voiles ce qui confère à l’ensemble une atmosphère de douceur. Sur l’un des murs des masques africains sont alignés, il y en a de toutes tailles et ils me paraissent chargés d’énergies contradictoires.

Ce qui me fait penser au timbre de la voix de cette femme qui s’est absentée de la pièce pour aller me préparer du café. Un timbre légèrement décalé vers les aigus alors que sa corpulence devrait produire un son plus grave.

Sur les autres murs des tableaux colorés, des femmes nues très brune comme mon hôtesse, accompagnés d’oiseaux qui me font penser à une allégorie sexuelle. Il flotte dans l’air de l’atelier une odeur suave caractéristique comme lorsqu’on pulvérise du parfum sur des ampoules. Lorsque celles-ci s’allument et chauffent, effet garanti.

Elle s’appelle Rose et a dépassé la quarantaine ce qui ne m’empêche pas de la trouver désirable. Je n’ai pas encore la trentaine mais mon gout pour les femmes mures s’est de plus en plus affirmé suite à la rupture essuyée avec ma première compagne. Et déjà je me rends compte que je mélange tout, le travail, le sexe, les sentiments.

Il est vrai qu’après les 6 mois que je viens de passer au Portugal comme un ermite, les retrouvailles avec le monde m’agitent correctement le bocal. Ce qui me déçoit sans que je ne m’attarde de trop non plus sur cette déception.

Il me faut de l’argent c’est la priorité, je tente de me raisonner en buvant le café tandis qu’elle m’explique son travail avec cette voix un tout petit peu trop aigue.

J’ai des visions parallèles où je la vois accoudée au grand plan de travail juste là sous les baies vitrées. Elle est en train de me montrer son travail. Beaucoup de fleurs en noir et blanc. Ce qui m’interpelle c’est ce mot qui jaillit dans mon esprit : vrombissement.

Cette femme vrombit. Je n’ai jamais vu ça, ou je n’y ai jamais prêté attention. Ce qui m’interroge. C’est comme si je me démultipliais dans cet instant en plusieurs blocs, voire en plusieurs entités. comme dans un laboratoire plusieurs chercheurs sont là chacun s’occupant de sa partie sur un sujet bien défini.

Il y a le gars qui s’en revient de je ne sais où et qui a besoin de pognon pour y retourner.

Il y a le curieux qui se souvient qu’il est parti là-bas pour écrire et qui ne l’oublie pas.

Il y a l’homme en manque d’affection qui se réfugie dans l’idée du sexe car il ne veut surtout pas s’avouer une certaine impuissance à aimer comme tout le monde

Et puis il y a celui qui chapote le tout, le texte si je peux dire, voire l’auteur.

Littéralement. Un autre mot important qui me vient à l’esprit. Relater les faits tels qu’ils sont, sans les interpréter d’aucune façon. C’est à cette époque que je lis et relis Calaferte. Après la mécanique des femmes qui m’a laissé de marbre j’ai découvert son journal qui m’enchante. Je crois aussi que Truman Capote doit y être pour quelque chose avec son de Sang-froid

—Aimez vous Georges Brassens me dit-elle m’extirpant de mes pensées.

— j’adore !

Et de me montrer qu’elle peint elle aussi, toute une série de toiles où elle est nue avec le poète.

Pourquoi me montre t’elle ça ? je me demande. Le vrombissement revient à mon attention d’autant plus fortement.

Nous continuons à échanger sur tout un tas de sujets, elle aime passer du coq à l’âne tout comme moi. je pourrais me risquer à me réjouir que nous ayons autant de points communs soudain. Mais quelque chose m’en empêche. je reste sur mes gardes.

L’argent et tout ce qu’il faut faire pour en obtenir voilà un excellent garde-fou.

Nous passons ainsi un bon moment à bavarder, parfois sa voix s’infléchit enfin vers les basses, ce qui me rassure un peu.

— Et où logez vous lorsque vous revenez ainsi sur Paris me demande t’elle

— J’ai une amie qui m’héberge dans le 15 -ème et je vois son visage s’assombrir légèrement.

Nous nous mettons d’accord sur le salaire, sur les horaires. C’est un chouette travail finalement et je repars content de cette première rencontre. Faire du positif à partir de négatif, et gagner des sous en plus, quoi exiger de plus ?

Elle s’efface à nouveau pour me laisser sortir.

— alors à demain Rose

— à demain Patrick.

64. Rose et réséda

A quoi pense t’on sous la torture ? A qui à quoi ? Certainement pas à rien. C’est impossible. Sinon la douleur vous anéantit. Sans le petit coussinet de la pensée, nous ne sommes rien. C’est ce que l’on croit.

Du coup je me suis souvenu de ce poème appris enfant. J’ai longtemps cru qu’il était de Lorca mais en fait non il est après vérification d’Aragon. Celui qui croyait au Ciel, celui qui n’y croyait pas. La rose et le réséda.

Se souvenir d’un poème sous la torture est-ce de la pensée vraiment ?

C’est plus un acte de célébration à tout bien considérer.

Donc on a le choix comme toujours, penser ou célébrer sous le joug.

Au 6 ème ongle que le bourreau aux yeux globuleux m’arrache, tout va mieux. Beaucoup mieux. Il peut continuer, je ne crie plus, ne hurle plus.

Je célèbre.

Je célèbre ce corps souffrant qui me porte jusqu’ à la célébration.

Je célèbre mon esprit tortueux qui m’apprend la pente et le sommet, le pic comme le gouffre, la sente et la garrigue.

Je peux faire tout ça puisque je suis hors de moi désormais, tranquille d’une certaine façon en plein centre de tout l’intranquille.

Je le regarde ce corps, sans en éprouver d’émotion particulière. Dans la célébration on ne pense plus trop à son nombril. Où alors on ne pense qu’à lui par des chemins si détournés qu’on ne s’en rend plus compte.

Car lui c’est Il, c’est Soi. C’est autre chose. Une altération de l’altérité. Et qui mène le 0 à sauter le premier pas vers le 1, enfin.

Recommencement incessant de ce saut comme continu le battement des cœurs.

Tambours de la douleur. voyage dans l’éperdu.

La tête tombe en avant sur la poitrine au 7ème ongle, plus rien du tout ne se passe. On peut enfin s’assoupir.

— Réveillez-le, il ne faut pas qu’il crève dit l’allemand qui visiblement veut en avoir pour son temps passé, son temps perdu.

Des gnomes surgissent du fond de la salle avec des seaux d’eau.

Asperger le corps d’eau glacée pour le réveiller. C’est mieux de dire cela à l’infinitif. L’impersonnel se pointant comme le Deus machina.

Fraicheur qui rallume la douleur.

Je reviens dans le corps illico presto.

— Lequel d’entre eux Shanti ? dans quel sarcophage ? L’homme en uniforme grimace.

Je pourrais le dire désormais. Tout m’est revenu en mémoire encore une fois. Je suis cet autre corps aussi, un corps relais crée par le corps source. Mais de lui en dépend des dizaines d’autres comme moi. Je ne peux pas livrer les autres. Je ne peux que livrer cette individualité seule à sa destinée. Celle choisie depuis longtemps déjà.

Rameaux et branches s’expliquent enfin comme le pollen et les abeilles. Quelle importance la perte d’un pour un peu si facile à penser. Mais tout est important, tout est unique, c’est de cette unicité que jaillit l’abondance, comme le 2, puis le 3 et l’innombrable qui les suit.

Et cette acceptation de la finitude par nécessité de l’infini. Autrement dit par conscience.

On peut me tuer, l’impersonnel, l’infinitif, peu importe, une fois la décision prise, une fois la foi retrouvée, et le but du silence redessiné.

—Il ne parlera pas dit une voix de femme. Tout ce que vous arriverez à faire c’est de le renforcer encore plus dans son délire voilà tout, vous n’êtes qu’un abruti Herman, il me semble vous l’avoir déjà dit.

J’entrouvre un œil, je connais cette voix. Mais je me sens tellement faible que je n’arrive plus à faire le moindre effort. En fait quelle importance ? Seul le poème surnage au dessus de tout ce merdier

Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas… la rose, le réséda, fondu au noir et puis l’oubli.


Clignancourt septembre 1989.

Il me faut de l’argent. Vite. Je ne veux surtout pas moisir ici, à Paris. Je n’aime plus la ville, elle ne m’inspire plus que tristesse et dégout. Tellement d’échecs, de désespoir, tout ce déjà vu fait remonter presque aussitôt le dégout.

Repartir dans le Nord du Portugal le plus vite possible. Aller marcher dans les collines, s’enivrer du parfum des eucalyptus, quitte à crever la faim autant que ce soit en paix. S’éteindre doucement sans acrimonie, sans regret ni remords. En écrivant.

La maison délabrée que l’on m’a confiée dans la forêt ne me coute presque rien, mais presque rien n’est pas rien. Sans électricité, sans confort, j’ai passé là des journées radieuses, assez proches finalement que celles en chambre d’hôtel. Jouir de son temps, luxe ultime. J’ai toujours tout sacrifié pour ça je crois. Les jours où je me lève du pied gauche la honte m’accable régulièrement. Comment peut-on vivre aussi égoïstement ? Je les entends tous me le répéter inlassablement.

Comme s’il fallait rembourser des dettes, la cohorte de tous les créanciers de l’existence ici bas.

Donc, il a fallu faire marche arrière, reprendre la micheline vers Porto puis le train pour Paris. Comment se présente la ville quand vous êtes accablé et démuni, quand vous l’atteignez en train.

Par la banlieue, ses façades noires et grises, ses murs lépreux et la gueule de travers des riverains.

Ca ne met pas de baume au cœur c’est sur, ça ne fait que renforcer un peu plus la hargne. Cette hargne nécessaire pour courir sus au flouze, à la thune, au pognon. Ce qui est tout à fait naturel étant donné l’absurdité d’avoir à gagner ce que l’on possède déjà, sa propre vie.

Heureusement qu’il y a ce havre de paix malgré tout dans le 15ème. La maison de Lara. Un peu comme la maison bleue de la chanson. Sauf qu’elle n’est pas bleue. C’est une masure au fond d’un jardin dans une impasse. Sans beaucoup de confort non plus. Mais ça n’a pas d’importance. La chaleur humaine y réside, c’est amplement suffisant.

Quelques jours après mon arrivée, je rencontre un ami qui me dit qu’il peut me trouver un job. Une photographe qui a besoin de quelqu’un pour tirer ses photographies. Elle ne fait que du noir et blanc et elle a des sous il me dit.

Voilà comment je me retrouve ce matin à Clignancourt devant ce portail que j’entrouvre sur une jolie allée encadrée d’ateliers d’artistes.

Je cherche le nom sur les boites aux lettres, je le trouve, j’ouvre une nouvelle porte et gravis un escalier de bois pour parvenir à l’étage. La seule porte moderne de celui-ci. Une porte neuve, blanche, immaculée.

Je toque. J’entends une voix de l’autre coté de la porte. Elle s’ouvre : la voici donc c’est elle.

63. Sans émotion.

Lorsque les portes s’ouvrent je reconnais immédiatement les lieux. Encore vasouillard je sens que l’on me traine sur le sol, j’aperçois de petits êtres dont le corps malingre est surmonté d’une grosse tête. Ils ressemblent à ces gris que l’on voit dans les séries B ou les canulards révélés pour mettre à bas toute croyance dans l’ufologie.

Au milieu d’une grande salle j’aperçois un personnage de dos, revêtu d’un uniforme.

Je reconnais l’uniforme des SS sans m’étonner outre mesure. Grandes bottes impeccablement cirées, tous les plis des différentes parties de son accoutrement au bon endroit, la nuque bien dégagée, légèrement massive, les épaulettes renforcent l’impression de carrure.

L’individu manie une badine. On me traine à sa hauteur et j’ai le temps de distinguer peu à peu son profil, un nez aquilin des yeux sombres, une bouche sensuelle. Un visage qui me parait bizarrement familier.

Puis on m’installe sur un siège et on m’attache à celui ci avec tout un attirail de sangles et de lanières.

C’est alors que le bourreau fait son entrée. Un type insignifiant entre deux âges, il est revêtu d’une blouse blanche et porte des lunettes à double foyer qui grossissent démesurément un regard bleu plutôt bovin.

— Peut-être que cette fois vous allez parler dit le personnage en uniforme SS avec un fort accent allemand.

— Qu’est ce que vous me voulez, où sommes nous ? Qui êtes vous ? me semble être la réplique la mieux appropriée en la circonstance.

— Toujours le même humour Shanti, dit l’allemand avec un sourire. Vous et moi savons bien qui nous sommes n’est-ce pas. Cela fait 85 fois que nous rejouons exactement la même scène. Peut-être serez vous bientôt fatigué ? Et enfin vous me livrerez l’information que je cherche depuis tant d’années.

— Je ne comprends rien du tout à ce que vous dites. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Au fond de moi j’ai effectivement la vague sensation de revivre la même chose. Il s’agit de toute évidence d’un bug dans l’espace temps ou dans ma cervelle.

Puis devant le silence qui suit, le SS fait un signe au bourreau comme pour dire rebelotte. Tout en n’omettant pas de hausser les épaules. C’est ce petit signe qui déclenche ma mémoire progressivement. Ce haussement d’épaules.

Je me mets à hurler lorsqu’on m’arrache le premier ongle. Les larmes coulent sur mes joues au second. Au troisième je me mords la joue jusqu’au sang tellement c’est insupportable.

C’est au quatrième ongle arraché que j’éprouve la sensation très nette que le sommet de mon crâne explose. Comme si soudain on m’avait décalotté, encore que toute la douleur reste toujours associée à l’un de mes doigts. Sensation presque agréable comme celle d’une brise fraiche, d’un trou béant au sommet de mon crâne puis, tout à coup, un flux d’informations me traverse comme une décharge électrique.

Je reçois une multitude de flash, d’images, comme des petites vidéos par milliers, sans avoir le temps de les traiter. Comme si j’étais devenu une sorte de disque dur sur lequel on téléchargeait je ne sais combien de volumes d’encyclopédies et sur un nombre insensé de sujets.

Je ne sais pas si c’est la douleur de ma main ou la décharge électrique éprouvée durant ce flot ininterrompu mémoriel qui me fait tomber dans les pommes. Mais ce qui est sur c’est qu’à un moment donné quelque chose au plus profond de moi renonce à rester éveillé. Je m’évanouis.


Chambre 15 rue des Poissonniers Paris 18ème.

J’ai quitté Suresnes à temps. Un peu de plus et j’y passais. Tout ça à cause de mon imbécilité chronique. Quand ils ont commencé à arriver dans l’appartement et à mal se conduire avec Dounia, j’ai voulu m’interposer. Je ne me souviens plus vraiment pour quelle raison j’avais cette idée qu’ils allaient la violer.

Il faut dire qu’elle était peu farouche Dounia. Pas vraiment belle mais de beaux restes plastiquement parlant.

J’avais atterri là quelques semaines plus tôt. Le boxeur m’avait dit viens à la maison on a de la place, on partagera , pour les frais on s’arrangera. J’avais passé les 6 mois précédents dans le noir presque total. Une autre chambre d’hôtel dans le quartier tenu par un grand type qui jouait les durs, un rugbyman. J’imagine qu’il doit y avoir pas mal d’homos inavoués parmi les rugbymen. C’est ce que j’avais écrit sur l’un de mes petits carnets à l’époque. Ca m’avait fait rigoler quelques instants de parvenir à une lecture si « décalée » des choses et des êtres qui constituaient mon petit univers.

C’était surtout une manière de prendre la tangente face à une sale réalité que je ne parvenais pas à digérer.

Le rugbyman un beau matin avait cogné à la porte de la piaule pour me réclamer le loyer et comme je n’avais plus un kopeck il m’avait enjoint avec une pointe de mépris ou de compassion, je ne sais plus très bien, de quitter les lieux en fin de journée.

Du coup j’étais vite aller au bistrot du coin pour prendre un remontant avec le reste de monnaie que j’avais glané au fond de mes poches et c’est là que le boxeur m’était tombé dessus.

Un gars de Nantes capable d’assommer un bœuf, ce qui pour moi démontrait tout autant sa force que son imbécilité. Mais gentil, comme les gens peuvent l’être pour dissimuler leur violence justement.

— Viens chez nous aller, Dounia est sympa elle sera ok, t’inquiète pas.

Ils m’avaient filé une piaule et j’avais été cherché tout mon barda illico.

Puis les événements se sont enchainés très vite. Le boxeur baisait tout ce qui bougeait, bientôt j’appris qu’il faisait aussi mac à temps perdu. Le bar où nous nous étions rencontré était son QG. La table tout au fond son bureau. Et là tout une partie de la faune du bois de Boulogne s’amenait pour cracher au bassinet. Il y avait un peu de tout, de la pute au travelo, des jeunes et des moins jeunes des jolies et des carrément moches.

— Faut de tout pour contenter les michetons disait le boxeur en riant et en empochant le pognon.

Dounia c’était autre chose. On aurait dit une aristo russe dopée aux amphètes. Ce qui l’entrainait probablement à explorer le trivial, la vulgarité comme on découvre la Riviera.

De temps en temps elle disait merde ou bite et s’en ébaubissait comme une petite princesse de 50 piges qui découvre le fameux petit pois sous son matelas.

Cette femme avait été danseuse dans son pays neigeux, une grande danseuse, cela se voyait encore à son corps déformé. Un corps tout en nœuds d’une nervosité perpétuelle, d’une intranquillité agaçante, voire excitante. Et dont elle jouait d’ailleurs en permanence.

Son appétit de sexe était proprement phénoménal. Le boxeur s’en ouvrit à moi plus d’une fois à potron minet alors que nous nous rencontrions dans la cuisine que nous avalions notre premier café et que Dounia dormait.

Parfois il me donnait même des coups de coudes.

— Surtout te gènes pas si elle te propose, je ne suis pas jaloux. Je pense même que ça l’aurait rassuré que je puisse m’en mêler, de ne plus être tout seul à porter un tel fardeau : contenter Dounia the mission !

Elle aimait la jeunesse. D’ailleurs le boxeur avait à peine 30 ans. Elle était toujours insatisfaite de tout lorsqu’elle jugeait n’avoir pas assez eu suffisamment sa dose. Certains matins ils s’engueulaient dans les règles de l’art pendant que j »écrivais ma vie sur de petits carnets Clairefontaine.

L’un des jeunes qui avaient pénétré dans l’appartement s’était dirigé vers Dounia et commençait à lui peloter les seins. Elle protestait plutôt mollement maintenant que j’y repense. Mais à l’époque j’ai jugé bon de jouer les héros, de m’interposer.

— Ca suffit, barrez vous j’ai dit en visionnant la scène alors que je sortais de la piaule. Et je les ai poussés vers la porte. C’est à ce moment là qu’ils me sont tous tombés dessus, à moitié dans l’appartement à moitié dans le couloir. J’ai réussi à en exploser deux ou trois mais j’ai fini par succomber sous le nombre il était presque une dizaine. J’ai fini au sol et en compote mais jusqu’au bout j’ai continué à ruer, des coups de pompes des coups de poings et à la fin ils ont disparu soit dans l’escalier de service soit dans l’ascenseur.

C’est le lendemain que j’ai croisé Nabucco mon pote poète brésilien, j’étais sorti prendre un café au même bar et ce fut une chance.

— Ne va surtout pas au bar tu vas te faire tuer , tu as pété la clavicule à un gosse et son père te cherche dans tout Suresnes.

Je suis revenu fond de train, j’ai ramassé mon bardas une nouvelle fois et j’ai filé à l’arrêt de bus dans une rue à l’arrière, discrètement direction Paris.

C’est à cette époque que j’ai retrouvé l’hôtel, le même hôtel, la concierge m’a reconnu et elle m’a dit j’ai une chambre c’est le numéro 15.

Lorsque j’ai mis la clef dans la serrure la lumière pénétrait à flot dans la pièce. Je suis allé ouvrir la fenêtre, la vie débordait tout en bas j’ai tout de suite senti que je tournais une page de ma vie. C’était tellement grisant que je me suis allongé sur le lit sans défaire mes affaires.

Je me suis mis à respirer, puis à devenir attentif à cette respiration plus que jamais. A un moment j’ai ressenti une décharge électrique, j’ai su que je pouvais quitter mon corps si vraiment je le désirais. Mais au lieu de ça j’ai donné un coup de poing dans le matelas. J’ai juste noté qu’à un certain moment le fait que je sois moi, n’avait absolument aucune espèce d’importance, je ne ressentais pas la moindre émotion, j’étais doté d’un sang-froid exceptionnel.

Mais ce n’était pas le moment d’en faire l’usage encore. J’ai donné ce coup de poing dans le matelas comme Gilgamesh décide de revenir dans le monde des vivants voilà tout. Le boulot était loin d’être achevé c’est ce que j’ai pensé en me relevant.

Ensuite je suis sorti, j’ai eu envie d’aller me balader, de revenir sur les lieux familiers , remonter la rue Custine jusqu’à Jules Joffrin notamment et retrouver un autre bar, et d’autres habitués que j’avais perdus de vue depuis plusieurs années, plusieurs vies.