Personne ne sait

Deux Galets. Photo Patrick Blanchon

Où les choix mènent-ils vraiment ? Il se posait la question en récapitulant tous les choix effectués durant ces dernières semaines et pouvait apprécier le chemin parcouru. Il constata qu’il s’était débarrassé de plusieurs couches de peau anciennes, et, sa chair désormais à vif éprouvait douloureusement la moindre brise. Même le chant d’un oiseau, pourtant si aimable soit-il lui eut transpercé le cœur. Heureusement qu’il avait une oreille bouchée, songea t’il, le supplice était au moins divisé par deux.

Comme un apnéiste, il s’était enfoncé au fil des jours vers les profondeurs, et avait pu apercevoir, très loin encore, tout au fond, quelque chose qui ressemblait à un paysage familier. L’avait il rêvé ? Ce paysage existait-il ? Il allait une nouvelle fois se mettre à douter quand il commença à suffoquer. C’était le signe qu’il lui fallait remonter à la surface des choses, reprendre une bouffée de légèreté, qu’il avait encore trop tendance à estimer comme de la superficialité.

Il avait éprouvé un dégoût profond, une envie quotidienne de vomir en se souvenant de tout ce qu’il fallait encore traverser en fonction des choix passés, des engagements pris. En fait, tous les projets qu’il avait dans le temps mis en place, finissaient par arriver, par flots sombres comme la marée souillée par un supertanker éventré.

Et pourtant, malgré tout, il tenait debout. Une force inconnue le maintenait qui n’avait pas grand chose à voir avec la volonté. C’est qu’au travers de la douleur, son unique tympan se familiarisait à nouveau avec une voix enfouie au plus profond de lui. Il retrouvait la beauté profonde du silence.

Il eut alors envie de s’emparer d’une toile et de vite attraper ses pinceaux pour tenter de capter par la couleur, par le mouvement, par les formes tout ce que ce silence lui inspirait car soudain il s’était aperçu que le silence était abondance, le silence était intarissable, le silence était le lit d’un fleuve dans lequel son esprit et son corps semblait s’épanouir et croître.

Il eut un dernier doute cependant, n’était ce pas encore son imagination qui lui jouait un tour. Et c’est juste à cet instant que le bourdon pénétra dans l’atelier. Il suivit sa trajectoire effrénée et le vit se heurter aux poutres, aux parois de plusieurs murs avant d’aller buter obstinément sur les parois vitrées qui donnaient sur la cour. Il se hâta d’aller ouvrir la porte et après encore plusieurs chocs contre les vitres, l’insecte trouva la béance de l’extérieur et disparut.

Le peintre referma la porte derrière lui. Et soudain il comprit. Alors il remercia la vie et le silence en esquissant un sourire un peu triste encore. Puis il se mit au travail.

Cette douleur

Femme en rouge Huile sur toile 2017 Patrick Blanchon

Quand il avait présenté ses textes au poète, celui ci avait feuilleté rapidement puis l’avait regardé bizarrement et avait dit :

« Comme vous devez pleurez vous »

Et puis le poète était retourné à ses occupations, après tout nous étions dans un café près de la gare de l’Est, l’heure de pointe approchait et il y avait encore pas mal de verres à nettoyer. Le poète était loufiat aussi.

Le jeune homme avait remis de l’ordre dans sa tenue, enfin il s’était un peu redressé, avait relevé le col de sa veste car il commençait à faire un peu frais puis il avait fait un petit signe de la main vers le poète qui ne le vit pas, enfin, il sorti du café et retrouva le brouhaha du boulevard.

En descendant vers la Porte Saint-Denis il se demandait ce que signifiait cette petite phrase et se disait que le poète ne s’était pas beaucoup foulé. Il éprouvait presque un malaise à la réentendre cette petite phrase, et il était au bord de décider qu’il s’agissait d’une moquerie, voire d’une humiliation à peine déguisée.

Comme il arrivait à la hauteur de la rue Blondel, il hésita un instant puis s’engouffra dans celle-ci. A chaque fois que le jeune homme éprouvait cette douleur de se sentir incompris, il lui fallait la contrebalancer aussitôt par une émotion forte.

C’était un peu minable il s’en rendait compte, mais l’urgence le pressait à un point qui ne souffrait pas d’attendre. C’était désolant, indigne, tout ce qu’on voudra mais la petite phrase assassine allait continuer à faire des ravages s’il ne réglait pas tout de suite cette affaire. En fait le poète venait de le traiter de gamin trop sensible, incapable de maîtriser ses émois, sans doute même voulait il dire qu’il ne faisait que les déposer comme de belles merdes sur ses feuilles, et que lui le poète, comme probablement un tas d’autres personnes, n’en avaient rien à faire. Alors pour lui indiquer une piste et même avec charité on lui avait signifier que pleurer ne suffisait pas, on le constatait: il n’avait pas dépassé cette étape basique, en fait c’était grotesque tout au plus.

La perspective de la rue, au crépuscule avec toutes ses femmes sur le pas des portes éclairées de manière contrastée par les néons ou l’ampoule solitaire des plafonniers d’entrée le ramena à la réalité. Il senti l’excitation balayer les miasmes de ses supputations sentimentales et cela lui fit du bien.

Il eut même l’impression pendant quelques mètres de retrouver un semblant d’importance, lorsque elles le hélèrent en clignant de l’œil ou en laissant tomber subrepticement une bretelle pour exhiber la chair laiteuse d’une gorge , ou remontant avec une innocence feinte une jupe pour laisser sourdre la blancheur violente d’une cuisse. Il devint ainsi pendant quelques foulées le prince qu’une cour des miracles flatteuse et méprisante acclamait en sourdine.

Enfin cela lui fit une impression de douche froide salvatrice et il allait obliquer vers un autre boulevard quand, de l’autre côté de celui ci il aperçut une petite silhouette vêtue d’une robe blanche.

C’était une femme entre deux ages, avec une queue de cheval qu’il trouva comique puis terriblement émouvante. Un je ne sais quoi entre la Sheila de son enfance et une autre chanteuse dont il ne se souvenait plus du nom.

Lorsqu’il arriva à sa hauteur, elle lui fit un petit clin d’œil mais resta silencieuse. C’est sans doute le silence qu’elle avait su conserver qui déclencha son désir violent, irrépressible. Il la suivit dans un dédale d’escaliers et de corridors jusqu’à la chambre dans laquelle enfin, ils finirent par arriver.

Une fois dévêtue de sa robe blanche elle redevint une femme comme toutes les autres dans sa nudité crue. Pas plus moche pas plus belle. Mais la douceur de son regard restait inchangée et lorsqu’il la prit ce fut avec douceur également. Lorsque soudain elle voulu l’embrasser il esquiva ses lèvres et la douceur se muât en sauvagerie. Il la senti alors se raidir, et il se hâtèrent de conclure.

Lorsqu’il retrouva la rue à nouveau un camion de la voirie stationnait à l’angle et les employés de la ville s’affairaient à extraire le contenu des poubelles dans l’alternance lumineuse et orangée d’un gyrophare.

Il décida d’aller manger un morceau vers les halles, et peu à peu en marchant il sentit les larmes couler sur ses joues et cela mit fin à ses derniers doutes.

Juste le vent

Juste le vent qui joue dans les cimes des arbres

qui courre sur la plaine caressant les herbes

juste le vent qui erre

voilà ma vie ce rêve éveillé.

tous ces voyages pour m’inventer un pays

tous ces regards pour inventer le tien

Juste le vent qui erre

sans but ivre de liberté

sans but assoiffé de milles soifs

Juste le vent

Ami du silence qui ne répond jamais

que par des silences de plus en plus épais

j’écouterai la pluie tambouriner sur les pavés

j’écouterai les cris des oiseaux à la frontière de l’aube

j’inventerai le monde à chaque fois

et me rendrai ponctuel à tous ses enterrements

crierai bravo, une autre , encore !

Juste le vent qui courre à perdre haleine

sous le soleil chauffant les grains d’été

juste le vent sur tes cheveux

auréolés de rires d’enfants .

Et puis soudain le vent tombera

et puis soudain on ne saura pas

tout se taira on oubliera

et on criera bravo, une autre, encore !

tout recommencera bien sur

Le vent , le silence caressant les blés

les cheveux d’enfants et le duvet des vieux.

Black bird

C’était juste une petite forme noire et sautillante sur la neige. Alors l’enfant a pris un caillou, l’a placé dans l’élastique, et prenant soin de bien pincer l’ensemble entre le pouce et l’index il a tiré le tout pour le relâcher brusquement et balancer le projectile. Il y avait une chance sur pas mal de possibilités que ça ne marche pas. Mais ce coup là bingo ! Dégommé,  l’oiseau a vacillé un instant et s’est étalé sur le coté en n’ayant à peine eut le temps de déployer une aile.

Le gamin s’est approché en souriant au début. Il croyait à une blague, que l’oiseau allait partir aussitôt qu’il serait près de lui. Mais ça n’a pas bougé, c’est resté là inerte et là le gamin a compris qu’il venait de tuer un oiseau, son premier oiseau.

Alors c’était donc ainsi : le hasard pouvait aussi provoquer ça. Pensa l’enfant. Il ramassa le petit corps et le jeta par-dessus la haie du jardin et il tenta de ne plus y penser.

Il passa néanmoins une journée compliquée après tout il avait tué quelque chose sans le vouloir vraiment. Et ce qui le gênait il se demandait si c’était ce meurtre qu’il avait commis ou le fait qu’il avait agit sans le vouloir vraiment. C’était comme dans l’ordinateur une sorte de tache de fond pénible qui jetait une ombre sur tout ce qu’il avait connu auparavant. Le monde entier semblait avoir changé suite à son acte irréfléchi. Il avait traversé une frontière et se retrouvait en pays étranger.

Il n’en parla à personne bien sur, sans le savoir il sentait que cela n’était pas nécessaire vraiment.

Plus tard il embrassa le père qui rentrait du travail et ils finirent tous la journée après le repas devant une émission qui parlait d’une guerre quelconque quelque part dans le monde. La mère s’était endormie et le père n’était pas loin d’en faire autant, chacun sur leur canapé respectif.

 L’enfant caressait le chien machinalement et puis soudain  la mère se réveilla et lui dit d’aller se coucher, que demain il y  avait école.

Il se coucha et allumant sa lampe torche tenta de reprendre le récit d’une histoire qu’il aimait bien mais les lignes ne semblaient plus avoir de sens. Alors il éteignit la lampe et s’endormit.

En mémoire de R.Carver

Mentir

Le mensonge et la vérité sont deux concepts essentiels dans mon expérience d’artiste. Comment savoir ce qu’est la vérité tout d’abord sans s’embarquer sur l’océan des mensonges, naviguer par temps calme et puis soudain essuyer les tempêtes, parvenir même s’il le faut au naufrage avant de découvrir enfin l’ile , peut-être la même que celle de Robinson finalement, ou une autre, la notre, car il n’y a pas une seule vérité mais autant de vérités que de cœurs qui battent.

Le mensonge qu’il existerait une vérité collective dans laquelle nous pourrions tous nous retrouver, ressemble à celui du paradis perdu ou du mythe de l’éternel retour.

Nous dissimulons notre vérité par de nombreux mensonges. Il y a les tous premiers mensonges que nous n’avons pas pris garde de conserver cachés en lieu sur afin de pouvoir se souvenir et se retrouver. Ensuite nous nous sommes embarqués vers la maturité et des notions floues mais satisfaisantes en apparence de vérité et de mensonge…

A la fin il ne reste que le silence et ce silence encore peut être doux ou cruel avant de saisir qu’il n’a pas besoin d’adjectif qualificatif.