Soudain l’automne aujourd’hui

« Eli Eli » huile sur toile 30×30 cm Patrick Blanchon

Je viens de me souvenir d’un roman de Gabriel Garcia Marquez que tu connais peut-être et qui s’intitule « l’automne du patriarche ». Ne me demande pas comment ni pourquoi je pense à ce bouquin aujourd’hui, je suis dans l’impossibilité désormais d’identifier la source de mes pensées comme de mes sensations, en fait j’ai fini par arrêter de ruminer et je désire seulement réunir les dernières forces vives qui me restent pour t’offrir encore un petit texte ou un petit tableau. L’important est d’offrir comprends tu ? peux importe aussi quoi finalement, comment saurait t’on la valeur de ce qu’on donne? Car à chaque fois que l’automne resurgit dans mon existence j’ai la manie de penser à la fin de celle-ci et à ce que je vais laisser en héritage.

Déjà gamin, à partir de la mi-août une certaine qualité de clarté sollicitait prunelle et rétine et les informations liées à une nostalgie aussi subite qu’invraisemblable pour mon age se transmettaient par le nerf optique au cerveau. Sur la peau , celle des joues la plupart du temps mais aussi du front venait se déposer comme une buée, un invisible tatouage cette subtile fraîcheur dans le fond de l’air qui fait penser à la fois à un gout de craie et à des relents d’encre . Et aussitôt que ces images olfactives se déclenchent elles viennent se déposer sur la langue qui prend elle aussi le gout de craie et d’encre..

Cela se manifeste par un grand vide, une aspiration géante de l’instant présent emportant avec elle toute velléité d’occupation dans la longue cohorte des priorités, des projets, et des objectifs. Oui cette aspiration de l’instant aurait comme pouvoir étonnant de tout rendre égal d’un coup de baguette magique laissant la personnalité sans capitaine comme un vaisseau fantôme.

Les premières fois cela me plongeait dans une tristesse magnifique seul îlot que j’ai pu trouvé alors pour échapper à l’impression de naufrage total aussi avec le temps l’automne est devenu pour moi le synonyme des coups de blues, ainsi qu’une forme de dépression chronique. Mais en vrai cette tristesse je n’y crois plus que du bout des lèvres, un peu par habitude et pour ne pas plonger dans l’eau glacée d’un seul coup.

Dans « l’automne du patriarche » il y a un personnage assez incroyable, qui est le sosie du dictateur, tu t’en souviens peut-être c’est Patricio Aragonés qui remplace Zacarias le dictateur à pratiquement chaque cérémonie officielle… Et je dois bien avouer que comme ce dictateur j’ai moi aussi à mon service un Patricio qui lui officie pratiquement tout le temps car je n’aime plus apparaître en public désormais. En automne cette volonté de retraite totale atteint des proportions importantes alors je laisse mon Patricio en roue libre, depuis le temps je n’ai même plus besoin de lui donner des consignes il connait son personnage par cœur.

Je n’irais pas jusqu’à vouloir faire canoniser ma mère comme le dictateur du roman, mais j’ai trouvé très amusante et glaçante cette trouvaille de l’auteur , cette mère pauvre pour qui le dictateur est devenu dictateur et à qui il veut tout offrir des richesses du pays mais qui mourra sans jamais le savoir … énorme cette trouvaille donc pour indiquer finalement que tout ce qu’on réalise dans notre vie, ce ne sont en fait que des cadeaux mal adressés.

Je pourrais continuer d’énumérer les personnages et de leur trouver une fonction très précise dans l’organisation d’une psyché basique mais si tu n’as pas lu le roman finalement je vais te gâter le plaisir mieux ne vaut pas donc.

D’ailleurs j’en suis à me demander si je n’ai pas tout inventé de ce roman dont je suis en train de te parler à partir de ce que j’ai lu sur la 4 eme de couverture. Je m’en crois tout à fait capable tellement désormais je ne parviens plus à lire la moindre ligne d’un roman quelconque sans que l’ennui ne me tombe dessus.

Que n’inventerais je pas pour me divertir de l’arrivée de l’automne soudain, aujourd’hui.