Changer

Huile sur papier journal Réalisation 1985 représentant quelques objets sur une table d'angle.Oeuvre de jeunesse de l'artiste peintre Patrick Blanchon
huile sur papier journal collection privée Patrick Blanchon

Il y a une différence majeure entre croire que nous sommes à un certain niveau et y être véritablement. La peinture n’échappe pas à cette règle.

Pour comprendre ce qui ne fonctionne pas dans un niveau d’évolution ,il faut passer aux niveaux supérieurs sans quoi impossible d’avoir le recul nécessaire.

Puis à l’occasion d’un regard jeté sur le chemin parcouru, s’arrêter pour apprécier honnêtement mais aussi à l’appui des nouvelles connaissances que nous avons acquises, le fil imperceptible qui relie l’ensemble afin de suivre la  trace, le  fil conducteur.

Sans cela nous pataugeons et tournons en rond comme un hamster dans une cage.

Ces derniers jours, j’ai  envie de ranger, de classer, de jeter, d’alléger. Faire le tri entre l’important, le nécessaire qui peut faire levier et l’inutile qui m’entrave, me scotche, me lie, m’ennuie.

Dans des cartons je retrouve une kyrielle de travaux de jeunesse et je les regarde d’un nouvel œil en tentant de lutter contre l’attendrissement de la nostalgie et la pulsion d’ouvrir un grand sac poubelle.

En retrouvant cette feuille de papier journal tâchée de couleur j’ai un doute avant de la froisser, la déchirer, l’évacuer. J e vais juste prendre le temps d’en reparler un peu, comme on parle à un ami sans fausse pudeur, sans artifice. 

Voilà :

Je peignais dans des chambres de hasard, sans confort, et seule la flamme de mes désirs et de mes ambitions , autant dire la flamme des illusions, me réchauffait et me nourrissait tout en même temps. J’étais dans le niveau le plus bas de l’échelle dont je parle plus haut. Le niveau où l’on se préoccupe encore beaucoup trop de l’environnement, de ce qu’on va manger, du comment on va payer la chambre et acheter ses titres de transport. 

Pour pallier les exigences requises par ce premier niveau, je travaillais comme archiviste dans une boite d’architecture. Un sous-sol poussiéreux où, s’entassaient tous les dossiers des projets réalisés ou pas, les études de plan, les calques de tout acabit, et les litiges réglés ou pas.

Je ne rechignais pas à la tâche, mais celle-ci était  si facile, je disposais de longues périodes durant lesquelles je lisais tout ce que je pouvais trouver chez les bouquinistes, et à la bibliothèque de quartier. Je me souviens encore avoir lu « les vies » de Plutarque dans une vieille édition, mais comme ma spécialité est de digresser, je ne vais pas étaler ici la liste tout aussi hétéroclite que gargantuesque des nourritures livresques que je dévorais d’une façon que je considère aujourd’hui .. aussi désordonnée que désespérée. 

Cependant voyez, je considérais que ma tache était facile, je m’étais installé dans une jolie routine qui me procurait de quoi assouvir ma soif d’apprendre, ma passion de la lecture.

Je ne gagnais pas grand chose évidemment et les fins de mois étaient toujours tendues à partir du 15. Ce n’est plus trop original de nos jours, c’est même devenu banal. En fait ce qui ne serait pas banal c’est qu’il en  fusse autrement.

Pour lutter contre la routine et l’ennui j’avais élevé la rêverie à la hauteur d’un sacerdoce et il m’était assez facile de supporter cette existence en me projetant dans un avenir dans lequel,inéluctablement  je serai peintre, écrivain, photographe, chanteur, érudit, philosophe, et bien sur « riche ».

La rêverie et l’espoir ne sont pas des phénomènes palpables. Ce ne sont que des rustines virtuelles que l’on tente de coller sur l’effroyable. 

Sans organisation, sans plan d’action, sans accepter de se fixer des objectifs autres qu’hypothétiques, non seulement je n’étais pas libre mais en plus je faisais fausse route et j’allais me retrouver enchaîné plus encore par la suite.

Cette suite je ne vous la raconterai pas encore. Pas aujourd’hui, peut-être même jamais, ce n’est pas bien important. La seule chose qui me paraît importante ici c’est que pour voir il faut fermer les yeux. Revenir à la racine de soi et considérer le mental comme un périphérique.

Une souris, un clavier, un écran mais pas l’ordinateur.

Ce n’est pas le mental qui peut faire changer de niveau. 

Changer c’est lâcher prise et ce terme est tellement galvaudé désormais, récupéré par des charlatans de tout acabit que je ne vais pas ajouter encore à la misère du monde.

Hier encore j’évoquais Ulysse attaché à son mat, dans « le chant des Sirènes »

J’adorais ce héros depuis l’enfance dans ce qu’il avait d’ingénieux et d’arrogant vis à vis des Dieux et des démons cependant qu’il n’est plus aujourd’hui qu’un homme comme tant d’hommes prisonnier d’une fausse idée de la liberté.

Alors finalement cette feuille de papier froissée et tachée de couleurs que personne n’a jamais vue, cachée au fond d’un carton, devrais je la jeter ou bien la garder ? 

S’émerveiller

S’émerveiller de la peinture de Sarah mon élève de 11 ans 

Dans notre prison matérielle ici-bas nous possédons une clef magique qui pourrait ouvrir de nombreuses portes et que nous enfouissons trop souvent dans la routine quotidienne. Cette clef c’est la capacité d’émerveillement.

A fréquenter les enfants des  ateliers d’arts plastiques et de peinture cette capacité à  m’émerveiller de leurs œuvres m’est devenue peu à peu comme une respiration nécessaire. Que serais je seul dans mon atelier tournant en rond autour de mes rectangles et carrés si je n’avais en provision d’âme et de cœur ces courts instants hebdomadaires ?

Quelle chance de percevoir l’esprit libre, spontané, frondeur et candide de ces gamins qui me bouleverse tant !

et me laisse suspendu entre rire et larme 

Je songeais à cela en rentrant hier soir. ces quelques braises d’émerveillement encore chaudes me réconfortant du froid de novembre.

 Le tronçon de la nationale 7 que j’emprunte   traverse de lugubres villages dortoirs. et même encore tôt dans la soirée, ici,  plus que de  rares fenêtres encore allumées. Vous verrez encore  la carotte rougeâtre d’un bar tabac, un ou deux panneaux lumineux vantant une promotion sur le bricolage et c’est à peu près tout.

Je cheminais comme ça tout à cette pensée sur le merveilleux et me rappelais  comment j’adorais enfant les contes, les légendes et combien j’en dévorais le soir sous ma couette. Merveilleux et effroi  souvent mêlés car c’est par magie que je  pouvais m’extraire du pire et le pire alors m’était familier.

D’une sensibilité extrême alliée à une timidité maladive ma relation au monde en général et à mes proches en particulier se transformait assez souvent en calvaire et je n’avais guère d’autre issue que d’inventer un monde parallèle bien plus beau que celui qui m’entourait si horrifiquement  vrai.

En fait ce monde que j’envisageais  dangereux ne l’était guère que dans mes pensées, mon interprétation enfantine j’avais  besoin de ce pire comme d’un père  pour m’aider à construire mon merveilleux.

Tout à coup me revient en mémoire une des réponses concernant l’existence de Dieu que fit Maître Eckhart  à ses pairs dubitatifs concernant sa légitimité sacerdotale.

« J’étais avec Dieu dès son origine … » Ce qui revient à penser qu’il était bel et bien là avant la séparation de la lumière d’avec les ténèbres et qu’il poussa lui aussi un Wouah d’émerveillement balayant  toute thèse possible sur le narcissisme divin. Quand on lit que Dieu dit c’est vachement bien ce que j’ai fait là comprenez « Wouah » ça vous fera traverser une bonne épaisseur de mauvaises traductions.

Je me dis aujourd’hui qu’enfant j’exagérais ce que je considérais terrible. Le doute alors me fait vaciller de chagrin : peut-être ai je mal compris les terribles trempes que je recevais , les coups de poings, les coups de pied, les heures passées enfermé dans la cave, les brimades et l’humiliation, les « tu as le diable dans la peau » et les « tu n’es qu’un bon à rien « .

Dans le fond en fait non je n’ai rien exagéré de ce que j’ai vécu. S’il est possible que j’ai eu à visiter des enfers c’est bien au fond de ceux-ci que j’ai trouvé la lumière et cette obligation de m’émerveiller d’un rien. C’était mes cartes, ma boussole n’était pas tant  la colère que  la volonté, la nécessité  de comprendre.

Je ne suis qu’un grain de grenade parmi tant d’autres au fond de cette pomme mal traduite que le pauvre Adam croqua.

Sans doute mon travail de peintre aura-t’il été porté par cette volonté de comprendre, de « prendre avec » en considérant le chaos que je voyais s’étendre sur la toile comme une équation à résoudre. Si mon existence  et le monde ne faisait qu’un il me manquait alors un inconnu.

Jusqu’à ce que je découvre le pardon non pas pour pardonner vulgairement, mais pour donner cette part que je ne parviens pas à résoudre à l’Esprit afin qu’il m’en débarrasse qu’elle ne m’envahisse plus ni ne me terrasse.

Alors une autre sorte d’émerveillement, comme raffiné par  le renoncement, l’abandon, le dépouillement  est arrivé. Et comme des amis oubliés:  le vent, la pluie le chaud et le froid le lourd et le léger ont resurgi neufs et familiers tout en même temps. ( « Wouah! »)

Il y a un je ne sais quoi de testamentaire en ce moment dans mes écrits et je m’en rend compte au fur et à mesure que les mots et les pensées s’emboîtent les uns les autres. Chaque automne l’idée de la mort me revient de plein fouet comme un coup de martinet et me rappelle ma finitude à venir. Peut-être aussi la mort n’est t’elle qu’un passage, une transformation, et que nous la vivons sans nous en rendre bien compte tout au long des divers changements de notre vie.

Ma peinture s’en ressent qui voudrait que je m’écarte de l’anecdote, du fleuve et de tous ses affluents et confluents pour rejoindre l’immensité de l’océan. Comme un gamin qui joue  dans la gadoue et découvre dans l’écume  et les baves de la boue des lueurs intersidérales; je peins comme j’imagine que l’on meurt dans un dernier souffle, l’expiration d’un air trop longtemps contenu dans des poumons physiques comme spirituels et qui n’en finit pas de s’échapper.

Et puis ce qui est merveilleux, c’est que le lendemain jusqu’à nouvel ordre tout recommence à nouveau, une ou deux pirouettes, une grande roue, un salto et on poursuit son chemin.

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L’empreinte de l’autre

 

 

 

Ce qui me touche le plus quand je regarde des tableaux ce n’est pas le sujet, ce n’est pas la couleur, ce n’est pas le format… non c’est la trace, l’empreinte laissée par un geste, un corps, une intention, une âme.

Ce peut être des empâtements maladroits , hésitants ou fulgurants vestiges d’un « moment » terme utilisé autrefois dans l’utilisation des balances et des pesées.

Ce peut-être une touche nerveuse ou au contraire paresseuse et longue qui va rechercher son écho au plus profond de moi et me chuchote un je ne sais quoi de moi que l’autre m’apprend.

Dans cette empreinte que tu laisses dans la peinture toi que j’appelle autre c’est moi que je retrouve par ricochet et vice versa comme un petit caillou frôlant l’onde de cercles concentriques en cercles concentriques jusqu’à l’infini d’un rivage un peu flou.

C’est la vie que tu vis que tu déposes en offrande à l’inconnu qui passe et souvent ne jette qu’un coup d’œil aveugle mais qui malgré tout est touché, ému, remué brassé par ce petit geste ce petit mouvement ou ces longues striures ces longs repentirs ces sacrifices laiteux triturés d’insomnies.

Que tu t’appelles Vincent Nicolas ou Chaïm quelle importance dans le fond si ce n’est pour les marchands

L’important Vincent Nicolas Chaîm est comme l’essentiel invisible pour les yeux.

L’art du temps.

 

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Le temps, quatrième dimension de notre espace, désormais appelé « espace-temps » est un paramètre incontournable en peinture.

En combien de temps vais-je réaliser cette toile? devrait être une contrainte que le peintre se donne pour calmer son excès de liberté et sa toute puissance créatrice.

Il est logique de penser qu’une oeuvre d’art  nécessite des dizaines d’heures de travail et qu’a contrario trois lignes placées au fusain sur une feuille de papier ne prennent que quelques secondes, ce qui ne retire en rien à la beauté et à l’émotion que ces trois lignes peuvent susciter .

En fait les deux se valent. L’un n’est pas plus « beau » ou « expressif » que l’autre dans l’absolu. Ces deux œuvres ne sont que des émanations du temps dont disposait leur auteur pour les exprimer.

Dans mes cours de peinture cette contrainte du temps, j’ai finit par la proposer aux élèves qui malgré un plan de réalisation assez précis parfois pouvait étendre la réalisation d’un tableau sur plusieurs mois, suivant le format choisi, la technique utilisée,  leur motivation comme leur assiduité.

Je veux faire ça !

Ok mais en combien de temps ?

Et là cette question oblige à prendre en compte quelque chose d’autre : Evaluer la durée

De là à  imaginer un art du temps il n’y a pas bien loin.

Lorsqu’on travaille à l’huile il est souhaitable d’entreprendre plusieurs tableaux en même temps suivant les temps de séchage assez longs. Plusieurs formats également, changer le format peut accélérer ou ralentir le temps. Choisir aussi des supports inédits qui font qu’on leur attribue une plus ou moins grande importance ( feuille de journal, carton, bristol récupéré, papier d’emballage etc ) car l’importance qu’on accorde ainsi permet de traverser des frontières inédites également. Celles du mental notamment dont la propriété est de tout passer au tamis de son contrôle.

En Asie, l’art du temps est plus un art du temps présent, de l’immédiateté, mêlé à la contrainte du geste juste. Mentalité différente de la notre avide de résultats immédiats, les peintres travaillent d’abord la notion d’immédiat sans recherche de but. Il faudrait un jour qu’un peintre se fasse creuset et réunissent ces deux approches du temps… Peut-être Fabienne Verdier y parvient elle mais encore isolée son travail devrait attirer plus de peintres à tenter l’expérience alchimique.

Dans cet art du temps il est d’ailleurs possible que le mental soit le cyclope à enivrer afin que l’intuition agile et ses compagnons l’audace, la fulgurance, la vitesse et la souplesse puissent enfin respirer à l’air libre.

Dérouter

Oh mais

Dire à quelqu’un que ce qu’il peint est super alors que lui même n’en est pas convaincu c’est entrer en conflit avec l’intégrité de cette personne.

En revanche dire à quelqu’un que ce qu’il peint t’inspire l’envie de manger du chocolat et ce faisant tu prends un petit carré et tu l’avales avec une petite lueur taquine dans l’œil , c’est bien plus élégant.

C’est la méthode qu’utilisait Milton Erickson dans ses entretiens avec ses patients. Il utilisait des phrases ou des actes  de depotentialisation afin d’interférer avec le schéma  mental de son interlocuteur. Georges Marchais était un as dans son genre aussi pour dérouter Elkabbach lors de ses interviews explosives.

Dans ce processus on joue avec le conscient et l’inconscient en même temps.

L’astuce du carré du chocolat est un exemple parmi d’autres.. l’idée étant dans mon propos de dérouter l’attention vers un objet insolite sans abîmer l’intégrité de l’autre.

Lorsque j’enseigne le dessin et la peinture je mange rarement du chocolat. Par contre je parle de tout et de rien, souvent de sujets en décalé qui accrochent  le conscient de mes élèves plus ou moins. Ou alors je propose soudain de boire un café, un thé.. ou encore je prends des attitudes bizarres en m’asseyant, en me levant, je joue avec leur attention de cette façon afin que l’acte de peindre s’éloigne du contrôle de la pensée. Parfois je met de la musique et je joue sur le volume …

Dérouter l’attention pour qu’elle laisse l’inconscient s’exprimer dans la peinture.

Proposer des exercices répétitifs puis soudain introduire une contrainte supplémentaire.

Proposer la contrainte de n’utiliser que deux couleurs et soudain dire que les deux couleurs peuvent se mélanger… laisser la phrase en suspens… aller chercher le café..

Ah au fait tu peux aussi mettre du blanc j’ai oublié de le dire ..

J’ai perdu pas mal d’élèves avec cette façon de faire c’est vrai. Peut-être que je ne trouvais pas les bonnes clefs, les bonnes phrases, les bons gestes…je n’allais pas me contenter de leur apprendre la peinture, c’est si peu de chose.

Je cherchais une pédagogie qui puisse allier à la fois la connaissance technique et autre chose, cet autre chose par laquelle le vrai travail de peinture commence.

Les gens qui sont partis étaient des touristes je crois. Ceux qui sont restés se font une joie de m’apporter leurs travaux chaque semaine. Ils travaillent chez eux parce qu’ils ont trouvé l’envie de peindre.

Et bien sur nous prenons un café, le thé pendant que je commente les travaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le rire comme enseignement.

clown

Il n’est pas rare que les plus grands maîtres fassent le clown parfois consciemment et souvent inconsciemment. Ce qui déstabilise leurs élèves qui, au bout de tant d’efforts s’attendent au pire à un peu de compassion, au mieux à une certaine reconnaissance.

Mais non. Le rire du maître décoiffe l’élève, le chauffe à blanc avant de le laisser retomber dans un état atonique.

Il y a longtemps que je ne me suis rendu au cirque d’hiver à Paris. La dernière fois ce devait être dans les années 80 à l’occasion d’interview de clowns que je réalisais en vue d’aider un ami.

La figure de l’Auguste me passionnait, et sans doute encore jeune, m’allait elle  comme un gant.

Peut-être aurez vous l’occasion de tomber sur un tout petit livre d’Henri Miller qui a pour titre  » Le sourire au pied de l’échelle ». Si vous passez devant ne le ratez pas !  il y a vraiment l’essentiel de que je considère La « vraie maîtrise ».

L’auguste tombe, se relève, retombe, commet gaffe sur gaffe en se faisant reprendre par Monsieur Loyal et à chaque fois c’est de nous, public, que le rire fuse..

Il s’en fout l’auguste il continue à faire ses erreurs, voire même à proportion de la férocité des rires il en comment encore plus.

Lorsque le spectacle s’achève, que nous sortons dehors, la nuit est là, je me souviens d’un parfum de marrons grillés qui flotte dans l’air sans doute arrivant de la Bastille et remontant le boulevard des Filles du Calvaire.

Peu de circulation, les cafés sont dépeuplés.Et du coup mon ami et moi éprouvons une sorte de soulagement.

Toute la violence que nous avions avant d’entrer au spectacle, cette énergie brute de la jeunesse semble s’être dissipée avec nos rires.

Nous sommes paisibles et nous rentrons à pied pour ne pas perdre cette sensation rare.

En marchant je me demandais le but de tout cela. Pourquoi les clowns, les augustes, ont ils  pour vocation de nous débarrasser de notre rire …

Quelques jours plus tard j’avais rendez vous avec Annie Fratellini dans son école de cirque  à la Villette.

Je ne sais ce qui m’a pris mais à peine discutions nous depuis quelques minutes, je bouillonnais :

-« Annie ne croyez vous pas que les moines zen et les clowns suivent une voie semblable ? »

A son regard j’ai compris que j’avais touché une corde sensible chez elle.

Elle opina du chef en disant oui ça se pourrait bien et puis je la  quittais  rapidement pour nous débarrasser de cette gène qui s’était installée.

Il n’y avait rien d’autre à dire une fois ce constat établi.

Parfois mon travail de peintre me rappelle celui d’Auguste, tous ces ratages, ces échecs, ces demi réussites… l’autre jour  dans une exposition, deux dames sont entrées et se sont mises à voir des bestioles dans mes toiles :

-oh c’est rigolo on dirait un âne

-non moi je vois plutôt un boeuf

Et alors  j’ai enfin compris et n’ai pu qu’esquisser un sourire.

 

 

 

 

De l’importance de se fabriquer un tambour.

©2018 par Patrick Blanchon

Le Littré nous apprend :

« On dit qu’un tambour couvert d’une peau de brebis ne résonne point et perd entièrement le son lorsque l’on frappe sur un autre tambour couvert d’une peau de loup »

Que le mot tambour était inconnu des romains et qu’il nous vient du perse et des maures.

Tout ceux qui prône un  temps profane, un temps de labeur, un temps d’usine, un temps de banquier  n’utilisent pas la bonne peau ou n’utilise pas l’instrument.

Le tambour c’est l’instrument d’un autre temps. Un temps mythique que nous reconnaissons tous étrangement lorsque le son de celui ci nous parvient.

La transe dans laquelle il nous fait pénétrer nous fait parcourir des sphères inconnues du petit pois qui flotte à la surface de l’océan et qui de temps en temps s’époumone à grands coups de  » je maîtrise ».

En peinture il est nécessaire de chercher sa peau longtemps afin de confectionner Le tambour.Cette peau sur laquelle va danser, frapper, caresser le pinceau. sans qu’elle ne crève, ne s’abîme, ne se relâche.

Une fois celle ci trouvée et solidement arrimée le peintre est à même de chercher le rythme le plus à même de voyager sa peinture.

Peu importe le temps qu’il fait autour, peu importe les vicissitudes, les espoirs et les déceptions.

Des que le pinceau touche la toile, les voiles s’écartent , la couleur donne le ton le voyage commence.

C’est pour cela qu’une peau de mouton ou de brebis est peu recommandable car bien moins résistante à la flamme des rythmes et des silences.

Quand Lao Tseu s’en alla

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Le garde frontière le vit arriver tranquillement.A califourchon sur son buffle, comme il se doit, Lao Tseu était un vieil homme désormais. Le garde porta une attention particulière aux oreilles du vieux, et c’est ainsi qu’il le reconnut : à cause des  lobes conséquents, caractéristique des garnements ou des sages.

Maître Lao s’en venait du pays de  Chu fatigué du bruit du monde et s’apprêtait à s’en aller vers l’ouest , se retirant de l’histoire, de la politique et du pouvoir qu’il n’apprécia jamais de fréquenter à contrario de son jeune élève Confucius.

Le garde était un homme intelligent.

Tu t’en vas sans rien nous laisser Vieux Maître ? lui demanda t’il

Lao Tseu le considéra un instant en se tripotant la barbe, qu’il avait fort longue déjà à sa naissance.

Soit: dit il  et , en tant que spécialiste des rites de deuils il considéra que l’idée de marquer le coup de son départ était opportune.

Et il s’assit à l’ombre d’un arbre pour écrire « le livre de la voie et de la vertu ». Dao de king ou Tao te king

Puis une fois l’ouvrage terminé il passa la frontière et on ne le revit jamais .

 

On peut trouver le livre facilement dans toute bonne librairie, les mots dans la traduction française sont simples. Cependant que la compréhension de ceux ci demande toute une vie.

Ainsi arriver à une telle économie de moyens pour exprimer quelque chose est le résultat de bien des cheminements parfois complexes.

Juste un exemple :

« Dans le monde chacun décide du beau
Et cela devient le laid.

Par le monde chacun décide du bien
Et cela devient le mal.

L’être et le vide ‘s’engendrent
L’un l’autre.
Facile et difficile se complètent
Long et court se définissent
Haut et bas se rencontrent.

L’un l’autre.
Voix et sons s’accordent
Avant et après se mêlent.

Ainsi le sage, du non-agir.
Pratique l’oeuvre
Et enseigne sans paroles.

Multitudes d’êtres apparaissent
Qu’il ne rejette pas.
Il crée sans posséder

Agit sans rien attendre
Ne s’attache pas à ses oeuvres

Et dans cet abandon
Ne demeure pas abandonné. »

Un peu plus tard en découvrant Cioran je m’étais dit que c’était peut être une réincarnation de Lao Tseu. Notamment en lisant  » l’élan vers le pire  »

« Chacun est pris à son propre jeu, comme s’il savait son destin par cœur. »

 

 

 

 

 

 

L’éducation du regard

Nous regardons et ne voyons pas grand chose.Nous pensons et c’est fichu. Nous pensons voir ce qui n’a rien à voir.
Parce que nous sommes envahis par une foule d’images parasites qui s’interposent entre nous et la réalité.
Du coup nous fabriquons une réalité commune si je puis dire mais ce n’est pas la notre.
Le poids de la peinture au cours des ages, toutes ces œuvres formidables que nous conservons au fond de la rétine il faudrait les balayer dans l’instant présent et revenir à un état sans langage, sans souvenir, sans futur non plus.
Juste être là les yeux bien ouverts . S’y fier et domestiquer la main pour qu’elle suive le tracé.
Qu’importe la maladresse car ce que l’on recherche avant tout c’est simplement notre adresse véritable qui ne ressemble à nulle autre.
Combien de fois m’a ton dit : c’est moche ça va finir à la corbeille …
-recule toi, ferme les yeux, ouvre les à nouveaux, tiens je mets un cadre pour voir ….
et maintenant ?
Il faut des années de dés-apprentissage pour apprendre à voir et en tant que prof c’est aussi cela mon boulot que de détecter dans le moche le merveilleux qui s’y cache.