Revisiter la photographie

Nikkormat

J’utilise aujourd’hui la photographie pour documenter ou illustrer des textes, essentiellement sur mon blog. Ou bien pour reproduire mes tableaux. Et, je m’aperçois, amené, dans le cadre de cette nouvelle proposition de François Bon, #photofiction, à devoir y réfléchir. Devoir m’expliquer, à moi-même d’abord, pourquoi j’insère une image plutôt qu’une autre. Quelle en est l’intention? Et j’avoue que pour moi encore, tout ce qui procède des choix et des buts, se situe toujours dans le domaine de la confusion, du flou.

J’aime ce flou justement, car je crois fermement qu’il déjoue toute velléité de but. Je crois de moins en moins aux buts. Au bout du compte, ma préférence va vers la vacuité si j’ose dire. Tenter de fournir une explication, à l’appui de mon parcours étrange avec l’objet photographique, mais également l’objet peinture, me semble simultanément vaniteux et foncièrement inutile désormais. Ce serait comme vouloir expliquer pourquoi je mets du jaune ou du rose à la surface d’une toile. Ce serait trahir l’instant où cette intuition surgie.

Je crois qu’il y avait à la base, qu’il y a encore, une croyance probablement enfantine, mais que j’aime entretenir, envers et contre tout, notamment contre les bouffées de pseudo-lucidité qui parfois m’accablent en me traversant. Une vieille croyance en la magie de l’instant.

Autrefois, dans une autre vie, j’ai exercé le métier de photographe. Ce fut le résultat d’une suite de circonstances fortuites. Cependant, au centre de laquelle, l’air du temps y est pour beaucoup. Un point central invisible dû à un angle mort puisque le cône de vision d’alors se focalise sur la brillance des légendes que l’on s’invente jeune. Des modèles que l’on installe en points de fuite pour dessiner une perspective. Ansel Adams, Doisneau, Cartier Bresson, Édouard Boubat, Willy Ronis… et plus tard Dytivon, Depardon, Gamma, Sipa, Viva, l’agence Vue du journal Libération…

J’étais loin d’imaginer lorsque j’ai acheté mon tout premier appareil photo, un vieux Nikkormat d’occasion, chez Prophot boulevard des Filles du Calvaire, pas loin de la Bastille où j’habitais, que cet objet allait changer ma vie. À cet instant où je me revois pousser la porte du magasin, cela me semble tenir un peu plus de la lubie, de la folie, que d’une intention véritable. Il me fallait ce Nikkormat absolument. Ce fut un désir impérieux.

Dans quelques jours, nous rejoindrions Cork en Ferry. Alors, nous louerions un véhicule pour remonter doucement vers Galway dans le Connemara. L’Irlande était un rêve qui allait bientôt devenir réalité.

Par ailleurs, je ne pouvais pas me résoudre à traverser la manche avec un Instamatic. C’était beaucoup trop cheap comme on dit désormais. Cet appareil, un legs familial, posé sur une étagère de la bibliothèque, semblable pour moi à une relique des temps enfouis, un fossile, symbole aussi comme bon nombre d’autres objets que les conditions de vie avaient changées, qu’elles s’étaient améliorées pour les membres de la famille. Les trente glorieuses, le plein emploi, une attirance étrange pour les gadgets, l’inutile, le superflu, le luxe. Aussi, m’étais-je mis en tête que faire des photographies à l’aide d’un appareil aussi désuet et chargé de symboles ne m’appartenant pas, relèguerait cet événement important de ma vie, ce voyage en Irlande, dans une catégorie inappropriée. Celle des choses faites une bonne fois pour toutes parce qu’il faut les faire. Il faut les faire pour éprouver une sensation de vivre ou d’avoir vécu. Pour se dire longtemps après les avoir faites que tout ne fut pas vécu en vain. Que l’on a bien profité.

J’avais déjà à vingt ans ce genre d’appréhension. Lorsque je souhaite revisiter mon rapport à la photographie, je pense aussitôt à ce voyage en Irlande et presque immédiatement me revient cette appréhension. Toutes ces choses, ces buts que l’on se donne et qu’une fois atteints, obtenus, on collectionne, on nomme souvenirs, pour se rappeler qu’on les a vraiment vécues. Que cette vie ne fut pas simplement un rêve. Et, cette idée de documenter ce voyage, pour plus tard m’en souvenir, créait une gêne. Pourquoi faire des photos de voyage? Pour se souvenir, pour prouver quelque chose ? Tout cela était en tâche de fond déjà depuis des jours. De plus en plus intensément au moment de toucher enfin au but, de sauter le pas, de s’assoir sur la banquette du train qui, parvenu à Roskoff, mènerait nos pas vers le Ferry.

Et, vu ainsi, je cherchais à désamorcer une tendance que je tenais pour facile, forte et suspecte, celle de consommer un voyage. Comme pour déjouer une fatalité. Celle de mitrailler dans tous les sens, de vivre tous ces merveilleux moments l’œil collé à un viseur poussiéreux. Reproduire du même comme l’avaient fait mes parents, mes grands-parents, fascinés par la nouveauté du moment. Et, dans le but de quoi ? fabriquer de fausses preuves, ou une fausse monnaie. Cela représentait ce risque de revenir encore d’un rêve avec comme seul bagage la banalité, le déjà-vu. Et, aussi, le risque de réaliser toute une série de clichés dans le cliché sur le cliché. La fameuse notion du cliché ingurgité comme un médicament contre l’establishment, via les livres, les conférences de Gilles Deleuze, découverte de ces années 80, mal comprise, tout autant que la notion de lieux communs. C’est de cela qu’il est question quand j’évoque l’air du temps. Je me souviens encore de mon malaise à la vision des albums de photographies que l’on rangeait dans des tiroirs chez mes grands-parents, puis chez mes parents. Cette banalité, car voici comment j’appelais alors cette traduction photographique de la réalité. Par ailleurs, ils me mettaient surtout extrêmement mal à l’aise, parce qu’ils évoquaient non pas des scènes de vie, mais au contraire la mort. La plupart des personnes que l’on pouvait observer sur ces photographies en noir et blanc étaient mortes. Quant aux lieux, ils avaient tant changé qu’ils remettaient une fois de plus sur le tapis un vieux fantasme-enfantin – de durée, de fiabilité que j’aurais encore voulu entretenir pour Le Lieu de façon générale. Peut-être du même ordre que ce fantasme baudelairien pour l’immobilité. Cette translation d’un lieu que l’on s’est approprié en pensée, vers cette inquiétude qui naît de la réalité décevante sur laquelle on tombe lorsqu’on y retourne. Notamment quand on n’y reconnaît rien. Et, aussi, par ricochet, quand on ne s’y retrouve plus non plus soi-même familier. Mais, au contraire étranger, exilé. Cette expérience de l’exil tellement de fois vécues enfant. Et, toujours cette redondance, toujours la même étrangeté me sautant aux yeux, via les photographies de famille et qui, à terme, provoque la migraine. Le refuge dans un mal-être diffus. Et, pour botter en touche, pour tenter une diversion, le mot banal, qui me montait presque aussitôt aux lèvres. Banal ou déjà-vu mille fois douloureusement. Non, cette fois, je refusais que ce voyage se transforme en banalité à venir. Je voulais en faire une plus belle chose. Je voulais peut-être tout simplement coller au temps présent, prendre de bonnes photographies en imaginant qu’il suffirait de s’équiper d’un meilleur outil. Changer d’appareil, changer de focale, d’objectifs , de point de vue. C’était partiellement erroné évidemment. Mais, cette croyance m’a toutefois aidé les toutes premières fois pour oser appuyer sur le déclencheur du Nikkormat.

En revenant d’Irlande, j’ai donné le film à développer au photographe du coin, rue Saint-Antoine. Et, quelques jours après, j’ai pu découvrir les images couleurs ainsi réalisées. Tout était là, rangé chronologiquement dans une boîte de plastique jaune. Des diapositives. Je m’étais trompé. Je croyais obtenir des photos tirées sur papier. Mais, je n’avais pas pris la pellicule adéquate. Cette erreur fut sûrement salutaire, car ce que je découvris bientôt en tenant ces petits carrés de carton entre deux doigts, les orientant vers la lumière de la fenêtre de l’appartement dans lequel nous vivions, mon amoureuse et moi, fut un vrai choc esthétique. Si j’avais obtenu des photos tirées sur papier, elles se seraient certainement confondues avec ce dont j’avais si peur… des photographies de famille rangées dans cette catégorie effrayante des choses réalisées et auxquelles on ne pense plus. Que l’on exhume une fois l’an pour se complaire dans la nostalgie. Elles auraient rejoint tout au plus le bric-à-brac d’un tiroir, dépossédées de toute valeur une fois la prise de conscience de leur réalité passable effectuée. Une disjonction claire, triste, malheureuse, du fantasme. Alors que là, ce fut un retour immédiat à la magie. Une ouverture soudaine sur l’éternité. Par la luminosité des couleurs surtout, bien plus que par les sujets, les cadrages les compositions.

Je crois que je ne les ai regardées qu’assez peu ces diapositives. Les tout premiers jours seulement. Un jour, elles sont parties avec cette amoureuse et jamais, je n’ai revu ces couleurs si magnifiques, symbole d’une période par ailleurs si difficile, mais parfois aussi illuminée de moments fabuleux. De même que je ne suis jamais non plus retourné en Irlande.

Néanmoins, à partir de cet événement, la passion pour la photographie devint une obsession. Je ne l’abandonnerai qu’avec l’arrivée des premiers appareils numériques dans les années 90. Invoquant le fait que l’équipement était trop coûteux pour ma bourse. Ou bien que les tirages obtenus ne proposaient jamais des noirs assez riches, jamais suffisamment profonds. Mais ce n’était que des excuses bidons. La vraie raison pour laquelle j’ai arrêté la photographie, fut la même que pour arrêter l’alcool, l’écriture, dans ces mêmes années : la sensation aiguë d’une immaturité sans doute qui me contraignit à avancer enfin, sans filet, sur la corde raide de la réalité, et rejoindre un fantasme tout aussi commun que pour bon nombre. Devenir adulte. Une chimère de la même nature que toutes les autres précitées. Tout n’est-il pas ainsi de l’imagination dans l’imagination ? Existe-t-il autre chose que cette imagination? Nous ne sommes peut-être rien d’autre qu’imagination et il faut l’accepter, c’est probablement une des difficultés les plus hautes à gravir, ou à dévaler. Et en même temps c’est certainement toute cette imagination qui en produit l’émotion, l’effroi et la beauté.

Mots dits, mots lus

Peinture à l’huile 2022 PBlanchon. (Collection privée)

L’intonation avec laquelle sont exprimés les mots dans la rapidité du présent rend captive l’attention. C’est ainsi qu’il ne peut vraiment s’appuyer sur une définition. La définition serait le plus authentique point de ralliement. Problème proposé par le temps, il n’a pas le temps. Ni le loisir d’étudier ce que signifie le mot tant l’intention qui semble vouloir se dissimuler derrière celui-ci, tout au contraire, s’exhibe. C’est souvent à mi-mot que l’émotion l’emporte sur la raison. Que toute définition s’abîme ou s’effondre sur elle-même. La façon de prononcer, l’énergie, la conviction, ou l’hésitation, toutes les modulations de l’air par la voix qui sort de la bouche, du corps, accompagnée d’une infinité de signes contradictoires, tremblement d’une lèvre, clignement incontrôlé de paupière, œil plus ou moins révulsé, modification du blanc autour de l’iris, de la prunelle, rôsissement des cornées où, au contraire, leur pâleur subite. Le regard tout entier s’ébranlant en spirale,telle une galaxie, un cosmos dans lequel s’affrontent des forces mystérieuses que l’on résout en toute hâte en pour ou contresi mécaniquement, et qu’on délaisse, écœuré justement par ce noir ou blanc. Trop tranchée cette information peu fiable par sa réduction binaire, on part alors en quête de nuances, pour s’en aller vers la totalité du corps de l’autre, chercher surtout ce qui peut faire tellement peur d’y trouver comme de ne pas y trouver. Essentiellement de l’amour alors qu’on peine tant à en saisir toutes les déclinaisons. Ce gouffre inouïe des mille et un signaux tellement contradictoires dans le son, le timbre, qui accompagnent le mot. Et surtout la rapidité, la fugacité. Tout événement se précipitant aussitôt dans un autre, comme la pluie, la grêle, une intempérie, noyant ainsi toute possibilité d’immobiliser le mot, de le décortiquer pour en étudier son origine, sa nature, son genre et surtout une signification irrévocable. Indiscutable. Être enfin rassuré par cet aspect indiscutable en cohérence enfin avec la voix et le corps. Être enfin rassasié du juste. Mais non. Impossibilité chronique d’arrêter la vitesse à laquelle les mots se ruent de la gorge vers l’ouïe, le cœur, la cervelle, fracassant en furie, dans l’intervalle, cet espace qui devient un désert,toute velléité de compréhension. N’est-ce -ce pas ainsi que naquirent la crainte, la méfiance, la panique si souvent. Panique synonyme à portée d’oreille de refuge. Tanière de la panique dans laquelle on se recroqueville en chien de fusil, en fœtus, recréer ainsi en soi un silence et sentir encore les coups de boutoir de la confusion, de la désorientation sur les parois de cet œuf spontané. N’est-on pas au meilleur endroit qu’à l’intérieur de l’œuf panique pour observer tout ce qu’exprime de manque le vent du murmure, la tempête du cri, des hurlements. N’est-on pas ainsi dans le plus juste des accords, panique contre panique. Éprouver de cette réaction magique comme une ivresse, un étourdissement en sus. Que faire ensuite de ce silence où on est seul, comment savoir son espace, sa limite, sa périphérie. Les livres sont une représentation concrète de ce silence. De la panique comme de l’ivresse. Il est possible d’en attraper un à mains nues, de l’immobiliser durant une durée plus ou moins longue selon un temps d’horloge. Et enfin de l’ouvrir comme on ouvrirait un coffre à trésors. La première phrase des livres, en ce temps là , commençaient presque toujours par un sésame qu’on prononçait lentement pour soi. Le tant fameux il était une fois merveilleux gardien du seuil qui lui offrait une place sur le bateau ivre de la lecture. Pas besoin de posséder la moindre pièce d’or ou de bronze pour rétribuer l’invisible passeur. Il n’était de monnaie que les heures, et l’attention renouvelée, une sorte d’insistance à s’appliquer à relire de nombreuses fois la même histoire, toujours pensant avoir lu comme dans la vie, bien trop vite, toujours sachant qu’on s’était fait capturé par l’émotion, exactement comme dans le temps des montres attachées au poignet. Il possédait peu de livres et cela n’avait pas d’importance. N’en eut-il possédé qu’un seul cela n’aurait rien changé vraiment. N’importe quel livre est une béance à traverser de part en part. Mille fois refaire la même route du regard afin d’entendre enfin ce que toute béance a à dire. Pour naviguer en celle-ci le seul mât auquel s’attacher est crée par les mots écrits noir sur blanc. Du noir et blanc encore mais qui laisse cette fois l’opportunité d’apercevoir les gris, de les fabriquer, les effacer, les recréer encore et encore, on espérait à l’infini, ivresse des gris, créés par les lettres noires sur la page blanche. Une fois qu’on parvenait enfin à la fatigue, au risque du sommeil, d’avoir tant lu et relu, le livre sans prévenir nous tombait des mains. Même histoire que celle d’Ulysse. On peut y voir une sirène se jetant de lassitude ou de dépit ou d’un trop plein d’euphorie, à la mer. Le livre la sirène et soi ne font plus qu’un, on est prêt alors à clore les paupières, on a touché à un mystère et on sait de mieux en mieux s’endormir avant de s’enfoncer trop loin dans ce mystère. Ensuite le rêve est la couche supérieure de l’activité de lire, toutes les cartes se dissolvent comme un brouillard, de grandes portes d’airain s’entrouvrent sans bruit et l’on file, on vole, dans un nouveau silence plus vaste encore que tous ceux offerts par l’univers diurne. C’est au travers de ce pays familier qu’on retrouve nos véritables ennemis, nos véritables alliés. Nul besoin de mot pour les désigner on les connaît par coeur immédiatement. L’immédiateté est ce timbre poste que l’on creuse avec la pelle des mots afin de trouver sa nature véritable, indiscutable: l’éternité.

Sans doublure

Certains acteurs dédaignent qu’on les remplace par une doublure. Ils se feraient même plaisir, paraît-il, de prendre des risques parfois inconsidérés au regard de cascadeurs professionnels. Ne citons pas de noms, on s’en fout. Allons si possible à la substance. À la singularité. N’est-ce pas suffisamment singulier que d’être riche, célèbre , beau par éclaboussement, et de vouloir prendre autant le risque de tout perdre. En l’occurrence perdre au mieux la vie et toutes les qualités précédemment citées. Au pire, rester handicapé tout le reste du temps, ce qui ne change pas grand chose à la chute, c’est à dire tirer un trait sur quelqu’un ou quelque chose qui fut soi. Sans doute peut-on y voir de la témérité, un zest d’arrogance, du courage ou de l’idiotie. On peut, de loin tout y voir, et c’est en cela que l’idée de la doublure renforce la notion de singularité. Tout y voir pour ne pas regarder en face le singulier. Pour s’en échapper. Évidemment un rapprochement peut s’effectuer avec le peintre, l’écrivain. Hier encore pour jouir de la dernière journée sur l’île d’Andros nous avons décidé de nous rendre à la plage et de louer transat et parasol. Pas ma tasse de thé vraiment mais cela vaut le coup parfois de se faire violence, surtout pour faire plaisir à autrui. N’est-ce pas ce qu’on nous enseigne au catéchisme, de devenir finalement une doublure acceptable épargnant ainsi l’autre de l’horrifique qu’exprime souvent notre nature contrariée. Évidemment qu’à première vue me retrouver à marcher pieds nus sur du sable bouillant et me faire rôtir la couenne entouré d’estivants alanguis ne me chaut guère. Alanguis non pas par le paysage magnifique, pas plus que sur cette presque imperceptible ligne d’horizon. Non, alanguis surtout dans la contemplation quasi permanente de l’écran de leurs smartphones. Et à subir également la vision du ballet bizarre des corps se retournant lascivement comme des steaks doués d’autonomie, non, évidemment ce n’est pas là, la la lère, la première idée que je me fais de la sinécure. Ce qui est le plus dur est d’être là allongé et de ne rien faire, sauf aller de temps en temps se rafraîchir, se baigner, pisser en toute impunité, joyeux, dans la mer. Heureusement pour moi nous sommes nantis d’une incroyable vie intérieure. Quand je dis nous j’inclus tout un tas de choses et d’êtres, l’inconscient. Et justement ayant visionné plusieurs entretiens la veille au sujet du réel, ma préoccupation du moment, j’en ai déjà parlé dans un billet précédent, je me mis à réfléchir, ou plutôt non, trop grand mot, à rassembler les morceaux de pensées éparses qui montaient de mon ignorance naturelle concernant à la fois la peinture, l’écriture, la philosophie, sur le sujet. C’est d’ailleurs à ce moment, autour de 13h30, cherchant l’ombre et m’y recroquevillant que je me suis dit que la philosophie me faisait chier. Je veux dire qu’assister à un débat entre Raphaël Enthoven et Clément Rosset, par exemple, avait même repousser mon point de vue sur l’idiotie, qu’il rejoignait l’horizon. Considération si vaste qu’il ne me gênerait nullement d’y installer désormais les presque neufs millards de mes contemporains et d’expliquer par ce biais cette capacité d’idiotie, l’ensemble des turpitudes, vicissitudes et agissements de notre espèce. Suite à cela je suis passé à autre chose, à la peinture, et j’ai tenté d’imaginer ce qui avait pu se produire au mois de juillet de cette année là, 1890. Avait-il il voulu se tuer vraiment, et dans ce cas pourquoi se tirer une balle dans le flanc et non dans coeur ou la cervelle. Ce genre d’idée. Et aussi comment il avait dû en baver des ronds de chapeau quand tout autour de lui célébrait l’impression alors que son unique désir était d’empoigner le vrai pour de vrai. Puis est arrivé Pierre Michon. Il arrive parfois que je trouve agaçant Michon. Sans doute par ce que ce qui m’agace chez lui c’est son mépris de la rhétorique alors qu’il n’est que rhétorique, tout comme moi d’ailleurs. Et que cette rhétorique bien sûr est une foutue doublure. Le fait qu’à 37 ans il se lance soudain dans la rédaction des vies minuscules comme on se jette à l’eau, c’est bien émouvant pour le métèque que je suis. Émouvant, voilà un mot qui vaut. Parce que l’émotion Bon Dieu est bien là, sous cette agaçante réthorique, et dont Michon ne cesse de jouer. Ce qui me le rend d’autant sympathique qu’il m’agace dans le même temps. Dans le fond être sans doublure, est-ce vraiment possible autrement qu’au cinéma, c’est une question encore à creuser comme on creuse un timbre poste.

L’ignorance

Photo d’une petite tête trouvée à Paleopoli, Andros, Grèce.

Croire, ne pas croire en quelque chose, le problème est souvent le quelque chose, c’est là que l’ignorance réside, dans la multiplicité des substantifs. Veau d’or et mêmes idoles. La foi n’est pas forcément liée au religieux, mais peut-être avant tout à ce qui nous anime. Si on ne croit pas au moins en cela, on est gagné par l’ignorance. On vit une mort. Et on se plaint. Quand l’ignorance se généralise, se dissimule sous des postures d’intelligence, c’est encore pis, on souffre le martyr. Martyr de l’ignorance, à breveter. S’en prendre à la vie est une maladresse, on ne s’en prend jamais qu’à soi-même, en raison de notre impuissance de ne pouvoir se hisser au dessus de nous-mêmes. Ensuite on peut volontairement être maintenu dans l’ignorance, et n’en rien éprouver qu’une gêne superficielle, un mal de vivre , tellement banal qu’on n’ose l’exprimer par pudeur. C’est ici le seuil. Peu le franchissent. Se mettre à nu. tellement lié à la peur du ridicule, l’élégance souvent le propre de la morgue, de l’orgueil, de la vanité, cette élégance là nous l’interdît. Comme c’est bien ficelé. Nous n’avons plus qu’à naître produire et mourir dans la merde chaleureuse de l’ignorance entretenue par de fieffées cochons pour qui la bauge est tout.

Tardivement

Photographie prise au musée archéologique d’Andros, Grèce.

Si tardivement te vient aux lèvres, n’aies pas peur. C’est un réflexe. Une ineptie engendrée par la vieille sensation de l’âge, du temps qui passe, du temps passé, de la mort à venir. On dit tardivement toujours dans une urgence. Cette panique fais-toi une joie de l’écouter. il n’y a que la joie qui mène à cet instant. Et s’il n’y en a qu’un seul ce n’est pas triste. C’est toute la beauté de l’éphémère, la fleur qui s’ouvre, l’insecte qui brûle, le cœur qui bat.

La boue

Il a plu et il fait beau à nouveau, c’est un matin sans école, un jeudi. Tu dévales le grand escalier sans t’attarder à en observer chaque marche que tu connais par coeur, la main glisse légère sur la rampe noueuse de ciment armée sensée représenter du bois par son relief noueux et veiné. Tu jettes un regard sur la porte de la cave, bouche noire sertie dans un désordre de lierre et de glycine. Tu dévales le grand escalier qui mène depuis l’étage vers l’en bas, jusqu’à la terre assombrie par les pluies d’automne. De grandes flaques d’eau s’étendent comme des miroirs posés dans la cour. Mais tu ne te mires pas. Tu plonges les mains à l’intérieur pour aller racler le fond, en extraire un peu de boue. Grâce à celle-ci que de possibles, que de constructions. Tu échafaudes des palais, des forteresses, des canaux, plusieurs Venises avec de petits ponts, des Rialto. La boue élément indispensable, providentiel grace auquel la main trouve une intelligence pour construire la ville, mais surtout les ponts qui relient les rives, les gens, qui créent du trafic, de la communication. Tu peux rester là accroupi toute la matinée, personne ne viendra te déranger, te demander de jouer, t’ordonner quoique ce soit. Le père est sur la route, la mère dans sa nostalgie. Tu es tranquille, tu entretiens cette relation sensuelle avec la boue, que demander de plus ?

Extraction

Photographie d’une tête abîmée par l’érosion du temps. Musée archéologique d’Andros, Grèce.

Du mucilage visqueux du langage spontané, souvent proche de la poix à force de réduction dans la paresse, la durée, la répétition du même, la facilité cyclique de l’emploi des mêmes mots. Afin surtout ne pas s’aventurer dans l’inconfort. Extraire un esprit, une représentation, unique à la fois par la forme, la netteté, la brillance. Peindre, écrire, sont les moyens choisis pour comprendre cette volonté d’extraction. Au tout début, jeune, par un amour-haine des origines. Pour s’élever au-dessus d’une honte. Honte étant le sentiment premier, forme dévoyée du bel et inaccessible Amour, boiteux Dionysos, sentiment récurrent issu de toute confrontation avec les autres en général . Sans vraiment être vectorisé dans un sens ou dans un autre, peu importe riche ou pauvre, beau ou laid, intelligent ou benêt, mâle ou femelle.Mais la même gêne quelque soient les circonstances. Un malaise tout azimut. Peut-être un leg tellement précoce, congénital, comme si cette infamie se devait d’être tout de suite partagée dans l’urgence. Comme si famille et ignominie formait une nuit, un océan primordial, une soupe. Ce gluau qui te colle tout l’être dans un langage poisseux. Un mélange à la fois rassurant et effrayant par la totalité des apparences qu’évoque la sonorité des mots. Des mots comme des signaux, des alertes qui soudain sont hurlés quand justement l’apparence ne tient plus. Premières rencontres avec les mots d’ordre, ceux-ci servant de colle au silence des pierres, à l’écorce constituant l’arbre, la grotte, le foyer. Il serait sot d’imaginer encore que tout fut noir. La sonorité des mots, de tous les mots sans exception fut l’unique guide pour aller à la rencontre de l’Esprit. Esprit de la langue, esprit du monde, esprit de l’être, le Saint-Esprit. Comme un prisonnier s’en va à la promenade son boulet au pied. Ce n’était pas ambitieux, c’était inconscient alors. Mais c’est l’ambition de vouloir s’élever au- dessus d’une condition jugée misérable, honteuse, par les membres mêmes de cette famille toujours insatisfaite du moment présent, toujours se projetant dans une peur du lendemain. L’ambition les tenaillant tellement, elle ne pouvait être mon amie. Aussi au lieu de m’extraire peu à peu je marchais vers l’inverse, j’allais au contraire vers tout ce qui effrayait tant, la solitude, l’ennui, le manque. Une extraction à l’envers, pour tenter de sauver quelque chose. Mais alors incapable de poser un mot sonnant clair sur celle-ci. Cette incapacité me fut certainement d’un grand secours, comme les doutes, les hésitations, pour aller à la rencontre de mon propre langage mais encore fallut-il gagner en patience pour commencer à en extraire des connivences, une amitié.

Mourir et renaître à Andros

Andros est une île dans les Cyclades, la racine du mot signifie “homme”. Il y a longtemps en 1989 j’avais eu ce rêve de partir dans les Cyclades, de vivre de rien pour écrire. Et puis j’ai dû faire autrement, la contingence. Arrivé ici en mauvais état après ces deux dernières années si difficiles. Partant pour mourir s’il le faut tant ce ras le bol d’être moi m’accompagne depuis des mois. Mais le bleu du ciel, de la mer, ces longues journées rythmées par le chant des cigales, difficile de crever dans de telles conditions. L’écriture s’est appauvrit, un ras le bol aussi de toujours tourner autour du pot dans de longues trop longues dissertations. Des propos creux. Apprendre à mourir aussi à cela, à la fuite en avant perpétuelle. A cette hystérie que me renvoie l’écriture. Réduire la voilure, tenter du court, éliminer, flinguer. Parfois presque rien qu’un bégaiement, un balbutiement, comme signes avant-coureurs du collapse fantasmé. Rudyard Kipling en tâche de fond avec son tu seras un homme mon fils. Comptines enfantines, vieil écho. J’ai donc imaginé en finir dans l’écrit. Parvenir à cette pauvreté de mots et d’idées. Probablement un nouvel échec. Mais peu importe, toute l’idée de crever c’est réfugiée là dans ces petits textes écrits à la sauvette ou encore dans l’insomnie. Aucune raison de ne pas jouir le reste du temps de ces quelques jours de répit, et d’être présent pour mon épouse. Parvenir à cela déjà je me dis que ce n’est pas si mal. De là à renaître vieux fantasme aussi, une plaisanterie. Finalement être juste ce que je suis tel quel, un il un homme dans cette île, à Andros. Le paysage fragmentaire de ces îles provient, selon la légende, de l’orgueil du serpent Ophion à qui la déesse Eurynomee avait confié l’œuf, fruit de son union avec le vent Borée. Ophion s’était soudain mis en tête une paternité qui ne lui revenait pas. Coup de talon de la déesse dans la mâchoire, le voici qui crache toutes ses dents et voici les Cyclades, dont Andros, la plus septentrionale.

L’éblouissement

Phryné Attibué au sculpteur Praxiteles 390 av J.C

Faire la liste de tous tes éblouissements, afin de remonter à la source, à la cause qui t’aura, par violence, malheur, désespérance, enthousiasme contraint à en franchir négligemment le seuil. Le fameux seuil sur lequel Platon conseille de s’arrêter pour se servir de cet organe sis entre nos deux oreilles. Franchir ce seuil c’est se livrer corps et âme, s’abandonner, et ce faisant n’étant plus qu’une ombre, tourner le dos à la connaissance. En Afrique, dans certains pays, Congo, Gabon, la recrudescence des “maris de nuit” qu’évoque le sociologue Joseph Tonda. Ce sont des entités, mâles ou femelles qui viennent s’accoupler avec les vivant(es). L’incarnation d’un imaginaire qui épuise, achève le vivant, l’être, tant tout ce qui serait nécessaire pour se sentir vivant manque. L’argent en tant que divinité hybride, mélange entre animisme et capitalisme. Refuge dans l’éblouissement ou fuite en avant dans celui-ci, la seule porte de sortie pour les possédé(es) étant l’église. Aucune différence en Europe. L’éblouissement est partout désormais comme interviennent aussi ces “maris de nuit” peut-être pas que la nuit dans les rêves, mais désormais en plein jour. Les images incessantes, le corps-sexe, l’altitude à laquelle s’élève la poussière soufflée de nous par la désespérance. Tout a commencé hier, cette réflexion sur l’éblouissement. Quand soudain au musée archéologique d’Andros, j’ai été pris d’une sorte d’impulsion étrange, je me suis mis à vouloir tout photographier, le moindre petit morceau de poterie, le moindre cartel explicatif, comme si par l’entremise de mon I-phone, je désirais capturer le parcours de l’éblouissement qui commençait à monter. Et qui atteint son climax face à la statue d’Hermes. Me voici devant encore figé face à la version psychopompe du Dieu. L’accompagnateur vers la mort et ses enfers. Ce qui m’aura permis de m’en extirper, l’humour. Le sexe ridicule du dieu, absolument pas à proportion du corps, comme il est souvent d’usage dans la statuaire grecque. Ensuite rêvasserie sur Praxiteles, certainement l’auteur. On en retrouve plusieurs versions de cet Hermès en différents endroits du pays. Sur quoi Praxiteles me conduit à Phryné, soi-disant la première femme nue sculptée. A son procès relaté dans les vies de Plutarque, ou ailleurs, mais peu importe. Le fait que son défenseur à court d’argument la dévêtissent devant l’assemblée des magistrats afin par sa beauté prouver sa vertu… ( et cela a parfaitement bien fonctionné) À l’éblouissement probable du sculpteur antique qui fut aussi l’un de ses nombreux et riches amants. De là à revenir dans mon propre souvenir et à subir une fois encore le même éblouissement lorsque P. laisse tomber sa robe à terre et que je la contemple exactement comme une apparition divine… Éblouissement qui se répète inlassablement à chaque fois qu’une femme se met à nue. Et toujours même manière de franchir le fameux seuil de mon côté toujours. Par cette même avidité mêlée d’impuissance contre une pure image me biffant, nous biffant. Toute la violence du désir, de saisir, de posséder, vénérer et détruire,n’est-ce pas d’une certaine façon la même chose que ces fameux maris de nuit qu’on repousse loin en Afrique. L’âge ne change rien à l’intensité de ces éblouissements, simplement un peu plus de couardise que l’on confond avec sagesse, réserve, maturité et je ne sais plus quelles conneries. Tout cela dans l’espoir de se dédouaner d’une impuissance qu’on découvre congénitale. Impuissance qui n’a pas d’autre raison d’être que de civiliser le barbare. Impuissance aussi de comprendre qu’il ne peut y avoir de civilisation sans barbarie, que l’une a besoin de l’autre pour se jauger. Impuissance aussi liée à un système économique, politique qui nous transforme en choses. Des choses qui ne vivent plus qu’au travers d’autres choses dans un éblouissement qui ne peut conduire qu’à l’ascèse la plus stricte ou à tous les massacres.

Hermes psychopomp attribué à Praxiteles musée archéologique d’andros