Admirer

Après un long parcours très tôt ce matin sur le fil d’actualité d’Instagram je me suis demandé ce qui m’entrainait à « liker » tel ou tel post. Était ce de l’admiration ? Une affinité avec ce que j’aime ? La surprise ? l’étonnement ? Aussi il m’a semblé pertinent de revenir à la définition de ce verbe. Toujours dans le même besoin de mesurer l’écart que creusent les mots communs en chacun de nous.

Je n’aime guère ce verbe en général car il me subordonne à un objet. Admirer quelque chose ou admirer quelqu’un m’est difficile car je ne peux m’y lier totalement jamais. Mon obsession de liberté et d’indépendance m’en empêche. J’apprécie, j’aime, mais ce n’est plus avec passion comme autrefois dans une relation fusionnelle qui me ferait m’évanouir dans celle-ci.

J’ai perdu ma ferveur avec le temps.

Il y a aussi la crainte plus ou moins confuse de n’apercevoir dans le sujet d’une éventuelle admiration que ce qui m’arrangerait. C’est à dire je ne serais capable de n’admirer qu’un reflet de moi-même et qui me ferait rejoindre la pulsion grégaire par ce biais.

Si je veux pousser plus loin encore le cheminement vers cette idée d’admirer il faut bien que je me pose la question: Est-ce que je m’admire ou bien est ce que j’admire certaines qualités en moi ? Le constat est négatif et je me demande si cette mise à l’écart que j’éprouve perpétuellement avec le monde et ses sujets, ses objets n’est pas directement liée à cette carence.

Il est vrai que plus jeune j’avais de nombreux engouements. Mais était ce une chance ou une malchance si j’étais occupé par ceux ci, envahi il était inéluctable que ça ne dure jamais trop longtemps. Inéluctable, décevant et rassurant tout en même temps.

Comme si le destin ou la fatalité désirait mettre mon cœur à la forge comme une lame afin de le travailler et le retravailler sans relâche pour atteindre à la sensation, à l’émotion juste.

Il y eut donc de fameux écarts entre mes dégouts et mes pseudos admirations qui se réduisent désormais en même temps que le balancier d’une horloge de campagne dont les poids sont parvenus en fin de course.

Une presque immobilité cardiaque qui stabilise mes pulsations aux environs de 60 quelque soit l’événement ou la personne qui surgit devant moi et qui m’entraine à songer que je ne dois plus en avoir pour très longtemps ici bas dans mes périodes régulières de morosité.

Je ne me suis jamais remis des camps lorsque à 14 ans à peine j’ai appris leur existence. J’aurais pu prendre les choses différemment en me disant par exemple « plus jamais ça » comme beaucoup se seront raccroché à cet espoir en témoignant, en publiant des ouvrages, en créant des œuvres pour sublimer la douleur.

Mais j’en fus incapable. Fauché en pleine adolescence par la rencontre de l’absurdité et l’illusion d’une lucidité acquise au constat de la folie et de la cruauté humaine, j’ai occulté par réflexe de survie tout ce qui pouvait en contrepoint créer le merveilleux, l’admirable.

Je me revois encore me réfugiant dans un livre de photographies m’accrochant à cette image récurrente d’un chapelet d’îles grecques, les maisons blanches et bleues et la mer turquoise ponctuée d’oiseaux clairs- des martinets souvent-comme le symbole de ce merveilleux vers lequel j’aurais désiré m’exiler jadis pour fuir ma misère parisienne.

Il m’aura fallu encore quelques temps pour comprendre la nécessité du merveilleux directement issue de l’effroi, de l’insupportable. Dans cette longue quête qui tient plus à la survie qu’à la vie vraiment il n’y a pas eut de place ni de temps pour admirer vraiment profondément quoi que ce soit.

En stage hier la conversation portait sur la bouffe je ne sais pourquoi et quelqu’un parla du restaurant Marcon à Saint-Bonnet le froid, pas très loin d’ici.

400 euros minimum pour un repas à deux.

C’est cher pour une crotte à venir j’ai dit.

Et là quelqu’un a dit encore

Il faut aller dans ce genre d’endroit quand on est en paix, quand on a aucune difficulté, lorsqu’on est disponible pour vraiment savourer les choses.

Je me suis demandé si je serais capable de cela un jour. Mettre 400 euros sur la table pour aller bouffer une poêlée de champignons avec ma douce. J’ai fais cet effort d’imaginer et tu vois ce n’est pas si difficile que ça finalement. Il suffit d’être en paix, d’être au clair avec le verbe admirer sans doute et bien sur avoir 400 euros dont on ne sait pas quoi vraiment faire ce jour là.

Mais comme toujours ma pudeur m’oblige à l’exagération bien sur.

Où en suis je avec ce grand format qui m’accompagne depuis maintenant des mois ?

On peut dire qu’il m’en fait voir de toutes les couleurs. Je suis passé par tant de buts et d’envies le concernant qui tous se sont effacés étrangement pour ne laisser qu’un résumé au final. Un grosse tache jaune posée sur du bleu de Prusse et un peu de terre d’ombre brûlée. Il n’y a tout de même pas grand chose d’admirable et je ne sais si ce tableau finira son existence ainsi roulé dans un recoin de l’atelier où si je me paierai un de ces quatre le luxe de le monter sur châssis.

La taille des diamants

Au début c’est un caillou, un vulgaire caillou.

Quelque chose d’éperdu comme une luminosité enclose et qui cherche à se séparer de l’insupportable matière.

Alors s’amène l’envie.

Et c’est par ce vecteur que la lumière jaillit peu à peu.

Tout ce qu’à l’autre est cet aimant que l’envie frotte, excite, jusqu’à l’insomnie, la dévoration du temps et de ses préoccupations.

L’usure, l’érosion, celle des vents, des eaux, des plaisirs vite satisfaits, mal satisfaits,

font naître la guerre peu à peu

Pour un oui

Pour un non

L’envie grandit se transforme en jalousie.

La jalousie a un appétit d’ogre, sans arrêt, partout où le regard se porte, le caillou devenir pierre de taille traverse la douleur de l’être confondu dans l’avoir.

Posséder devient le maître mot de la jalousie

Des courses folles dans la nuit noire,

Des métamorphoses sans relâche conduit l’enfant vers la mégère, la harpie, la déesse mère et la putain pour s’approprier le zizi d’un immense papa cosmique rêvé, et jalousé.

Puis les millénaires passent

Le caillou dort entre les mondes.

Dans la banalité des mondes

s’érode encore et encore

et un matin on ne sait pourquoi naît la première admiration.

comme un crocus en plein hiver.

Un crocus qui retrouve le beau narcisse

qui admire et s’admire tant et tant

au travers de toutes les admirations

Une jouissance à répétition, un prisme décomposant l’admiration en mille et un regards

Une jouissance du vent qui fait trembler le cheveu, le poil, la lèvre supérieure.

Encore du temps à regarder la surface crée par toutes les admirations

Puis tombe l’ennui épais soudain

L’hiver du diamant est cette attente qui le féconde encore plus loin

qui l’emporte dans le fil des jours ce formidable joaillier.

toutes les admirations dans un dernier éclat fusionnent alors

dans un abandon de garce ou de salaud

La lumière sourd de toutes parts sans raison ni but

Elle est juste la lumière

La cause et la nécessité de tout diamant artistiquement taillé.