Perché

C’était dans une autre vie, j’étais grimpé si haut que j’avais rencontré les anges les archanges et tout le tintouin , je jetais sur le monde un regard d’amour infini et je fumais 3 fois plus qu’aujourd’hui.

J’étais ce qu’on appelle désormais perché.

C’était super confortable, rien ne pouvait m’atteindre vraiment, je transmutais le plomb en or voire en platine les jours sans vent. Cependant que les lettres de relances s’accumulaient dans ma boite à lettres que je n’ouvrais plus. Parce que j’étais perché et que tous les petits soucis de ce monde profane je n’en avais pas grand chose à carrer.

J’écoutais en boucle Ravi Shankar, et tendais l’oreille pour jouir de tous les dièses, les bémols et les infimes quarts de tons qui se baladaient entre les notes majeures. Parfois je m’allongeais sur mon paddock en tressautant dans mes tentatives de léviter sur les aiguës surprenantes de bols tibétains enregistrés sur des cassettes audio.

J’étais perché et ça m’allait et puis un jour bien sur j’ai fait la rencontre de cette fille et elle m’a décroché fissa.

Y a le frigo à remplir, faut sortir les poubelles, samedi on va chez ma mère, tu as pensé à emmener la voiture pour la révision ?

Le retour sur terre n’a pas été facile.

Mais j’étais amoureux et donc voilà.

Quand le couple à commencé à battre de l’aile je ne sais plus à qui la faute vraiment.

Ça ne marchait plus , on se fuyait, on inventait des excuses, on a tenté une ou deux fois de parler mais on s’énervait tout de suite pratiquement. Des que j’ouvrais la bouche c’était fichu , pareil de son côté. On vivait dans le même appartement mais on aurait dit qu’on était pas sur la même planete.

Alors j’ai dit j’y vais et j’ai tout laissé derrière moi. Juste un petit sac sur l’épaule, un carnet un stylo pas grand chose d’autre et j’ai cherché à retrouver le confort des altitudes.

Je me suis dit que j’étais trop sensible pour vivre, pas viable, pas assez ceci pas assez cela ou encore trop de je ne sais quoi , trop d’enfance voilà, c’était son mot qui revenait toujours en fin de compte : »t’es un gamin. »

J’ai vite retrouvé un lieu avec un plumard à l’opposé de la ville pour être sur de pas la recroiser. J’ai continué ma vie.

Mais je me suis perché à nouveau, c’était trop dur sinon.

Les anges et les archanges ne répondaient plus à l’appel, j’avais du les dégoutter ou alors c’était écrit je ne sais plus. En tous cas me percher à nouveau dans ce sens était vain et je l’ai vite compris.

alors j’ai commencer à lire.

J’ai dévoré des bibliothèques entières. Perché dans les livres c’était extra je tutoyais les morts, tous ces écrivains devenaient des compagnons, certains même des amis.

On aurait dit un meuble, toujours au même endroit dans un coin de la bibliothèque.

Les livres me permettaient de placer une sorte de tampon d’ouate entre la réalité brutale et ma sensibilité fragile.

Je bossais dans des jobs sans intérêt et côtoyais des gens sans intéret car ce qui avait de l’intérêt c’était de reprendre le livre que je lisais là ou je m’étais arrêté.

Perché dans les bouquins. Perché dans la fiction, perché dans la philo, j’ai lu les grecs, les anciens et les modernes et puis à la fin je n’avais plus grand chose à me mettre sous la dent je me suis mis à m’ennuyer.

C’est l’ennui qui m’a déperché soudain. Une chape de plomb comme un camion sur le coin de la figure. J’ai rien vu venir.

J’aurais pu fuir encore mais là je sentais que c’était bon, j’avais ma dose comme on dit.

alors je me suis assis dans l’ennui, j’ai regardé ce que c’était comme la solitude qui l’accompagnait.

c’est à peu près à ce moment là que j’ai commencé à écrire.

Evidemment au bout d’un bon paquet de feuilles noircies je me suis perché encore dans une espèce d’idée de devenir écrivain.

Je n’ai jamais rien publié ce qui m’intéressait c’était d’être dans l’ailleurs dans le peut-être, dans le « un jour » pas vraiment ici et là dans le moment.

Une nouvelle femme m’a déperché. Décidément les femmes…qu’aurais je fait sans elles ?

elle était encore plus brutale que la précédente. Sans compromis et j’aimais ça finalement.

Je sentais bien que j’étais en bout de course, qu’il me fallait une sorte d’électrochoc. elle a remplit ce rôle aux petits oignons. Vol au dessus d’un nid de coucou et j’étais le géant indien d’un coup qui arrache les lavabos.

elle m’a remué de fond en comble pour que j’ai mal un bon coup et que je tâte de la réalité vraie, sans m’illusionner plus avant.

Et puis un jour je suis reparti à nouveau je ne sais plus pourquoi ni comment, c’est la vie dit on. Un jour on s’aime et puis un jour on se réveille et il n’y a plus cet engouement, plus ce frisson, plus cette joie à regarder l’autre, à partager.

Dans un sens elle m’avait perché dans notre histoire ou j’ai accepté de me percher comme ça dans cette autre histoire d’amour faite de rage de fureur et de désillusions express.

J’ai retrouvé un autre lit dans un autre pays, ça ne changerait pas grand chose de traverser les frontières.

J’étais KO mais j’étais content au fond de moi, j’avais traversé un truc, comme un « reflet dans un œil d’or » et je savais alors que ma vie ne serait jamais plus la même qu’il me faudrait avancer un pas après l’autre à la façon indienne en ne fixant rien de précis autour de moi, pour éviter les prédateurs.

S’éloigner

La Havane, Photographie Patrick Blanchon 2006

Le besoin de s’éloigner, d’explorer l’ailleurs, c’est toujours une fuite, un rejet, un malaise qui en est le moteur, et qui se dissimule habilement sous un masque de désir. La convoitise d’un autre que j’aimerais être et l’illusion que le mouvement puisse le rattraper, le rejoindre.

L’inconfort permet cela régulièrement.

Et croire devient le rituel obligé.

Par la rêverie s’imaginer résoudre le manque d’intensité du présent, filtrer les informations au tamis d’une pseudo lucidité, fabriquée de toutes pièces par un angle de vue, un parti pris qui n’arrange que moi.

Rien de plus facile.

Et toutes ces phrases que je ressasse comme des mantras ajoutent encore des couches et des couches. Il faut enterrer quelque chose dans l’urgence du rêve, l’oublier.

Et ce faisant ne surtout pas me rendre compte que je renforce sa présence justement par cet oubli.

Dans le fond c’est une routine comme une autre. Une tâche de fond.

La rendre anodine permet-il mieux de l’approcher ?

On peut ainsi rêver l’échange avec constance, nourrir un fantôme de nutrition bénéfique

Et s’apercevoir longtemps après comme ce fantôme à finit par prendre corps réellement, dans l’os, la chair, l’humeur et tout cela dans le reflet du miroir, en se rasant, un jour ou l’autre, ne peut plus s échapper, on ne cherche plus à s’éloigner non plus.

On ne peut continuellement s’échapper à soi-même.

Mais aussi tout cela n’est-il pas prévu depuis toujours ?

Tout cela n’est’il pas prévu à chaque mot qui s’écrit ?

Tout ne se décide t’il pas maintenant et à chaque mot ?

Et ce pour toujours.

Ce libre arbitre décidément est un étrange cadeau que la fatalité nous offre pour mieux la supporter.

Je peux bien être tous mes personnages et rien.

Et tout cela aussi.

L’ensemble, cet ensemble qui fait mon humanité.

Mettre tout cela à distance comme un écrit, une toile, un objet qui fixe dans sa matière, dans le vide entre ses atomes, en creux la preuve de mon humanité.

La preuve que j’existe, que j’ai existé.

Et pas pour rien.

Quel intérêt vraiment de vouloir absolument depuis toujours en fournir une preuve et à qui ?

Sinon à moi seul.

Comme si je ne cessais de douter toujours de ma réalité.

Comme si je n’acceptais pas ma réalité telle qu’elle est.

Comme si chaque mot, chaque tableau n’était toujours que la même tentative de m’éloigner de cet effroi que j’éprouve depuis l’origine de n’être qu’un personnage inventé par un auteur que je ne connais pas, que je ne veux pas connaitre.

Car si je le connaissais je ne pourrais plus changer de peau.

Je ne pourrais plus m’éloigner de lui. J’en serais prisonnier comme Narcisse de son reflet.

Alors peut-être comme durant les embargo reviendrais-je vers ce vieux véhicule cabossé , débarrassé un temps de tout espérance.

Soulagé de ce poids d’espérer comme de s’éloigner.

Et je ferais attention à ne pas abîmer plus qu’elle ne l’est

Et peut-être, mieux vaut tard que jamais, je me mettrais à l’aimer,

cette vieille bagnole américaine que j’ai souvent l’impression de conduire.