On a l’art du temps présent qu’on peut.

C’est en écoutant une chanson de Georges Brassens, la ballade des dames du temps jadis que cette idée de titre m’est venue. Parce qu’au final entre l’art et moi il y a bien de l’amour, et beaucoup de nostalgie parfois aussi, celle justement dont je me méfie le plus quand je la vois surgir. Cette sorte de nostalgie qui laisse à penser qu’il y eut autrefois des jours meilleurs, un art meilleur, où le beau et la mesure étaient tout. Et que tout serait à jamais révolu.

C’est probablement un peu vrai que la notion de mesure ces 60 dernières années aura été oubliée. Faut il s’en plaindre ou faut il s’en réjouir ? Peu importe puisque tout ce que l’on pourrait en dire dans ce contact encore trop rapproché de l’évènement serait certainement trop subjectif. Il faut du temps pour parvenir à comprendre une époque, à quoi servent les avant gardes, les réactionnaires et en l’occurrence aussi ces longues périodes de paix que nous aurons traversées en Europe.

Il est possible que la paix à long terme dissimule autant de toxicité que la guerre. Les muscles s’affaissent, le dos se voute, le cerveau n’est plus irrigué de la même façon, dopé dans les combats par l’adrénaline. Sans doute est ce pour cette raison qu’on voit désormais fleurir toutes ces salles de fitness, les films catastrophes en tout genre, et des personnages politiques ressemblant à des monstres dépourvus d’humanité mais qui ne cessent pour autant pas de la singer autant qu’ils peuvent assez cyniquement.

Ce que notre génération, celle des sexagénaires dont je fais partie laissera derrière elle ce sera certainement une jolie matière pour explorer philosophiquement l’égocentrisme et la démesure. Quant à l’art de cette génération, il apprendra certainement à nos héritiers que quelque soit la façon dont on aborde la mythologie, par la grande porte ou l’entrée de service, c’est en premier lieu toujours de la mythologie.

Reste à savoir ce que nos héritiers feront de cette notion de mythes. Car ceux ci qu’ils soient égocentriques, personnels ou universels, ne cessent d’évoquer toujours à peu de choses près les mêmes thématiques. Ce qui change justement depuis les années 50 jusqu’à nos jours c’est une façon d’aborder ces thèmes jusque là inédite.

Quand j’étais gamin je croyais dur comme fer que si je prenais une pelle et que je me mettais à creuser dans le jardin suffisamment longtemps j’atteindrais la Chine. C’est ce genre de mythe personnel qu’on n’invente pas. Mais que l’on transforme à sa propre sauce pour le rendre plus digeste, comestible selon notre capacité à comprendre ce monde.

L’art issu de cette génération increvable de Boomers, c’est un art individualiste à première vue mais qui n’est pas si en opposition avec un art qui se donnerait des allures collectives. L’art est une chose, tous les qualificatifs que l’on peut lui attribuer une toute autre chose. Je crois que notre génération tellement critiquée pour son indolence, son égoïsme, aura permis à la collectivité lorsqu’elle s’en rendra compte de mieux relativiser tout ce que l’on peut dire sur l’art et ses manipulations surtout.

Sous prétexte de faire de l’art certains se seront égarés particulièrement dans notre génération. Il se seront égarés plus ou moins volontairement comme les croyants se seront égarés aussi en apprenant que Dieu était mort.

Car la rupture historique que nous avons vécue en matière de religion nous l’avons également vécu en matière d’art et en bien d’autres domaines. Peut-être même que boomers et rupture seront synonymes dans les dicos futurs.

On peut prendre les choses sous l’angle psychanalytique et faire référence à l’Œdipe pour expliquer cette nécessité de démolir les pères que ce soit en art ou ailleurs. Mais elle n’est qu’une grille de lecture parmi d’autres, un mythe oserais je dire comme tous les autres.

Peut-être que justement ce legs soulagera l’espèce à venir de ses croyance en la sacro sainte « réalité », ou « vérité » selon le bruit que nous avons envie de formuler avec nos bouches. La réalité et la vérité ne sont rien d’autres que des mythes elles aussi et si nous le savons désormais c’est parce que notre époque aura beaucoup œuvré consciemment ou pas pour nous le garantir.

La croyance dans le mythe de la réussite professionnelle, dans le mariage, dans l’abondance, dans l’exploitation illimité des ressources, laisse la place désormais à des mythes différents, le chômage, le divorce, la précarité, la pauvreté et la restriction évidente liée à la croissance démographique galopante. Suivant comment on manipule les grilles de lecture, comme on agite les mythes on gouverne les foules.

Cet ensemble hallucinant de changements de modifications, de bouleversements sur tous les plans de la société humaine comment l’art pourrait-il ne pas y faire allusion ? Cependant jamais auparavant dans l’histoire une société , une civilisation n’avait connu autant de changement en un si petit laps de temps.

A quoi cela servirait il à un artiste de ma génération aux prises avec tant de bouleversement dans son présent de se tourner vers les canons de la beauté grecque ? Sinon à se réfugier dans la nostalgie d’un passé qui d’ailleurs n’a probablement jamais existé tel qu’on nous le raconte encore de nos jours.

Au demeurant lorsque j’étudie la forme bizarre qu’aura incarné l’époque dans laquelle j’ai vécu un grande partie de ma vie elle ressemble à un simple caillou un peu différent des autres qui aura attiré l’attention du promeneur par sa bizarrerie en premier lieu.

Ensuite si je l’étudie plus attentivement j’y aperçois malgré tout une composition de base géométrique comme toutes les autres, qu’elle soit plus inclinée vers le cercle, le rectangle ou le triangle peu importe en fait. C’est son universalité qui me saute désormais immédiatement aux yeux une fois la bizarrerie traversée.

Je crois que c’est au même constat que bon nombre d’artistes qui se seront appuyés sur un mythologie individuelle, une mythologie personnelle, parviennent plus ou moins au terme de leurs œuvres. Le bizarre si bizarre puisse t’il apparaitre rejoint toujours l’universel et ce quelque soit ce que l’on peut subjectivement en penser.

Ce reflexe de rejet du grand public pour une grande production de l’art contemporain ne provient que du manque de recul et de cette absence de connaissance des liens qui s’opèrent entre l’étrange et le familier. Puisque dans la société de l’individualisme exacerbé dans laquelle nous vivons notre subjectivité a été élevée au niveau d’un simple slogan marketing. Elevée ou abaissée suivant le point de vue que l’on veut bien adopter. Car au final cette soi disant subjectivité n’est que de façade, elle ne fait que répéter inlassablement la rumeur de cette pensée unique dont on l’affuble.

L’artiste du 20 -ème siècle l’artiste de ma génération l’a bien compris et en joue sans vergogne. Puisque le sentiment de honte et de culpabilité font partie eux aussi des artifices du mythe. C’est en traversant cette honte et cette culpabilité, en revenant à la source par la masturbation, la rumination d’une histoire la plus personnelle possible qu’ils ont su faire exploser les frontières du personnel pour montrer combien elles étaient illusoires, combien le personnel, l’intimité, la vie privée étaient des concepts des outils susceptibles de manipuler le quidam moyen à l’intérieur de nos sociétés, jusque dans le modèle tant chéri de démocratie.

Dans le fond un clou chasse l’autre et tout n’est que recommencement pour l’être humain au sein de son environnement afin de mieux saisir à la fois cet environnement et partant lui-même.

Si la démocratie est née en Grèce il y a maintenant fort longtemps, elle est probablement née suite à un moment de fatigue vis à vis de l’éthique. Je crois que les artistes boomers plus ou moins consciemment ont saisi cette loi universelle qui oblige de passer d’une recherche artistique formelle à une recherche d’éthique puis en découvrant le fait qu’on peut tout autant s’égarer dans cette dernière achever leur parcours en se vouant à la cause politique, finalement la seule qui vaille. Les artistes égocentriques du 20 ème siècle ne peuvent pas aboutir à un constat autre que celui ci.

Performance de Joseph Beuys, mythologie personnelle d’un accident vécu qu’il ressasse et dont chaque objet devient un symbole.

Et c’est ce qui est formidable justement. C’est de comprendre que quelque soit la façon dont on veut aborder l’art celui ci nous conduit à l’universel, à la morale, même pour la mettre à bas, puis à l’éthique personnelle et enfin au politique.

Nous avons accès à l’art que nous méritons et ce n’est en aucun cas une sanction. On a l’art du temps présent qu’on peut, et ce pouvoir dépend du chemin parcouru à chaque instant que ce soit dans l’égarement le plus total comme à la rigueur et à la mesure dans lesquels il est capable d’imaginer un salut.

Peu importe ce que l’artiste exerçant son art peut vraiment en penser personnellement. L’artiste est un vecteur plus ou moins prolixe, un catalyseur, un athanor dans lequel brûle et se modifie le minerai du temps présent, un creuset dans lequel sont déposées toutes les contradictions d’une époque qu’il traverse avec plus ou moins d’enthousiasme et de bonheur.

C’est en travaillant à son art que peu à peu l’artiste apprend par sa vision d’abord subjective à traverser le subjectif et partant se transforme profondément lui-même . C’est ensuite lorsqu’il est parvenu à s’extraire de l’illusion ou que ses œuvres passent l’épreuve du temps pour toucher un autre éveillé que l’on peut vraiment saisir la profondeur de ses œuvres, leur secret, leur silence . Tout ce dont le subjectif affiché dissimule dans l’immédiateté du temps présent à ses contemporains.