Comment tirer parti de l’ennui ?

Peut-être que tu connais ça, cette sensation de répétition, de déjà vu, de déjà fait mille fois qui sape peu à peu ton énergie de jour en jour et t’amène irrémédiablement vers la procrastination puis la déprime.

C’est ce que l’on appelle l’ennui et en règle général ce mot n’a pas bonne presse.

Lorsque j’étais gamin et que je passais mes vacances dans l’Allier, chez mes grands-parents, ma grand-mère me demandait au moins 10 fois par jour si je m’ennuyais. C’était sa plus grande crainte. Avec le temps je crois que j’ai compris que c’était ce qu’elle craignait le plus dans la vie, et certainement l’état dans lequel elle se plongeait toute seule le plus souvent.

Quand tu t’ennuies, tu n’as pas d’énergie pour faire grand chose. Tu cherches à échapper à cet ennui. C’est pour cela que les réseaux sociaux deviennent addictifs pour la plus grande partie de la population. Si tu prends le train, le métro, tu vas constater rapidement que je ne raconte pas d’histoire. Tout le monde ou presque a le nez sur son smartphone. Il y a encore des personnes qui lisent des romans, et quelques hommes d’affaire qui sont plongés dans des mémos, mais ce n’est vraiment qu’une petite minorité. La plupart d’entre nous s’ennuient à « cent sous de l’heure », encore une expression familière de ma grand-mère.

Et c’est normal. Imagine que tu prennes le même train, le même bus, le même métro durant toute une vie, tu auras à un moment fait le tour de tout ce qui peut mobiliser ton attention, te divertir d’un truc implacable. L’obligation de te rendre d’un point A à un point B et cela quelque soit le temps qu’il fait, quelque soit ce qui se passe dans ta vie, quelque soit ton état d’esprit, ta bonne humeur ou ta tristesse.

Le rouleau compresseur du quotidien viendra à bout de toutes tes tentatives de créativité.

Toutes tes tentatives de prendre les choses du « bon coté ».

Tu l’as peut-être vécu toi aussi si tu as utilisé les transports en commun suffisamment longtemps.

Et ce n’est pas tout.

Au bureau, à l’usine, dans ta bagnole si tu es commercial, dans ton cabinet de dentiste, dans ton étude d’huissier, fréquenter toujours les mêmes personnes, effectuer toujours le même type de tâches, gagner le même salaire à la fin de chaque mois, tout cela finit par te plonger que tu le veuilles ou pas, au bout d’un laps de temps propre à chacun dans cet ennui.

Du coup l’effet de l’ennui se ressent sur l’ensemble de ta vie en général, c’est un peu comme une fuite dans un tuyau, peu à peu la vapeur, la chaleur, l’eau , tout ce qui te tenait debout grâce à la pression dans un circuit clos, finit par se transformer en « à quoi bon. »

Et comme tu ne peux généralement pas t’enfuir, une fois que tu as essayé tout ce que ton imagination te proposait, une sorte de désespérance finalement s’empare de toi.

Tu es comme enfermé en toi-même et tu ne peux plus en sortir et cela demande , tellement d’efforts pour tenir pendant un mois, un an, dix ans, peut-être même trente ans, je ne sais pas l’âge que tu as, mais on peut saisir ça facilement à n’importe quel âge n’est ce pas.

Je l’ai ressenti depuis l’école communale et j’ai dépassé la soixantaine, rien n’a vraiment changé. Je m’ennuie toujours au bout d’un moment.

ll n’y a pas grand chose à faire contre cet état de fait. Cela fait partie de ma nature profonde.

Pourtant j’ai essayé un tas de trucs je peux te le garantir.

L’étude des insectes en cour de récré pour ne pas avoir à supporter le bêtise et la violence de mes congénères.

Gribouillage sur mes cahiers pour fuir les voix des sirènes de l’éducation nationale.

Reluquer les fesses, les cuisses, les jambes les nichons, les nuques, les queues de cheval, les chignons. Puis recommencer dans l’autre sens.

Lire des BD en classe.

Souffler des boulettes de papier au plafond

et même me concentrer pour suivre les leçons.

Dans les entreprises où j’ai travaillé idem

J’inventais des méthodes pour gagner du temps, pour me rendre les tâches plus efficaces, cela m’amusait, me distrayait un moment de mon ennui. Et il fallait que chaque jour j’invente un truc nouveau sous peine de sombrer. Il y a toujours eut quelque chose de vital pour moi à lutter contre l’ennui.

Je ne voulais pas y succomber totalement. Devenir une sorte de zombie comme j’en ai vu tellement tellement dans les métros, dans les bus, dans les trains, dans les usines, dans les bureaux par où je suis passé.

Et je vais te dire la vérité il m’arrive toujours à un moment ou à un autre même aujourd’hui, même si je sais que le temps qui me reste à vivre est court, de m’ennuyer.

Du coup j’ai envie de me demander, par ce texte s’il est possible de tirer partie de cet ennui.

De te le demander aussi tiens si tu as des idées …

Il semble impossible d’y échapper. Quelque soit la tentative pour en sortir on y retombe toujours encore et encore comme dans un mauvais rêve. On a beau se réveiller, se tourner dans l’autre sens, rien n’y fait.

En tous cas pour moi c’est comme ça.

Du coup peut-être que je n’envisage pas l’ennui de la bonne façon. Peut-être qu’à force de le regarder comme une sorte de malédiction, un ennemi, en tentant de le mettre à l’écart systématiquement je retombe toujours sur le même malaise. Comme si au bout du compte c’était peut-être plus ce malaise qui m’attirait.

Dans ce cas l’ennui ne serait qu’un outil pour parvenir à exister dans un malaise. Tu vois le truc, ça parait tordu comme ça vu de loin.

Peut-être pas tant que ça.

Je crois que chacun de nous est extrêmement fort pour obtenir des buts. Le problème est que ces buts ne sont pas conscients.

A partir du moment où tu regardes les choses ainsi, qu’on ne loupe pas son but, je crois qu’il faut réfléchir à cet état de malaise que provoque l’ennui en chacun de nous.

Il sert à quoi finalement ce malaise ?

En ce qui me concerne il a impulsé tellement tellement tellement de choses dans ma vie , il est à l’origine de tellement de changements , de mouvements que je serais idiot de le considérer au bout du compte comme un ennemi.

Il m’a toujours fait peur parce que dans le fond je le désirais ce malaise. Parce que confusément je savais au fond de moi qu’il m’apporterait une clef ou plusieurs pour changer, pour arrêter de prendre le métro et marcher par exemple, pour arrêter d’aller dans cette usine et en essayer une autre, pour arrêter d’aller dans ce bureau voir toujours les mêmes têtes et en essayer d’autres.

Tu vois, quand je prends le temps de réfléchir à l’ennui, je comprends que c’est grâce à lui que j’ai pu avoir plusieurs vies en une seule finalement. Toutes mes tentatives pour m’extraire de l’ennui ont échoué parce qu’il fallait au bout du compte qu’elles échouent.

Il n’y avait rien à gagner sauf d’accepter enfin l’ennui tel qu’il est et le malaise vers lequel il me plonge à chaque fois. Ce malaise qui me dit, pourquoi t’acharnes tu ici si tu as la sensation d’avoir fait le tour du problème, de la question, qu’est ce qui t’empêche d’aller voir ailleurs et de recommencer autre chose de totalement différent ?

Pas pour obtenir quelque chose et c’est cela à quoi il faut encore réfléchir.

Le but.

Quel est le but de l’ennui qui provoque le malaise qui provoque le changement ?

Dans ce cas là peut-être qu’il est temps de prendre une feuille de papier et un stylo

pour toi comme pour moi

et de lister tous les buts vers lesquels l’illusion de les atteindre nous entrainera.

D’ailleurs quelle importance que ce soit une réalité ou une illusion ce but, ces buts.

Dans le fond cela n’a probablement pas plus d’importance qu’une pomme qui tombe d’un arbre un jour d’octobre.

Illustration : L’ennui, Gaston La Touche, 1893. Wikimedia Commons • WIKIMEDIA COMMON

Tout ça pour ça

Depuis que j’ai levé le pied sur le sucre notamment dans le café, l’amertume de ce dernier par une sorte de fatalité dont je serais l’un des collaborateurs actifs cette fois, l’amertume ne peut plus se dissimuler. Elle est là désormais comme une évidence. Je ne peux ni surtout ne veux la fuir mais au contraire m’en pénétrer et effectuer cette sorte de plongée récapitulative pour en extraire le secret.

Au bout de quelques jours à peine la grimace de dégoût s’est atténuée, la ligne centrale de la bouche est passée du convexe à l’horizontal neutre. C’est dire à quel point le café sans sucre on s’y habitue, comme à tout d’ailleurs si on veut bien se débarrasser de l’illusion, celle qu’on s’invente depuis longtemps par réflexe ou par a priori.

Ensuite on pourrait formuler un truc du genre ah bon finalement ce n’était pas si difficile, tout ça pour ça ? Et cette expression dissimule à peine ce qu’il faut de regret, de déception pour que l’autre en soi puisse y relever une pointe d’ironie, de dérision nécessaires de toutes évidence pour passer à autre chose. Ne plus y penser.

L’amertume serait devenu désormais un meuble comme les autres, mais anoblit d’un je ne sais quoi de neuf du genre céruse. On ne l’appellerait plus l’amertume d’ailleurs mais résignation. La résignation le catafalque de l’amertume. Son mausolée.

Cependant « le tout ça pour ça  » ne disparaît pas complètement des radars. Dans les Bermudes du psychisme il ne cesse de disparaître et resurgir, comme un monstre marin; la baleine du vieil Achab , une sorte de Nessy du ressentiment.

Tout ça pour ça c’est encore revenir à pointer la foutaise du libre arbitre qui s’écaille sur le mur lépreux du fatum.

Tout ça pour ça … et dire que j’y ai encore cru, après tout ça comme je suis bête !

« Tout ça pour ça » c’est comprendre instantanément que les efforts sont vains et s’y accrocher toutefois en oubliant qu’ils ne sont qu’hypothèse dans le cadre d’un but qu’en amont on se sera fixé pour atteindre un autre but dans un jeu de piste.

Ce jeu de piste en art, en peinture est souvent un jeu de l’oie où l’on croit avancer de 2 cases pour reculer de 4 ensuite. Cela énerve au début de retomber sur le doute et la mésestime de soi mais il semble que ce soit néanmoins un parcours presque obligé à proportion de l’orgueil qui pousse vers la stratosphère la capsule de l’artiste. On prend un paquet de jets dans la gueule, ça nous déforme les joues et on croit être transformé en guimauve toute ossature ayant disparue, médusé on reste ainsi en suspens…. la ligne centrale convexe avant de revenir à sa position horizontale.

Tout ça pour ça c’est l’antichambre le purgatoire où l’on voit le vieil Anubis sortir sa balance afin d’opérer à la pesée des efforts et du talent. Du plomb et des plumes. On y restera de longs mois peut-être même des années tant que ce ne sera pas réglé dans une parfaite équanimité.

Tout ça pour une plume et rien de plus mais rien de moins non plus !

L’envie d’avoir envie.

Peinture Maurice Estève.

Le métier de créateur, d’artiste, et donc par ricochet de peintre est souvent associé soit à une situation privilégiée lorsque ça roule soit à l’apparition d’une silhouette falote de glandeur majuscule lorsque ça ne fonctionne pas.

Entendez « roule ou pas » par les ventes que l’on effectue ou pas.

Le pognon semble être l’indicateur principal de la réussite dans ce domaine comme dans tant d’autres.

Ça c’est la vision extérieure.

Mais pour quelqu’un qui tous les jours doit se mettre à sa table à dessin ou à son chevalet comme moi par exemple puisqu’un jour j’ai décidé d’en faire mon métier, le critère principal n’est pas l’argent mais l’envie.

J’ai quitté tout un tas de jobs même bien payés parce que justement j’avais perdu l’envie de me lever le matin pour exercer ces jobs.

Si je perds l’envie d’effectuer un travail je me morfonds, je commence à être distrait, dissipé, bref je m’ennuie et je finis par chercher la petite bête, produire des grains de sable , à réfléchir, à couper les cheveux en 8.

Du moins je faisais cela avant et je vous avoue que c’était une perte de temps.

C’est un peu comme en amour, si l’on perd le désir on croit que tout est fichu. L’image que nous nous faisons de notre couple devient quelque chose de banal jusqu’au moment où cela devient un enfer, et la seule solution alors devient la rupture, pour ne pas dire la fuite.

Combien de fois ai je interrompu l’acte sexuel simplement parce je finissais par trouver ennuyeuse une répétition que j’avais d’ailleurs moi-même mise en place à l’aune des performances ?

A l’époque j’avais l’impression que les trois quarts de la ville faisait la même chose au même moment. Une désespérance sans nom m’envahissait alors et mon égoïsme prenait alors le dessus en prétextant fatigue, stress, à ma compagne du moment.

Il aurait simplement été utile de changer de point de vue, d’avoir l’audace de trouver des voies moins communes , comme par exemple m’ouvrir de mes angoisses à l’autre pour parvenir au rire commun…au sourire, à la tendresse et finalement à de plus profondes jouissances. Bref ré inventer quotidiennement la caresse comme l’échange .

Cette envie initiale comment est-il possible qu’elle disparaisse aussi soudainement qu’elle arrive …?

On peut penser que c’est par usure, par fatigue, par excès, par routine, mais en fait c’est plus probablement vers une paresse naturelle qu’il faudrait se diriger pour comprendre cette disparition.

La paresse associée à la certitude de l’habitude est terrifiante, c’est un poison létal pour l’envie. Combien d’automobilistes chevronnées s’endorment ainsi au volant ?

Refaire la même chose tous les jours en imaginant toujours être la même personne qui refait cette chose cela revient à imaginer qu’on est toujours la même personne vue sous un certain angle.

Et si on changeait d’angle, de point de vue, tout en refaisant la même chose ? si entretenir l’envie nous permettait aussi de nous entretenir nous-même ? de retarder le vieillissement des neurones, de conserver fluidité et souplesse ? d’apprendre une forme de tendresse et d’humilité inédite ?

Combien de fois ai-je compris cela lorsque montant dans la rame du RER de banlieue de ma jeunesse je me tenais aux limites du sommeil et de la rêverie et observais la vie de la rame, ses voyageurs, leurs gestes parfois étonnamment synchrones, leurs soupirs, leurs éternuements, les bruits qui à force d’être accueillis finissaient par dévoiler des rythmes. Jamais je n’ai fait d’effort vraiment pour observer tout cela j’avais juste envie de regarder le monde et la situation d’une façon inédite chaque jour pour échapper à la lassitude et au suicide probablement.

Désormais pour maintenir l’envie qui est un mot valise, je change de technique, de format, de sujets, je travaille sur plusieurs tableaux en même temps et je ne cherche surtout pas à imaginer une cohérence à tout cela en amont.

Je n’effectue aucun plan, je n’ai pas de but sauf celui de suivre mon envie et c’est celle ci qui me permet de réaliser plusieurs toiles par jour, par semaine, par mois.

Je sais désormais que toutes ces œuvres se rejoignent dans des thèmes qui sont récurrents. La seule chose qui change c’est ma façon d’aborder ces thèmes désormais en faisant confiance au hasard, à l’inconscient pour ne pas me retrouver dans la position exiguë de « l’expert ».

En me vidant de l’expérience acquise surgit alors un esprit de débutant.

Je nourris ainsi mon envie d’avoir envie de peindre.

Et étrangement mon regard s’agrandit se modifie et mon cœur aussi débarrassé enfin de tant de vieilles habitudes et de l’idée de buts à atteindre qui ne me regardent plus.