C’est comme ça

Je me suis calmé mais fut un temps où j’aurais tué assez facilement n’importe qui juste parce qu’il aurait prononcé ces mots

« C’est comme ça ».

La dernière fois que j’ai retenu ma main c’était il y a environ 2 ans, à l’automne en octobre 2018, et c’était un lundi, il devait être 12h30.

La petite dame qui les avait dit par habitude voulait sans doute me laisser croire qu’elle pensait pas à mal, et que c’était seulement plus fort qu’elle. Elle m’avait attiré dans les étages pour me monter son atelier de céramique et d’émaux et tout en me narrant les différentes étapes de son travail elle me lançait des œillades insistantes. Le bâtiment était vide, par les fenêtres un vent léger faisait trembler les dernières feuilles des platanes et le froid commençait à arriver. Une brusque baisse de température d’une poignée de degrés semblait avoir réveillé chez elle un tempérament propice à rechercher la chaleur coûte que coûte.

Elle avait du être assez jolie dans sa jeunesse, mais désormais ce n’était plus le cas. La première fois que je l’ai vue j’ai pensé qu’elle avait survécu à une longue période de clochardise.. De gros cernes sous les yeux, le cheveu sec, la peau commençant à se parcheminer et ça et là sur les mains quelques taches brunes de vieillesse. Rien d’engageant pour la gaudriole à priori.

Mais cette promiscuité soudaine, au creux de l’automne, dans ce grand bâtiment vide laissait évidemment la porte ouverte à tous nos fantasmes et en m’expliquant la façon de manier le pinceau pour étaler ses poudres et ses cendres je comprenais bien que nous étions en train d’évoquer tout autre chose que l’émaillage.

Elle avait allumé les fours en prévision des cours de l’après-midi et la chaleur commençait à se propager doucement dans la pièce et c’est à cet instant qu’elle choisit de me confier que son époux n’était pas jaloux de rien du tout, qu’ils étaient libres mais qu’ils s’aimaient de toutes manières.

Bon.

J’étais gèné car en ce qui me concerne j’ai abdiqué depuis tellement d’années de mon insatiable curiosité pour les histoires de fesses que de me retrouver soudain à nouveau confronté à cette possibilité que la dame m’offrait sur un plateau me donna le vertige.

Pourtant je tenais ma parole, je résistais et n’abdiquai point. Fermement je repoussais même toutes les offrandes d’une manière pitoyable, il faut bien l’avouer. En m’affichant tel un lâche, je me disais que je serais surement moins séduisant.

J’ajoutais même pour bien enfoncer le clou que je n’avais jamais trompé ma dernière épouse et que je n’avais absolument aucune envie de le faire.

Elle continua encore un peu à s’accrocher à son pinceau, à ses fours et ses émaux mais le cœur n’y était plus je le voyais bien. Et nous allions en terminé sur cette note tristement lorsqu’elle murmura

-Et oui … c’est comme ça.

A ce moment là j’aurais pu évidemment la culbuter violemment sur l’une des grandes tables juste pour lui apprendre la vie et me venger de son audace à m’adresser cette putain de locution à la con.

Mais je ne l’ai pas fait je crois que c’était sa dernière cartouche pour m’entraîner dans le vice, et là j’ai pensé nom de Dieu certaines connaissent la musique et n’ont absolument pas de scrupule.

J’ai dit que j’avais à faire autre part et je ne me suis pas attardé

Oui j’aurais bien pu commettre un meurtre, un délit , une trahison et même la sodomiser carrément sans préliminaire.

Je me suis toujours méfié de ces gens qui utilisent des lieux communs pour que vous vous sentiez à l’aise, en confiance et qui n’hésitent jamais à vous planter un couteau dans le dos soudainement avec des « c’est comme ça ».

Le « faire avec » et le « c’est comme ça. »

On peut parler de maladie, de caractère particulier, de papillonnage, de dispersion, autant de manière de pointer du doigt l’aspect négatif d’un fonctionnement. Et celle ou celui qui traverse toutes ces évocations du mal n’ont pas beaucoup de choix, que d’ écouter et s’en trouver meurtri, victime, ou bien se dire que c’est un apanage que d’autres ne peuvent pas comprendre, en faire une force, une qualité. Il y a dans ce dernier cas ce moment de bascule qui ressemble à la frontière d’une terre toute neuve, d’ un nouveau monde, et pourtant le moyen de transport pour y parvenir est simple : « faire avec » vaut toutes les caravelles, tous les concordes, tous les trains et même la téléportation est encore trop peu rapide pour rivaliser de rapidité avec cette expression pourtant vieille comme le monde.

Le « C’est comme ça », n’emporte pas vers les mêmes altitudes. Le c’est comme ça ramène à la terre, au plancher des vaches. La résignation qu’il propose rappelle une réalité collective approximative qui souvent ne sert qu’à dissimuler nos impuissances, nos lâchetés, notre ignorance.

Il est assez peu probable que sans entrainement quotidien, l’optimiste comme le pessimiste, ne puissent se caler de façon durable sur l’un de ces deux points de vue d’appréhender l’existence. Il arrive alors un mouvement pendulaire, parfois ténu, qui nous ferait osciller sans s’en apercevoir de l’un à l’autre entre le « faire avec » et le » c’est comme ça »

Le zapping propose cette solution afin de s’habituer petit à petit à la diversité d’émotions que le passage de l’un à l’autre produit. Intégrer en soi ce zapping alors est peut être en lien avec le bouddhisme tibétain qui parle grosso modo de la même chose : Regarder le faire avec et le c’est comme ça comme des nuages dans le ciel et rester calme devant leurs multiples manifestations. Alors les plus grands maîtres en la matière, certains l’observeront sans doute, sont des personnes simples et qui sourient beaucoup lorsqu’elles n’éclatent pas de rire.