Fermer les écoutilles

Parfois quand le bruit du monde ne cesse de nous déranger, quand nous sommes à bout de force et de générosité, quand la batterie est à plat, quand les pensées moroses ne cessent d’être « recyclées », nous avons envie alors de retrouver la position fœtale, la quiétude d’un intérieur sans désordre, des lignes claires et nettes, la paix et la sérénité si possible alors chacun fait comme il peut, moi j’ai l’habitude de fermer les écoutilles.

Je me souviens d’une chambre d’hôtel dans laquelle je suis resté des semaines durant sans tirer les rideaux, j’ai vécu là dans la pénombre, écrivant sur des petits carnets mon mal être pour tenter de l’évacuer, en vain.

Et puis un jour j’ai ouvert la porte en grand, j’ai tiré les rideaux, toutes mes affaires à nouveau rangées dans un petit sac je me suis tenu ainsi quelques minutes sur le seuil et là j’ai vu un cerisier japonais qui avait perdu toutes ses fleurs. Elles étaient tombées au sol dans un ordre aléatoire et l’émotion qui m’a envahit à ce moment là a fini de balayer tous les miasmes de ces longues journées à m’apitoyer sur mon sort.

Alors je suis parti plus loin vers la ville, vers une autre chambre d’hôtel, cela n’avait pas d’importance. J’avais simplement apprit à fermer les écoutilles pour comprendre le plaisir de ré ouvrir une porte, à aérer une pièce.

Nabuchodonosor 4

De la fuite, de l’errance, du lâcher prise, et du sabotage il semble que j’en connaisse un rayon et ce dans à peu près tous les domaines et ça me rappelle un rêve bizarre que je fais enfant régulièrement.

Un monde gris sans relief dans lequel je tombe lentement à la renverse dans un temps ralenti. Me voici au sol immobile enfin. C’est alors qu’ils arrivent : Toute la foule de petits personnages informes à la voix éraillée qui applaudissent désormais mon retour parmi eux.

Ils m’entravent, me ligotent, jusqu’au point où je ne peux plus du tout bouger. Et à chaque fois le même scénario recommence :

« Bon les gars assez rigolé, je sais pertinemment que c’est un rêve et que vous n’existez pas. » Je leur souris malignement et hop je m’évade en me réveillant.

Une seule fois en changeant de coté dans le lit, je suis presque aussitôt retombé dans le même rêve, mais j’ai complètement oublié la fin. Il ne m’en est resté qu’une amertume extraordinaire, inédite, une sorte de capsule contenant toutes les amertumes passées et à venir par la suite. L’essence de toutes les amertumes, une sorte d’éveil à rebours.

Dans cette chambre que je viens de trouver je me sens bien, je viens d’ouvrir la fenêtre en grand, c’est l’automne et un air vif pénètre dans la pièce. Il ne doit pas être plus de 4h du matin. Presque pas de bruit, aucune lumière sur la façade de l’immeuble d’en face. Le café coule dans la cafetière neuve que je viens d’acheter chez Tati, à deux pas de l’hôtel.

Une grande table ronde en bois trône au milieu de la pièce, j’y ai posé ma pile de feuilles et un peu plus loin mes crayons, mes stylos dans une boite de conserve en fer blanc. Je vais me mettre au boulot sitôt le café bu et la première cigarette du matin allumée. L’urgence est de mettre de l’ordre noir sur blanc, de ne pas se laisser aller, d’installer des rambardes, des garde fou.

J’écris ainsi le matin de très bonne heure en noircissant des pages et des pages sans me relire. Dans ces textes désormais perdus j’aligne à la fois mes souvenirs douloureux, en tentant de trouver des issues philosophiques, scientifiques, mystiques à ma colère et ma violence et je songe à Nabucho régulièrement.

Que m’a t’il dit peu avant mon départ pour Paris ? Un soir où tellement ivre j’avais tout cassé dans leur appartement dans une rage et un désespoir minable ?

« Ton esprit est malheureux mec, il faut que tu le nourrisses que tu t’en occupes ! »

J’avais fondu en larmes quand il avait prononcé ces mots de sa voix grave et douce lui attribuant tout à coup la plus sérieuse expertise sur la situation générale de mon être.

Alors c’était donc ça le problème dans le fond je jouissais de la vie sans vergogne depuis des lustres et je ne donnais rien à faire , rien à manger à mon esprit et donc je ne commettais rien de moins que la plus grande des fautes, des erreurs suivant mon bon ami initié aux saints du candomblé de Bahia. Mon esprit ignoré, humilié sans doute, se vengeait de ma personne en me faisant traverser et retraverser mille déboires tant que je ne comprendrai pas enfin la leçon.

Je ne suis plus très sur désormais que cette phrase qu’il prononça entre un whisky bien tassé et une vodka ne fut pas adressée à lui tout autant qu’à moi. Lui le poète exilé venu s’échouer ici dans cette banlieue grise parisienne, assailli par des obligations familiales désormais, par l’alcool, et par le personnage qu’il avait dû inventer afin de survivre à son propre génie destructeur.

Pendant plusieurs mois je vais écrire ainsi en reprenant toutes les bribes toutes les scories de mon existence et avec un sorte de dégoût au final de ne pas être capable de glisser vers la fiction pure, ce que j’imaginais être une « vraie écriture » de l’art en quelque sorte et donc je vais encore me désespérer et me traiter d’impuissant et de minable.

J’ai quitté le magasin para médical depuis quelques mois et je me suis inscrit au chômage. Je suis complètement seul et libre et une fois que j’ai achevé d’écrire pendant 3 heures chaque matin, la journée s’offre comme une étendue infinie.

En général je m’allonge sur le lit pour me calmer, me détendre, j’espère dormir aussi mais en vain. Sans le savoir vraiment j’ai mis au point une technique respiratoire pour me calmer en inspirant par le ventre. Je plonge ainsi pendant quelques heures dans un état de non-être, un oubli domestiquant peu à peu le bruit incessant qui ne cesse de pénétrer dans la petite pièce.

En bas dans la rue, dans la journée le bruit est formidable, perpétuel. La vie cogne aux vitres de la fenêtre mais je l’absorbe peu à peu comme une constance sans importance en respirant.

Et le soir je quitte la chambre, je vais marcher par les rues, attiré par Montmartre proche j’en gravis ses pentes en regardant les passants attablés aux comptoirs des cafés ou sur les terrasses pas encore rentrées.

Un besoin de chaleur humaine sans doute me fait visiter tous les bars sur le parcours régulier que j’emprunte, je bois quelques verres et pour finir je rentre en titubant vers l’hôtel, plus dégoûté encore que jamais de cette compromission que je dois effectuer pour tenir dans mon existence merdique de solitaire désormais.

L’alcool me désinhibe, me donne du courage pour aborder l’autre, dans le fond j’ai toujours été d’une timidité maladive. Je pontifie, déblatère, vocifère et conspue en public dans une toute puissance de pacotille qui s’évanouit à l’aube dès que j’entreprends d’aligner mes pauvres mots sur la feuille blanche.

Comment donc s’appelait cette foutue garce de prof de français qui m’avait déclaré que je n’étais qu’un nul en orthographe, en conjugaison, en tout ce qu’il faut en fait pour rédiger… son nom m’aura échappé. Et puis il y a aussi cette réminiscence perpétuelle de la voix du père qui ne cesse de m’affliger de tous ces « tu n’y arriveras jamais , tu n’es pas assez endurant, tu te fais des illusions, tu ne vaux pas tripette, tu es décevant. »

La nuit je ressors pour aller chercher des cartons et des vieux journaux. Avec de la farine et de l’eau je fabrique de la colle et je fais des personnages en papier mâché, des masques. Ça me détend et ça me regarde d’une façon neuve, une familière étrangeté qui peu à peu balbutie dans le silence de la chambre.

En commençant à écrire il y a maintenant des années de cela j’ai l’impression d’être parti un jour pour m’attaquer à un Everest imaginaire. Je ne saurai dire aujourd’hui si j’ai jamais atteint son sommet, probablement pas et peu importe dans le fond. Mais j’ai surement bénéficié d’une grâce dûe de façon collatérale à l’écriture et à la discipline qu’elle m’a toujours imposée de chercher : la justesse. Et puis j’ai pu et ce n’est pas la moindre des choses , remonter le fil de nombreux mensonges ceux que je me suis inventés moi-même et ceux des autres bien sur.

La trace de Nabuccho s’évanouit peu à peu , les mois et les années passèrent et je me retrouvais à Montrouge dans un nouveau job quand je reconnus une voix familière qui m’appelait dans la rue un soir.

C’était son épouse qui habitait là désormais avec son petit dernier. Elle m’invita à boire le thé pour connaitre la fin de l’histoire.

( A suivre )

La dernière illusion

Cela commença imperceptiblement, par un léger frisson, sans doute dû à la fatigue, à ces nuits d’insomnies traversées, à tous ces mots jetés sur le papier comme on remplit des sacs poubelles lors de déménagements.

Puis cela devint plus net. Tout le corps tremblait désormais et j’éprouvais une sensation de froid glacial.

Nous étions en août et les voix fortes et épicées des grand Zaïrois s’élevaient depuis la rue des Poissonniers rejoignant les cris des martinets dans une proximité d’heure de pointe. Même la fenêtre refermée je ne pouvais pas ne pas les entendre. 

Des odeurs de chevreaux grillés les avaient accompagnées ces voix. L’odeur de viande brûlée m’était insupportable.

Me relevant mollement pour faire couler l’eau de l’unique robinet du lavabo, je remplis le verre et le bu d’un trait. Peut-être un peu de fièvre aussi saisissais-je la boite de doliprane

il devait être 18h et le soleil était encore haut dans le ciel. Normalement, à cette heure j’aimais sortir de l’hôtel et prendre le pouls de la ville dans ce coin fabuleux du 18 eme. Au rez de chaussée je ne manquais jamais de saluer la concierge en échangeant un mot ou deux. Elle serait ainsi moins virulente qu’avec d’autres lorsqu’il s’agirait de payer le terme et puis bon dieu comme je me sentais seul. Alors échanger deux mots dans la journée me permettrait de conserver un rapport si minime soit il avec le reste de l’humanité.

Ainsi cultivant mon gout pour la survie, entretenais je le même type d’échanges minimalistes avec les caissières du supermarché voisin, le buraliste qui me fournissait en tabac et le loufiat du bar du coin ou j’aimais prendre quand je le pouvais mon petit crème du matin.

La folle de la chambre attenante, nous n’étions séparés que par une cloison fine comme du papier,  devait être absente car je n’entendais pas le bruit familier de ses toussotements, de ses paroles incohérentes qu’elle jetaient d’ordinaire sur les parois comme un boxeur s’entraîne à molester son sac.

Ce qui me décida c’était qu’il ne me restait presque plus de tabac. J’envisageais la nuit proche et ne me résolvant pas à m’en passer, je fouillais toutes les poches de pantalons, vestes, manteaux pour trouver un peu de monnaie, lorsqu’un billet de 50 francs tomba comme une manne sur le plancher.

Joyeux de ces retrouvailles et plein de gratitude envers la providence et ma nature désordonnée je descendis.

La concierge absente, j’économisais mes mots puis m’engouffrais dans la chaleur du soir.

J’avais traversé à grandes enjambées la place de Chateau-Rouge, sa cohue, ses odeurs de piment, de sueur et d’épices, pour enfin parvenir à mon hâvre de paix, la Rue Custine.

Alors peu à peu je ralentissais le pas, la rage retombait et mon regard suivait les mouvements des feuillages des hauts platanes qui à la façon d’une haie d’honneur m’accompagnaient vers Jules Joffrin.

Ce doit être dans ce café, que je m’arrêtai. La première bière accéléra rapidement mon envie d’uriner et c’est en ressortant des toilettes que je la vis, appuyée contre le bar.

C’était une femme sans age, mal fagotée, je ne me souviens plus si elle était brune ou blonde. Elle était ivre ça c’est certain et nous nous accrochâmes l’un à l’autre sans trop tourner autour du pot.

Après m’avoir asticoté un bon moment elle me ferra d’un « on va chez toi ? »

Je me rappelle encore des années après cette humiliation dont elle m’abreuva en critiquant ma vigueur sexuelle à son égard .. c’était des vas y bon dieu baise moi mais baise donc, plus loin, plus fort .. mais je restais définitivement d’une mollesse insultante à son égard.

Aux environs du troisième ou quatrième « qu’est ce tu fous connard » je me levais, me rhabillais et la flanquais dehors.

Et tu crois que c’est gratuit me jeta t’elle encore ?

Alors je sentis dans ma poche le billet de 50 francs et lui donnais.

Elle partit sans demander son reste et je m’asseyais sur mon lit une migraine terrible me terrassant à nouveau.

En mettant la bouilloire en route pour me préparer mon nescafé je ne me sentais pas bien fier mais je me mis quand même à rigoler.

Mon rire au début léger comme un coureur à pied qui s’élance à petite foulée devint assez rapidement tonitruant, puis carrément hystérique enfin, il me permit de me vider les poumons, de chasser l’air et les pensées viciées de ces dernières heures.

J’ouvrai la fenêtre, la nuit était là projetant ses grands bras sur les façades de craie. j’allumais une cigarette et respirait lentement. Peu à peu le calme revint.

Dans le couloir des bruits de talons, la folle rentrait chez elle. J’entendis un moment ses hurlements étouffés ses grattements aux murs et puis tout s’arrêta.

Je crois que c’est à partir de ce jour que j’ai décidé de ne plus écrire une seule ligne.

Nous fabriquons parfois des objets dans l’instant présent mués par des intentions multiples tant la confusion de vivre se mélange dans l’être et dans l’avoir. Pour retrouver la clarté, il faut bien plus biffer qu’ajouter. Mais comment se séparer de l’excès ? Du trop plein pour retrouver la faim, la soif naturelles ? Dans la régularité peu à peu le chaos cent fois, mille fois revisité par la mémoire mensongère, par l’idée de beau et de laid qui choisit et rejette,laisse l’eau troublée malgré tout effort.

Sans doute par ce que cet effort ne sert à rien que de parvenir à la conclusion que notre lucidité n’est rien d’autre que la dernière de nos illusions.