Réflexions sur la symétrie et le désordre.

Pendant des années, j’ai désiré échapper à un mot dont je n’avais jamais vraiment creusé le sens. N’est ce pas pitoyable quand on y pense ? Mais j’ai bien peur que cela soit le cas de bon nombre d’entre nous.

Mon aversion pour le mot « symétrie » par exemple, n’était sans doute qu’un désir de fuir Platon pour retrouver la vigueur des pré socratiques, et leur mystère, et la magie et refuser toute logique et toute science.

Mon aversion pour la symétrie s’allie à celle aussi que j’ai longtemps entretenue avec la géographie, au delà du dessin et de la peinture,et même si je suis doté un don pour m’orienter intuitivement, je ne sais presque rien sur les frontières, les capitales, le relief, et la nature des sols comme leur économie. Pourtant dans cette discipline aussi les formes sont en relation avec la symétrie ou sa comparse l’a-symétrie. Cette symétrie, ou son absence sont même au cœur de la pensée géographique.

Mais comme je ne suis pas à un paradoxe près, je déteste la symétrie et adore les fractales qui sont en quelque sorte son ADN. C’est que sans doute le son du mot fractale me plaisait plus.

Et puis cette histoire de symétrie, fait certainement référence au couple parental.

Quand je me souviens de mes trajets pour me rendre à la pension dans laquelle on m’avait flanqué jeunot, je marchais le long de la voix ferrée du coté de Valmondois, et certain matin d’automne comme celui ci je me demandais lequel de mes deux parents j’aurais voulu voir crever en premier.

La symétrie m’imposait alors déjà de ne point parvenir à me décider vraiment pour aucun.

Le désordre

presque rien 4 peinture acrylique sur papier 20x20 cm

Lorsque est évoquée la notion de désordre c’est toujours en relation avec celle d’un ordre. Notre attention se porte alors sur cette dernière mais nous ne réfléchissons pas beaucoup à la première.

Fuir le désordre est une sorte de mot d’ordre. Cela commence très tôt en général par le rangement de la chambre, du casier, des divers placards et étagères, de la maison en général puis de notre tête si possible en établissant des plans, des emplois du temps, des listes de tâches que l’on appelle désormais des « to do list » comme si l’anglicisation permettait de faire pénétrer le concept encore plus aisément dans nos cervelles.

Mais du désordre il est seulement dit qu’il n’est pas le bon ordre, celui que les gens attendent de nous.

Cependant dans la vie les choses ont plus de chance de se mettre en désordre qu’en ordre.

Lutter contre cet état de fait c’est rejeter d’emblée cette loi de l’univers sans bien chercher à examiner ce qu’elle contient de potentialités créatrices.

Dans les métalogues de Grégory Bateson la mère et la fille ne sont pas d’accord sur la notion d’ordre, à propos du rangement de la chambre de l’enfant.

Il y a une injonction à l’ordre mais il est rare que l’on explique son pourquoi.

Dans ce manque de définition l’imagination prend le relais ce qui provoque un désordre au sein même de la notion d’ordre. Chacun de nous imagine un ordre à l’intérieur de ce mot d’ordre. Ce qui annule au final les raisons pour lesquelles l’ordre est constitué à l’origine.

Si jadis une théologie fondait collectivement la raison d’un ordre aujourd’hui l’ordre cherche de nouveaux appuis.

La mécanique quantique propose déjà un nouveau paradigme que seule une poignée de personnes peut encore appréhender vaguement.

Nous sommes entre deux paradigmes celui d’un ordre platonicien, et d’un autre qu’on pourrait appeler Bergsonien qui inclut désormais les théories sur le chaos et sur le hasard à la notion de « rangement ».

Tant que le rapport de l’homme au hasard, à l’ordre et au désordre restera anthropomorphique , et comment pourrait il en être autrement ? ordre et désordre s’engendreront constamment comme c’est le cas depuis la nuit des temps.

Un ordre fondé sur l’aléatoire, en tenant compte du fait que le réel est bien plus vaste que ce que notre imagination peut rêver reste à inventer. Ce faisant plus nous en seront conscients plus notre imaginaire sortira des limites des mythes et plus le réel sera extraordinaire.

Désordre

Lorsque sa fille demande à Grégory Bateson  » Papa c’est quoi l’ordre ? » Celui ci la regarde un instant attendri et tente de lui expliquer que chacun peut bien avoir le sien, cela ne change pas grand chose au fait qu’il y a plus de chances que les choses en général se mettent en désordre qu’en ordre.

Cela me rappelle les journées vastes et vides que j’adorais passer au jardin du Luxembourg à Paris. Je tirais un fauteuil de fer pour l’approcher du petit bassin central et là, soit bercé par les cris d’enfants soit par la musique des essieux de poucettes, soit encore par le son permanent du jet d’eau , soit par l’ensemble de tout ce que je n’ai pu citer, je m’assoupissais doucement mais fermement. Alors une musique générale apparaissait invisible durant la veille.

Sur l’eau du bassin, flottaient des résidus de bâtons de glace, des brindilles, des morceaux de papier de bonbon.. et j’admirais la façon de se rejoindre par groupes de plus ou moins semblables catégories tous ces déchets d’une jolie journée d’été.

Je devais chercher inconsciemment quelque chose qui pourrait être un « ordre des choses », mais plus modestement désormais au final, le mien.

C’est ma façon de sélectionner les éléments et de les ranger en catégories qui soudain semble les réaliser. J’ai toujours eut des intuitions de départ qui provoquaient des réalités à venir.

Ainsi je ne sais s’il faut parler ici de prescience , j’ai longtemps étudier le désordre, me laissant envahir, submerger par lui. Afin que ce désordre m’expose, me risque et m’oblige à l’assumer en quelque sorte et partant de là, au milieu de ce désordre, je me transformais en statue de sel ou en moine bouddhiste.. je ne sais plus vraiment.

C’est que vivre dans le désordre demande bien plus d’habileté que dans l’ordre. Il faut se méfier de tout, enjamber des piles de principes et des flots de « il faut » épuise tout autant qu’enjamber les objets hétéroclites de la pièce. Se prendre soudain pour un démiurge téléguidé par l’éducation et le savoir vivre et se mettre à ranger frénétiquement ne m’a jamais apporté que de la confusion, mais véritable alors celle-ci.

Pourtant crée un ordre n’est rien, on peut le faire avec une facilité déconcertante. Par exemple ces derniers mois j’ai décidé de ranger mon atelier. J’y reçois des élèves et pour ne pas paraître trop « cochon », j’ai rangé classé, nettoyé, ordre et propreté invitant apparemment à la confiance et à l’augmentation de la clientèle.

Crée une habitude prend 30 jours en moyenne. Mais cela demande de l’opiniâtreté comme de la régularité. Et celle ci acquise on ne peut plus s’en passer.

Cependant voilà il y a toujours plus de chances que les choses se mettent en désordre qu’en ordre .. comme la poussière ou la végétation les choses reprennent leur droit de s’amonceler de se désordonner aussitôt que nous avons tourné la tête…

Et si comme les physiciens modernes le disent à mi voix ce serait nous et nous seuls qui inventerions tout. « ordre et désordre » alors ne seraient que deux complices dont nous aurions besoin pour continuer à croire à une réalité.