Étrange discipline.

Encore un mot qu’il me faille sonder absolument de bonne heure avant de faire quoique ce soit d’autre, c’est à ça que se résume ma discipline si l’on veut.

D’une somptuosité de velours et d’une austérité de bure ainsi s’amène cette discipline.

A la fois outil de flagellation utilisé par les psychotiques frappés de mysticisme intense, branche de je ne sais quel grand arbre virtuel du savoir humain, et routine mise en place dans une journée, décidée à l’avance morose, pour ne pas s’écarter d’un droit chemin hypothétique.

Evidemment je manque totalement de discipline, je n’ai jamais éprouvé le besoin de faire appel à celle ci et même j’éprouve une aversion auditive immédiate dès que son nom est prononcé.

Je cherche à fuir ce mot perpétuellement car il me rappelle des persécutions ancestrales, des inquisitions diaboliques, des tortures réitérées que j’ai connues dans mon enfance.

Sans t’en parler dans le détail, tu l’as bien compris, un mot peut ainsi provoquer des dégoûts à répétition et tout dépend bien entendu de la façon dont tu l’as approché durant ton existence.

Car pour être franc j’ai autant d’aversion que d’engouement pour la discipline.

J’adorerais parfois être discipliné.

J’adorerais savoir exactement la règle à suivre comme un gosse appliqué qui tire un peu la langue pour indiquer la concentration de son plaisir à éprouver le goût de la discipline.

J’ai sur le bout de la langue surement d’autres mots qui, modifiant avantageusement, ravalant sa façade morose, rendraient la discipline mieux envisageable.

Il y a « fouet, pénitence, adepte,contrainte, obéissant, police … « 

et puis oh tiens ça alors :

ART !

Du coup me voici tourneboulé d’un grand coup par cette découverte

N’ai je pas depuis tant d’années mit toutes mes billes dans le mot ART ?

Et si dans le fond je n’étais rien d’autre que ce psychotique mystique inquisiteur qui se flagelle je ne serais pas si étonné que ça.

Oublier l’éveil.

Traces d’encre de chine sur papier japon Patrick Blanchon

Il fallait que Cheng trace au moins 4 ou 5 traits à l’encre pour se sentir éveillé. Ensuite il pouvait se récompenser d’avoir effectué cette action par une tasse de thé noir sans sucre. Dans la petite masure où il vivait il n’y avait aucun luxe. Cheng n’était pas pauvre, il était peintre lettré, et de temps en temps les peintures qu’il vendait ou que des notables lui commandaient suffisait à subvenir à ses maigres besoins.

Il venait tout juste d’atteindre la soixantaine et, s’il possédait déjà une bonne maîtrise de son art, il restait toutefois modeste et savait qu’il lui manquait encore l’essentiel. Aussi restait il concentré sur une discipline régulière. Dés qu’il se levait de sa natte posée sur le sol, il s’installait aussitôt à la petite table installée devant la fenêtre qui donnait sur la vallée. Là il fermait les yeux quelques instants, prenait une respiration régulière et trempait l’extrémité souple du pinceau dans l’encre puis laissait sa main suivre son mouvement naturel emportée par l’expire.

4 ou 5 traits seulement mais réalisés avec la plus grande concentration. Sentir la moindre feuille bruisser, entendre chaque cri d’oiseau traverser l’azur, sentir jusqu’au poids des petites pattes des fourmis qui traversaient son vieux plancher, être tout entier mêlé à ces premiers instants de son éveil conférait à ses gestes, une solennité presque burlesque pour n’importe quel observateur.

Ainsi chaque matin, Cheng s’enfonçait-il dans la discipline de ces 4 ou 5 coups de pinceaux afin d’oublier l’éveil et pénétrer dans l’espace de sa feuille blanche.