Le dernier moment

Le jugement dernier Michel Ange.

C’était devenu une sorte de rituel quand, à bout de fatigue, il se décidait enfin à rejoindre le lit conjugal, tard dans la nuit ou bien un peu avant l’aube. Il s’allongeait à ses cotés en éprouvant une sensation de chaleur et de sécurité qu’il balayait quelques minutes ensuite pour se préparer à sombrer dans le sommeil.

A cet instant son esprit semblait se vider comme un lavabo dont on soulève la bonde, les pensées tournaient en rond dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, influencées par le pôle magnétique de l’oubli, elles s’engouffraient peu à peu dans les canalisations pour rejoindre le regard qui les accueillerait invariablement dans une sorte d’inconnu.

A chaque fois qu’il quittait ainsi la journée, la conscience pour s’introduire tout entier dans le sommeil il ne pouvait penser toujours qu’à sa propre disparition, et à ce qui lui précède : le dernier moment.

A cet instant une certaine forme de jouissance provenait de la liberté inouïe à laisser derrière lui tout ce qui pouvait constituer son existence. Tout ce qui constituait son histoire, son identité était agréablement balayé. Il ne restait plus qu’une conscience suraiguë du rien qui le composait. Mais ce rien était bien plus tangible que tout ce qu’il avait pu être ou avoir dans son existence diurne.

Le rien était alors la conscience magistrale observant le rien. Une sorte d’auto fellation si l’on veut et puis même le rien s’évanouissait peu à peu, le temps et le lieu n’avaient plus de sens. De toutes parts des sons des luminosités, associées à des bribes s’écartaient pour laisser place au sommeil dans lequel comme un apnéiste expérimenté il s’enfonçait.

Il eut aimé que la mort, la vraie, fut ainsi, comme une sorte de grand nettoyage de la mémoire et de toutes ses identités successives, un ultime décrassage avant de s’enfoncer dans cette énigme comme il était venu. Avec l’insouciance d’un nouveau né repasser à nouveau la frontière entre l’être et le néant.

Cependant, dans l’attente de cet ultime épreuve, il s’entraînait à vivre ainsi chaque soir ou chaque matin comme on rédige un brouillon que l’on améliore avant de remettre sa copie.

Quand il s’en souvenait il n’avait jamais été aussi assidu avec quoique ce soit d’autre. A l’école notamment il n’écrivait ses dissertations que sur le banc de la cour d’école, peu à avant que la cloche ne sonne. Il avait tellement coutume de « procrastiner » comme on dit désormais. Mais en lui-même il lui fallait toujours ressentir cette intensité de l’urgence qu’offrait toujours plus ou moins le dernier moment pour se rendre à l’essentiel.

La soif

Quand je me suis aperçu de ma façon d’approcher la soif ça m’a fait froid dans le dos. Devant l’évier laisser couler l’eau, la palper du doigt pour la sentir froide à souhait et remplir le verre, l’avaler d’un trait, puis un autre, et encore et ainsi de suite plusieurs fois.

J’ai pensé au diabète, et puis c’était trop facile, ça ne m’arrangeait pas. Donc je me suis simplement fait la remarque, « quelle chance d’avoir l’eau courante » en même temps que  » tu bois comme un cochon ».

Après j’ai pensé à ma manière d’écrire, et c’était en gros la même chose, un flot incessant qui s’étale sur la page blanche.

J’ai pensé aussi à ma façon de dévorer tous les livres qui me tombent sous la main, en allant vite souvent en diagonale, sans savourer ni déguster poussé juste par l’envie d’absorber de me remplir. Pouah me suis-je encore dit.

Puis j’ai pensé au sexe et à cette intarissable soif de peaux, de regards éperdus, de seins et de fesses à caresser et à pétrir de murmures et de cris vociférant des « vas-y »et des « encore » et là j’ai eu vraiment les larmes aux yeux, je me suis dit quel gâchis.

J’ai allumé ma 5ème cigarette depuis le réveil, j’ai repris un nouveau café et je me suis dit clairement il faut vraiment que je m’attaque à cette putain de soif.