Nabuchodonosor 4

De la fuite, de l’errance, du lâcher prise, et du sabotage il semble que j’en connaisse un rayon et ce dans à peu près tous les domaines et ça me rappelle un rêve bizarre que je fais enfant régulièrement.

Un monde gris sans relief dans lequel je tombe lentement à la renverse dans un temps ralenti. Me voici au sol immobile enfin. C’est alors qu’ils arrivent : Toute la foule de petits personnages informes à la voix éraillée qui applaudissent désormais mon retour parmi eux.

Ils m’entravent, me ligotent, jusqu’au point où je ne peux plus du tout bouger. Et à chaque fois le même scénario recommence :

« Bon les gars assez rigolé, je sais pertinemment que c’est un rêve et que vous n’existez pas. » Je leur souris malignement et hop je m’évade en me réveillant.

Une seule fois en changeant de coté dans le lit, je suis presque aussitôt retombé dans le même rêve, mais j’ai complètement oublié la fin. Il ne m’en est resté qu’une amertume extraordinaire, inédite, une sorte de capsule contenant toutes les amertumes passées et à venir par la suite. L’essence de toutes les amertumes, une sorte d’éveil à rebours.

Dans cette chambre que je viens de trouver je me sens bien, je viens d’ouvrir la fenêtre en grand, c’est l’automne et un air vif pénètre dans la pièce. Il ne doit pas être plus de 4h du matin. Presque pas de bruit, aucune lumière sur la façade de l’immeuble d’en face. Le café coule dans la cafetière neuve que je viens d’acheter chez Tati, à deux pas de l’hôtel.

Une grande table ronde en bois trône au milieu de la pièce, j’y ai posé ma pile de feuilles et un peu plus loin mes crayons, mes stylos dans une boite de conserve en fer blanc. Je vais me mettre au boulot sitôt le café bu et la première cigarette du matin allumée. L’urgence est de mettre de l’ordre noir sur blanc, de ne pas se laisser aller, d’installer des rambardes, des garde fou.

J’écris ainsi le matin de très bonne heure en noircissant des pages et des pages sans me relire. Dans ces textes désormais perdus j’aligne à la fois mes souvenirs douloureux, en tentant de trouver des issues philosophiques, scientifiques, mystiques à ma colère et ma violence et je songe à Nabucho régulièrement.

Que m’a t’il dit peu avant mon départ pour Paris ? Un soir où tellement ivre j’avais tout cassé dans leur appartement dans une rage et un désespoir minable ?

« Ton esprit est malheureux mec, il faut que tu le nourrisses que tu t’en occupes ! »

J’avais fondu en larmes quand il avait prononcé ces mots de sa voix grave et douce lui attribuant tout à coup la plus sérieuse expertise sur la situation générale de mon être.

Alors c’était donc ça le problème dans le fond je jouissais de la vie sans vergogne depuis des lustres et je ne donnais rien à faire , rien à manger à mon esprit et donc je ne commettais rien de moins que la plus grande des fautes, des erreurs suivant mon bon ami initié aux saints du candomblé de Bahia. Mon esprit ignoré, humilié sans doute, se vengeait de ma personne en me faisant traverser et retraverser mille déboires tant que je ne comprendrai pas enfin la leçon.

Je ne suis plus très sur désormais que cette phrase qu’il prononça entre un whisky bien tassé et une vodka ne fut pas adressée à lui tout autant qu’à moi. Lui le poète exilé venu s’échouer ici dans cette banlieue grise parisienne, assailli par des obligations familiales désormais, par l’alcool, et par le personnage qu’il avait dû inventer afin de survivre à son propre génie destructeur.

Pendant plusieurs mois je vais écrire ainsi en reprenant toutes les bribes toutes les scories de mon existence et avec un sorte de dégoût au final de ne pas être capable de glisser vers la fiction pure, ce que j’imaginais être une « vraie écriture » de l’art en quelque sorte et donc je vais encore me désespérer et me traiter d’impuissant et de minable.

J’ai quitté le magasin para médical depuis quelques mois et je me suis inscrit au chômage. Je suis complètement seul et libre et une fois que j’ai achevé d’écrire pendant 3 heures chaque matin, la journée s’offre comme une étendue infinie.

En général je m’allonge sur le lit pour me calmer, me détendre, j’espère dormir aussi mais en vain. Sans le savoir vraiment j’ai mis au point une technique respiratoire pour me calmer en inspirant par le ventre. Je plonge ainsi pendant quelques heures dans un état de non-être, un oubli domestiquant peu à peu le bruit incessant qui ne cesse de pénétrer dans la petite pièce.

En bas dans la rue, dans la journée le bruit est formidable, perpétuel. La vie cogne aux vitres de la fenêtre mais je l’absorbe peu à peu comme une constance sans importance en respirant.

Et le soir je quitte la chambre, je vais marcher par les rues, attiré par Montmartre proche j’en gravis ses pentes en regardant les passants attablés aux comptoirs des cafés ou sur les terrasses pas encore rentrées.

Un besoin de chaleur humaine sans doute me fait visiter tous les bars sur le parcours régulier que j’emprunte, je bois quelques verres et pour finir je rentre en titubant vers l’hôtel, plus dégoûté encore que jamais de cette compromission que je dois effectuer pour tenir dans mon existence merdique de solitaire désormais.

L’alcool me désinhibe, me donne du courage pour aborder l’autre, dans le fond j’ai toujours été d’une timidité maladive. Je pontifie, déblatère, vocifère et conspue en public dans une toute puissance de pacotille qui s’évanouit à l’aube dès que j’entreprends d’aligner mes pauvres mots sur la feuille blanche.

Comment donc s’appelait cette foutue garce de prof de français qui m’avait déclaré que je n’étais qu’un nul en orthographe, en conjugaison, en tout ce qu’il faut en fait pour rédiger… son nom m’aura échappé. Et puis il y a aussi cette réminiscence perpétuelle de la voix du père qui ne cesse de m’affliger de tous ces « tu n’y arriveras jamais , tu n’es pas assez endurant, tu te fais des illusions, tu ne vaux pas tripette, tu es décevant. »

La nuit je ressors pour aller chercher des cartons et des vieux journaux. Avec de la farine et de l’eau je fabrique de la colle et je fais des personnages en papier mâché, des masques. Ça me détend et ça me regarde d’une façon neuve, une familière étrangeté qui peu à peu balbutie dans le silence de la chambre.

En commençant à écrire il y a maintenant des années de cela j’ai l’impression d’être parti un jour pour m’attaquer à un Everest imaginaire. Je ne saurai dire aujourd’hui si j’ai jamais atteint son sommet, probablement pas et peu importe dans le fond. Mais j’ai surement bénéficié d’une grâce dûe de façon collatérale à l’écriture et à la discipline qu’elle m’a toujours imposée de chercher : la justesse. Et puis j’ai pu et ce n’est pas la moindre des choses , remonter le fil de nombreux mensonges ceux que je me suis inventés moi-même et ceux des autres bien sur.

La trace de Nabuccho s’évanouit peu à peu , les mois et les années passèrent et je me retrouvais à Montrouge dans un nouveau job quand je reconnus une voix familière qui m’appelait dans la rue un soir.

C’était son épouse qui habitait là désormais avec son petit dernier. Elle m’invita à boire le thé pour connaitre la fin de l’histoire.

( A suivre )

Ecriture et nagual

Les chats à la fenêtre de Thierry Lambert photographie Patrick Blanchon

Je n’avais pas encore atteint ma 20 ème année sur cette terre et je ne cessais de traverser Paris de part en part depuis le point central, névralgique de la Bastoche avec son gros phallus dressé en mémoire de la victoire des bourgeois sur les aristos.

En général désespéré de ne pas savoir quoi faire de mes dix doigts, et ne cessant d’imaginer un corps féminin afin de les laisser reposer, retrouver la quiétude des températures utérines. Je cherchais une porte, un passage, par lequel m’engouffrer pour quitter cet univers sans saveur, en vain et ce systématiquement.

Mais ma régularité à vouloir m’échapper finit par payer lorsque sur les quais de la Seine, dans une boite de bouquiniste je fus attiré par un petit livre de Carlos Castaneda, « L’herbe du diable et la petite fumée ».

Sans savoir bien pourquoi je l’achetais et me plongeais dedans à l’arrière salle d’un café voisin. Ce livre répondait à tant de questions que je ne lâchais pas avant de l’avoir terminé. Puis je le relus, et relus encore comme pour m’imprégner de cette immense jouissance d’avoir enfin trouvé une porte. Au delà de celle-ci,je le sentais, s’étendait le territoire immense du Nagual, et le plus étonnant c’est que ce territoire me parut plus familier encore que tout autre territoire connu alors que je mis des années à le pénétrer.

De mes ancêtres vikings, j’ai hérité le courage et aussi cette propension à placer la destinée en proue de toute navigation. Aussi ne m’étonnais je pas outre mesure de cette rencontre et je me mis en quête de toute l’oeuvre de Castaneda que j’ai dévorée toute entière dans les chambres de fortune, les parcs et les cafés parisiens.

Evidemment à l’époque je ne retenais que ce qui m’intéressais le plus à savoir que ce monde morne que je constatais de toutes parts autour de moi n’étais pas la vérité vraie, qu’il existait d’autres mondes, notamment celui d’en bas, celui du milieu et celui d’en haut.

Ce que j’ignorais alors c’est combien d’efforts et de discipline, de régularité et donc de courage encore il avait falloir puiser en moi avant de me risquer à traverser les parois poreuses de cette réalité.

La rêverie peut aider à entrevoir un instant l’immensité du nagual mais elle n’est que de peu d’utilité pour s’y engouffrer. Il est même dangereux de pénétrer le nagual ainsi aussi démuni, sans discernement, avec une mémoire polluée, un point de vue bringuebalant manquant de relativité.

Bien sur l’engouement, la passion, le cœur, l’amour servent à placer le voyageur sur la voie. Mais tout cela ne sert à rien une fois la porte franchie.

Il faut bien autre chose et surtout se débarrasser d’une vision erronée de soi avant tout.

Ce fut quelques années plus tard que je découvrais l’écriture, et celle ci me permit de récapituler toute cette vie, toute cette mémoire qui m’encombrait pour parvenir à la transparence ad-hoc, celle qui permet enfin de traverser les mondes.

L’écriture fut ma maîtresse, la plus féroce de toutes, sans pitié. Néanmoins je sentais au début confusément qu’il m’était nécessaire de m’accrocher à elle quoi qu’il m’en coûte, je veux dire que sans celle ci la vie ne valait pas d’être vécue du tout à l’époque.

Il me fallait m’attabler chaque matin, et déverser sur la page blanche un trop plein comme un trop vide, un manque absolu. Découvrir combien le narrateur était un menteur avisé. Et combien ces mensonges étaient habilement placés pour gravir les étapes menant à la grande dégringolade.

Parallèlement je travaillais l’attention.

Cette attention se manifesta d’une manière aussi incongrue que peu agréable.

Nous étions en train de faire l’amour avec ma compagne de l’époque et soudain je me vis, je nous vis d’un autre point de vue.

Non pas que j’eusse effectué une sortie dans l’astral. Non une froideur particulière logée au plus profond de moi même s’était éveillée à la conscience et elle nous observait en train de nous caresser , de nous embrasser puis elle sembla léviter plus haut encore et c’était la ville entière alors qu’elle engloba, au travers de chaque fenêtre allumée elle s’immisçait à la recherche des milliers de couples en train de faire l’amour, puis encore plus haut dans l’espace sur tous les continents, dans une ubiquité absolue.Une partouze universelle. Et sans doute aurions nous pu encore aller plus loin si ma compagne ne nous avait interrompu pour se rendre tout à coup aux toilettes.

L’attention m’avait conduit à la conscience de la conscience et cela me coûta ma première compagne tout bonnement.

Car l’orgueil soudain, l’arrogance, d’avoir si jeune découvert le pot aux roses me fit adopter une attitude méprisante envers tous ces jeunes gens que je côtoyais et qui n’avaient comme seule ambition que de s’engouffrer dans la vie active, trouver un job qui leur permettrait d’acheter la maison de leurs rêves, la bagnole le frigidaire, la machine à faire des crêpes etc , et aussi et surtout fonder un nouveau foyer, avoir des gosses et se perpétuer naturellement. Evidemment à l’époque je ne plaçais pas du tout là la notion d’engagement.

Je restais donc seul désormais à errer de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel et à écrire, des milliers de pages pour explorer tous les recoins de ma mémoire, pour la passer au crible de la grande lessiveuse de l’écriture, traquant la bêtise, le mensonge, la peine, et la joie aussi parfois, afin de pardonner à chaque monstre que j’avais moi même crée.

Afin de tenir le coup dans ce travail inouï, l’ambition étrange de devenir écrivain m’accompagnait. Aujourd’hui avec le recul je ne peux que remercier ce nouveau mensonge que le jeune homme d’hier s’était adressé à l’époque.

Aujourd’hui me voici attablé avec un ami, chaman lui aussi, nous avons passé quelques heures ensemble à parler de tout et de rien, en savourant un bon repas et en prenant plaisir à être ensemble tout simplement. En prenant le thé dans l’après midi, à la cuisine par trois fois j’ai été attiré par la fenêtre et à chaque fois j’ai vu 3 chatons en train de nous observer calmement, sans miauler, sans réclamer, non ils étaient juste là et dans leur yeux j’ai cru retrouver le regard d’une très ancienne amie, peut être le regard de l’écriture avec sa bonne froideur habituelle et je lui ai sourit gentiment en la remerciant.

La confusion du narrateur

Image Patrick Blanchon peinture à l’huile

Au début je fus victime de sueurs froides et d’éblouissement, cela m’arrangeait d’osciller à toute berzingue entre la culpabilité et la sainteté. Comme une particule quantique qui se transforme en point fixe quand on la regarde et qui nous nargue avant de reprendre sitôt le dos tourné son chemin vibratoire.

Je me découvrais dans l’encre généralement noire aussi vaste que les galaxies avec de temps en temps dans le silence d’une virgule, d’un point, des profondeurs encore plus abyssales que je n’osais explorer et qui me servaient à saisir l’importance des ellipses.

Ce fut douloureux le plus souvent et parfois aussi intensément jouissif.

Et puis quand même ça me taraudait continuellement, du matin au soir l’écriture.

Ce corps est constitué de 90 milliards de cellules, autant dire que c’est un agglomérat de galaxies et toutes ces cellules bien qu’autonomes n’ont qu’un but c’est la survie de ce tout qu’on appelle « moi ».

Le fait d’être fêlé par le passage étroit de l’utérus à la vie et tout ce qui s’en suivit depuis une soixantaine d’années m’aura beaucoup aidé pour compter les morceaux. Il était évident que tant de fragments épars je désirais les réunir afin d’en constituer une unité.

Avant de réunir il faut aller à la quête des morceaux, les prendre entre deux doigts et les considérer chacun.

J’ai passé un temps fou à explorer ma galaxie.

Il me fallait trouver la colle pour réunir tout ça

j’ai essayé le malheur,

j’ai essayé l’errance,

j’ai essayé la magie blanche et noire

j’ai essayé la haine,

j’ai essayé l’intelligence,

j’ai essayé plein de choses

et puis la compassion est arrivée d’un coup comme un coup de vent un soir d’été

j’aurais pu dire l’amour mais ce serait exagéré, trop compliqué pour moi

la compassion oui pour toutes ces milliards de cellules qui constituent ce que je suis et qui ne forme qu’une goutte d’eau dans l’océan de l’univers dans lequel nous pataugeons tous

L’écriture, la narration m’a beaucoup appris ce fut comme une sorte d’accouchement aujourd’hui on dirait une analyse mais je préfère l’idée de la maïeutique.

J’ai compris que le « je » n’était qu’un porte parole d’une immensité de silences qui cherchent à venir au monde. Je n’ai plus voulu taire le silence et j’ai laisser les mots et le silence prendre ma main.

Alors les textes ont commencé à apparaître vraiment

Mon ami Fernando

Ce n’est pas dans le café « A Brasileira » dans le Chiado, à Lisbonne que je le rencontrai la première fois. Peut-être était-ce dans une ruelle de Martyres ou dans le fond d’une salle enfumée de Sacramentos .. la vérité vraie est que je ne m’en souviens plus. Un ami c’est finalement comme ça, on le rencontre et il fait tellement partie de notre vie que l’on a du mal à retrouver l’origine de cette amitié dans la géographie des lieux surtout, enfin chez moi c’est souvent comme cela que ça se produit, comme si les lieux se confondaient tous . Il en va de même du temps car franchement avions nous 2O ans, 30 , 40 ? aucun souvenir non plus : Fernando me semble avoir toujours été là et moi avec lui tout du long de mon périple d’écrivaillon romantique et mélancolique.

Je garde de Lisbonne un souvenir agréable de pentes et de jasmin associé à celui du vin blanc aigrelet. Des longues promenades que nous fîmes en silence hormis l’essentiel questionnement des liqueurs et des bistrots à décider quand nous échouions dans l’ombre pour fuir la lumière trop vive, la chaleur trop accablante.

Fernando aristocrate aux coudes râpés au chapeau sombre à la moustache fine sous ses lunettes cerclées bon marché après plusieurs naufrages, occupait un emploi modeste de traduction pour différents transitaires du port. C’est en fin d’après-midi que, ses obligations achevées, nous nous retrouvions . Je vois toujours sa silhouette sombre arriver doucement à pas mesurés et le très léger sourire à peine perceptible dans son regard. Cette gravité magistrale me paraissait tellement exagérée que j’avais parfois envie d’éclater de rire en le voyant mais ..la pudeur reprenait le dessus et nous allions alors nous enivrer silencieusement en regardant la vie s’agiter fébrilement tout autour de nous.

Parfois il lui arrivait d’évoquer en quelques mots sibyllins des villes pour moi inconnues et je compris ainsi qu’il avait passé sans doute son enfance à Durban en Afrique du Sud et que c’était la raison pour laquelle il parlait un anglais impeccable.

Taciturne serait le bon mot s’il ne s’agissait d’un euphémisme le concernant. Le regard derrière les carreaux de ses lunettes semblait voilé au delà d’une ébriété quasi permanente, par une épaisse mélancolie. Cependant qu’il semblait tout à fait normal toujours discret, toujours élégant et mesuré en toutes choses.

Il écrivait évidemment autrement quel intérêt lui aurais je trouvé ? Le mystère a ses limites malgré tout. Et lorsque nous étions faits comme des rats, pleins comme des œufs il me lisait d’abord en portugais pour que j’entende la musique , puis mi en français et mi en anglais il me traduisait.

Bien que je ne parla pas bien sa langue, il était indéniable que la musicalité des consonnes sèches se mêlant à l’humidité des voyelles tout cela prononcé sans emphase aucune, d’une voix presque glacée m’impressionnait beaucoup.

Encore aujourd’hui j’entends sa voix murmurer longtemps après dans un français hésitant:

« Naviguer est précieux, vivre n’est pas précieux »

La dernière illusion

Cela commença imperceptiblement, par un léger frisson, sans doute dû à la fatigue, à ces nuits d’insomnies traversées, à tous ces mots jetés sur le papier comme on remplit des sacs poubelles lors de déménagements.

Puis cela devint plus net. Tout le corps tremblait désormais et j’éprouvais une sensation de froid glacial.

Nous étions en août et les voix fortes et épicées des grand Zaïrois s’élevaient depuis la rue des Poissonniers rejoignant les cris des martinets dans une proximité d’heure de pointe. Même la fenêtre refermée je ne pouvais pas ne pas les entendre. 

Des odeurs de chevreaux grillés les avaient accompagnées ces voix. L’odeur de viande brûlée m’était insupportable.

Me relevant mollement pour faire couler l’eau de l’unique robinet du lavabo, je remplis le verre et le bu d’un trait. Peut-être un peu de fièvre aussi saisissais-je la boite de doliprane

il devait être 18h et le soleil était encore haut dans le ciel. Normalement, à cette heure j’aimais sortir de l’hôtel et prendre le pouls de la ville dans ce coin fabuleux du 18 eme. Au rez de chaussée je ne manquais jamais de saluer la concierge en échangeant un mot ou deux. Elle serait ainsi moins virulente qu’avec d’autres lorsqu’il s’agirait de payer le terme et puis bon dieu comme je me sentais seul. Alors échanger deux mots dans la journée me permettrait de conserver un rapport si minime soit il avec le reste de l’humanité.

Ainsi cultivant mon gout pour la survie, entretenais je le même type d’échanges minimalistes avec les caissières du supermarché voisin, le buraliste qui me fournissait en tabac et le loufiat du bar du coin ou j’aimais prendre quand je le pouvais mon petit crème du matin.

La folle de la chambre attenante, nous n’étions séparés que par une cloison fine comme du papier,  devait être absente car je n’entendais pas le bruit familier de ses toussotements, de ses paroles incohérentes qu’elle jetaient d’ordinaire sur les parois comme un boxeur s’entraîne à molester son sac.

Ce qui me décida c’était qu’il ne me restait presque plus de tabac. J’envisageais la nuit proche et ne me résolvant pas à m’en passer, je fouillais toutes les poches de pantalons, vestes, manteaux pour trouver un peu de monnaie, lorsqu’un billet de 50 francs tomba comme une manne sur le plancher.

Joyeux de ces retrouvailles et plein de gratitude envers la providence et ma nature désordonnée je descendis.

La concierge absente, j’économisais mes mots puis m’engouffrais dans la chaleur du soir.

J’avais traversé à grandes enjambées la place de Chateau-Rouge, sa cohue, ses odeurs de piment, de sueur et d’épices, pour enfin parvenir à mon hâvre de paix, la Rue Custine.

Alors peu à peu je ralentissais le pas, la rage retombait et mon regard suivait les mouvements des feuillages des hauts platanes qui à la façon d’une haie d’honneur m’accompagnaient vers Jules Joffrin.

Ce doit être dans ce café, que je m’arrêtai. La première bière accéléra rapidement mon envie d’uriner et c’est en ressortant des toilettes que je la vis, appuyée contre le bar.

C’était une femme sans age, mal fagotée, je ne me souviens plus si elle était brune ou blonde. Elle était ivre ça c’est certain et nous nous accrochâmes l’un à l’autre sans trop tourner autour du pot.

Après m’avoir asticoté un bon moment elle me ferra d’un « on va chez toi ? »

Je me rappelle encore des années après cette humiliation dont elle m’abreuva en critiquant ma vigueur sexuelle à son égard .. c’était des vas y bon dieu baise moi mais baise donc, plus loin, plus fort .. mais je restais définitivement d’une mollesse insultante à son égard.

Aux environs du troisième ou quatrième « qu’est ce tu fous connard » je me levais, me rhabillais et la flanquais dehors.

Et tu crois que c’est gratuit me jeta t’elle encore ?

Alors je sentis dans ma poche le billet de 50 francs et lui donnais.

Elle partit sans demander son reste et je m’asseyais sur mon lit une migraine terrible me terrassant à nouveau.

En mettant la bouilloire en route pour me préparer mon nescafé je ne me sentais pas bien fier mais je me mis quand même à rigoler.

Mon rire au début léger comme un coureur à pied qui s’élance à petite foulée devint assez rapidement tonitruant, puis carrément hystérique enfin, il me permit de me vider les poumons, de chasser l’air et les pensées viciées de ces dernières heures.

J’ouvrai la fenêtre, la nuit était là projetant ses grands bras sur les façades de craie. j’allumais une cigarette et respirait lentement. Peu à peu le calme revint.

Dans le couloir des bruits de talons, la folle rentrait chez elle. J’entendis un moment ses hurlements étouffés ses grattements aux murs et puis tout s’arrêta.

Je crois que c’est à partir de ce jour que j’ai décidé de ne plus écrire une seule ligne.

Nous fabriquons parfois des objets dans l’instant présent mués par des intentions multiples tant la confusion de vivre se mélange dans l’être et dans l’avoir. Pour retrouver la clarté, il faut bien plus biffer qu’ajouter. Mais comment se séparer de l’excès ? Du trop plein pour retrouver la faim, la soif naturelles ? Dans la régularité peu à peu le chaos cent fois, mille fois revisité par la mémoire mensongère, par l’idée de beau et de laid qui choisit et rejette,laisse l’eau troublée malgré tout effort.

Sans doute par ce que cet effort ne sert à rien que de parvenir à la conclusion que notre lucidité n’est rien d’autre que la dernière de nos illusions.