Au delà de l’art

Tempéra détail, Patrick Blanchon

Au delà de l’art et du mensonge que nous inventons sans cesse pour approcher sa présence silencieuse, c’est tout l’être qui se tient immobile dans une attente angélique. Angélique, c’est à dire avec un sourire, les mains dans les poches, dans une sorte de désabusement inouï, entre les démons et les gentils qui s’empoignent sans relâche dans leur soif immense de reconnaissance.

Au delà de l’art, c’est sans doute ici que je me sens le mieux dans le fond, à fumer avec l’ange et à faire des ronds de fumée.

Au delà de l’art, tout ce brouhaha s’évanouit lentement mais surement et alors tinte la clochette de la rosée sur la feuille de catalpa, comme augmentée par tous les dièses et les bémols effondrés.

C’est sans doute là que la paix réside, ici et là tout en même temps.

C’est cette intuition qui remonte à loin et qui de temps en temps dans une sorte de grâce parfumée me monte au nez.

Au delà de l’art il n’y a plus d’urgence, plus de temporalité, un dessin d’enfant vaut tout autant que celui des plus grands maîtres incontestés.

Au delà de l’art n’est ce pas ici et là le paradis finalement ?

Un jour j’ai tué un oiseau

Un jour j’ai volé les ciseaux de couturière de ma mère pour tailler un bel élastique dans une chambre à air.

Un jour j’ai pris un couteau et coupé la branche d’un arbre car j’y voyais une fourche idéale pour confectionner un lance-pierre

Un jour j’ai ramassé une pierre qui ne m’avait rien demandé.

Qui gisait la depuis des milliers d’années.

Qui rêvait aussi confusément à sa présence de plante,

peut-être à son avenir d’oiseau.

Un jour j’ai vu un oiseau noir sur la neige blanche.

Un jour j’ai envoyé la pierre avec le lance pierre sans y penser comme lorsqu’on veut vraiment atteindre son but

Un jour ça n’a pas fait de bruit

juste un peu de sang rouge sur la neige blanche.

Et puis je me suis approché, et j’ai compris que je venais de tuer un oiseau.

Et j’ai su aussitôt que mon enfance s’était achevée une pierre en plein front étalée derrière elle gît là à jamais.

Le tableau.

Familles huile sur toile 100×100 cm

Je suis peintre et mon travail est donc de peindre des tableaux pour vivre. Je suis en mesure de réaliser aussi bien des portraits, des paysages, des natures mortes, que des jolis tableaux abstraits, et même s’il le faut des tableaux décoratifs que les gens mettront dans leur chambre, dans leur salon, enfin là où ils leur plaira cela ne me regarde plus une fois la vente effectuée.

Je ne roule pas sur l’or mais j’ai suffisamment pour vivre et dans le fond je n’ai pas à me plaindre de mon sort.

Pourtant depuis quelques jours je ressens comme une sorte de résistance de la main droite à obéir aux injonctions de mes pensées et de mon regard.

Au début ce fut à peine remarquable, un léger tremblement dans la réalisation d’un trait que j’aurais voulu droit, mais désormais c’est évident : que quoique je veuille peindre cela finit en gribouillis informe.

Je suis allé consulté le médecin et après tous les examens le constat est que j’ai rien de particulier, pas de Parkinson en tous cas. Un léger début de cataracte détecté n’explique en rien cette étrange autonomie de la main et mon généraliste m’oriente alors vers un psy.

Assis sur un joli fauteuil de cuir j’ai, une fois par semaine laissé libre cours à ma voix pour énoncer des flots de paroles en éprouvant des émotions intenses puis je me suis rendu compte que j’employais des trésors de ruses qui n’étaient destinées qu’à séduire ou du moins attirer l’attention du psy sur moi. Je m’en suis ouvert à elle, une belle brune quinquagénaire qui en croisant les jambes m’a proposé de m’allonger sur son divan.

C’est là que j’ai vu ma voix changer. Ce fut une voix d’enfant, une voix de petit garçon qui revenait assez souvent. J’ai eu peur et j’ai arrêté brutalement les séances .

Cette défaite , j’ai passé des mois à la digérer. Je me suis rendu compte de ma lâcheté et aussi combien mon identité était d’une fragilité inouïe.

Pendant des mois je n’ai peint que des merdes boueuses en laissant la main de l’enfant s’emparer de la mienne c’était un premier pas.

Et puis ce matin je ne sais pourquoi j’ai éprouvé une tendresse débordante pour ce petit gamin et quelque chose s’est rompu encore plus profondément en moi.

Je me rends à l’atelier, la toile est là sur le chevalet recouverte d’un tissu blanc que je me hâte de retirer.

Le tableau est là est j’y vois ma vie entière s’y déployer avec ses ombres et ses lumières , ses lignes droites et sinueuses, ses couleurs chaudes et froides.

Quelque part tout au fond de moi un enfant silencieux me fait un petit signe de la main auquel je réponds tout aussi silencieusement.

Retour à l’enfance

Patrick Blanchon Peintures enfantines, photo DKret

Un jour que j’en avais par dessus la tête, que je piétinais, que je faisais des bonds, que je m’allongeais des heures sur mon lit à écouter ma respiration, un jour donc je me suis levé et je me suis dit :  » bon ça va merde je reviens en enfance ! »

Alors j’ai virer toute la paperasse qui traînait sur la table ronde de la chambre, j’ai tout enfoncer d’un grand coup de talon dans un carton.

J’ai scotché, plutôt 5 fois qu’une pour être bien sûr.

Et je me suis étiré en baillant un bon coup.

C’est à ce moment là que je me suis mis à dessiner et à peindre comme un enfant

A la gouache sur de petites feuilles de papier bon marché.

Ce fut une révélation vraiment, toutes ces lignes maladroites, ces erreurs, ces pâtés quelle jouissance ! C’était juste pour moi, pour m’amuser comme un enfant.

Chaque fois que je terminais une de ces petites peintures je les déposais sur le rebord de la cheminée de ma chambre d’hôtel et je m’asseyais devant pour les regarder.

Je me souviens que j’avais pris comme idée de départ le joueur de flûte de Hamelin .. allez savoir pourquoi.. en tous cas ça a fonctionné

j’ai tenté plusieurs techniques différentes gouache, aquarelle, acrylique, toujours comme un gamin jusqu’à peindre même avec les doigts. Des dizaines de petits tableaux en quelques journées.

C’était juste à un moment où l’écriture m’avait tellement terrassé que je n’en pouvais plus de voir le monde au travers de son filtre.

Le retour à l’enfance par la peinture m’a lavé de quelque chose de mortifère , peut être d’une adolescence qui n’en finissait pas se s’achever.

Evidemment j’ai tout égaré de ces dessins et peinture dans mes multiples déménagement, on avance à condition de rester léger.

Une chose me stupéfie encore quand j’y repense : pourquoi avoir choisi ce thème du joueur de flûte de Hamelin …? Je n’en sais toujours fichtre rien et au fond peu importe.

Et vous savez quoi ? en voulant retrouver le livre je vais sur google et je ne trouve pas meme pas en vente chez Amazone.. bizarre non ?

Patrick Blanchon Peintures enfantines 1985 Photo DKret

PS: Peu après le publication de ce petit article j’ai reçu dans ma boite mail un ensemble de photographies envoyé par un ami qui, par chance avait conservé celles de cette époque. Un grand merci à D. !