Comment tirer parti de l’ennui ?

Peut-être que tu connais ça, cette sensation de répétition, de déjà vu, de déjà fait mille fois qui sape peu à peu ton énergie de jour en jour et t’amène irrémédiablement vers la procrastination puis la déprime.

C’est ce que l’on appelle l’ennui et en règle général ce mot n’a pas bonne presse.

Lorsque j’étais gamin et que je passais mes vacances dans l’Allier, chez mes grands-parents, ma grand-mère me demandait au moins 10 fois par jour si je m’ennuyais. C’était sa plus grande crainte. Avec le temps je crois que j’ai compris que c’était ce qu’elle craignait le plus dans la vie, et certainement l’état dans lequel elle se plongeait toute seule le plus souvent.

Quand tu t’ennuies, tu n’as pas d’énergie pour faire grand chose. Tu cherches à échapper à cet ennui. C’est pour cela que les réseaux sociaux deviennent addictifs pour la plus grande partie de la population. Si tu prends le train, le métro, tu vas constater rapidement que je ne raconte pas d’histoire. Tout le monde ou presque a le nez sur son smartphone. Il y a encore des personnes qui lisent des romans, et quelques hommes d’affaire qui sont plongés dans des mémos, mais ce n’est vraiment qu’une petite minorité. La plupart d’entre nous s’ennuient à « cent sous de l’heure », encore une expression familière de ma grand-mère.

Et c’est normal. Imagine que tu prennes le même train, le même bus, le même métro durant toute une vie, tu auras à un moment fait le tour de tout ce qui peut mobiliser ton attention, te divertir d’un truc implacable. L’obligation de te rendre d’un point A à un point B et cela quelque soit le temps qu’il fait, quelque soit ce qui se passe dans ta vie, quelque soit ton état d’esprit, ta bonne humeur ou ta tristesse.

Le rouleau compresseur du quotidien viendra à bout de toutes tes tentatives de créativité.

Toutes tes tentatives de prendre les choses du « bon coté ».

Tu l’as peut-être vécu toi aussi si tu as utilisé les transports en commun suffisamment longtemps.

Et ce n’est pas tout.

Au bureau, à l’usine, dans ta bagnole si tu es commercial, dans ton cabinet de dentiste, dans ton étude d’huissier, fréquenter toujours les mêmes personnes, effectuer toujours le même type de tâches, gagner le même salaire à la fin de chaque mois, tout cela finit par te plonger que tu le veuilles ou pas, au bout d’un laps de temps propre à chacun dans cet ennui.

Du coup l’effet de l’ennui se ressent sur l’ensemble de ta vie en général, c’est un peu comme une fuite dans un tuyau, peu à peu la vapeur, la chaleur, l’eau , tout ce qui te tenait debout grâce à la pression dans un circuit clos, finit par se transformer en « à quoi bon. »

Et comme tu ne peux généralement pas t’enfuir, une fois que tu as essayé tout ce que ton imagination te proposait, une sorte de désespérance finalement s’empare de toi.

Tu es comme enfermé en toi-même et tu ne peux plus en sortir et cela demande , tellement d’efforts pour tenir pendant un mois, un an, dix ans, peut-être même trente ans, je ne sais pas l’âge que tu as, mais on peut saisir ça facilement à n’importe quel âge n’est ce pas.

Je l’ai ressenti depuis l’école communale et j’ai dépassé la soixantaine, rien n’a vraiment changé. Je m’ennuie toujours au bout d’un moment.

ll n’y a pas grand chose à faire contre cet état de fait. Cela fait partie de ma nature profonde.

Pourtant j’ai essayé un tas de trucs je peux te le garantir.

L’étude des insectes en cour de récré pour ne pas avoir à supporter le bêtise et la violence de mes congénères.

Gribouillage sur mes cahiers pour fuir les voix des sirènes de l’éducation nationale.

Reluquer les fesses, les cuisses, les jambes les nichons, les nuques, les queues de cheval, les chignons. Puis recommencer dans l’autre sens.

Lire des BD en classe.

Souffler des boulettes de papier au plafond

et même me concentrer pour suivre les leçons.

Dans les entreprises où j’ai travaillé idem

J’inventais des méthodes pour gagner du temps, pour me rendre les tâches plus efficaces, cela m’amusait, me distrayait un moment de mon ennui. Et il fallait que chaque jour j’invente un truc nouveau sous peine de sombrer. Il y a toujours eut quelque chose de vital pour moi à lutter contre l’ennui.

Je ne voulais pas y succomber totalement. Devenir une sorte de zombie comme j’en ai vu tellement tellement dans les métros, dans les bus, dans les trains, dans les usines, dans les bureaux par où je suis passé.

Et je vais te dire la vérité il m’arrive toujours à un moment ou à un autre même aujourd’hui, même si je sais que le temps qui me reste à vivre est court, de m’ennuyer.

Du coup j’ai envie de me demander, par ce texte s’il est possible de tirer partie de cet ennui.

De te le demander aussi tiens si tu as des idées …

Il semble impossible d’y échapper. Quelque soit la tentative pour en sortir on y retombe toujours encore et encore comme dans un mauvais rêve. On a beau se réveiller, se tourner dans l’autre sens, rien n’y fait.

En tous cas pour moi c’est comme ça.

Du coup peut-être que je n’envisage pas l’ennui de la bonne façon. Peut-être qu’à force de le regarder comme une sorte de malédiction, un ennemi, en tentant de le mettre à l’écart systématiquement je retombe toujours sur le même malaise. Comme si au bout du compte c’était peut-être plus ce malaise qui m’attirait.

Dans ce cas l’ennui ne serait qu’un outil pour parvenir à exister dans un malaise. Tu vois le truc, ça parait tordu comme ça vu de loin.

Peut-être pas tant que ça.

Je crois que chacun de nous est extrêmement fort pour obtenir des buts. Le problème est que ces buts ne sont pas conscients.

A partir du moment où tu regardes les choses ainsi, qu’on ne loupe pas son but, je crois qu’il faut réfléchir à cet état de malaise que provoque l’ennui en chacun de nous.

Il sert à quoi finalement ce malaise ?

En ce qui me concerne il a impulsé tellement tellement tellement de choses dans ma vie , il est à l’origine de tellement de changements , de mouvements que je serais idiot de le considérer au bout du compte comme un ennemi.

Il m’a toujours fait peur parce que dans le fond je le désirais ce malaise. Parce que confusément je savais au fond de moi qu’il m’apporterait une clef ou plusieurs pour changer, pour arrêter de prendre le métro et marcher par exemple, pour arrêter d’aller dans cette usine et en essayer une autre, pour arrêter d’aller dans ce bureau voir toujours les mêmes têtes et en essayer d’autres.

Tu vois, quand je prends le temps de réfléchir à l’ennui, je comprends que c’est grâce à lui que j’ai pu avoir plusieurs vies en une seule finalement. Toutes mes tentatives pour m’extraire de l’ennui ont échoué parce qu’il fallait au bout du compte qu’elles échouent.

Il n’y avait rien à gagner sauf d’accepter enfin l’ennui tel qu’il est et le malaise vers lequel il me plonge à chaque fois. Ce malaise qui me dit, pourquoi t’acharnes tu ici si tu as la sensation d’avoir fait le tour du problème, de la question, qu’est ce qui t’empêche d’aller voir ailleurs et de recommencer autre chose de totalement différent ?

Pas pour obtenir quelque chose et c’est cela à quoi il faut encore réfléchir.

Le but.

Quel est le but de l’ennui qui provoque le malaise qui provoque le changement ?

Dans ce cas là peut-être qu’il est temps de prendre une feuille de papier et un stylo

pour toi comme pour moi

et de lister tous les buts vers lesquels l’illusion de les atteindre nous entrainera.

D’ailleurs quelle importance que ce soit une réalité ou une illusion ce but, ces buts.

Dans le fond cela n’a probablement pas plus d’importance qu’une pomme qui tombe d’un arbre un jour d’octobre.

Illustration : L’ennui, Gaston La Touche, 1893. Wikimedia Commons • WIKIMEDIA COMMON

L’impuissance

Photo Yaman Ibrahim.

Il y a dans l’impuissance une sorte de soulagement à laisser tomber tout effort qui ne servirait qu’à nous illusionner encore un peu. Dans une certaine mesure accepter notre impuissance serait la clef qui ouvrirait la porte non plus à la survie mais à la vie réelle et ce quoiqu’on puisse placer sur ce mot.

Ainsi il se souvenait de tous ces moments où lâchement il avait décidé de dire « oui » tout simplement parce qu’il avait eut peur de ce que le « non » pourrait provoquer. Et de quoi donc avait t’il eut peur vraiment sinon d’apparaître aux yeux du monde tel qu’il était, c’est à dire cet être dur, sans cœur, narcissique, egocentré. Un être solitaire, banal, au bout du compte.

Il avait pourtant tout fait pour accepter cette solitude. Il s’était enfermé des mois, des années pour n’avoir que le moins de contacts possibles avec le monde. Et au bout du compte la solitude lui avait ouvert les portes d’un monde intérieur étonnant qu’il eut eu parfois par faiblesse, ou pour valider qu’il ne fut pas soudain devenu complètement cinglé, envie de partager.

Il ne songeait pas à le partager avec le plus grand nombre cependant; Quelques intimes éventuellement, juste pour vérifier qu’il n’allait pas droit dans le mur.

Mais la plupart étaient restés polis. Ils lui avaient dit seulement ça te passera. Alors, il avait au moins pu mesurer à quel point même les personnes que l’on imagine proches se trouvent à des années lumières de nous.

Dans sa jeunesse cette impuissance avait provoqué bien des déboires, des colères, des rages, des ruptures.

Et puis le temps avait passé, il avait fini par s’y habitué. Il n’entretenait plus guère que des relations superficielles. La seule véritable relation qu’il jugeait intéressante d’entretenir était celle avec lui-même et cela lui donnait déjà bien du fil à retordre.

L’impuissance à se maintenir dans le superficiel trop longtemps avait par contrecoup crée une sorte de pouvoir étrange propice à l’analyse et à l’introspection.

Un pouvoir contrebalance un abandon s’était t’il dit.

Aussi s’était il hâté d’abandonner la majeure partie de ce que tout le monde considère comme vital, important, nécessaire pour s’enfoncer peu à peu en lui-même et dans la pauvreté matérielle qui l’accompagnait dans sa chute ou sa rédemption selon le point de vue adopté.

Peu à peu il avait vu arriver dans sa bouche de nombreux « je ne sais pas », accompagnés de refus catégoriques. De temps en temps il rechutait malgré tout. la vie le tentait mais il laissait tomber assez rapidement, se reprenait, esquivait, se libérait de tous les engagements pris par pure faiblesse.

Les femmes lui avaient toujours parlé de cet impuissance. Non pas qu’au lit il resta complètement inerte, non, mais une fois l’acte consommé en général et ce avec une sorte de contrôle continu qui l’horrifiait, une fois les corps se dénouant donc, il ne pouvait plus croire à la moindre idée de fusion. Il était un singleton perpétuel un electron lié à son atome personnel par la gravité que ne cessait d’imposer sa mémoire.

Il ne pouvait entrer dans le moindre événement, si insolite en apparence fut il sans s’empêcher de revenir sans cesse à ses souvenirs, à un déjà vu.

La peau à l’odeur épicée de celle ci lui rappelait par sa présence soudaine toutes les peaux contre lesquelles il s’était frotté et qui avaient une odeur fade, un parfum bon marché, ou un parfum coûteux mille fois reniflé ce qui revenait au même.

L’impuissance qui l’accablait dans le fond était cette impossibilité chronique à vivre la nouveauté sans qu’elle ne fusse relié à la digestion lente des nouveautés successives et désormais achevées, mortes qu’il avait du achever.

Il pensait de manière récurrente qu’il était une sorte d’assassin et, à bout de course, il avait lui même érigé les fondements d’un tribunal perpétuel, avec son juge son procureur ses avocats et son jury. Cependant que ce procès devenait interminable, perpétuellement ajourné. La sanction à venir lui faisait penser à une épée de Damoclès qui se confondait avec une idée de cancer.

Quand il était au plus mal il se disait qu’il devait avoir un cancer. Quelque chose qui le rongeait lentement mais surement et c’était là sa punition de n’avoir pas pu prendre le dessus sur cette impuissance, de s’être laissé envahir par celle ci.

Comme dans les vieilles histoires de « sélection naturelle » seuls les plus forts restent en bonne santé, seuls les plus forts peuvent déchirer la chair rouge de leurs dents blanches et s’en repaître et s’en réjouir.

Il n’avait plus revu de dentiste depuis des lustres, depuis qu’une grande partie de sa dentition se soit faite la malle et qu’il s’était progressivement mis à la purée.

La viande , sa vue comme son gout l’écœurait et s’il lui arrivait encore d’aller chez le boucher finalement il finissait pas détourner le regard de toute cette bidoche étalée et comme pour s’excuser faisait alors l’emplette d’un plat cuisiné, lasagne ou brocolis, et détalais la rage et la honte entremêlées au creux de l’épigastre.

Quand il se rappelait comme on le considérait « bon vivant » capable d’avaler à lui seul une cote de bœuf sans vergogne, et de boire des litres d’alcool pour accompagner ses festins dominicaux entouré de bons copains, il était pensif. Il était cependant obligé de constater que ce personnage qu’il avait crée de toutes pièces n’était pas lui.

Il se découvrait non sans une sorte de rictus d’effroi bien plus en Saint Ignace de Loyola désormais qu’en Rabelais. Sauf qu’il n’avait rien de saint, probablement comme ce jésuite roué instigateur de l’Inquisition.

L’impuissance provenait d’une forme améliorée de l’ennui qu’il croyait jadis avoir dépassé et qui revenait à la charge. C’était le résultat de toute une vie. Et pour la première fois il n’eut pas envie de lui résister.

L’impuissance et la vieillesse comme deux compagnes fidèles lui proposaient soudain un véritable havre de paix, semblable aux pages baudelairiennes qui jusque là lui étaient toujours, même s’il les avait trouvées belles, restées hermétiques.

« Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;

C’est l’Ennui ! — l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
— Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! »

Charles Baudelaire « au lecteur » Les fleurs du Mal.

lutter contre l’insignifiance

« éparpillements » Pastel à l’huile sur papier Patrick Blanchon

Quand le fils alla trouver le père pour lui apprendre qu’il désirait être écrivain ce dernier haussa les épaules et dit  » ce n’est pas un métier » sur quoi il appuya sur le bouton du poste de télévision et ils allèrent s’installer à la grande table de la salle à manger.

Ni la mère ni le frère ne s’aperçurent de rien. Il y avait eut une déflagration silencieuse et nul ne se rendit compte qu’à l’intérieur de la cervelle du fils, une plaie béante venait tout juste d’apparaître.

Tout le monde mangea la soupe sans mot dire puis une fois la table débarrassée, comme chaque soir tout le monde alla s’échouer sur les fauteuils, les canapés pour s’endormir doucement devant un programme soporifique à souhait.

Le fils ce soir là s’endormit le premier.

Dans son rêve il imagina qu’il courrait mais ne pouvait avancer d’un seul centimètre, en fait il s’éveilla au bout d’un moment et constata qu’il était le seul à être resté au salon, tout le monde était parti se coucher.

Il se leva et aussitôt un sentiment d’insignifiance formidable s’empara de lui. C’était comme un nouveau costume qu’il venait d’enfiler. En l’espace de quelques minutes, tout au plus une heure, tout ce qui avait eu jusque là la moindre importance à l’extérieur comme à l’intérieur de lui s’était engouffré dans cette étrange sensation qu’il éprouvait désormais.

Pour pallier l’angoisse qu’il éprouva il se rendit dans la cuisine et ouvrit le réfrigérateur. Il avala quelques tranches de jambon, puis piocha dans un paquet de pain de mie dont il déchira la tranche à pleines dents. Il termina sa collation intempestive par deux yaourts qu’il engloutit rapidement en employant une cuillère à soupe.

Une fois qu’il trouva la satiété il s’étira sans toutefois éprouver de contentement véritable. La sensation d’insignifiance était toujours là malgré la nourriture qu’il avait avalée, malgré le poids de celle-ci qu’il sentait peser sur son estomac.

Alors il monta l’escalier doucement pour ne réveiller personne, s’allongea sur son lit et fit le tour de toutes les images des femmes qui provoquaient en lui du désir.

Il s’arrêta sur celle de la voisine, une hôtesse de l’air hystérique à la poitrine généreuse et au langage vulgaire et se masturba.

Il espérait que le sommeil reviendrait une fois qu’il aurait jouit mais au contraire la sensation d’insignifiance qu’il éprouvait désormais avait encore augmenté.

Ce fut à cet instant probablement qu’il s’empara du petit carnet qu’il venait d’acheter quelques jours auparavant en se promettant de tenir son « journal de bord ».

Il inscrivit la date du jour et l’heure, il était désormais 2h52 du matin et puis sa main resta en suspend dans l’attente de l’inspiration qui ne vint pas cette nuit là.

Identification d’un peintre

Patrick Blanchon 2018 huile sur toile

Ce besoin d’identifier les choses et les êtres , de les nommer pour apaiser les turbulences premières que ceux-ci produisent en soi ou hors de soi, cette volonté de conserver stable le point de vue ainsi élaboré, voici comment est constituée ce que nous nommons la réalité.

Ainsi cette réalité si l’on en convient, et parfois on s’en convainc à plusieurs, à moins qu’on nous l’impose, n’est qu’une fiction choisie ou subie.

A l’horizon des villes s’étend la campagne et mon esprit vaste comme ses plaines, élevé comme ses monts, sombre comme ses gouffres.

Les premiers contacts réciproques ne furent pas une sinécure. L’ennui des paysages m’est tombé dessus comme une chape de plomb dès l’adolescence. Et je revenais vers la ville alors en tremblant d’impuissance de n’avoir pu supporter notre non sens mutuel.

Puis j’ai connu ce qui restait des bordels, des ports et des tavernes, cherchant à étancher ma soif à l’illusion de toutes mes agitations. Celles ci avaient de beaux seins lourds et l’œil fardé troublé du reflet de mes désirs innommables. S’enfoncer dans le tunnel infini sans espoir de trouver la lumière, lâchant prise à cette quête soudain n’y tenant plus de cet excès nauséabond de trop d’espérances, d’inventions.

Et c’est à ce moment là que j’ai ouvert les mains et que je t’ai trouvée, blanche et muette, offerte, prête à recommencer tous les voyages, afin de me distraire de l’inquiétude de la répétition.

Peu importe que l’on ne puisse m’identifier comme peintre, les fruits que nous avons conçus sont la trace de nos ébats, rejetons de mes vices, enfants de tes vertus.

Mélancolie

Mélancolie huile sur toile 30x40 cm Patrick Blanchon 2013
Mélancolie huile sur toile 30×40 cm Patrick Blanchon 2013

On ne sait d’où elle vient mais on est certain qu’elle est là, elle s’empare de tout notre être et rien ne peut y faire : l’état de siège s’annonce long et austère. Les anciens attribuaient à la bile noire sa raison d’être, réglant ainsi le problème par une production d’humeur anormale. Ils accompagnaient leurs observations quant au phénomène en indiquant que les personnes frappées de mélancolie n’étaient pas épargnées non plus par le génie. Les premiers accès remontent à loin, durant les vacances sans doute, l’été certainement, alors que rien ne m’y préparait. Soudain elle arriva presque en même temps que moi dans le hameau du Bourbonnais où je venais rejoindre mes grands parents paternels. J’aurais juré percevoir sa présence et ce des les premiers pas sur le quai de la petite gare où grand-père venait me chercher dans son éternelle cotte de coton noire et sale. Même si j’avais voulu les surprendre et venir sans prévenir, alors j’aurais bien sur emprunté la route menant vers leur maison, il n’y aurait rien eut à faire, elle m’aurait devancé. Ce sentiment inouï d’ennui mêlé de solitude et d’à quoi bon, à peine poivré d’un sentiment mortel d’infini qui rend à la fois maussade, lucide et bon à rien.

Même la pêche que j’adorais ne pouvait m’en distraire totalement. Bien sur le soleil perçant au travers les brumes de l’aurore sur la terre meuble me charmait, bien sur le vent dans les arbres, leur longue respiration de feuille, bien sur le bouchon que l’on guette et qui soudain s’enfonce, bien sur l’éclat d’argent du poisson ferré.. bien sur que la distraction fleurissait à proportion que ce poison terrassait mon corps, mon cœur, ma tête.Et même mon âme semblait inquiète, menacée de désastre comme le reste, la sournoiserie alors venait à la rescousse comme pour m’extraire du bourbier à grande secousses d’adrénaline.

Ce fut là, à cet instant précisément que l’amour choisit d’arriver.Un jour que le gros Paula et moi fumions de vieilles lianes sur les marches de la petite maison abandonnée, il devait être aux alentours de 17 heures les ombres s’allongeaient et les voitures sur la route départementale se raréfiaient de plus en plus, il y eut un petit ploc et un petit gravier toucha mon camarade à la têtePuis un rire léger stria l’air et Babette surgit de derrière une haie de prunelliers. C’était une petite noiraude à l’air effronté, vêtue d’une jolie robe légère, ce devait être la première fois que j’apercevais la présence d’une fille dans le hameau que je me targuais pourtant bien connaitre.Paula devint rouge comme une pivoine et je compris qu’il était amoureux rapidement, au fur et à mesure ou la Babette avançait vers nous. Il bégaya des paroles de bienvenue exagérée avec son fort accent de la campagne, celui là même que je m’étais bien acharné à perdre lorsque nous avions dû déménager et aller vivre en région parisienne.Paula c’était un peu moi si j’étais resté là bas, si je n’avais jamais connu la ville, la rouerie des gamins des cités, la méchanceté crasse des filles, si j’étais resté simple et innocent à gober les mouches et à croire aux bondieuseries.Paula lui était encore intact, une terre vierge prête à être piétinée. Babette arrivant je comprenais confusément qu’elle n’allait pas se gêner.

La première rencontre nous emporta à la frontière de la nuit, nous bavardâmes tous les trois, je restais le plus silencieux cependant me sentant étranger plus que jamais dans ce pays qui avait été mien et dont l’éloignement m’avait banni à tout jamais. Chaque été je revenais espérant retrouver quelque chose que je pensais avoir perdu , et des le début j’éprouvais l’ inéluctable, la présence d’une absence que je ne retrouverai jamais plus.Ce soir là je retournais chez mes grands parents encore plus triste que jamais. tout paraissait encore plus présent que jamais: le tic tac de la vieille horloge, l’odeur d’encaustique, celle de sueur et de tabac mêlé de grand-père, comme si l’instant dilatait ses parois pour que mon mal être et moi-même puissions y tenir plus à l’aise.

Mes grand parents regardaient la météo, guettant l’accident éventuel de la pluie, l’espérant sans doute , il avait vraiment fait très chaud cette année là.Je grignotais un reste d’omelette que grand-mère m’avait laissé, à même la poêle et j’allais me coucher avant que grand-père ne me rejoigne. Il m’eut été impossible de m’endormir avec l’odeur de cigarette se consumant dans le cendrier Cinzano qui trônait sur la table de chevet.Le lendemain était si semblable à la veille, à peine les quelques minutes d’espoir accompagné de tartines beurrées et trempées dans le grand bol de café au lait se terminaient-elles que je retrouvais cet instant incommensurable et le »ne pas savoir quoi faire ».Grand mère s’inquiétait souvent me voyant ainsi .Elle me parlait d’ennui tentant de s’infiltrer mais je déclinais vite son invitation à discuter en allant prendre ma douche, m’habiller et je m’évadais une bonne partie de la matinée par les chemins qui m’éloignaient de la ferme, du hameau, et me conduisaient vers plus de plus profondes solitudes encore.Aussi ces moments de camaraderie avec Paula le fils du facteur et plus tard avec le fils du couvreur m’étaient ils chers et j’aimais les retrouver en fin d’après midi sur les marches de la petite maison prés de la mare.

Dans mon for intérieur je les imaginais frappés du même mal que moi d’une façon plus trouble, plus confuse, et leurs taquineries, leurs jeux de brutes n’étaient que pales tentatives pour masquer notre plaie commune cet ennui de l’adolescence.

Enfin la pluie surgit et nous nous réfugiâmes tous dans la grange en face ce jour là. J’avais apporté ma guitare et nous chantions assis dans le foin. La Babette m’adressait des œillades appuyées que je prenais grand soin de ne pas soutenir eut égard envers Paula. 
C’est à cet instant, agrandit, éternisé, que Nadine la sœur aînée de Babette apparut toute de blanc vêtue avec ses cheveux blonds et longs et ses yeux de biche moqueurs. Le Coup de foudre fut immédiat pour cette grande de 5 ans mon aînée.L’amour m’extirpa de ma mélancolie, de mon ennui et probablement si tant est que j’en eut jamais de mon génie, je devins parfaitement idiot et passais le reste de ces vacances dans un état d’apesanteur et de grâce jamais vu. Les deux sœurs habitaient en face de la petite maison de la mare et, le soir j’avais pris l’habitude d’attendre Nadine elle aussi en plus de mes trois camarades. Lorsque je la voyais arriver de l’autre coté de la barrière, l’attente alors si douloureuse laissait place à une sensation d’apaisement merveilleux. Je la dévorais du regard qu’elle soutenait de façon timide et effrontée tout en même temps.Pour être un peu plus seuls, nous avions convenu Nadine et moi de nous retrouver au même endroit après l’heure du dîner sans Babette Paula et Pierre.

Alors mes grand parents riaient ils de bon coeur de me voir quitter la table et de repartir dans le soir, ils me comprenaient heureux et ça les rendait heureux je crois.Jamais je n’ai été capable après cela d’attendre aussi longtemps une fille. Parfois elle surgissait en pleine nuit et je la devinais à la clarté de la lune, parfois je croyais l’entendre arriver, je croyais respirer l’odeur de camomille de ses cheveux, sa peau parfumée de savon de lait d’amande, mais il n’y avait que l’obscurité et je devais encore patienter avant d’entendre enfin le petit portail de bois grincer sur ses vieux gonds.Elle me faisait attendre, elle se faisait attendre, je n’y avais jamais pris garde mais c’est bien elle qui avait le dessus.

Enfin réunis, nous évoquions un vague but de promenade et nous nous élancions dans la nuit sombre seulement guidés par la clarté du sable des chemins. Sa hanche frôlant ma main , ma main frôlant ses fesses mais jamais de contact évident, juste une avancée de retenue en retenue en bavardant de tout de rien. A la vérité je ne savais rien du tout de ce que les filles pouvaient vouloir d’un garçon et à fortiori une fille plus âgée. Peut-être confusément attendais je qu’elle fisse le premier pas et en même temps cette idée me terrorisait comme elle me désolait.

Que de chemins avons nous ainsi empruntés pour explorer la nuit de nos désirs barricadés de pudeur et de crainte que tout ne s’effondre, d’un accord tacite cet état de fait continua jusqu’à la fin des vacances.

Le dernier jour nous échangeâmes nos adresses, je lui donnais celle de la pension ou j’étais déjà depuis une année. Et puis nous nous séparâmes en nous faisant la bise …

Je ne pensais pas qu’elle m’écrirait jamais. Après tout bien que de 5 ans mon aînée Nadine était une fille de la campagne, avait des buts arrêtés dans la vie, elle voulait devenir infirmière et préparait sa rentrée à l’école de Montluçon. Franchement me disais-je elle va vite m’oublier. La rentrée fut maussade autant qu’elle pouvait l’être. Je retrouvais toutes les tètes connues et quelques nouvelles qui venaient agrandir la cohorte de mes camarades de classe. Les premières semaines passèrent et la rectitude des horaires et des rituels , ou les habitudes retrouvées, m’éloignèrent peu à peu de ces fabuleux souvenirs de l’été.

Nous étions les pieds dans la Viosne, un camarade et moi en train d’attraper un orvet quand le garçon préposé au courrier me héla de loin en brandissant une enveloppe. Comme nul ne m’écrivait jamais il supposait que cela valait le coup d’appuyer un peu plus l’événement et il alla jusqu’à nous rejoindre en courant pour me donner la lettre.Je ne connaissais pas l’écriture sur l’enveloppe et soudain je pensais à elle , à Nadine en découvrant le tampon de la poste de Vallon en Sully.Je la mettais dans ma poche pour ne pas la lire devant mes camarades et repartait à la recherche des serpents et des épinoches, seules occupations à peu prés intéressantes durant les interclasses.

Ce fut le soir venu, après le dîner et la chapelle, lorsque je me retrouvais dans la chambre à l’abri des regards de mes camarades partis à la douche que je décachetais la lettre et découvrais pour la première fois l’écriture fine et resserrée de Nadine. La première lecture fut brouillée par la recherche de mots précis que je n’y découvrais pas. A la seconde je comprenais qu’il devait sans doute y avoir la même pudeur se cachant derrière la banalité des mots que je lisais et relisais.. un vrai bégaiement de lecture . Il n’y avait là que des nouvelles de sa vie, toutes simples et rien d’affectif ne semblait percer sinon un je t’embrasse en bas de page.Mais ce n’était pas grave, j’avais une lettre de Nadine et la pension toute entière se transforma en un établissement de luxe estival dans les profondeurs de l’automne cette année là .

Je crois que je répondis une première fois à Nadine en tentant de placer un peu plus de chaleur qu’elle dans mes mots sans pour autant parler de sentiment. Finalement l’ambiguïté me paraissait être le garde fou nécessaire à cet échange épistolaire. Je lui racontais mes journées, mes déboires, mes réussites, mes rêves d’adolescent , avec de temps à autre une référence discrète au souvenir de nos promenades. Et à la fin j’avais écrit une lettre par jour à Nadine, il était temps de revenir chez mes grand parents pour un nouvel été..

Mon cœur battait la chamade j’avais la tête en feu alors que je gravissais la cote après les 8 km à pied que j’avais déjà effectués ma valise à la main. Je n’avais prévenu personne du jour de mon arrivée. Je voulais tout savourer dans le menu, que nul ne vienne déranger ma joie, mon bonheur.C’est en fin d’après midi que j’arrivais au hameau, les coucous se répondaient dans le lointain et un parfum d’herbe coupée flottait dans l’air.La maison des deux sœurs était sur mon chemin j’en profitais pour faire un saut , peut être apercevrais je Nadine enfin? Effectivement elle était là, je mis un moment à comprendre ce que je regardais, un gros gaillard vêtu de cuir chevauchant une moto dans la cour était en train de l’embrasser . Elle était pendue à son cou.. et soudain elle me vit, se détacha à peine et me fit un petit signe de loin. Un sourire arriva je ne sais comment sur mes lèvres et sans un mot je tournais les talons pour rejoindre la ferme de mes grand parents.

J’ai gardé longtemps toutes les lettres que m’avait envoyées Nadine, je me souviens aussi avoir regretté de n’avoir pas conservé de doubles de celles que je lui avais adressées.

C’est bien plus tard prés de la trentaine, que j’ai décidé de les brûler. Un nouvel amour arrivait comme une page vierge il fallait faire du vide.

Il y a ainsi des histoires, des récits plus ou moins inscrits à mi chemin de la réalité et du rêve comme désormais des tableaux rangés au fond de mon atelier qui n’attendent que le bon moment, le juste regard peut-être aussi pour atteindre à l’importance qu’ils méritent. Qui décide de la valeur de cette importance..? Moi bien sur car j’ai bien peur qu’il n’y aurait personne au final si de temps à autre je ne partageais pas ces objets enfouis comme des secrets.

Un bon ami à moi à coutume de dire :  » Qu’est ce qu’un homme ? et il rajoute c’est tout ce qu’il ne montre pas, tout ce qu’il cache. » J’ai longtemps caché, dissimulé jugeant tout cela autant impudique qu’insignifiant, banal, mais mon chemin m’amène à rencontrer des gens qui, dans la confusion qui hier était mienne, peuvent entendre parfois comme un écho de leur préoccupations, de leurs entraves en accompagnant les miennes dans leur lecture. Et juste pour ça, pour établir des ponts entre les êtres le partage et le don sont importants.