Enseigner et créer.

Visage imaginaire Encres Patrick Blanchon

On croit que c’est facile au début. Et puis c’est tellement gratifiant. Enseigner à des personnes qui se déplacent et te donnent même de l’argent pour que tu leur apprennes. Et ma foi si tu n’as pas encore de pédagogie, c’est aussi eux qui te la financent.

J’avais de l’enthousiasme, et surement une volonté de ne plus jamais travailler pour personne lorsque j’ai commencé à ouvrir un cours de peinture il y a des années de cela.

Mais je n’étais pas très doué en pédagogie.

Je m’impatientais souvent. Il m’arrivait aussi d’intervenir sur les toiles de mes élèves, et je détruisais presque tout de ce qu’il avait fait. Un diable ni plus ni moins. Il y a eut des cris et des larmes. Certains ont même détalé. Ce ne fut pas si facile que ça dans le fond.

J’ai beaucoup appris depuis.

Ce que j’ai appris c’est que ‘j’ai dépensé une belle énergie pour être un prof convenable. Et c’est au détriment de l’artiste évidemment.

Il n’est pas question de me lamenter sur mon sort. Quand on fait des choix on les assume jusqu’au bout.

Parfois je me dis qu’il faudrait que j’arrête de donner des cours , que je me concentre totalement sur ma peinture. Je n’en parle pas à mon épouse. Elle ne comprendrait pas bien que je sabote la principale source de mes revenus ainsi. Ou plutôt elle le comprendrait trop parfaitement, cela rejoindrait la cohorte des griefs habituels qui lui font s’exclamer régulièrement :

Tu sabotes vraiment tout !

Et elle a raison, je sabote beaucoup de choses plus ou moins consciemment, à commencer par moi-même. Je ne peux pas m’installer très longtemps dans une idée de ce moi-même sans tôt ou tard la saboter, la détruire. Exactement comme je le fais avec mes tableaux.

C’est à dire que l’art et la pathologie lourde sont séparés par une fine cloison. On colle l’oreille à l’une on entend tout ce que pense l’autre. Et vice versa.

Enseigner et créer c’est un joli ronron, une sorte de vie de patachon dans le fond.

Je serais seul j’abandonnerais l’enseignement pour ne me consacrer qu’à la peinture.

Ah oui dit mon épouse

Et durant tous ces mois de confinement, tu as peint combien de toiles ?

Cela remet sur le tapis cette vieille histoire d’autonomie et de responsabilité.

Moi si je ne suis pas obligé de faire quoique ce soit, je ne fais rien. Je suis encore un esclave, même affranchi j’en conserve la mentalité.

On m’a toujours appris que c’était cette sorte d’obligation qui motivait les actes de la vie de tous les jours.

Tu ne peux pas y échapper, tu dois le faire.

Et pour beaucoup de choses c’est vrai que ça fonctionne plutôt bien.

En revanche pour la peinture pas vraiment.

J’ai beau tenter de me dire : Tu dois, tu es obligé, il faut…

Rien ne se passe. La toile reste sur le chevalet durant des jours ainsi.

Je résiste énormément.

Je dois perdre une énergie colossale à résister ainsi.

Mais ce n’est pas grave.

Dans le fond que j’enseigne ou pas, cela revient au même il y aura toujours cette résistance qui me sert à bien déterminer ce que je ne veux pas peindre. Elle est totalement incompréhensible pour la plupart des gens j’ai fini par l’accepter. Je ne peux ni l’expliquer ni me justifier et d’ailleurs je ne sais même plus si j’en ai l’envie.

On perd aussi trop d’énergie de cette façon là.

Se taire, enseigner, peindre et résister à la non peinture… pas si facile.

Heureusement que je peux me l’écrire sinon je serais bien capable de tout oublier.