Ekphrasis

Bouclier d’Achille reconstitué par Quatremère de Quincy (1755-1849)

On dit que la première ekphrasis en littérature est celle qu’Homère nous offre du bouclier d’Achille.

Au moment de repartir à l’assaut des forces troyennes et de venger la mort de son ami Patrocle, Achille a besoin de nouvelles armes. Thétis, sa mère, demande à Héphaistos de lui for­ger un bouclier. Les cent trente vers consacrés par Homère à la réalisation de ce bouclier, l’Hoplopoïa, ont intrigué lecteurs et commentateurs depuis l’An­tiquité et continuent d’une certaine manière à hanter « notre imaginaire et […] nos réflexions sur l’humaine condi­tion .  A la recherche du sens de cette arme, A.-M. Lecoq compose une véri­table somme, qu’elle enrichit de l’ana­lyse critique des théories les plus récentes sur le sujet et explore l’his­toire de l’art, l’histoire de l’histoire de l’art, l’histoire de la pensée et des reli­gions. Une description qui rend l’oeuvre – le bouclier – si vivante intrigue et a valu à Homère d’être considéré comme un menteur dès l’Antiquité. ».

Anne Marie Lecoq « Le bouclier d’Achille, un tableau qui bouge » éditions Gallimard.

Cette longue description de l’Hoplopoïa deviendra un motif récurrent de l’épopée par la suite et les écrivains qui le feront perdurer n’auront de cesse d’utiliser les mêmes ficelles que le vieil Aède. On peut citer Apollonios de Rhodes dans les Argonautiques au III e siecle avant J.C et aussi Virgile dans L’Enéide, 70-19 avant J.C

Ainsi l’ekphrasis sera le mot utilisé pour la description d’une oeuvre d’art. Cependant aucun bouclier ayant appartenu ou non à Achille ne saurait ressembler à cette description formulée. Il y a bien trop de détails, de digressions, d’éléments de tout acabit pour que l’objet puisse ainsi surgir de façon concrète à notre regard. Ce bouclier là n’existe pas, il n’a jamais existé et il n’existera jamais ailleurs que dans les 130 vers de L’Iliade.

Et en même temps on peut pas imaginer meilleure description de cette arme forgée par le contrat passé entre deux divinités.

Et en même temps, et c’est là que toute description s’entoure d’un voile mystérieux c’est que ce bouclier existe pourtant bel et bien quelque part, on ne sait pas bien où sinon dans le récit d’Homère, mais aussi dans un ailleurs qui sera personnel pour chacun des lecteurs qui se l’inventent au fil du texte.

On ne peut cependant imaginer tout un livre qui ne soit constitué que par la description, par des descriptions à répétitions, ce serait lassant.

Au bout du compte la description à aussi ce pouvoir de désorienter un instant le lecteur du fil naturel du récit, la description nous éloigne de l’action un moment. La description est en tout point semblable à la digression. Pourquoi donc ?

Il me semble que nos existences sont exactement comme ces vieux récits grecs… on aimerait parfois que les actions s’enchaînent l’ une à l’autre, sans pause, sans perte de temps, mais ce n’est jamais ainsi que les choses se passent.

On s’installe sur le canapé, on se sert un verre, on pioche dans le paquet de chips et la journée est déjà bien entamée quand on en finit avec le terme « Ekphrasis » qui nous titillait depuis l’aube sans savoir pourquoi.

L’héroïsme aujourd’hui.

Le dieu Quetzacoatl, l’Atlas des incas.

Rien n’est plus frelaté que l’héroïsme et c’est bien normal pour qu’on ne baisse pas les bras et que les usines tournent. Se projeter sur un coureur cycliste, un footballeur, un homme d’état,un artiste célèbre crée du rêve dans les jeunes cervelles et aide à se lever le matin.

Pourtant à bien y réfléchir les héros sont bien ailleurs . J’en croise tous les jours depuis mes plus jeunes années à commencer par mon père qui me forçait à cirer ses chaussures chaque soir afin de participer d’une certaine façon à son épopée.

Je rechignais alors en prenant cela comme une servitude comme tant d’autres tâches que la vie familiale nous entraîne à assumer. Encore que je ne sois pas sur que dans un contexte paisible et aimant ces tâches ne fussent moins lourdes à réaliser.

Une idée fausse de la justice ou de l’injustice entrave largement la sensation héroïque pour la transmuter en esclavage.

Il aurait suffit peut-être d’une main chaude sur ma tête, d’un simple merci mon fils pour que je me sente mieux.

Et même cela faisait partie du grand jeu de l’oie bien sur , ce manque. Et quel courage finalement faut il à un père pour provoquer cela plus ou moins consciemment…?

Dans certaines théories sur la réincarnation il est dit que l’on choisi sa vie à venir et donc ses parents. Je n’aurais pas pu faire un meilleur choix quand je dénoue tous les nœuds pour trouver le fil ténu des actes et de leurs conséquences sur le grand aujourd’hui.

L’héroïsme vu désormais au travers du prisme de la gratitude il n’est pas seulement dans les films, dans les musées, sur les stades, sur les champs de bataille, il est bien plus fréquent que cela, parfois même je jurerais qu’il se tient partout.