La fin du monde c’est tous les jours.

crédit photo Atelier Patrick Blanchon peintures

Il n’y a qu’à allumer la télé si l’on veut se taper une déprime carabinée. Entre la guerre qui fait rage depuis la nuit des temps, les pays sans pluie où les enfants ont le regard, le cœur et le ventre gros de chagrin, les inepties politiciennes, les tornades dévastatrices et les documentaires sur l’art contemporain il est évident qu’on peut s’approcher de la conviction que l’on nous vend la fin du monde au quotidien.

Pourtant il y a autant sinon plus de choses magnifiques que l’on nous montre avec parcimonie sinon pas du tout. C’est que tout est fait pour provoquer chez le quidam moyen l’idée que le danger, la misère ou l’étripage peut surgir au coin de sa rue et qu’il doit prendre des mesures adéquates afin de tenter de s’en préserver.

Cette peur fait tourner les usines, les entreprises, et surtout perpétue l’idée que nous avons besoin de gens sans vergogne au sommet de l’état afin de maintenir le confort et la sécurité dans nos petites existences de français souvent grognons pour un oui, pour un non.

Du coup on finit par croire que les nuages radioactifs s’arrêtent à la frontière de notre beau pays qui prône le cartésianisme à tout va mais qui reste à l’affût du moindre potin du moindre ragot malgré tout, il ne faut pas oublier que la France est avant tout une sorte de gigantesque bistrot de campagne où l’important est de causer de tout et de rien du moment qu’on obtient de jolies polémiques.

Enfin le dérèglement climatique, la canicule, l’importance que prend la presse qui soulève des lièvres gros comme des éléphants sur le paysage politique, la couleur de plus en plus blanche du soleil, tout cela fait flipper et c’est bien normal puisque c’est le but recherché si j’analyse à peu près lucidement la situation.

Nous nous installons progressivement dans le constat que la fin du monde est en train d’arriver qu’on le veuille ou non en même temps que l’on constate que le politique, les institutions, les promesses jamais tenues ne parviendrons plus désormais à nous le faire oublier.

Et c’est fantastique finalement car cette pseudo fin du monde ne peut que nous renvoyer à nos petites finitudes individuelles.

Cette sensation de mort imminente est un cadeau du ciel car elle permet de faire fonctionner le ciboulot et la créativité à plein tube, elle permet aussi de se sentir vivant vraiment, souvent au début par colère, par dégoût, par rage, puis tout ça s’apaise et on commence à regarder autour de soi pour regarder les autres.

S’il est évident, si la mort enfin est inéluctable, quel point de vue adopter face à celle ci alors ? resteront nous à déprimer devant nos postes de télévision comme des victimes atterrées ? Plongerons nous dans le sexe, l’alcool, la drogue ou le travail pour nous enfouir l’égoïsme dans le sable ? Ou alors accepterons nous enfin que la vie est un phénomène extraordinaire que nous avons la chance de traverser chacun de nous ?

Cette dernière approche propose le respect et la compassion pour la moindre manifestation de la vie que l’on puisse croiser chaque jour en attendant soit la fin du monde, soit notre propre mort.Cela changerait tellement d’en prendre conscience tous les matins, et de faire attention à nous, aux autres discrètement, sans tapage.

Ils n’osaient plus espérer

Le cœur alourdit de tant d’actes brouillons, mes camarades œuvraient à la construction d’une jolie résignation. Toujours distant le capitaine utilisait compas et sextant gardant scellée notre véritable position, impossible de savoir si oui ou non nous étions sur la bonne route, impossible de se repérer dans cette vastitude parfaite où chaque jour ressemblait au précédent.

Et puis la nuit venait et son silence majeur, alors ceux qui ne dormaient pas se retrouvaient sur le pont agrippés aux riz, aux filins, aux cordes, séparés de silence, certains fumaient, d’autres pas. Mais tous cherchaient sur l’horizon une forme inédite, comme un idée d’eux même entraperçue, à laquelle ils renonceraient pour retrouver leur confortable ennui.

Parmi tous ceux là un jeune mousse aux yeux très clairs et aux grosses mains rouges balbutiaient des propos inaudibles en raison des grands vents qui souvent balaient le pont.

Tout à sa solitude il semblait prier une divinité inconnue, de lui donner la force de rester là sans se jeter à l’eau. Je le voyais lutter avec l’envie de plonger et riant parfois comme un idiot, il agrippait férocement le cordage de plus belle pour réassurer son assiette dans les innombrables roulis.

Je savais pourtant qu’il serait vain de lui adresser toute parole d’espoir, d’ailleurs je n’en avais pas, comme tous les autres j’avais effectué le pas décisif, comme tous ceux qui n’osaient plus espérer.

le peintre et son tableau

656 La voie étroite André Beuchat

D’un côté ce petit bonhomme qui tremble de colère et de trouille et de l’autre cette surface blanche qui attend un signe. C’est la mort qui veut cela. C’est elle le grand révélateur de mouvement ou d’inertie. Si tu ne sais pas encore que tu vas crever tu ne peux pas atteindre cette folie, cette transe qui met l’acte créatif en branle. On m’a parlé d’amour, c’est une sublimation. La vérité vient de la trouille et de l’obsession. C’est le constat du jour, demain cela changera peut-être, j’aurai oublié parce qu’on ne peut pas vivre tous les jours tétanisé par cette hantise de disparaître quand même.

Pourtant on peut imaginer que l’oeuvre sauve du néant, qu’elle survivra si ça peut arranger un peu les choses, les enrober pour faire passer le gout amer de cette certitude. On peut même croire à un certain stade qu’on a fait suffisamment, que c’est enfin accompli, et qu’il n’y a plus qu’a attendre le coup de grâce comme une délivrance. Çà aussi ne dure qu’un temps, on se leurre si bien, on ne fait d’ailleurs que cela.

Vaincre la mort, c’est à dire se réduire à néant avant qu’elle ne le fasse, j’ai essayé. Mais la vie est si forte, qu’elle resurgit comme une eau vive farouchement, et pire sans y penser. Il n’y a qu’à sentir sa queue se lever a l’ abord de printemps, cette sève remonter de je ne sais où des entrailles profondes et noires et on se remet à espérer bêtement. On n’y peut rien, c’est un fait que la vie s’accroche férocement et tendrement en même temps.

L’acceptation tient lieu d’antichambre à l’état d’homme et balaie bon nombre d’illusions d’un coup. C’est sans pitié qu’on se regarde un temps avant de s’agripper à la compassion pour soi, c’est le chas d’une aiguille que le fil ténu de vivre doit traverser alors pour continuer plus calme. Je n’en voulais pas de ce calme, destructeur de forces imaginais je, je n’en voulais pas de cette docilité aux choses non plus, même après plusieurs vies de couple, érodé par les passions et la quotidienneté. J’ai renâclé, triché, menti, volé,trahi, me suis enfui au loin, et puis ça vous rattrape, inexorablement. Il faut traverser le chas. Pas d’autre solution, ou se flinguer alors, c’est peu crédible quand on dépasse l’age de James Dean, c’est surtout si romantique que c’est à pleurer ou à rire, à pleurer de rire.

Et pourtant derrière la porte, la cloison on entend la joie piaffer allez savoir pourquoi ?

Comme une jument en chaleur les flancs tremblants de désir elle n’attend que cela, que la paroi s’efface et que le cavalier la prenne enfin pour un voyage dans la steppe sous le ciel bleu de ce presque été.

 » Pour ces hommes qui se pressent dans la nuit entre deux murs de pierre, la voie est étroite, semblable à une longue fente dans la terre, une diagonale qui traverse en longueur le paysage. La vision est limitée, on a le sentiment d’une fuite en avant, sans en connaître la cause, sans objectif bien défini et surtout sans retour.  » André Beuchat 656 la voie étroite

https://andrebeuchat.com/fr/opere/detail/656-gravure-originale-de-andre-beuchat