Comme aux premiers jours

Durant quelques instants le monde s’est évanoui. Le sable, les vagues, l’océan et l’infini de l’horizon , ont tout gommé. Nous étions presque nus disséminés sur la grande plage et j’ai ressenti cette impression étrange d’être revenu aux premiers jours.

Les miens, les votres les nôtres ceux du monde comme de l’univers. Une incroyable tranquillité, assourdissante.

Alors je me suis dit, tout est parfait comme ça dans l’été.

Pourquoi ne pas tout laisser derrière.

Ce monde et ses profits, son brouhaha permanent.

Revenir juste aux voix d’ici, aux voix toutes proches, à celle de la marée des mouettes et des enfants qui fabriquent des châteaux de sable.

Science fiction.

Dans mon village, je n’ai pas remarqué d’effervescence particulière. Les devantures sont toujours dans l’attente de repreneurs.

A part celles des deux ou trois commerces survivants qui vendent des vêtements pour femmes, des sonotones et des lunettes, tout le reste a été emporté bien avant que la fin du monde ne soit annoncée.

Hier le président s’est fendu d’une allocution à la télévision.

Même mon épouse l’a trouvé juste pour une fois

Moi j’étais encore en cours je n’ai pas pu assister au spectacle.

Je n’ai pas pu voir les infos, j’ai avalé un truc rapidement puis je me suis endormi, éreinté par la pleine lune et le peu d’heures de sommeil de ces derniers jours.

Et les quelques images aperçues ce matin un peu partout sur le net ne m’engagent pas vraiment à m’attarder trop longtemps sur celui-ci.

Alors ce serait à cause d’un tout petit microbe, un virus que le monde s’effondrerait ?

Preuve qu’il ne tenait pas bien sur ses jambes pour se casser la figure comme ça, bêtement.

Du coup j’ai repensé à ce mois de septembre 2001 où rentrant du boulot j’ai allumé la télé et où j’ai vu des avions s’encastrer dans les twin towers.

Sur le coup j’ai pensé que l’on diffusait un film de science fiction et je suis allé me préparer un sandwich.

C’est mon ex qui venait de finir les ongles d’une cliente qui m’a rejoint à la cuisine et décrypté l’info.

 » Les états unis ont été attaqués, il ne reste rien des tours jumelles, un attentat terroriste. »

Alors je suis revenu au salon avec mon sandwich.

J’ai reposé les yeux sur l’écran de la télé, qui rediffusait en boucle une vidéo amateur et là l’information est arrivé peu à peu à ma cervelle.

Bon ça se passait loin mais tout de même, cet événement modifiait quelque chose et j’eus pour finir quelques soucis de déglutition.

Une réalité nouvelle provoquait un vacillement, comme dans un viseur télémétrique on mettait du temps pour ajuster les deux images afin d’en avoir comme on dit le cœur net.

Aujourd’hui rebelote, ce n’est pas aussi spectaculaire bien sur, les rues ne sont pas jonchées de cadavres et je ne sais pas si ce n’est pas pire de les constater presque totalement désertes .

Rome désert, Milan désert, bientôt peut-être Paris et Lyon.

Tous les projets que nous avions avec mon épouse, notamment ce voyage à Paris pour aller voir deux expositions, Cézanne et Turner, envolés.

Mes élèves se sont encore déplacés cette semaine mais viendront ils la prochaine ?

Sans doute serait il plus sage que je ne me rende pas à cette réunion prévue ce soir pour le déroulé de la saison culturelle de l’office de tourisme de Bourg l’Argental… en plus un vendredi 13…

Non ce ne serait pas bien sage parce qu’il y aura le danger potentiel de choper la bestiole qui gâchera tout, nous aurons du mal à rester sereins, il y aura des blagues à la con pour expulser tout cela. Ça ne donne pas envie.

Et puis tout à coup se dire que si c’est vraiment la fin du monde, toute velléité de projet, l’idée même de projet ne sert plus à rien.

Que reste t’il alors ? et à quoi se référer sinon les films de science fiction encore une fois ?

Le nombre de morts va augmenter de façon exponentielle, l’économie va faire naufrage, les gens vont commencer à se battre pour un paquet de riz ou de pâtes.

Peut-être que toutes les ressources énergétiques vont s’effondrer elles aussi.

Plus assez d’employés, plus assez de ressources financières.

Internet ne sera plus assuré ni l’éclairage, ni le chauffage, pas plus que les transports ni la télévision ni la radio.

Dans le fond on a du mal à imaginer autre chose que le retour global de la sauvagerie un peu partout sur la terre une fois que tout le monde se sera réveillé, suite à l’anesthésie provoqué par la nouvelle.

Des meutes, des loups, des agneaux, le recours à la force contre le faible ça ne changera pas grand chose mais tout de même il faudra à nouveau regarder la brutalité et la sottise dans les yeux.

Tous ces milliers d’années pour tenter de résister à nos penchants naturels, toute la civilisation balayée dans un éternuement faut il trouver cela burlesque ? grotesque ? rigolo ? dramatique ?

Je me dis qu’il faut juste voir les choses comme elles sont pas pires ni meilleures comme on a toujours tendance à les interpréter.

C’est le juste moment de méditer sur le présent et de regarder toutes les conneries qui fusent pour tenter de trouver une issue.

Se dire qu’il n’y a pas d’issue, pas d’espoir pas d’échappatoire cette fois.

Et observer qui je suis vraiment ? suis je un être humain ou une baudruche qui se dégonfle, qui panique, est prête à tout pour se préserver ?

Il est vraiment l’heure de passer de la fiction permanente à la réalité.

En tous cas le peu de temps qui reste je veux le savourer, le célébrer avec de bons amis comme toi, ouvrons donc une bouteille de bon vin, peu importe désormais que tu fumes ou pas, mon épouse te demandera surement d’aller fumer dehors, mais il ne fait pas trop froid, l’air est doux.

Et plaisantons un peu avec ce qu’il reste dans le frigo je vais te faire un bon repas pour te changer les idées en attendant que le monde entier parvienne au terminus.

La fin d’un monde

La fin du monde c’est comme l’amour, cela se produit un peu tous les jours sans que nous n’ayons à nous en préoccuper plus que ça. Les forces de création et de destruction marchent main dans la main et complices œuvrent à produire l’impermanence comme l’éternité.

C’est un soir d’hiver où je suis tombé sur cette bonne sœur dans un self de la place Clichy à Paris. Un soir d’hiver propice à désirer se réchauffer comme on peut. J’avais quitté la petite piaule miteuse que j’occupais dans cet hôtel, et j’avais esquivé tous les bars habituels parce que le seul sujet de préoccupation des gens alors était la guerre du Golf qui éclatait.

Cela impactait toutes les cervelles et la mienne aussi bien sur. La nuit je rêvais de terrains vagues illuminés par des traînées de balles traçantes. A cette époque là déjà on prévoyait la fin du monde, c’était déjà plié les américains contre les perses, les arables, tout cela bien mélangé dans un jus d’épouvante médiatique nous faisait serrer les fesses et rétrécissait nos espoirs dans l’avenir.

Et puis j’étais tombé sur elle, elle déjeunait seule à une table voisine. Une femme entre deux ages, pas très jolie pas très laide non plus, une apparence qu’on décrirait « ordinaire ».

Et justement l’ordinaire déjà m’intéressait au plus haut point. Un échange de sourires quelques paroles et nous voici à nous rapprocher et elle m’apprend qu’elle est « sœur chez les sœurs  » comme dans un vieux sketck de Patrick Raynal.

J’avais toujours la foi à cette époque même si je n’ai jamais été religieux pour deux sous. Et, en tous cas je m’interdisais bien tout jugement à son égard car il faisait triste et froid à l’extérieur comme à l’intérieur. Quand on a été malmené pendant une longue période, où que l’on s’est malmené soi-même, un peu de réconfort n’est jamais à négliger, que celui ci nous parvienne par un regard, un mot, un silence.

Je ne sais comment nous en vînmes à parler d’amour, mais ce devait être son sacerdoce j’imagine, son leit motiv aussi elle me demanda ce que j’en pensais de but en blanc et aussi sec je pensais botter en touche en répliquant  » l’amour c’est tous les jours ».

Elle fut ravie de ma réponse et nous finîmes notre repas dans la bonne humeur, puis comme il était tard et que je n’avais pas envie de retourner à l’hôtel, malgré le froid je décidai de l’accompagner jusqu’à son hospice. Je la revois encore me saluant avec un petit geste de la main, comme dans un roman de Kundera.

Cette petite phrase qui était sortie de moi sans que je ne réfléchisse provenait d’un vaste inconscient, sorte de continent que je découvrais peu à peu à l’époque.

Avec le recul désormais je suis stupéfait par la justesse de ce propos que j’ai pu tenir comme dérisoire alors. C’est même peut-être la seule chose de juste que j’aurais dit dans toute mon existence. La seule vraie expérience qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue c’est cet apprentissage de l’amour au jour le jour et à 60 ans désormais je ne mesure toujours pas encore le fond.

Ne sommes nous pas comme des athanors sur pattes explorant ainsi la naissance et la mort du monde à chaque instant à seule fin d’éprouver l’amour. Non pas cet amour égoiste, ce petit amour étriqué d’une personne envers une autre, pas non plus cet amour inconditionnel qui souvent nous est une illusion dithyrambique permettant à notre égo de se renforcer.

Non cet amour que nous ne cessons de creuser est comme le ruisseau qui inlassablement creuse la plus dure des pierres , c’est un sentiment paisible dans le fond, mais dont la régularité, l’obstination ou la ténacité peut venir à bout de toutes les minéralités de notre cervelle épaisse.

L’amour et l’inconscience marchent main dans la main comme création et destruction, en fait à bien y regarder ce n’est toujours qu’une danse qui ne cesse jamais et le danger que j’ai toujours voulu y desceller c’est de ne pas accepter totalement le mouvement provoqué par la musique interne, cette symphonie silencieuse qui crée et détruit à chaque instant le monde mais aussi mes pensées sur celui ci.

Aujourd’hui on ne cesse de réactualiser cette histoire de fin du monde, et à l’appui, tous les drames, toutes les tragédies, les incendies et les inondations… On va chercher dans les vieux textes, les prophéties mayas ou autre une bonne raison pour que ce soit maintenant que tout se produise, que tout se termine.

Mais sans doute cela ne cesse jamais de se produire et de se terminer, nous en avons parfois l’intuition, mais la réflexion, l’imagination ne se suffisent pas de cette étincelle, il faut qu’elles brodent des histoires, des explications cartésiennes ou extraordinaires pour tenter de l’enclore dans une forme durable.

Quand tout le monde peu à peu se met d’accord pour croire à une histoire, nul doute que celle ci finit par devenir « vraie ».

La fin du monde c’est tous les jours.

crédit photo Atelier Patrick Blanchon peintures

Il n’y a qu’à allumer la télé si l’on veut se taper une déprime carabinée. Entre la guerre qui fait rage depuis la nuit des temps, les pays sans pluie où les enfants ont le regard, le cœur et le ventre gros de chagrin, les inepties politiciennes, les tornades dévastatrices et les documentaires sur l’art contemporain il est évident qu’on peut s’approcher de la conviction que l’on nous vend la fin du monde au quotidien.

Pourtant il y a autant sinon plus de choses magnifiques que l’on nous montre avec parcimonie sinon pas du tout. C’est que tout est fait pour provoquer chez le quidam moyen l’idée que le danger, la misère ou l’étripage peut surgir au coin de sa rue et qu’il doit prendre des mesures adéquates afin de tenter de s’en préserver.

Cette peur fait tourner les usines, les entreprises, et surtout perpétue l’idée que nous avons besoin de gens sans vergogne au sommet de l’état afin de maintenir le confort et la sécurité dans nos petites existences de français souvent grognons pour un oui, pour un non.

Du coup on finit par croire que les nuages radioactifs s’arrêtent à la frontière de notre beau pays qui prône le cartésianisme à tout va mais qui reste à l’affût du moindre potin du moindre ragot malgré tout, il ne faut pas oublier que la France est avant tout une sorte de gigantesque bistrot de campagne où l’important est de causer de tout et de rien du moment qu’on obtient de jolies polémiques.

Enfin le dérèglement climatique, la canicule, l’importance que prend la presse qui soulève des lièvres gros comme des éléphants sur le paysage politique, la couleur de plus en plus blanche du soleil, tout cela fait flipper et c’est bien normal puisque c’est le but recherché si j’analyse à peu près lucidement la situation.

Nous nous installons progressivement dans le constat que la fin du monde est en train d’arriver qu’on le veuille ou non en même temps que l’on constate que le politique, les institutions, les promesses jamais tenues ne parviendrons plus désormais à nous le faire oublier.

Et c’est fantastique finalement car cette pseudo fin du monde ne peut que nous renvoyer à nos petites finitudes individuelles.

Cette sensation de mort imminente est un cadeau du ciel car elle permet de faire fonctionner le ciboulot et la créativité à plein tube, elle permet aussi de se sentir vivant vraiment, souvent au début par colère, par dégoût, par rage, puis tout ça s’apaise et on commence à regarder autour de soi pour regarder les autres.

S’il est évident, si la mort enfin est inéluctable, quel point de vue adopter face à celle ci alors ? resteront nous à déprimer devant nos postes de télévision comme des victimes atterrées ? Plongerons nous dans le sexe, l’alcool, la drogue ou le travail pour nous enfouir l’égoïsme dans le sable ? Ou alors accepterons nous enfin que la vie est un phénomène extraordinaire que nous avons la chance de traverser chacun de nous ?

Cette dernière approche propose le respect et la compassion pour la moindre manifestation de la vie que l’on puisse croiser chaque jour en attendant soit la fin du monde, soit notre propre mort.Cela changerait tellement d’en prendre conscience tous les matins, et de faire attention à nous, aux autres discrètement, sans tapage.