L’envie d’avoir envie.

Peinture Maurice Estève.

Le métier de créateur, d’artiste, et donc par ricochet de peintre est souvent associé soit à une situation privilégiée lorsque ça roule soit à l’apparition d’une silhouette falote de glandeur majuscule lorsque ça ne fonctionne pas.

Entendez « roule ou pas » par les ventes que l’on effectue ou pas.

Le pognon semble être l’indicateur principal de la réussite dans ce domaine comme dans tant d’autres.

Ça c’est la vision extérieure.

Mais pour quelqu’un qui tous les jours doit se mettre à sa table à dessin ou à son chevalet comme moi par exemple puisqu’un jour j’ai décidé d’en faire mon métier, le critère principal n’est pas l’argent mais l’envie.

J’ai quitté tout un tas de jobs même bien payés parce que justement j’avais perdu l’envie de me lever le matin pour exercer ces jobs.

Si je perds l’envie d’effectuer un travail je me morfonds, je commence à être distrait, dissipé, bref je m’ennuie et je finis par chercher la petite bête, produire des grains de sable , à réfléchir, à couper les cheveux en 8.

Du moins je faisais cela avant et je vous avoue que c’était une perte de temps.

C’est un peu comme en amour, si l’on perd le désir on croit que tout est fichu. L’image que nous nous faisons de notre couple devient quelque chose de banal jusqu’au moment où cela devient un enfer, et la seule solution alors devient la rupture, pour ne pas dire la fuite.

Combien de fois ai je interrompu l’acte sexuel simplement parce je finissais par trouver ennuyeuse une répétition que j’avais d’ailleurs moi-même mise en place à l’aune des performances ?

A l’époque j’avais l’impression que les trois quarts de la ville faisait la même chose au même moment. Une désespérance sans nom m’envahissait alors et mon égoïsme prenait alors le dessus en prétextant fatigue, stress, à ma compagne du moment.

Il aurait simplement été utile de changer de point de vue, d’avoir l’audace de trouver des voies moins communes , comme par exemple m’ouvrir de mes angoisses à l’autre pour parvenir au rire commun…au sourire, à la tendresse et finalement à de plus profondes jouissances. Bref ré inventer quotidiennement la caresse comme l’échange .

Cette envie initiale comment est-il possible qu’elle disparaisse aussi soudainement qu’elle arrive …?

On peut penser que c’est par usure, par fatigue, par excès, par routine, mais en fait c’est plus probablement vers une paresse naturelle qu’il faudrait se diriger pour comprendre cette disparition.

La paresse associée à la certitude de l’habitude est terrifiante, c’est un poison létal pour l’envie. Combien d’automobilistes chevronnées s’endorment ainsi au volant ?

Refaire la même chose tous les jours en imaginant toujours être la même personne qui refait cette chose cela revient à imaginer qu’on est toujours la même personne vue sous un certain angle.

Et si on changeait d’angle, de point de vue, tout en refaisant la même chose ? si entretenir l’envie nous permettait aussi de nous entretenir nous-même ? de retarder le vieillissement des neurones, de conserver fluidité et souplesse ? d’apprendre une forme de tendresse et d’humilité inédite ?

Combien de fois ai-je compris cela lorsque montant dans la rame du RER de banlieue de ma jeunesse je me tenais aux limites du sommeil et de la rêverie et observais la vie de la rame, ses voyageurs, leurs gestes parfois étonnamment synchrones, leurs soupirs, leurs éternuements, les bruits qui à force d’être accueillis finissaient par dévoiler des rythmes. Jamais je n’ai fait d’effort vraiment pour observer tout cela j’avais juste envie de regarder le monde et la situation d’une façon inédite chaque jour pour échapper à la lassitude et au suicide probablement.

Désormais pour maintenir l’envie qui est un mot valise, je change de technique, de format, de sujets, je travaille sur plusieurs tableaux en même temps et je ne cherche surtout pas à imaginer une cohérence à tout cela en amont.

Je n’effectue aucun plan, je n’ai pas de but sauf celui de suivre mon envie et c’est celle ci qui me permet de réaliser plusieurs toiles par jour, par semaine, par mois.

Je sais désormais que toutes ces œuvres se rejoignent dans des thèmes qui sont récurrents. La seule chose qui change c’est ma façon d’aborder ces thèmes désormais en faisant confiance au hasard, à l’inconscient pour ne pas me retrouver dans la position exiguë de « l’expert ».

En me vidant de l’expérience acquise surgit alors un esprit de débutant.

Je nourris ainsi mon envie d’avoir envie de peindre.

Et étrangement mon regard s’agrandit se modifie et mon cœur aussi débarrassé enfin de tant de vieilles habitudes et de l’idée de buts à atteindre qui ne me regardent plus.

Emprisonnés dans l’habitude

L’habitude se loge dans les moindres recoins de notre vie. Ce faisant nous sommes à la fois rassurés et emprisonnés par ce besoin d’assurance perpétuel qu’elle nous apporte. Pourtant nous pouvons faire trembler les parois, faire fondre les barreaux, expirer du plus profond de nous l’inédit et l’extraordinaire.

C’est en ouvrant la porte de l’atelier ce matin que m’est venu ce constat. Même une simple porte n’en finit pas de livrer ses secrets à chaque fois que nous nous concentrons sur la main au contact de la poignée, sur le regard que nous portons vers elle, sur l’odeur même qui flotte dans l’air à ce moment précis où nous allons pénétrer ou sortir d’ un lieu.

Il flotte dans l’air une légère odeur de feu de bois et de térébenthine, et les quelques merles du voisinage se sont donnés rendez vous sous l’auvent de la vieille scierie dans laquelle j’ai installé mon atelier. Cette porte tant de fois ouverte et refermée durant l’année je ne la regarde guère en général, je ne pense même pas à elle, face à celle ci une grande partie de mon attention se trouve ailleurs, dans la journée précédente avec les toiles travaillées ou bien dans les heures à venir sur les toiles que je devrai reprendre. En fait je ne suis pas vraiment là et il y a gros à parier que ce n’est pas seulement devant la porte de mon atelier.

Fort de ce constat je suis revenu à la cuisine pour me servir un nouveau café. Cette fois j’ai regardé la tasse qui est un vestige d’une autre vie, tout un service que l’on m’avait offert à mon départ de Suisse pour retourner sur Lyon avec un peu de souvenirs. Mais voyez comme on s’égare facilement, c’est juste une tasse blanche avec des petits chats peints et sur un bord elle est un tout petit peu ébréchée, mais je ne me suis pas résolu à la jeter même si je sais que cet accident est un lieu de rencontre de milliers de bactéries. Je m’en fiche c’est la dernière tasse et je ne peux me résoudre à m’en séparer.

Le café noir est bien dosé, c’est bon signe car j’ai utilisé la dosette cette fois, la plupart du temps j’y vais à l’estime en versant directement la poudre dans le filtre et mon breuvage réveillerait un âne mort. Les petites bulles du sucre qui remontent à la surface en éclatant en silence, dans le maelstrom du touillage lent de la cuillère, et enfin ce mélange d’amertume sucrée dans la bouche, ce liquide qui coule au fond de la gorge, et la sensation de chaleur bienveillante qui l’accompagne. Je ne me souviens plus de la première fois où j’ai rencontré ce gout du café. Surement sur un sucre que me tendait mon grand père. Aller à nouveau dans mes souvenirs. Demain il faut que je monte au Bessat chercher des tableaux … me voici parti dans l’avenir.

Je ne suis pas un adepte de l’instant présent, sans doute par réaction à ce que j’en lis écoute et voit quand on me le prône à tue tête. Mais pourtant c’est vrai que le seul lieu de l’inconnu, de l’inédit, de la découverte et des petites joies simples qu’elle procure c’est bien cet instant dans lequel le passé comme l’avenir sont deux inconnus à l’équation de vivre.

La répétition

La répétition huile sur toile Patrick Blanchon 2019

J’ai connu la répétition du matin lorsque le réveil sonne et que le corps secoué par celui ci se met en branle, saute du lit, se déplie, s’étire, baille et se dirige vers les toilettes.. toujours les toilettes en premier pendant des années .. puis la main saisit le pot machinalement, mouvement vers l’évier de la cuisine, remplissage du contenant d’eau pour le verser dans le réservoir de la cafetière. La main encore tâtonne un peu pendant qu’on guette l’heure à la pendule murale et découvre le pot à café .. un filtre arrive par miracle dans le bon lieu au bon moment, la boite est secouée légèrement, le café sait ou il doit s’arrêter dans le filtre grâce à l’habitude acquise par l’œil , et il n’y plus que l’opération d’allumage à déléguer au doigt, chez moi c’est le pouce qui décide.

Le café et bien sur la clope.. Sans cela je me dis que je ne peux pas démarrer ma journée, c’est cela l’habitude, la répétition. Se dire toujours les mêmes choses pour tenter de se reconstituer chaque matin avec une peur tout de même, celle qui justement ne permet pas de déroger à la règle, au rituel.

Les jours ou je n’ai pas prévu de réapprovisionner le pot de café.. ou bien quand je secoue mon paquet et qu’aucune cigarette ne glisse, sont des jours qui commencent très mal. Cela aussi c’est une habitude de se dire les choses c’est une sorte de plan B quand le plan A ne fonctionne pas.

Que viendrait ajouter de plus la surprise sinon un agacement premier d’être excentré ? Encore que cela dépende de la surprise, mais avec le temps on finit par considérer les surprises pour ce qu’elles sont.. de simples dérangements et pas autre chose.

Mon père pourtant me l’avais bien dit .. évite de venir à la maison par surprise.. préviens moi avant, juste un coup de fil et ça ira..

J’avais trouvé cela bizarre mais j’avais fini par admettre que depuis la mort de ma mère, mon père s’était bardé d’habitudes et que ne pas réaliser une seule tâche qu’il s’était fixée revêtait pour lui une véritable catastrophe.

Le mot catastrophe peut paraître exagéré mais il n’en est rien ..loupait il un épisode d’une de ses séries préférées à cause d’un coup de téléphone impromptu, il perdait le fil de sa journée et comme des dominos tout ce qu’il avait prévu devenait caduque complètement irréalisable. Alors il refermait les volets roulants de sa chambre, prenait son livre de chevet et rien n’aurait pu l’extraire de sa lecture entrecoupée de sommes plus ou moins longs ..il avait jeté l’éponge pour cette journée particulière.

Le lendemain était un jour nouveau et il revenait à son plan A , donner à manger au chien, nettoyer la cuisine de fond en comble, sortir acheter de quoi cuisiner pour la journée et partir en foret avec le chien pour marcher pendant 1 heure.

Il a fait ça pendant des années et quand je lui posais la question au téléphone tu ne t’ennuies pas ça va ? il me disait non tout va bien. Et je raccrochais avec le sentiment du devoir accompli et lui d’être débarrassé d’un gêneur.

Depuis qu’il est décédé j’ai compris que la répétition ne s’achevait réellement qu’avec la mort .. tant qu’on est pas en train de manger les pissenlits par la racine on peut répéter tout un tas de conneries ou de bonnes choses et rien que pour ça c’est quand même chouette la vie.