Le cauchemar aseptisé

C’est en 1940 qu’Henri Miller repart aux Etats Unis à cause de la guerre. Il redécouvre alors son pays lors d’un vaste périple et il est déçu. C’est de cette déception que naitra le « Cauchemar climatisé » publié en 1945. Ce texte est issu à la fois de la nostalgie d’un pays qui n’a probablement existé que dans l’imaginaire de l’écrivain. Nostalgie et prise de conscience en même temps d’une dégradation irrémédiable causé par la production de masse, par le capitalisme et l’aliénation des foules. Prise de conscience qui renforce en même temps sa philosophie d’homme qui ne compte que sur l’apprentissage autodidacte de l’écriture et de la vie.

Seuls quelques portraits d’artistes rencontrés comme notamment le compositeur Edgar Varèse permettent de ne pas laisser le lecteur s’étouffer devant l’accumulation des griefs de Miller face à la déception dans laquelle il l’entraine avec brio.

Je repense à ce bouquin et je remplacerais volontiers « climatisé » par « aseptisé » après tout ce que nous avons traversé en Europe notamment depuis la fin de cette seconde guerre mondiale.

On dirait qu’une époque glaciaire s’est abattue soudain alors même qu’on nous rabat les oreilles avec le réchauffement climatique.

Cette pensée prémâchée comme sont désormais découpés et empaquetés les fruits dans les rayons frais des supermarchés. Cette asepsie globale que l’on ne cesse d’accentuer désormais avec ce prétexte de la pandémie, sur quoi cela finira t’il pas déboucher ?

Je l’ignore encore à l’instant où j’écris ces lignes.

On peut imaginer que ça ne va pas s’arranger et que le nationalisme va s’appuyer sur le ras le bol et la trouille comme il le fait toujours et cette fois ci peut-être pas en vain.

Ces besoins essentiels, ceux qu’on ne cesse de nous rabâcher depuis des années, ce besoin « sécuritaire » notamment, s’est insinué bien au delà de la sphère politique. Il est dans nos comportements, dans notre langage, dans cette peur panique du temps qui passe rythmé par les horloges à cristaux liquides.

Je me sens comme Henri Miller déçu profondément de voir ce pays dégringoler et je suis effaré de voir la vitesse où il dégringole.

Je n’ai que cette possibilité de peindre ou d’écrire en dégringolant de concert avec tout l’ensemble de mes congénères. Pourtant j’ai toujours vécu dans l’incertain, dans l’insécurité durant très longtemps et puis j’ai senti moi aussi que le sérieux du monde commençait à me ronger. J’ai commencé à penser aux fins de mois, aux factures à payer pour ne pas être emmerdé par les huissiers, j’ai pensé à un tas de choses comme tout le monde pour essayer de m’en sortir. Et même à Dieu en faisant machinalement quelques prières accessoirement.

Mais tout cela n’est que de la poudre aux yeux et c’est irrespectueux envers l’homme que je suis désormais.

Je parlais de résistance il n’y a pas si longtemps. C’est dans les moments difficiles comme nous traversons que l’on peut valider ou pas ce que l’on pense savoir de soi vraiment. Dans cette capacité et cette audace de continuer à résister. Résister à la morosité, résister à la tristesse, résister à la soi disant misère.

La vraie misère je la vois surtout dans l’abdication et dans la crainte obsessionnelle dans laquelle on voudrait nous enfermer.

Dans la perte de notre dignité plus encore que jamais. Nous abêtir à ce point et nous considérer comme des enfants il y a de quoi s’insurger quand on imagine les ricanements là haut, cet énorme foutage de gueule.

Cependant les speaker de la télé continuent à faire le boulot, à disséquer les propos des discours de tout acabit, cette façade qui tout au plus ressemble à un os que l’on jette méprisamment aux chiens, avec en plus désormais un maquillage d’émotions lamentables, des trémolos dans le timbre de la voix, qui ne proviennent pas du cœur de l’âme mais de multiples séances de coaching.

Toute cette mascarade ne vient que du fait que toutes les valeurs dans lesquelles on pouvait raisonnablement croire encore hier ont été soudain inversées. Elles l’ont d’ailleurs été la plupart du temps mais on ne se rendait pas compte à un tel point.

Je crois que c’est cette prise de conscience d’une tromperie de notre imaginaire, savamment entretenue par des tiers sans scrupule, le plus difficile à avaler. Ce qui peut vraiment provoquer la colère, en même temps que le manque de pain et d’avenir.

S’être fait baiser en long en large en travers par une poignée de malfaiteurs finalement on ne peut pas vraiment dire les choses autrement.

C’est pour cette raison surtout je le crains que l’extrême droite risque de passer aux prochaines élections, car décomplexés pour décomplexés, les électeurs ressemblent à des filles violées qui osent désormais dénoncer les violeurs avec de moins en moins de gène, d’entrave et de retenue. Et bien sur, une fois cette liberté retrouvée, le risque d’exagération est toujours présent.

Le nationalisme finalement pourrait bien être le giron d’une maman, imaginaire totalement elle aussi d’ailleurs, sur lequel les français déçus, écœurés , iront chialer lors des prochaines élections.

Ce manque de tenue, sera t’il excusable par la suite ? je ne le crois pas en ce qui me concerne. Même si je n’ai pas vécu l’occupation allemande, j’en ai vécu tant d’autres et j’ai toujours mis un point d’honneur à résister pour conserver ma dignité.

Cela parait si désuet, enfantin, que cette notion de dignité aujourd’hui. C’est aussi pour cela que le nationalisme gagnera, pour faire croire qu’à travers lui la France recouvrera une dignité. Il se chargera d’en inventer une à sa convenance surtout. C’est tout le contraire de la dignité ce qui va se passer évidemment.

On vit dans un monde aux valeurs totalement renversées, dans un monde inverse, un cauchemar aseptisé par la maladie, par le cancer du mensonge, du pognon, et de l’égoïsme forcené, voilà tout.

Le rire comme enseignement.

clown

Il n’est pas rare que les plus grands maîtres fassent le clown parfois consciemment et souvent inconsciemment. Ce qui déstabilise leurs élèves qui, au bout de tant d’efforts s’attendent au pire à un peu de compassion, au mieux à une certaine reconnaissance.

Mais non. Le rire du maître décoiffe l’élève, le chauffe à blanc avant de le laisser retomber dans un état atonique.

Il y a longtemps que je ne me suis rendu au cirque d’hiver à Paris. La dernière fois ce devait être dans les années 80 à l’occasion d’interview de clowns que je réalisais en vue d’aider un ami.

La figure de l’Auguste me passionnait, et sans doute encore jeune, m’allait elle  comme un gant.

Peut-être aurez vous l’occasion de tomber sur un tout petit livre d’Henri Miller qui a pour titre  » Le sourire au pied de l’échelle ». Si vous passez devant ne le ratez pas !  il y a vraiment l’essentiel

L’auguste tombe, se relève, retombe, commet gaffe sur gaffe en se faisant reprendre par Monsieur Loyal et à chaque fois c’est de nous, public, que le rire fuse..

Il s’en fout l’auguste il continue à faire ses erreurs, voire même à proportion de la férocité des rires il en comment encore plus.

Lorsque le spectacle s’achève, que nous sortons dehors, la nuit est là, je me souviens d’un parfum de marrons grillés qui flotte dans l’air sans doute arrivant de la Bastille et remontant le boulevard des Filles du Calvaire.

Peu de circulation, les cafés sont dépeuplés.Et du coup mon ami et moi éprouvons une sorte de soulagement.

Toute la violence que nous avions avant d’entrer au spectacle, cette énergie brute de la jeunesse semble s’être dissipée avec nos rires.

Nous sommes paisibles et nous rentrons à pied silencieusement pour ne pas perdre cette sensation rare.

En marchant je me demandais le but de tout cela. Pourquoi les clowns, les augustes, ont ils  pour vocation de nous débarrasser de notre rire …

Quelques jours plus tard j’avais rendez vous avec Annie Fratellini dans son école de cirque  à la Villette.

Je ne sais ce qui m’a pris mais à peine discutions nous depuis quelques minutes, je bouillonnais :

-« Annie ne croyez vous pas que les moines zen et les clowns suivent une voie semblable ? »

A son regard j’ai compris que j’avais touché une corde sensible chez elle.

Elle opina du chef en disant oui ça se pourrait bien et puis je la  quittais  rapidement pour nous débarrasser de cette gène qui s’était installée.

Il n’y avait rien d’autre à dire une fois ce constat établi.

Parfois mon travail de peintre me rappelle celui d’Auguste, tous ces ratages, ces échecs, ces demi réussites… l’autre jour  dans une exposition, deux dames sont entrées et se sont mises à voir des bestioles dans mes toiles :

-oh c’est rigolo on dirait un âne

-non moi je vois plutôt un boeuf

Et alors  j’ai enfin compris et n’ai pu qu’esquisser un sourire.