Une fée m’habite

A 65 ans Gelsemina vient de troquer sa roulotte contre un appartement cosy dans le 8ème. Elle se sert un nouveau verre de Suze en contemplant les arbres du Parc Monceau au travers les grandes fenêtres ouvertes de son séjour.

Puis la sonnette tintinnabule, elle repose son verre et retrousse ses manches pour aller ouvrir à ce client qui l’a contacté il y a une semaine.

Lorsqu’elle ouvre la porte elle découvre un type, la soixantaine au crâne dégarni, mal rasé et au regard fatigué.

— Entrez c’est au bout du couloir à gauche.

Quand l’homme passe devant Gelsémina celle-ci ne manque pas de relever une odeur un peu étrange, un mélange de bonbon acidulé, de tabac et de chien mouillé.

— Asseyez-vous et racontez moi, dit-elle en s’installant sur un fauteuil Ikéa flambant neuf en vis à vis.

— Et bien voilà dit l’homme en se raclant la gorge pour affermir sa voix, une fée m’habite, et je n’en peux plus, il faut que ça cesse, vous comprenez ?

— Comment savez-vous que c’est une fée, demande Gelsémina le plus calmement du monde à son interlocuteur.

— Et bien c’est assez compliqué à expliquer comme ça, à vrai dire, je le sens c’est surtout ça.

— Et ça se manifeste comment plus précisément ?

— Et bien je fais apparaitre des choses complètement incongrues dans des circonstances où normalement ça ne devrait pas.

—Et vous avez des témoins à ces moments là où ces choses apparaissent ?

— oh oui il y a mon chat qui les voit et moi-même, enfin je crois, tenta t’il de plaisanter. Mais j’ai peur que d’autres les voient aussi et qu’ils ne m’en parlent pas pour ne pas me blesser ou me vexer.

— Quelles genre de choses ?

— Et bien pour vous donner un exemple, hier j’étais à une réunion, je suis trésorier dans une association de joueurs d’échecs, et tout à coup j’ai fait apparaitre un canard bizarre, un canard rose en plastique. j’étais en train de lire une liste d’achats à effectuer à la Présidente et à quelques autres personnes du bureau et paf ! vous imaginez un peu le malaise…

— et comment ont réagit ces personnes ?

— La présidente a fait une petite moue bizarre à cet instant en fixant l’objet, puis elle a demandé qui voulait du thé. Mais j’ai tout de suite compris qu’elle tentait de faire diversion évidemment.

— Et les autres personnes ?

— Rien ! Aucune réaction, personne n’a bronché. Mais tous regardaient là où se trouvait l’objet je l’ai bien remarqué.

— Vous voulez donc dire que vous faites apparaitre des sextoys de façon incontrôlée, si j’ai bien compris …

L’homme se renversa en arrière avec soulagement, visiblement il avait l’air de respirer enfin.

— OUI ! C’est cela, vous ne pouvez pas savoir comme ça me soulage de le partager enfin avec quelqu’un dans la réalité.

— Y a t’il autre chose à part des canards roses ? je veux dire vous avez une collection ? est ce que ce sont des jouets pour femmes spécifiquement ? Ou bien y en a t’il aussi pour hommes ? Expliquez moi ça, c’est important dit Gelsémina sans trop montrer son émotion.

L’homme se tortillait les doigts en essayant visiblement de faire des nœuds, son malaise revenait au grand galop. Elle regretta aussitôt d’avoir été si intrusive dans son questionnement.

— Ecoutez je ne vous garanti rien dit-elle. Je reviens d’une formation d’hypnose où j’ai appris un certain nombre de nouvelles techniques tout à fait révolutionnaires, et je n’ai pas eu encore l’occasion de les tester sur mes clients vraiment. Est-ce que je peux oser vous demander si ça ne vous fait rien d’essayer …

— Tout ce que vous voudrez madame mais par pitié je vous en supplie délivrez moi de ça au plus vite !

— Bien, alors le mieux est d’explorer ensemble tout cela, excusez moi j’ai juste besoin des notes que j’ai prises, dit elle en attrapant un cahier sur une table.

Gelsémina tâtonne un peu car le protocole n’est pas simple, mais ils parviennent à pénétrer ensemble dans une transe. Le voyage chamanique commence, elle n’a pas oublié de tapoter un petit tambourin qu’elle a attrapé aussi pour la circonstance.

Et là, la fée apparait enfin après quelques minutes. S’en suivent des passes magiques, des incantations, puis le sexagénaire se met à léviter, à hurler, à se débattre et comme c’est l’usage tout un tas d’objets métalliques lui sortent du corps et tombent sur la parquet.

— Bonne nouvelle dit-elle lorsque la séance s’achève enfin. Ce n’est pas du tout une fée qui vous habite, c’est autre chose. 90% des fois c’est autre chose vous savez , et là en l’occurrence c’est une saleté de poltergeist, ou d’extraterrestre, un truc qui vous suce l’énergie vitale. Mais c’est terminé pour de bon cette fois, vous l’avez éjecté, il ne reviendra plus, vous vous en souvenez n’est-ce pas…

L’homme émergea lentement comme s’il venait de faire une nuit de 12 heures, il cligna des paupières, il avait les yeux bouffis. Puis il sourit et ce sourire intrigua Gelsémina. Elle suivit du regard le sien et elle constata que la pièce était désormais envahie par une foule d’objets sexuels de toutes tailles et constitués de matières diverses. Elle constata que les canards roses étaient largement minoritaires par rapports aux phallus noirs, voire bleus et elle resta bouche bée un instant.

Puis elle se repris.

—Ce sera 100 euros pour la séance et j’ajoute aussi 50 de plus pour le voyage à la déchetterie.

Le sexagénaire ne discuta pas et plaça les billets sur une table puis elle le raccompagna à la porte d’entrée du l’appartement.

— Vous allez voir, votre vie va changer désormais lui dit elle avec un sourire d’empathie. Mais au moment de lui serrer la main il lui tendit une énorme bite fabriquée dans un matériau extrêmement doux au toucher Elle pensa qu’il avait du récupérer ce bidule dans le lot machinalement et oublier de le reposer, Dieu seul sait pourquoi.

Elle a un moment de recul puis elle attrape l’engin, ils rient un peu confus.

Enfin une fois la porte refermée elle le tourne dans tous les sens pour voir si un quelconque fabricant a laissé sa marque comme c’est l’usage. Et effectivement le « made in china » inscrit discrètement la rassure quelques instants.

Puis elle ouvre un placard dans la cuisine, s’empare du rouleau de sacs poubelle et commence à faire le ménage dans son cabinet de consultation.

Rituel

Tapisserie millefleurs « La dame à la licorne »

La première image qui surgit en reprenant peu à peu conscience de son corps et de qui il croyait être, fut celle d’un éléphant attaché à un tout petit épieu.

Puis l’image se transforma pour devenir une licorne entourée d’une fragile clôture sans doute empruntée à une célèbre tapisserie qu’il retrouvait chaque semaine en face de lui, au mur du cabinet de son thérapeute.

Il avait imaginé que l’hypnose pourrait l’aider à sortir de son marasme perpétuel, du sentiment d’insignifiance chronique qui l’habitait aussitôt qu’une rupture sentimentale s’annonçait où qu’elle fut consommée.

En explorant l’île il vit la dame vêtue de blanc qui s’était débarrassée de son collier cette fois. Il plissa un peu les yeux pour tenter de faire apparaître de façon plus précise sa poitrine mais l’image se brouilla exactement comme dans ses rêves érotiques et il s’éveilla complètement.

En buvant son café il repensa à l’éléphant, à la licorne, et au collier disparu et il imagina un dessin humoristique sur lequel des milliers de personnes apparaîtraient ainsi: chacune sur une île personnelle, attachée à un axe dérisoire dont elles auraient pu se libérer d’un simple geste.

Un billet ou un chèque eut été rigolo à dessiner au bout du lien, pensa t’il.

Mais il laissa s’enfuir cette idée comme tant d’autres.

Les idées le traversaient perpétuellement, il avait l’habitude.

Cependant quelque chose le soulageait désormais de constater qu’il ne tentait plus de les enfermer, en les dessinant en les capturant sur des feuilles de papier.

Il se demanda si sa nouvelle thérapie lui était si bénéfique qu’il l’avait espéré et en récapitulant rapidement il tenta d »être le plus objectif possible.

Dans le fond cette thérapie cautionnait en quelque sorte un malaise qui , certes existait réellement, dont il pouvait se souvenir des ravages. Seulement sa maladie se trouvait soudain renforcée lui semblait-t’il par le seul fait qu’il en eut prit conscience et qu’il eut décidé de s’en débarrasser.

Se débarrasse t’on ainsi d’une partie de soi ? Et il songea à un manchot ou à un cul de jatte, amputé mais « heureux » et cela le fit sourire.

Il repensa à l’homme. Quand il l’avait rencontré la première fois , il avait bien songé à la possibilité que celui ci ne fut qu’un charlatan. Mais curieusement cela ne l’avait pas tant dérangé.

Il avait été curieux de voir la suite, et s’il ne bénéficiait pas de soin particulier, il aurait au moins la satisfaction d’entériner une fois pour toutes cette illusion d’avoir recours à un tiers pour se sortir de la merde.

Comme il avait lu pas mal de bouquins sur l’hypnose, il s’attendait à ce que son interlocuteur, un homme d’une cinquantaine d’années utilise à minima quelques combines verbales du même acabit que Milton Erikson. Ainsi cela eut t’il permis à sa foi fragile envers le thérapeute de consolider ses assises. Mais il ne s’y retrouvait pas vraiment. Il s’endormait à chaque fois d’une certaine manière en perdant le fil.

Cela avait au moins cela de bénéfique qu’il se trouvait en état d’apesanteur pour le reste de la journée entouré d’une sorte de brouillard, une sorte d’ouate entre le monde et lui.

C’est la ouate il fredonna le refrain célèbre en constatant qu’il était arrivé devant la porte du thérapeute.

Il repensa à l’éléphant, à la licorne et il continua son chemin descendant les pentes de la ville pour rejoindre son cœur.