Le refus.

Je ne pourrais pas dire que ce fut un choix. Ce qui se produisit ce matin là n’avait pas grand chose à voir avec le raisonnement. Cela tenait bien plus d’une révolte sur le plan nerveux, musculaire, peut-être même que tout venait de l’os, d’une cellule d’os. Une révolte de cellule qui se propage à une autre et ainsi de suite jusqu’à paralyser tout l’organisme.. Ce matin là je n’ai pas pu me rendre au travail je suis resté au fond de mon lit.

Du coup j’ai commencé à écouter les bruits de la chambre. La rue pénétrait dans la chambre par la fenêtre entr’ouverte. Et ces bruits charriaient des messages contradictoires.

ça disait: je suis la vie tu ne peux pas me laisser en plan comme ça, lève toi donc fainéant et marche !

ça disait : c’est ça la vie d’homme mon vieux, il faut suer sang et eaux pour gagner le droit d’être assit là à la table.

ça disait: je n’en peux plus de tout ça que pourrais je donc faire de mes dix doigts vraiment.

ça disait : je veux être libre, je vaux mieux que ça j’ai trop honte de moi.

ça disait : billevesées

ça disait : résiste

en fait je crois que c’est l’afflux de toutes ces voix contradictoires qui me paralysa un long moment aussi.

Un vrai bordel comme rarement on peut voir en soi, parce que la plupart du temps on évite tout simplement de le voir.

Mon épouse est venue dans la chambre.

Tu ne te lèves pas il est déjà 7h et demi tu vas être en retard.

Et là ce fut je crois le déclic.

j’ai dit non, je ne peux pas y aller. Pas aujourd’hui.

Et franchement nous avons cru un moment que les choses se tasseraient, que ça irait mieux le lendemain.

Je suis resté au lit toute la journée.

Je n’avais mal nulle part. Juste cette paralysie de tout, comme ce moment sourd avant l’orage.

La journée est passée ainsi.

Je n’ai même pas téléphoné au boulot pour les prévenir de mon absence, ça non plus je ne le pouvais pas.

On parlait beaucoup à cette époque de burning out et je n’y croyais pas vraiment. Je veux dire que je ne me pensais pas atteint par le phénomène. J’étais dans le déni. Ca ne pouvait pas m’arriver à moi. N’étais je pas au fond de moi l’homme le plus fort du monde ? N’étais je pas au plus profond encore l’homme le plus couard du monde en même temps ?

Bref le lendemain fut exactement le même.

Le surlendemain aussi.

toute la semaine

et que c’était bon de rester au lit ainsi. J’ai dormi énormément durant cette semaine. Sans doute parce que je m’appuyais sur l’illusion d’être extrêmement fatigué de tout.

Mais ce n’était pas cela. Pas du tout cela.

J’en avais assez. La coupe était pleine à déborder, ça débordait voilà tout.

L’humiliation et la honte d’être ce que j’étais devenu en tant que cadre, en tant que salarié.

En tant que pion, esclave. Je ne pouvais plus le supporter. Mon corps m’avait devancé en choisissant la paralysie.

Au bout de deux semaines j’ai accepté de rallumer mon téléphone portable pour écouter tous les messages sur mon répondeur.

La tonalité de la voix du chef qui changeait avec le temps, au début attentionnée, mielleuse, et puis à la fin sans ambage, directe et rude. Tu veux être viré ?

J’ai éteint le téléphone.

Avais je envie d’être viré ? pas plus que mordu par un roquet je me suis dit.

Mais la réponse de l’entreprise à mon absence, à mon silence n’était que cela.

Deux semaines avaient suffit pour que je passe à l’ennemi totalement. Pour devenir à ses yeux un abcès à opérer d’urgence.

A évacuer.

Tu veux être viré ?

En plus il fallait aussi que cela soit mon désir profond pour valider l’éjection en se donnant l’aspect de la bienveillance, pour ne pas endosser de responsabilité.

On veut te virer mais il faut que cela vienne de toi quand même Faut que tu dises virez moi.

Le lendemain, j’ai appelé et j’ai dit oui virez moi.

Mais c’était encore plus tordu que ça.

On ne peut pas te virer sans l’accord du CE. Tu es responsable CHSCT.

J’avais totalement oublié que j’étais responsable de ça aussi. C’était assez comique dans le fond.

Et du coup j’ai compris ce qu’ils voulaient vraiment.

Ma démission.

J’ai dit ok.

Je ne me suis pas déplacé. Jamais remis les pieds dans les locaux, jamais revu les collègues, tout par courrier.

et là j’ai commencé à léviter.

Je ne pesais plus rien du tout. toute mon identité s’était comme dissoute d’un coup dans l’encre de ma lettre de démission. Du coup je me suis rendu compte d’une légèreté affolante et presque immédiatement mon corps s’est soulevé à l’horizontal au dessus du lit.

C’était à la fois effrayant et en même temps formidable.

Une sensation de liberté effrayante et en même temps formidable.

Je ne savais pas du tout ce que j’allais faire ensuite mais comme j’avais compris où m’avaient conduit ce que j’avais coutume d’appeler mes projets, je décidais de ne pas en échafauder de nouveau.

Devant moi s’étendait désormais la journée comme un espace étrange, vierge que je n’avais nulle envie de salir.

Je suis resté plusieurs semaines dans cet état.

En lévitation, en suspension.

et puis un matin mon corps à dit ok c’est bon tu as compris la leçon, on est reparti.

J’ai retrouvé mon poids, me suis remis sur mes jambes et j’ai continué à avancer comme je le pouvais sans forcer comme un convalescent.

Identification d’un peintre

Patrick Blanchon 2018 huile sur toile

Ce besoin d’identifier les choses et les êtres , de les nommer pour apaiser les turbulences premières que ceux-ci produisent en soi ou hors de soi, cette volonté de conserver stable le point de vue ainsi élaboré, voici comment est constituée ce que nous nommons la réalité.

Ainsi cette réalité si l’on en convient, et parfois on s’en convainc à plusieurs, à moins qu’on nous l’impose, n’est qu’une fiction choisie ou subie.

A l’horizon des villes s’étend la campagne et mon esprit vaste comme ses plaines, élevé comme ses monts, sombre comme ses gouffres.

Les premiers contacts réciproques ne furent pas une sinécure. L’ennui des paysages m’est tombé dessus comme une chape de plomb dès l’adolescence. Et je revenais vers la ville alors en tremblant d’impuissance de n’avoir pu supporter notre non sens mutuel.

Puis j’ai connu ce qui restait des bordels, des ports et des tavernes, cherchant à étancher ma soif à l’illusion de toutes mes agitations. Celles ci avaient de beaux seins lourds et l’œil fardé troublé du reflet de mes désirs innommables. S’enfoncer dans le tunnel infini sans espoir de trouver la lumière, lâchant prise à cette quête soudain n’y tenant plus de cet excès nauséabond de trop d’espérances, d’inventions.

Et c’est à ce moment là que j’ai ouvert les mains et que je t’ai trouvée, blanche et muette, offerte, prête à recommencer tous les voyages, afin de me distraire de l’inquiétude de la répétition.

Peu importe que l’on ne puisse m’identifier comme peintre, les fruits que nous avons conçus sont la trace de nos ébats, rejetons de mes vices, enfants de tes vertus.